XXIIE
Traversée du Limpopo. — Terrible rencontre avec un hippopotame. — Mort de deux serolomootlooques. — La ville de Seleka. — Son commerce. — Audace d'un lion.
Le 47 juin, ayant trouvé un endroit favorable, je traversai le Limpopo avec mes wagzons, et les conduisis en un lieu ombragé et couvert de verdure.
Le 18 un épais brouillard s’étendit sur la rivière. Nous espérions, avec raison, rencontrer des vaches marines, car à tous les détours vous remarquions des élangs profonds et tranquilles; puis, de temps en temps, des îles couvertes de sable, mouchetces de grands roseaux au-dessus et au delà desquels on apercevait des arbres gigantesques et séculaires. A leur ombre poussait une herbe longue et abondante dont les hippopotames aiment à se nourrir.
Je trouvai bientôt de nouvelles traces, et, après avoir parcouru plusieurs milles, je découvris, au coucher du soleil, la retraite de quatre hippopotames qui s'étaient endormis sur le rivage. En m’entendant venir au milieu des roseaux ils se précipitèrent dans la rivière
Je vis bien qu'ils ne s'étaient pas reposés longtemps, car Vécume qu'ils avaient apportée s'y trouvait encore. Bientôt je les entendis souffler un peu plus bas dans le courant. Je marchai en avant avec de grandes difficultés, à cause des arbres et des roseaux, et j'arrivai enfin à la place où ils s'étaient arrêtés, C'était vers la large partie de la rivière dont le lit était rempli de sable. L'eau leur montait jusqu'aux côtes. Il y avait trois femelles et un male, et quoiqu'ils fussent fort eflrayés, ils ne paraissaient pas comprendre encore toute l'imminence du danger.
Je visai la vache la plus proche de moi, et avec ma première balle la blessai mortellement à la tête; elle commença à plonger en formant mille détours, puis resta immobile pendant quelques minutes. En entendant le bruit de ma carabine deux hippopotames remontèrent le courant; le quatrième s'élança dans L'eau et s'avança péniblement tant que la rivière fut peu profonde.
J'étais très-inquiet au sujet de l'animal que j'avais blessé; jecraignais de le voir s'enfoncer dans l'eau etde le perdre de vue comme les deux que j'avais dejà tués. Pour éviter ce désappointement je tirai de la rive un second coup, qui blessa l'animal à la tête; la balle lui traversa l'œil. À partir decemomentil ne cessad agiter l'eau en formant un cercle au milieu du courant, J'avais peur des crocodiles et ne savais si | hippopolume ne
voudrait pas m’attaquer ; mon désir de m'en emparer l'emporta pourtant sur toute autre considération : j'ôtai mes vêtements de cuir, et, armé d'un couteau bien aiguisé. je m’elancai dans l'eau, qui d’abord ne me montail que jusqu à l'aisselle vers le milieu elle était plus profonde.
Comme j'approchais de ce Béhémoth, je m’arrétai un instant, prêt à me plonger sous l’eau, s'il se précipitait sur moi. Son regard était terrible, mais il était si
étourdi qu'il ne savait ce qu'il faisait. Je courus sur.
lui. le saisis par sa courte queue et essayai de l’entrainer vers la terre.
La force qu'avait encore l'hippopotame au milieu de l'eau, était extraordinaire; je ne pouvais parvenir à le guider. Il continuait à faire jaillir l'onde, à plonger, à souffler, m'emportant avec lui comme si j'étais une mouche sur sa queue Je vis bien que je n'avais qu'une faible prise ; je sortis donc mon couteau, à l’aide duquel j'espérais m’en rendre maître; je lui fis deux profondes incisions parallèles à travers la peau de derrière.
Je Séparai cette peau de la chair, de manière à pouvoir passer mes deux mains et j'en fis usage comme d'un manche. Puis après des efforts désespérés, quelquelois en poussant, quelquefois en tirant, comme la vache-continuait toujours de son côté sa course circulaire, quoique je ne lachasses pas prise, je réussis enfin à amener sur le rivage ce gigantesque et puissant animal.
Mon Bushman m'apporta une forte courroie faite de peau de buffle qu'il avait prise au harnais de mon cheval; je la passai à travers l'ouverture que j'avais pratiquee dans la peau de l'hippopotame que j’attachai à un arbre : je lui envoya une balle au milieu de la tête, et tout fut fini.
Par bonheur mes waggons arrivèrent en ce moment; nous primes alors une paire de mes meilleurs bœufs, des chaînes, et nous parvinmes à tirer à nous l'hippopolame et à le sécher: Nous étions tout étonnés de son enorme taille. Il paraissait avoir environ cing pieds de large au travers du ventre. Je pus enfin admirer la beaute de cet animal, si bien couformé pour la vie amphibie à laquelle l'a destiné la nature.
Pendant la matince du 19 nous coupämesetsalimes les morceaux choisis de l'hippopotame qui était extrémement gras; sa chair ressemblait plus à celle du pore qu'a celle de la vache ou du cheval. Je pris Uh soin particulier du crâne.
Le lendemain je tuaiun charmant serolomootlooque. Malheureusement je coupai ses cornes à la base. Sa léle, avant cet accident, était peut-étre la plus belle qu on pol rencontrer sur les bords du Limpopo ; les cornes élaient d'une grandeur extraordinaire et parfailement tournées
\pres avoir déposé cette antilope en sûreté, je fis encore plusieurs milles sur les rives du Limpopo. En
arrivaut daus un espace ouvert parallèle au courant,
j'aperçus une grande quantité de pallahs, de wildbeasts bleus, de zèbres, et, à mon grand étonnement, des superbes élans; je ne savais pas en trouver en cet endroit. Enchanté de la rencontre, je*choisis le meilleur, un animal gras, et dodu et après une course de quelques milles, je l'amenai au bord de l’eau. Je visai à Pépaule, en tenant ma carabine d'une main comme un pistolet. I] tomba mort incontinent. Jallumai du feu, eten lis rôtir une partie. Je dépouillai l'autre afin d’avoir quelque chose pour me couvrir, car je n'avais ni habit ni gilet, et la nuit venait; au coucher du soleil plusieurs décharges d'armes à feu m'apprirent la position des waggons.
Tout en m’éloignant je vis six crocodiles et un grand nombre de singes de deux espèces, puis plusieurs serpents morts; l’un d’eux, un cobra, était semblable à celui de l'Inde. Les abeilles bourdonnent en abondance au bord du Limpopo, où d'énormes troncs d’arbres leur offrent des abris. Mes gens m'apportèrent d'excellent miel, qu'ils avaient trouvé au milieu d'une vieille fourmillère.
Les fourmilières sur le Limpopo et dans cette partie de l’Afrique sont vraiment surprenantes ; il n’est pas extraordinaire d'en voir qui ont plus de vingt pieds de haut etde cent pieds de circonférence. Elles sont faites d'argile qui, séchée au soleil, devient aussi dure que de la brique. Ces nids sont généralement terminés par une haute pointe qui se trouve au milieu ; la base est formée de petites saillies qui sont moins élevées.
Les naturels m’apprirent que nous étions en face de la tribu des Sélékas ; ils essayèrent de m'engager à les visiter, mais je résolus de suivre le Limpopo.
Le 22 nous arrivames près du Macoolwey, rivière limpide et fort large, un affluent du Limpopo, vers le sud-est. La je tuai un magnifique daim.
Le lendemain, après avoir éprouvé de grandes difficultés pour trouver un lieu convenable, je traversai le Limpopo; mais bientôt je revins sur mes pas et redescendis la rivière dans un endroit où des bulfles avaient bu la veille dans la soirée. Ce fut là que je passai la nuit.
Le lendemain avec un de mes cavaliers, et suivi de Ruyter, je descendis vers les bords du Limpopo pour les explorer. Je trouvai qu'ils présentaieut un aspect tout différent depuis la jonction du fleuve avec le Macoolwey : il etait beaucoup plus profond et presque aussi large que la rivière Orange. Partout, sur les rives ou sur ses iles on rencontrait d'énormes crocodiles, et j'en tuai quatre. Nous vimes un gros serpent de roches ou « metsapallah qui avait environ vingt pieds de long; je lui lancai une balle à travers la tête et l'emportai au camp suspendu à mon cou.
Je pris la résolution, vers la nuit, de receuillir un essaim d'abeilles pour ma provision : j'allai près de la ruche qui se trouvait dans le creux d'un arbre trèsvieux après m'être muni d'un seau d'étain; nous allu-
AOS
- mâmes un grand feu en face du trou et nous enfumames les abeilles avec des herbes desséchées ; puis nous sortimes le miel qui était excellent. A vrai dire ce ne fut pas sans lutte, et, pour ma part, j'attrapai près de cinquante piqures sur les bras et sur les mains. Dans l'après-midi nous pliâmes bagage et traversames le Macoolwey, a quelques milles au-dessus de sa jonction avec le Limpopo, nous arrivames près de celte rivière au clair de la lune. Toute la nuit nous entendimes près de nous des hippopotames et des lions. Le lendemain j'eus l'heureuse chance de tuer deux trèsbeaux serolomootlooques males.
Le 27, pendant que nous nous promenions a cheval sur le bord de la rivière, à une plus grande distance que la veille, je distinguai un bruit occasionné par un animal qui se précipitait dans le courant; ce bruit
“fut immediatement suivi par le soufflement de plusicurs hippopotames qui témoignaient leur joie en voyant une compagne. J'ôtai aussitôt mon pantalon de cuir et marchai dans les roseaux. Je rencontrai un crocodile de moyenne grosseur ; il était couche dans un ruisseau profond ; lorqu'il essaya de gagner la rivière je fis feu et l’étendis mort sur la place. C etait le premier crocodile duquel je memparais, quoique j'en eusse tué plusieurs La detonation de ma carabine elfraya les hippopotames; quelques-uns redescendirent Ja rivière, d'autres la remontèrent. De suite après le
déjeuner, le chef des Sélekas vint me faire visite : il étai ac agné de quelques grands personnages de sa
ant qu'il fit jour, ce chef envoya des hommes à la recherche des hippopotimes ; ils revinrent peu de temps après, coururent à moi afin de m'annoncer qu'ils en avaient trouvé quelques-uns et je les suivis aussitôt.
Dans un bras de la rivière, long et profond, j'en aperçus quatre, deux vaches, une génisse et un veau, Au bout de l'étang coulait un très rapide ruisseau, qui s’avancait sur de hautes terres couvertes di masses de roches noirâtres. En arrivant sur le bord ombrage je ne vis d'abord qu'un seul vieil hippopotame et un veau, Lorsqu'ils plongèrent, je me dirigeai à grands pas vers les roseaux, et, au moment où le premier se montra, je le visai à la tête et le blessai, NI regagna la rivière, et je le perdis. Les trois autres remontérent le courant, mais, devenus très-prudents, ils restaient sous l'eau pendant cing minutes, puis sortaient la tête pendant quelques secondes; je jugeai convenable de me placer derrière les roseanx alin de ne pas les ellrayer.
Bientôt les deux plus petits, n'éprouvant probable ment plus de erainte, laissérent voir toute leur tête, en restant sur l'eau pendant une minute, Quand au troisième qui était beaucoup plus gros, et que je pensais être un taureau, il était toujours aus-i prudent : i plongeait pendant dix minutes, et ne se laissait aper-
cevoir qu'une seconde; il soufflait alors comme une baleine, en retournant vers le fond.
Je demeurai là, ma carabine à l'épaule, l'œil fixe, jusqu’à ce que je fusse trop fatigué. Je craignais de ne pouvoir l’atteindre et j'avais pris la résolution de laisser échapper un des petits quand il me présenta la moitié de sa tête; je le visai et fis feu. La balle alla se loger au-dessons de son oreille, et le corps monstrueux de l'hippopotame revint à la surface. Quoiqu'il respirât encore, il était mortellement atteint : il continuait à nager en rond. quelquefois dessus, quelquefois sous l’eau. Je l'achevai en lui envoyant une autre balle dans le cou. Il tomba au fond et disparut dans le courant rapide qui se trouvait au coude de la rivière.
Là il resta longtemps; je croyais l'avoir perdu, mais les indigènes m’assurerent qu il finirait par reparaître. Tandis que je déjeunais j'entendis des cris ; on m'avertissait que l'hippopotame était remonte à la surface et descendait en flottant le long de la rivière. Mes Hottentots se jetèrent à l’eau, nagerent et l’amenèrent sur la rive. La chair en était excellente. Dans l'après-midi je tuai un magnifique daim male dont la tête était superbe.
Le 4er juillet je me dirigeai vers la ville de Basélekas; jy arrivai après quatre heures de marche. Pendant ma route j'avais traversé la Lepalaba La ville de Seléka est construite sur le sommet et sur les fla: es d’un rocher escarpé de quartz blanc qui s'élève à pic et offre une vue charmante, car il est entouré d'une forêt verte. Dans la soirée le chef m'apporta quatre magnifiques défenses d'eléphants, et je les achetai pour autant de fusils.
Le lendemain nous nous mimes en route vers l’est avecSéléka et à peu pres cent cinquante de ses hommes. Nous désirions fort renconter des éléphants. Séléka avait entendu dire par les Bakalaharis qu'il y en avait un troupeau dans cette direction, Comme le pays me paraissait propice pour la chasse et que je trouvais inutile que mes hommes et mes chevaux restassent inactifs près des waggons, tandis qu'ils pouvaient me gauner cinquante ou soixante livres sterling une fois ou deux par semaine, je donnai des armes à John Stofulus et à Carey.
Je connaissais leur habileté et leur courage, et, dans le cas où nous trouverions des éléphants, je leur donnai des instructions pour qu'ils en choisissent un bon, en leur disant que, s'ils ne pouvaient pas le tuer il fallait au moins qu'ils ne le perdissent pas de vue jusqu'à ce que j'eusse achevé le mien, ce que je promis de faire le plus promptement possible. Tout aussitôt je viendrais à leur aide.
Nous n'etions pas éloigné du rocher blane quand nous pénétrâmes dans une forêt fréquentée par des elephants. Nous ne filmes pas longtemps sans apercevoir les traces d'un troupeau de dix de ces énormes qua-
TS es Lo? a | nanan Ll Lae,
drupèdes, dontles traces furent admirablement suivies. Le vieux chef observait avec grande attention de quelle direction venait Je vent; il maintenait ses hommes derrière lui à une certaine distance, leur recomman— dant le plus profond silence. Il ordonna à plusieurs de ses hommes de monter dans les arbres les plus élevés pour bien voir ce qui se passait dans la forêt. Nous trouvames enfin le gibier désiré.
Le vieux Schwartland, et mes chiens accouplés au nombre de huit, se tenaient à mes côtés. Quand j’eus bien examiné un des éléphants, je m'élançai en avant ct tirai sur lui au moment où je le dépassai; puis je m'agitai comme un diable pour le séparer de ses camarades et pour amener mes chiens à mon aide.
Comme je m'y altendais, ils aecoururent près de l'élephant. Je le tuai en demeurant en selle, chargeant et déchargeant mon fusil avec un grande prestesse ; mais, avant qu'il ne tombât il fallut que je lui décochasses près de vingt balles.
Pendant tout ce temps-là j'écoutai en vain pour distinguer le bruit des armes de John ou de Carey. Le premier ne s'était pas même cra en sürelé dans la foret et il s’était éloigné de Carey à Ja vue d'un maenifique éléphant ; je ne l’apercus plus de la journée.
Le dernier ne fit pas beaucoup mieux ; il perdit immédiatement son éléphant et s'enfuit.
Les naturels combattaient pourtant un des énormes quadrupèdes ; je me dirigeai vers eux et sur l'éléphant, qui, bien que couvert desang, n’était pas blessé trés-dangereusement. Je l’attaquai alors et l’achevai en Jui tirant huit ou dix balles.
Le lendemain au matin les Bakalaharis m'annoncè rent avoir entendu des éléphants pendant la nuit, et nous trouvames l'empreinte des pas de l’un de ces animaux. En suivant cette piste, nous arrivames dans une forêt entièrement labourée et ravagée par les éléphants. Nous en découvrimes bientôt un escadron de vingt à trente; j'appelai mes chiens et me précipitai au milieu d'eux. Il s'ensuivit une scène étonnante : les éléphants, frappés d'une terreur panique, se précipiterent en avant, écrasant la forêt devant eux, poussant des cris, et relevant leurs trompes et leurs queues.
Je regardai par-dessus mon épaule et je les aperçus qui D Je pressai donc mon cheval et arrivai non loin de dix
avancaient derrière moi, faisant un grand bruit.
éléphants. En les suivant, je choisis le meilleur, et, criant de toutes mes forces, je le séparai de ses congénères; mes chiens vinrent à mon aide. Au bout de quelques minutes, l'animal avait reçu quelques blessures mortelles : enfin il tomba frappé par tout le corps de vingt-neuf balles, C'était un énorme mâle dont les défenses, quoique énormes, auraient pu être plus belles; en somme ju n'étais pas très content,
Dans l'aprés-midi du & je fis quelques trocs avec Séléka, pour des peaux de pallah et pour de l'ivoire, Cl dans la soirée je montai au sommet du rocher de
| quartz sur lequel est située la citadelle de Séléka.
De là je découvris parfaitement la campagne environnante; des chaînes de montagnes de moyenne grandeur entourent la forêt dans toutes les directions, mais particulièrement vers l’est et vers le sud.
Le lendemain je me remis en route pour chasser les éléphants ; j'étais accompagné d’une grande partie de la tribu de Séléka. Je suivis le bord de la rivière de Lepolala, que nous finimes par traverser. Après avoir franchi quelques milles dans une région peu fréquentée par les animaux que nous cherchions, nous découvrimes un énorme lion d'une hardiesse incroyable qui protégeait une lionne et une troupe de petits lionceaux. Je l'avais déjà dépassé d'environ soixante mètres, et me trouvais un peu au dessus de lui sur la colline avant d’avoir deviné sa présence: mais il se trahit en poussant d’aflreux rugissements.
I] s’avanca hardiment, la gueule ouverte, vers les iudigénes qui prirent la fuite devant lui : la lionne s’échappa alors avec ses petits. Quelques-uns de mes chiens ayant attaqué le lion, il se retourna alors sur eux, puis suivit doucement sa compagne, en rugissant d'une manière effrayante.
Nous craignimes que tout ce bruit n’eût donné Valarme aux éléphants et qu’ils ne se fussent éloignés ; mais, quand nous etimes atteint le versant de la colline, à un endroit d'où l'on voyait oin, nous pümes apercevoir une troupe d'éléph avec leurs petits qui étaient de diff seurs; puis, à environ un demi-mille vers autre troupe des mêmes quadrupèdes. Je désirais attaquer les derniers, et pourtant je cédai aux instances des indigènes qui m’engagérent à m'en tenir à ceux qui étaient plus près de moi. Les chiens ayant séparé de ses compagnons un bel éléphant qui portait de longues défenses d'une blancheur éblouissante , je me lancai au galop sur lui, et tirant sans mettre pied à terre, je l’abattis en Jui envoyant une seule balle au défaut de l'épaule.
Le 17 nous marchames vers le nord-est et nous nous arrétdmes sur le Limpopo. Je tuai ce jour-là deux maenifiques éléphants et un hippopotame et je combattis presque seul depuis onze heures et demie jusqu’au coucher du soleil. Avant d’expirer ces trois bêtes avaient reçu cinquante-sept balles. Le 17 je parcourus environ cinq milles. et le jour suivant je montai à cheval, en descendant la rivière. J'aperçus bientôt un spectacle des plus surprenants et des plus intéres-
sants pour un chasseur.
Sur le promontoire sablonneux d'une île se trouvaient environ trente hippopotames et leurs veaux, tandis que dans l'étang opposé, et un peu plus bas que les premières, étaient aussi vingt autres femelles, dont les têtes et les dos paraissaient à la surface de l'eau. À peu près cinquante mètres plus loin étaient huit ou
thes
dix immenses hippopotames ; je pensai que c'étaient des mâles. A cent mètres plus bas, vers le milieu du courant, je vis un autre troupeau composé de huit a dix femelles avec leurs veaux et deux gros taureaux.
Les femelles se tenaient très-rapprochées les unes des autres. Leur posture favorite était d'appuyer leur tête sur leur camarade. Ces troupeaux étaient suivis d'une mul itude de rhinocéros qui, en m'apercevant, firent tous leurs efforts pour répandre l’alarme parmi les hippopotames. J'étais décidé, si c'était possible, à choisir un beau mâle au milieu de tous ces animaux. Avant de faire feu je restai là deux heures, duraut lesquelles j'examinai attentivement leurs têtes, derrière Pepais buisson qui me cachait.
Après avoir fait mon choix, je tirai sur un superbe taureau ; qui fut tout de suite étourdi, plongea, et nagea en rond, en se dirigeant vers l'étang jusqu'à ce que je l'eusse achevé en tirant encore deux fois sur lui. Fous ces animaux étaient maintenant fort efrayés. Les hippopotames les plus hardis étaient devenus prudents, et
‘he montraient plus que le bout de leur museau, et quelquefois seulement leurs narines. Quant aux plus jeunes ils n'étaient pas aussi timides, et se hasardaient davantage; si j'avais voulu, j'aurais tué une grande quantité des derniers, mais ce n'était pas ce que je désirais. Il y avait encore une autre difliculté, qui était de m’emparer de mes victimes.
Je me décidai done à tirer seulement sur les gros animaux. Quand le soleil se coucha, je n'avais abattu que cing magniliques hippopotames, quatrefemelles et un male. Quatre ou cing grièvement blessés se débattaiont et perdaient leur sang dans l'eau.
Le lendemain j’aliai sur le bord de la rivière avec une paire de bœufs; je tirai de l'eau une des femelles, et la plaçai de manière à ce qu’elle sechat. Dans cette journée j'en tuai deux autres, mais elles étaient devenues trés-prudentes et très-rusées. J'en aperçus au moins trente qui se chauflaient au soleil.
Le 20 je descendis à cheval le bord de la rivière jusqu'à l'étang, et je tuai deux magnifiques hippopotames. Je découvris aussi un piége tendu par les Bakalaharis pour tuer ces animaux. Il consistait en une pointe aiguë qui était empoisonnée ; elle était attachée solidement au bout d'un épais bloc de bois convert d'épines; ce bloc avait & peu près quatre pieds de longneur et cinq pouces de diamétre#@æformidable engin était suspendu au milieu d'un sentier que suivaient les hippopotames, à une hauteur de trente pieds au-dessus de la terre; il était retenu par une corde faite d écorce d'arbres qui passait sur une branche très-élevée, et tenait par une cheville, Une autre cheville se trouvait en face de l'autre côte du sentier, et la corde y était également attachée.
A la corde étaient fixées deux enrayures construites de telle manière que, lorsque les hippopotames ve naicnt frapper contre la corde placée à travers le sen-
tier, le pesant bloc était mis en liberté et tombait avec force ; ses dards empoisonnés causaient des blessures mortelles et certaines. Les os et les dents qui jonchaient la rive altestaïent le saccès de cette dangereuse invention. Je restai dans le voisinage de cet étang pendant plusieurs jours, durant lesquels je ne tuai pas moins de quinze superbes hippopotames. La plus grande partie étaient des mâles.
Le 28, à la pointe jour, nous remontâmes le courant. Le 29 seulement, après des efforts incroyables, je pus parvenir à faire passer mes waggons sur l'autre rive.
Le 30 je me mis en route de grand matin. Séléka, ses hommes et les Baquainas que j'avais pris à mes gages restèrent près de moi jusqu'au moment où je passai le Limpopo, puis tous s'en retournèrent dans leurs foyers : aucun des indigénes ne voulut demeurer. Je descendis la rive nord-ouest, et bientôt nous flies rejoints par des Bakalaharis, dont le nombre augmenta à mesure que nous avancions. Ce jour-là j eus l'heureuse chance de tuer cinq superbes hippopolames.
Dans toutes mes expéditions de chasse, mes chevaux et mes bœufs ayant été épargnés, aussi j'étais devenu insoucieux, et j'avais pris la mauvaise habitude, après lecoucher du soleil, deleslaisser pañtreautourdes waggons. Jeme vantais souvent de ma bonne fortune. et j'avais coutume de dire que les lions sachaut que | bétail m’appartenait, s'empressaient de le respecter . Je reçus cette nuit là une cruelle leçon ; on chercha inu tilement les chevaux.
Le jour suivant, deux heures après le lever du soleil, mes chevaux n'avaient pas été aperçus. J'ordonnai done à John Strofulus et à Hendrick de prendre des brides, une provision de viande, et de suivre lestraces. Je voulus connaitrelechemin qu'ilssuivraient, etm'atmant de ma carabine je les accompagnai. Vers l'ouest je remarquai quelques vautours, puisj'entendis la voix des indigènes : je me dirigeai promptement de ce côté, et j'aperçus avec horreur les restes de mes chevaux préférés et les plus précieux, Block Jock et Schwartland; ils avaient élé horriblement déchirés et à moitié dévorés par un troupeau de lions. Le premier était un magnifique cheval de chasse qui valait 24 livres.
Le second, quoique plus âgé, n'était pas moins précieux; c'était peut-être le meilleur cheval du sud de l'Afrique. H ne connaissait point la peur et s'approchait à ma volonté d'un lion, d'un éléphant ou de tout autre gibier. Monté sur lui, l'année précédente, j'avais tué presque tous mes éléphants, J'en pronais tant de soin que je ne m'en servais que lorsque nous avions trouvé dés éléphants; puis immédiatement après le combat je mettais pied à terre atin de ne pas le fatiguer.
Le cœur serré, je détournai les yeux do cette pénible scène, Je revins au camp très abattu. Dans l'aprèsmidi ie découplai tous mes chiens, et me mis à la re-
cherche des lions : mais je ne les trouvai pas.
Une quantité considérable d'indigènes du sudouest, les Bamalettes, me visilérent dans l’aprèsmidi; ils desiraient obtenir de la chair et cherchaient à m’engager à fa re du commerce avec eux. Ils avaient aperçu trois de mes chevaux : les autres furent decouverts par mes hommes à l'endroit où la veille nous avions traversé la riviere. Au coucher du soleil je copstruisis un kraal tès-solide pour mes bestiaux et les y enfermai.
Bientôt après une troupe de lions arriva sur les traces de mes chevaux; ces voleurs s’imaginaient pouvoir recommencer la tragédie de la nuit précédente, et ils se battirentavec mes chiens de la mavière la plushardie jusqu'à lz pointe du jour. Les bestiaux étaient très rétils ; is firent tous leurs efforts pour s'échapper, mais le kraal était solide et c'est ce qui les préserva.
La matin je descendis le courant, suivi par au moins deux cents naturels. À mesure que les waggons avan caient je trouvais moi-même un autre cheval; c'était une belle et jeune jument, qui était tombée dans un piège tendu par les Bakalaharis. Elle etait suffoquée
Le 5 j'aperçus un grand troupeau de trente hippopotames ; j'en blessai sept ou huit à la tête, et j en tuai deux, un male et une femelle; nous les retrouvames tous les deux le lendemain. Pendant la nuit les lions se batlirent avec mes chiens jusqu'au matin, ets avancérent hardiment jusqu'auprès du feu des naturels qui étaient couchés autour de mon camp.
Le jour suivant, je montai à cheval, et me dirigeai vers l'élang où j'avais trouvé mon dernier gibier. Quand les waggons se furent mis en marche, je vis le chef des Bakalaharis du kraal près duquel ma jument avait péri causer avec le conducteur de mon bétail en des termes qui me parurent fort intimes. La mort de mon cheval pouvait être attribuée à la malveillance ou à la négligence, car les piéges étaient restés couverts, et le bétail avait été attiré à paître au milieu d'eux.
Je jugeai convenable de faire un exemple avec cet homme : j'appelai Dove mon domestique anglais pour qu'il m'aidàt, Chacun de nous prit un bras du coupable, puis j ordonnai à Hendrick de le flageller avec un fouet fait avec du cuir d'hippopotame; après cela ji le sermonnai, et le prey ins que, si, à l'avenir, les trous n'élaent pas ouverts, je le traiterai$ encore plus sé vérement,
Celle punition eut un effet salutaire, tous les piéges qui se trouvaient sur le bord de l'eau furent ouverls sur mon passage, chose que je n'avais jamais remarquée chez les tribus des Bechuanas. Dans la pres midi je descendis encore le long du fleuve et J visilas quelques Clangs. Je blessai trois ou quatre hippopolames et jen toat un, dis nous en apercumes
au moms une trentamne,
Voyage en descendant le Limpopo. — Un lion emporte un de mes hommes. — La mouche Tsetse. — La fontaine de Pavepa. — Chasse au lion avec des chiens au clair de lune.— Une troupe de lions.
Je pris la résolution de ne plus chasser d’hippopotames pendant quelque temps et de hater mon voyage Dans cette intention je suivis le bord du Limpopo jusqu'au coucher du soleil, et fus trèsétonné en voyant le nombre d hippopotames qui semblait augmenter tandis que je descendais le courant. Chaque étang avait son troupeau: ils n'étaient pas effrayés, et me permettaient d'approcher jusqu'à quinze mètres. Dans la matinée je reconnus Pabsence d'une certaine quantité des naturels que j'avais pris à mes gages; ils craignaient de recevoir un chàtiment semblable à celui que j'avais infligé au chef des Bakalaharis, et avaient pensé convenable de s'éloigner.
Le 8 nous nous mimes en route dès la pointe du jour. Après avoir franchi quelques milles, nous arrivames près du Lotsane, rivière dont le lit est plein de gra- vier; on n'ytrouve d’eau que dans quelques endroits. C'est l'état de presque toutes les rivières du pays des Bamangwatos.
Il y avait la, beaucoup d'empreintes d'éléphants ; les naturels me prièrent de m/arréter et de chasser : je fis done une halte. Le lendemain au matin je revins sans avoir trouvé une seule trace fraîche.
Je rencontrai en ce lieu, mes amis de Bamangwato, Mollveon et Kapain, qui avaient des hommes avec eux. J'étais bien aise de les voir, car je savais qu'ils pourraient m'être utiles dans ma chasse et me servir de compagnie.
Le 10 js montai à cheval, descendis la rivière et trouvai les hippopotames de plus en plus abondants. Les deux rives étaient aussi foulées par les pas d'éléphanis, de rhinocéros, de bufiles. Après avoir parcouru à peu près six milles, je découvris des traces fraîches d'un troupeau d'eléphants; après les avoir suivies quelque temps les naturels les perdirent de vue. A une courte distance devant nous s'élevait une colline rocailleuse du sommet de laquelle je découvris un im mense troupeau d'élephauts qui se dé alteraient, dans un large espace ouvert, à l'eau d'une riviere qui à son
| confluent dans le Limpopo. Les naturels l'appellent le Suking.
Nous fimes un détour et arrivames près de ce beau troupeau, le plus grand que j'eusse jamais vu;
j'avais plus de cent éléphants devant moi. C’etaien! principalement des femelles et leurs petits; cependant je déconvris un mâle magnifique, porteur de très-belles défenses. Nous n’étions plus qu'à ving! mètres des énormes quadrupédes, et. quoique aucun arbre ne nous séparât d'eux, ils ne faisaient pas altention nous.
A la fin je visai l'éléphant à l'épaule ; puis, comme il fuyait en mugissant, je m'élançai sur sa trace I! trébucha, tomba sur le granit glissant du rocher, puis marcha d’un pas que je pouvais à peine suivre sur ce terrain dangereux. Par bonheur mes chiens vinrent à mon aide, et je le tuai au bout de quelques minules, après avoir tire huit ou dix coups de fusil sur lui. 3
Le lendemain j’abattis un autre éléphant mâle et un rhinoceros blane Le 42. dans l'après-midi. je tombai à Vimproviste près d'un eléphant d'unegrosseur extraordinaire qui alla se réfugier dans un long fourré im praticable, où il était impossible de pénétrer à cheval. Je fus obligé de le chasser à pied, et il reçut trente balles avant d’expirer. Ce combat fut acharné et dangereux ; il dura près de deux heures.
Le 15, j'étais trés-maiade; cependant vers l'aprèsmidi je descendis le long du courant; je tirai sur deux hippopotames. Dans la soirée j'étais plus mal encore : aus i je me saigpai moi-même. Toute la nuit je souffris d'une forte fièvre.
Le 18, après avoir pris congé à Bamangwato de Mollyeon et de Kapain, qui ne voulurent pas m'accompagner plus loin, nous partimes et nous descendîmes le Limpopo.
Le 22, de bonne heure dans la matinée. je parcourus à cheval quelques milles en descendant le courant. Un indigène me suivait dans un sent er très rocailleux, battu par les éléphants. Tout à coup je me trouvai à dix mètres d'un vieux baffle, qui s'élança sur moi: sans la vitesse de mon cheval je n'eusse pas échappé. Dans son acharnement il perdit pied, tomba avec une grande violence, se releva, puis se retira en boitant.
La fièvre ne me quittait pas. Les indigènes avaient deserté, je me déterminai à retourner au logis Le 21 j'ordonnai à mes hommes de tout preparer pour notre depart et de retourner sur leurs pas. Une troupe de lions ae currée à peu de distance de notre camp nous soohaita un bon voyage. Leurs rugissements me parurent un mauvais présage, peutêtre à cause de l'état de mes nerfs, I me semblant les enteudre me dire « Oui, vous faites bien de vous en aller; vous êtes venu à une assez grande distance. »
J'avoue que j'aurais été inquiet sous plusieurs rapports de continuer ma route. En premier lieu, les naturels m'avaient parlé des Masolekatses, qui résiduicnt près de l'endroit où nous étious; on m'avait dit
qu'ils m’assassineraient probablement pour s’emparer de ce que je possédais. On m'avait aussi ellrayé au sujet des bestiaux, en m’entretenant de la mouche appelée « tsetsé » ; puis j'avais aussi certaines raisons de croire que le pays, si nous avancions, serait tresmalsain pour les hommes.
Mes compagnons recurent avec plaisir l'ordre de relourner en arrière ; nous marchâmes jusqu'au coucher du soleil et nous campâmes près du Mckojay, à l'endroit où les Bamangwatos nous avaient quittés.
Le 27 nous arrivames à un petit village des Bakalaharis. Ou m'apprit que les éléphants étaient nombreux sur l'autre rive. En conséquence je placai mes waggons sur le bord, à trente mètres de la rivière, et à environ cent metres du village. Lorsque nous fûmes arrêtés, nous construisimes un kraal avec des arbres entremêlés d'épines, précaution que j'avais grand soin de prendre depuis que le 4% du mois, les lions m’avaient emporté mes chevaux.
Je mettais là mes bestiaux en :üreté, j'y epfermais mes deux waggons, et mes chevaux étaient attachés entre les roues de derrière des lourds vehicules. Moi qui, pendant longtemps, n'avais eu aucune peur des Lions, je devais encore recevoir une terrible leçon, et cette nuit méme il se passa dans mon camp une horrible tragedie, capable de glacer le sang dans les veines.
Je travaillai jusqu'à la chute du jour avec fHendrick, le conducteur de mon premier waggon. Je coupai des arbres, les apportai au kraal, et quand tout fut prépare pour le bétail, je m’occupai à me faire de la tisane d'orge; puis je fis du feu entre les waggons et la rivière, près du bord de l'eau, sous un ombrage épais, ne construisant aucune espèce de kraal autour de la place où nous devions nous reposer.
Les Hottentots, suivant leur coutume, se contentaient d'un abri sous des arbres touflus et ils allumerent leur feu à environ cinquante mètres du mien. La soirée se pissa gaiement.
Dès que l'obscurité fut venue nous entendimes des éléphants briser les arbres de la forêt voisine. Une fois ou deux j'allai dans les tenèbres, à quelque distance du brasier, pour les écouter, Je me doutais peu du péril imminent auquel je m'exposais; je ne pensais pas qu'un lion etait là, gueltant l'occasion de s’elancer au milieu de nous.
Trois heures après le coucher du soleil j'appelai mes hommes pour qu'ils vinssent prendre leur cale ; après souper, trois d'entre eux, John Stofulus, Hendrick et Ruyter, retournèrent avant leurs camarades près du feu et se couchérent. Les deux premiers étaient étendus dans une couverture d'un côté du brasier, le dernier de l'autre côté, En ce moment je prenais un peu d'orge tout en me chauffant; mon feu n'était pas très-ardent. Vu la proximité du village le bois etait
rare. La nuit était froide, sombre ; le vent soufflait.
Tout à coup le rugissement d’un lion en colère parvint à mon oreille ; il n'était qu'à quelque distance. Ce rugissement fut suivi des cris des Hottentots, puis le rugissement meurtrier d'attaque se répéta. Nous distinguames les cris de John et de Ruyter. Pendant quelques instants nous pensdmes que le lion chassait un des chiens autour du kraal, mais quelques minutes après Stofulus s'élança au milieu de nous, sans pouvoir prononcer une parole, tant était grande sa terreur ; ses yeux sortaient de leur orbite. Enfin il s’écria :
« Le lion! Je lion! Il a emporté Hendrick; il l’a enlevé près du feu à côté de moi. J'ai frappé à la tête le terrible animal avec des brandons allumés, mais il n'a pas voulu lâcher sa proie. Hendrick est mort! Oh! mon Dieu! Hendrick est mort! Prenons du feu, allons à sa recherche! »
En entendant ce récit tous mes hommes se précipitèrent de côté et d'autre, poussant des cris comme s'ils élaient fous.
Je devins furieux en les voyant agir ainsi, et je leur dis que, s'ils ne se tenaient pas tranquilles, le lion emyporterait probablement un autre de nous, car il était vraisemblable qu'il y avait uve troupe de ces animaux feroces aux envirous. J’ordonnai alors qu'on lâchât les chiens, et que le feu füt attisé autant que possible. Jappelai ensuite très-fort Hendrick, mais l'infortuné ne répondit pas.
Je chassai les chiens devant moi; puis je fis tout apporter dans le kraal où étaient les bestiaux, et j'en fermai l'entrée aussi bien que je pus : aller au secours du mourant était une tentative inutile.
Pendant toute la nuit mes gens terrifiés s’assirent autour du feu, avec des fusils à la main, se figurant à chaque instant que le lion allait de nouveau s'élancer sur nous Quand les chiens furent en liberté, au lieu d'avancer sur le lion assassin, ils en attaquèrent courageusement un autre, et combattirent en désespérés pendant quelque temps. Ils le suivirent ensuite, allèrent à lui, nous indiquèrent sa position, et aboyérent jusqu'au jour.
Le lion, de temps à autre, s'élancait contre eux et les reconduisait vers le kraal. L'horrible monstre avait emporte Hendrick dans un petit creux derrière l’épais buisson près duquel le feu était allumé, et séparé seulement de quarante métres de nous, il l'avait dévoré Sans s'inquiéter de notre voisinage.
J'appris que le malheureux s'était levé pour aller enfermer un bœuf; le lion, qui le guettait, le laissa se
recoucher, puis se précipita sur lui et sur Ruyter,
tout en rugiseant : il l'avait saisi dans ses grilles, le mordant à ta poitrine et à l'épaule et en cherchant son
Li e cou: lorsqu'il Veut trouvé, il l'entralna en arriére,
pr d'un buisson, sous | ombrage.
Quand le monstre se fot étendu sur ga victime, Hen- " , dric! cria dune voix faible: « Au secours ! au se-
cours! Mon Dieu! mes amis, à mon aide! » Puis tout redevint silencieux ; seulement ses camarades entendirent les os de son cou qui craquèrent entre les dents du lion. Jolin Stofulus était couché, le dos au feu, du côté opposé. Dès qu’il eut perçu le rugissement du lion, il saisit un branden enflammé terrible animal à la tête; mais celui-ci n attention.
. Le Bushman lui échappa, par bonheur, ear le lio lui avait fait deja deux blessures avec ses griffes.
Lorsque le jour parut, nous entendimes le lion qui traînait quelque chose dans Je fourré sur le bord de l'eau ; nous fimes sortir les bestiaux du kraal et nous avancimes pour visiter l'endroit où s'était passé l’horrible drame.
Dans le ravin où le monstre avait dévoré sa proie, nous trouvames une jambe d'Hendrick, coupée au- dessus du genou ; le soulier était encore au pied, | herbe et les buissons étaient couverts de sang, et des fragments @habits se voyaient çà et la. Pauvre Hendrick! je connaissais bien cet habit ; j'en avais souvent vu des morceaux dans les broussailles, quand les éléphants le poursuivarent! Hendrick était mon meilleur serviteur.
C'était un homme d’un caractère gai, un cocher sans égal, courageux à la chasse, très-actif, bon, obligeant. Nous déplorames tous vivement sa perte. Mon cœur était oppressé; je ne pouvais rester près des waggons ; je résolus d'aller à la recherche des éléphants pour chasser mes idées noires. Je les avais entendus dans la matinée briser les arbres sur la rive opposte. Après avoir ordonné à mes gens de consacrer la journée à fortilier le kraal, je partis avec Pict et Ruyter qui devaient me suivre, Après avoir traversé la rivière, nous aperçümes les traces encore fraîches d'une troupe d'éléphants mâles ; malheureusement ils se joignirent à une troupe de femelles, et ° quand nous approchames, les chiens attaquèrent ees dernières; les autres s’éloignèrent avant que nous cussions pu les aperçevoir. Les chiens s’attachèrent à un très-bel éléphant; je Vabattis en tirant deux fois du haut de ma selle.
Comme je désirais retourner près de mes hommes avant la nuit, je ne suivis pas: plus loin les énormes quadrupèdes. Mes gens furent enchantés de me revoir; la peur s'était emparée d'eux : ils craignaient qu'enhardi par son succès le lion ne vint les attaquer la nuit suivante : mais le sort en avait décidé autrement,
Il y avaitencore deux heures avant la fin du jour. Me sentant ragaillardi, après m'être un peu reposé, je ne voulus pas rester inactif; j'ordonnai qu'on sellat les chevaux et qu'on allât à la recherche du monstre qui avait dévoré Hendrick.
John et Carey, bien armés, m'accompagnaient.
Une partie des naturels suivaient avec les chiens, Le lion avait traîné les rostes d'Hendrick le long d'un
sentier qui conduit au bord de l'eau; nous trouvdmes
ail
des fragments d’habit, et enfin l'habit déchiré. A environ six cents mètres de notre camp le lit desséché d'un ruisseau joint le Limpopo; dans eet endroit il y a beaucoup d'ombrage, de taillis, des roseaux
et des arbres morts que la rivière y a déposés pen-
dant quelque grande inondation.
Le lion avait quitté ce sentier et était entré fede ce ieee rilé;j/étais convaincu que nous n’élions pas loin de lui. Je commandai aux naturels de lâcher les chiens ; ; ceux-ci avancèrent avec précaution en suivant les traces; une minute après ils s’élancèrent en aboyant avec furie; leurs poils se hérissaient sur leur dos; un craquement des roseaux secs suivit immédiatement cette attaque. C'était le lion qui se sauvait.
Plusieurs chiens, trés-effrayés, revenaient continuellement en arrière, mais moi je les poussais en avant et les renvoyais sur le lion. Le vieil Argyll et Blés se mirent à la tête de leurs camarades, etalors commença une chasse des plus animées, dont la conclusion fut la seule vengeance que je pouvais désirer. Le lion suivit la rivière pendant quelque temps. à
Il se détourna pour traverser des buissons épineux les plus couverts qu'il pat rencontrer mais ils étaient cependant assez ouverts. En deux minutes les chiens le rejoignirent; il se retourna alors aux abois, et comme j'approchais, sa tête se dirigea de mon côté : il tenait Ja gueule ouverte et rugissait fièrement, tandis que sa queue s’agitait de côté et d'autre.
En apercevant l'animal féroce mon sang bouillonnait de rage, mes dents claquaient; je lancai mon cheval en avant. Quand je fus à trente mètres de lui, je m'écriai : « Tu vas mourir, mon vieux lion! » et plaçant ma carabine sur mon épaule, j’attendis qu'il se retournat. Une seconde après il se placa dans une position convenable et je lui envoyai une balle à travers l'épaule. 1 tomba sous le coup, puis se releya; je l’achevai en lui lançant une autre balle dans la poitrine. Les naturels avancérent alors joyeux et émerveillés. J'ordonnai à John de lui couper la tête et les pattes de devant et de les porter aux waggons. Je montai à cheval, galopant vers le camp dont j'avais été absent pendant un quart d'heure, Quand les femmes des Bakalaharis surent que le lion qui avait dévoré un homme, était mort, elles dansérent de plaisir en m’appelant leur père.
Le 6 septembre nous n'avions plus de viande; je me | jour-la ce qu'aucun de mes hommes n'eût osé faire à
rendis près de la rivière pour tuer un hippopotame. Bientôt j'en entendis derrière moi un troupeau qui mugissait en s'ébaltant dans l'eau : j'avais passé près d'eux sans y faire attention.
Je ne fus pas heureux, car j'en blessai six ou sept et n'en tuai pas un seul. À midi je me rendis près d'un étang que les hippopotames fréquentaient souvent; il était à un mille plus bas que mes waggons. d'en Wouvai là un troupeau d'au moins une trentaine couchés sur les rochers au milieu de la rivière; je tirai sur le plus beau mâle et sur deux magniliques fe-
melles et les tuai. Je fus occupé à les préparer une partie de Ja journée du lendemain, el nous les pencimes sur des rênes de bœuf attachées entre les arbres. Dans la soirée, beauconp de Béchuanas de Séleka vinrent au camp.
Le 8, en revenant près de mes hommes, j'appris que Lion, mon meilleur chien, avait été dévoré par un crocodile qui fréquentait l’endroit où nous allions chercher de l’eau. Ce même jour un de mes chevaux lait mort de maladie. Le chasseur africain doit s'attendre à ces accidents, qui arrivent continuellement.
Je montai à cheval de bonne heure, et, avec les hommes de Séléka, nous allâmes à la recherche des éléphants. Nous traversames le Limpopo et suivimes la. direction de l’est, à travers la forêt. Là j'eus le malheur de rencontrer dans les montagnes la fameuse mouche « tselsé, » dont la morsure cause une mort certaine aux bœufs et aux chevaux. C'est le fléau du chasseur; elle ressemble au taon d’Eeosse, quoique un peu plus petite. Les tsetsés sont très-vives et trèsactives ; elles fondent sur les chevaux par essaims comme les abeilles, elles volent par centaines, et sucent leur sang. L'animal ainsi mordu dépérit et meurt dans une période qui varie d’une semaine à trois mois.
Le 10 le chef des Boolway, petit homme, quoique très-fort, et d'une physionomie agréable, arriva avec une suite nombreuse.
Après avoir chassé trois ou quatre jours sans succes, je résolus, Je 44, par un magnifique clair de lune, de tenter ma bonne chance avec les éléphants près des fontaines. Jemmenai avec moi Carey qui portail sa grosse carabine et je ne pris qu’une arme à cyliñdre.
Nous traversämes le Limpopo: je m'aventurai seul en avant pour explorer et me trouvai tout à coup près de deux magnifiques éléphants mâles. Je n'avais ni chiens ni fusils. Je me décidai pourtant à ne pas en perdre un de vue, quoique je fusse monté sur un cheval harassé de fatigue.
IL serait trop long de décrire tous les tours et détours que je fis pour suivre l'animal dans les charges qu il faisait. Certes je remplis mon devoir et je m'attachai à lui comme un chien à un cerf. J'entrepris ce
place. A la fin je me sentis tellement épuisé, et je vis mon cheval tellement fatigué, que je compris que ce jeu ne pouvait pas durer plus longtemps.
Cependant on venait à mon aide Carey et Matchuisho, avec un grand nombre de naturels, suivaient soigneusement l'empreinte des pas-de ma monture, Le son de ma voix enroude parvint aux oreilles de Carey et tout de suite il recommanda à ses compagnous d'observer le plus profond silence, I evouta très-attentivement. Mon second hallali fut entendu ; Cooley et Affriar, deux bons chiens, quittèrent imme-
NN
diatement la meute pour accourir près de moi
Ma joie fut extrème quand j'aperçus Cooley. Deux minutes apres Carey me preseutail son arme et du haut de ma selle je tirai sur l'éléphant. Je lui envoyai jusqu'à sept balles dans le cœur; en recevant la dernière il fit une courte charge, demeura tremblant pendant quelques secondes, puis tomba en avant sur la poitrine el expira Les défenses de cetanimal répondaient à l'idée que je m'étais faite de leur valeur; l'une, comme d'habitude, était plus belle que l'autre; et je n’avais jamais vu les pareilles qu’une seule fois. Je me couchai pour me reposer, el celte nuit-là je fus le plus heureux des mortels.
Le lendemain un de mes chevaux mourut; il avait été mordu par les tsetsés, dans la chaîne de montatagnes qui conduit au sud de la fontaine. La tête et le corps du pauvre animal enflèrent d'une manière horrible avant qu'il ne mourût; ses yeux étaient tellement gonfles qu'il n’y voyait plus et il hennissait pour appeler ses camarades qui étaient près de lui.
Le 17 septembre je me decidai à quitter Seboono el à avancer avec quelques Bakalaharis pour me rendre près d'une source qui, quoique petite, était trèsrenommée. Elle était située à environ six milles vers le sud-est; les naturels l’appellent la fontaine de « Papa ». Je trouvai de nombreux sentiers couverts qui y condu saient, et en avançant je remarquai des traces fraîches d'élephants et de rhinocéros. Je continuai ma route afin de choisir le meilleur endroit pour creuser un trou afin de nous mettre à l'affût pendant la nuit. Il eut été impossible d'empêcher quelques animaux de nous découvrir, car les sentiers aboutissaient tous en cet endroit.
Le vent soulflait de l'est; je me placai done au sudouest de la fontaine, qui n'a pas plus de vingt mètres de longueur et de dix de largeur. Le côté ouest est bordé de rochers qui s'élèvent à environ cinq pieds de hauteur; le sommet de ces rochers est de niveau avec la vallée voisine. La tous les éléphants viennent boire, comme s'ils craignaient de marcher sur les bords boueux qui se trouvent sur les autres côtés de la fontaine.
Notre affut était à six ou huit mètres des rochers ; i] était construit dans un cercle de buissons si rapprochés les uns des autres qu'ils formaient presque une haie d'environ trois pieds de haut; sur le faite etaient placées de lourdes branches mortes auxquelles nous suspendimes nos carabines, Le-tout était retenu par de petites bandes d'écorce couvertes d'épines.
La journée étant favorable pour amener le gibier près de nous, le soleil était brûlant, et toute l'après-midi il soullla un vent sec et chaud, Je dis à Carey que nous elions sûrs de faire une bonne chasse pendant la nuit. J'avais raison, car, sans aucun doute, nous etimes la plus belle et la plus étonnante chance dont un homme Pulse JAMAIS KG rejour
Comme nous nous dirigions vers notre cachette, nous vimes une magnifique girafe mâle, deux jackals, des poules de Guinée, des perdrix, deux ou trois sortes de pigeons, des tourterelles, eLune quantité innombrable de petits oiseaux. [ls venaient boire de tous côtes. Quelques minutes après le soleil se coucha, la lune se montra; elle etait dans son plein : le ciel était clair, on n'apercevait pas un nuage à l'horizon. &
Quelques instants après notre installation, nous entendimes les pas d'un animal qui venait du côté de l'est; c'était probablement un rhinocéros noir. Il approcha de notre affut jusqu’à près de dix mètres, et nous observa avec ses yeux fins : il avanca enfin doucement pour mieux nous voir. Je m’élancai et agitai un long baton tout en criant, ce qui sembla seulement amuser le « boselé » car il s’arréta à quatre mètres de nous, en nous menaçant de ses cornes. Il resta ensuite à la même place jusqu'à ce que je lui eusse jeté un morceau de bois. Les rhinocéros sont difficiles à mettre en fuite : la meilleure manière c'est de leur lancer une pierre. Les chasseurs emploient ce moyen quand ils ne veulent pas décharger leurs armes.
Dès que le rhinocéros se fut éloigné quatre éléphants males s’avancerent du côté du sud; ils marchaient doucement jusqu’à ce qu'ils ne fussent plus qu’à vingt mètres de nous. Le premier fut plus hardi, car il vint à portée de nos lourdes carabines. Il leva sa trompe el nous tirâmes sur lui, en l’atteignant près du cœur. Ma grosse carabine éclata dans les mains de Carey; elle faillit nous tuer tous les deux ; l'éléphant parvint à s'échapper, et se-retira en toute hate vers la fort.
Nous nous recouchâmes dans notre trou et n’attendimes pas longtemps avant d'apercevoir trois magnifiques éléphants mâles qui étaientexactement à la même place où nous avions vu le premier ; ils suivaient le même chemin. Nous fimes feu ensemble et envoyames nos balles au cœur de ce'ui qui nous semblait être le conduct 9p. Il courut à deux cents mètres, poussa un e et tomba. Un de ses camarades, grand et vieux, avança doucement, avec prudence, et nous pümes lobserver s'approcher de la fontaine. II paraissait se mélier même de la terre qui le portait, car, avec sa trompe il sentait et examinait le terrain avant de s'aventurer. I restait quelquelois cing minutes au même endroit sans oser bouger.
Enfin, après être allé aux trois côtés de la fontaine etélant apparemment satisfait de l'etat dans lequel il trouvait toute chose, il s'avança hardiment sur le rocher situé à l'ouest, vint à six ou sept mètres du ca-
cri d'agt
non de nos carabines, se retourna, baissa sa trompe, prit une grande quantité d'eau qu'il jeta sur son dos et sur ses épaules pour se rafraîchir, puis il commenca à boire ; il aspirait de l’eau avec sa trompe, et se la versait dans la bouche.
Je me déterminai à lui casser la jambe si c'était possible; je visai sur ce membre environ au niveau de la
partie la plus basse de son corps et je fis feu. Carey tira dans la région du cœur. Je réussis : et au moment où l'animal se retourna sa jambe se rompit en craquant avec bruit. Il était hors d'état de s'échapper. Il resta ainsi immobile près de la fontaine, et ne fit qu’un vain effort pour se mouvoir.
Lorsque je tirai sur un des autres éléphants, une étincelle tomba sur un amas de vieux fumier desséché qui se trouvait près de notre kraal et attisée par le vent, elle forma aussitôt un brasier ardent dont les étincelles volaient dans lair. Bientôt deux éléphants s’avancèrent par le sentier que les autres avaient suivi; le premier était un jeune mâle qui n'avait pas encore atteint toute sa grosseur, le second un vieux étalon qui portait d'énormes défenses. Ils prirent le même chemin que les précédents, mais semblaient disposés à passer plus loin de nous; cependant le jeune, en voyant le feu, s'avança jusque là et se mit à le sentir avec sa trompe, se jetant autour, et semblant enchanté de ce spectacle, dont il ne savait que penser.
Son camarade approchait aussi ; il se placa d’une manière qui me parut avantageuse; nous le primes par l'épaule et déchargeämes ensemble nos armes. Il décrivit plusieurs circuits, les oreilles basses : évidemment il était mortellement blessé. Après cela nous tirames encore sur six autres énormes éléphants males qui se heurtèrent avec violence en fuyant. Un d'eux, lorsqu'il recut la décharge, laissa échapper de sa trompe une grande quantité d’eau, puis il releva cet apendice en l'air, poussa un cri et disparut.
Quand le soleil se leva j'allai chez les Bakalaharis pour examiner les traces des éléphants que j'avais blessés. Quand je m’apereus que la chasse de la nuit élait finie je fus très-ennuyé. Neuf fois encore de maenifiques éléphants mâles vinrent boire ; nous tirâmes huit fois à une distance de six à dix mètres; deux tombèrent morts près de la fontaine, un autre eut la jambe cassée et ne put se sauver; le seul que je pensais avoir pu s'échapper était le mâle qui avait les larges défenses.
Mes conjectures étaient fausses ; dans l'après-midi nous trouvames ce superbe éléphant étendu sans vie près de notre kraal; nos coups avaient porté trèsloin, nous l'avions blessé aux rognons. Nous ne retrouvames pas les quatre autres éléphants sur lesquels nous avions tiré. Celui qui avait la jambe cassée avait encore pu faire un mille en quittant la fontaine. Quand nous arriffmes près de lui il fit d'abord de vains efforts pour se sauver, et pour nous attaquer : mais voyant que tout était inutile, il resta acculé contre un arbre, où l'un de mes hommes commenca à l'assaillir.
Rien n'était plus curieux que d'observer ses mouvements quand mes hommes placés à vingt mètres de distance lui lancèrent des bâtons : il ramassait tout ce qu'on lui jetait et le renvoyait. Cependant, lorsqu'on
en vint à lui jeter du fumier desséché d'éléphant, il se contenta de le sentir avec sa trompe. A la fin je lui tirai quatre coups derrière l'épaule; son corps gigantesque trembla, il tomba et expira à l'instant.
Depuis longtemps je pensais qu’au clair de lune, aussi bien que dans la journée, on pouvait chasser les éléphants à cheval et avec des chiens; mais je craignais qu’on ne risquat d’avoir les yeux arrachés par les wait-a-bit, et puis les éléphants pouvaient se montrer plus actifs ou plus vicieux.
Cependant la nuit suivante j'en fis l'essai et je menai mes chiens dans la forêt sur les traces d’un éléphant qui, après avoir bu à la fontaine, y était entré. Ils se précipiterent en avant; quelques minutes après nous les entendimes aboyer, puis le bruit que faisait l'éléphant arriva jusqu’à nous ; les chiens le suivaient en se dirigeant vers les montagnes du sud-ouest.
Quand l'énorme quadrupède trouva qu'il ne marchait pas assez vite pour se débarrasser des chiens qui le poursuivaient, il commença à tourner, et chercha à s'esquiver dans le fourré. Par moment, ii chargeait les chiens. Je le suivis d’aussi près que je pus, criant de toutes mes forces pour exciter mes levriers, et ceuxci, au son de la voix de leur maître, s'acharnérent davantage sur l’animal et le combattirent mieux qu'ils ne l’eussent fait dans le jour. Du haut de mon cheval je tirai mes deux premiers coups; puis allai près de l'éléphant, et, courant à pied, je lui envoyai, d’une distance de quinze à vingt mètres, deux balles qui le blessèrent mortellement : j'étais couvert par la poussière rouge qu'il prenait avec sa ‘rompe et qu'il faisait voler autour de lui. Enfin il tomba violemment, leva sa tête et ses défenses à une hauteur prodigieuse, se mit sur le côté et expira.
Le lendemain au matin, mes munitions étant épuisées ou près de l'être, j'envoyai Carey au camp afin d'en rapporter de nouvelles. Je vis mon chien Franchinez qui revenait suivi par deux chacals. J'étais sûr qu'en avançant je trouverais du gibier mort. Quand j'eus marché à quelque distance, les chiens accoururent; un moment après j'entendis le bruit d'un grand nombre de pas qui se dirigeaient vers l'endroit où je me trouvais. C'était une troupe de lionceaux accompagnés d'une lionne etils passèrent près de moi, en précédant les chiens. Ils avaient dévoré un rhinocéros blanc que j'avais tué deux nuits auparavant. À côté des restes de la victime se trouvait un jeune rhinocéros très-gras.
Le pauvre animal s'imaginait sans doute que sa mère dormait, et ne s'inquiétait pas des lions et des autres animaux féroces restés près du cadavre pendant un jour et deux nuits. Les jeunes rhinocéros demeurent ainsi près de leurs mères longtemps après qu'elles sont mortes.
En réfléchissant à la bonne fortune extraordinaire que j'avais eue la semaine précédente, je ne pouvais m'empêcher de regretter de n'avoir pas pensé plus tôt
Sak
à poursuivre avec mes chiens les éléphants à cheval pendant la nuit. Si j'avais commencé seulement une semaine plus tôt je me serais emparé de huit ou dix beaux mâles que je savais avoir blessés mortellement.
L'ivoire de ces éléphants m'aurait rapporté plus de deux mille livres. Il m'était pénible de penser que plusieurs, si ce n’élait tous, iraient crever et pourrir dans la forêt voisine. La seule chance qui me restat pour les retrouver était de guetter les vautours ; mais ces oiseaux, savent très-bien qu'ils ne peuvent percer fa peau du plus fort de tous les quadrupèdes, et ils prélèrent rester près des Béchuanas, qui, chaque jour, éuent beaucoup de gibier.
Touten medésolantdela perte des éléphants blesses, je reconnus que, pendant la dernière semaine, j'avais =%é plusieurs fois favorisé par le sort. J'avais un grand sombre de dépouilles à ajouter à ma précieuse collecsion africaine. J'y attachais une si grande importance sug quelquefois je négligeais mes intérêts pour cela. Ainsi, quand je tuais un éléphant ordinaire, j'avais #£'habitude de me dire : « Ah! c'est un beau mâle ; ses défenses valent au moins cinquante guinées chacune (4 schellings 6 deniers la livre). C’est une bonne journée; ce gain m’aidera à payer les deux chevaux qui sont morts il y a peu de jours, ou les quatre qui ont @ mordus par les tsetsés et que je perdrai dans une Semaine ou deux. » Mais, si j'avais tué un éléphant pourvu de défenses d’une taille ou d’une beauté exéraordinaire, je conservais ces objets pour ajouter à mes trophées de chasse et les estimais bien davantage.
C'est ce qui fait que je me trouvais fort heureux, car j'avais en ma possession les plus belles défenses qu'on put trouver dans tous ces troupeaux de vieux éléphants qui peut être avaient erré pendant un siècle dans ces forêts immenses.
Les chasses de nuit étant finies le 22, je revins sur mes pas pour me rendre à l'endroit où se trouvaient les éléphants morts, afin d'aider Carey à surveiller ceux qui délachaient l'ivoire et pour les escorter jusqu aux waggons lorsqu'on y transporterait la chair et La graisse.
De bonne heure dans l'après-midi nous étions tous prêts à partir. Les chefs des Béchuanas, qui avaient préparé les éléphants et les rhinocéros avec l'aide de cinquante hommes, placèrent sur leurs épaules tout ce que nous avions à emporter et nous nous dinigeñmes vers le camp. Carey marchait en tête; monte sur mon cheval, j'étais au milieu, et mes cavaliers formaient l'arrière-garde.
Cette longue ligne de sauvages n'ayant aucun vêtement, qui traversaient les Jabyrintes de la forêt, portant au logis le produit d'une chasse de plusieurs
ifs, lormait vraiment un coup d'œil intéressant et peu commun, Tous les hommes étaient chargés de
quelque chose qui m'appartenait; quelques-uns menaient les chiens, d'autres portaient les fusils et les
CE
munitions qui nous étaient restées, plusieurs transportaient des ustensiles de cuisine, des haches, des faux, des seaux, des provisions, des cornes de rhinocéros, des dents d'éléphant et une grande quantité de chair et de graisse.
Nous atteignimes le Limpopo au coueher du soleil et nous le traversames immédiatement: tout arriva en bon état. Les jours suivants je fis quelques autres excursions pour me mettre à la recherche des éléphants : et je réussis; mais ces chasses sont trop semblables aux précédentes que j'ai déjà décrites pour que je les raconte. Je ne veux pas courir le risque de fatiguer mes lecteurs.
Le 30 il m’arriva un de ces petits accidents auxquels le chasseur doit s'attendre dans ces régions. En m’éveillant le matin j’entendis un cri qui m’annoneait que Prince, un excellent chien, avait été dévoré par un crododile. Les sauriens guettaient si bien la moindre proie que je n’eus pas de doute de les voir saisir un des noirs, si nous nous aventurions trop imprudemment.
Le 5 octobre, comme la saison des pluies était finie, je commengais à ne plus penser à chasser le long du Limpopo; un jour ou l’autre quelque grand fleuve pouvait m'empêcher de regagner le camp et m’obliger à rester inactif pendant plusieurs mois. Je désirais aussi, si toutefois cela était possible, préserver un ou deux de mes chevaux de l'attaque des mouches ; le nombre de ceux qui me restaient était maintenant réduit à cing. Je me décidai donc à retourner au camp.
Sur ma route je trouvai les restes d’un énorme éléphant male que j'avais tué dans la nuit du 16 du mois précédent ; j'avais suivi ses traces à un demi-mille de cette place; ses défenses n'avaient. pas été coupées, mais arrachées et probablement volées; le crane était parfait, il avait été parfaitement nettoyé par les hyènes, les vautours et les insectes.
Je soupeonnai qu'une tribu de Bakalaharis, qui habitait non loin de 1a, sur le Limpopo, savait où étaient les défenses ; d’ailleurs il n’y avait pas d’autres naturels dans ce district ; je résolus donc de merendre dans le village le lendemain au matin de très-bonne heure et de menacer de tuer le chef si les dents ne reparaissaient pas promptement.
Le 6, avant qu'il {lt jour, j'ordonnai qu'on sellat quatre chevaux, et, après avoir déjeuné, je traversai le Limpopo en compagnie de Carey, de John et de Piet; nous portions tous des fusils à double canon. Pour nous rendre au village des Bakalaharis nous descendimes le courant pendant environ une heure.
Lorsque je découvris les premières huttes, je m'élancai au galop à travers les champs de blé et me trouvai au milieu d'eux avant qu'ils ne soupçonnassent mon approche,
Le chef dont j'avais besoin était sur la place avec
la plupart de ses hommes. Je descendis de cheval, je marchai vers l’endroit où ils étaient rassemblés, et m'assis sur la terre selon leur coutume; puis, prenant du tabac, je leur en offris à tous. Pendant que Jagissais ainsi John et Carey tout armés se tenaient tous les deux près de la sortie du forum.
Je restai silencieux pendant quelques minutes, puis je leur parlai en ces’termes :
« Je suis très-mécontent du chef de ce village. Vous aviez faim, j'ai tué beaucoup de gibier, je vous ai donné de la chair et de la graisse. Je vous ai prévenus que plusieurs de mes éléphants étaient étendus morts et que leurs dents m’étaient précieuses. Vous m'aviez promis de chasser les vautours et de me les rapporter. Je sais que vous êtes allés près d'un de ces animaux. Pourquoi les défenses n’ont-elles pas été apportées à mon camp? Je ne veux pas répandre de sang, maisj'exige que les dents me soient rendues immédiatement. »
Tous se récrièrent à l'instant :
« Les dents sont ici; attendez un peu, chef des hommes blancs. Nous avons vu les vautours, nous les avons cachées pour vous. »
J'étais enchanté de ce que j'entendais , mais je désirais paraître toujours très-en colère.
« Je n’en suis pas moins oflensé, répondis-je; car vous deviez me rapporter ces dents, et ne pas me forcer à venir les reprendre avec des menaces. »
Le chef envoya cinq ou six hommes actifs pour chercher Viyoire.
On me servit la bière et la soupe des Béchuanas et, une heure après, les naturels revinrent chargés des défenses de l'éléphant que j'avais perdu : elles étaient immenses, très-bien arquées et presque parfaites. Les Bakalaharis les avaient enterrées non loin de la carcasse de l'éléphant; ils les auraient sans douie laissées là tant que je n'aurais pas quitté le pays, puis Jes auraient présentées à leur chef.
Dans l'après-midi nous empaquetames l’ivoire dans le waggon des bagages. I y avait cinquante-trois défenses de mâles et dix-sept de femelles.
Le Limpopo. — Les montagnes de Guapa. — Antilopes noires. — Les pallahs et les chiens sauvages. — Traversée de la ri- Vière de Vaal,
Le 8 octobre, dans la matinée, nous nous mimes en route et nous quittimes le village des Bakalaharis, où nous avions campé pendant près de six semaines. Le vieux chef de cette peuplade nous vit partir avec chagrin ; il eut grand'peine à retenir ses larmes,
Lorsque j'étais venu, j'avais trouvé ses hommes mourant presque de faim, et, depuis mon arrivée, ils avaient toujours eu plus de bonne viande et de graisse qu'ils n'en pouvaient manger.
J'avais aussi employé les femmes pour écraser mon orge et mon blé, je les avais généreusement récompensées en leur donnant des perles dont elles se paraient. Le vieux chef avait lui-même recu une peau de serpent qui entourait sa tête. En lui disaut adieu je ne pus m'empêcher de lui offrir encore des présents.
Nous remontames le Limpopo, après avoir parcouru une distance assez grande, et nous trouvames ce fleuve très-large. Dans la soirée nous fümes obligés de faire halte à notre ancien kraal. Je me décidai à quitter le Limpopo et à explorer, si c'était possible, le pays dans la direction du nord - ouest. La plupart des hommes de Sicomy qui m'accompagnaient ne voulurent me donner aucun “enseignement au sujet de l’eau et des éléphants: ifs répondaient tous à mes questions que je n'en ircuverais pas de ce côlé. Ainsi j'étais obligé pour avancer d'obéir à ma propre im-
pulsion. ".
Ces misérables Béchuanas affirmaient que nous ne trouverions de l’eau que le lendemain au coucher du soleil. La contrée aue nous traversames était douce et sablonneuse, +! : forêt souvent si épaisse que nous étions forcés de nous arrêter et d'employer la hache.
Dans la soirée nous fimes halte au milieu d'une pe-
tite vallée que je découvris en suivant un sentier frayé par les éléphants
Le 13 nous ar::vèmes dans un endroit où il y avait grand nombre de feataine: elles formaient un ruisseau courant dont! eau é.sitirès pure. La nature, dans ces parages, devint extrêmement belle; une vallée très-large, très-boisée, s'étendait au loin au milieu des montagnes et allait finir dans un ravin. Ce district était habité par une,grande tribu nommée Moroking. De chaque côté de la fontaine on apercevait leurs champs de ble parfaitement cultivés,
Nous nous arrétames done, et bientèL après le chef el son peuple vinrent m'exprimer la joie qu'ils ¢prouvaient à me recevoir. Ils dépendaient de Sicomy, et, pour des raisons que je ne pus connaître, les naturels de Bamangwato les avaient priés de ne me donner aucune information au sujet des éléphants et de l’eau. Dans la nuit nous fümes visités par un violent orage, et la pluie tomba en abondance.
Le lendemain au matin je tuai une énorme oie sauvage, au plumage magnifique dont la couleur dominante était le vert foncé, avec des taches blanches sur les côtés et derrière les ailes,
Tandis que je cherchais des oiseaux sur le bord du ruisseau, je faillis mettre le pied sur la queue d’un terrible cobra. Ruyter et moi le tudimes à coups de bâtons et de pierres,
Comme les naturels persistaieut à dire que si nous
avancions nous ne trouverions ni eau, ni éléphants, et qu'à cette époque, à cause de la pluie, on ne pouvait plus voyager dans la campagne, je me décidai à retourner sur mes pas. Pendant la nuit nous fimes halte près de la fontaine que nous avions quittée la veille. Sur la route je tuai dans les bois un très-beau pigeon dont le dos et la queue étaient d'un vert tendre, les cuisses oranges, le bec et les pattes d’un rouge éclatant. 5
Le 15 nous partimes en nous dirigeant vers les montagnes Guapa, où j'avais vu déjà des antilopes noires.
Le jour suivant nous parcourûmes une vallée bornée par des montagnes grises, et nous rencontrames des autruches, des spring-bocks, des zèbres, des gnoos bleus, des girafes, des sangliers, et enfin un vieux « kookama » ou oryx male qui avait une superbe paire de cornes; je lui donnai la chasse, mais le perdis bientôt de vue.
La vallée dans laquelle nous avions campé était sèche; nous fimes donc à la hâte nos préparatifs pour la quitter, ce qui dura une heure; puis nous tournames l'extrémité orientale de cette belle chaîne de montagnes, et nous nous arrétames au coucher du soleil près d'une grande fontaine. Tout en cheminant je blessai un rhinocéros noir, mais je ne le tua! pas. fe fis feu sur un autre et le frappai mortellement de deux balles ; il chargea furieusement en avant et tomba bientôt mort dans la poussière.
Le 17 nous suivimes la direction nord-est trèsprès du pied des montagnes, en cherchant des éléphants. Nous aperetimes une grande quantité de zèbres, de bufiles, qui allaient par troupeaux; chacun d'eux se composait de trois cents ou cinq cents animaux. Vers le soir nous rencontrames une troupe d'éléphants, et, sans beaucoup de peine, je tuai l'un des plus beaux.
En cet endroit je rencontrai aussi la belle antilope noire; après quelques tentatives infructueuses j'oblins le succès que méritait ma persévérance.
Dans l'après-midi, lorsque j'allai rejoindre mes hommes, j'apereus sur le versant de la montagne huit ou dix antilopes; après une marche difficile et pénible je parvins à en abattre deux sur une masse de fragments de roc adamantin. J'étais enchanté de mon triomphe, et je considérais maintenant comme complete ma collection de trophées africains. Il ne me manquait plus que des têtes de blue-boks « (kleen bok),
mais ces animaux étaient
» de reeboks, de vaals, d'ourebis et de reitboks, nombreux dans la colonie et il n'était pas difficile de s’en procurer.
La matinée du 23 était fraiche et brumeuse; Je temps était à la pluie, et pourtant, de bonne heure, je quittai les waggons, en emportant quelques provisions avec moi, Je montai sur le penchant de la mongne, dans l'intention de trouver des antilopes.
Bientôt, après avoir atteint une assez grande hauteur, j'eus la satisfaction d en rencontrer un beau troupeau qui paissait auprès des arbres sur un plateau, vers Vest. Pendant quelque temps je marchai comme un vrai montagnard et j'arrivai en rampant près des antilopes. Je déchargeai mon arme sur un énorme mâle, au moment où, dans sa course rapide, il passait près de moi. II fut atteint par la balle et tomba; mais il se releva aussitôt, et, après une chasse fort longue et trèsfatigante avec mes chiens, j’eus le regret de le perdre.
Je me décidai à faire une expédition dans les montagnes et à chasser vers le nord pendant quelques jours. Je partis donc avec Ruyter et quatre Béchuanas, emportant ce qui m'était nécessaire pour passer la nuit : des pots, de l’eau, d’autres ustensiles. Au coucher du soleil nous nous étendimes sous un arbre et je dormis pendant une heure.
A mon réveil je fis mon café au clair de lune, et le lendemain matin, dès que le jour parut, je me dirigai vers le sommet de la montagne, où je tuai un koodoo qui devait nous servir de nourriture.
Tout à fait à la base de la montagne se trouvait un kraal isolé. Quand les Bakalaharis entendirent la détonation de ma carabine, portée par l’écho dans leur vallée, ils quittèrent leurs marmites qui étaient sur le feu et accoururent près de mes hommes. Mes Béchuanas les engagèrent à retourner sur leurs pas et à aller dépecer mon koodoo, dont ils apporteraient la chair sous l’ombrage d'un arbre qui se trouvait au sommet de la montagne. +
Ces indigènes avaient choisi pour demeure un ravin tout à fait romantique, situé à environ un mille et formant un golfe presque impénétrable, au bout duquel coulait une délicieuse fontaine d'où partait un grand ruisseau d’eau courante. Ce ruisseau serpentait le long des profondeurs ombragées de cet endroit sauvage et caché à tous les yeux. Je demeurai là pendant quelque temps et j'y passai d’heureux jours, me nourrissant de bon gibier, d’os à moelle, de blé béchuana, de bière, de thé, de café, de biscuit, etc. Je me procurais aussi un excellent dessert qui consistait en un délicieux fruit africain nommé « moopooroo ; » ce fruit était à maturité et extrémement abondant dans ce district; il a presque la forme et la grosseur d’une olive; quand il est à point il est d'un beau jaune orange. L'arbre qui le porte a des feuilles d’un vert très-foncé.
Le lendemain au matin, de très-bonne heure, je partis avec Ruyter et je trouvai les traces fraiches d'un troupeau d'antilopes noires. Bientôt après je les aperçus près des arbres, à trois cents mètres de nous. Une vieille femelle nous aperçut au moment où nous nous asseyons sur l'herbe. Je rampaien arrière, puis je nvavaneai en marchant vers le troupeau. Le terrain était diflicile; je fus done obligé de parcourir cent cinquante mètres en me trainant sur le ventre. Une
prudente antilope, qui remplissait l'office de sentinelle, m'empêcha d'approcher autant que je l'aurais désiré. Je la tuai avec une balle qui l'atteignit a l'é paule, et j’envoyai aussitôt sa téte au camp pour qu’on la preparât,
Dans la soirée je me trouvai encore près du même troupeau, sur le versant nord de la montagne; mais ces charmants animaux m’entendirent venir avant que je fusse instruit de leur présence ; ils se sauverent sur un terrain rocailleux, à travers l’épais fourré. Je les suivis de très-près, en m/arrétant toujours quand ils s'arrêtaient; aussi ne me découvrirent-ils pas. A Ja fin pourtant je me trouvai au milieu d’eux. Je pouvais alors tirer sur plusieurs femelles, mais 11 me fallait le vieux male; et cependant, malgré mon adresse , je ne parvins pas à le toucher. Il y avait entre lui et moi une branche qui fit dévier la direction que suivit ma balle et je perdis de vue ce noble animal. Je n'avais donc plus rien à faire qu'à retourner à mon campement et à me reposer de mes fatigues infructueuses.
Le 43 au matin je m’acheminai dans la direction du sud-ouest avec Ruyter et un jeune Béchuana. Je fus amplement récompensé du fruit de mes fatigues et de mes travaux à travers ces montagnes agrestes et pierreuses ; car, après avoir marché environ un demi-mille et avoir examiné le pays boisé placé audessus de moi, j’eus le plaisir d’apercevoir un magnifique troupeau d’antilopes noires qui paissaient tranquillement à un quart de mille.
i] y avait là sept femelles et un magnifique mâle. De l'endroit même où j'étais placé je pouvais parfaitement distinguer ce superbe spécimen de l'espèce ; ses cornes paraissaient trop grosses pour sa taille; elles retombaient gracieusement sur ses épaules, et leur courbe était parfaite.
Je m'assis pendant quelques minutes pour surveiller leurs mouvements et je les examinai avec joie. Le terrain sur lequel elles paissaient était uni. Les femelles avancèrent; i] me sembla qu'elles se dirigeaient vers l'endroit où j'étais couché, et j attendisque l’une d elles fata portée de ma carabine, Quand elles eurent fait quelques pas, elles parurent changer d'idée, et, après avoir brouté pendant plusieurs minutes, elles changèrent de chemin et prirent leur course de l'est au nord. Dès que je vis que je n'avais rien à faire pour le moment, je battis en retraite et retournai à la place où je les avais d'abord aperques.
Là je m'assis encore, et, plein d'impatience, je gueltai les mouvements de ces charmantes antilopes africaines. J'étais rempli d'admiration à la vue du magnilique mâle, et je me promis de le tuer alors même qu'il faudrait le poursuivre pendant une année. Les mouvements de l'animal paraissaient tres-inquiets; tandis que ses compagnes paissaient tran-
quillement il restait en arrière, mordait dans une touffe d'herbe, puis demeurait un peu sous les arbres, en frottant ses cornes aux branches. =
A la fin, les femelles se trouvèrent à cent cinquante mètres de lui, mais il se tenait toujours derrière. Le moment était favorable pour m'élancer sur lui, alors que ses vigilantes sentinelles étaient absentes.
Je saisis l’occasion , et, descendant rapidement le côté de la colline rocheuse, je gagnai le terrain unt sur lequel se trouvait le troupeau. L'animal convoité m'était caché par les buissons; je tachai cependant de le découvrir avant qu'il pat m'apercevoir.
J'avançai d'un pas ferme; il était encore éloigné des autres antilopes et re paraissait plus inquiet. Alors j’ôtai mes souliers, ma ceinture de chasse. p'attendis qu'il baissât la tête, etje tins mes regards fixés sur lui. Je me précipitai promptement en avant; mon cœur palpitait, et il était presque à la portée de mon arme. Encore vingt mètres et je pourrais tirer; il pencha la tête pour brouter de l'herbe; je profitai du moment; l’espace fut franchi.
Je trouvai un jeune arbre qui m'offrit un excellent abri. L’antilope était devant moi; je fis feu; la balle entra très-près de la queue, traversa tout le corps et s'arrêta dans la poitrine. Il chancela environ une seconde, alla à soixante mètres plus loin, s'arrêta, et regarda en arrière pour voir celui qui avait si cruellement troublé son repas du matin. Ma carabine était encore fixée sur lui; je lui envoyai une seconde balle, et il fut atteint au milieu de l'épaule.
En recevant ce second coup l'animal fit quelques détours et essaya de rejomdre ses compagnes, mais je compris, d'après ses mouvements, que, bien que son pas fit ferme, il ne pouvait aller loin. J’avaneai done tranquillement à la recherche de mes souliers et de ma ceinture de chasse. Après les avoir retrouyes je chargeai de nouveau ma carabine. Le Bushman qui m'avait examiné d'un endroit situe au-dessus de celui où j'étais, vint me rejoindre et me dit que Fantilope male navait pu courir loin et qu'elle etait étendue sous un arbre. Immédiatement après je me rendis au lieu qu'il m'indiqua et je vis l'animal couché à terre; sa noble tête était toujours levée. Je m'imaginai qu'il était encore vivant, el, comme j'avais vu trop souvent mes espérances deques avec les antilopes blessées, je le visai une troisième lois. Cette charmante bête ne tressaillit pas, car avant que j'eusse tiré elle n'existait déjà plus.
Je fus transporté de plaisir quand je me trouvai près de l'animal et que je pus contempler sa beauté sans pareille : ses cornes étaient énormes, bien placées et d'une grande régularité, Je lui coupai la tele et laissai les hommes porter sa chair au camp. Je marchais en ayant, escortant ce trophee obtenu avec tant de peine, Sur mon chemin, en descendant le
sentier qui conduit à la fontaine, je trouvai étendu sur la terre mon indomptable Mazeppa, qui ne devait plus se relever ; il était à moitié dévoré par les hyènes et les vautours; la pauvre bête était morte de maladie.
Les pertes que j'éprouvai durant cette semaine ne se bornèrent malheureusement pas à celle-là : le poney que j'avais acheté à mon cousin le colonel Campbell périt, victime des tsetsés; un vigoureux bœuf succomba à la maladie; Fox , un bon chien, mourut aussi; trois de ses meilleurs camarades avaient déjà myslérieusement disparu le jour où j'avais chassé l'antilope.
Le 15 novembre nous quittames les montagnes de Linguapa. Kapain et ses Béchuanas partirent pour Bamangwato ; ceux de Séléka allèrent retrouver leur chef, et nous nous dirigedmes vers le sud-ouest afin de gagner le Limpopo, que nous atteignimes en moins de trois heures.
Le lendemain, près de la rivière, je tuai un daim. Dans la soirée, en me promenant sur le bord du Limpopo, je fis feu sur un charmant faon de l'espèce des serclomootlooques, puis sur un pallah mâle qui avait une très-belle tête.
Le 17 je blessai un rhinocéros blanc, mais je ne le suivis pas. En retournant au camp j'abattis une autruche sur son nid, où se trouvaient vingt œufs; jenvoyai les Béchuanas les chercher et les porter aux Wagons.
En parcourant la rive je tuai un superbe rhinocéros noir dont je coupai les cornes, et je retournai à ma tente. Un de mes hommes me suivait à pied, car de mes quinze chevaux il ne m’en restait plus qu'un.
Dans le courant de la journée je remarquai des traces fraiches d'environ vingt espèces diflérentes de gros gibier: j'apercus aussi des animaux, tels que éléphants, rhinocéros à longues cornes, blancs et noirs, des hippopotames , des girafes, des buf- Îles, des wild-beasts, des zèbres, des daims, des sassaybys , des koodoos, des pallahs, des springsboks , ges, des duikers, des steinboks, des lions et des léopards.
des serolomootlooques, des sangliers sauva-
Cette contrée de l'Afrique nourrit une plus grande variclé de gibierque toute autre de cette vaste partie du monde et peut-être plus qu'aucune autre dans le mond entier; car, outre les espèces que je viens de nommer, on cite, parmi les plus communes: le keelton ou rhinocéros à deux cornes, les élans, les oryx, l’anlilope rovane, l'antilope noire, les hartle-beasts, les klipspringers, et les stemboks gris. On y trouve aussi Je reishock, mais pas en abondance.
Le 48, avant qu'il fit jour, nous nous mimes en roule en suivant le cours du Limpopo pendant près de trois heures, Dans laprés-midi, Matsaca map= porta une tres-belle peau de léopard et une dent d'é-
léphant pour me remercier de lui avoir enscigné a bien se servir des armes à feu. Je lui en avais expliqué l'emploi de la manière suivante : j'avais ouvert un livre d'histoire naturelle qui contenait des gravures représentant, les principaux quadrupèdes, et placé successivement son doigt sur ceux qu’on trouve le plus communément dans le sud de l'Afrique. Tout en agissant ainsi je répétai quelques phrases absurdes et le frottai avec de la térébenthine. Quand ce manége fut fini je pratiquais quatre petites coupures sur son bras avec une lancette, puis j'y mis de la poudre mélée de térébenthine. Je lui dis alors que son fusil avait un pouvoir mortel s’il le tenait droit sur chacun des animaux qu'il avait touchés. Le chef etsa suile parurent enchantés et partirent bientôt après, en me remerciant.
Le lendemain nous remontames la rivière et nous trouvâmes du gibier en abondance; je ne comptai pas moins de vingt-deux rhinocéros, dont neuf dans un ~ troupeau ; ils paissaient tous dans une plaine ouverte.
Dans l'après-midi du méme ‘jour, en appuyant ma grosse carabine sur le tronc d’un arbre qu'un éléphant avait renversé, je visai un rhinocéros à l'épaule et lui cassai la jambe de devant.
Le 12 il tomba beaucoup de pluie pendant toute la journée, et il fat impossible de marcher dans la campague. Dans l'après-midi nous entendimes un grand bruit causé par un grand troupeau de pallahs que poursuivaient au moins vingt chiens sauvages. Ils passèrent devant notre camp à environ cent mètres ; au bout de quelques minutes Les chiens s'étaient attachés à deux de ces animaux, mais les Béchuanas accoururent et les mirent en fuite. Un de ces animaux franchit en deux bonds successifs une distance de cinquante pieds, quoique le terrain ne fût pas propice, car il était mou et glissant.
Je quittai la montagne des antilopes noires, principalement à cause de l’état maladif d’une grande par-. tie de mon bétail. Je ne savais à quoi attribuer cela, et ce triste changement avait pour moi une grande importance, Hélas! il n'était que trop évident que les pauvres animaux se mouraient pour avoir été mordus par les tsetsés. La pluie qui était tombée pendant les trois jours précédents m'en donna la triste certitude; les bestiaux avaient la plus mauvaise apparence; ils étaient sans force, sans énergie, el ne songeaient plus à prendre leur nourriture. Bien que la campagne fit couverte de riches pâturages, chaque jour ils dépérissaient; les yeux de plusieurs étaient fermés et très-gonflés,
L'aurore du jour suivant se leva radieuse; nous partimes done, quoique le terrain ft mauvais pour voyager. Comme je m'y attendais, mes pauvres bœufs tombérent avant d'avoir fait trois milles. Plusieurs refusèrent d'avancer et même de se relever.
Je fus donc obligé de détacher un waggon, de le
SS — aa tee!
laisser en arrière et de ramener l’autre waggon auquel étaient attelés les bœufs qui pouvaient marcher. Je les envoyai en aide à leurs camarades mourants, alin qu'ils pussent traîner le véhicule. Bientôt apres nous être remis en route, une grande pluie tomba qui continua par intervalles pendant toute la journée.
Le 24 l’averse dura tout le jour. Je fis cependant une courte marche et amenai mes waggons à quelques milles plus loin, sur la douce et riche terre qui borde le Limpopo. fi
Le lendemain nous fiimes visités par l'orage. Romberg, un bœuf indigène, mourut dans la nuit; il était évident que d'autres succomberaient dans peu de jours. Déjà la moitié des animaux qui me restaient étaient incapables de rendre le plus léger service. Les grandes pluies qui ne cessaient pas me firent sentir portance de mon malheur, car on aurait à peine ‘oyager, avec une charge comme la mienne, même l'on avait eu des bœufs dans de bonnes conditions. x
Je jugeai done nécessaire en cette occasion d'écrire une lettre à M. Livingstone, le missionnaire résidant à Sichely, pour lui demander de me prêter deux paires de bœufs. J'enfermai ma lettre dans une bouteille que jecachetai, et je l'envoyai par deux naturels, en leur recommandant d'user de toute la vitesse possible. L'un d'eux élait attaché à mon service et se nommait Ramachumey ; l’autre, un sujet de Sichely, Séléka, Ils espéraient arriver à Sichely dans l'espace de sept jours.
Pendant quelque temps la pluie continua à tomber en abondance : il était impossible de voyager. Mes bouts moururent Jes ans après les autres de la morsure de la tsetsés, aussi n’avancais-je que péniblement et fort lentement. J'attendais avec impatience le secours si désiré. A la fin je fus obligé de m'arrèter, car je n'avais plus assez de bœufs pour conduire un seul waggon. Je fis halte sur une rive très ombragée du Limpopo, où je fortifiai notre camp au moyen d'une haute haie d'arbres épineux. Au bout de quelques jours tous mes bestiaux avaient péri, à l’exception de deux jeunes bœufs, et j'étais disposé à croire qu'ils survivraient à la fatale morsure des tsetsés.
Le 7 décembre je voulus me procurer du poisson ; je pris done les hamecons qui m'avaient servi autrefois pour pêcher du saumon, et je partis avec un des waggons. Mes fouets me servaient de cannes à pêche et quelques cordons de ligne. Mon amorce était un morecau de wild-beast, et je la jetai dans un endroit tranquille de la rivière. Je surveillai attentivement le bouchon, qui bientôt commença à remuer. Je ne demeurai pas longtemps à savoir quelle espèce de poisson j'attraperais, Quelques minutes après j'aperçus suspendu à ma ligne un beau poisson, pesant à peu près une livre et qui ressemblaith une carpe. I avait une large bouche et huit ou dix antennes, Mon Bushman me dit que les Boers qui habitent sur les bords
pe
du fleuve Orange mangeaient beaucoup de ces poissons. J’en pris un second que je perdis, et je compris qu’on pouvait faire une bonne pêche dans le Lire popo. |
Dans la soirée, Carey et moi nous coupames um arbre à épines, afin d'examiner de près le nid dan secrétaire. 7 =
La cime de cet arbre était large, épaisse et aplatie, et, à cause des terribles épines qui garnissaient le trone, il était inaccessible sans l’aide dela hache.
Quand l’arbre-fut abattu, je vis tomber hors du nid
un jeune secrétaire qui, tout de suite, vomit son dernier repas, qui consistait en quatre lézards de differentes espèces (l’un d'eux était un caméléon), une souris, une cigale et une caille.
Il y avait déjà vingt jours que j'avaisenvoyé les na— turels près du docteur Livingstone pour l’informer de ma détresse et pour lui demander des secours ; ils an— raient déjà di être de retour, et ce retard me cavsait. Jes doutes les plus affreux, les plus pénibles appréhensions. Le temps se passait, ma situation devenast de plus en plus mauvaise, mes provisions étaient presque épuisées. Enfin ce secours si impatiemment attendu arriva.
Dans la matinée du 46 j’apercus tout à coup vm naturel à lair civilisé qui s’approchait de notre camp. Il portait une chemise, des pantalons de peau, um bonnet rouge comme celui des matelots, un fusil et une ceinture de chasse.
Dès que je l’aperçus je m’écriai :
naturels de Sichely! »
Je ne m'étais pas trompé : M. Livingstone m’en— voyait de la manière la plus obligeante des hommes avec tous ses bœufs d’attelage. J’eus la satisfaction de les voir arriver en bonne santé.
Nous partimes et voyagedmes heureusement pen— dant plusieurs jours. Le 26 nous atteignimes Kolubeng, la nouvelle résidence de Sichely. Le lende-
« Ce sont des
main matin de bonne keure ce chef m’amena deux jeunes bœufs que j'achetai pour une vieille selle et deux livres de poudre.
En arrivant dans le « kraal » de Sichely, j'expédiai des naturels à Bakatla pour chercher les deux paires de bœufs que j'avais laissées à M. Edwards lorsque je me rendais dans l’intérieur. Avec eux nous repartimes le 3 janvier. Notre route pour Bakaïla se dirigeait vers le sud-ouest; mais, par rapport à la position des montagnes, nous fümes obligés de faire certains détours.
En cet endroit la campagne est la plus belle que j'aie j'afhais vu en Afrique; elle est magnifique, boisée, remplie de plaines, de vallées, de montagnes de la plus charmanteapparence ; toutes sont couronnées sur le faite de bois qui s'étendent au loin des deux côtés,
Le 7 nous arrivames à Bakatla; cette ville paraît
charmante ; elle est entourée de champs bien verts semés de blés. J'y restai quelques jours, c’est-à-dire le temps nécessaire pour me procurer de nouveaux bœufs, puis je marchai en avant. De grand matin, le 43, j'atteignis la rivière Molopo. De là je partis pour chercher des reitboks le long des bords couverts de roseaux. J'aperçus tout à coup deux énormes lionnes jaunes, à environ cinquante mètres de moi, sur ma gauche; elles suivaient une ligne parallèle à la mienne. Je m’élancai aussitôt vers elles, et je tirai sur celle qui se trouvait le plus près : je n'avais qu'une balle dans ma carabine. La lionne sur laquelle j'avais fait feu agita la queue, montra les dents et fit entendre l'horrible rugissement que ces animaux féroces poussent lorsqu'ils sont en colère.
L'autre animal, qui semblait mieux instruit qu’elle de la présence d'un homme, se retira dans les roseaux. Au moment où la lionne avanca, je me levai de toute la hauteur de ma taille, je tins ma carabine et mes bras étendus. je redressai hardiment la tête. Cela l'arrêta; elle regarda autour d'elle, remarqua Ruyler qui venait lentement et fit un mouvement en avant en rugissant avec fureur.
Je me voyais exposé à un grand danger ; je sentais que je n'avais qu'une seule chance de salut, qui était de montrer de la fermeté. Je demeurai done immobile, les yeux fixés sur elle, et lui dis d’un ton décidé et « Holloa ! vieille fille, pourquoi vous pre-sez-vous? Allez done plus tranquillement. Holloa! Holloa! » La lionne s’arréta immédiatement et
impérieux
parut embarrassée; elle cherchait de tous côtés sa camarade : je pensai done qu'il était prudent de battre en retraite, ce que je fis doucement en lui parlant toujours. Elle sembla indécise et regardait de mon cote, humant la terre, quand je l’aperçus pour la deruiere fois. Je tuai un instant après un reitbok et le portal au camp.
Dans la journée nous fûmes assaillis par un violent orage, je pourrais mème dire un ouragan, pendant lequel mes bœufs s'eloignèrent ; nous restames longtemps sans avoir de leurs nouvelles. Vers midi quelques Bechuanas de Bakatla nous en ramenerent un : C'élait Youngman, « le dernier des Mohicans ». À sa vue mon cœur se serra ; il paraissait épuisé, et il était évident que bientôt les vautours et les hyénes ne laisseraient que ses os dans la plaine,
Quel était ce Youngman, quelle était la cause de son aflaiblissement? C'était le seul qui restat de trente hauls, les meilleurs de ceux que j'avais choisis pour parcourir l'intérieur de l'Afrique. Je les avais tous vus deperir et mourir: tous me manquerent lorsque j cus besoin de leur aide, Deux heures après, j'eus la
alislaction d'apercevoir ceux que je croyais perdus ; is avaicut été entraînés au loin par de jeunes bœuls que j'avais achetés a Bakalta et qui voulaient rejoin-
dre leurs premiers maires.
Nous nous dirigeâmes vers le Meritsane — lieu rendu célèbre par la description qu’en a donnée Harris — et nous le trouvämes rempli d'eau. Avant d'y arriver je quittai la route tracée par les Kurumans pour les waggons. Je désirais visiter Mahura, chef de Ballapis, qui résidait près des sources de la rivière Hart. Le chemin que nous primes est plus court que l’autre, il a l'avantage d’être pratiqué au milieu d'un terrain ferme et couvert d'herbes.
Nous voyageames pendant plusieurs jours dans un pays où le gibier abonde. Le 25, nous arrivames à Mahura.
Le lendemain Sa Hautesse vint me voir, suivie d'une douzaine de bœufs, et il me dit qu'il avait l'intention de vendre ces animaux pour de la poudre. Après avoir pris le café, jollris six livres de poudre pour l'un d'eux, ce qu'il refusa d’un air de dédain. Je désirais ardemment me procurer quelques beaux spé cimens des bœufs à longues cornes des Kaliharis, je savais que Mahura en possédait quelques-uns qu'il avait enlevés aux Bawangketses. Je lui proposai donc un bon prix s’il voulait me les amener. Il me répondit qu'il avait en effet du bétail à grandes cornes, qu’il enverrait chercher deux de ces bœufs à l’un de ses avant-postes, et que je serais effrayé en les regardant.
Le soir même on m’amena ces animaux, qui étaient d'une grandeur démesurée, extraordinaire, et portaient des cornes énormes. La tête de l'un d'eux était magnifique; les cornes, larges et bien placées, s'élevaient horizontalement à quelque distance en s’éloignant de la tête; leur largeur d’un point à l’autre pouvait être d'environ huit pieds. La tête de ce bœuf était de couleur fauve ainsi que son dos. L'autre animal était rouge, ses cornes étaient plus épaisses que celles de son camarade, elles étaient d’une bonne longueur, mais leur courbure n’était pas aussi gracieuse.
Mais ni les unes ni les autres n'étaient aussi épaisses ui aussi belles que celles de mon bœuf rouge Wangketse et que celles de Rob-Roy, que j'avais laissés avec Fossey : et cependant ces animauxtavaient des têtes superbes. Je ne fis pas d'affaires avec Mahura; il aurait voulu avoir une de mes meilleures carabines, el était trop.
Le 27 nous partimes pour la rivière de Vaal; nous en étions à un jour et demi de marche. Nous ne nous reposdmes qu'au coucher du soleil.
Le 28, dès l'aurore, nous nous remimes en route et nous traversimes de larges plaines. La campagne élail couverte de gibier, de zebres, de wild-beasts, de blesboks et de springboks. Je pus compter cinq ou six mille têtes en m'assevant pour déjeuner. Bien- Wt ces animaux prirent l'alarme, les troupeaux se rapprochérent et s'enfuirent; quelques minutes après d'autres parurent; toute la plaine fut couverte de
quadrupèdes.
Nous apercûmes aussi, par intervalles, des Bakalaharis ; ils traversaient la plaine, et portaient des parasols de plumes noires d’autruche qu’ils brandissaient en | air pour presser les animaux eflrayés. Ces hommes devaient avoir de bonnes montures, car ils allaient d’un pas ferme au trot, exactement comme des chiens sauvages, avec cette différence seulement que les chiens sauvages galopent. Ces indigènes ne permirent pas au gibier d'avancer beaucoup de mon côté.
I! était évident qu'ils le poussaient vers des piéges. Comme j'étais sans chevaux et que je souffrais beau-
coup, eu égard à l’enflure de l’une de mes chevilles, je ne pouvais les suivre et être témoin de leurs suc-
cès. Mon mal augmentait tous les jours. Chez Mahura, .
j'avais appliqué des sangsues et j'avais obtenu quelque soulagement, mais la quantité que j'avais posée était trop petite pour que j'obtinsse une parfaite guérison. Il me fut bientôt impossible de poser mon pied sur la terre.
Le 29 nous repartimes; au bout de trois heures nous atteignimes la belle rivière tant désirée de Vaal; et cependant elle était à redouter. Je dis à redouter, en raison des pluies continuelles qui étaient tombées, et je savais qu'il n’était pas improbable que je fusse obligé de rester plusieurs mois sur ses rives, sans pouvoir la traverser, ce qui arrive souvent.
En cette occasion je me trompai heureusement; je trouvai les eaux très-basses, lorsque j’apercus son lit que je n’avais jamais vu; il était calme, libre de rochers et de larges pierres ; la descente de mon côté était aisée, mais la montée sur l'autre rive était rapide et boueuse. Quelques ondées qui étaient tombées pendant les deux heures précédentes l’avaient rendue si glissante, que je jugeai convenable de retarder le passage jusque dans l'après-midi, lorsque la terre se serait un peu séchée.
En effet, sur le soir, mes waggons traversèrent sans accidents; je n’en prenais qu'un à la fois et je le faisais trainer par vingt bœufs.
Nous côtoyâmes ensuite la rivière de Vet, qui a son confluent dans le Vaal, et nous la suivimes jusqu'à Colesberg, Nous rencontrames de nombreux troupeaux du même gibier dont jai déjà parlé, et qui fréquentent les confins septentrionaux de la colonie.
Le 20 février je traversai le grand fleuve Orange, et le lendemain nous entrames à Colesberg. La plupart de mes amis y étaient encore, et se montrérent fort joyeux de mon retour.
Je louai quelques vieilles baraques pendant mon séjour à Colesberg, et j'arrangeai mes trophées par ordre. Ce travail me prit quatorze jours; je demeurai encore deux semaines pour me préparer à une autre expédition de chasse.
J'achetai, pour cent livres, un nouveau waggon à M. Emslie, un autre troupeau de seize chevaux, une mule, une meute de vingt chiens, pr = des bœufs,
dans les différentes parties de la ville, et}j’engageai aussi un cavalier bushman, nommé Bovi.
Commencement de ma cinquième et dernière expédition. — Massacre de mes chiens. — Une chasse aux buffles. — Mort d'un crocodile. — Combat avec un léopard.
Le 19 mars 1848 je quittai Colesberg avec trois waggons « bien garnis d'hommes et bien approvisionnés ». Je partais pour une cinquième et dernière expédition dans l'intérieur. Je fus accompagné par M. Orpen, très-habile chasseur; je lui représentai vainement, sous les couleurs les plus noires, les fatigues et les dangers auxquels on s'expose lorsqu'on chasse les éléphants ; il n’en persista pas moins dans son dessein de m’accompagner. Nous laissämes la ville vers neuf heures du matin, et nous commencimes notre voyage dans un pays que mes lecteurs doivent maintenant connaitre.
Dix jours après avoir quitté Colesberg le gibier devint très-abondant ; quand nous arrivames près de la rivière de Vet, j’apercus, avec étonnement et plaisir, un des spectacles les plus extraordinaires que jeusse jamais observés durant mes différentes chasses dans le sud de l'Afrique. A ma droite et à ma gauche, la plaine était couverte par un troupeau de couleur violette de gracieux bles-boks, qui s’étendait sans interruption aussi loin que ma vue pouvait atteindre.
Cette vaste légion couvrait un espace d'environ six cents mètres. Je me dirigeai au galop vers ces animaux, après avoir chargé mes armes, et je parcourus une distance de cent mètres. Je ne réuissis pas à les surprendre. Excité par mon peu de succès, je résolus de les suivre tant qu'il me resterait une balle; je fis huit ou neuf milles, mes munitions s'épuisèrent, mais je n'avais pas tué un seul bles-bok, quoique j'en eusse blessé au moins une douzaine.
I] était temps de tetourner sur mes pas. Je rejoignis les waggons juste au moment où ils sarrétaient sur les bords de la rivière Vet. J'aurais volontiers consacré un mois à la chasse des bles boks en eet endroit si giboyeux, mais j'avais entendu dire par plusieurs Bastards que les eaux du Vaal étaient très-hasses. Je continuai done ma route au clair de lune Nous entendimes les lions ragir pour la première fois pen dant cette nuit,
Le 22 avril traversimes le Vaal avec de nombreuses difficultés, Le 25 nous étions arrivés près
nous
de Mahura, I fut étonné de nous revoir si tot, et m'en exprima sa salislaction.
ee tess
Depuis plusieurs jours mes bœufs n’etaient pas en bon état; ils allaient de pis en pis, et nous eùmes excessive contrariété de voir que presque tous avaien! la langue ou le sabot malade.
Cette découverte dérangeait fort mes projets; je ne connaissais rien à ces deux maladies, et les Hottentots m'assurèrent qu'un bœuf ainsi attaqué avait besoin de plusieurs mois pour se remettre de ces maladies, qui quelquefois étaient mortelles. Dans ces circonstances je jugeai donc convenable de commencer à acheter des jeunes bœufs à Mahura et aux gens de sa tribu, et je lui fis comprendre mes intentions. Ce chef me répondit que ses sujets ne voudraient pas m'amener de bœufs, parce que, à mon dernier passage, ils avaient désiré en échanger et que je ne les avais pas écoutés. Il me promit cependant de leur transmettre mes propositions.
Le lendemain, le chef, au lieu de venir nous trouver, partit pour une partie de chasse avec un grand
nombre de Béchuanas. Tous chassaient à la manière | écossaise, en se réunissant en rond, moyen qui réussit | aux tribus du sud de l'Afrique. En cette occasion le |
cercle fut mal formé, et le gibier passa au travers.
Nos bœufs allaient de plus mal en plus mal; la plupart étaient boiteux, et tous plus ou moins souffrants. Comme les Béchuanas ne semblaient pas disposés à faire la moindre transaction commerciale avec moi, j étais menacé de ne pouvoir ni reculer ni avancer.
Le jour suivant, deux heures après notre déjeuner, le chef n'avait pas encore paru, ainsi qu'il l'avait promis. Mon compagnon de voyage et moi nous nous rendimes donc au palais, pour lui demander ce qu'il avail décidé; il nous répondit qu'il ne pouvait pas forcer son peuple à m’amener des bœufs, qu'il lui avait fail connaître mon désir, et que maintenant c'était à ses hommes de décider.
Le lendemain, de bonne heure, Mahura vint nous trouver, accompagné de son interprète et de plusieurs de ses sujets. Is avaient du jeune bétail, et ils voulaient avoir en échange des fusils et des munitions. Après avoir pris le café le chef me parla à part, et, me montrant deux beaux bœufs, il m’annonca que ces animaux étaient à lui, et que si je voulais remplir de poudre la mesure qu'il avait apportée ils seraient a moi,
Quand j'aperçus la mesure de bois, je pensai tout d'abord que le chef voulait exiger un prix exorbitant, mais en la remplissant de poudre je vis qu'éfle n'en contenait que dix-huit livres, Ce n'était pas trop pour deux bons bœufs, aussi fus-je très-content de me les procurer, Mahura parut convaineu d'avoir fait un marche magnifique, aussi son exemple fut-il vite suivi par tous ceux qui l'accompagnaient,
Au coucher do soleil j'avais acheté vingt-deux bœufs, dont vingt étaient en état de travailler, Dans
on ,
l'après-midi M. Orpem et moi nous allames visiter le bétail, que nous laissions nuit et jour dans le Veld. Nous etimes la satisfaction de trouver les animaux beaucoup mieux portants.
Nous restames encore plusieurs jours pour acheter des bœufs ; leur nombre, avec nos chevaux, s'élevait maintenant à cent onze, sans compter les bœufs boieux, que nous nous déterminâmes à laisser à Ma— hura.
Le 3 mai, nous nous remîmes en route pour l'inté-
rieur, et nous traversdmes d'immenses plaines ou
vertes qui aboütissent au nord dela rivière Hart. Le > après avoir beaucoup marché, nous nous arrétames près dune petite rivière sur un terrain légèrement élevé; l'herbe y était de différentes espèces et très-ahondante.
En observant plusieurs vautours qui dirigeaient
wer
leur vol vers un fourré à un quart de mille des wag-
gons, je pensai qu'ils y étaient attirés par quelque lion qui dévorait sa proie. J'ordonnai donc qu'on sellat une couple de chevaux, et je me rendis en cet endroit avec un cavalier et environ une douzaine de chiens.
Mes conjectures étaient vraies : en passant près d'un fourré au galop, j'eus le plaisir d'apercevoir un lion majestueux, à la crinière noire, qui suivait une ligne parallèle à la mienne ;ilétaità cent mètresde moi. L'animal était d’une couleur si foncée qu'à première vue, au milieu des grandes herbes, je le pris pour un wild-beast; l'instant d'après il se tourna vers moi, et je vis sur-le-champ qui il était. J'appelai mes chiens de toutes mes forces et je m'élançai vers Ini.
Comme je m'y attendais le lion se réfugia dans l'herbe en hâtant sa marche; les chiens le poursuivi rent courageusement. Du reste, je n'étais pas loin derrière eux et je les excitais par mes cris. Le lion, voyant que nous allions aussi vite que lui, ralentit le pas; les chiens aboyaient et n'étaient plus qu'à quelques mètres de lui, le pressant des deux côtés. Enfin, quand je Veus dépassé, j'arrêtai mon cheval pour tirer: je cherchai mon cavalier, qui portait ma carabine, etje l'aperçus qui s’approchait doucement : il était pale et suivait de trés-loin.
Le lion regardait de tous côtés ; il se précipila sur Shepherd, l'un de mes chiens favoris, le coucha sous lui pendant plusieurs secondes, et le mordit à un tel point que le pauvre animal ne put se relever.
Quelques instants après il abattit Vexen; puis, ayant gagné la lisière d'un petit fourré, il s'arrêta sous un épais buisson et s étendit sur la terre pour allendre notre atiaque. Je lançai alors mon cheval au galop, et je n'étais plus qu'à douze mètres de lui quand je lui langai une seule balle qui Patteignit à l'épaule et coupa les principales artères qui sont près du cœur, I était mort.
Lorque cet animal féroce recut le coup, sa tête se