‹ La vie au desertChapitre 81 sur 175 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Nos lecteurs se rappellent peut-être la publication des Mémoires de la princesse de Monaco dans le Mousquetaire, et la façon, aussi inattendue qu’extraordinaire, dont ces Mémoires étaient tombés dans mes mains.

Ne m'occupant point d'habitude de ce genre de publication, je les donnai à revoir à une dame de mes amies, femme de beaucoup d'esprit; cette amie n'a qu'un défaut, qui, pour cette circonstance, devenait une qualité : c'est de se croire vieille, parce qu'à force d'avoir lu les chroniques et mémoires des siècles passés, elle s'imagiue avoir connu les gens qui figurent dans ces mémoires,

Les Mémoires de la princesse de Monaco, revus par elle et publiés par moi dans le Mousquetaire, eurent le plus grand succès,

Il en résulta que je fus instamment prié par elle de me mettre en quête de nouveaux mémoires,

Je me rappelai qu'un jour, traversant la ville de ***, où j'étais forcé de m’arréter cinq heures, et ne sachant que faire de ces cinq heures, j'étais allé visiter un de mes amis, employé à la bibliothèque de cette ville.

Sachant mon goût pour les vieilles écritures, il me mit à même de ses vieilles écritures les plus précieuses, et, avec le flair qui caractérise l’homme habitué à ces sortes de recherches, je tombai presque du premier coup sur un manuscrit intitulé : Mémoires de Jeanne d'Albert de Luynes, comtesse de Verrue, surnommée la Dame de Volupté.

Par malheur, je n'en pus lire que le premier volume mais ce premier volume suffit pour laisser une profonde impression dans mon esprit.

[Len résulta que, lorsque mon amie me demanda de nouveaux mémoires à revoir, comme elle avait fait de ceux de la princesse de Monaco, je me souvins des Mémoires de la comtesse de Verrue,

J'écrivis donc à mon bibliothécaire pour le prier, non pas de m'envoyer ces Mémoires, je savais que, par un arrêté du conseil municipal de la ville, aucun manuscrit ne pouvait sortir de la bibliothèque, mais de me le faire copier à l'instant même,

U’était une trouyaille que ce manuscrit!

La comtesse de Verrue avait, joué un grand rôle à la cour de Savoie et à la cour de France.

Elle ayait yécu sous huit papes : Clément X, Innocent XI, Alexandre | VIII, Innocent XI, Clément XI, Innocent XIE, Benoit XIII et Clément XIE sous trois empereufs : Léopold Ter. Joseph °F et Charles VI; sous deux rois de France : Louis XIV et Louis XV; sous deux rois d'Espagne : Charles IT et Philippe Y: Sous ing ras d Angleterre : Charles I, Jacques II, Guillaume I et George T°",

Elle avait connu le due de Vendome, Villeroi, Gatinat, Villars, le prince Eugène, Voltaire, Marivaux, le

égent, le duc du Maine, la duchesse du Maine, tout ce qu’il y avait de grand, de spirituel, de vaillant en France, :

Elle avait été dix ou douze ans la maitresse en titre de Victor-Amédée.

Elle avait, après sa fuite du Piémont, eonseryé ses vieilles relations à Turin, et noué des relations nouvelles ayec |’ Espagne.

Sa vie, enfin, avait un côté romanesque qui allait admirablement au genre de publication qu’ te ectionne ma vieille amie.

Trois semaines après, j'avais le manuscrit.

Pendant ce temps, et pour me faire prendre patience, j'avais rouvert mon Saint- -Simon.

Je me rappelais qu'il consagrait un paragraphe enlier, presque un Chapitre à madame la comtesse de Verrue. Je relus ce qu'il avait écrit sur elle, et, comme ce que je relus se trouvait parfaitement cn harmonie avec ce que je me rappelais du manuscrit, je déchirai les trois ou quatre pages de § Saint-Simon où il est question de cette dame, et les envoyai, pour lui servir de préface, à mon amie, qui, du reste, les connaissait aussi bien et même mieux que moi.

Voici ces pages :

« Parmi tant de choses importantes qui préparaient les plus grands événements, il en arriva une fort parüculière, mais dont la singularité mérite ce court récit.

» Il y avait bien des années que la comtesse de Verrue vivait à Turin, maitresse publique de M. de Savoie : elle était fille du'duc de Luynes etfde sa seconde femme, qui était aussi sa tante, sœur du père de sa mère, la fameuse duchesse de Chevreuse.

» Le nombre d'enfants de ce second lit du duc de Luynes, qui n'était pas riche, l'avait engagé à se défaire de ses filles comme il avait pu. La plupart étaient belles; celle-ci l'était fort; elle fut mariée toute jeune en Piémont, en 1683, et n'avait pas quatorze ans lorsqu'elle y alla, Sa belle-mère était dame d'honneur de madame de Savoie; elle était veuve et fort considérée, Le comte de Verrue était tout jeune, beau, bien fait, riche, avait de l'esprit et était fort honnête homme.

» Elle aussi avait beaucoup d'esprit, et un esprit suivi, appliqué à tout, tourné à gouverner. Ts s’aimerent fort et passèrent quelques années heureuses,

» M. de Savoie, jeune aussi, et qui voyait souvent la jeune Verrue, par la charge de la douairièré, la trouva à son gré; elle sen apergut et le dit à son

mari et à sa belle-mère, qui se contentèrent de Ja louer et n’en firent aucun compte,

> M. de Sayoie redoubla de soins, ordonna des fêtes contre Sa Coutume et son gol. Laj jeune Verrue sentit que c’était pour elle, et fit tout cé qu'elle put pour ne sy point trouver; mais la vieille s’ en facha, la querella, Iu dit qu'elle voulait faire l'importante, et que Célait une imagination que lui ‘ou son amouFpropre.

» Le mari, plus doux, voulut aussi qu elle fit de ces fetes, et que, sir d'elle, quand bien même M. de Sayoie en serait amoureux, il ne conyenait ni à son honneur ni à sa fortune qu'elle mangquat de rien.

» M. de Savoie lui fit parler; elle Je dit à son mari et à sa belle- -mbre, et fit toutes les instances possibles pour aller à la campagne passer du temps. Jamais ils ne voulurent, et ils commencèrent à la rudoyer ; si bien que, ne sachant plus que devenir, clle fit la malade, se fit ordonner les eaux de at an et manda au duc de Luynes, à qui elle n’avait osé écrire sa dure situation, qu’elle le conjurait de se trouver à Bourhon, où elle avait à Ventretenir des choses qui lui importaient le plus sensiblement, parce qu’on ne lui permettait pas Waller jusqu'à Paris. M. de Luynes s’y rendit en même temps qu'elle, conduite par l'abbé de Verrue, frère du père de son mari, qu’ on appelait aussi l'abbé de la Scaglia, du nom de sa maison. Ilavait de l’âge; il

avait passé par des emplois considérables et par des

ambassades, et devint enfin ministre d'État.

» M. de Luynes, grand homme de bien et @honneur, frémit, au récit de sa fille, du double danger qu'elle courait par l'amour de M. de Savoie et par la folle conduite de Ja belle-mère et du mari. Il pensa à faire aller sa fille à Paris pour y passer quelque temps, jusqu'à ce que M. de Savoie l’eût oubliée ou se fût pris ailleurs. Rien n’était plus sage ni plus convenable que le comte de Verrue vint chez lui voir la France et la cour, à son âge, dans un temps de paix en Savoie. Il crut qu'un vieillard important et rompu dans les affaires, comme était l'abbé de »Verrue, entrerait dans cette vue et la ferait réussir. Il lui en parla avec cette force, cette éloquence et cette douceur qui lui étaient naturelles, que la sagesse et la piété dont il était rempli devaient rendre encore plus persuasives; mais il n'avait garde de se douter qu'il se confessait au renard et au loup, qui ne voulaient rien moins que dérober sa brebis, à

» Le vieil abbé était devenu fou d'amour pour sa niece; il n'avait done garde de s’en laisser séparer. La crainte du duc de ÉUVRES l'avait retenu en allant à Bourbon; il avait eu peur qu'il ne sût son désordre; il s'était contenté de se préparer les voies par tous les soins et les complaisances possibles; mais le due de Luynes, éconduit et retourné à Paris, le vilain vieillard découvrit sa passion, qui, n'ayant pu deve= nir heureuse, se tourna en rage. I maltraita sa nièce tant qu'il put, et, au retour à Turin, il n'oublia rien auprès de la belle-mère et du mari pour la rendre malheureuse; elle soufrit encore quelque temps; mais, la vertu cédant enfin à la démence et aux mauvais

se livra à lui pour se délivrer des persécutions.

» Voilà un vrai roman; mais il s'est passé de notre temps, au vu et au su de tout le monde.

» L'éclat fait, voilà tous les Verrue au désespoir, et qui n'avaient pourtant à s’en prendre qu'à euxmêmes. |

» Bientôt la nouvelle maitresse domina impérieusement tonte la cour de Savoie, dont le souverain était à ses pieds avec des respects comme devant une déesse. Elle avait part aux grâces, disposait des faveurs de son amant, et se faisait craindre et compter par les ministres. Sa hauteur la fit haïr.

» Elle fut empoisonnée ; M. de Savoie lui fit prendre d’un contre-poison exquis qu’on lui avait donné.

» Elle guérit; sa beauté n’en souffrit point ; mais il lui en resta des incommodités facheuses, qui pourtant n'altérèrent point le fond de sa santé,

» Son règne durait toujours.

» Elle eut enfin la petite vérole; M. de Savoie la vit, et servit durant cette maladie comme aurait servi une garde, et, quoique son visage en eût souffert, il ne l’aima pas moins après. Mais il Paimait à sa manière : il la tenait fort enfermée, parce qu'il aimait, lui, à l’être, et, bien qu'il trayaillat souvent chez elle avec ses ministres, il la tenait fort de court sur ses affaires.

» Il lui avait beaucoup donné; en sorte que, outre les pensions, les pierreries belles et en grand nombre, les joyaux et les meubles, elle était devenue riche.

» En cet état, elle s’ennuya de la gêne où elle se trouvait et médita une retraite; pour la faciliter, elle pressa le chevalier de Luynes, son frère, qui servait dans la marine avec distinction, de Valier voir.

» Pendant son séjour à Turin, ils concertèrent leur fuite, et Pexécutérent après avoir mis à couvert et en sûreté tout ce qu'elle put.

» [ls prirent leur temps que M. de Savoie était allé, vers le 14 octobre, faire un tour à Chambéry, et sor-

tirent furtivement de ses Etats, avant qu'il en eût le”

moindre soupeon et sans qu'elle lui eût même laissé une lettre. [lle manda ainsi à Vernon, son ambassadeur ici, en homme extrêmement piqué.

» Elle arriva sur notre frontière avec son frère, puis 4 Paris, où elle se mit d'abord dans un couvent.

» La famille de son mari ni la sienne n’en surent rien que par l'événement.

» Apès avoir été reine en Piémont pendant douze ou quinze ans, elle se trouva ici une fort petite particulière, M. et madame de Chevreuse ne la voulurent point voir d'abord, gagnés ensuite par tout ce qu'elle fit de démarches auprès d'eux, et par les gens de bien qui leur firent un serupule de ne pas tendre la main à une personne «ui se retire du désordre et du scandale, ils consentirent à la voir.

» Peu à peu, d'autres la virent, et, lorsqu'elle se fut un peu ancrée, elle prit une maison, fit bonne chère, et, comme elle avait beaucoup d'esprit de famille et d'usage du monde, elle s'en attiva bientôt, et peu à peu elle reprit ses airs de supériorité auxquels

elle était si accoutumée; et, à foree d'esprit, de ménagements et de politesses, elle y accoutuma tout le monde,

» Son opulence, dans la suite, lui fit une cour de leurs plus proches et de leurs amis, et, de là, elle saisit si bien les conjonctures, qu'elle s’en fit une presque générale et influa. beaucoup dans le gouvernement; mais ce temps passe celui de mes Mémoires.

» Elle laissa à Turin un fils fort bien fait et une

. fille, tous deux reconnus par M. de Savoie, sur l'exem-

ple du roi.

» Le fils mourut sans alliance ; M. de Savoie Faimait fort et ne pensait qu'à Yagrandir. La fille épousa le prince de Carignan, qui devint amoureux delle. C'était le fils unique de ce fameux muet, frère ainé du comte de Soissons, père du dernier comte de Soissons et du prince Eugène.

» Ainsi, M. de Carignan était l'héritier des Etats de M. de Savoie, si celui-ei n'avait point eu d'enfants.

» M. de Savoie aimait assez passionnément cette bâtarde pour qu'il en usat comme le roi avait fait pour madame la duchesse d'Orléans.

» Ils vinrent grossir ici la cour de madame de Verrue après la mort du roi, et piller la France sans ménagement. »

Ce sont les Mémoires de cette femme, chers lecteurs, que ma savante amie met sous vos yeux, non point comme une ceuyre delle ou de moi, mais comme celle de madame de Verrue elle-méme.

Avex. Dumas.

Je dois d’abord compte à mes lecteurs, quoique, en réalité, je n’écrive que pour moi et quelques amis, des causes qui me font entreprendre ces Mémoires et de la façon dont ils viennent d’être entrepris.

M. de Voltaire partit hier de chez moi à une heure du matin.Il y avait soupé en compagnie de deux beaux esprits subalternes qu’il m'avait priée de recevoir une fois, pour qu'ils pussent l'aller dire et que cela leur* donnât une espèce d'entrée À où ils ne fussent pas entrés seuls.

M. de Voltaire a toujours ainsi à sa suite deux ov trois protégés de second ordre, qu'il pousse tant qu'il peut, d’abord pour maintenir sa popularité, et ensuite parce qu'il sait que, bien que poussés par lui, ilsn'iront jamais loin. De mon côté, j'aime à protéger ces pauvres gens qui vivent de leur plume. On ne sait pas ce qu'ils deviennent plus tard : s'ils restent des cuistres ou des fesse-cahiers, cela fait une bonne action en réserve; s'ils arrivent eahin-caha à gravir le Parnasse, la bonne action vous peut rapporter des intérêts. Geci soit dit en passant; car je ne me soucie guère de cette espèce, à moins que, comme M. de Voltaire, elle ne soit arrivée à des sommités; quant à ceux dont je parle, je ne les reverral probablement de ma vie et serais bien embarrassée de retrouver leurs noms. Ils restèrent, pendant les deux heures qu'ils passèrent chez moi, plantés comme des termes en face de mes beaux chenets du

temps de François I*", que j'ai payés si cher l’autre jour à un juif, et qui me tiennent si bonne et si brave compagnie quand je suis seule, rappelant mes souvenirs et tisonnant mon feu.

La physionomie et ’humeur de M. de Voltaire ne plaisaient pas toujours; mais il rachetait ce désavantage par un talent bien rare et qui a manqué a plusieurs beaux esprits : par l’agrément de la conversation. La sienne était vive et saillante; ceux qui n’en ont pas élé témoins s’en formeront une idée en lisant queiques-unes des bonnes scènes de Nanine et de l’Enfant prodique. C'était un mélange agréable de bons mots piquants, de réflexions intéressantes, d’applications heureuses, de discussions savantes sans apprêt et sans pédanterie. Ce ton est celui de plusieurs de ses lettres; et il faut avouer que ses entretiens leur ressemblaient beaucoup. Sa conversation avait encore la supériorité, parce que, lorsqu’il était de bonne humeur ou que la société devant laquelle il parlait lui plaisait, il animait tout ce qu'il disait par la vivacité de ses yeux, de ses gestes, et par l’air de gaieté, de politesse et @indulgence qu'il prenait alors. Plusieurs qui étaient venus chez lui avec de fortes préventions se retiraient émus et saisis.

M. de Voltaire et moi, nous causàmes comme si nous eussions été en tête-à-tête ; il me fit des vers que j'eus lair de trouver excellents, et qui ne me paraissaient pas beaucoup meilleurs que ceux que m’adressaient [es poëtes italiens du temps que j'étais duchesse, ou à peu près. C’est qu’alors je voyais tout à travers le prisme de la jeunesse et de l’enchantement.

Il me lut,. croyant me faire grand plaisir, un passage d’une brochure d’un certain Melon qui a été secrétaire du régent, laquelle brochure a pour titre : Essar politique sur le commerce, et dans laquelle se trouve cette louangerie adressée à moi :

« … Je yous regarde, madame, comme un des plus grands exemples de cette vérité. Combien de familles subsistent uniquement par la protection que vous donnez aux arts! Que l’on cesse d'aimer les tableaux, les estampes, les curiosités en toute sorte de geures, voilà vingt mille hommes au moins ruinés tout d’un coup dans Paris, et qui sont forcés d'aller chercher de l'emploi chez l'étranger. »

En ceci, M. Melon me paraissait avoir raison parfaitement, et je suis d’avis que nous autres gens de naissance, ne nous occupant pas assez des gens d'art et ne leur faisant pas une assez bonne place dans la société, cela pourrait bien leur donner un jour l’idée de se la faire meilleure, résultat auquel ils n’arriveront pas sans nous géner un peu.

Mais revenons à M. de Voltaire. 1 m'a donc fait des vers, il m'a lu quelques lignes de la brochure de M. Melon, puis il a causé avec beaucoup d'esprit et de finesse du temps présent, auquel je ne comprends plus grand’chose, peut-être parce que je suis vieille; il ne me parlait sans doute du temps présent que pour que je lui parlasse du temps passé, où tout allait bien mieux, elon moi, peut-être parce que j'étais jeune,

Je fis selon son désir, et me mis à voyager à reculons dans le jardin fleuri de ma jeunesse.

Il m'éconta avec la plus grande attention,

— (C'était, lui racontai-je, pendant la guerre que le due de Savoie, allié aux impériaux, soutint contre la France,

» Les armées de Louis XIV avaient envahi le Pié-

mont, et M. de la Feuillade avait mis le siége devant Turin. Son Altesse royale monseigneur le duc d'Orléans avait un commandement dans l'armée.

» de prince envoya, dès le premier jour, un officier en parlementaire pour s'informer du quartier choisi par le duc de Savoie, pour qu'on ne tirat pas dessus. Il offrait, de plus, des passe-ports pour les princesses, pour les enfants de Son Altesse royale, afin qu'ils pussent se retirer sans danger où il leur conviendrait de se rendre. Le roi avait eu toutes ces générosités dans le but de plaire à madame la duchesse de Bourgogne, sans nuire en rien au succès de ses armes ou à ses intérêts politiques.

» Le duc reçut le parlementaire,

» — Monsieur, dit-il, répondez à M. le duc d'Orléans et à M. de la Feuillade que je suis sensible, comme je le dois, au procédé du roi votre maitre. Je n'accepte rien de tout cela. Mon quartier est partout où ma pré- | sence sera nécessaire à la défense de la ville; d’ailleurs, je ne consentirais pas à ce qu'on m’épargnat en accablant mes sujets. Quant à ma mère, à ma femme et à mes enfants, le jour où il me conviendra de les faire sortir, ils sortiront sans qu’il soit besoin d’autre protection que la mienne. Remerciez, en mon uom, le général, monsieur, je vous en prie.

» Lofficier s’inclina respectueusement.

» — Maintenant, nous allons à l’église rendre grace à Dieu pour la levée du siége de Barcelone, et, ensuite, nous aurons une petite fête à laquelle vous nous ferez la grace d'assister. Vous pourrez dire que la tour de Turin n’est pas moins brillante sous les boulets français qu'au temps de sa splendeur. On vous montrera aussi que les dames de ce pays peuvent rivaliser avec les plus belles de ce monde, et j'espère que vous en rens drez témoignage à nos amis comme à nos ennemis.

» Le parlementaire a retenu ces fiéres paroles et les a rendues à M. le duc d'Orléans, de qui je les tiens. Il assista aux fêtes, il y fit bon visage, avec cette merveilleuse facilité des Français à se ployer à toute chose. Les dames déployèrent leurs plus beaux atours et leurs plus séduisants sourires ; il fut recu comme un galant par toutes : elles prétendaient qu'il devait emporter avec lui un parfum de leur beauté à rendre toutes les femmes de France jalouses, et tous les seigneurs francais amoureux.

» Ce qui est sûr, c’est qu'il en rapporta une charmante aventure pour M. le duc d'Orléans, qui me la raconta et ne me fit pas défense de la répéter, Le pauvre prince, d’ailleurs, en eut bien. d’autres depuis que tout le monde sait, et qui ne furent ni aussi charmantes, ni aussi parfumées.

» IL avait grande envie de voir la princesse sa sœur, qu'il aimait fort. On a commencé par la lui donner pour maitresse avant de lui donner ses filles : ce n'était peut-être pas plus vrai pour l’une que pour les autres. Jamais prince ne fut plus calomnié que le régent; il avait cependant bien assez de vices pour qu'on ne lui en prélàt pas.

» En ce temps-là, c'était un beau prince, tout jeune, déjà corrompu, mais encore romanesque, très-spirituel, trés-instruit, très-brave et trés-bon; celui des descendants de Henri IV qui lui ressemble le plus, meme au physique. On ne saurait le flatter davantage que de lui dire cela.

» IL fit demander à son beau-frère un sauf-conduit pour aller passer la journée chez la princesse Marianne,

en donnant sa parole d'honneur qu'il ne verrait rien que ce qu'il devait voir, et qu'il n’y aurait personne dans sa confidence. Il devait se déguiser de facon à n'être pas reconnu.

» Le duc connaissait la loyauté de ce pauvre calomaié; il lui envoya le sauf-conduit, en ajoutant qu’il espérait le voir plus d’une fois en faire usage. M. le duc d'Orléans, dès le soir même, prit un costume de miquelet (il y en avait dans les deux armées), se présenta à la porte, absolument seul, avec son sauf-conduit, et demanda le chemin du palais.

» On ne l’attendait que le lendemain, aucun ordre n’était donné pour son introduction; comment arriver jusqu’à la duchesse, à une pareille heure, sous un pareil costume, sans étre soupçonné?

» Le prince s’abandonna au hasard, entra dans les jardins du palais encore ouverts, à cause de la chaleur, et parce que Victor-Amédée donnait asile à ceux dont les maisons étaient les plus menacées; il y avait donc une foule considérable. 1

» Il passa inaperçu, allant toujours, cherchant, parmi ces visages, celui qui lui inspirerait assez de confiance pour s'adresser à lui.

» M. le régent a toujours aimé les aventures, celles surtout qui ne ressemblent point aux autres. Il lui semplait trés-amusant d’être ainsi perdu au milieu de ces gens qui l’ignoraient en le détestant. L'effet que son nom prononcé eût produit dans ces groupes, si agités déjà de leurs cralistes, ne peut se calculer. U en eût peut-être été victime, la duchesse avec lui, et la confiance aveugle que ces peuples avaient en leur souverain en edt certainement été ébranlée. Aussi M. de Savoie tremblait-il à l’idée d’une imprudence.

» A force de regarder parmi les jolies filles qu'il avait grande envie d’aborder, il en avisa deux assez lestement mises, fort agréables, quicheminaient ensemble en causant. Il les suivit, écoutant leur caquetage, non pour y puiser des renseignements sur ce qu'il cherchait, mais pour y puiser des renseignements sur ellesmêmes.

» Il trouva l’un et l'autre, et le hasard, bon Dieu! le servit à merveille. C’étaient justement deux filles attachées à la duchesse; elles étaient à la chambre, et l’une d'elles surtout, la plus jolie, semblait tout à fait dans ses bonnes ‘graces.

» Elles racontaient mille petites aventures du palais, riant a gorge déployée, malgré la tristesse générale, habillant la Saint-Sébastien, la maitresse du roi, en fidèles servantes, plus jalouses du bonheur de leur maitresse qu'elle ne l'était elle-même.

» Au bout du jardin, elles se séparérent; la plus jolie embrassa sa compagne et retourna au palais, pendant que l'autre continuait sa route.

» Le prince attendait ce moment et l'aborda.

» Bien que d'une naïveté relative, elle n'était pas sauvage, elle ne se sauva pas devant ce beau jeune homme, très-poli, qui lui demanda chapeau bas si elle ne pouvait pas Vintroduire dans l'appartement de madame la duchesse, et lui faire parler à une de ses filles d'honneur ou à une des personnes de son service intime,

» L'enfant le regarda avec soupçon, et répondit en hésitant :

»— J'en suis, moi, de son gervice intime; mais que lu) voulez-vous, monsieur, à Son Altesse royale?

» — Elle récompensera certainement la personne qui

ee ——————"———— mintroduira chez elle; j’apporte un message qu’elle attend.

» — Une lettre?

»— Non,un message verbal; il faut quejeluiparle à elle-même.

» — De la part de qui venez-vous?

» — De la part de son frère, dit-il très-bas.

»— Chut! Suivez-moi et taisez-vous.

» — Voiciun sauf-conduit de M.le duc de Savoie, pour que je puisse entrer dans la ville et en sortir librement. Vous voyez que je ne vous trompe point.

» La jeune fille fit un sourire, ce qui signifiait beaucoup. Elle prenait de importance à ses propres yeux, par l'idée d’être liée à un grand secret. Elle marcha devant, faisant signe au prince de la suivre; et ils arrivèrent ainsi à un escalierconduisaot chez la duchesse, et descendant directement dans le parterre.

» La jeune fille passa la première, lui recommandant de marcher doucement: elle monta deux étages, l’introduisit dans une petite chambre toute blanche, en ferma la porte derrière elle, et lui demanda alors d’un ton décidé:

»— Voyons, maintenant, que lui voulez-vous, à madame la duchesse?

» Le prince se mit à rire.

»— C'est à elle que je dois parler, non pas à vous, a] belle enfant.

» —On ne lui parle pas comme cela si facilement, à votre princesse, toute bonne qu’elle est.

» —Je viens de la part de M.le duc d'Orléans, je suis porteur d’un message verbal pour madame la duchesse, elle m'attend; il s’agit seulement de la prévetur que je suis là, petite curieuse.

» L'enfant hésitait toujours et faisait une moue qui Vembellissait. Le prince la trouvant plus jolie que les grandes dames, il se mourait du désir de le lui dire, et Philippe d'Orléans n'était pas homme à ne point satisfaire un désir quand il rencontrait une bonne occasion.

»— Mademoiselle, votre nom, s’il. vous plait? demanda-t-il.

» — Josepha, monsieur.

» — Mademoiselle Josepha, vous me paraissez aussi obligeante que vous êtes jolie, et j'ai grande envie de me confier à vous, si vous êtes aussi discrète que vous me paraissez obligeante et que vous êtes jolie.

»— Oh! oui, monsieur, je suis bien discrète.

»— Alors vous saurez tout. Mais mon message n’esl pas tellement pressé que je ne puisse songer à mo! avant de le remplir. Depuis longtemps, je vogue par la ville, je suis fatigué, je me meurs de faim. N’y aurait il pas moyen de souper un peu avant d'aller chez Son Altesse royale, qui me retiendra longtemps peut-être et ne me renverra à mon maitre que fort tard?

»— Je vais sur-le-champ vous conduire à loflice

»— C'est cela.

» — Alors, venez.

»— Je le veux bien... Mais, à l'office, on se deman- Quel est donc cet étranger? que vient-il

« dera faire? *

»— C'est vrai.

» — Et alors de deux choses l’une : vous compromettrez votre maitresse ou vous-même,

»— Vous avez raison.

» — Que faire?

»— Dame! allez souper, ailleurs.

» — Non pas : on ne doit pas me voir ailleurs, Si on

me reconnaisseit pour Français, on me mettrait en Morceaux.

»— Ah! mon Dieu! fitla jeune fille effrayée à cette idée. » — Il y a bien un autre moyen..., fit le prince avec

hésitation.

» — Lequel? demanda Josepha ayec ‘empressement. » — Vous ne le voudrez jamais. ù

» — Dites fout de même, reprit-elle avec résolution.

» — Si vous alliez me chercher à manger, et si vous m'en donniez ici?

» — Dans ma chambre, monsieur! fit Josepha en rougissant.

» — Oui, dans votre chambre, belle Josepha; et où est le mal? My voilà bien en te moment: il importe peu que j'y sois assis où que j'y sois debout.

» Le raisonnement fut appuyé d’un sourire, d’un regard croisé avec le rebard de la jeune fille, qui se fixait sur un beau visage bien franc, bien loyal, bien ouvert, rempli de promesses, &t disant dussi tlairement que les plus belles phrases

» Je vous trouve charmante et je vous aime.

» Josepha était tne honnête fille; mais elle était coquette, elle aimait à plaire, elle avait grande confiance en elle-méme, Et pis eile jouissait à ses propres yeux d'une certaine importance, en traitant chez elle le messager de M. le‘duc d'Orléans, son confident peutêtre. L'imagihation d’une jeune fille fait beaucoup de chemin en peu de temps, et le mariage est au bout de tous Ses rêves. Le Francais si bien tourné pouvait être un bon parti; sa maitresse et son auguste frère pouvaient les unir, les doter, que sais-je?

» — Enfin,se dite elle, c’est une excellente action que d'empêcher ce jeune nomme de souffrir ou de tomber entre les mains de ces méchants, qui veulent tüer les Français. Tuer les Français! II y en a de trés-aima~ bles, pourtant.

» Êlle se décida.

» Le prince Sinstalla près d’une fenétre ouverte sur le parc. La nuit tomba tout à fait. Une nuit embäumée, Ctincelante, une nuit d'Italie au mois de juin. Il jeta de côté et manteau et chapeau pour ètre plus à son aise, et remercia li jeune fille avec une ardeur dont éllé ile Seffrayd pas, et qui la réjouit, au contraire.

» Ses projets prenaient une apparence de réussite; qu'un dé ses pareils songeat à la séduire, cela ne lui vint pas mème à l'esprit; un seigneur, à la bonne heure, elle sen fût défiée; mais un si jeune cadet, et qui paraissait fort pauvre, un miquele t! quelle apparence!

» — Attendezici, fit-elle au prince, je reviens bientot, je vais voler pour yous. J’apporterai ce que je pourrai, il faudra vous en contenter. Par exemple, yous souperez sans lumière, au clair de la June; une lumière nous trahirait et je serais perdue. Attendez!

» Elle laissa M.le duc d'Orléans seul une demi-heure à peine, et revint chargée d'un souper délicat, qu’elle avail maraudé à l'office; elle lui raconta avec toute la grâce et la gentillesse de son age, ployées pour se procurer les mets qu'elle plaçait à mesure sur la petite table devant lui, et Philippe se confondait en remerciments.

Vous mettez deux couverts, j'espère? dit-il.

» — ]1 le faut bien, ou je me coucherais à jeun. Jai annoncé que je dans les cabinets de Son Altesse à attendre ses ordres, et que je ne descendrais point,

les ruses em-

restera]

» Ils s’établirent tous les deux, jeunes; beaux, riants; l’un si corrompu, qu'il jouait innocence à s’y méprendre; l’autre si innocente, qu’elle ne soupçonnait même rien.

» Il l'étourditde compliments, de folies; il Vintéressa, il la fit rire, il la toucha ensuite; il ‘lui parla des” dangers qu'il courait, de la mort suspendue sur sa tête pendant ce siége terrible; il lui représenta la vie qu'il allait perdre comme si belle et si riche à son âge.

» — Etsi j'étais heureux encore! Si j'avais quelques doux moments en ce monde avant de le quitter?

» La pauvre enfant avait monté, pour son malheur, une bouteille de vin de Sicile, ce vin qui porte si vite au cœur et au cerveau. Pour son malheur encore, elle en avait bu, elle, accoutumée à la sobriété; pour son imalheur surtout, le jeune et beau prince était éloquent et passionne.

» La soirée avait de ces émanations eniyrantes que les climats chauds connaissent seuls; elle pensait que ce jeune homme avait bien droit à un peu de bonheur sur la terre, et qwil serait cruel, barbare, de lui refuser le baiser qu'il demandait avéc tant d’instances. Et puis il lui persuada qu'il Vaimait, qu'il ne vivrait pas sans elle désormais; il lui persuäda ¢e que les amoureux persuadent si bien aux filles qui les écoutent, et qui Se laissent tromper parce qu’elles cottimencent par se tromper elles-mémes.

» Il en résulta qu’au lieu d’aller Souper avec madame sa sœur, de la voir ce soir-là, il ne parut que le lendemain, comme #il arrivait.

» Il Wosait plus lever les yeux sur Josepha, qui, en apprenant son rang, fut bien confuse et bien malheureuse. Le prince n’en vint pas moins chez elle en secret, fort souvent même, au milieu des batailles ou de la mousqueterie. Son caprice pour elle fut assaisonné par ce sel dangereux, qui le rendait plus violent et plus durable.

» IL paraît que la jeune fille s’humanisa.

» En quittant l'Italie, 11 se confessaà la duchesse et la pria de la marier, en se chargeant de la dot.

» Josepha épousa un certain Paolo Mariani.

» Ge Mariani avait été fortriche; il avaitdes passions ruineuses, et, dès sa jeunesse, il avait dévoré en grande partie sa fortune.

» Du reste, l'histoire de cet homme estétrange ; j'écri=

rai, dans le cours de ces Mémoires, le réci it terrible, sangläht, des événements qui composent la destinée e Sa famille.

» Quant à lui, il étaitentré dans la maison du prince de Carignan, et il vint avec lui à Paris, où il logea longtemps à l'hôtel de Soissons, On sait que le prince obtint le privilége de fournir le local pour la vente des actions de la banque de Law. Mariani fut préposé dla location des baraques où avaient lieu les transactions, et il fit la, en peu de temps, grace à des traits peu scrupuleux, une rapide fortune. Il était devenu un des complaisants du cardinal Dubois; il servait ses plaisirs et partageait quelquefois ses débauches. Dubois venait chez cet Italien, et il y vit Josepha, qui était alors dans tout le luxe d’une beauté de trente ans, bien opulente et bien conservée, ll y vit aussi une charmante jeune personne de quatorze ansy fruit des amours de Josepha et du due d'Orléans. Le ministre du régent, qui ignorait l'aventure de Turin, combina immédiatement un plan séducteur contre les

~ er ee

deux jeunes one A lui la mère; a d'Orléans la fille. (était là un fait assez habituel à à ce vil pourvoyeur.

» La tit lle de Josepha. sé nommait Teresa; elle ‘était ai ime beauté pure et ingélique deux grands yeux noirs brûlant d’un feu ingénu, un } front ‘Suave, un sourire divin, une taille a depiter ¢ de jalousie vingt coquettes des mieux faites. —

» Josephaavait étéde mœurs légères , elle était peutêtre « encore ; car je sais qu elle n "a jamais aimé le mari qu’elle avait dû épouser, et celui-ci, du res te, trouvait aillelirs compensation à l'amour qu'il n ‘inspirait pas à sa femme. Mais Josepha aimait sa fille, et elle eût ieux aimé la voir morte que de la voir fa maitresse même d’un prince. ~

» Le tœur à de ces anomalies : il n° y a pas | de plus 2016 partisan de la vertu que celui qui ne la met pas eb pratique. ~

» Dubois, quisavait quel facile acces on pouvait ayeir auprès de Ttaliénhe, —,0ù nommait dinsi Josepha, = dépécha vers elle Te rove Ia Fare. La Mariani recut le capitaine dans un charmant boudoir, tendu, décoré et meublé comme celui d’une petite maitresse à la iaode

» Disons, à la louange de l’Italienne ou à la honte de la Fare, que les propositions échouérent.

» Le capitaine se leva pour sortir.

» — Ré écliissez-Y bien, fit-il

» — Il est tard, c’en est assez, répondit Josepha; ma maison m *dnpelle: je yous laisse.

} — Ah! pul he pourrait supposer pour qui et pour quelle causé vous êtes retenue dans ce boudoir secret.

3 — Dés qu’on Süppose, on suppose le mal, et votre présence.

» — Souvenez-vous potir qui je viens supplier.

» — Je veux l'oublier : un sot gagne pour un ami le cœur d’une ferme; tn infämée Pachéte pour un grand Seigneur.

5 — Craignez le cardinal.

»— Moi!

» —Vous savez commentil se venge de ses ennemis.

3 — De ses erinemis, soit, fit Josepha avec dédain et assurance; mais de mol...

» — Vous, il votis aime. L’amourdédaigné se change étihäine.

» — Bah! les verrous de la Bastille ne tiendraient pas contre moi; d’ailleurs, il est tard.

» —Oui, madame, il est ‘tard, Seulement, un dernier mot. Vous connaissez la devise du cardinal : «Ce qu'on ne te donne pas, prends-le.» Vous refusez; il prendra.

» La Fare sortit.

» Quelques jours après, Mariani, qui génait, futjetéa la Bastille; les prétextes ne manquaient pas. Josepha fut enlevée en sortänt un soir de chez madame dé Tencin. La Fare vint consoler la petite Teresa, et lui conseilia Waller se jeter aux pieds de Dubois pour demander la grâce de sa mére et de Mariani, quelle nommait son père.

» Dubois regut & merveille la jolie énfant, et Tui promit deli conduire le soir même chez le prince. En #ttendant, on la retint dans les appartements du ministré; et, la nuit venue, on la conduisit, en effet, dang une petite maison où le régeut passait quelquefois de ces soirées où la vertu S'immolait souvent.

» La petite Teresa, qui s'était éprise aux belles paroles de la Fare, suivait le capitaine avec tn charme

secret; celui-ci n’eût pas mieux demandé que de développer dans le cœur de la jeune fille le germe d’amour qui y poussait; mais le régent...

— Mais le régent aimait les primeurs, surtout celles qu'il avait semées, fit Voltajre en m'interrompant et en faisant allusion à la paternité du duc a l’égard de Teresa.

. — Vous calomniez comme les autres, VOUS, monsieur de Voltaire, qui écrivez l’histoire! ai-je répondu.

— L'histoire vit de mensonges et de calomnies.

-— Dans ce cas, vous n’avez pas besoin de connaitre la fin de ce récit.

— J'aurai le plaisir de lire le dénoûment dans vos Mémoires.

— Vous youlez donc que j’écrive mes Mémoires?

—Jl y a longtemps que vous auriez dû les commencer; c’est un vol à faire à l’histoire que de garder pour vous de tels secrets. Assez de gens raconteront à l’avenir les batailles, les négociations, les grands événements de la politique; mais les particularités des ruelles, des alcôves et des cabinets, les acteurs seuls

qui y ont joué un rôle peuvent les connaître et les révéler,

— Les écrire, moi? La bonne plaisanterie!

— Pourquoi pas?

— Mais je ne saurais jamais.

— N'écrivez-vous point tous les jours des lettres charmantes ?

— Des lettres ne sont pas des mémoires.

<= Ne faites-vous pas des vers ädorables ?

— Je nen ai jamais fait que quatre,

— N'y a-t-il pas à PAcadémié des gens qui n’en ont pu faire qu'üti, et qui, par cbusedtattt. en ont fait trois de inoins que yous?

— Dites-moi d'abord comment on fait pour écrire.

— Ali! Comtesse, comment faisait madame de Coùlatiges? comment faisait madame de Sévigné? cominent faites-vous vous-même ?

— N'importe, donhez-moi une leçon.

— Mettez Str le papier tout ce que vous venez de me raconter ce soir, et béaucoup d’atitres choses, et encore, et encore, tout ce dont vous vous souviendrez enfin; il n’en faut pas davantage, je vous jure. Votre style est sans prétention, comm votre esprit; vous direz ce que vous avez vu Woriginal, ce que vous avez su de curieux, et si, par hasard, vous ënt veniez à mentir, vous n’en seriez que plus digne de ressembler aux historiens de tous les siècles, lesquels ne s’en sont jamais génés dans le passé, ne s’en génent pas dans le present, et ne s’en géneront pas davantage dans l'avenir.

Et, sur ce, M. de Voltaire s’est levé, m’a saluée, et est parti, suivi de ses deux protégés, aboyanta ses chausses pour qu'il les récüt dans son logis, qui passe, selon le style académique, pour Pantichambre des Muses.

Restée seule, j'ai appelé mes femmes et je me suis couchée; mais, au lieu de dormir comme j'eusse dû faire, j'ai pensé toute la nuit à ces dernières paroles de M. de Voltaire. Je dors peu maintenant, ainsi que cela est d'usage chez ceux qui ont beaucoup vécu dans le passé et qui ont peu à vivre dans l'avenir, J'ai senti battre mon vieux cœur à l'idée de mettre sur le papier, devant mes yeux, devant ceux des autres, cette jeunesse que je ne reverrat plus désormais, ailleurs que dans mes souvenirs, et, encouragée par les suffrages de cet homme qui, d'ordinaire, ne distribue que des injurés ou des flatteries, je me suis décidée à commencer

ces Mémoires. Je les haterai le plus possible, afin de les conduire jusqu’au bout ou, du moins, jusqu’a l'époque où fai cessé de vivre par les autres et pour les autres. Le reste n’appartient qu'à Dieu et à moi.

Donc, aujourd’hui, 8 octobre 1734, je commence cette histoire de ma vie; je dirai tout ce qui sera intéressant à savoir, sans plus m’inquiéter des gouvernements que des particuliers. La vérité est douce à penser, elle le serait bien plus encore à jeter à la face de ceux qui nous génent : c’est une satisfaction que l’on n’a guère en ce monde que dans certaines conditions ; probablement, ce sera une des réjouissances du paradis, quoiqu’elle ne nous ait pas été promise.

Je ne sais si les rares lecteurs qui seront appelés a jeter les yeux sur ces Mémoires connaitront, méme aprés ma mort, les quatre vers auxquels M. de Voltaire, le Parthe qui, en fuyant, m'a lancé la flèche de l’orgueil dans le cœur ; je ne sais pas, dis-je, si les rares lecteurs appelés à jeter les yeux sur ces Mémoires connaitront, même après ma mort, les quatre vers auxquels M. de Voltaire faisait allusion et qui ne sont rien autre chose qu’un quatrain, composé il y a quelque huit jours par moi pour me servir d’épitaphe, et que voici :

Ci-git, dans une paix profonde, Cette Dame de Volupté

Qui, pour plus grande sûreté, Fit son paradis en ce monde.

Mais, qu'ils les connaissent ou ne les connaissent pas, il est bon qu’ils sachent que je n'ai pas toujours été la Dame de Volupté qu’on a tant célébrée à Paris depuis trente ans. Comment je le suis devenue, c’est la ce qu'il faut expliquer. Il y a loin, en effet, de Jeanne d'Albert de Luynes à cette comtesse de Verrue, Dame de Voluptéd'aprésent. Elles ne se ressemblent pas plus, par la pen:ée et les sentiments, qu’elles ne se ressemblent par le visage; et Dieu sait ce que j’ai été et ce que je suis devenue. Ce que j'ai été, les autres s’en souviennent peut-être; quant à moi, je lai oublié, grâce au ciel. C’est un regret de moins.

Quant à ce que je suis devenue, mon miroir se charge de me le dire tous les jours. C'est un ami brutal, mais sincère, et j'en suis venue lentement, je le sais, mais enfin j'en suis venue à lui pardonner ce défaut en faveur de cette qualité.

Je suis née le 18 septembre 1670, l'année mème où M. de Bossuet, que j'ai encore vu étant enfant, jeta ce grand cri : Madame se meurt, Madame est morte! ce qui me constitue à l'heure qu'il est, c’est-à-dire au 8 octobre 1734, jour où je commence ces Mémoires, soixante-quatre ans bien comptés.

Mon père, le duc de Luynes, favori de Louis XII et acteur dans la terrible tragédie de Concini, mon père, dis-je, tifs du due de Luynes et de Marie de Rohan, plus connue sous le de Chevreuse, qu'elle tenait de son second mari, que sous celui de duchesse de

nom de duchesse

Luynes ou de madame la connétable , qu'elle tenait du premier, mon père n'eut point d'autres frères, mais seulement une sœur utérine, mademoiselle de Chevreuse, fort connue dans la Fronde

par ses amours avec le coadjuteur, devenu plus tard le célèbre et tracassier cardinal de Retz.

Comme ce n’est point à moi de dire du mal de ma famille, on ne s'attend pas, je l'espère, à ce que je raconte les aventures scandaleuses de ma tante. D’ailleurs, les mémoires du temps s’en sont chargés,

Or, soit rivalité, soit froideur maternelle à l'endroit de sa fille, toute la tendresse de ma grand’mére, la duchesse de Luynes-Chevreuse, se reporta sur mon père, auquel elle fit donner par son second mari le duché de Chevreuse, bien qu’il n’y eût aucun droit. Entre nous, nous ne nous en faisons pas accroire sur notre origine, et nous savons à merveille que la maison d'Albert ne remonte pas plus haut que la faveur de Louis XIII, faveur conquise par l'adresse qu'avait mon grand-père à dresser les pies-grièches avec lesquelles le jeune roi chassait aux petits oiseaux dans les jardins du Louvre.

C'était donc pour mon père un grand honneur, sans compter le profit, non moins grand, de toucher à la maison de Lorraine, même par cette éloignée succession. Pour le mieux ancrer dans le monde, elle lui fit, en outre, épouser sa sœur consanguine, fille de son père, le duc de Montbason, et de cette fameuse duchesse de Montbason qui eut toute sorte de querelles avec madame de Longueville, et dont la mort mystérieuse et sanglante fut cause que M. de Rancé se fit trappiste, de simple abbé qu'il était, et même plus frivole que ne le comportait l'habit.

On voit maintenant de qui je descends et que mes deux aïeules ont commencé à la manière du Cid de M. Corneille, c’est-à-dire par des coups de maitre, l'illustration galante et politique des femmes de notre race; il ne faut donc pas trop me blamer: si j'ai marché dans la même voie, je ne faisais qu’y suivre la trace de leurs pas; d’ailleurs, à cette époque, cette voie était si battue, qu’elle ressemblait fort à une grande route.

Ma mère, en dépit de cette parenté, était une sainte et digne femme. Mon père, plus qu’elle encore, si cela se peut, avait toutes les vertus qui manquaient à la majorité de nos ancêtres. Il résulta de cette double sévérité de mœurs une fidélité conjugale qui donna naissance à une grande quantité d'enfants. On les éleva dans des principes derigidité qu'on trouverait fort ridicules aujourd’hui, mais qui, par hasard, se trouvèrent de mise sous le règne de madame de Maintenon. Mon père etma mère suivirent en cela non pas la mode, mais, au contraire, leur propre inclination vers le bien.

Le roi lui-même commençait, dès l’époque de ma naissance, à donner, non pas encore l'exemple, mais la pente de cette réforme, par les sévères prélats et les savants chrétiens qu'il plaça près de monseigneur.

Mon père n’était pas très-riche, et, comme ce n'était pas son goût de nous mettre malgré nous en religion, il songea donc à nous pourvoir de son mieux et à se défaire de nous selon notre condition et malgré les oppositions que le manque de bien apportait à notre établissement. Nous étions belles, et particulièrement, moi, j'étais plus belle que mes sœurs, disait-on; nos amis s’efforcaient de prouver que cette beauté, la vertu et les alliances formaient une dot suffisante, Gt que, si pauvres que nous fussions, le fussions-nous mêrne das yantage encore, nous pouvions prétendre à tout, =

Or, il arriva que, vers le temps où fatleignais ma treizième année, un parent de ma mère fut envoyé en mission en Savoie: il y vit la comtesse de Verrue et son fils pendant la négociation dont il était chargé,

L’occasion s’offrit de parler de moi; je ne sais comment il se fit qu’il traca de ma petite personne un portrait dont le comte sexalta, et voila cet abbé de Léon (le parent de ma mère s’appelait ainsi) enchanté de l’idée qu’i) m'allai marier par-dessus le marché de son ambassade. La comtesse de Verrue était dame d'honneur de madame de Savoie et veuve; elle comptait fort à la cour, elle et son fils étaient riches de leurs biens et de leurs charges. L'alliance était belle : elle fut proposée à mes parents, qui l’acceptèrent, ct, quant à moi, qu’on n'avait aucunement pris la peine de consulter, un beau jour, on me prévint de faire faire mes habits de noces et de me tenir prête à partir. On ne se croyait pas obligé naturellement à plus de précautions vis-à-vis de moi,

Je n'avais jamais songé au mariage, et le premier chagrin que me causa le prochain changement dans mon état fut qu'ayant une grande poupée de ma taille à peu de chose près, que j'avais l'habitude de faire habiller des mêmes robes que moi, je voulais absolument qu’on lui fit un trousseau pareil au mien; ce qui équivalait, pour mon père, à une fille de plus à marier. Or, comme nous n’étions pas riches à faire des folies, mon père mit fin à cet enfantillage par un je ne veux pas solennellement prononcé. s

Mon père eût dû raisonnablement s'opposer à ce que Yon me mariàät si jeune, et surtout à ce que l’on m’enyoyat si loin. Nos craintes d’exil matrimonial, à mes sœurs et à moi, n’atlaient pas au-delà de la province, en guelque chateau ou quelque gouvernement éloigné, avec un voyage à la cour tous les deux ans, des demoiselles, un chapelain etun écuyer pour suite. C'était déjà bien dur. Mais l'étranger, mais la Savoie, il me sembla que c’était le purgatoire anticipé : je ne m'attendais guére, je Payoue, à ce que je devais y trouver.

Je ne hasardai point @observations à l'endroit du mariage, sachaut que je ne gagnerais rien a répliquer. Je pleurai seule, avec ma gouvernante Babette, qui ne youlait pas me quitter, et que jai, en effet, emmenée partout; mes parents y consentirent volontiers et je m'en trouvai bien, car la bonne fille m’a souvent soignée et consolée, et je lui dois la vie, ainsi qu'on le verra plus tard.

On me montra le portrait de M. de Verrue : il était jeune, bien fait, beau de visage, et m’écrivait une lettre toute pleine du désir de me plaire. Ma gouvernante me montra qu'il fallait considérer tout cela et ne plus me désoler si fort. Or, ma gouvernante ayant plus d'expérience que moi, je la crus, et je me mis à regarder chaque soir ce doux visage que je devais tant aimer plus tard et tant regretter chaque jour de ma vie. Peut-être bien peu de gens croiront-ils cela : c'est cependant la vérité.

Mes parents, sauf le refus fait des présents de noces à ma poupée, et M. de Verrue, se montrèrent fort généreux envers moi. Ma mère me donna une superbe garniture de point de Venise qu'elle tenait de la sienne et où les armes de la maison étaient brodées ; elle passait pour la plus belle que l'on eût vue depuis longtemps.

M. de Verrue m'envoya les magnifiques pierreries de sa maison: j'en fus éblouie; en regardant d’un œil les joyaux, et de l’autre son portrait, je trouvais les joyaux superbes, et lui plus beau encore, Le méme soir, mes sœurs montérent dans ma chambre, tirérent les diamants

de leurs écrins, et m’en couvrirent ; j'en étais écrasée, mais si fière, que je me trouvai plus grands se toute la tête.

— Oh! ma chère Jeanne, s’écria ma sœur cadette, vous voilà parée comme une reine, et, bien sûr, vous le serez un jour.

J'ai souvent pensé depuis à cette parole, qui était presque une prophétie. — J'ai été quasi reine, en effet.

M. de Verrue arriva la veille du contrat; il s’'annonça chez mon père par un beau présent sur lequel on ne comptait point; ma mère me fil alors venir chez elle, et je me souviens encore aujourd’hui de ses paroles, comme si elles les eût prononcées hier.

— Ma file, me dit-elle, préparez-vous à recevoir, ce soir, M. le comte de Verrue en qualité de futur époux; nous avons admis sa recherche, non-seulement parce qu'il est riche et de bonne maison, mais encore parce qu'il est honnête homme, pieux, qu'il a de l'esprit et qu'il doit vous rendre heureuse, si vous savez l'être. Vous retrouverez dans madame sa mère bien plus de mérite que dans la vôtre, une tendresse aussi sincère et aussi éclairée. Remplissez vos devoirs envers elle et envers votre mari, soyez très-humble servante de la maison de Savoie, qui va vous gouverner. Ces princes sont de grands princes et qui viennent immédiatement après le roi. Oubliez que vous êtes Française, et aimez votre nouveau pays ainsi que vous avez aimé celui où vous êtes née. Vous ne nous reverrez pas de longtemps sans doute. Souvenez-vous de l'éducation que l’on vous a donnée, et ne nous forcez jamais à déplorer l'amour que nous vous portons. Nos vœux et nos bénédictions suivront la fille que nous allons perdre, le ‘Aeilleur et le plus à souhaiter est que vous ne reveniez jamais.

En écoutant ces paroles, javais grande envie de pleurer; je me contins, cependant; mamère, toute-puissante sur elle-même, me paraissait si calme, si tranquille, que je ne la crus point émue, et mes larmes se glacèrent sans couler.

— Allez, maintenant, ma fille, ajouta-t-elle pour finir, et faites-vous parer ainsi qu'il convient; on vous avertira quand il sera temps.

Je retournai dans mon appartement, où mes sœurs m'altendaient avec impatience pour savoir de moi quels sont les discours que l’on tient à une jeune fille sur le point de se marier. Pour passer le temps, elles avaient paré ma grande poupée avec sa plus belle robe et tous mes diamants; elle avait ma coiffure, mes dentelles, et se tenait droite en face d’un grand portrait du roi Louis XIII. Pauvre poupée ! pauvre Jacqueline! qu’elle était superbe et qu'elle était aimée! — Jacqueline de Bavière, rien que cela! à cause d'une belle histoire que nous avions lue.

En trouvant ma poupée à mon image et à ma ressemblance, les larmes que ma mère avait refoulées au fond de mon cœur coulèrent le long de mes joues et bientôt sur celles de Jacqueline, que j'embrassai en sanglotant. Les rôles étaient changés : j'étais la mère et Jacqueline la fille.

— Ah! ma chère Jacqueline! ma bonne Jacqueline! m'écriai-je, me faudra-t-il vous quitter?

Pourquoi ma mère ne m'avait-elle point parlé comme cela? C'eût été bien moins raisonnable, mais bien plus maternel, à ce qu'il me semble.

Mes sœurs, en me voyant pleurer, pleurèrent aussi et m’entourérent de leurs bras.

= Non, ma Sœur, Sécria laînée généreusement ; puisque vous partez, vous aurez Jacqueline à vous toute seule.

Jai besoin d'expliquer cet advèrbe ÿénéreusement ; que j'ai souligné:

Jacqueline était ma propriété indivise; comme disait Pintendant de Dampierre; à propos d’un petit champ qui nous avait appartenu ef qui, je d’ai jamais su comment, était devenu la propriété de ses trois fils.

— Vous aurez Jacqueline à vous toute seule ; nous vous la donnons:

— Ah! du moins, répondis-je, je ne quitterai pas tout à la fois.

— Mais yous avez un mari, vous, répondit hargneusement la seconde de mes sœurs, et nous n’en avons pas. Un mari qui donne de pareils diamants vaut bien Jacqueline, qui ne donne jamais rien, et à qui il faut toujours, au contraire, donner quelque chose.

Les deux adverbes soulignés peignent mes deux sœurs au naturel.

Sur ces lamentations et ces récriminations, Babette et nos femmes entrérent pour commencer notre toi- Jette. Il fallut dépouiller la princesse de Bavière à mon profit. En vérité, une fois parée, je n'étais guère plus grande qu’elle, et je n’avais pas si bien lair d’une fiancée. Cependant, ma petite personne me sembla plus importante de moitié. Je me tournai en face de mon miroir. Je fis la révérence au portrait du roi. Je tachai dallonger ma queue en me baissant, et de prendre les airs de la duchesse de Richelieu, quand eflé nommait Jes dames a Ja reine, et tout cela pour que le temps passat plus vite. [| me semblait que M. de Verrue ne se montrerait jamais.

On me vint avertir.

Je me sentis d’abord intimidée ; mais je repris courage en songeant que j'avais, comme ma mère, une gorgerette de point de F lande, un corps de jupe et un bas de robe, ce qui faisait nécéssdirement de moi un personnage. Je suivis l’écuyer de la duchesse, qu’on appelait M. de Magloire, et ma gouvernante Babette, qui m’ouvraient les portes; enfin jarrivai à la salle du dais, où l’on s'était établi, selon les usages des grandes réceptions.

Mes condttcteurs s’effacèrent.

Sentra.

Ma thère vint au-devant de moi; elle me prit la main tandis que je faisais la révérence, et me mena devant un grand homme maigre, habillé de violet, avec des cheveux négligés, le nez en bee de faucon, la mine haute et sévère, et l'œil fouilleur et à fleur de tête, ce qui lui donnait l'apparence la plus impertinente du monde.

J'eus un instant de terreur, je crus que Von m'avait donné un faux portrait et que j'étais devant mon mari. L'hébit Violet eût di me rassurer; mais je n'avais point, à cette époque, .dit étude des costumes; quoi qu'il en soit, je frissonnät. Avais-je le pressentiment des malheure dont cet homme devait chercher un jour à m’accabler?...

Monsieur l'abbé de la Scaglia, dit ma mère, voici mademoiselle d'Albert, ma fille.

Je ne levai pas les yeux; jé compris que ce HUE Violet était l'oncle du comte de Verrue, le fhéte dé son père; l’abbé dela Scaglia de Vérrue, qui dévait nenétébh neveu en France, et le conduire a l'autel, accompagné de l’ émbässidéür du duc de Savoie et ‘de vlusietirs personnes de qualité ayant l’hontieur de lui appartetiir. L'abbé avait whe voix voilée, qui semblait totjotrs éme ét qui trompait fort : à Pentendré, on l'aurait cha bon; en le voyant, on le croyait moins; efi le ebtitlaissant, on ne le croyait plus du tout.

Aüreste, je n’en donne ici que le crayon. “Nous tàcherons de le peindte plus tard.

— Mademoiselle est bien plus belle que son portrait, dit-il, et je suis sûr aussi qu’elle a beaucoup plus d’esprit que ses lettres. Nous avions cependant été émerveillés de tout cela; maintenant, nous serons plus heureux que nous ne le supposions encore.

C'est mon frère qui m’a, plus tard, répété ce compliment; car, pour moi, je n’entendais rien, J’attendais ce (ui allait suivre. D'ailleurs, ce prêtre me regardait d’une façon singulière et son regard me troublait.

L’abbé prit à son tour M. de Verrüe par la main, et le mena en face de moi.

— Mademoiselle, voici le plus fortuné des mortels, dit-il avec un demi-sourire d’amére ironie,

Cette manière de présenter un futur époux était au moins hardie : que s’en devait-il suivre? Le bonheur annoncé viendrait-il réellement? Hélas! l'abbé de la Scaglia n'a jamais passé pour un grand prophète.

Ces révérences et ces préliminaires terminés, nous nous assimes en cercle et la conversation commença.

L'abbé m'adressa plusieurs questions entortillées de louanges; ma mère ne me laissa point le temps de rés pondre. On craignait ma timidité, ou ma hardiesse. Ma mère ne me connaissait point assez pour être sûre de moi. Les soins de la cour, les affaires du monde et mille autres choses ne lui ayant jamais permis de nous suivre et de nous étudier comme elle l'aurait fait sans doute en tout autre état.

M. de Verrue me parla ; je le regardai, pour lui répondre, et je restai toute charmée, et, par conséquent, toute muette. Il avait alors vingt-deux ans à peu près, les plus beaux yeux et les plus beaux cheveux de toute Vitalie, une taille à souhait, un sourire frangé de perles et des mains à servir une reine. Son babil était du dernier galant; on y voyait tout le soin de me plaire, à moi,qui n'avais jusque-là reçu de soins de personne. Ma petite vanité ne fut donc pas peu flattée de ce charmant mari. J'avais grande envie de le quitter pour aller le dire, comme faisait M. le chevalier de Guise pendant ses bonnes fortunes; mais on ne sort pas aussi facilement que cela d'une soirée de fiançailles et de contrat.

Nous en etimes jusqu'à dix heures,

Le lendemain fut consacré aux visites de famille, le surlendemain aux visites des amis particuliers, le jour suivant fut celui de Versailles et de MM. les princes du sang, où mon père conduisit partout son futur gendre. Ce fut un tourbillon étourdissant, et, depuis ce moment jusqu'au jour du mariage, je n’eus pas le temps de me reconnaitre, J'avais quitté appartement de mes sœurs pour prendre, avec Babette, celai de madame de Chevreuse, lequel ne seryail que dans les grandes oc casions. La messe fut dite à la chapelle de l'hôtel, Le roi Waimait point que Pon mariit les étrangers chez lui. L'assemblée était nombreuse, L'abbé de Verrue se

scene Wofficier par sa parente proche. Le fait est qu'il n'officiait guère et que son état de prétre ne Voccupait qu'à ses moments perdus ; il avait au moins cette conscience-là. Ter |

Après le diner, le souper et le reste, le coucher eut

jeu suivant les usages habituels, et la chemise nous fut donnée*en pompe chacun de notre côté.

Nous restames seuls. | | à

Gé fut pour moi une grande nouveauté que d’être débarrasse de mes lisiéres. M. de Verrue se montra honnéte homme et hortme des; rit. J'éfais trop jeune ét trop ignorante pour songer à Tabou ou méme pour y faire songer. Cependant, j'en suis stire, celui que js pour lui dans la suite prit ses racines en cé jourlà. Nous causämes fort, je eus plus peur de lui; je lui Ouvris Mon petit Cœur Palgiat Je lui promis de ne rien fegretter dérrière moi, en le suivant dans son beat pays d'Italie; d’aimer sa mère autant que jé l’aimais lui- Mmétne. Hélas! j'ignorais combien cette promesse-li me éonduirait 10in et ine Coûterait À tent. ;

J'étais donc, aux yeux dti monde, sinon en Kalité, la cottitesst de Verrue; il né mé restait rien dé mademoiselle d’Albert, pas même le nom, que notre mariage létudit À mid Scent cddétte. Oh mé garda fhélques jours encore à Paris, à Versailles et à Dampierre pour me montrer. Enishite, On parla de faire les coffres et le jour de mon départ fut fixé.

M. de Verrué avait dmené un fort grand se Nous devions voyager dans üné ¢aléche à six chevaux. L'abbé avait 14 sienne déertiére, et une troisième suivait pour iney femmes; et puis quantité de gens à Cheval ét même des pages, ce qui n'allait, eri France, qh’aux fens titrés, mais ce dont les Seigneurs de Savoie he se privaient point. Je fus embrassée et pleurée de toute tia famille: ma there, et mon pèré lui-méine, mirent le décorum de côté et s'attendtiretits mes sœurs fondaient éfi eau, ét, comme j'étais déjä en carrosse, je vis actourir la der#li¢re, erifant dé six à sept ans, träinanit à Ptatid’peine dans ses bras Jacitieline de Bavière, én habits de wild, les memes qi’ot li avait mis le jour de mes fotes, avec des cheveux fort épars. Elle essaya dé montér sn le marchepied pout artiver jusqu'à nous, ét, commie éllé t’y potvait parveriir, éllé sé mit A crier :

| + étiez, thadatne la comtessé de Verrte, 4ÿéz Soïn de Jäcquetihe, je vous ef conjure.

M. de Verrue se récria à son tour, défhandant cé que si#nifiait Cette entrée.

— OW! Motisiétir, m’éeriai-je tout éplorée; est Jacqueline. Jamais on ett pris un ton plus tragique pour annoriter à Philippe lé Bon Ke vtdie princesse aw miilieu dé ses milletitg.

—Ph! qu’ivons-rous besoin de Jacqueline en voyage? me dit le comté le plas gravement du monde, Paites- Jui vos adiet£, madimeé, 6% séparez-Vvous Welle courdfensement.

— Monsieur, repris-je, mes sœurs m'ont dofiné Jaequeline, Pemmeéne Jdéqueline, Misséz-tioi Jaequetine!

Hahette, qui entendait mes bris de la voiture oir blle était dejo montée, sauta à terre, accourut et vit de quoi il était question.

Je servais Jacqueline contre mon com.

— Madanié Ia comtedse, dit Babette, M. le comte n'a que faire de cet enfantillage-lvy songer done à ce qa’ vous tes et ott vous allez!

Je me mis à pleurer de plus belle, Mais M. de Verrié,

loin de s’en facher, fut, tout au contraire, touché de Ina peine. |

anne Be demande pas mieux que de prendre Jacqueline, madame, dit-il, puisque vous la souhaitez si ardemment. Seulement, avec votre permission, on la pourrait mettre en un coffre ; car il ne mé paraît pas absolument nécessaire de l’avoir en carrosse avec nous.

— Dans un coffre! m’écriai-je. Oh! monsieur, elle sera bien mal dans un coffre. |

M. dé Verrue ne put s'empêcher de rire et proposa un terme moyen : c'était de mettre facquéline dans le carrosse de nos gens.

Je consentis à ce sacrifice, à cause de la manière dont il me fut demandé de la bouche et surtout dès yeux.

M. de Verrue avait un de ces regards auxquels on ne résiste pas.

Jacqueline, bien énveloppée, fut confiée À Babette, qui S’éhgagea & avoir d’ellè le plus grand soin tout le long de la route. ;

J'étais tranquille; — avec Babette, Jacqueline ne manquerait de rien. | :

Voilà ce que j'étais quand on me maria!

Pendantla route, l'abbé delaScaglia vintsouvent dans notrè caléche. Il me combla de bonbons, de friandises ët de morale; les ans he me plaisaient pas plus que Pautre. Il est des gens dont les parfums n’ont point d’odeur, dont les diamants n’ont point @’éclat, dont les Soins n’ont point de charme, Ils rendent tout désagréäblé, mémeé Pamiour.

Mon réyérend oncle avait la chance d’être un de ceux-là.

Mon itistinet né me trompait pas.

Quant à mot Mari, il n'eut qu'un défaut, c’est sa famille; sans sa famille; c'était un être parfait; C’était un homme à se faire aimer des plus rebelles. Sa patience et sa dotceur, perdant cette longue route, né se démentirent point un instant, et cependant, maintenant tue j'Y pense, je devais être une insupportable compaerie de voyage. Il allaau-devant de mes moindres fantaisies, il prévitif mes moindres désirs sil veilla sur mon Sommeil, it fat gai; enfant) aithable; jouant avee moi comme sil ett eit mon âge: Ib placa méme, un beau jour, Jacqueline à côté de lui, et, comme il me parut qu'il lai faisait trop dé tendresses, ce fut moi qui la renvoyai dans l’äutré voiture. Je trois que j'en devenais jalouse,

Tout alla dont pour le mieux, et, dès le troisième du le quatritmie jour de route, jé ne regrettais plus rien du tout,

Nous traversämes les Alpes att mont Genis, Pambitionnais bien sincèrement le moment où je serais au fond de cette vallée que je voytis s'ouvrir à deux on trois mille pieds au-dessous de mot.

J'y afrivai comme on arrive, hélas! aux choses les plus éloiwhées, et bientôt s'ouvrit cette splendide contrée où rêgre Turin, J'étais ravie, ayant toujours aimé les beaux piysages,

Mais, aU contruire de mot, je trouvai mon mari tout triste et tout dolent. Il ne répondait plus à mes plaisanteries, il me reprentit méme de ma gaieté; ilfit plus:

il rudoya la princesse de Baviére, et, comme je lui demandais la raison de tout cela, il me répondit qu’il n'y en avait aucune autre qu'un changement d’humeur. Une de mes femmes nommée Marion, qui était celle qué j'aimais le mieux après Babette, et que je consultai à un relais de poste, me dit qu’elle allait étudier cela, et qu’à la prochaine halte elle me donnerait son ayis sur ce changement.

Jattendais avec impatience.

L'abbé de la Scaglia, lui, paraissait plus gai, plus ironique, à mesure que croissaient la tristesse et la préoccupation de mon mari.

A la dernière couchée, Marion accourut tout effrayée dans ma chambre.

, — Oh! ma bonne Marion, lui demandai-je, qu'y a-t-il done, et d’où vient que tu es si effarouchée?

— Madame, madame, me répondit la pauvre fille, il y a bien du nouveau, allez, et vous n’aviez pas tort d’être inquiète.

— Bah!et qu’est-il donc arrivé?

—M. le comte vient de donner l’ordre d’enfermer Jacqueline dans un coffre cloué.

—. Mais un coffre cloué, c’est un cercueil!

— Mon Dieu, oui! sans compter le reste.

— Le reste! qu’est-ce que le reste? Dis-le-moi, je le veux.

— Eh bien, il parait que madame la comtesse douairière est perpétuellement de mauvaise humeur, qu’elle gronde du ratin au soir, que M. le comte en a une frayeur épouvantable, et que M. l’abbéde la Scaglia se met toujours du parti de madame sa sœur.

— Es-tu sûre de cela, Marion?

— Aussi sûre que de ma mort à venir, madame la comtesse; le valet de chambre de M. l’abbé s’est déboutonné à l’instant même sur toutes ces choses, ce qui ne lui était pas arrivé depuis son départ de Paris.

— Miséricorde! que deviendrons-nous alors? Voilà donc pourquoi M. le comte est, depuis hier, si différent! il approche de sa mère : il en sent déjà l'influence.

A partir de ce moment, j’eus beaucoup de peine à cacher que j'étais instruite. Je pris des façons de petite fille en pénitence. Je ne daignai pas me plaindre de l'enlèvement de Jacqueline dont j’enrageais, et je me résignai à être maussade pour me former.

Oh! que tout cela est aujourd’hui loin de moi! que d'événements depuis lors, que de souffrances, que de larmes, que de craintes, que de sacrifices, que de fautes aussi! Je ne puis m'empêcher de m'arrêter complaisamment sur ces derniers moments d'enfance, sur cette limite posée entre deux époques.

Le soir même, j'arrivai à Turin. Je fus reçue en haut du degré de son palais par ma belle-mère, madame la comtesse douairière de Verrue.

J'aime peu les portraits, ils sont rarement fidèles : les gens agissent et se révèlent. Vous verrez madame de Verrue à l'œuvre et vous la jugerez.

Quant à sa figure, elle était une belle et imposante personne âgée de cinquante ans; elle s'était mariée tard et avait conservé le roide et l'aigre des vieilles filles. Elle avait un port de tête royal ; des yeux fauves qui commandaient; un geste lent mais impérieux; tout ce qu'i faut pour régir et dominer les autres, — les enfants surtout

Elle m'embrassa froidement et en vraie belle-mère. Mon mari lui prit la main; il en approcha ses lèvres

plutôt qu'il ne la baisa, et il me parut qu’il tremblait.

Je me demandai si c’était pour lui ou pour moi.

Plus tard, je vis bien que c'était pour tous deux,

L'abbé recut un signe d'amitié auquel il répondit par un salut hautain. [ls ne s’aimaient pus, je le comprenais dès cet instant.

Mais ils se ménageaient, je le compris ensuite.

Cette femme et cet homme échangèrent un regard dont je me suis rendu compte plus tard. L'abbé semblait dire : « Voici une rivale que j’améne, plus que jamais vous avez besoin de moi. » Madame de Verrue acceptait l’appui avec un dépitamer, mais elle l’acceptait.

— Soyez la bienvenue, madame, me dit ma bellemère, quoique vous vous soyez fait attendre.

— Madame, les chemins étaient mauvais, et ne secondaient pas notre impatience, avança mon mari pour nous exCuser.

— C'est égal, vous avez été quatre jours de trop en route; on pouvait venir plus tôt : madame Royale me le disait encore hier au soir.

— Quand on joue par les sentiers, dit l’abbé, on peut s’oublier quelquefois.

— Qui done a joué? demanda madame de Verrue d’un air enflammé.

— C’est moi, madame, dit vivement le comte.

— Ce sont eux, ajouta le bon abbé.

— Oh! oh! quel empressement à venir rejoindre sa mère! Je m’en souviendrai.

Le comte de Verrue baissa la tête et n’eut garde de répliquer. J'étais encore plus étonnée et plus interdite que lui, la chose m’étant plus nouvelle : mon père et ma mère, si rigides et si réguliers, n’eussent jamais parlé ainsi à aucun de nous,

Cette maison, grande, immense, sombre, avec son dallage et ses degrés de marbre, me glaçait le cœur; comme il faisait nuit, on portait devant nous des torches fumantes qui nous éclairaient de près, mais qui laissaient dans l'ombre les immenses galeries et les rendaient véritablement effrayantes. Madame de Verrue marchait près de moi et m’examinait comme une marchandise achetée ou un cheval de parade que l’on doit monter Je lendemain. Elle entra la première dans une salle immense où se trouvaient réunies vingt ou trente personnes, toutes parentes à un degré plus ou moins éloigné de la maison de Verrue et auxquelles il fallait faire la révérence.

Je trouvai les costumes étranges et les airs sérieux : on eût dit des portraits de famille, ayant reçu de l’intendant du château la permission de descendre mo mentanément de leurs cadres. C’étaient presque tous, au reste, des gens de la plus haute qualité et tenant les premières charges de la cour. Ma belle-mère était elleméme dame @honneur de madame de Savoie, encore régente, ou du moins en ayant gardé Pautorité; ce qui donnait & madame de Verrue un grand crédit dontelle usait largement, moins pour servir ses amis que pour nuire à ceux qui ne lui plaisaient pas.

Je neremarquai point complétement, ce jour-là, les gens auxquels on me présentait; mes regards s’embrouillaient, tant ma belle-mère me faisait peur avec ses grands yeux.

En me conduisant devant chaque personne, on me la nommait et l’on me disait :

— Saluez, comtesse! c’est monsieur votre oncle... Saluez, comtesse! c'est madame votre cousine...

Oh! que j'en avais, mon Dieu! de ces oncles et de

ces cousines à révérences ! Cela dura plus d’une heure et demie. Je mourais de faim et je me sentais une irrésistible envie de pleurer.

Mon mari nous suivait comme un enfant attaché à nos jupes. IL me sembla bien petit, et je ne sais par quelle folie de petite fille ou de femme imbécile je m'y attachai fortement à cause de cela, et plus que je n’eusse fait, peut-être, s’il avait commandé dans toute cette assemblée au lieu Wobéir.

Cependant, je tournais un œil d'envie vers un buffet chargé de glaces et de fruits dont tous les autres s’approchaient, excepté moi, en l’honneur de qui il était dressé. C'était un vrai supplice de Tantale.

J'eus alors un moment de révolte, et jene comprends pas encore comment je m'y décidai; je laissai mon septième cousin issu de germain, planté comme un piquet, au milieu de la salle, et je m'en allai droit au bout de cette grande pièce où se trouvait un gentilhomme fort propre et fort bien posé debout en face des plateaux et des verres, et je lui demandai de me servir. Il s’empressa de me présenter une orange et je ne sais plus quoi dans la plus belle argenterie que l’on put voir. Ma belle-mère me regardait stupéfaite; je suis sûre que, d’après ce trait, elle me crut capable de tout. Get acte la mit en garde contre moi, et fit qu’elle se prépara à un gouvernement rigoureux comme étant la seule manière de me conduire.

J'ai peut-être dû à cette rage que m'avait faite l’estomac besogneux le malheur de toute ma vie!

Lorsque eus dévoré mon orange et ce je ne sais plus quoi qui l’accompagnait, je retournai vers madame de Verrue, qui m’attendait avec une bouche sans lèvres à force de les mordre.

— Je ne sais, madame, me dit-elle, si, à la cour de France, on a Vhabitude de ne point rendre les saluts que l’on recoit de ses parents; mais, à la cour de Turin, nous tenons à ces choses-là, je vous en avertis.

L'abbé de la Scaglia fit une mine et un geste qui signifiaent : « Que vous avais-je dit? »

Je ne sais ce qui serait arrivé si les officiers n’avaient annoncé le souper, ce qui me fit pousser un grand soupir de joie. Je trouvais la grandeur lourde à supporter, et j'envoyais un regard fort tendre en arrière, vers ma petite chambre, mes sœurs, nos bons réves et notre liberté!

Le repas fut interminable : il était servi avec une magnificence encore plus princière que dans nos grandes maisons; la noblesse de Savoie n'était pas épuisée comme la nôtre par les guerres de la Ligue, par les échafauds de M. de Richelieu et par les combats de la Fronde; et beaucoup d'entre ces familles pouvaient puiser à même des trésors amassés pendant des générations.

Enfin, nous nous levâmes et l’on songea à rentrer chez soi. Je fus conduite en cérémonie à l’appartement d'honneur: ma belle-mère me le cédait, et elle eut soin de me faire savoir que je devais lui rendre cet honneur en obéissance.

Voici les propres paroles de ma belle-mère :

— je ne suis rien dans cette maison à dater de ce jour, me dit-elle, et c'est vous qui y commanderez.

Puis, comme je fis un mouvement :

— Je ne vous refuserai pas mes conseils, ajoutatelle; et, quand je vous les donnerai, je yous demande de vouloir bien les suivre, Je connais ce pays et je le counais bien; vous l'ignorez, vous êtes jeune et je suis

vieille : il y a donc de grandes raisons pour que vous m écoutiez.

J'étais interdite; je ne savais que répondre. Mon mari vint à MON secours.

— Madame de Verrue sera trop heureuse de yous obéir comme moi, ma mère, et vous trouverez en nous deux la méme soumission, la méme déférence.

J'étais surprise, tant ce que je voyais me confondait : cette magnificence, cette richesse, à côt5 d'un esclavage sans appel, me paraissait une singulière condition malgré ma jeunesse. Je comprenais que ce n’était pas pour M. de Verrue la véritable attitude. Je le sentais géné devant moi, il devait l'être encore bien plus devant les autres. J’avais hâte d’être seule avec lui pour m'expliquer. Il suivit sa mère; mais je comptais le voir revenir. J’attendis quelque temps debout et levée; puis, minuit ayant sonné, mes femmes me déshabillèrent. Je gardai Marion près de moi, elle me mit au lit et nous causimes jusqu’à près de deux heures du matin. La pauvre fille tombait de lassitude. Je la renvoyai. Je luttai encore quelques instants contre le sommeil. Enfin mes yeux se fermèrent malgré moi.

M. de Verrue ne vint pas.

A mon réveil, je regardai tout autour de moi; j'étais seule, bien seule.

Je sonnai. Marion entra et donna du jour, La mae tinée était déjà assez avancée.

Marion regarda autour d'elle avec autant de curiosité, au moins, et plus d'inquiétude que je n’avais fait; puis elle s’approcha de mon lit surla pointe des pieds, comme si elle craignait que l'on n’entendit le bruit de ses pas, et, d’un air fort mystérieux, elle m’apprit que M. de Verrue occupait un appartement voisin du mien et presque semblable, et qu'avant notre arrivée, la douairière de Verrue avait fait murer les portes de communication depuis la première jusqu’à la dernière.

— Ah! madame, me dit la pauvre Marion d’un air tout effaré, vous allez être ici bien plus petite fille qu'à l’hôtel de Luynes!

— Comment devines-tu cela, Marion? lui demandai-je.

— Madame, je ne devine point, et ma pénétration n'est pas si grande : je le sais par les gens de la maison. Madame la comtesse douairière n’entend pas que rien lui résiste; elle veut commander en souveraine, et M. le comte est le premier de ses domestiques.

— Et moi donc! m'écriai-je, que serais-je alors?

Puis, les larmes aux yeux :

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! continuai-je, que je vais donc m'ennuyer ici! Si je pouvais seulement demeurer enfermée dans ma chambre! Mais non, il me faut être prête pour le déjeuner, m'habiller ensuite en grand habit pour aller à la cour saluer madame Royale et le duc de Savoie.

— Que voulez-vous, madame! on n’est pas mariée pour s'amuser,

— Oh! non, va, je l'en réponds, ma pauvre Marion! Maintenant tu sais quelle jupe, quel bas de robe, quelles pierreries il me faut; prépare-moi tout cela, et rapporte-moi Jacqueline, cela me consolera un peu. Je lui parlerai de la France, Oh! mon Dieu, que n'y suis-

je encore, dans ma pauvre ! France Babette est-elle levée?

— Je crois que oui, mademoiselle.

— Qu'elle vienne aussi, alors.

Marion sortit pour m’obéir.

Ma pauvre Babette m’évitait depuis le commencement du voyage; jignorais la raison de cette apparente in différence. Je Pai sue depuis : cette excellente femme se gardait pour les mauyais jours. Elle craignait de se mettre en influence étrangère entre mon mari et moi; elle prévoyait de longues douleurs pour la jeune fille éloignée de tous les siens, livrée à des inconnus. Mais, avant de donner ses conseils, elle voulait savoir les diriger. Aussi, ce matin-la, ne parut-elle encore que pour s'informer de ma santé et pour inspecter ma parure; en vain je Jui adressai mille questions. Elle se renferma dans des réponses courtes et banales lorsque sa sollicitude fut satisfaite.

— Mais M. de Verrue, mais M. de Verrue, répétais-je impatientée, ne l’apercevrais-je donc point? Va me le chercher, Babette; va lui dire que je Vattends.

Trois fois j’envoyaiinutilement; enfin, à la quatrième ambassade, Babette revint me dire que le comte était chez sa mère et me viendrait visiter en la quittant.

— Toujours sa mère, Babette! pourtant il n’est pas le mari de sa mère.

— M. le comte a sans doute des affaires importantes à traiter avecelle, me dit Babette ; il faut un peu songera cela, madame, et ne pas vous tourmenter afin de ne pas le tourmenter lui-même.

— Hélas! javais peu de cette vertu si nécessaire aux femmes, dans ma condition surtout. J’étais vive, emportée, jalouse, mais jalouse à faire honte aux tigres.

En ce temps-là, j'aimais déjà M. de Verrue d’un sentiment assez fort pour annoncer ce qu'il deviendrait plus tard et pour développer chez moi le penchant à la jalousie, auquel j’ai dû peut-être toutes mes erreurs. Je séchais d’impatience et de colère en face de cette usurpation de mon bonheur, et j'allais peut-être faire une autre équipée dans le genre de la yeille, aller chercher moi-même M. de Verrue jusque chez sa mère, lorsque enfin il parut.

Il me baisa froidement au front; je fis signe a Babette el à Mari d nous laisser seuls. Il se promenait par la chambre et semblait très-embarrassé. Je le regardais aller et venir en lui adressant tout à la fois vingt questions. Mais lui marchait toujours sans me répondre.

— Mais, monsieur, expliquez-vous donc, continuaije, tout en chiffonnant Jacqueline, qui n'en pouvait mais, et sur qui je passais le trop plein de ma colère. Pourquoi ne vous ai-je pas yu depuis hier? Pourquoi madame votre mèré, qui m'a déclarée maîtresse au logis, a-t-elle retenu sur yous Vautorité de nous séparer? Que lui ai-je done fait? Dites!

— Chère comtesse, me répondit mon mari, il faudra rentrer la princesse de-Bayière,

— Pourquoi cela? Je n'ai qu'une amie et yous voulez m'en séparer!

— Qu'elle habite un de vos cabinets les plus reculés où vous ¢* moi pénétrions seuls, je le veux bien, j'y consens volontiers ; mais gardez qu'elle ne soit vue, méme de vos femmes italiennes.

— Pourquoi?

M. de Verrue se mit à rire.

— Qui, pourquoi! Je vous demande pourquoi.

— Mon Dieu, pourquol, je vuis vous le dire, chère

comtesse : parce qu’en Piémont les femmes mariées ne jouent point à la poupée.

— Cela suffit, monsieur. Il ne s’agit point ici de Jacqueline; il s’agit de vous; il s’agit de votre changement à mon égard. Me croyez-vous assez petite fille pour ne pas le remarquer, pour n’en pas deviner la cause? Madame votre mère ne m'aime pas; madame votre mère veut vous empêcher d'être avec moi; madame votre mère veut être la dame de ce palais, et que je sois, moi, la très-obéissante servante de sa grandeur. Eh bien, cela ne sera pas, entendez-vous, monsieur le comte; sa grandeur, qu'elle la garde, je n’y tiens pas, j'aimerais mieux plus de-liberté. Mais vous, vous! vous êtes mon mari, je suis votre femme; c’est moi que vous devez aimer et non pas votre mère, et, à moins que vous n'ayez pris votre parti de me rendre malheureuse, yous allez être ayec moi comme vous étiez à Paris, comme yous étiez au commencement et non-a la fin du voyage. Le voulez-vous?

Je n’ai jamais vu d'homme plus embarrassé que ne le fut le pauvre comte à cette échappée conjugale. Il allait peut-être, cependant, s'expliquer avec moi, lorsque madame de Verrue entra, précédée de son écuyer ouvrant les portes devant elle et suivie de deux demoiselles.

Elle était en grand habit et partait pour la cour.

Je ne songeai pas même à m’excuser de ne l'avoir point vue encore, de ne lui ayoir point rendu mes devoirs du matin; elle m'était en ce moment parfaitement odieuse, et je lui aurais plutôt jeté à la tête des injures que des compliments.

— J'espère, ma fille, dit-elle en entrant, que yous serez bientôt prête, et que vous ne ferez point attendre Son Allesse royale. Je me rends au palais; mais je vous préviens que, dans deux heures, il faut m'y avoir rejointe. L

Ce mot ma fille fut lancé comme une pointe, et le il faut acheva la signification.

Si j'avais eu seulement trois ou quatre ans de plus, j'aurais mieux compris; j'aurais répondu au lieu de me taire, et j'aurais sauvé peut-être mon ayenir.

Mais que vouliez-vous que je répondisse, à treize ans et demi?

Dans le moment de silence qui suivit la recommandation, les regards de ma belle-mère tombèrent sur ma pauvre Jacqueline, et je vis frissonner mon mari, qui suivait avec anxiété les yeux de la comtesse. La douairière marcha vivement vers le canapé où était coychée Pinnocente princesse, et, la soulevant dun air (le mépris, elle me demanda si je comptais bientôt avoir une fille.

— La précaution est bonne, continua-t-elle, et prouve que yous réfléchissez : apporter de Paris des jouets pour yos enfants lorsque vous vous mariez à peine. Allons! allons! je vois que vous ferez une excellente mûre : tant mieux pour mes petils-fils, En attendant, ajouta-t-clle en se retournant: vers un page, emportes cela dans quelque chambre écartée, et qu'on enferme ce joujou jusqu'à ce qu'il e& woit besoin.

Le ton de madame de Verrue n’admettait pas de réplique, On prit, on emporta la princesse de Bavière, et je ne Vai jamais revue.

Dieu sait ce qui est arrivé à la pauvre Jacqueline,

Si j'insiste comme je le fais sur cette civconstance, en apparence si futile, c'est qu'elle eut sur le reste de

ma vic une influence grave; c’est qu'à tout prendre ce coup de volonté de ma belle- mère fut le premier alon dé Ja | haine qu, à partir de ce jour- “là, s'établit entre nous. En m'énlev ant ce dernier gage de l'affection de mes SŒurs, ce souvenir de mon “enfance: en me fai-

sant entrer dans ma vie de femme par la porte des larmes, ma belle- -mere me blessa vivement : elle me montra sa résolution de ne me ménager jamais, de me courber à son joug, de me priver enfin, les uns aprés les autres, de tous mes bonheurs.

Je ne fus point, de mon côté, assez habile a dissimuicr cette haine, à cacher cette disposition réyoltée, et, de ce jour, le dernier mot de l’indulgence fut dit entre ma beile-mêre et moi.

Et voilà comment un grain de sable devient un écueil.

Nous allons maintenant laisser un peu ce qui con: cerne M. de Verrue, Jacqueline de Bayière epinoi, pour nous occuper de la cour de Savoie, de ce qui Sy passait alors; des différents personnages que l’on y voyait, et surtout du grand prince qui illustrait son règne a peine commencé.

Victor-Amédée II, que nous appelions en France M. de Savoie, était encore sous la tutelle de madame Royale, sa mére, dont nous ‘allons parler d ‘abord ; car madame Roy ale était la principale figure de cette cour. Elle avait pris ce titre de madame Royale, je ne sais trop pourquol, puisqu’elle n était point fille du roi, mais bien de ce charmant duc de Nemours que toutes les femmes adoraient au temps de la premiére régence; — ce bon temps où Von s'oceupait du matin au soir a se battre et à se faire l'amour, où l’on changeait de parti en changeant dW’amant ou de maîtresse, et où on soupirait ensemble, sans compter le reste, sauf à s’envoyer le lendemain une arquebusaüe, en lecommandant de ne pas tirer au visage; car on tenait bien plus à ses yeux qu'à sa vie, et un homme défiguré navait plus rien a espérer de la fortune, témoin M. de la Rochefoucauld. Il en devint misanthrope et écrivit ces belles maximes que n'eût jamais écrites le prince de Marsillac.

M. de Némours se battit avec son beau-frère M. de Beaufort, qui le tua bel et bien d’un pistolet chargé de trois balles sans s'inquiéter de la parenté, M. de Nemours laissa deux filles, dont l’uné épousa M. de Savoie, fils de madame Christine de France, et l'autre don Alphonse VI, roi de Portugal. Cette dernière était une personne entendue, Il se trouva que son mari n'était capable d'être, à son gré, ni mari ni roi. Elle fit casser le mariage, reléguer Alphonse dans un couvent, et épousa le propre frère de ce déposé, l'héritier du trône, Elle y gagna de garder la même couronne et d’avoir un autre mari,

Les deux Sœurs s'aimaient fort: elles avaient dès longtemps formé le projet d'unir leurs enfants et leurs États lu plus étroitémént possible. Madame Royale, régente, la reine de Portugal, toute-puissante chet elle, résolurent donc de marier Victor-Amédée à Pinfante de Portugal, supposée héritière, A peine le jeune due avait-i quinze ans, Le conseil de régence y fit d'abord Guelques difficultés; ce conseil,composéd ‘aprés

le testament ae feu duc, renfermait des hommes intègres, savants et capables, parmi d des médiocrités.

Le plus opposant à cette mécanique a le principal acteur, le jeune duc lui-même. L'idée d'aller régner en Portugal ne lui souriait pas; fallajt quitter ses sujets, son pays et surtout s spn premier amour, Ce= lui qui devait plus tard reparaitre encore d'une façon si étrange : la marquise de Saint-Sébastien, alors jeune et belle, alors dans tout l'éclat de cet esprit terrible d’intrigues et d’ambition qui Jui fit jouer un si grand rôle. Madame de Saint- Sébastien était d’une adresse et d’une finesse sans pareilles. Elle était fille du comte de Cumiana, grand maitre de la maison du duc et chevalier de VAnnonciade: elle comptait parmi les filles d'honneur de la régente. Brune et leste, elle semblait beaucoup plus jeune qu *elle ne l'était réellement, et lon nett jamais deviné les vues profondes qui se cachajent dans cette jolie tête.

Mademoiselle de Gumiana fut placée par son père près de madame Royale comme fille d'honneur. Le prince était bien jeune encore; elle, aussi. Le duc commença de la remarquer et s’occupa @elle de façon à alarmer sa famille et la régente.

Les filles d'honneur avaient, dans le palais, des chambres indépendantes les unes des autres ; on prétend qn" elles ey On et mademoiselle de Cumjana ne fut pas plus sévère que ses compagnes ; mais elle eut peul-étre une excuse de plus qu’elles. Celui qu ’elle aimait, qu'elle aima toute sa vie, — mon témoignage n’est pas suspect, — était non- -seulement le maître de tous, non- seulement un des plus grands princes de if Europe, mais encore un homme remarquable en toute chose.

La pauyre Cumiana, xoyant que tout le monde fléchissait devant le prince, céda comme ies autres; elle eut la faiblesse de montrer le chemin de sa chambre au jeune duc; il se garda bien de l oublier, et, dès la seconde visite, l'imprudente n'avait plus rien à lui refuser.

Victor-Amédée était dans toute la primeur oF passions, et commençait à peine à les connaitre, Sa mpaitresse l'aimait uniquement, et, bien que très- épris. ils eurent tous les deux assez de finesse pour cacher leurs intelligences jusqu'au jour où les suites en devinrent danger euses et visibles. Ge fut alors une grande frayeur. Cumiana connaissait son père; chez lui, l'ambition ne pouvait éteindre l’honnèteté, et le séducteur de sa fille, füt-il princ e ou goujat, ne pouvait attendre ni indulgence ni pardon.

Dans cette extrémité, comme la pauyre fille avait un grand caractère, elle résolut de recourir à un grand remêde. Elle fit d'abord venir le médecin Petechia pour étre certaine de son malheur, et, quand elle ne conserva plus de doute, elle se décida, sans rien dire de sa décision à son amant, qui s’y fût opposé peut-être.

Victor-Amédée était en ce moment tout à son amour pour la jeune Cumiana, et il était loin de soupgonner le dessein de la demoiselle d'honneur, C'est cet amour qui le faisait résister aux projets d'union de sa mûre,

Ce motif, il ne Payouait point; il en donnait mille autres excepté celui-là; i] prenait madame Royale par latendressé même, par celle qu'il lui portait, Elle ex était fort attendrie, sans cependant se gentir ébranlée ; la couronné chafoyait à ses regards, ot iss rayons aveuglaient méme son cœur.

Avant de raconter l'aventure par laquelle mademoi

selle de Cumiana tâcha desortir de la difficile position dans laquelle l'avait mise son amour, disons quelques mots de cette fameuse comédie politique que Victor- Amédée joua et fit jouer à sa mère a propos de ce mariage projeté avec l’infante de Portugat.

Victor-Amédée annoncait déja le caractére de ténacite qu'il montra depuis, qui domina lui-même et les autres. I commença par gagner du temps; puis il chercha des prétextes, il ne refusa pas directement, il iouvoya. Madame Royale fut patiente d’abord, puis elle parla haut; elle dit qu’elle était régente et mère; le jeune prince, ce jour-là, joua franchement avec elle, et démasqua ses batteries.

— Vous êtes ma mère, et j'en suis heureux, madame, lui dit-il d’un ton où, pour la première fois, le respect le cédait à la volonté; mais vous n’étes régente que parce qu'il ne me plait pas de régner encore. Depuis l’âge de quatorze ans, je suis majeur; c’est donc vous annoncer que votre dernier argument n’a plus de force aujourd'hui.

La duchesse le regarda effrayée.

— Quoi donc! lui dit-elle, qu'est-ce cela?

— C'est, madame, que je ne veux pas épouser l’infante, puisque vous me le demandez; c’est que je ne veux point quitter ces peuples qui m’aiment et que jaime; c’est que les États héréditaires de la maison de Savoie doivent être gouvernés par l’ainé de la maison de Savoie, et que je ne faillirai point à ma maison.

— Cependant, mon fils, cette alliance est belle, elle est inespérée, elle comble mes vœux les plus chers; je ne comprends point votre résistance; pour la première fois, vous me parlez ainsi. La rébellion ne vousest pas naturelle, elle ne vient pas de vous.

— Ce que vous appelez ma rébellion, madame, et ce que j'appelle mon droit, ne m’a été inspiré par personne : elle vient de moi et de nul autre. Je suis ce même enfant qui, à deux ans, prit lui-même le collier de l’Annonciade, au lieu d’attendre qu’il lui fût donné ; seulement, je suis devenu jeune homme, c’est assez vous dire.

— Mais, monsieur, la France! Louis XIV!...

— Madame, vous êtes Française et vous avez plus de respect pour Louis XIV qu’il n’appartiendrait à la duchesse de Savoie. Mais je suis Italien; je suis prince souverain, indépendant; je n’ai relevé jusqu'ici que de Dieu et de vous. J'espère, à l’avenir, ne relever que de Dieu et de mon épée.

Madame de Savoie était trop fine pour insister ; elle réfléchit; elle sentit à merveillequ’elle ne conduirait point son fils comme elle l'avait supposé, qu’il lui résisterait d'abord sourdement et entre eux deux, pour lever plus tard l’étendard de la révolte et se diriger à sa fantaisie.

Malgré son désir extréme de réaliser son projet chéri, elle se demanda si la confiance et la tendresse de son fils ne valaient pas un grand sacrifice, et si mieux n'était pas de régner en Savoie quelques années encore tranquillement, que d’aventurer ce pouvoir et de rester ensuite dépossédée de tout,

Cette résolution une fois prise, restait l’embarras des proraesses faites, restait surtout la France dont la volonté s'était prononcée; il fallait, à force d'adresse, pallier ces difficultés diverses et ne point payer les morceaux brisés. Madame Royale était de ces personnes qui se décident vite et qui savent choisir leurs moyens. Elle en imagina un qui lui fit honneur parmi les politi-

ques, que l’on connaît peu et que l’histoire n’enregistrera probablement pas.

Je tiens tous ces faits de Victor-Amédée lui-même.

Elle fit prier, le lendemain, monsieur son fils de passer chez elle. En sortant de la messe, elle voulait Ventretenir de choses importantes. Il vint avec cette même cuirasse qu'il avait mise la veille dans ses décisions. En Je voyant ainsi résolu, elle ne put se défendre d’un étonnement nouveau.

Ce chétif enfant devenait homme, cet enfant qu’elle avait failli voir mourir entre ses bras, victime de sa tendresse aveugle et des remèdes extravagants qu'il avait pris. Depuis sa naissance jusqu’à l’âge de neuf ans, la duchesse consulta les médecins les plus célèbres de l’Europe; elle fit, les uns après les autres, tous les remèdes qu'ils ordonnaient : le jeune prince s’éteignait.

Un jour, don Gabriel, son oncle, le bâtard de sonaieul, qui l’aimait fort, vint trouver madame Royale, et lui proposa un homme inconnu, qui Vavait guéri d’une maladie d'estomac grave, avec des soins et un régime tout particuliers.

— C’est un parfait, un excellentissime docteur, qui n’a point de réputation parmi les savants, mais qui en a une grande à Turin parmi le peuple, je vous en réponds. Madame, vous savez combien j’aime monsieur mon neveu, combien je suis occupé de sa santé si précieuse, et vous me croirez quand je vous dirai de me croire, essayez mon Petechia.

Madame de Savoie, enchantée de découvrir encore un médecin qu’elle n’eût pas consulté, et confiante comme M. Argan aux oracles de la Faculté illustrissime, madame de Savoie, donc, demanda le Petechia à grands cris. Don Gabriel le tenait tout prés et le présenta le soir même. Il examina, regarda, retourna le petit malade et, pour toutes drogues, pour tout séné et élixir, il lui fit manger, au lieu de bouillie, ces excellents petits pains en bâtons appelés à Turin grissini. En deux mois de temps, les remèdes écartés, les grissini en faveur, le poupon royal redevint fort et vigoureux et promit cent ans de vie. Par reconnaissance, le duc Amédée avait conservé pour ces pains un goût tout particulier, il n’en mangeait guère d’autres.

Madame la régente se voyait donc appelée pour la première fois, après la conversation que j’ai rapportée, à compter avec son fils.

Elle le recut avec un cérémonial inaccoutumé, dont il feignit de ne pas s’apercevoir, afin de ne le point refuser et de ne pas faire de remerciments.

— J'ai beaucoup réfléchi depuis hier, mon fifs.

— J'en suis heureux madame; vous êtes trop sage pour que vos réflexions ne soient pas salutaires.

— Vous êtes fort décidé, monsieur, et fort volontaire, à ce qu'il parait.

— Madame, je m’essaye à ce que je dois être un jour, à commander aux autres; pour cela, je commande à moimème ; n'est-ce pas le meilleur moyen?

— Vous commandez à vous-même? Gependant, en cette circonstance, vous me résistez; vous refusez une couronne, parce qu'une fille ambitieuse et coquette s'amuse à faire naître vos jeunes désirs alin de vous gouverner et de vous conduire. Ne croyez pas me tromper; je suis votre mère, je suis la maitresse à Turin, je sais tout : on ne me cache rien.

Le prince rougit en se voyant découvert, mais il ne se déconcerta point.

— Eh bien, madame, demanda-t-il, qu’avez-vous donc à me dire?

C'était lui montrer qu’elle n’avait point parlé jusque-là ou, du moins, que ses paroles étaient oiseuses. Elle le comprit; mais, dans cette entreyue, chacun jouait au plus fin.

— Je voulais en effet vous parler, monsieur; j'avais à cœur de vous satisfaire, et, puisque, absolument, ce mariage avec votre cousine vous déplait, vous ne le ferez point.

Le duc s’inclina.

— Je n'avais pas besoin du consentement de Votre Altesse pour en être sûr, dit-il.

C'était encore une manière de repousser sa mère que celle-ci dut avaler avec le reste. Il ne lui laissait même pas la permission de lui accorder une grace, il la prenait lui-même.

— Je ne sais si vous étiez aussi sûr que vous le croyez, monsieur; en tout cas, les moyens d'exécution m’appartiennent, je pense, et vous me ferez l’honneur d’en convenir.

Le prince s’inclina encore, mais en silence cette fois.

— Vous plait-il de le reconnaitre? ajouta madame Royale en voyant qu'on ne lui répondait point.

— À vos ordres, madame.

— ll nous faut être contraints, puisque notre parole est engagée, n'est-ce pas?

— Votre parole, oui, madame.

— Soit! mais ma parole, c’est la vôtre jusqu’à présent; c’est celle du duc de Savoie, ne l’oubliez pas. Il nous faut donc être contraints, et, pour l'être honnétement, mes sujets seuls peuvent en prendre la charge.

— Je le pense comme vous.

—Soyons donc contraints. Le roi de France ne nous pardonnerait pas; il est bien proche voisin, il est fort, il est redoutable!

— Je n'aime pas le roi de France, ma mère; il a Vine solence du succès, parce qu'on ne sait pas le combattre; laissez-moi, bientôt j'y essayerai.

— Ah! prenez garde!

— Je nai pas encore régné par moi-même, madame; attendez de me voir à l'œuvre pour vous épouvanter,

Repoussée de toute part, la régente se renferma dans le projet qu’elle avait conçu ; elle le présenta à son fils sous toutes les faces, avec ana ¢larté, une mesure dont il ne put s'empêcher de la louer ensuite. Il l'approuva et raisonna longuement avec elle à cet égard. Les rôles furent distribués : excepté elle et lui, lesacteurs étaient de bonne foi et agirent en conscience, convaincus qu'ils étaient entièrement libres et qu'ils obéissaient à leurs propres sentiments.

M. de Savoie fit en cette occasion son apprentissage politique, dirigé par son habile maîtresse et son habile mère; il était là à bonne école. Ces événements se passèrent un an seulement avant mon arrivée, et j'en ai eu les détails les plus précis par les dupes et par les dupeurs,

Vers la fa de 1680, les états de Portugal envoyérent solennelement leur adhésion au mariage, Quand cette nouvelle se répandit dans Turin c'était quelques jours

avant la conversation que j'ai rapportée, quand, dis-je, cette nouvelle se répandit dans Turin, l'alarme fut en tout le pays. On voyait la facon dont les vieux rois espagnols gouvernaient Naples et Milan, et l’on comprenait ce que devait attendre le Piémont d’un viceroi portugais.

Ces rumeurs avaient d’abord été comprimées avec soin par la régente. Mais, à partir de ce moment, au contraire, des agents adroits répandirent partout, et sous main, que l’on ne pouvait point laisser partir le prince; qu’il fallait protester avec force contre son éloignement; qu’enfin Victor-Amédée, le fils de leurs ducs, appartenait à son peuple; qu'on n'avait pas le droit de le lui enlever, et que Piémontais et Savoyards devaient se révolter tous plutôt que de souffrir l'exil de leur prince.

Le marquis de Piangia et le marquis de Parola se firent les chefs de cette résistance : c’étaient deux seigneurs de nom et fort influents. Madame Royale et le jeune duc ne pouvaient demander mieux, et justement ce furent ceux-là qui y vinrent d’eux-mémes.

lls intriguèrent tant et si bien, que les états de Piémont et ceux de Savoie s’assemblérent pour réclamer, et vinrent en corps au palais présenter leur supplique à la régente, qui n’en tint compte, et répondit que le mariage était arrangé, que toute l’Europe le savait et l’approuvait, et qu'elle n’entendait aucune observation.

— Oui, madame, s’écria le marquis de Pangia, toute l'Europe s'est prononcée, mais non le Piémont et la Savoie, que cela regarde seuls. Ainsi donc, madame, si yous ne voulez pas qu'il arrive quelque grand malheur, ayez pitié de nous, et ne persistez-pas dans une si cruelle résolution.

Madame Royale répondit, au contraire, que cette résolution était prise et qu’elle y persisterait; les dé putés des états sortirent désespérés et presque furieux pour se réunir chez Parola, où cent avis contradictoires furent ouverts.

— C'est la régente, c’est elle seule qui ordonne ce mariage, criait-on de tous les côtés; mais notre duc ne veut pas nous quitter, lui.

— Oui, disait un autre, avez-vous vu? il avait ies larmes aux yeux pendant que madame Royale nous traitait ainsi.

— Il faut le voir seul, crièrent deux ou trois voix.

— Oui, seul, et qu'il nous entende, répéta la majorité, et qu'il s'explique sur son véritable désir; après tout, ilest le maître, et, s’il nous ordonne de le retenir nous le retiendrons, même malgré madame Royale.

Et tous en chœur, comme des forcenés, se mirent à crier :

— Notre duc! notre duc!

Ces cris retentirent par toute la ville; le prince et la régente suivirent le mouvement, et, lorsqu'ils le sentirent mari à point, ils frappèrent le dernier coup. Madame Royale s'en alla passer huit jours chez ma belle-mère à Verrue, sous prétexte de lui faire honneur et aussi pour bien voir la forteresse qu'il faudrait défendre en cas de guerre probable, Quant à Victor-Amédée, il demeura à Turin, et, le soir méme, une députation des seigneurs, conduits par ce bon Piangia et par cet excellent Parola, nobles pantins dont madame Royale tenait les fils, se présenta au palais et demanda à voir le jeune prince, Celui-ci se fit beaucoup prier, bien qu'il les edt vus arriver caché

derrière un rideau et qu'il les attendit impatiemment.

lls forcèrent presque la porte, tant ils étaient ardents, et, se jetant à ses pieds en suppliants :

— Oh! monseigneur! monseigneur! s’écriérent-ils tous d’une seule voix, par grace, restez avec nous! au nom du ciel, ne nous abandonnez pas!

Au milieu ‘de toutes ces voix, on entendait celle du marquis de Piangia disant d’un accent lamentable :

— Monseigneur, madame la régente aime trop Votre Altesse; elle a pour elle des ambitions qui perdent la Savoie, vous-même, monseigneur. Dans ce pays étranger, yous vous repentirez sans doute d’avoir délaissé vos peuples, les fidèles serviteurs de votre maison. Monseigneur, songez à nous! monseigneur, songez à nous!

Le duc paraissait profondément touché; il s'essuyait les yeux comme s’il pleurait, il balbutiait comme s’il ne pouvait parler.

—Messieurs! mes amis! marquis de Piangia! disait-il; je comprends, je sais... Mais, mais... que faire?

— Vous étes le maitre, monseigneur, le maitre toutpuissant; votre volonté décide ici en dernier ressort. Dites que yous ne consentez point.

— Ce mariage est arrangé, messieurs, reprit le prince; tout est d’accord; les paroles sont échangées. Les vais- Seaux qui doivent m’emmener en Portugal sont déjà partis. Le duc de Cordoue va bientôt descendre à Nice pour m'attendre et me conduire à Lisbonne. Messieurs, je vous le demande, n’est-il pas trop tard?

— Refusez, monseigneur, répliqua le prince de la Cisterne: la Savoie et le Piémont se lèveront en masse pour yous retenir.

— Mais, ma mère, messieurs? s’écria le prince.

— Nous le savons, répondit avec force lé marquis de Simiane, c’est madame Royale qui vous force.

— Qui me force?... Messieurs, dit Victor-Amédée, le mot est violent.

— Pardon, monseigneur, pardon, reprit le comte de Provana de Bruin, ex-gouverneur du duc, excusez M. de Simiane; i] a été trop loin peut-être, mais sa pensée est la nôtre. Votre illustre mère a daigné me confier l’éducation de Votre Altesse : j’ai mis tout en œuvre pour développer des dispositions ni iturelles et pour faire de mon souverain un grand prince et un honnéte homme. Jai travaillé pour nous; j'ai préparé le bonheur et la gloire de mon pays. C’est donc à mon pays de profiter de sa fortune, et ceux qui tenteront d'y mettre obstacle doivent étre écartés, quels qu'ils soient.

— Monsieur mon gouverneur, dit le jeune duc, attention que vous me préchez la désobéissance.

— Je vous préche le devoir, monseigneur, je vous préche la loi que vous impose Dieu lui-méme. Un prince n’appartient point à sa mère, il appartient à son peuple. Vous n'êtes pas libre de déposer le fardeau: il vous faut le porter jusqu’à la fin. Vous répondez de vos sujets devant notre maitre à tous, devant Dieu! vous resterez!

— Vous resterez, vous resterez! répétèrent-ils.

Je ne puis, messieurs; en vérité, je ne puis.

— Il vous faut, cependant, nous le promettre.

Et tous se mirent à genoux, en tendant les bras vers leur prince et en criant :

- Restez! restez!

Il se fit encore prier quelques instants, le bon jeune prince ; puis il fit semblant de céder et se laissa enfin arracher la promesse qu'il mourait d'envie de prononcer, La joie se répandit du palais dans la rue, et

faites

de la rue hors de la ville, et, de là, par toute la Savoie et le Piémont.

La promesse arrachée, ce n’était pas tout.

Le duc eut l'air de songer tout à coup à sa mère et de trembler rien qu’à ce souvenir.

— Et la régente? se prit-il à dire. Messieurs, messieurs, quand ellereviendra, commentluiapprendre...?

— Madame la régente? reprit le gouverneur du duc.

— Oui, monsieur de Provana.

— Votre Altesse me permettra-t-elle de lui donner un conseil ?

— Je les accueille toujours, vous le savez, monsieur, répondit le prince en riant, quitte à ne pas les suivre.

— Eh bien, monsieur, madame la régeme a dès longtemps grand pouvoir sur votre esprit; elle est accoulumée à vous dominer, à vous conduire; quand vous la reverrez, son influence l’emportera, vous nous oublierez.

— Que faire alors? demanda le prince.

— Il faut ne pas la revoir.

— C’est impossible, monsieur : elle revient dans deux jours.

— Elle ne reviendra pas si vous daignez consentir à ma proposition.

— Dites.

— La forteresse de Verrue est une des mieux gardées de la Savoie. Quelques lignes de vous, monseigneur, et la régente est, non pas arrêtée, mais constituée prisonniére, soit dans la forteresse, soit même chez elle, où on la retient jusqu’à ce que le refus soit envoyé aux Portugais.

— Ah! messieurs, ma mère!

—Croyez, monseigneur, que nos respects entoureront madame Royale, qu’elle sera traitée comme dans son palais, et qu’excepté la liberté, rien ne lui manquera.

— Excepté la liberté!

— L'attachement que porte madame Royale à Votre Altesse est trop connu pour qu’on puisse douter qu’elle vous pardonne.

— Non, messieurs, non; je ne puis consentir, reprit le duc.

Ces dernières paroles étaient prononcées faiblement; les gentilshommes comprirent qu'il n'était besoin que d’insister ; si le prince se défendait, c'était pour avoir les honneurs de la résistance. Enfin le prince de la Cisterne, son ami particulier, eut l’idée d'écrire l’ordre, à la eomtesse de Verrue et au comte son fils, de retenir madame la duchesse douairière de Savoie jusqu’à nouvelle injonction dans leur forteresse; de ne la laisser sortir sous aucun prétexte, et de n’obéir en toute chose qu'à la signature de Victor-Amédée déposée sur un parchemin, revêtu du sceau de l’État.

L'ordre écrit, il n'y avait plus qu’à signer. Le prince signa en détournant les yeux et en poussant un soupir.

Un courrier reçut la dépêche : il fut envoyé par la route directe, Pendant ce temps, la régente revenait par un chemin de traverse; elle arriva à Turin huit heures après que l’assemblée fut dissoute, Pour mener la comédie à son dénoûment, le due eut l'air surpris, atterré; il se jeta à ses genoux en pleurant, devant témoins, bien entendu, lui avoua la faute qu'il avait commise et se confia à sa merci pour en tirer telle ven geance qu'il lui conviendrait.

— Le refus est parti pour le Portugal? demanda la régente,

— Oui, madame, répondit le jeune prince en baissant les yeux.

—- Alors, il n’y a plus rien a faire?

— C’est impossible, ila trop d’avance.

— Eh bien, mon fils, s’il en est ainsi, que votre vofonté soit faite! Puissiez-yous ne jamais vous en repentir! seulement, j’exige de vous une marque d’obéissance.

— Tout, madame, tout pour rentrer dans vos bonnes graces.

— Les coupables, ceux-là qui vous ont égaré, doivent expier votre faute et la leur. Je les ferai arréter dés demain. |

— Oh! madame, prenez garde! leur partiest bien fort.

— Il y ades Français à Pignerol; ils vous aideront. -

—Necraignez-vous pas de leurmontrer le chemin de nos villes? Ce chemin, ils ne l’oublieront plus ensuite.

— Mon fils, je vous ai remis l'épée de votre père; c’est à vous de vous en servir contre les ennemis de votre maison; moi, j'accueille des amis, j'appelle des allés; je ne saurais donc Jes craindre.

Les marquis de Piangia et de Parola et le comte Provana de Bruin furent arrêtés et entrèrent en prison, furieux et maudissant la faiblesse de leur prince.

— Quel avenir et quel règne cela nous annonce! ‘disait-on de toute part. Livrer ses amis!

Plus tard, amis et ennemis virent bien a quel prince ils avaient affaire; celui qui les avait livrés savait les conduire et les défendre. Ce tour d’adresse et de politique fut un des plus habiles, et le duc s’en glorifiait comme de sa meilleure inspiration.

— Voyez, me disait-il plus tard, à l’époque où il me disait tout, voyez la belle œuvre que j’eusse faite en épousant cette infante Isabelle. Deux ans après, la reine de Portugal accoucha d’un fils, et il m’eut fallu revenir chez mes marmottes Gros-Jean comme devant, ce qui m'eût donné une singulière attitude en Europe. Je ne sais rien de plus sot qu’un roi chassé, surtout devant un poupon. J’aurais eu de la peine à m'y résoudre. J'aurais peut-Ctre renié le petit beau-frère : de Ja, guerre avec le genre humain; de là, mes Etats compromis. Il est vrai que j’eusse été veuf, puisque ma pauvre cousine est morte en 1690, et qu’elle eût emporté mes droits avec elle. Ne vaut-il pas mieux que cela se soit passé ainsi?

Ce qu'il y a de piquant, car le côté plaisant est toujours caché derrière le côté grave, c'est que le cardinal dEstrées, ambassadeur de France à Turin, envoya à madame Royale, juste le jour où l'affaire fut manquée, une sapata de circonstance dont ils furent très-embarrassés tous les deux : il Pavait fait venir de Paris, et c'était madame de la Fayette, l'auteur de Zaïde et de la Princesse de Clèves, qui l'avait imaginée.

Cette sapata, c'était un écran où madame Royale était peinte entourée de toutes les Vertüs avec leurs at: tribuls particuliers, En face était M. le duc de Savoie, plus beau que nature. Au milieu des Ris, des Jeux et des Amours (apparemment madame de Saint-Sébasticn), la princesse lui montrait, dans le lointain, Lisbonne et la mer, et, au-dessus, la Gloire et la Renomnée sonnant leurs trompettes, agitant leurs lauriers autour de cette devise, empruntée, à ce qu'on m’adit, au poëte Virgile:

Matre ded monstrante viam.

L'écran était enrichi des diamants les plus précieux

et de perles les plus rares,

Ce qui fit que le cardinal d’Estrées dépensa beaucoup dargent pour une maladresse.

Cependant, malgré la sapata de M. le cardinal, malgré les verrous qui tenaient en gage les chefs des gentilshommes rebelles, malgré les soldats français de Pignerol, le mariage de Portugal ne se fit pas, et le Piémont garda son prince. C'était où l’on en voulait venir.

Seulement, comme M. le marquis de Piangia et ses compagnons d’infortune étaient toujours en prison, leurs amis, restés libres, tourmentaient le duc du matin au soir, pour qu’il ordonnat leur élargissement.

— Personne ne vous servira plus, monscigneur, criait a tue-téte le prince de la Cisterne, si telle est la récompense que l’on obtient pour vous avoir servi.

— Vraiment, mon cher prince, répondait Victor- Amédée avec son fin sourire, croyez-vous cela? Je compte bien sur vous, cependant.

— Si vous vouliez m’accorder la grâce des prisonniers, monseigneur ?

— Ge n’est pas moi que cela regarde, prince; c’est ma mère.

— Eh bien, sollicitez auprès de madame Royale.

— Puisque vous me le demandez, mon cher prince, je m'y emploierai dès ce soir.

Dès le soir même, en effet, le duc alla, avec une suite nombreuse, chez madame Royale, et, reprenant cet air embarrassé dont il savaitsi bien envelopper sa finesse :

— Madame, lui dit-il, je viens, comme une faveur personnelle, vous demander la liberté des seigneurs qui m'ont servi contre mon devoir. — Ne me refusez pas : je suis assez puni par le malheur de vous avoir déplu, et il n’est pas juste que d’autres souffrent à cause de moi.

Madame Royale comprit que son fils était hors de pages; qu'il s'était révélé, en prenant son petit rôlet, comme disait le roi Charles IX, le lendemain de la Saint-Barthélemy, de façon à montrer ce qu'il pouvait faire.

Seulement, lorsque les prisonniers allèrent saluer le prince, Son Altesse les trouva très-contraints, trèsfroids et presque hautains avec elle.

— Eh bien, messieurs, dit Victor-Amédée sans avoir l'air de rien remarquer, il me semble que je ne vais plus en Portugal et qu'il n’y a plus de régente.

Les seigneurs comprirent apparemment, car leurs visages changérent du tout au tout, et, depuis lors, ils se montrérent aussi assidus, aussi dévoués près de leur maître que s'ils ne lui eussent pas dû une prison de quelques mois. Jamais Victor-Amédée ne s’expliqua davantage avec eux; jamais il ne montra le dessous des cartes de cette intrigue, et le secret en resta bien gardé, quoique des femmes en fussent dépositaires : la régénte, madame de Saint-Sébastien et moi. Duc ou roi, Victor-Amédée ne fut communicatif qu'avec ses maitvesses. Quant à madame sa mère, elle avait le droit de ne rien ignorer,

Je viens de nommer madame Revenons à la position délicate dan trouvait et à l'aventure que j'ai annoncée,

de Saint-Sébastien laquelle elle se

Je tiens cette aventure de Petechia, lequel en fut confident, et pour cause. — Le duc ne m’en parla pas. — Ce fut toujours un secret muré entre nous. Il avait ses raisons pour cela, et l’a bien prouvé depuis.

La jeune Cumiana fut déterminée à son dessein par trois considérations :

La première était celle de sauver son honneur à tout prix, afin de ne pas briser à jamais sa position, et de pouvoir un jour reparaitre à la cour avec tous les avantages d’une réputation inattaquable ouvertement, et sous le couvert du nom d’un mari honoré et placé haut parmi les grandes familles.

La seconde considération prouve que, si jeune que fut la demoiselle d'honneur; elle avait de la profondeur et de l'expérience. Elle réfléchit que le duc était alors bien jeune pour ne pas épuiser rapidement un premier amour dont tous les obstaclesétaient vaincus, au milieu d'une cour où les plus beiles femmes ne manqueraient pas de prodiguer leurs faveurs à un prince puissant, jeune et beau. Un amour qui se dénoue, se dit-elle, ne se relie jamais; tandis que l’on rattache plus fortement et de plus près un amour qui se brise.

La troisième considération, c’est qu'avant tout elle devait faire en sorte que le ducet madame Royale crussent à un amour vrai et désintéressé, à une faiblesse du cœur et non à un calcul de l'esprit.

La décision de la jeune ambitieuse fut prise résolümerit.

Un matin, après la messe, elle demanda à la régente de vouloir bien l'écouter pendant quelques instants.

La princesse la fit passer dans son cabinet.

— Parlez, mademoiselle, dit la princesse.

Son aspect était sévère, car elle pressentait quelque faute; les mœurs de madame Royale étaient rigoureuses; elle avait peu d'indulgence pour des faiblesses qu'elle ignora toute sa vie.

Mademoiselle de Gumiana se jeta à ses pieds en sanglotant :

— Madame, s’écria-t-elle, ayez pitié de moi!

— Que j'aie pitié de vous! et à quel propos? demanda la régente.

— Madame, madame, je viens vous avouer une grande faute,

— Une faute, à moi, mademoiselle ? Je ne suis pas votre confesseur.

Le début n’était pas encourageant; mais mademoiselle de Cumiana ne reculait pas devant un parti pris: Elle continua, pleurant toujours :

— Madame, vous êtes la mère de tous vos sujets; au nom du ciel, protégez-moi! sauvez-moi!

— Vous sauver! et de quoi?

— De moi-même, madame, et du prince votre fils.

— Ah! s'écria madame Royale, n'est-il pas déjà trop tard?

Ici, Vhumiliation de Ja pauvre créature redoubla; celle baissa les yeux davantage, joignit les mains en suppliant, et reprit au milieu de ses larmes:

— Sans doute, madame, il est trop tard pour sauver ma vert; mais il n'est pas trop tard pour sauver ma réputation, l'honneur d’un des plus vieux noms de l'Italie, et aussi peut-être le repos du prince Amédée. Je vous en conjure, ne me repoussez pas!

Et, tout de suite, elle raconta à sa maîtresse les proves et les désastres de cet amour, l'embarras où elle son cœur était atteint, qu'il pouvait avoir.

: trouvait, le désespoir dont terrible

et ti il

— Madame, lui dit-elle, jugez-moi comme vous voudrez; mais je n’abandonnerai point mon enfant. Si on ne lui trouve un père, je proclamerai à la face de toute l'Europe quel est le père véritable. Je ne craindrai point l'éclat pour consacrer à ce triste fruit de mon crime les soins que je lui dois. M. le duc de Savoie est un prince loyal, un gentilhomme sans reproche; il a parlé de reconnaître cet enfant, et de donner à sa cour un rang inattaquable à la mère. Les exemples ne lui manqueront pas, et en France notamment.

— Que me demandez-vous donc alors, mademoiselle, puisque votre sort est décidé, dit madame Royale, puisque mon fils l’a réglé d'avance? Vous l’avez détourné d’un mariage objet de tous mes vœux; vous l'avez rendu rebelle et désobéissant envers moi; vous avez, enfin, essayé votre pouvoir sur lui. Que voulez-vous de plus ?

— Ce que je veux, madame, ce que je demande, c’est justement qu'il rentre dans cette obéissance dont il n'aurait jamais du sortir; c’est qu'il abjure cette rébellion dont vous m/’accusez à tort. Ge que je demande, madame, c’est un mari qui me sépare à jamais de lui, qui couvre ma faute de son nom, et qui rende à mon enfant le père que je lui ai 6té. Excusez-moi donc, madame, par respect pour vous-même, par tendresse pour mon père et pour moi, et par amour pour le pays dont monseigneur est le seui espoir?...

La supplique était étrange, et peu de filles, malgré les exemples donnés par la cour de France, en eussent été capables. Il y avait là-dedans un mélange de grandeur et d’ambition, de hauteur et de bassesse, d’impudence et de vergoëne qui peignait tout le caractère de la marquise. Le plus fort était fait, elle s’enhardit et continua.

— Je ne me dissimule pas qu’à vos yeux peut-être mon projet lui-même est une faute de plus. En effet, tromper un honnéte homme, c’est plus qu'une faute, c’est un crime ; et pourtant il faut qu'il soit trompé! Je ne voudrais pas, pour mon compte, toucher du pied un homme capable d’épouser la maîtresse du prince en sachant la vérité; mais cette faute, mais ce crime, madame, ce sera le dernier de ma vie. Je vous le jure, du moment que j'aurai promis au pied des autels de consacrer mon existence au bonheur de cet homme, je serai toute à lui, toute à mon enfant; j’oublierai jusqu'à mon amant; je réparerai, à force de vertu, les erreurs que je déplore et auxquelles une faiblesse coupable m'a entraînée, Oh! madame, croyez-moi, le sacrifice sera assez grand pour qu'on n'ait rien à me demander de plus. Je ne reverrai jamais le prince; la femme assez malheureuse pour porter à un autre le déshonneur du passé, doit laisser au seuil du logis nuptial le passé tout entier, et répondre de l’ayenir sur Phonneur dont elle se charge. Ah! eroyez-moi, madame! daignez me croire, je ne*suis point méprisable et ne suis point pervertie! Je fus égarée, sans doute; mais je reviens, mais je demande à genoux votre pardon, mais je vous rends votre fils, mais je le fais libre au prix de ma liberté et de mon bonheur. Gela vaut bien que vous me pardonniez; pardonnez-moi donc, madame, pardonnez-moi!

Madame Royale, en écoutant sa fille d'honneur, ne put se défendre d'un mouvement de pitié et même d'admiration. Visiblement, la franchise était entière et le repentir profond, Elle releva la jeune fille, la fit asseoir, chercha à la consoler, et lui dit enfin qu'elle se

chargeait de tout vis-à-vis du duc et de M. de Cumiana, mais qu'il fallait rompre dès ce jour avec le duc et ne plus le revoir que dans les occasions indispensables, ne pas même lui annoncer la résolution qu’elle venait de prendre, et laisser madame de Savoie maitresse de tout régler selon son bon plaisir.

— Mais, madame, s’écria la pauvre enfant, il m’ac cusera!

— Tant mieux!... S'il vous croit coupable, il vous oubliera plus vite.

— Ah! madame, que je commence bien à expier ma faiblesse!... Je yous obéirai.

— J'aurai choisi, désigné, d'ici à demain, l'époux que je vous destine, continua madame Royale, Songezy, mademoiselle, je deviens complice de votre fourberie, je m’associe à votre fraude; c’est à vous de nous justifier toutes les deux.

— Ne craignez rien, madame, je n’ai qu'une parole, et Votre Altesse peut compter sur moi!...

Le mème soir, madame Royale fit venir chez elle son premier écuyer, M. le comte de Saint-Sébastien, honnéte homme, assez brusque et un peu rogue, quoique connu pour son bon cœur et sa loyauté; elle Pavait choisien conséquence, n’étant pas de ceux qui tergiversent avec l’honneur et qui acceptent des tempéraments. Elle lui vanta mademoiselledeCumiana; elle lui parlade sa famille, de sa fortune, de sa beauté, même de sa vertu... Les princes et les gens de cour ne doutent derien !

M. de Saint-Sébastien écouta avec sa gravité accoutumée ce que lui disait la duchesse.

Il ne lui fit aucune objection. Lorsqu'elle eut fini, il se tourna vers elle et lui demanda si elle lui faisait l'honneur de lui proposer la main de mademoiselle de Cumiana.

— Oui, monsieur, et je crois vous faire à la fois un grand honneur et un grand plaisir.

— M. le comte de Cumiana a-t-il consenti à cette alliance?

Madame Royale se redressa de toute sa hauteur.

— Je vous dis, monsieur, que je désire ce mariage : je ne sais si cela vous suffit, à vous; mais, à coup sûr, cela suffira au comte de Gumiana,

Et ces paroles furent plutôt jetées comme un ordre que prononcées comme une explication.

M. de Saint-Sébastien s’inclina avec ce sang-froid magnifique d’un homme sûr de lui-même et dont la vie est sans reproche.

— Le jour où j'épouserai mademoiselle de Cumiana, dit-il, j'aurai le regret d'offrir à Votre Altesse la démission de ma charge,

— lit pourquoi cela, monsieur? demanda la duchesse tremblant qu'il n'eût un soupçon.

— Parce que la comtesse de Saint-Sébastien, jeune et belle, mariée par ordre de Votre Altesse, et non du choix de son cœur, aimera peut-être son mari par hasard, si elle ne voit point les muguets de votre cour; mais si, par hasard aussi, elle ne l'aimait point, et qu'elle en aimit un autre, vous le savez, madame, dans notre race on mendurerait point le train d'aujourd’hui... ll vaut done mieux nous retirer, ma femme ot moi, en quelqu'un de nos châteaux, jusqu'à ce que l'on m'aime assez pour que je ne craigne plus...

Le comte de Saint-Sébastien allait au-devant des désirs de madame Royale,

— Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et vous êtos libre,

En quelques heures, tout fut convenu : le comte de Cumiana ne fit aucune objection, mademoiselle sa fille encore moins.

Le lendemain, le duc de Savoie, à son réveil, apprit tout par madame Royale; elle vint le trouver chez lui, et eut bien de la peine à le soumettre. Il fallut lui montrer l'immense intérêt qu'il avait à ne point marcher sur les traces de Louis XIV,et à ne pas recommencer mademoiselle de Mancini; tous ces amours-là finissent par des débats humiliants, des ruptures, des avenirs détruits ou fort compromis du moins, et enfin le malheur d’une jeune princesse venant, naive et inconnue, régner sur tous ces débris.

Le prince se laissa vaincre par l’habileté de sa mère, par dépit peut-être aussi; pourtant, ce commerce rompu laissa dans son cœur une trace ineffacable, cette trace qui demeure après les sentiments coupés dans leur fraicheur, que rien n’a usés, que le dégoût et la satiété n’ont point touchés de leurs ailes noires. Ils sont toujours prêts à se rallumer; l’étincelle est là, il ne faut qu'un regard pour la faire jaillir.

Huit jours après, le mariage eut lieu. Le soir, la mariée fut présentée à Leurs Altesses selon le cérémonial. Le lendemain, les époux partirent pour leurs terres, où ils restèrent jusqu'à la mort de M. de Saint- Sébastien, arrivée en 1703. Il ne se crut jamais assez aimé, sans doute, pour se hasarder à revenir à la cour.

L'enfant mourut en venant au monde. La conduite de la comtesse futirréprochable; elle garda une dignité et une sagesse au-dessus de tout éloge,

Nul ne se souvint d'elle, que celui qui ne devait plus l'oublier.

Cette anecdote et ces particularités sur madame de Saint-Sébastien sont peu connues. Elle m'ont été confiées par Petechia, qui ne savait rien me taire, et qui, cependant, était si discret pour les autres.

Quant à Victor-Amédée, jamais une seule fois il n’a prononcé devant moi le nom de madame de Saint: Sébastien.

Voilà où en était la cour de Savoie lorsque j’y arrivai, sauf quelques détails qui trouveront leur place en temps et lieu. Maintenant, revenons à moi et à mon état chez ma helle-mère, à ce qui m'arriva et à mes étonnements successifs, Cela ne ressemblait guère à lhôtel de Luynes !

J'en étais restée à ma présentation ; elle fit son effet ordinaire, Une étrangère est toujours fort examinée, fort critiquée et surtout fort interrogée; je m'en tirai de mon mieux; par bonheur, tout le monde parlait francais. Mon beau point de Venise fut très-admiré, ainsi que mes picrreries, Madame Royale m'aceueillit à merveille; elle me fit nombre de questions sur la cour de France, questions auxquelles je ne répondis guére, ne sachant de la cour que ce que l’on en disait par hasard devant mes sœurs et moi, lorsque nous descendions au salon; ce qui nous était rarement permis.

La cour élait grave, cérémonieuse, compassée. Je n'y retrouvais point l'esprit et l'aisance de notre cour francaise, Madame Royale donnait cette impulsion par

le sérieux de ses manières; elle était tort pieuse, et, comme de,raison, ses courtisans s’efforçaient de l'être plus qu’elle. Il va sans dire que ma belle-mère renchérissait sur Je tout.

Madame Royale, de souche savoyarde, était devenue tout à fait Italienne; elle ne regrettait point Paris, ou, si elle l'avait regretté ou le regrettait encore, elle n’en laissait rien paraitre. Elle ne m’intimida pas; mais M. de Savoie m’intimida fort et me déplut même passablement. I] me regarda de ses yeux fixes pendant que la régente me parlait, puis m’adressa à son tour quelques mots, et, comme je m’en allais, j’entendis qu'il disait assez haut à M. de Santina, un des officiers de sa maison :

— Oh! ce pauvre comte de Verrue! Qui donc a eu la sottise de le marier à cette petite fille?

Ce mot de petite fille m'humilia au point que j’en pleurai de rage derrière mon éventail.

— Eh! eh! fit l'abbé de la Scaglia, qui avait aussi entendu le mot, petite fille pourra grandir; on oublie qu'elle a dans les veines du sang des d'Albert, des Chevreuse et des Longueville.

L'abbé de la Scaglia ressentait déjà les premiers feux de cet amour fatal dont il me poursuivit plus tard avec tant d’acharnement. Je ne l’aimais pas; et la réflexion, au lieu de me calmer, augmenta mon dépit.

Mystères du cœur! rien ne plaît d’une bouche détestée; tout est adorable sur des lèvres aimées!

Non loin de Turin est une petite ville appelée Chivas. Le nem de cette petite ville reviendra dans ces Mémoires, à propos d'événements sombres et terribles que nous avons déjà fait pressentir au commencement de ce livre, et dont quelques membres de la famille Mariani furent les héros ou les victimes.

Mais il ne s’agit pas encore de ce drame sanglant. Il s’agit d’un de ces petits événements que fit surgir autour de nous, pour arriver à un but inique, l'abbé de la Scaglia, le séide intéressé de ma belle-mère.

Un couvent de capucins s'élève au milieu de la ville. Les religieux qui l’habitent ont fait vœu de pauvreté: ce qui n’a pas empêché les ducs de Savoie et un grand nombre de seigneurs d'enrichir la maison de ces moines de nombreuses offrandes. Ces capucins vivent dans le luxe et dans Vabondance. Néanmoins le peuple croit à leur pauvreté ; car, tous les matins, un frère quéteur, un certain Luigi, homme intelligent, astucieux, énergique, en sort en habits sordides, la besace sur le dos, pour implorer largesse auprès des fidèles. Ce système de quêtes est souvent une occasion d’intrigues de diverses natures, et il entretient en même temps le dévouement et la piété des fidèles.

Ce Luigi est un cadet d’une des bonnes familles du Piémont. Une ambition déçue le jeta dans les ordres. Il exerçait alors, dans des menées d’alcôve et de boudoir, l'intelligence inquiète et remuante dont le sort l'avait doué.

Je ne sais dans quelle circonstance il avait connu l'abbé de la Scagha. Toujours est-il qu'ils étaient liés assez intimement, Ces deux hommes étaient bien faits pour se comprendre.

J'étais arrivée à Turin depuis peu de temps. Il s'agissait de donner un directeur à ma conscience, et l'abbé de la Scaglia voulut se charger du soin de choisir mon eur.

Gest la une chose fort délicate, et, à cette époque, mont, un Coufesseur prenait aisément influence sur le cœur d'une jeune femme,

con!

en P

On sait que j'avais à peine quatorze ans. L'abbé craignait mon inexpérience, et il ne voulait pas livrer mon esprit à une influence absolue qui eût complétement exclu la sienne.

Il menait ma belle-mère, il voulait aussi mener mon directeur.

Cet homme avait son dessein.

Il se fit conduire au couvent de Chivas et demanda à parler au frère quêteur. ll se nomma et fut sur-lechamp introduit avec grande déférence.

La cellule de frère Luigi était d’un aspect étrange. C'était une sorte de laboratoire tout meublé de cornues et de fioles bizarres. Luigi était soupçonné de se livrer au grand œuvre. Je doute qu’il eût jamais fait de Vor. Mais ce qu'il y a de certain, c’est qu'il fabriquait une foule de liqueurs merveilleuses ou terribles. Ges spécifiques rendaient la santé, la beauté (au moins le disaiton), prolongeaient la jeunesse, la vie, amenaient à volonté le sommeil, une mort lente ou foudroyante.

Je ne sais plus quels simples traitait Luigi pour en extraire la précieuse essence lorsqu’entra l'abbé de la Scaglia.

Lemoine, généralement hautain, assouplit son orgueil et devint même obséquieux avec Voncle de mon mari,

— Vous ici, monsieur l'abbé?

— Cela t’étonne ?

— Oui; car il faut, pour que vous veniez dans cette pauvre cellule, ou que j'aie besoin de vous, ou...

— Que j'aie moi-même besoin de toi,

— Vous l'avez dit.

— Eh bien, j'ai besoin de toi.

— Ah! dit Luigi avec un sourire imperceptible.

— Tu sais que je tai sauvé la vie.

- Oui, j'étais jeune, j'avais des passions... des passionsque je ne savais pas contenir ! j'aimais une femme; elle m avait trompé, je la tuai.

— Et, grace à moi, au lieu d’un crime, on constataun suicide.

— Oui; je vous dois la vie, l'honneur! Plus tard, j'aimai encore; c'était une grande dame. J'étais trop mince gentilhomme. Elle a épousé un grand seigneur. Jai voulu me tuer. J'ai réfléchi, et j'ai embrassé une mort apparente, et une vie certaine.

Et le moine eut un singulier éclair dans le regard en disant ces deux derniers mots.

— Oui, oui, Luigi ; entrer dans les ordres, ils appellent ça mourir au monde, les imbéciles! Ils ne savent pas qu'à l'abri de la robe de capucin, on a tous les plaisirs du monde au sein de la plus grande sécurité et de la plus profonde quiétude.

litle moine avec une expression douteuse. Mais que puis-je pour vous?

— Trois choses.

— La première ?

— Parmi ces liqueurs mystérieuses que tu sais composer, pourrais-tu m'en donner une qui enlaidit en quelques jours le plus beau visage”?

Le capucin sourit.

— Vous hantez la cour, monsieur l'abbé? lui demanda-il.

— Ma famille y occupe les premières charges.

— Eh bien, un jour de fête, regardez bien tous ces beaux visages sur lesquels brillent la jeunesse, l'élé: gance, la pureté des lignes, la blancheur éblouissante d’une peau satinée, l'esprit, la coquetterie de la femme qui se sent belle et adorée, et dites-vous : « Le moine

Luigi pourrait répandre sur tous ces traits la laideur ja plus repoussante. »

LaScaglia fit un mouvement.

— Oh! ne craignez rien! Ici, dans ces flacons de cris- #1 habitent toutes les horreurs que l'enfer peut disfiller. La fatalité a versé dans mon cœur un poison qui n’a pas d’antidote ; je suis, moi, aussi fort que la fatalité, et j'ai la, sous ce froc qui m’ouvre toutes les portes, des poisons pour lame, et dans ces plantes que je distille, dans ces sucs minéraux ou animaux que je prépare, des poisons pour le corps contre lesquels la science vulgaire ne connaît pas de remèdes.

La Scaglia fut presque effrayé de l’expression énergique et fourbe dont Luigi prononça ces paroles. Il demeura un instant interdit.

Luigi prit ce silence pour de l’incrédulité.

— Vous doutez? fit-il avec un sourire amer. Eh bien, écoutez-moi ; écoutez cette histoire. Elle est la mienne; vous savez assez d'événements de ma vie pour que je ne vous cache pas ceux que vous ignorez.

— Je t’écoute, fit l’abbé de la Scaglia, qu’intéressaient toujours les intrigues ténébreuses, toi, l’homme des sourdes menées.

Voici cette histoire, que je raconte moi-même : elle était alors secrète; un procès scandaleux la révéla plus tard.

Luigi fut sans doute plus concis que je ne le serai moi-même; mais je me laisse aller un peu complaisamment au détail de tous mes souvenirs; j'écris des mémoires et non un précis historique.

Peut-être aussi raconté-je un peu sans ordre; mais que l’on considère que je glane çà et là dans le vaste champ de mon passé.

Le jour commençait à poindre et quatre heures sonpaient au couvent des capucins de Chivas au moment où un frère quéteur, la besace sur l'épaule, sortait de ce monastère,

— Vous vous mettez en route de bonne heure, frère Luigi? lui dit en bâillant le portier qui venait de lui livrer passage.

—Ille faut bien, Pietro; la charité chrétienne se reroidil de plus en plus, et ce ne sera pas trop de douze heures pour recueillir une proyende suffisante. Le temps est passé où l’on eût récolté en use matinée la charge d’une mule, et je m’estimerai heureux si ma besace est à moitié pleine ayant la fin du jour.

— Et Dieu sait pourtant que ce n’est pas la parole qui vous manque ; vous avez de l'éloquence à l’usage de tous, petits et grands. Sainte Vierge ! comme ça vous réussissait autrefois! I n'y avait pas à six milles à la ronde une ménagère qui ne mit chaque jour quelque chose de côté à votre intention, et l’eau me vient encore à la bouche au souvenir de toutes ces bonnes provisions que yous récoltiez en quelques heures... Ce n'esbpas en ce temps-là que frère Luigi serait rentré Sans graisser le marteau de la porte!

- Bavard’ quelle antienne me viens-tu chanter |

apres malines ?

— Ah! frère, c'est que j'ai la mémoire du cœur — Tu veux dire de l'estomac.

— Aussi comme je vous étais dévoué!

Le religieux se retourna et fit deux pas vers le frère portier.

— Pietro, lui dit-il à demi-voix, garde-moi ce déyouement, et peut-être nous reviendra-t-il queiquesuns de ces beaux jours... Sois discret surtout.

— Muet comme une tombe.

— Et toujours à mes ordres?

— Toujours, frère Luigi... Pour vous, le pied sur la règle et les clefs à la main.

— À ce soir donc.

Et le frère quéteur s’éloigna d’un pas agile; car, bien qu’il eût atteint la cinquantaine, il semblait être encore dans toute la force de l’âge. Ce religieux avait à peine perdu de vue les murs du couvent lorsqu'il apercut, à une centaine de pas devant lui, un homme de haute taille s’avangant rapidement ; sa main droite était armée d’un lourd baton; de la main gauche, il tenait un mouchoir avec lequel il essuyait fréquemment son visage, ruisselant de sueur.

— Ah! se dit le moine, je l'avais deviné : c’est Bernardo Gavazza. Cela est tout simple : le comte de Mariani s'étant résigné à vivre seul à Turin, Bernardo est naturellement devenu le maitre à la villa Santoni. Malheureusement pour lui, il a compté sans moi, et il s’est cru assez fort pour mépriser mes avis. Il faut pourtant un dénoûment à ce long mystère d’iniquité, et je crois que nous y touchons.

Puis, élevant la voix et s'adressant au voyageur rarivé près de lui, le frère quéteur reprit :

— Te voici en chemin de bonne heure, ami Bernardo!

— Qu’y a-t-il la d’extraordinaire? Vous y êtes bien, vous, mon révérend père, sans que personne songe a s'en étonner.

— Moi, c’est tout naturel : le couvent est sans pain,

et il y a longtemps que Dieu n’envoie plus la manne à ses enfants en guise de rosée. Je sors donc du monastère, asile que m’accorde le Seigneur, tandis que tu as tout l’air de venir de la villa Santoni, dont le comte Mariani t'a chassé depuis plus de dix mois, et où je t'avais défendu de reparaitre... Tu en viens, ayoue-le! ~ — Vous êtes bien curieux, ce matin, mon réyérend, répliqua Bernardo en fronçant le sourcil, tandis que ses doigts se crispaient sur le court bâton dont il était armé,

— Que veux-tu, mon cher fils! on ne change pas d'habitude à mon âge, et j'ai celle de deviner ce qu'on ne veut pas me dire.

— Prenez garde, père; ily a des cas où cela pourrait vous porter malheur,

— Enfant! dit le religieux en se redressant fièrement, Dieu te garde de vouloir lutter contre moi, accepte et suis plutôt le sage conseil que je te donne de ne plus reparaitre à la villa Santoni, d'où tu viens et où tu as passé la nuit, j'en suis sûr.

A ces mots, un nuage passa sur le front de Bernardo; sous leurs sourcils noirs ses veux lancérent des éclairs, et le baton dont il était armé sifla dans l'air: mais

déjà le religieux s'était mis en défense : d'une main, garantié par la besace qu'il portait, il para le coup qui lui était destiné, en même temps que, de l’autre main, il saisissait Son adversaire à la gorge et le renversuil à ses pieds,

— Je pourrais te tuer, misérable! dit-il on sortancun

long couteau de dessous sa robe; je le devrais mme... Bernardo était éperdu, haletant; la mort lui apparais-

sait dans son horreur : il n’avait que vingt-cing ans. — Grice! grace! murmura-t-il d’une voix étouffée. — Eh bien, oui, je te ferai grace, mais a condition que tu répondras sincèrement à toutes les questions que je vais t’adresser.

—Révérend père, je vous ferai maconfession générale.

— Ce serait trop long, et le grand chemin est bien peu commode pour une telle opération. Lève-toi, asseyons-nous sur le revers de ce fossé, et réponds nettement à mes questions; je ne t'en demande pas davantage.

Le moine, à ces mots, tendit la main eu jeunehomme, qui se releva lestement, et tous deux allèrent s'asseoir au lieu indiqué par le terrible frère quéteur.

— D'abord, dit ce dernier, qui tenait toujours à la main son long couteau, il me paraît évident qu'il s’est passé quelque chose d’extraordinaire à la villa Santoni.

— Révérend père, il ne s'y est passé qu'une chose fort ordinaire et toute naturelle : madame la comtesse Mariani y a donné le jour à un enfant du sexe masculin.

— Dont tues le pére?

— Oh! mon révérend, quelle énormité!

— Tu vas voir, au contraire, que cela est excessivement simple. Il y a deux ans, M. le comte Carlo Mariani épousa Angela, fille du marquis Spenzzo, lequel mourut peu de mois après. De cette union naquit un fils qui a aujourd'hui un peu plus d’un an... Tu n'étais alors qu’un simple gardeur de bestiaux au service de la famille Spenzzo...

— Tout cela est vrai, mio padre : je gardais les bestiaux; mais j'étais capable de mieux faire, et je lai prouvé.

— Un peu mieux et beaucoup plus mal, Bernardo! Ne nous pressons pas : le soleil se montre à peine à l’horizon, écoute donc et sois patient, je le veux! Angela Spenzzo, à seize ans, était vive, ardente, passionnée pour le plaisir. Son pére élait presque mourant, et ne pouvait la conduire dans le monde. Dès lors, les aspirations de la jeune fille se modifièrent; au lieu d'élever ses regards, elle les abaissa, et ils tombèrent sur toi...

— Oh! padre! padre!

— Dès lors tu cessas d’être gardeur de bestiaux : on Penseigna à lire, à écrire, et tu devins l’homme de confiance de Santoni.

— C'est vrai, révérend père; mais où est le mal?

— Nous allons y arriver, mon fils. Sur ces entrefaites, lecomte Marjani demanda la main d’Angela, l’obtint, et, comme je viens de le dire, un enfant naquit à la fin de la première année de cette union; mais, depuis longtemps déjà, la bonne intelligence avait cessé d’exister entre les époux; le comte était parti pour un long voyage, et il y a aujourd'hui méme sept mois qu'il reparut à la villa Santoni, qu'il quitta de nouveau trois iours après, pour aller vivre à Turin, où il est encore en ce moment... Tout cela est-il exact, Bernardo?

— Hélas! révérend père...

— Oui, tout cela est vrai; mais tout cela doit cesser d'être ; il faut que l'enfant adultère disparaisse, On! oh!

— Il le faut, Bernardo; tout sera fini ainsi, et peut- (tre alors Ja paix, le bonheur intérieur renaitront-ils dans cette famille,

Oh! père! mais c'est un enfant plein de vie, de vigueur et de santé...

— L'est l'enfant da crime, Bernardo, et Dieu l'avait

condamné avant qu'il fit né; c’est mon dernier mot. Et puis, qu'est-ce que la vie d’un enfant qui vient de naître, qui ne s’appartient pas?... — Je te donnerai ce soir ce qu'il faut pour qu'il n’en soit plus question; tu te présenteras à la porte du couvent, et tuy viendras, n'est-ce pas?

— Il faut bien que j’obéisse à mon maitre absolu.

— Et tu disparaitras de la villa Santoni pour n’y jamais revenir?

A ces dernières paroles, Bernardo bondit comme un tigre; mais le frère quéteur se trouva debout en même temps que lui.

— Je le veux et il faut que cela soit, reprit-il en brandissant son couteau.

— Cela,sera donc, répondit Bernardo en laissant tomber sa tête sur sa poitrine en homme découragé; mais il n’en faut pas moins que je me rende maintenant à Chivas, ne füt-ce que pour détourner les soupçons.

— Va donc; je ne te retiens plus.

— Ah! révérend père, je sais bien que je vous appartiens, depuis un quart d'heure, je ne me sens plus que Pombre de moi-même,

— C'est ainsi que tu dois être, Bernardo; reste dans cette condition, si tu veux vivre.

A ces mots, le frère quéteur se leva : d’un geste, il indiqua à Bernardo la route conduisant à Chivas, et luimème se dirigea en même temps vers la villa Santoni.

Quel sentiment, quel intérêt guidait Luigi dans cette affaire? Pourquoi entrait-il avec tant d'énergie et de passion dans la destinée de Bernardo et des Santoni? Gest ce que les événements vont nous apprendre.

Le calme le plus profond régnait à Santoni lorsque le frère quêteur y arriva; on lui dit tout d’abord que madame la comtesse Mariani était trop gravement indisposée pour pouvoir le recevoir comme elle en avait l'habitude.

— Bien, bien, fit-il en écartant de la main le yalet qui lui parlait; c'est la marquise Spenzzo que je veux voir, et vous savez bien qu'il n’est besoin ni de m’annoncer, ni de me montrer le chemin.

En parlant ainsi, il s’'élança dans l’escalier, et, moins d’une minute après, il entrait chez la marquise de Spenzzo, mère de la comtesse Mariani, si gravement in= disposée en ce moment.

— Quelle peur vous m'avez faite! s’écria la douairière en le voyant entrer; c’est affreux de prendre les gens d'assaut.

— Eh! ma chère Paola, n’étes-vous pas habituée à me voir apparaître ainsi dans toutes les circonstances graves ?

— Je ne sais trop... Mais aujourd’hui.

— Aujourd'hui, madame, est jour solennel ; car c’est l'anniversaire de celui où, à la face du ciel et sous linvocation de Dieu, vous vous êtes donnée à moi, comme je me donnais à vous... Pour vous, c’est un souvenir confus, peut-être; mais il n’a pas vieilli dans ma mémoire,

— Ah! Luigi, que vous êtes cruel de me tenir ce langage en un pareil moment !

— Mais ce langage, Paola, est celui de ma vie entière; vie d'abnégalion et de dévouement, Faut-il une fois encore préciser les choses?... I y a vingt ans, j’eus le bonheur ou le malheur.de vous rencontrer dans le palais du doge de Venise: vous étiez la fille d’un grand seigneur, et je n'étais qu'un simple attaché d’ambassade; l'amour nous fit franchir la distance qui nous séparait, vous {ites à moi; mais, malédiction ! deux

mois plus tard, pour obéir à votre père, vous épousiez le marquis de Spenzzo... Oh! ce fut pour moi un horrible supplice!... Mais tou! n’était pas dit entre nous : vous portiez en vos entrailles un fruit de notre amour, et, en absence de votre mari, chargé d’une importante mission diplomatique, j'étais seul près de vous lorsque vous mites au monde votre Angela.

— Oh! grâce, grace! Luigi, cela est affreux.

— Pour vous, madame, il en est ainsi, je le crois; quant à moi, c’est le seul souvenir qui me fasse maintenant tenir à la vie... Vous étiez là, faible mais souriante; les premiers vagissements de l'enfant venaient de se faire entendre lorsqu'une pensée étrange me traversa le cerveau, à moi qui vous assistais secrètement : sans hésiter, je tirai de dessous mes vêtements ce cachet portant les armes de la famille dont je suis le dernier rejeton ; je le suspendis sur la flamme d’une bougie, et, lorsqu'il fut incandescent, je l’ap pliquai au-dessous du sein droit de notre enfant

— Vous avez fait cela!...

— Je l'ai fait, madame, en prévision de ce qui arrive aujourd'hui ; à quoi serviraient, en effet, mes conseils et mes prières s'ils n'avaient pas cet appui?

— Luigi, je vous en conjure, ne soyez pas impitoyable!

— Eh! madame, ne sentez-vous pas que le bonheur de notre enfant est ma pensée la plus chère? Serais-je ici, s’il en était autrement?

— Soyez-nous donc en aide, mon bon Luigi; car je vois que vous savez toute la vérité.

— Je redeviens donc votre bon Luigi ?

— Ah! Luigi, pouvez-vous croire que vous ayez jamais cessé de m'être cher? N’existe-t-il pas entre nous un de ces liens que rien ne saurait rompre, pas même la mort? Oui, Angela est coupable, bien coupable. mais est-ce moi, est-ce nous qui aurons le courage de . Ja condamner?

La voix suppliante de cette femme qu'il avait tant aimée fit sur le frère quêteur un effet puissant.

— Calmez-vous, Paola, dit-il à la marquise en lui prenant les mains et les serrant tendrement; je la sauveral... L'enfant n'est pas né à-terme; donc...

— C'est une erreur, Luigi...

— Il faut que cela soit vrai.

— Mon ami, yous me faites peur.

— Ah! voilà bien les femmes! Vous m'avez vu, sans pälir, vous sacrifier ma liberté, mon avenir, ma vie tout entière; et vous voilà saisie d’effroi à propos d'un fœtus qui n'a pas vu la lumière du jour et qui ne doit pas la voir, vous le comprenez sans doute.

Luigi prononga ces dernières paroles avec un tel ton d'autorité, que la marquise n'eut pas le courage d'insister; elle attendait, tremblante, que le religieux dit son dernier mot sur le sort du malheureux enfant qui venait de naître et dont l'arrêt de mort était déjà prononcé; mais Luigi se tut, et ce fut après un long silence qu'il demanda si l'on avait écrit au comte Mariani pour lui annoncer Vaccouchement d’Angela; la marquise Ini ayant répondu qu'elle n'en avait pas encore eu le temps!

— Eh bien, répliqua-i-il, n'écrivez pas aujourd'hui; demain, votre lettre sera plus longue de quelques lignes, et vous n'aurez plus ensuite à vous occuper de cela.

— Nesterez-vous ici jusqu'à demain afin de me guider complétement dans ces déplorables circonstances ?

— Non, Paola; cela n'est pas nécessaire; mais un homme sur le dévouement duquel vous êtes habituée à compter passera la nuit dans cette demeure pour la dernière fois ; puis il retournera dans votre domaine de Chivas, qu'il administre en maitre, à ce qu’il parait, à moins qu'il ne vous plaise de lui donner l’intendance de votre demeure princière, à Turin, jusqu'à ce que les circonstances permettent de le faire rentrer complétement dans son obscurité primitive, dont vous Pavez si malencontreusement tiré.

— Oh! je comprends; c’est de Bernardo Gavazza que vous voulez parler... De grace, Luigi, soyez plus indulgent pour cet homme qui nous est si dévoué ; qui, j'en suis sûre, ferait, sans se plaindre, le sacrifice de sa vie pour nous servir. N'est-ce pas assez que le comte de Mariani, mon gendre, lait chassé d'ici en Ini défendant d’y reparaitre jamais?

— Défense dont Bernardo a tenu grand compte, n’est-ce pas?

— Non, il ne s’y est pas conformé : il savait qu’Angela souffrait; il savait qu’en certains cas nous ne pouvions compter que sur sa force, sa résolution, son dévouement, et il est revenu... Oh! ne vous pressez pas de nous condamner; vous ne savez pas ce que c’est que ce prétendu comte Carlo Mariani, qui s’est présenté à nous comme un gentilhomme et qui n’a jamais été qu'un manant du dernier ordre. N’a-t-il pas voulu tout d’abord nous imposer la vie bourgeoise de bas étage à laquelle il était habitué? C'était avec des chaussures toutes souillées du fumier de ses étables qu'il se pré sentait devant sa jeune femme et qu'il se mettait à table; il ne parlait que de labours, engrais, bœufs et moutons, et les fermiers de ses domaines étaient ses amis les plus intimes, pourvu qu'ils payassent régulièrement; Car jamais son avarice sordide n’a laissé en lui de place pour la pitié. Aussi avec quelle joie nous avons découvert qu'il n’est pas gentilhomme ; que le nom dont il se pare n’est que celui d’une terre achetée par son père, qu'on a vu pendant vingt ans trafiquer en plein vent sur le port de Gênes. Un procès suivit cette découverte : nous demandàmes à la justice d'annuler cétte odieuse alliance, et une requête fut par nous présentée à notre saint-père le pape, qui, seul, peut rompre complétement les nœuds formés au pied de lautel. Dédaignant de se défendre, Mariani partit tout à coup pour un long voyage ; puis il revint il y a quelques mois; il eut l'audace de s'établir de nouveau dans cette villa, qui fait partie de la dot de ma fille, et il tenta de reconquérir les bonnes grâces d’Angela. N'y pouvant parvenir, il fit à la pauvre enfant les plus grossières menaces; Gavazza, qui Ventendit un jour, cédant à l’indignation qu'il éprouvait, osa lui dire que ses paroles étaient la meilleure preuve de l'absence de sang noble dans ses veines. Mariani le chassa; mais, moi qui étais indépendante, je le repris et lui confiai l'administration de mes biens à Chivas. Aujourd'hui, Mariani nous menace de revenir prendre possession de Santoni, qui est, dit-il, le centre de ses biens et de ceux de sa femme, qu'il entend administrer en personne... Jugez-nous maintenant, Luigi : pouvions-nous, dans des circonstances si graves, renoncer à l'appui d'un homme de cœur capable de nous défendre contre les violences matérielles dont nous étions ménacées ?

- Je comprends tout cela, marquise; mais c’est justement parce que Mariani se montre menaçant qu'il importe d'avoir raison contre lui sur tous les points ;

LL eee

c’est pour cela qu'après avoir passé encore la nuit prochaine a Santoni, Gavazza doit en partir pour n’y plus revenir. Il le faut, Paola, et il le fera sans que vous soyez obligée de l’en prier, je puis vous en donner l'assurance... Et maintenant, madame la marquise, Luigi disparaît; il n’y a plus ici qu'un pauvre frère queteur qui vous supplie de faire garnir le mieux possible la besace qu'il porte en expiation de ses fautes.

— Cest déjà fait, cher frère, et j'espère que rien n’y manque; mais vous quittez-nous donc si promptement?

— A l'instant même, Paola; il faut au moins qu’avant de rentrer au monastère, je me montre dans quelque village voisin. Ces détails ne sont pas à négliger; yous le reconnaitrez un jour.

En ce moment, un domestique apportait la besace lourdement chargée; le moine ne l'en mit pas moins lestement sur son épaule; puis, étendant la main, il dit à voix basse des paroles de bénédiction, et il sortit.

— Allons, Pietro, disait le révérend père Luigi en entrant chez le portier du couvent, je taccorde la dime sur tout cela; mais dépéche-toi de la lever; car le reste doit être attendu avec impatience à l'office.

Pictro se mit à l’œuvre avec toute l’ardeur d’un chasseur qui saisit une proie longtemps attendue. Pourtant il ne tarda pas à se trouver quelque peu embarrassé.

— Cinq bouteilles de vin fin, se disait-il, comment prendre la dime la-dessus?... Je n’ai pas le temps de faire des fractions; j’en pose une là, el je ne retiens rien sur les autres, par discrétion... Cinq jambons, trois chapons, deux liévres; en tout six pièces : c’est une qui me revient; mais laquelle?... en prends une de chaque sorte, crainte d’erreur...

Il en était là de ce consciencieux partage, lorsqu'un coup de marteau retentit; Pietro s’empressa d'ouvrir la porte, non sans faire une assez laide grimace, et Von vit paraître Bernardo Gavazza : il était pale; ses regards, plus sombres que de coutume, semblaient annoncer une résolution pénible mais bien arrètée.

— Me voici, dit-il d'une voix ferme et brève.

— Bien, répondit Luigi; cette exactitude est de bon augure... Allons, Pietro, que tout cela disparaisse; tu compteras plus régulièrement un autre jour.

— Gomme il vous plaira, révérend père, répondit le portier en vidant lestement dans un coin la moitié du contenu de la besace.

Et, cette consciencicuse opération terminée, il s’empressa de porter le reste du contenu à l'office, tandis que Luigi,suivide Bernardo, se dirigeait vers l'infirmerie, où ge trouvaient un grand nombre de médicaments confiés à ses connaissances scientifiques. Gar Luigi était trèsinstruit : bien que la chimie fit encore dans l'enfance, il en possédait les éléments les plus importants, et il avait souvent obtenu des produits dont lui seul pouvait apprécier la valeur.

— 'Jiens, dit-il à Bernardo en prenant dans une armoire une petite fiole haute d’un travers de doigt, il ne faudra qu'une goutte de la liqueur que contient ce flacon posée sur les lèvres de l'enfant, pour que ce qui s'est fait hier se défasse aujourd'hui,

— Ah! père, fit Gavazza d'une voix nayrée, vous ne lui pardonnez donc pas, à ce malheureux enfant?

— C'est impossible, Bernardo! Il faut, dans l'intérêt de tous, et plus particulièrement dans Le tien, qu'il disparaisse le plus promptement possible. Ne sais-tu pas que le comte Mariani est sur ses gardes, et qu'il sait presque toute la vérité? Qu’arrivera-t-il, si nous ne tranchons dans le vif? La naissance de l'enfant est patente; on constatera qu'il est né viable, qu'il est venu à terme, c’est-à-dire moins de sept mois après le retour de Mariani, qui, à l’époque de la conception, se trouvait à plus de huit cents lieues de l'Italie. Qu’opposerons-nous à toutes ces preuves?... Tu as fait le mal, Bernardo, à toi d’appliquer le remède ; or, le reméde, le voici; il n’y en apas d'autre. C'est, j'en conviens,une extrémité devant laquelle reculerait un cœur faible; mais, j’en suis sûr, Gavazza, tu n’es pas un lèche.

Bernardo passa la main sur son front comme pour chasser une pensée importune.

— Non, dit-il après un instant de silence, je nesuis pas lâche; et puisqu'elle ne peut être sauvée qu’à ce prix...

— Tu la sauveras, n'est-ce pas?

— J'espère en avoir le courage.

— Prends donc cette fiole, et retiens ceei : c’est que, quoi qu'il puisse arriver par ta faute, tu seras dans la tombe avant qu'un cheveu ait pu tomber de la tête d’Angela.

— Père! vous l’aimez tant, qu'il est impossible que nous ne nous entendions pas; je vais donc vous obéir comme à elle-même; que Dieu me pardonne si je me trompe.

Luigi prit la petite fiole, et il s’éloigna; mais il mit un temps bien long a parcourir le chemin du couvent à la villa. C’est qu'il marchait lentement, en donnant carrière à ses tristes pensées. Parfois il s’arreétait et il sentait toute sa force de volonté se révolter contre le sacrifice qui lui était imposé; puis bientôt il lui semblait qu’un mur d’airain se dressait entre son cœur et sa raison, ct la nécessité d’obéir à la fatalité se montrait plus impérieuse et plus implaçable.

Il était tard lorsqu'il arriva à la villa Santoni, non encore résolu, et pourtant se sentant au cœur toute la force et l'énergie nécessaires pour obéir à la fatalité lorsqu'elle se montrerait absolue et invincible. Minuit sonnait; mais l'heure ne pouvait être un obstacle à cet homme qui depuis longtemps avait les coudées franches dans l'habitation, dont les êtres lui étaient parfaitement connus. Le front pensif, les paupières mouillées de larmes brülantes, il traversa silencicusement plusieurs pièces, et arriva bientôt dans une chambre où dormait une nourrice, près du berceau du nouveau-né. Là, il fut obligé de s'arrêter ; ses genoux fléchissaient. Pourtant, après un temps d'arrêt, il parvint à se trainer jusqu'au berceau, et, à la pale lueur d’une lampe qui brûlait sur un meuble voisin, il contempla avec une effusion qui lui avait été inconnue jusque-là l'enfant profondément endormi; puis, tombant à genoux :

— Non, se dit-il les mains jointes et les yeux baignés de larmes, Dieu ne peut vouloir m'imposer un si horrible sacrifice... Tu vivras, souvre enfant qui ne dois jamais connaitre ton père...

Et, n'écoutantque la voix de son cœur, Bernardo quitta cette chambre où il était venu pour comimettreun crime.

Toutefois, troisheuresaprès, 1 revint. Ses bras étaient chargés d’un frèle fardeau qu'il déposa dans le berceau où reposait l'enfant d'Angela, son enfant.

Un instant après, jil disparaissait, emportant un objet semblable à ceiui qu’il avait laissé.

Il gagna à travers champs une ferme située à deux lieues de la villa Santoni ; une femme l’attendait sur le seuil de la maison rustique ; il lui remit son fardeau, lui compta de Vor, lui parla à voix basse,

Puis, se retournant :

— Je vous recommande le secret le plus absolu; votre enfant n’est pas mort; un spécifique miraculeux l’a sauvé cette nuit aux portes du trépas. Vous ne parlerez et vous ne direz la vérité que quand je vous préviendrai.

Et il partit.

Lelendemain, à la villa Santoni, on disait que le fils d’Angela était mort dans la nuit; et, en effet, le cadavre d’un enfant nouveau-né gisait dans son berceau.

En même temps que l’on constatait cette mort inattendue,un nouveau malheur frappait la famille Marian1. Le fils ainé du comte expirait subitement, emporte par un mal inconnu.

Le poison de Luigi n’était pas étranger à cette mort, et c'était Gavazza qui avait médité ce crime et Vavait furtivement accompli.

— Ah! pére Luigi, avait murmuré Bernardo, tu n’as parlé que du mien ; pourquoi l’autre te serait-il plus cher?

Mariani apprit donc presque en méme temps la mort de son fils ainé et celle du pauvre enfant qui était né depuis son retour en Italie.

Le comte fut d’abord frappé de terreur; la mortsemblait planer aulour de lui; mais il ne tarda pas à secouer cette frayeur passagère.

— On veut m'intimider, se disait-il, on n’y réussira pas; de mon côté sont les bons procédés et le bon droit, c’est à la justice de faire le reste, et elle n’y faillira pas. Dans huit jours, je serai à la villa Santoni; et que les coupables tremblent! Je chercherai sans repos ces gens qui sont devenus mes ennemis, sans que je sache pourquoi. Il faudra bien que la lumière se fasse. Je n'ai rien à en redouter, moi qui n'ai cessé d’agir au grand jour. Ah! on me méprise et on me conteste ce titre de comte, bien qu'il ait été accordé à mon oncle, dont je suis Punique héritier? Je serai toujours prêt à en faire bon marché; le père Mariani était marchand à Gênes, soit; je ne le conteste pas; mais c'était un homme de cœur et d'honneur, et les illustrations de la famille Spenzzo seraient impuissantes à faire pàlir un Mariani. Virai à la villa Santoni, au milieu de ces crimes et de ces infamies, et nous verrons si l'honnéteté et le conrage ne seront pas plus forts!

La résolution de M. Mariani était trop sérieuse pour que rien pit l'empêcher de s’accomplir; il fit done ses dispositions, et partit de Turin pour aller s'établir définitivement à la villa Santoni, sans trop s’occuperdes criaiueries et des récriminations qui pourraient l'accueillir, Il se sentait, d'ailleurs, appuyé sur l'estime des gens du pays et des servileurs qu'il devait employer; ses connaissances en agriculture, en administration rurale, (ai avaient fait de nombreux amis parmi les petits propriélaires des environs de Santoni, lors du premier séjour qu'il avait fait dans cette habila-

tion. On l’aimait, on Vestimait, non comme un seigneur, mais les uns comme un bon voisin, ses autres comme un bon maître, parlant volontiers le patois des pauvres gens pour en étre mieux compris, et ne faisant pas difficulté, aux heures de repos, de s'asseoir, en vrai patriarche, à Ja table de ses serviteurs.

Donc, M. Mariani savait comment il serait reçu par les gens du pays et les travailleurs de ses domaines; seulement, il était un peu moins tranquille sur la réception que lui feraient sa belle-mère et sa femme; mais ces deux dernières n’attendirent pas son arrivée : averties de son départ de Turin, elles quittèrent la villa Santoni el se retirèrent à Chivas, se plaçant ainsi sous la protection de Bernardo Gavazza, devenuleur intendant.

Dès lors la situation était nette; les positions diverses étaient bien tranchées; mais elles étaient malheureusement dominées par une question d’argent, la pire de toutes les questions qu’on puisse avoir à débattre en famille. La marquise de Spenzzo, bien qu’elle se fût dépouillée de la plus grande partie de ses bieus en mariantsa fille au comte Mariani,était encore trés-riche; mais les dépenses qu’elle faisait excédaient toujours ses revenus, de sorte que la géne ne tarda pas ase faire sentir à Chivas, tandis que l’abondance régnait a Santoni, sous l'administration sage etéclairée de M. Marian.

Bernardo Gavazza était au désespoir; c’était un homme adroit, intelligent, très-capable de faire rendre aux domaines dont il avait l’administration tout le revenu qu'on en pouvait espérer, et il le faisait; mais cela était insuffisant, et il fallait recourir aux emprunts.

— Après tout, s’écria un jour Bernardo, alors que la marquise et sa fille se plaignaient amèrement de la situation de leurs finances, est-ce ma faute à moi si les trois quarts de vos revenus sont aux mains de ce Mariani, que le diable confonde! Ce procès en nullité de mariage ne finira donc point?

— Le saint-père, répondit la marquise, a malheureusement renvoyé l'examen de l'affaire à la consulte d'État, qui ne l’examinera guèré, selon l'usage, que dans une dizaine d'années: et comme les juges de Turin ont résolu d'attendre la décision de la cour de Rome...

—Sangue mio! il me faudra done voir ‘oyjours votre bien grippé par ces mains de singe?... Oh! corpo di Dio! ce serait trop de souffrance; il faut que cela finisse; il suffirait pour cela d’une balle bénite, et ça nest pas chose si rare...

— Silence, Bernardo! interrompit la marquise; votre zèle vous fait oublier le respect que vous nous devez.

— C'est vrai, madame Ja marquise, répliqua Gayazza, dont ces paroles n'avaient point calmé l’exaspération, je vous dois tant !.. mais je lui dois aussi quelque chose, à lui, et,sur mon âme, il ne l’atlendra pas longtemps!...

IL parlait encore lorsque parut le capucin Luigi, qui avait conservé l'habitude d'entrer sans se faire annoncer.

— Oh! révérend père, si vous saviez...

— Je sais tout ce qu'il faut que je sache, et je dis que mieux vaudrait un sage ennemi qu'un ami de votre trempe. Vous ne serez done jamais sage?

Ces dernières paroles furent accompagnées d'un regard tellement signilicatif, que Bernardo trembla

— Est-on donc coupable pour aimer ses maitres? demanda-t-il humblement,

— |] en peut être ainsi, Gavazza, et c'est le cos ou vous vous trouvez en ce moment,

— Oh! révérend père, voulez-vous donc me chasser d'ici comme vous m'avez chassé de la villa Santoni?

— Je le devrais peut-être! s’écria le moine, dont le regard devint étincelant. ;

— Grace pour lui, s’empressa de dire la marquise.

Puis, se penchant à Voreille de Luigi, elle ajouta :

— C'est le seul défenseur que nous ayons ici; au nom de Dieu, ne nous l’ôtez pas!

Le regard du religieux s’éteignit aussitôt.

— Noubliez done jamais, dit-il avec abandon, que fa colère est mauvaise conseillère, et rappelez-le souvent à ce serviteur trop zélé... Et maintenant, maitre Bernardo, j'espère que vous ne parlerez plus de balle bénite?

Gavazza ne répondit point; il avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et il semblait réfléchir profondément. Luigi devina aussitôt ce qui se passait en lui.

— Il veut tuer Mariani, se dit-il; c’est une idée fixe que les moyens ordinaires ne pourraient maintenant lui faire abandonner; et pourtant il faut qu'il y renonce.

C’est qu’en effet, il n’entrait pas dans les vues dureligieux de perpétuer la haine entre les Spenzzo et les Mariani: tous ses vœux, au contraire, tendaient maintenant à une réconciliation complète; il se proposait, dès qu’elle aurait eu lieu, de solliciter du pape la résiliation de ses vœux, et de devenir, en épousant la marquise de Spenzzo, le chef de deux familles puissantes, honorées, chef d'autant plus absolu que son omnipotence serait appuyée sur des secrets terribles lui assurant ane obéissance absolue. C'était une assez belle fin pour un pauvre attaché d’ambassade qu'un chagrin d'amour avait poussé à se faire capucin; Luigi se berçait de ce rêve comme d’une revanche que lui devait la fortune et qui ne pouvait lui échapper.

Il supposait que Bernardo Gavazza devait en faire un semblable de son côté. Bernardo, en effet, possédait le cœur d'Angela; le comte Mariani mort, il devenait maitre absolu à Santoni et à Chivas; car Gavazza aussi possédait un secret terrible.

On comprend aisément, d’après cela, que la balle bénite dont parlait Gavazza ne pit être du goût de Luigi; il fallait à tout prix qu'il mit Bernardo dans l’impossibilité d'exécuter sa funeste résolution la science qu'il avait acquise lui en fournit sur-le-champ le moyen.

Gavazza était descendu à l'office pour faire remplir la besace du capucin; celui-ci prit alors le bâton dont il était toujours armé et y pratiqua avec un instrument tranchant de nombreuses petites entailles de manière à soulever de petits éclats de bois et à hérisser de piquants toute la surface. Cela fait, le moine déposa son bâton dans un des coins de la salle où il avait demandé à demeurer seul un instant pour faire, disait-il, des prières particulières, et il pénétra dans les appartements de la marquise de Spenzzo.

I était là depuis un quart d'heure lorsque Bernardo, qui avait hâte de voir partir le capucin, Jui rapporta sa besace toute rebondie par les provisions de bouche qui Pencombraient.

— Je vous remercie, mon fils; mais veuillez appeler pour qu'on m'apporte le bâton que j'ai laissé dans Is pièce où j'ai lu mes priéres.

— Je vais vous le chercher moi-même, dit vivement Bernardo, qui revint immédiatement remettre à Luigi ce qu'il avait demandé,

Le capucin prit brusquement, en tirant par un bout, son bâton des mains de Gavazza. Les petits éclats de sois firent alors leur office, et quelques-uns s’enfoncèrent dans les doigts de Bernardo.

— Corpo di Baccho! fit Gavazza avec un mouvement douloureux, il y a des épines à ce baton; j'ai les doigts tout piqués.

— Je suis un maladroit, fit Luigi; veuillez m’excuser. Voyons votre main; si quelque écharde a pénétré dans l’épiderme, je m’en vais vous l’extraire.

— Oh! ce n'est rien.

— Montrez donc; il y a quelquefois du danger & laisser un corps étranger dans Jes chairs. Eh! tenez, continua Luigi en saisissant la main de Bernardo, la main vous saigne en plusieurs endroits. Je vais vous guérir en deux secondes.

En parlant ainsi, le moine sortit d’une de ses poches un étui de cristal, y prit une aiguille d’une extréme finesse et en fit pénétrer la pointe sous l'épiderme de la main de Gavazza.

— La voici, reprit-il en simulant l’extraction d’une

écharde, qu'il feignit de jeter sur le parquet; il n’en fallait pas davantage pour vous débarrasser de cet hôte incommode.

- Bernardo remercia le révérend père; mais, quelques instants apres, il se sentit atteint d’un tel malaise, qu'il fut obligé de s’aller mettre au lit. Le lendemain, une fièvre terrible le dévorait; son visage était empourpré, et une éruption de pustules commençait à se produire sur toutes les parties de son corps... Le frère quéteur lui avait inoculé la petite vérole dans toute sa vio- Jence!

On était alors au milieu de l'été; sous l'influence d’une température brûlante, la terrible maladie dont Gavazza était atteint se développa rapidement, et, malgré les soins qui lui étaient prodigués, le malheureux fut bientôt en danger de mort. C'était, comme on l’a vu, un homme hardi, résolu, capable de tout braver pour satisfaire sa vengeance et sa cupidité; mais il avait néanmoins conservé des sentiments religieux qui se trouvèrent bientôt avivés par le danger qu'il courait ; Luigi, qui le voyait tous les jours, ne tarda pas à s'inquiéter de ses dispositions, car il y avait entre lui et cet Homine un secret dont la révélation pouvait avoir les conséquences les plus terribles, et déjà, à plusieurs reprises, le malade avait parlé de se confesser.

— Calmez-vous, Bernardo, lui disait le moine ; vous avez le temps de penser à cela.

Ces paroles, loin de rassurer Gavazza, doublaient sa terreur religieuse.

— Cethomme, pensait-il, ne veut pas que je me confesse, parce qu'il craint que le prètre ne veuille savoir d'où me venait le poison dont il m'a forcé de faireun si terrible usage, Tant pis pour lui, sil en est ainsi; chacun, là-haut, doit répondre de ses œuvres, à moins d'en avoir obtenu le pardon, et je ne puis braver la damnation éternelle pour lui assurer l'impunité, Je ne parlerai plus de cela devant lui; car les moyens ne lui manqueraient pas pour me faire mourir sans confes-

sion,

De son côté, Luigi crut avoir suffisamment rassuré pour qu'il ne songeàt plus à la mort; aussi fut-il à la fois frappé de surprise et d’effroi lorsque, le lendemain matin, au moment où il se disposait à entrer chez le malade, la femme qui gardait ce dernier le pria d'attendre un instant.

— Ce pauvre Bernardo achève de se confesser, ajouta cette femme; c’est un vrai martyr, et il mourra comme un saint...

—Il se confesse en ce moment? s’écriale moine, qui ne put complétement dissimuler son effroi.

— Mon Dieu, c'est moi qui, sur sa demande, Jui ai amené un des vicaires de la paroisse, un saint homme, soyez-en sûr, qui mieux qu'aucun autre le mettra sur le chemin du ciel...

Elle parlait encore, que déjà le moine, qui ne l'é coutait plus, avait ouvert la porte et s'était élancé vers le lit de Gavazza.

— Eh! mon père, s’écria-t-il en s'adressant au prêtre vénérable qui prétait une oreille attentive aux paroles de son pénitent, ne voyez-vous point que ce malheureux, en proie au délire, n’a pas conscience de ce qu’il vous dit ?

— ll est parfaitement sain d'esprit, répondit le confesseur, qui paraissait vivement ému; sa mémoire ne lui fait défaut sur aucun point, et c’est mal à vous, réyérend, de venir l’interrompre au moment où il acheyait de soulager sa conscience d’un poids terrible.

Luigi comprit que Bernardo avait tout dit.

— Je répète qu'il est en délire, reprit-il, et votre zèle vous sera funeste; car vous avez respiré pendant un quart d'heure les émanations de son corps, et c’est pour vous un arrêt de mort.

Le vieillard palit; car Luigi parlait avec un tel accent de conviction, qu’il ne semblait pas possible de douter de la réalité de ce qu'il disait.

— Et, tenez, continua le moine sans laisser au vieillard le temps de se reconnaitre, voici déjà la sueur visqueuse, indice fatal, qui perle sur votre front... Pourtant, laissez-moi tenter de vous secourir.

Et, tirant un mouchoir de sa poche, il s’empressa d’essuyer les tempes du confesseur, mouillées en effet d'une sueur froide due à la frayeur que lui avait causée les paroles qu'il venait d'entendre; mais, chose étrange! à mesure que ce mouchoir s’agitait sur le front humide du prêtre, il s’en échappait une sorte de poussière qui s'élevait en nuage à travers l'appartement.

— J'étouffe, dit le confesseur d’une voix défaillante ; la respiration me manque !

Le moine courut vers une des fenêtres qu'il ouvrit; au même instant, un bruit sourd se produisit; c'était le vieux prêtre qui tombait inanimé sur le parquet.

— Il le fallait! se disait mentalement Luigi en aidant la vicille garde-malade ; désormais, je ne douterai plus de l'efficacité de cette poudre; elle est certainement une de mes plus précieuses découvertes,

Pendant ce monologue, il était parvenu, avec l’aide de la garde, à remettre le vieillard sur son siège; mais ce fut inutilement qu'on lui prodigua tous Les secours possibles : il avait cessé de vivre, et lagarde, éperdue, courut annoncer aux maitresses de la maison ce déplorabie événement. Alors Luigi, resté seul avec le malade, s'approcha de ce dernier, et, lui montrant du doigt le cudavre du prêtre :

— Bernardo, dit-il, c'est toi qui l'as tué, Si tu m'avais

laissé le soin de te choisir un confesseur, celui-ci ne serait pas mort...

— Ah! fit Bernardo terrifié, il ne m’a pas denné l’absolution, el je me sens mourir!

— Non, tu ne mourras pas si tu me restes scumis partout et toujours... 7

— Révérend père, seriez-vous donc l’ange du mal en personne?

— Je suis ce que je veux être, Gavazza, et moins qu'à personne il t'appartient d’en douter; je vais toutefois te donner une nouvelle preuve de ce que je puis. Veux-tu mourir? Je m’en vais te laisser dans ton lit, où, avant une heure, tu auras rendu |’ame... Veux-tu vivre? Prends ce sachet, que j'ai préparé pour toi; placele sur ta poitrine et reste immobile pendant quelques instants; la fièvre qui te brüle s’éteindra; les pustules dont ton corps est couvert vont s’amortir; tes jambes et tes bras reprendront de l’élasticité, et, dans huit jours, tu pourras vaquer à tes occupations ordinaires. Cela Vétonne, n’est-ce pas?

— Non, mon révérend ; celam’effraye; car je suis bien forcé de reconnaître que vous avez sur les gens qui vous entourent droit de vie et de mort.

Au moment où le malade prononçait ces derniers mots, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier.

— (est ce malheureux qu'on vient enlever, reprit le moine. Qu'il s’en aille en paix... Quant à toi, Bernardo, hate-toi de guérir, et marche ensuite dans la route que je Vindiquerai sans en dévier en aucun cas; à ces conditions, ma protection ne cessera de s’étendre sur toi.

Gavazza ne put que murmurer une sorte de remerciment ; car à sa faiblesse extrême se joignait Ja terreur résultant de ce qu'il venait de voir et d'entendre. Luigi se retira. Le cadavre du prêtre fut enlevé. Bernardo put alors respirer avec plus de liberté et moins de terreur.

Il lui semblait que le remède du moine opérait déjà.

— Mon Dieu, fit-il, il me semble que la vie me revient!...

— Doutez-vous maintenant de la puissance de ces poisons, monsieur de Ja Scaglia, dit alors le moine, qui voulut clore là son récit, et qui tendait à son interlocuteur un flacon de cristal plein d’un terrible toxique et un petit étui renfermant une aiguille semblable à celle dont Gavazza avait éprouvé les horribles effets.

L'abbé de la Scaglia avait peur, et il hésitait à prendre ces dangereux agents de mal et de destruction.

— Ne craignez rien, monsieur l'abbé, fit Luigi avec un léger sourire; ce n’est pas un scrupule qui vous arrête, et ces poisons ne sont destinés qu'à vos ennemis, car, si j'ai bien deviné, des trois choses qu'il vous faut, l’une, c’est un poison qui tue la beauté, l’autre un poison qui tue le corps tout entier, Mais quelle est la troisième?

— [a troisième?

— Oui?

— C'est un poison qui tue l'âme,

- Vous croyez donc aux philtres ? demanda le moine avec une ironie imperceptible,

— Non,

— Aux influences du démon?

— Pas davantage,

— Quel venin done espérez-vous obtenir pour line filtrer dans une Ame?

nn nnn ——————————

— Le venin de la parole.

— La parole écrite, les livres?

— Non, la paroïe parlée; il me faut un homme habile, un esprit surprenant qui puisse s'emparer du cœur d’une jeune fille.

— Un confesseur ?

— Oui, un confesseur... jésuite.

— Je vous comprends. Demain,je vous adresserai homme qui sait le mieux prendre à la glu de ses insidieuses paroles le cœur et l'âme de ses ouailles et les diriger ensuite à sa guise.

— Et vous nommez cet homme?

— Le père d’Aubenton.

— Cest bien; comptez sur mon appui et sur ma reconnaissance. ,

Et Pabbé de la Scaglia quitta le couvent de Chivas muni de son triple poison.

Le père Luigi tint sa promesse.

Le lendemain de ma visite à Leurs Altesses, je reçus Vabbé d’Aubenton, le confesseur que l’on me destinait.

Ce père d’Aubenton était un révérend jésuite qui fut depuis bien célèbre en France et en Espagne. Il ne me plut pas; c'était un vilain moine, chiche et crasseux, baissant les veux et regardant hypocritement par-dessous ses paupières.

Il me salua, les bras croisés sur la poitrine, selon la facon de son ordre; ce qui donne à tous ces froeards un air encore plus sournois qu'aux autres, bien qu'il y ait parmi eux de grands saints et des hommes éminents. lJ était fort connu du confesseur du duc, le père gardien des grands jésuites, bon et excellent homme, mort depuis dans des circonstances singulières.

Le roi — Victor-Amédée l'était en ce temps-là — le comblait de bontés et l’aimait sincèrement.

Le père tomba malade, le roi Valla voir. Comme il touchait à sa dernière heure, après les premiers compliments, mue la situation abrégea fort, comme on pense, le moribond pria son royal pénitent de faire éloigner tout le monde.

Le roi fit un signe; tous sortirent.

Alors, se soulevant avec effort sur son bras :

—Sire, dit le jésuite, vous avez été bon, excellent pour moi, je ne puis mieux vous marquer ma reconnaissance qu’en vous donnant un dernier conseil, mais un conseil d’une telle importance, que peut-être il suffit pour m’ac quitterenvers vous : N'ayez jamais de confesseur jésuite!

Puis, comme le roi faisait un mouvement :

— Ne me demandez point les motifs de ce conseil, dit-il, il ne me serait pas permis de vous les donner.

Il retomba sur son oreiller, et, le soir, il était mort.

C'était à peu près ce que M. de Mazarin avait dit à Louis XIV, à propos des premiers ministres.

Je tiens ce fait de Victor-Amédée lui-même; il me la raconté maintes fois.

Et, en effet, depuis ce temps, le roi n'eut plus de confesseur de cet ordre, et ne voulut pas permettre aux jésuites de tenir l'instruction des colléges.

Le père d’Aubenton était jeune, bien jeune pour un confesseur; à peine avait-il trente ans; je ne sais pourquoi on me l'avait choisi, ou plutôt je le sais bien. 11 fallait qu'il eût de grands rapports avec ma bellemère, et qu'elle fût bien sûre de me dominer par lui.

IL m'adressa deux ou trois phrases dont il écouta la réponse longtemps après qu'elle était faite. II semblait y chercher un sens caché et m'étudier dans mes paroles, Ensuite, il me demanda si j’approchais sou-

vent du saint tribunal. Ma mère était fort pieuse, et nous y conduisait tous les mois; je le lui dis, il fit un signe de satisfaction en regardant madame de Verrue; car madame de Verrue assistait à l’entretien; mais elle ne bougea pas plus ace signe que pendant tout le reste de la conversation.

Mon mari me semblait le plus petit garçon du monde en présence de tous ces gens-la: il n’avait pas eu un mot à placer, ou plutôt on ne lui laissait pas placer un mot : il souffrait bien, mais il n’osait le laisser voir. Cet état Vesprit et de cœur m'a toujours paru le plus malheureux qui fut sur la terre ; cette lutte de la faiblesse et de la timidité contre la volonté, l'esprit et l’orgueil, est pour moi insoutenable el me semble un véritable enfer.

Le père d’Aubenton demeura jusqu’à l'heure du diner, où on le retint, ainsi qu'un compagnon moine qu'il avait amené, lequel mangeait à faire peur et m’amusa fort : il trouvait là meilleure chère qu'au couvent.

A ce diner, on agita ce que l’on ferait à l'égard d’un certain abbé Petit, curé de Saint-Léger, fort considéré dans la famille, et qui s'était attendu à diriger ma conscience.

— Feu M. de Verrue le regardait comme un oracle, dit ma belle-mère, et l’a placé sur le pied de tout tenir au logis; je me suis toujours adressée à lui. Mon fils, dès son plus jeune age, a été remis par son père entre les mains de l’abbé Petit; il attendait ma bru avec impatience pour la diriger. Que vais-je lui dire? Je gage qu'il viendra ce soir.

— Madame, répondit le père d’Aubenton en prenant un de ces airs qui ne se traduisent point, je m'empresserai de me retirer, pour peu que ma présence vous soit un embarras. Les révérends pères ont désiré s'attacher madame la comtesse de Verrue et vous, pour le plus grand bien de la religion ev dans Pespoir de contribuer au vôtre; mais M. Petit est un saint prêtre, très-digne et très-religieux, fort capable de vous guider toutes deux dans ce monde et dans l’autre, Je me retirerai donc. Seulement, il eût fallu, je crois, prévenir auparavant nos pères de la maison professe; ils n’eussent sans doute pas jugé convenable de s’avancer autant pour être repoussés.

Je ne saurais peindre son visage tandis qu'il parlait, ni ce qu'il y avait de promesses et de menaces dans le mouvement de ses lèvres et dans ses narines, qui se dilataient et se resserraient comme un soufllet. Quant à ses yeux, on n’en voyait rien du tout, ni le blanc ni la prunelle; il les voilait de ses longs cils comme d’un rideau de crêpe.

Ma belle-mère en frissonnait.

La compagnie était alors toute-puissante en Savoie. Elle avait trouvé fort à propos, grace à l'abbé de la Seaelia, l'occasion de s'établir en notre logis, comme en un ouvrage avancé d’où elle surveillait la cour, et de nous mettre au nombre de ceux qu’elle désirait gouverner, sans doute à cause de la comtesse douairière et de sa charge de dame d'honneur, dont la survivance me revenait, croyait-on. Ilsayaient done demandé comme une faveur que ma conscience fût confiée au père d'Aubenton, une de leurs lumières; ce qu'il prouva bien, par la suite, en donnant à la terre la bulle Unigenitus, de moitié avec le cardinal Saprani.

Ma belle-mère ne put refuser, elle cut peur, Cette femme si altière plia comme un roseau; Pabbé de la Scaglia lui avait laissé entrevoir quelques-unes des

conséquences d’un refus ; le curé Petit et l'amitié qu’elle lui portait ne pouvaient lutter contre la puissance de cet ordre, que Victor-Amédée seul eut la force de tenir en bride, sans néanmoins entièrement rompre avec lui.

J'étais tout à fait passive à cet égard, je n'avais qu’à accepter. Lors même que l’on m'aurait permis de répondre, je n’aurais su que dire. Pour moi, le confesseur ne représentait que la confession, par conséquent qu'une idée assez peu agréable en elle-même; je ne voyais que la grille avec la planchette menacante, les péchés à avouer; les pénitences à faire.

L'abbé, lui (mon oncle), voyait autre chose dans la confession : une influence occulte, sans rivale, irrésistible; et plus d’une fois j'ai été surprise et troublée des choses étranges que l’on jetait dans mon imagination et des sentiments dissolvants que l’on distillait dans mon ame.

Car l'abbé de la Scaglia a essayé sur moi de tous les poisons qu'il tenait de Luigi, le terrible capucin.

Le débat dura assez longtemps; le père en vint à se faire prier avec instance de demeurer. Mon mari lui-même rompit le silence sur un signe de sa mère, et demanda cette faveur pour ma jeunesse.

Le père s’inclina enfin en signe d’assentiment, et dit :

— Souvenez-vous, au moins, monsieur, que vous nous y avez forcés.

Quelques personnes vinrent dans l’après-dinée. Habituellement, madame de Verrue était au palais à cette heure; mais, pour les premiers jours de mon arrivée, Son Altesse lui permit de s’absenter. On joua au reversi, et fort cher; j'étais intéressée dans le jeu de l'abbé de la Scaglia, un des beaux joueurs de son temps, malgré sa robe. Il possédait de fort gros revenus provenant des emplois qu'il avait occupés sous le feu duc, et qu'il occupaic encore sous le duc régnant, et de plusieurs abbayes. On l’estimait à cause de sa position de secrétaire d'État, on lui accordait une grande capacité dans les affaires ; mais il était peu aimé du monde et des siens. Pour moi, j'en avais peur.

Une heure avant le souper, un vieux majordome né dans la maison, qu'il aimait comme la sienne, vint annoncer à ma belle-mère que M. le curé de Saint-Léger arriverait tout à l'heure, et avait d’avance fait demander si la comtesse le voulait bien recevoir.

La comtesse s’empressa de répondre que oui.

— Sans doute, il soupera céans ? demanda le majordome.

— Certainement, répondit avec humeur ma bellemère, à qui l’on forçait le quinola.

En effet, quelques instants après, M. Petit entra, Sa bonne et vénérable figure me prévint tout de suite en sa faveur ; ses cheveux, déjà presque blancs, quoiqu'il eût quarante-cing ou cinquante ans à peine, encadraient une véritable physionomie de patriarche; son sourire placide, son regard calme et doux révélaient son humeur et son caractère.

Il salua madame de Verrue avec un mélange de familiarité et de respect qui me toucha. Il prit la main de mon mari pour l'attirer de son côté et se faire mener par lui jusqu'à moi qui ne disais mot, mais qui regardais, omme on comprend bien, de tous mes yeux

— Soyez la bienvenue, madame, me dit-il, et puisse Dieu vous rendre toutes les bénédictions que votre présence apporte en ce logis!

Ces paroles, évidemment, sortaient du cœur le plus paternel que j'eusse encore rencontré depuis mon dé-

part de France, et elles me pénétrèrent. Je me levai en pied et fis au digne prêtre la même révérence qu'à Son Altesse. Il ajouta quelques mots gracieux sur moi, sur ma famille, sur la réputation bien connue de ma mère, et alla ensuite se placer près du comte, lequel, pour la première fois, me parut à son aise et disposé à causer sans contrainte.

A côté du curé se trouvait une petite figure qui ne tarda pas à attirer mon attention, bien que personne ne lui dit mot, qu’elle restat debout et qu’elle ne semblat être dans la chambre que pour tenir le chapeau de M. Petit et une grande canne dont la pomme dépassait la tête de celui qui la porta f.

C'était un jeune garçon de huit ou dix ans à peu près, gros, boulfi, avec des cheveux taillésen boudin, un bon large nez tout rond et tout rouge, une bouche riante et moqueuse, bordée de dents magnifiques, des yeux à peine visibles, mais brillants comme des escarboucles et d’une mobilité incessante. On eût juré qu'il voyait de tous les côtés à la fois. Il était vêtu d’un justaucorps noir bien pincé; son haut-de-chausses, de la même couleur que son justaucorps, et ses bas violets dessinaient des jambes dodues et des mollets insolents. C'était enfin un véritable diminutif d’abbé ou plutôt de chanoine bien gras, bien fleuri, bien drôlatique. On ne pouvait pas dire qu'il fût poupin, il était trop laid pour cela; mais il était impossible de conserver sa ruauvaise humeur en le regardant.

Du reste, personne dans la salle ne portait attection à lui; il était là comme une chose convenue, accoutumée, qui n’occupait point. M. Petit le poussaitde temps en temps, pour qu'il int droit sans doute; et alors il sautait d’un pied sur l’autre, comme un oiseau qui va s'endormir et que l'on réveille à temps.

Dès que je l’eus découvert, je ne cessai plus de l’examiner, et je trouvai ses prunelles brillantes et miroitantes qui m’examinaient aussi. Je me penchai vers l'abbé de la Scaglia et lui demandai tout bas, pendant que ma belle-mère donnait les cartes, ce que c'était que ce petit bonhomme.

— (a? dit-il avec un léger mouvement d'épaules. C’est Michon.

— Oui; mais qu'est-ce que Michon?

— Michon, parbleu! c’est Michon... Prenez garde, monsieur le commandeur, vous baissez votre écart.

Et ce fut tout ce que j'en pus tirer.

Mais je n’en étais pas moins fort curieuse de cette manière d’énigme dont on ne me donnait pas le mot. J'attendis encore quelques instants; puis, comme on dit aux enfants ce qu'il faut faire quand ils ont peur, je me levai bravement, et j'allai droit vers l’objet de ma curiosité, qui ne se dérangea aucunement en me voyant venir. M. le curé pensa que je voulais m'adresser à lui et se leva d'un air de bienveillante déférence, qui ne me plut point en cet instant où j'avais mieux à faire.

A l'âge que j'avais, on est téméraire, et l’on réfléchit peu. Je fis à M. Petit une révérence pour lui rendre son accueil, et je m'adressai à l'enfant lui-même en lui demandant qui il était, et comment il s'appelait, Il me répondit par une inclination de tête qui ne me sembla point de mise de la part d’un être si éloigné de ma condition, Voyant alors mon étonnement, le bon curé tourna vers lui un regard d'une bienveillance et d’une affection paternelles.

— Qui il est, madame? C'est mon fils, mon cher Michon! Pardonnez-lui s'il manque aux façons de la cour ;

il n’a jamais vu que de vieux prêtres, ma servante et les seigneursqu’il rencontre dans les salons de madame la comtesse de Verrue, où on a daigné l’admettre, mais où 4ul ne fait attention à lui.

— J'y fais attention, moi, monsieur, répondis-je, et je veux lui parler. Il m'intéresse et a tout l'air d'avoir de l'esprit.

Le visage du bon curé s’épanouit à cet éloge d’un enfant qu’il aimait comme le sien propre.

— De l'esprit, madame? Oui, il en a, et, s’il n’en avait pas autant, je n’en conviendrais pas devant lui; mais il sait bien qu'il ne faut pas avoir d’orgueil des dons octroyés par le bon Dieu; on doit l’en louer, s’en servit pour sa gloire, et tacher d’en faire le bien des autres en ce monde et son salut dans l’autre.

Michon prit la main de son protecteur et la baisa avec un respect qui prouvait sa tendresse; mais il ne parla point davantage, ce qui me frappa et me piqua au jeu.

Était-ce un muet, ou y mettait-il de Pobstination?

— Monsieur le curé, repris-je, d’où vient donc que non-seulement votre protégé ne dit rien, mais encore qu'il ne répond point à ce qu'on lui dit?

— Madame, il n'ose; je lui ai défendu de se méler en quoi que ce soit de la conversation.

— Je voudrais cependant qu’il me répondit, à moi, monsieur le curé; déliez-lui, je vous prie, la langue en ma faveur.

— En votre faveur, madame! Il sera comblé que vous le vouliez bien entendre.

Je m'assis près du bon prêtre. Le petit garcon immobile ne branla point; pourtant ses yeux disaient bien des choses, et je me mis à l’interroger. Il rougit faiblement; et tout de suite, d’une voix gréle et pointue, il répondit avec une netteté et une précision auxquelles je ne m'attendais point.

Le curé souriait et paraissait on ne peut plus heureux.

— Madame, interrompit-il comme je demandais à Michon s'il était parent de M. Petit, permettez-moi de parler à sa place; je sais mieux que lui ce qui s’est passé autrefois. Le pauvre enfant ne se souvient que de mon affection pour lui, et il en a oublié la source. Michon mest point de ma famille; c'est mon enfant d'adoption. Il est né d’une pauvre veuve bien digne et bien bonne, qui venait, chaque matin, entendre ma messe avant d'aller à son travail : elle n’y manquait jamais et se mettait à la même place, toujours à gauche de l'autel ; si bien que je ne pouvais m'empêcher de la voir. Quand son fils naquit, elle me l’apporta au baptéme et me pria de lui choisir son patron. Je lui donnai celui de mon père, espérant qu'il lui porterait bonheur, A dater de ce moment, la mère ne vint plus seule, et j'admirais comme le bon gros enfant se tepait tranquille et ne faisait jamais entendre un cri. Cela dura ainsi près d’un an. Tout à coup, je ne vis plus la pauvre femme, et trois jours se passèrent sans qu'elle parût, Je connaissais son grenier, elle était parmi les plus misérables de ma paroisse. En sortant de l'église, je me rendis chez elle, je la trouvai étendue, presque mourante, sur un grabat, serrant sur son cœur ce petit innocent, qui n'avait pas ces belles joues roses. À mon aspect, elle poussa un cri de joie.

» — Ah! monsieur le curé, s'écria-t-clle, le ciel exauce ma prière, puisque vous voilà,

»— Il fallait donc me faire prévenir, ma bonne femme, lui dis-je, Qu’ayez-yous?

» — Ah! monsieur le curé!... fit-elle en soupirant.

»— Vous avez besoin de secours, continuai-je ; pourquoi ne m’en avoir pas demandé ?

» —Il est trop tard, monsieur le curé! je le sais depuis longtemps, mon mal est incurable ; la mort de mon pauvre mari n'a frappée d’un coup dont je ne reléverai point. C’est tout ce que j'ai pu faire que de mettre au monde cet orphelin et de veiller sur ses premicrs pas; maintenant, je vais le quitter et le laisser sous la garde de Dieu et sous la vôtre, monsieur le curé, puisque vous voilà. »

Il eût fallu avoir un cœur de bronze pour résistera cette prière, et, depuis lors...

— Depuis lors, madame, interrompit vivement le petit bonhomme, je n’ai quitté M. Je curé ni jour ni nuit, et je ne le quitterai qu'à la mort. Il est devenu mon père ; il m'a aimé, soigné, chéri, autant que je l'aime et le chéris moi-même. Voilà pourquoi je suis ici et pourquoi vous avez entendu tout ce que mon bon père vient de vous dire. Vous comprenez bien que le pauvre petit Michon ne fût jamais venu sans cela chez madame la douairière.

A compter de ce jour, l’abbé Petit et son protégé Michon le joufflu m'intéressèrent prodigieusement. Si j'avais été libre et que j’eusse su ce qu'était devenue la pauvre Jacqueline de Bavicre, je lui eusse certainement présenté mon petit Michon. C'était, sans nul doute, de toutes les connaissances que j'avais faites depuis mon arrivée à la cour de Savoie, celle qui m’intéressait le plus.

j'allais pourtant en faire une autre, et celle-là devait marquer dans l’histoire de mes sentiments.

Je ne sais si l’on se rappelle un certain gentilhomme auquel, le jour de mon arrivée, j'avais, mourante de faim, demandé une orange : le voyant si simplement vêtu, je l'avais pris, malgré sa bonne mine, pour un officier de la maison. Personne ne m'avait désabusée. Je n'avais, il est vrai, interrogé personne, jusqu'au moment où je le vis se mettre à table, et à une des places d'honneur encore; ce qui n’étonna fort, je l’avoue. Je ne pus m’empécher alors den faire l’observation et de demander à mon mari si, en Italie, il était d'usage que les officiers mangeassent à la table des maitres. Il se mit à sourire.

Le sourire de M. de Verrue ne ressemblait au sourire de personne. Ses lèvres s'entr'ouvraient à peine; ce

‘sourire était triste, et il ne s'était pas plus tôt dessiné sur sa bouche, qu'on eût dit qu'il se repentait d’avoir souri.

— Ce seigneur, me répondit M. de Verrue (et il appuya sur les mols ce seigneur) est bien loin de ressembler à un officier, madame : c’est un jeune Allemand de grande naissance, qui voyage pour son instruction. On le destine, à Vienne, à de hauts emplois, et ila été justementrecommandé à mon oncle l'abbé de la Scaglia. Voilà pourquoi vous l'avez trouvé chez ma

| mère en ce jour de réunion de famille, G'est le prince | de Darmstadt, Sa famille a beaucoup de scigneuries, | qu’on lui garde pour le moment où il deviendra un

personnage. Notre cour, la sienne, et Sa Sainteté font grand cas de lui.

Je ne sais si j'ai raconté que j'avais été frappée de la bonne mine de ce jeune homme, de la beauté de son visage et du grand air de sa tournure. On eut dit un prince déguisé, d’autant plus qu'il affectait de porter les vêtements les plus unis, les plus simples et sans aucune broderie, les rubans les plus modestes, et toujours des étoffes sombres ; ce qui donnait un merveilleux éclat à son teint pale et à ses yeux bleus.

On Vappelait à la cour le Beau Ténébreux, en souvenir d’Amadis, auquel il ressemblait de plus d’une maniére; il ne m'avait absolument rien dit la veille et je n’y songeais plus. Lorsqu'on l’annonça au milieu de mes conversations avec le curé, son nom me fit lever la tête; il entra d’un air tout à fait cavalier et cependant modeste. Son salut s’adressa à tout le monde, mais à moi en particulier; au moins me sembla-t-il ainsi.

En effet, après quelques mots échangés avec madame de Verrue et avec Vabbé, il vint vers la place où j'étais et me fit de nouveau une profonde révérence, en même temps qu'il faisait un signe de respect à M. Petit.

Michon, duquel je me détournai, se mit sur sa patte et ne donna plus signe de vie. Mais, le prince de Darmstadt ayant commencé une conversation entre nous trois, je vis*que le petit Michon écoutait de toutes ses oreilles.

Il fut question de tout, de la France, de l’Empire, de la Savoie, de la Toscane, beaucoup aussi de ce qui se passait à Turin dans certains cercles de la cour. Le prince était aussi caustique que le bon curé était mesuré et indulgent : l’un avait la fougue et le mouvement de la première jeunesse, l'autre la quiétude de Page mûr, sur lequel plane un cœur tranquille, une conscience irréprochable.

— Monsieur le curé, dit-il, vous savez qu'on esmye de marier M. le duc de Savoie avec uncprincesse de Parme, maintenant qu'il est certain que le mariage du Portugal est rompu ?

— Cela se peut, mon prince, répondit le curé; j'ai même vu certain drôle qui se vante de précéder ici un ambassadeur et d'être le factotwm de monseigneur l’évêque.

— Ah! ah! je sais‘qui vous voulez dire,

— Un certain abbé... Albero...

— Alberoni!

— C'est cela.

— Ah! vous le connaissez?

— Il m'obsède de visites ; il me croit plus influent que je ne le suis. Malgré toute sa puissance, il ne serait pas fiché, je crois, de trouver condition à Turin; il vaque un petit canonicat dans ma paroisse; il l’a écumé, et il le désire comme le nec plus ultrà de son ambition.

— Je le crois pardieu bien! un sonneur de cloches! A-t-il seulement regu les ordres?

— Quant à cela, je Vignore; néanmoins, il Passure. Au reste, il wa pas cherché à m'en faire accroire : il s’est dit fils d'un jardinier des environs de Parme; et, comme naissance, il ne pouvait guère s'en donner une plus humble, Dans le doute, nous ne lui avons pas permis d’officier. Le canonicat est une fondation Wun prince dé la Cisterne, à cause d'un sacrilége commis par ses gens à cette sainte place, il y à à peu près cent ans; il a élevé une petite chapelle, desservie, quand elle l’est, par un chanoine qui n'a rien à faire, qui possède une jolie maison, un jardin, et qui reçoit

un casuel assez rond; vrai métier de fainéant! vrai culde-sac, aussi! on est là oublié, enterré. Ce pauvre diable d’Alberoni n’en demande pas davantage, etil l'aurait déjà, s’il avait pu prouver son ordination. Le prince a laissé ce bénéfice à ma disposition; c’est moi qui choisis.

— Prenez garde, monsieur le curé! le drôle est fin et retors comme dix chapitres de jésuites. Assurezvous bien à bonnes sources, et ne vous en rapportez pas à son témoignage.

Ce que c’est que le hasard et à quoi tiennent les destinées! Si le prince de Darmstadt n’eût pas mis le curé Petit en garde contre Alberoni, Alberoni eût probablement obtenu son canonicat, il ne serait point arrivé où nous Vayons vu, et une partie des événements de ce siécle etit tourné autrement.

Eu regardant en arrière dans ma vie, j'ai trouvé ainsi nombre de grands effets ayant de petites causes; celle-ci n’est pas une des moins remarquables et des moins curieuses.

L'esprit de M. de Darmstadt était d’une grande souplesse et d’une grande variété; mais il était en même temps teinté en noir, suivant son expression; il ne voyait rien comme les autres, il n'avait ni les espérances ni les gaietés de son age, et, en ce temps, il n’avait guère que vingt ans, à peu près; enfin il montrait déjà un sérieux et une raison dont les autres jeunes seigneurs se moquaient. Il refusait toujours d’aller faire la débauche avec eux, et vivait seul, retiré, au milieu de ses livres, allant le soir à la cour ou chez les dames, ou bien encore à des entretiens graves avec des hommes d'Etat. Jentendais dire quelquefois que le prince n’aimait pas les femmes, qu'il était trop sage pour un si jeune âge, et qu'il y avait certainement des raisons souterraines à cette conduite inexplicable et inexpliquée; — plus tard, j'aurais pu répondre à ces doutes, et tout expliquer, moi.

Celle année 1683 vit commencer plusieurs gloires. Cest ainsi qu'en même temps que moi arrivait à Turin, pour y rester quelques semaines seulement, un personnage qui, depuis, a bien occupé la renommée et qui & appris à Louis XIV, pour la première fois, qu'il n'était pas invincible et qu'il pouvait se tromper ; deux choses auxquelles Sa Majesté n'avait pas cru jusque-là. Je veux parler du prince Eugène de Savoie; il n'avait que vingt ans à cette époque, il allait offrir ses services à l’empereur.

Je le yis à la cour, lorsqu'il y fut reçu par madame Royale, et il resta presque tout le temps auprès de moi à me parler de la France, de son regret de la quitter et des amis qu'il y avait laissés.

Il s’en allait à la guerre contre les Turcs, où se rendaient aussi MM. les princes de Conti, malgré le roi, qui ne leur pardonna point cette fugue; ils s'en sont repentis toute leur vie.

Le prince Eugène est fils de la fameuse madame de Soissons, nièce du cardinal Mazarin, tant aimée pur Louis XIV dans sa jeunesse, et tant trompée par lui plus tard, Elle avait dû quitter la France en 1680, lors du procès de la Voisin et de la Vigoureux, accusées de sorcellerie et de pis encore, Madame de Soissons, compromise par elles, fut soupconnée de plusieurs empoisonmements, et, si le roi, en considération de leurs anciens rapports, n'avait point autorisé sa fuite, elle eût été jugée par la chambre de l'Arsenal, qui, assuret-on, trouva, dans ce qu'elle apprit, de quoi la faire

brûler vive. Le roi en était si persuadé, qu'il dit un jour au duc de Bouillon, son beau-frère, devant ma mère, à qui je l’ai maintes fois entendu conter:

— J'ai permis à madame la comtesse— on l’appelait ainsi — de s'échapper de France ; fasse le ciel que je n’aie point un compte à rendre devant Dieu et devant mes propres peuples pour ne l'avoir pas fait juger!

Par ce quelle a fait depuis et ce que nous verrons, on devine de quoi elle était capable, et on ne peut supposer en conscience que la Voisin Vait calomniée. Monsieur son fils en faisait bon marché. Elle était a cette époque à Bruxelles, et se disposait à partir pour lEspagne.

Comme je demandais au prince Eugène s’il n’irait point la voir :

— Non, me répondit-il, je me rends directement à Vienne, et, de 1a, à l’armée, Je n’ai point envie d’être lapidé dans les églises, à côté de madame de Soissons, ainsi que cela est arrivé à d’autres. Les Flamands ne plaisantent pas, à ce qu'il parait, à l'endroit du diable et de ses suppôts.

Le prince Eugène, sans être d'une taille haute, était bien fait de sa personne, quoique maigre ct très-brun, etilavait un visage fort agréable, de beaux traits et des yeux pleins de feu. Il portait ses cheveux noirs, sans perruque, ce qui semblait une singularité. Ses succès galants étaient nombreux à la cour de France, il triomphait dans toutes les ruelles ; mais cela ne lui suffisait pas ; il voulait se faire un nom, et se créer un état plus brillant qne celui des cadets de la maison souveraine, ainsi que l'était monsieur son père, dont la considération était mince.

Ildemandad’abord une compagnie de cavalerie, il fallait lui entendre raconter tout cela! Etil s’adressa, pour réussir, directement au roi. Ge fut ce qui le perdit. M. de Louvois,alorstout puissant, et accoutume aux bassesses des courtisans, trouva le jeune homme bien hardi d’oser se passer de son autorisation et de son appui, et lui voua une haine à mort. Lorsque le maitre lui en parla, il prit un air méprisant et répondit en secouant la tête,

geste que connaissaient tous les officiers de l’armée et *

qui ne pressentait rien de bon :

— Le prince Eugène de Savoie, sire! mais Votre Majesté n’y songe point; il est trop faible, trop délicat pour faire un militaire, il ne supporterait pas une campagne.

— Cependant, monsieur, on ne peut guère refuser au fils de la comtesse de Soissons, au neveu du cardinal Mazarin, cette légère faveur d'une compagnie. I] faut bien qu'il ait au moins un os à ronger, si pelit qu'il soit.

— Votre Majesté ne connait pas ce jeune homme; il est dangereux, ila une ambition de gloire et de répulation qu'il veut acquérir à tout prix.

- A tout prix! répondit le voi. Gest pourtant un pelit compagnon, je crois?

— Non, il appartient aux Dunois et touche à la maison de Savoie ; et les étrangers ne portent jamais bonheur aux emplois qu'ils occupent,

Ce peu de mots suflirent, et détournérent Louis XIV, déjà mal porté pour le prince Eugène, Lorsque celui-ci se présenta devañt Sa Majesté et implora sa réponse par une révercace silencieuse, ainsi que cela se praliquait à la cour de France, le roi lui répondit conséquemment :

J'en suis fâché, mousicur, mais vous éles trop faible pour mou service,

Et il passu.

Le jeune homme ne se tint pas pour battu; il tourna ses idées d’un autre cole, et, tout en FR Roua se décida à entrer dans l'Église.

— Si je ne suis point assez fort pour le service du roi, se dit-il, je serai bien assez fort pour le service de Dieu.

Le voilà dans les antichambres du pére Lachaise, qui tenait la feuille des bénéfices, confondu avec des abbés de toute sorte, et faisant en ce cercle, une singeulière figure. Il y vint souvent, tant et si bien, que M. de Louyois, le plus vindicatif des hommes, le démicha sous la soutane, et lui barra encore le chemin. Il avait une revanche à prendre contre sa mère, qui, au temps de sa puissance, lui avait donné bien du fil à retordre. Lorsque Vabbé de Savoie parvint jusqu’au confesseur, il trouva encore un obstacle, et, pour celui-là, il n'avait guère le droit de parler.

— Monsieur, lui dit le père Lachaise, vous êtes trop libertin pour le service de Dieu.

— Ah! pardon, mon père, il faudrait bien s'entendre, répliqua le prince impatienté et mis hors de mesure par sa réponse: le roi m'a dit que j'étais trop capucin pour l'aire un soldat, et vous, vous me dites maintenant que je suis trop soldat pour faire un capucin. Lequel des deux à raison?

Ils l’eurent l’un et l’autre, car ils n’en démordirent pas.

En vain le postulant fit jouer toutes ses cordes, il ne trouva que des refus; ce qui l’exaspéra de la belle manicre et lui fit prendre le roi, notre sire, vs une haine épouvantable.

MM. les princes de Conti méditaient leur équipée vu Hongrie, il résolut de les suivre.

— Seulement, dit-il à ses amis,je ne reviendrai sis

Il partit ainsi, sans en demander davantage et las des avanies essuyées. Quand M. de Louvois l'apprit, il grommela en goguenardant :

— Tant mieux! il ne nous génera plus en ce pays=ci!

— Ah! s’éeria le prince lorsqu'il eut oui le propos, qu'on lui répéta, je le génerai bien autrement ailleurs, Je reviendrai en ce pays d’où il me chasse, et j'y reviens drai les armes à la main!

Il a tenu parole; Louis XIV et Louvois ont dû se repentir plus d’une fois de n'avoir point deviné quel capitaine ils envoyaient à leur ennemi.

Le prince Eugène avait particulièrement une abomination sans pareille pour madame de Maintenon. Je Vai reyusouyent et dans des circonstances bien différentes; ce fut toujours dans les mêmes sentiments et avec les mèmes cris de vengeance contre elle et contre Le roi.

— Et si j'avais pu arriver jusqu'à Paris, me disait-il la dernière fois que je Pai vu, si le maréchal de Villars ne m'eût pas arrêté à Denain, si les Anglais ne n'eussent pas faussé compagnie, je donnais la loi dans la capitale du grand monarque; je faisais enfermer la Maintenon dans un couvent pour le reste de ses jours. Dieu ne la pas voulu !

Vai parlé beaucoup peut-être du prince Eugène, et avant le temps où il fut célèbre; mais j'ai eru qu'il était bon, dès à présent, d'indiquer sa source et ses commen» cements si difficiles, puisque nous devons le retrouver grand et illustve.

J'eus et j'ai encore pour lui une véritable amitié, qu'il me rend bien, j'en suis sûre, Nous nous écrivons quelquelois., Quand j'en serai à raconter ses batulles

. et ses grandes victoires, je tacherai de faire de mon mieux, bien que les femmes ne s'entendent guère à ces récits guerriers; il est vrai que j'en ai retenu des autres, et de M. de Savoie surtout, qui les aimait fort. La tendance de tuer son prochain est celle qui fait le plus d'honneur aux héros. On apprend la guerre, les ruses et les stratagèmes, comme on apprend le téorbe; c’est à la fois une science et un art. Quant à moi, j'aime trop mon repos, j'aime trop l'aisance et la paix de mon logis, mon bien-être, pour ne pas détester ces troubles et ces combats.

M. le

et encore tout à son amour pour mademoiselle de Cumiana; de sorte qu'il ne me regarda point, le premier jour passé; quant à moi, je ne songeais pas à Jui. Deux choses m'occupaient : mon mari d’abord, ma belle-mère ensuite.

- Je dois faire un aveu sincère et bien naïf. Peut-être, si madame de Verrue eût été bonne et douce, si elle m'eût laissée aimer son fils, si elle ne fit revenue se placer entre nous avec son autorité ct ses caprices, peut-être cé sentiment fût-il resté calme, sans orage et sans exagération; mais les efforts de ma belle-mère pour m’enleyer la place qui m’appartenait dans le cœur et dans l'existence de M. de Verrue, furent justement ce qui me piqua au jeu et me rendit plus exigeante. Mon mari, dominé et gouverné par elle, me payait en froideur de ma tendresse. C'étaitune vraie lutte entre mon coeur et ses craintes. [L avait été élevé par sa mère dès le berceau; habitué à lui obéir en tout, à ne pas concevoir une pensée qui ne fit approuvée par elle, il n’osait pas même lever les yeux qu’elle ne le lui edt permis, Jusque dans le secret de notre appartement, il tremblait devant son souvenir.

Cependant on s’accoutume à tout, surtout dans la jeunesse ; après six mois de séjour à Turin, je m'étais ployée moi-méme sous le joug. Je ne pensais point à le secouer, et, si quelquefois je le trouvais lourd, je m'efforçais de m’étourdir en me répélant que cela devait étre ainsi, Nous étions de l'intimité particulière de madame Royale, qui me montrait une bonté maternelle et sinquiétaitde me voirsérieuse, Elle me disait souvent :

— Qu'avez-vous fait de votre gaieté, contessina?

Ce nom me resta longtemps pour me distinguer de ma belle-mère.

Je n'osais répondre à la princesse : « Hélas! madame, j'ailaissé ma gaieté avec ma liberté, qu'on n'a prise, avec mes illusions d'enfant, qu'on à détruites! Je suis bien contessina; mais je ne suis Jeanne d'Albert que devant Dieu et mon mari! »

«Ces derniéres lignes renferment uo mystère difficile à expliquer, mais que je serai obligée d'aborder tout à l'heure, Le fait est assez curieux pour mériter qu'on le dise, malgré la délicatesse d'un pareil sujet, surtout quand j'en suis l'héroïne, Je ne suis point prude, que Dieu m'en garde) en ce pays-ci et par le temps qui court, ce serait un ridicule de la pire espèce,

Cependant il est des choses que je ne puis raconter, que je ne sais point écrire surtout, On les risque tout au plus entre deux sourires, entre deux pluisanteries

duc de Savoie était encore bien jeune

pour les faire passer sous le sérieux d’une confession, Si M. de Verrue m'était pas mort, il m’en coûterait davantage de parler de lui, ainsi que je l'ai fait, et que je le ferai par la suite ; bien que ces Mémoires ne soient pas destinés à voir le jour de longtemps, j’aurais peutêtre pour lui la pudeur des regrets. il suffit que j'aie été entraînée, que j'aie été poussée méme dans cette voie que je suis, et qui lui fut un outrage, pour que je respecte davantage sa mémoire. Si je suis la dame de volupté, c’est que je les ai toutes, même celles des délicatesses de sentiment, qui ne sont pas les moindres.

M. de Savoie était presque toujours avec nous; il ne cherchait aucune femme, etla cour s’ennuyait qu'il ne fat pas plus galant avec les dames. Son oncle, don Gabriel, les prisait fort, et ne cessait de le plaisanter sur sa constance en lui donnant son aïeul pour modèle,

— Si mon glorieux père vous eût ressemblé, monsieur mon neveu, je ne serais pas en ce moment licutenant général de votre cavalerie, et je n'aurais point passé les bons moments que j'ai eus en ce monde. Ilest naturel d’avoir une dame et de l'aimer par-dessus tout; mais, lorsqu'elle nous laisse, on fait comme elle. Puisque madame de Saint-Sébastien a préféré ce grand bélitre à un jeune ct joli prince tel que vous, elle ne vaut pas d'être regrettée. Il Ja faut jeter aux oubliettes. En manque-t-il d’autres à votre cour? Jamais elle ne fut si bien garnie. Ah ! si j'avais votre âge!

— Monsieur, je ne songe point à l'amour: je songe que j'ai bientôt vingt ans, que je suis majeur et hors Wage de tutelle, et je voudrais bien commander moimeme.

— Qui vous en empêche? Vous n’avez qu'un mot à dire, la régence cessera, j'en suis garant; madame Royale n’est point de ces ambitieuses à conserver le pouvoir malgré tout. Si vous voulez, je lui en parlerai, moi!

— Non, pas encore,

— Toujours attendre et temporisér, c’est un mauvais système,

Don Gabriel était un singulier homme. Il avait Pair d’être bossu et il ne l'était point; mais une blessure reçue dès sa jeunesse (il était fort brave) le faisait pencher d’un côté, avait un goût prononcé pour la musique et payait cher des violons qui lui donnaient la symphonie pendantson diner, Son autre manie était de dresser des petits chiens. Il en faisait chercher dans tous les pays et on lui en amenait quantité chaque année, parmi lesquels il choisissait ses sujets.

Les chiens de don Gabriel étaient vraiment instruits etfeurieux à voir. Ils dansaient, il jouaient selon le commandement de leur maitre, vêtus d'habits fort propres et munis des plus beaux noms de l'histoire ; c’étaient des Gésars, des Pompces, des Charlemagnes et des Bayards. Pour les femelles, c’étaiont des déesses, Vénus, Junon, Flore, Pomone, Minerve, tout Olympe,

Chacun des personnages avait une niche élégante; le favori était Idoménée, dont la niche s'appelait Pile de Grete. Hs habitaient une grande pièce, d'où ils ne sortaient que pour visiter leur maître, La cour tout entière allait losadmirer, le grand prieur, — on nommait ainsi don Gabriel, destiné à la grande-croix de Malte — le grand prieur était ravi du succès de ses élèves; il remerciail eb saluait comme les quand le public est content d'eux, C'était pourtant un homme

histrions

desprit et un véritable capitaine que ce brave bâtard; il s’est battu comme un lansquenet! Il aimait mes enfants et leur en a donné des preuves à sa mort.

M. de Savoie resta huit ans encore dans ce même état, qui lui pesait pourtant. Il ne disait sa pensée à personne; mais il méditait le parti qu’il eut l'air de se faire inspirer par le prince de la Gisterne et deux ou trois jeunes cervelles qu'il dominait de toute la hauteur de son génie. Ce grand parti de gouvernement, il le prit en 1688, et nous y arrivons.

Jai dit que mademoiselle de Gumiana avait dû cacher sous l'abri d’un prompt mariage les suites de ses amours avec le duc de Savoie. Depuis son départ de la cour, elle vivait fort isolée et fort ignorée dans un des chateaux du comte de Saint-Sébastien. On parlait peu Welle à la cour, soit par circonspection, soit pour faire oublier le plus possible une femme qui aurait pu deveair une favorite toute-puissante.

Un jour, le duc de Savoie recut un message secret, et il fut fort troublé des nouvelles qu'il apprit. Don Gabriel était au courant des aventures de son neveu, et il m'a raconté tout cela.

— (est bien, dit-il à l’envoyé, j'aviserai.

L’envoyé partit, et Victor-Amédée demeura tout agité, se promenant à grands pas dans son cabinet, et formant mille projets aussitôt abandonnés que conçus.

Voici ce qui arrivait :

IL y avait à peine six mois que mademoiselle de Cumiana étaitdevenue madame de Saint-Sébastien, et elle était sur le point de mettre au monde un fruit venu après tous les délais qu'exige la nature, et capable, par conséquent, de trahir l’époque de sa conception.

Madame de Saint-Sébastien suppliait le duc de lui venir en aide et de la sauver.

Elle aurait pu, avec l'habileté qu’elle possédait, se sauver elle-même. Mais elle n'avait garde de laisser échapper une occasion si opportune de raviver, dans le cœur de Victor-Amédée, un souvenir, un amour que le temps finit toujours par éteindre quand on n’a pas le soin de le remuer.

La lettre qu'elle avait envoyée au duc était, du reste, fort bien tournée, et bien faite pour soulever une vive émotion dans un cœur encore épris.

ëlle lui disait qu'elle eût sacrifié la vie à son amour, mais qa'il y avail une chose au-dessus de son amour, était l'honneur. Que si autrefois, vaincue par la passion, elle avait pu aventurer sa réputation, elle ne le pouvait plus, aujourd’hui que son honneur était en méme temps l'honneur de M, de Saint-Sébastien. Si elle souffrait, c'était en expiation de sa faute: ce sacrifice rachetait sa faiblesse, Mais elle ne devait plus exposer à la honte où au désespoir celui qui avait eu foi en elle et qui lui avait tache,

« Vous me devez de me sauver, continuait-elle, à moi qui vous ai Wop aimé; vous le devez à M. de Saint- Sébastien, dont tout le dévouement a été au service de li muison de Savoie, »

donné un nom sans

Le duc était à cet âge où Von est fertile en expé-dients, parce que l’on ose tout. Son plan fut donc bientôt tracé.

Il manda immédiatement à Turin M. de Saint-Sébastien, qui fut assez surpris de cet ordre de son souverain. Le vieux comte se hata pourtant de venir à un rendez-vous secret que lui avait indiqué le duc de Savoie. Celui-ci, averti de son arrivée, se rendit seul et déguisé, le soir venu, dans une maison isolée d’un des faubourgs de Turin. M. de Saint-Sébastien l’attendait.

— Votre Altesse m'a fait appeler, dit le comte, et j'attends ses ordres, en la remerciant de s’étre souvenue d’un vieux serviteur.

— Non, d’un ami dévoué, comte, et ce n’est pas un ordre, c’est une prière que j'ai à vous adresser.

— Une prière est un ordre pour moi.

— Je connais votre dévouement, et vous en remercie. Aussi mai-je pas hésité à vous considérer comme le gentilhomme le plus digne de remplir une mission qui intéresse la grandeur de la maison de Savoie.

— Une mission, à moi, qui vis seul, oubliant les affaires et la diplomatie ?

— (C'est parce que vous vivez retiré de la cour, que vous étes plus à même que personne de vous charger de la mission que je vous ai destinée. Je vous envoie à Venise auprès du doge; mais vous n'aurez pas de titre officiel. Supposez un voyage d'agrément pour madame de Saint-Sébastien. 3

— Altesse, son état ne lui permet pas d'affronter un long voyage.

— Prétextez alors des affaires d'intérêt; tout ce que vous voudrez. Voici une lettre pour le doge de la République; vous attendrez mon arrivée à Venise. J’y arriverai ostensiblement dans peu de jours pour assister aux fêtes du carnaval. Vous comprenez...

M. de Saint-Sébastien partit sans défiance, chargé des instructions de Victor-Amédée.

La comtesse de Saint-Sébastien, pleine de sollicitude pour son mari le força d'emmener avec lui son médecin. Il pouvait lui être utile; et il aurait pu devenir très-dangereux pour elle.

Deux jours après le départ du comte, la comtesse éprouva les premières douleurs. Le duc en fut prévenu. [avait quitté Turin et s'était rapproché du chàteau de madame de Saint-Sébastien.

Il envoya à la comtesse un médecin qu'il avait choisi lui-même, un homme sûr et dévoué. Madame de Saint- Sébastien accoucha d’un gros garçon de la plus belle venue. On tint secret l'accouchement pendant longtemps : le duc de Savoie eut soin de retenir le comte à Venise pendant plus de trois mois, car il n’alla pas cette année aux fêtes du carnaval, comme il l'avait annoncé, et ce ne fut que quelques jours avant son retour dans son château, que M. de Saint-Sébastien apprit qu'il était né un héritier de ses titres et de ses richesses. f

La comtesse avait eu lesprit de garder le lit ou de se montrer peu à ses gens; une seule de ses femmes était dans le secret.

Le comte fut émerveillé du prompt rétablissement de sa femme et du rapide développement de son fils.

Get enfant n'a que huit jours, disait-il en contemplant le beau rejeton des Saint-Sébastien; à le voir si fort, on lui donnerait trois mois !

I ne pensait pas deviner si juste,

On dit que madame de Saint-Sébastien ne put pas

réprimer un sourire que le comte prit pour un sourire de satisfaction et d’orgueil maternel.

Je n'ai pas dit que le duc de Savoie, en l'absence du comte, avait eu une entrevue secrète avec son ancienne amante.

L’entrevue fut déchirante et passionnée. Jai parlé de la profonde habileté de mademoiselle de Gumiana. Habileté et passion jouérent ici leur jeu le plus consommeé,

Le due rappela leur amour si fatalement brisé; il parla de ces nuits d’autrefois si remplies de charmes et de délices. IL voulut faire revivre le passé, et il se montra plus brûlant qu’autrefois.

La comtesse se montrait agitée, palpitante, outragée. Elle avait de faux élans réprimés par de subits remords. Elle s’abandonnait, éperdue, puis elle s’arrachait aux étreintes du duc, appelant à son secours Dieu, l'honneur, la vertu. Elle se jetait aux pieds du duc; elle avait des larmes, de vraies larmes, se frappant la poitrine, s’arrachant les cheveux, suppliant le duc d’avoir pitié de sa faiblesse et de sa vertu chancelante.

Le duc hésitait; mais il l’admirait de plus en plus, et elle était bien séduisante ainsi.

Il supplia à son tour et parla de ses longs fourments, de ses souffrances incessantes, de ses nuits sans sommeil depuis son abandon.

— Vous dites que vous m’aimez, soupirait le duc, et vous voulez me laisser mourir!

Elle eut alors un beau mouvement, qui certainement dût faire impression sur Victor-Amédée.

— Mourir! vous pour qui je donnerais tout mon sang, tout mon être? Eh! que m'importe la vertu pourvu que vous viviez !

— Tu m'aimes et tu es à moi!

— Oui, àtoi, à toi encore une fois; mais une grâce! je te demande une grace!

— Oh! parle! parle! Veux-tu mes États, ma vie?

— Non, non. Mais, quand j’aurai ¢té encore a toi, voilà un poignard, tue-moi!

Elle eut un mouvement plein d’énergique résolution.

Elle vit encore.

Ainsi furent jetées les premières racines de cette confiance sans bornes que, plus tard, Victor-Amédée eut en cette nouvelle Maintenon

Pour aujourd'hui, je ne sais pourquoi, j'ai envie de laisser là la cour et la politique, et de vous parler de ma maison à moi, de mon mari, de ces commencements de mon mariage qui eurent une si grande influence sur le reste de ma vie,

M. de Verrue était loin de se douter qu'il m’dtait mon bonheur et qu'il travaillait à nous désunir à jamais... Et puis ma belle-mère — je le déclare ici, et plaise à Dieu que cette déclaration tombe sous les yeux de toutes les femmes qui se placent entre leur fils et la jeune épouse qu'elles lui ont donnée! — ina belle-mère fut l'auteur direct, la cause positive de notre séparation et du tort que j'ai fuit à M, de

Dieu peut être juge; quant à moi, je n’en sais rien. J'ai dit la façon dont j'avais commencé à prendre mon parti de mon esclavage, et comment, moi, petite fille, je ne fus pas plus difficile sur l'autorité de madame de Verrue que monsieur son fils, très en age de se conduire, et très-capable de nous conduire tous les deux. J'étais accoutumée à la soumission à l'hôtel de Luynes, mais à une soumission ornée, si je puis m’exprimer ainsi. On ne me commandait jamais qu’en ayant l'air de trouver tout simple que je fisse ce qu'on me commandait comme un devoir : je semblais faire ma volonté et cela ne me coûtait pas. Ma mère était sévère, imposante, mais bonne et affable. Madame de Verrue prenait la rigueur pour la dignité, ce qui ne se ressemble guère pourtant : elle ployait tout autour Welle; d'un geste, elle se faisait obéir... Elle avait décidé que, jusqu'à un âge plus avancé, je resterais petite fille, et petite fille dans toute la force du mot.

L’abbé de la Scaglia n’était pas étranger, du reste, à cette résolution; l'amour étrange qu'il avait conçu pour moi le poussait à écarter toute influence qui eût pu s'emparer de mon cœur ef de mes sens.

Et il comprenait que j'étais encore trop jeune pour qu'il tentat une séduction. Il attendait aussi que le père d’Aubenton eût fait son œuvre sur mon cœur et sur ma raison...

Il espérait encore, en faisant la solitude, la contrainte et l'ennui autour de moi, que j’accepterais un jour toute ouverture que l’on m'offrirait pour sortir de cette situation.

De son côté, madame de Verrue craignait l'empire que l'amour devait prendre sur le cœur de son fils; elle retardait le plus possible la lutte qu'elle prévoyait, et dans laquelle elle était sûre de ne pas avoir l'avantage; elle espérait, en gagnant du temps, établir son empire d’une manière certaine, et se faire tellement forte, qu’elle ne ptt être renversée.

J'étais un obstacle : elle me trouvait moins sotte quelle ne l'eût souhaité; j'étais assez jolie déjà pour annoncer ce que je deviendrais plus tard, et la tête lui tournait à l’idée de se voir, chez elle, au second rang; d’être contrainte d’accepter une vraie comtesse de Verrue, maîtresse du logis, régnante, pendant qu'elle serait réduite au métier de conseillère, méconnue bien souvent. Elle essaya donc de m'éteindre, de m'étouffer.

Elle y serait, je crois, parvenue, sans une circonstance que je ne fis point naître, j’en étais incapable, mais que l’occasion et la nature amenérent. Il en est ainsi des desseins et des combinaisons humaines : il ne faut qu'une seconde pour les déjouer.

J'avais près de quatorze ans lorsque: j'arrivai à Turin. J'y passai les deux premières années dans une contrainte qui n'allait à guère moins que me rendre idiote, et le système de ma belle-mère menaçait de réussir, Notre vie était réglée comme celle d'un couvent. Mon mari s'occupait chez lui de minéralogie, dont il avait pris le goût dès son enfance en courant les montagnes; il ne venait chez moi qu'à de certaines heures, et jamais le soir.

Nous avions deux appartements réunis par une antichambre commune, Bien que j'aimasse mon mari, mon imagination n'allait pas au delà d'une conversation assez tendre, d'un serrement de main, d'un regard échangé, enfin tous les menus profits de l'innocence, Quant à M. de Verrue, il était certainement plus in-

Verrue, si tant est que je lui aie fait du tort, ce dont | struit; mais cette instruction était comme un livre

scellé et qui ne s’ouyre que suivant = ordres du maitre. :

Nous mangions seuls presque chaque jour, ma bellemère étant retenue par sa charge au palais. Quelquefois, nous avions des convives : l’abbé de la Scaglia, le plus souvent; le bon curé Petit, mon petit Michon, fiché derriére sa chaise ; quelques parents ou amis, et puis cette quantité d'officiers et de laquais qu’on trouve dans les grandes maisons d'Italie, — C'était done fort solennel. — Lorsque nous n’allions point à la cour, nous recevions quantité de visites. J'apprenais à tenir un cercle, science assez rare, surtout hors de France, où le feu roi, par sa dignité et sa grandeur, avait inculqué de force un peu de ces qualités à toutes les dames.

Je m’ennuyais à périr! je vivais, si cela s'appelle vivré, dans un entourage de glace. Mes seuls bons moments étaient ceux où Michon venait, de la part de son maitre, prendre de mes nouvelles ou m/’apporter quelque message; j’en faisais comme de Jacqueline : je le retenais, je jouais avec lui quand of ne me voyait pas; je riais en le regardant, et avec délices, moi qui n’osais plus rire que devant mon miroir. Il m'aimait presque autant qu'il aimait le bon abbé luimême ; je crois qu'il l’eût quitté pour moi, sauf à s’en repentir ensuite.

Babette et Marion ne me reconnaissaient plus : je les faisais taire quand elles me parlaient de la France; j'avais peur de mes regrets et de la comparaison, Babette redoutait de m'interroger; elle comprenait mon

malheur mieux que je ne le comprenais moi- même,

car je ne le devinais pas encore.

Cependant, j’arriyais à un âge où les pensées se métamorphosent et deviennent des sentiments. J'avais seize ans, j'étais belle, j'aimais la parure, j'aimais mon visage, qui me semblait joli et de bonne humeur. J’aurais voulu l’entendre dire aux autres; ils le pensaient, saus doute; mais le respect! On ne se soucie guère de ce mot-la, à cet âge.

Je commençai à passer plus de temps à ma toilette, à soigner mon ajustement, à en changer trois fois par jour, et à soupirer de me voir toute seule dans ma grande chambre, si gaie, pourtant, lorsque le soleil entrait par l'immense fenêtre et dorait les cheveux des beaux chevaliers croisés peints sur les murs à fresque, selon Ja mode de ce pays-là. Souvent je passais mes heures de solitude à examiner ces personnages et à composer leur histoire à ma fantaisie, J'avais envie de les interroger; il me semblait qu'ils allaient me répondre; — jen faisais des amis, des compagnons, et je poussais même l'illusion jusqu'à me figurer qu'ils Agiasaient,

Parmi ces figures, deux surtout m’étaient particuliérement chères, bien que ce fussent peut-tre les brillantes : deux pauvres enfants, un berger et une bergère, gardant tranquillement un troupeau, assis au pied d'un chêne, leur chien à côté deux. Ils se tenaient embrassés et regardaient passer le magnifique sais quel roi de France, dans la.suite duquel se remarquaient trois la Scaglia, leur écusson sur la hanche et sur la poitrine, Mes amants ne se souclaient gui ou des manteaux de brocarl! — ils s'aimaivnt ; leurs lèvres se chevchaient, [ls jeluiont un regard de superbe dédain sur ces grands de la terre allant quéter bien loin os honueurs et la fortune, tandis qu'ils avaient, eux,

Mmoiwe

cortége de je ne

@ des culrasses d'or

— leurs mains,

pauvres habitants @unechaumiere, 1es oies de l'amour en partage. Ah! qu’ils étaient plus riches ! Je m’en doutais bien, je le sentais; — et, faute de pouvoir l’exprimer, je contemplais ces gens heureux; je les enviais, je leur demandais un peu de leur bonheur, sans savoir quel était ce bonheur que j'attendais si mia os et qui ne venait pas.

Il m’arrivait aussi, dans les belles nuits d’été, qui commencèrent de bonne heure cette année-là, d’aller songer, au clair de la lune, sous de grands arbres entourés de senteurs pénétrantes qui me parlaient à l’âme. Je me créais des chimères, des visions; je m’amusais à suivre une longue allée brillante de lumière, et puis je me retournais au bout, comme si des pas aimés eussent marché sur mes traces ; j’écoutais le bruit des feuilles et le mouvement des petits oiseaux s’agitaient dans leur nid pendant que le rossignol chantait ; j'écoutais. les jets d’eau des bassins et les cascades qui tombaient sur les coquilles; j'écoutais surtout mon cœur, quimurmurait la chanson du rossignol, et j'étais seule!

Je cueillais mes fleurs favorites, j’en formais des bouquets con amore, et puis je les jetais loin de moi, faute de pouvoir me répondre quand je me Ve 50 «A qui donc cela? » |

Ensuite, je rentrais. Pessayais de dormir ; je ne pouvais clore mes yeux ; ils voyaient toujours ces ombres, ces paillettes de la lune sur les eaux, ces allées sans fin où nullé voix ne se joignait à la mienne, et ces grands arbres qui gémissaient, doucementagités. Ges fantômes se mélaient à mes rèves et me spelen ri ensuite jusque dans mon sommeil.

Il n'était plus question ds Jacqueline de FI à présent!

Madame Royale devait bientôt donner une grande fête dans les jardins du palais, pour célébrer les fiancailles de son auguste fils avec notre princesse Anne- Marie d'Orléans, nièce de Louis XIV, fille de Monsieur, par conséquent sœur de M, le régent, — mais non de la même mère,celte princesse étant sœur de la reine d'Espagne et fille, comme elle, de cette infortunée madame Henriette d’Angleterre, empoisonnée par le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat.

Cette alliance comblait les vœux de tous; elle: était en même temps solide et avantageuse, Le jeune duc, sans la désirer très-vivement, l'avait acceptée, tout en se réservant d'agir suivant sa politique et ses intérêts: I penchait pour la maison d'Autriche, et il l'a prouvé depuis cette époque.

Cependant, madame la duchesse douairière voulut donner à ce mariage tout l'éclat possible, A cette première fête où la princesse n’assistait pas encore, devaient commencer les plaisirs. A cette occasion, il fut presque ordonné de s'habiller le plus richement du monde, Ma belle-mère ne manqua pas de me prévenir! que le point de Venise de la duchesse de Monthazon serait tout à fait séant ce jour-là, avec des picrreries et de belles perles que Son Altesse la régente m'avait données peu de temps auparavant, Elle voulut me faire préparer cela suivant son goût, dont je me défiais, et avec raison, Comune il s'agissait d’être jolie, je pris du courage ; je fis wa coup d'autorité, et jallai chez la faiseuse lui bouleverser toute son ordonnance; mas dame de Verrue ne me vit point habiller, étant depuis la veille près de madame la duchesse, et j'en profitai pour m'altiler à ma fantaisie,

Hélas! je on souviens encore, Je vois cette parure,

la première que j'aie mise avec le désir de iia la première que j'aie portée avec la juie d’une femme dE. barrassée des langes de la petite fille!

C’élait d’abord une jupe de gros moiré d’un blanc de neige, avec des bouquets en broché pareil. Sur cette jupe, se posait un bas de robe à queue fort longue, retroussé sur le côté, en brocart d’argent et couleur de rose, avec le beau point de Venise en draperie du haut en bas, retenu et drapé par des agrafes de diamants entourées de girandoles, Cette garniture faisait tout le four sur plusieurs rangs. Le collier et les pendants d'oreilles étaient semblables, ainsi que les ornements de la tête. Parmi les cheveux s’égrenait un fil de perles de trente mille livres, qui semblaient semées, et qui se jouaient au milieu des brillants et des émeraudes.

Cette parure me seyait fort, me dit-on, et, lorsque j'entrai, j’entendis ce petit murmure d'approbation qui s’écoute ayec joie et orgueil. Je trayersai la salle pour allier jusqu’à Leurs Altesses, quise tenaient à l'extrémité. Ma belle-mère, en m’apercevant ainsi, devint rouge de colère : elle ne me reconnaissait pas le bourrelet qu'elle avait médité, et sur lequel on devait poser en symétrie une douzaine de gros pois plus ou moins entourés, et qu’elle appelait les mazarins de la maison de Verrue, en imitation des douze mazarins sans doute. Je les avais laissés prudemment dans leur écrin,

. Madame Royale fit presque une exclamation.

— Ah! que voilà bien une Française! dit-elle,

Les yeux de madame de Verrue lançaient des éclairs. Elle reçut le compliment de Leurs Altesses avec la même bonne grâce qu'un chat buvant du vinaigre sucré, M. de Savoie {it trois pas au-devant de moi et m’adressa le premier compliment qu’il eût fait à une dame depuis le départ de la marquise de Saint-Sébastien. Ce ful une rumeur à la cour,

— (C'est pour s’essayer, en attendant madame sa femme, disait don Gabriel; nous en aurons donc raison alors, et le voilà redevenu jeune homme après avoir été barbon.

Mon, mari fut ébloui; il en eut la tête tournée, De toutes parts, on ne parlait que de moi; j'étais l'événement du jour. J’eus Vhonneur d'être menée deux fois par Victor-Amédée, et, lorsque je lui rendis son der-

ier menuet, il me salua d’un air qui me fit penser, Plus tard, il m’ayoua que, dès ce jour, il avait ressenti la première impression de cet amour qui a fait tant de bruit en Europe.

A dater de ce moment, il fut décidé que j'étais la plus jolie femme de la cour, On le proclama, on le répéta sur-tous les tons de la gamme. Je commengai à le croire, M, de Verrue en fut étouné, ilen fut charmé peut-être, et ma belle-mère commenga de perdre son temps avec ses sermons et ses exigences, elle avait trouvé son maitre, désormais,

Après le bal, nous rentrames, mais non pas seuls ; madame de Verrue, rendue libre, nous accompagna; elle craignait les conséquences du triomphe. Jétais fatiguée, j'avais besoin d'être seule ; je saluai madame de Verrue, je fis un signe d’adiéu à mon mari; il prit ma main, la baisa, la retint un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire; puis il me suivit des yeux pendant que je retournais chez moi et que sa mère l'entralnait, sous prétexte de lui moutrer une lettre importante, — à trois heures du matin!

Elle se coucha tranquille, mais de longues années Ja séparaient de sa première jeunesse, si jamais elle

eut une prétière Etes El c oublia le lendemain, elle oublia qu’on fait bien du chemin en pensée et que les obstacles comptent double en amour.

Elle se leva à son heure habituelle et reprit les devoirs de sa charge auprès de Son Altesse; elle nous laissa donc libres. Il était écrit qu’elle s'en repentirait longtemps.

Marion entra dans ma chambre et ouvrit mesrideaux ; les rayons du soleil me vinrent inonder dans mon lit : j'en fus toute réjouie, et le premier mot qui vint à mes lèvres fut une chanson. |

— Ah! madame, qu'il fait beau! s’écria ma servante; regardez le parterre, il est tout brillant de fleurs et de rosée. Si vous êtes encore fatiguce, un tour de promenade vous rafraichira.

— Tu as raison, Marion, et, sans mettre rien que cette coiffe de linon sur ma robe de toilette, j'irai courir un peu par les allées.

Je sautai précipitamment à bas du lit; je m’enveloppai de la première chose venue, et je m’échappai, riant comme un oiseau qui sort de la cage.

Devant mes fenêtres, il y avait un parterre et ensuite une charmille, précédant un bois taillé et coupé suivant la mode française. J’y allai tout droit pour avoir de l'ombre et me jouer à mon aise. Gomme je tournais un bosquet, je reconnus M. de Verrue, qui venait vers moi sans me voir. Je ne sais pourquoi je devins rouge malgré moi, ou plutôt sans m'en apercevoir qu'après, au feu qui brülait mes joues.

Mon premier mouvement fut de me retirer en arrière, afin de ne pas être vue, comme si j'étais coupable et

"qu'il me dit réprimander.

il s'avançait vers moi la tête baissée, les bras tombauts, dans Pattitude d’un homme qui réfléchit et qui songe. Je le regardais à travers les feuilles ; le cœur me battait! IL venait lentement, mais il venait ; il allait passer près de moi. Il ne m'avait peut-être pas apercue: j'allongeai la main et je le touchai; il tressaillit comme s'il eût reçu un coup violent, et nos yeux se rencontrèrent. Nous rougimes tous les deux en même temps.

— Ah! vous voilà, madame? me dit-il d'une voix tremblante.

—- Qui, monsieur, et yous aussi!

Nous étious aussi bêtes qu'il est permis à des amoureux de l'être, C’est une douce et charmante bêtise que celle-là. On la regrette toujours, surtout lorsqu'on à repris L'esprit qu'elle vous ote,

Il nous semblait nous voir pour la première fois; nous découyrions en nous des choses que nous n'y soupçonnions pas, et cela d’une façon instantanée. Il nous surgit mille idées subites; nous voulions nous parler el nous commengimes par nous faire, parce que uous avions trop à dire, Nous marchions à côté l’un de l’autre, je comptais les grains de sable, Lui me re: gardait, à ce qu'il paraît, mais sans en avoir l'air.

— Madame, me dit-il tout à coup, comme un homme qui prend une résolution désespérée, yous étiez bien belle hier!

Voilà-t-il pas uo grand parti, que de faire un compliment à sa femme! Je lui répondis par une grande révérence et par un coup de tête qui signifiait ; « Vous êtes trop bon, monsieur! »

Autre bétise, si naturelle et si facile à commettre, que lout le monde tombe dans ce guépier-là.

Il reprit alors ;

— Mais vous êtes encore bien plus belle aujourd'hui.

Voila pourquoi je vous ai dit qu'il me regardait, apparemment.

Pour cette fois, je ne fis pas de révérence, je ne dis pas de bêtise, je ne dis rien du tout; j'étais charmée. Il y eut un moment de silence. Ce fut encore M. de Verrue qui le rompit.

— Ma mère ne reviendra pas aujourd’hui.

Cela signifiait : « Nous sommes libres, et nous pouvons ne pas nous quitter. »

Je ae demandais pas mieux, et le plus frais de mes sourires lui en donna l'assurance.

— Vous plait-il vous aller promener en carrosse jusqu’à la villa d’été? me demanda-t-il avec hésitation. Vous avez besoin de prendre l'air, et les bois, les jardins sont bien beaux en cette saison.

— Je le veux bien; mais.

— Me permettrez-vous d’avoir l'honneur de vous accompagner?

— Si vous n'avez rien à faire.

— Oh! nous irons tout à l'heure, après déjeuner; je vais donner des ordres. Vous consentez, n’est-ce pas?

Je me pris à rire comme une folle, et je commis une maladresse d'enfant qui faillit tout faire manquer. Je n'avais ni l’expérience ni la finesse de savoir que, lorsque les gens oublient leur chaine, il ne faut pas la secouer à côté d'eux : le bruit les réveille et les fait souvenir.

— Ah! m'écriai-je, si madame de Verrue apprend cette promenade-là, elle ne s’en consolera point et nous fera un beau bruit en revenant au palais !

Ce fut comme un seau de glace jeté sur la tête de.

M. de Verrue; ils’éloigna de moi, devint tout pale et ne répondit point 4 ma plaisanterie. J’en compris la portée alors, et je me serais mordu la langue.

Il demeura ainsi quelques minutes, et cela pouvait durer longtemps encore, quand je m’avisai d’un stratagéme. Les plus sottes et les plus innocentes ont l'instinct de la coquetterie et de la conservation de leur conquête. Je jetai adroitement le bas de mon déshabillé de linon sur une branche d’épine et je fis un pas en avant. Le linon se déchira ; je voulus le reprendre ; je me piquai la main bien légèrement sans doute, assez néanmoins pour qu'il y vint une goutte de sang et que j’eusse le droit de pousser un cri.

Mon mari se retourna.

— Voyez, lui dis-je, je me suis blessée.

Il fallait bien qu'il me regardât. Ce regard décida notre situation et amena tout le reste; car, lorsqu'il m’eut regardée, ses yeux ne se baissèrent plus. Il prit le doigt blessé, il le prit en tremblant, il le baisa, il le voulut entourer de son mouchoir, qu'il eût mis en pièces, si je Peusse laissé faire.

Dès lors, sa mère fut oubliée à son tour et je devins la maîtresse absolue. Il reprit son assurance. I] devint gai, libre, amusant, Il me conduisit à mon appartement, où i] me laissa très-respectueusement à ma toilette, pour s'occuper de la sienne, et donna l'ordre d’atteler les chevaux.

J'étais aussi bien folle et bien gaie, et, dès que je fus seule avec mes femmes, je me mis à battre des mains en faisant le tour de ma chambre et en disant à Marion:

— Je vais aller aux champs, seule avec M. de Verrue; ma belle-mère ne le sait pas, elle ne le saura pas: nous serons seuls, nous serons tranquilles, Je thel rai d'y rester jusqu'à demain, pour qu'en arrivant, elle ne

nous trouve plus et qu’elle nous fasse chercher, Vous la verrez, vous, et ce sera bien drôle, Vous me conterez cela au retour. ‘

Je ne trouvais là qu'une niche à faire à madame de Verrue, qu'une vengeance à exercer contre elle, et cependant mon cœur se serrait, j'éprouvais une émotion inconnue et charmante ; j'avais en même temps de

Ja joie et de la douleur, de la crainte et de l’espoir;

j'attendais. je ne sais quoi, mais j'attendais quelque chose ; je me sentais à la veille d’un changement heureux pour mon destin ; M. de Verrue me paraissait plus beau, mieux fait, plus spirituel que jamais, depuis qu’il me trouvait belle. Oh! la douce journée que nous allions passer!...

Cependant je n'étais pas encore au bout des obstacles, et un incident facheux vint encore nous contrecarrer.

Le ciel s’acharnait-il donc à nous désunir à jamais!

On annonça l'oncle de M. de Verrue, l'abbé de la Scaglia.

Le diable lui avait-il donc fait part de notre projet, et venait-il pour le mettre à néant?

Il s'informa de madame de Verrue ; on lui dit qu’elle était chez madame Royale, retenue toute la journée par les exigences de sa charge.

Il vit qu'on attelait et demanda qui allait sortir. On lui dit que M. de Verrue avait commandé les chevaux. Il parut satisfait de ce qu'on lui apprenait. Après quelques hésitations, il vint dans mon appartement et se fit annoncer.

On doit savoir si j'avais envie de le recevoir. Je lui fis dire que j'étais au lit, en proie à une affreuse migraine, — la migraine a toujours été la planche de salut des femmes! — et que j'avais besoin d’un repos absolu.

J'avais hate qu'il partit. Je tremblais surtout qu'il ne rencontrat M. de Verrue. La présence de son oncle aurait peut-être remis en mémoire à mon mari le souvenir de ma belle-mère, dont Pabbé était le digne représentant, et adieu alors mon influence et mon pouvoir! adieu surtout notre promenade aux champs etles douces et charmantes choses qu’une mystérieuse intuition me faisait entrevoir!

Je ne sais pas s’il soupçonnait une défaite dans ma réponse ; la passion vit de doutes et ne marche que sur des mystères. Toujours est-il qu'il tourna quelques instants dans mon antichambre.

Enfin il partit.

Je respirai. Mon mari n'avait pas vu l'abbé.

Nous déjeunûmes chacun chez nous, à la hate; je mangeai à peine et je cowrus jusqu'à la salle ot mattendait M. de Verrue. II était en justaucorps mordoré, avec des fleurs @arabesques bleues, une ceinture blanche à franges de perles, et la plus jolie perruque de toute la Savoie. Moi, j'étais en négligé, bleu de ciel aussi, sans que nous nous fussions donné le mot. Je m'enveloppai dans une mante fort riche pour traverser la ville dans notre carrosse à glaces transparentes. Un de mes principes, que partageait bien M. de Savoie, c’est qu'on ne doit jamais se montrer au peuple sans représentation, pour ne pas lui donner envie de nous manquer de respect.

Otez à Jupiter son nuage doré, qui le soutiendra ?

Nous allâmes done, comme toujours, en grand équipage. Nous traversimes la ville, nous parlant tres-peu ; trop de gens nous regardaient ; nous avions la pudeur

d'un premier sentiment accoutumé à se cacher, comme s’il était coupable.

Le diable se méle souvent des affaires des mortels : il voulut une seconde fois fourrer ses griffes en celle-ci. Au moment où nous allions franchir la porte qui con duisait à notre villa, nous vimes un tourbillon de poussière, un grand train de chevaux et de domestiques; le peuple cria de se ranger; c'était Son Altesse le duc.

Mon mari pensa à sa mère, qui certainement suivait madame Royale, et le voilà tremblant de nouveau.

— Ah! me dit-il, pensant tout haut, ma mère est lal...

— Eh bien, quel mal est-ce donc, monsieur? Ne

pouvez-vous prendre l’air sur cette route ? x Il ne répondit point, et descendit, ainsi que C'était

l'ordonnance, afin d'assister au passage du prince et de le saluer. M. de Savoie en avait dispensé les dames; le carrosse passa comme un éclair près de nous, et ma belle-mère ne vit pas que nous étions là; si elle s’en fût doutée, je crois qu’elle aurait fait arrêter les gens de Leurs Altesses, pour nous morigéner à son aise sur le grand chemin.

Le bruit passé, la poussière disparue, M. de Verrue respira. Nous continuimes notre route, et nous commencames à nous rapprocher l’un de l’autre. Je riais, j'avais peine à contenir ma joie d’avoir si bien joué notre argus.

Nous allions très-vite; le temps était admirable, nous parcourions un pays enchanteur; où trouver de meilleures conditions que celles-là pour être heureux ?

A vingt ans, la vie est belle. Nous la voyions parce de mille charmes; elle Gtincelait à nos regards comme ces prismes que le soleil frappe de ses riches couleurs.

Hélas! souvent les couleurs seffacent, le prisme se brise; il n’en reste rien qu’une vaine image, un vain souvenir.

La maison où nous nous rendions est belle et agréable, bâtie au pied d’une montagne, sur le bord d'une rivière, entourée de bosquets touffus, d'arbres élevés et de fleurs parfumées. On y trouve une fralcheur trés-précieuse en ces climats et en cette saison de l’année. M. de Verrue avait toujours les domestiques suffisants à chacun de ses chateaux; il pouvait y arriver à toute heure sans prévenir ; il n’y manquait de rien, Ce n’était pas même un embarras. Il dépensait ainsi des sommes énormes ct inutilisées; mais on ne devait pas faire autrement.

Ce jour-là, je n’eus qu'à dire un mot: diner et souper nous attendaient. Je me souviens de la moindre circonstance; car ce fut proprement mon soir de noces, et assurément un des plus heureux de ma vie,

Notre villa, je l'ai dit, était située sur les bords de la rivière, au pied des montagnes, dans un endroil charmant, où l’on trouvait tout à la fois une vue délicieuse, l'air adorable, le pays enchanteur, Il faisait un temps et un soleil à donner la vie au marbre, — Jamais je n'ai ressenti d'impression semblable,

Quant à M. de Verrue, je crois bien que c'était la

même chose pour lui. — La nouveauté était presque la même : excepté quelques échappées pour des filles de chambre ou des suivantes, c'était la première fois qu’il se trouvait en face d’une femme jeune, belle, de qualité, d’une femme à laquelle il fallait plaire pour l’obtenir, et cette femme était la sienne depuis trois ans. — On conviendra qu’en fait d’intrigues, celle-là était piquante. Pour un commencant, c’était du bonheur.

Le diner fut vite préparé; — nous avons dans nos grandes maisons d'Italie des en cas à tous nos chàteaux, comme le duc de Mazarin, en France. Jen sais même un où j'ai vu quelque chose de véritablement touchant. Le maitre fut exilé par Victor-Amédée pour une conspiration, ou plutôt pour une indiscrétion envers le roi de France. Je ne le nomme point, parce que je lai promis au duc d’une façon toute particulière et que je n’oserais enfreindre ce serment; ce seigneur vit encore ; il y a là-dessous un de ces mystères qui perdent une maison sans qu’elle se relève jamais, et j’ai pour mes enfants des obligations à celle-là.

Ge seigneur donc était exilé; et cependant, chaque jour, aux beures habituelles, le couvert était mis, le repas servi par le maitre d'hôtel et les officiers. On posait les plats sur la table, on les y laissait un instant dans le plus grand silence et le plus grand respect, absolument comme si le marquis eût été présent; on les retirait ensuite, on les distribuait aux pauvres, en leur recommandant de prier pour Son Excellence ; et, le lendemain, cela recOmmencait. Le fait fut raconté à M. de Savoie; il en fut si réellement frappé, que, fort peu de temps après, il rappela lexilé, disant qu'un si bon maître ne pouvait étre pour lui un mauvais serviteur.

Je reviens à notre diner. Nous nous promenimes en attendant, et le comte se fit un plaisir de me montrer les beautés de sa maison, que je connaissais peu; notis n’y étions venus qu'avec madame de Verrue, ce qui signifie que nous étions restés immobiles sur nos siéges à recevoir des compliments après avoir fait des révérences. Elle appelait cela représenter. Je vis les tableaux, nécessité obligée de tout palais italien; je vis des meubles magnifiques; je vis des trésors d’argenterie et de joyaux ; je vis surtout un appartement dont la tenture, toute en point de Hongrie surune brocatelle rose, était encore aussi fraiche que le premier jour.

— Ah! me dit le comte en souriant, cette chambre est toute neuve, parce que mon père en a eu peur.

— Pourquoi peur, monsieur? et de quoi?

— Elle a été arrangée ainsi par mon aïeul pour ses noces avec une jeune et belle comtesse de la Spezzia, dont il était passionnément amoureux.

— Eh bien, la veille du mariage, il vint ici une femme fort vieille, qui demanda à visiter le logis et surtout la chambre nuptiale, sous le prétexte d'y réciter dès prières ct de composer un charme pour éloigner les mauvais esprits ; mon grand-père le permit : il était trop amoureux pour ne pas tre crédule. La vieille fit le tour du palais du haut en bas, conjurant, marmottant, disant je ne sais quelles paroles, jusqu'à ce qu'elle rencontrât le fiancé joyeux et enchanté de son sort, qu'il trouvait le plus heureux du monde,

— Puisqu'il aimait tant cette belle dame, c'était tout simple.

— Oui; mais la vieille se prit à le regarder on pid,

à faire des hélas! des Dieu! est-il possible! ques ce qu'il lui demandat à qui elle en avait.

» — Gest ce que je vois, répliqua-t-elle.

» — Et que voyez-vous de si effrayant?

» — Votre malheur, Excellence, et vous ne le méritez pas.

» — Mon malheur! du malheur pour moi, aujour- Whui? Ab! cela ne se peut point.

» — Cela ne se peut que trop! Vous n’épouserez pas la fiancée chérie, et...

» — Je n’épouserai point ma fiancée, lorsque demain je la conduis à Vautel?

» — Non : quand vous irez la chercher, vous ne la trouverez plus; et cette belle chambre...

» — Quoi! vieille maudite! cette chambre ?...

» — Ne servira jamais qu'à des amours infidèles. Les femmes qui l’habiteront tromperont leur mari.

» Mon aïeul, furieux, fit jeter la vieille à la porte.

» Le lendemain, dès l'aurore, il courut chez la comtesse, qui s’étaitenfuie, de son côté, sous les habits d’un-page, ayec son cousin. Il en est résulté que ce beau lit, que cette magnifique toilette, que ces riches meubles n’ont encore servi à personne, tant mon père et mon aïeul ont eu frayeur de la prédiction. Les draps de fine batiste étendus pour l’ingrate comtesse de la Spezzia y sontencore, Tout est dans le même état que lors du mariage manqué. Voyez plutôt.

— Cela est curieux, et je désire occuper cet appartement.

— Vous, madame? répliqua-t-il tout ému.

— Qui; je ne crois pas aux présages, et, d’ailleurs, je suis assez sûre de moi et de vous pour les faire mentir.

On nous avertit en ce moment que le- diner était prèt, Nous descendimes. Le repas fut silencieux comme un diner de mariés; nous n'avions rien à nous dire devant tout ce monde qui nous servait; aussi, cela ne fut pas long : je me hitai de lever le siége et de reprendre cette promenade que je trouvais si douce. Cette fois, nous montâmes en bateau; nous étions comme des écoliers hors de leur classe qui se hatent d'essayer dé tout en l’absence de leur régent.

M. de Verrue avait une jolie voix, et ce goût pour la musique que possèdent tous les Italiens, Il commença une chanson des gondoliers de Venise, quand ils vont sur les lagunes. Jen ai entendu beaucoup dans le voyage que je fis plus tard avec Victor-Amédée, et peu d'aussi bien chantées, — Ce chant et le mouvement de la barque me bergaient.

J'appuyai ma tête sur des coussins posés tout autour, à la manière turque; mes yeux se fermérent; une langueur s'empara de moi; je ne dormais point, mais je n'étais plus sur la terre, Cette voix qui murmurait, qui répétait le mot d'amour si tendrement et dans cette langue italienne, laquelle est elle-même tout amour et toute mélodie; ces senteurs des plantes baignées dans le fleuve, ces haies parfumées bordant la rive, ces branches d'arbre chargées de fleurs tombant en festons sur les ondes, ces insectes qui volligeaient, bourdonnant autour de nous, ces petits oiseaux cachés dans les feuilles, jetant au hasard, entre deux sommeils, quelques notes de leurs harmonies, la chaleur du jour qui m'accablait, tout, jusqu'au bruit de la rame fendant les vagues paisibles, lout m'enchantait, tout me transportait en des délices inconnues que je u'ai jamais retrouvées peut-être depuis que j'ai vécu

dans la vie de ce monde, où tout est réel, où à Von n’a plus de ces songes éveillés que j’appellerais volontiers des révélations!

Mon mari s’approcha de moi, approcha ses lèvres de mon oreille et me dit... Quoi? Je ne sais... Mais il parla longtemps; mais les paroles entraient dans mon coeur, et le pénétraient, le vivifiaient, comme i pénètre les fleurs. |

Je ne répondais point, j'écoutais, j'écontais encore, Sa main chercha la mienne et la pressa. Je m’appuyai sur lui; nos gens étaient loin, à l'autre bout de la barque; les rideaux de brocart du pavillon nous cachaient, et je recus de lui ce premier baiser dont Pimpression ne saurait s’oublier ni se renouveler jamais. De toutes les virginités, c'est la plus vite envolée, et c’est aussi la plus douce à prendre et à donner! —

Je n'ai point conté celà à M, de Voltaire, il se serait moqué de moi. Ge siècle ne comprendrait pas que nous eussions émictté notre jeunesse de la sorte. Il vit plus vite et plus largement. La régence l’a guéri des langueurs amoureuses ; M. le régent était un "of cellent médecin de ces sortes de ee A mon avis, C’est ua malheur, mais je n’y saurais rien faire et ne puis rendre à ce temps ce qu'il n’a pas, c’est-à-dire le sentiment des finesses du cœur; il ne cherche que les faits et les certitudes, et ne donnerait pas six deniers de nos réveries. Ghacun son goût. Pour moi, ces voluptés passent les autres, et des longues années de ma jeunesse, fort peu bien employées a ailleurs, ces miéyreries-la sont ce que je regrette le plus.

La nuit était tombée; c'était le moment de retourner à Turin, de reprendre nos habitudes guindées et nos chaines si lourdes. M. de Verrue me regardait toujours, et, moi, je ne détournais plus les yeux. Il m'était venu en tête un projet qui tenait encore de la petite fille, uue espièglerie à faire à madame de Verrue, un bonheur à nous donner aussi.

— Mon ami, dis-je (josais dire : Mon amit), s si nous restions pour souper ici?

— Le voulez-vous bien? répliqua-t-il d’un air joyeux et embarrassé en même temps.

— J'en serai ravie ! Commandez donc.

Les ordres furent promptement donnés et promptement exécutés,

Nous fùmes servis, non pas dans la salle à manger de gala, mais sous une treille en fleurs, avec des flambeaux, une musique lointaine, le Fa coulant à nos pieds et réfléchissant les lumières : c'était charmau!1

Nous bümes du vin de HUE -christi, dans des coupes de cristal taillées auroc de nos terres, et, après le fruit, quand nous nous leyames, il était onze heures, (était bien tard pour retourner A Turin! Madame de Verrue serait couchée, ou bien elle resterait au palais ; à quoi bon alors? Nous serions grondés ni plus ni moins. Donnons-nous ces chers moments de liberté, le plus longtemps possible.

Ges réflexions se firent än/petto, sans rien dire; le résultat ful le même et la communication spontanée,

— Si nous restions! nous écrièmes-nous en même temps.

— (ela ost-il possible? ajoutal-je.

— Vous risquez-yous à la chambre de ma grandmère? répliqua mon mari.

= Sur-le-champ.

Ces beaux points de Hongrie, cette toilette d’or, ce lit d'ange reeurent, pour la premiere fois, une jeune

femme, une fiancée de la maison de Verrue. — Hélas! il me le faut ayouer, la prédiction de la vieille se réalisa dans toute sa vérité. —Si elle eût menti, probablement ces Mémoires n’eussent point été faits.

Qu’aurais-je eu à raconter ? — Les femmes strictement vertueuses ont peu à dire sur elles-mêmes. — Elles ne peuvent s'occuper des autres que dans des circogstances particulières, dans des états ou des charges qui les mettent à même de s'initier à des secrets intéressants. Les lettres de madame de Sévigné ne seraient pas si charmantes si elle n’y parlait que Welle et de cette madame de Grignan que je n'ai jamais pu souffrir. Heureusement, Louis XIV avait des maîtresses, les dames des amants, et elle était très au fait de tout cela.

Le lendemain, nous fûmes éveillés par un message de ma belle-mère en furie, Elle envoyait sa première femme, laquelle avait toute sa confiance, pour s’informer de mes faits et gestes, maudissant sa charge, qui la forçait à rester près de Son Altesse, sans pouvoir s'assurer, par ses yeux, de ce qu’elle redoutait le plus. Cette fille, qui s'appelait mamselle Luce, et qui était Suissesse, s'était rendue digne de sa maitresse par son caractère et son air reyéches, copiés trait pour trait sur ceux de la douairière.

Marion ne la pouvait souffrir. — Dès qu'elle la vit arriver, ce matin-là, Marion, que nous avions emmenée, lui répondit qu’elle allait savoir si M.le comte et madame la comtesse étaient éveillés, afin de porter son message.

— Éveillés! reprit Luce. Se seront-ils éveillés en même temps? Cela ne leur arrixe guère.

— Cela leur arrivera probablement aujourd’hui, répliqua Marion d'un air de triomphe; quand on habite le méme appartement...

— M. le comte est-il doné dans le même appartement que madame la comtesse?

— N'’est-il pas dans l’ordre qu'il y soit?

— C'est bien, ma mie, répondit Luce, qui se contenait mieux; cela ne nous regarde ni l’une ni l'autre; ce sont les affaires de nos maitres, Voyez, je vous prie, si l’on peut me recevoir,

Marion n’eut rien à répondre. Elle se trouvait Ja parce que j'en faisais une sorte de demoiselle suivante, lorsque Babette, souvent malade, restait au logis. Jen avais assez, des Italiennes. Je ne les prenais que dans les circonstances d’étiquette; elles m’ennuyaient fort; je les croyais espions de ma belle-mère, et je ne me trompais point,

Marion, ce matin-là, ouvrit avec précaution les rideaux dorés de ce lit d'ange, et nous fit une belle révérence, en ajoutant :

— Madame la comtesse douairière envoie prendre des nouvelles de Vos Excellences, Mamselle Luce est là qui vient de ga part.

0 puissance de l'amour! mon mari n'eut pas peur, il se mit à rire,

— Faites entrer mamselle Luce, Marion, afin qu'elle puisse dire à ma mère que je ne me suis jamais mieux porté dé ma vie.

Mamselle Luce entra, plus jaune que le ruban de sa cornette, et resta stupéfaite, ébahie,

— Monsieur le comte!... balbutia-t-olle, madame la comtesse |...

— Douairiére! reprit mon mari en appuyant sur le mot, douairière, mamselle Luce,

— ee la comtesse douairière, répéta la confidente d’un air de crème tournée, désire savoir si Vos Excellences ont bien passé la nuit, et pourquoi elles ne sont pas revenues hier au soir à Turin; si c’est une raison de santé?...

— C’est une raison de plaisir, mamselle Luce, pas autre chose, répondis-je. Nous nous amusions ici; nous y sommes restés, voilà tout, Assurez bien madame de Verrue de notre profond respect, et dites-lui que, d'ici à. deux ou trois jours, nous retournerons assurément à Turin.

— Cependant, madame, Son Altesse madame Royale n’est pas prévenue.

— J’enverrai un de mes gentilshommes à madame la duchesse, interrompit mon mari, dont l'absence de la douairiére avait fait un comte de Verrue, dans toute la force du mot, vous n’avez que faire de vousinquiéter, mamselle Luce.

Je me cachai le visage sous la couverture, tant j'avais envie de rire, et tant le nez allongé de mamselle Luce me divertissait, Mon mari me semblait haut de trente coudées, comme la statue de Nabuchodonosor dans PEcriture. Mamselle Luce se retira à reculons, confondue, et se préparant a un rapport sur nous qui devait faire une révolution chez madame de Verrue. Marion l’accompagna, en ouvrant presque les deux battants, avec une cérémonie ironique et moqueuse,

Nos éclats de rire la poursuivirent et achevèrent de l’exaspérer. Nous devions le payer plus tard; mais Ja jeunesse calcule-t-elle?

Cette journée passa comme un songe, puis la suivante, puis une autre encore. Nous avions envoyé un gentilhomme à Leurs Altesses ; madame de Verrue n’avait donc rien à dire, madame Royale ayant répondu TEA était charmée de nous sayoir à notre villa de la Smalta, et qu’elle nous autorisait à y rester suivant notre fantaisie.

Il fallut cependant rentrer, non pas Lyk moi, mais chez la comtesse douairière ; car l'autorité tout entière était entre ses mains.

Satisfaite d'avoir conquis mon mari, je ne songeais pas à la lui reprendre; ce fut une grande faute. Elle nett point gardé le pouvoir qu'elle eut toujours, et, qui sait? M, de Verrue serait peut-être encore heureux auprès de moi, qui ne serais certainement pas la dame de volupté.

Ma belle-mère nous recut comme à l'ordinaire, Son, œil scrutateur épiait seulement jusqu'à nos moindres sourires; — elle était trop fine pour démasquer ses batteries et se plaindre, Elle ne parlait que de choses générales, du mariage de Son Altesse le duc, des toilettes de la princesse, des devoirs à vendre, de tout, enfin, excepté de ce qui l'occupait, Pourtant, elle me demanda si je voudrais ètre dame d'honneur de la jeune duchesse,

— Je vous ferai nommer si cela vous convient. Comme la princesse est Française, elle vous aurait pour trés-agrdable, j'en suis sûre, et vous n'avez qu'à parler,

Je refusai net, — Les esclavages de Ja cour, tout dgrés qu'ils sont, n'ont jamais été mon fait, Je n'aime à servie personne, el j'aime fort qu'on mo serve ; deux choses incompatibles auprès des princes, M. de Savoie ne fut pour moi qu'un amant semblable aux autres pendant longtemps. Dès qu'il eut pris des airs d'ans torité, je rompis les liens qui devennient des chaines.

Nous verrons cela plus tard, Rovenous, si vous le

voulez, à la cour que nous avons quittée, au mariage du prince et à tout ce qui précéda ou suivit cet événement. Il est temps de parler de Victor-Amédée, de nous occuper de son caractére, plus extraordinaire encore qu'on ne l’a dit, et que les historiens futurs ne le pourront représenter. Je lai connu mieux que personne, je le puis !bien peindre, et je le peindrai sans partialité. Jai été pour lui en même temps une amie et un conseil; il m’écoutait quelquefois; je dirai tout: s’il était encore de ce monde, il ne me pardonnerait pas. Hélas! il m’a précédée !

Avant de parler du duc de Savoie, ou plutôt du premier roi de Sardaigne, il est un personnage dont nous n'avons rien dit encore et qui, cependant, mérite une attention toute particulière par la curiosité de son caractère et de son état. Il est facile de comprendre que c’est le prince Philibert-Amédée, chef de la branche des Carignan et cousin germain de Victor-Amédée.

Le ciel lui refusa Pouie et la parole : le malheureux prince naquit sourd et muet ; mais il lui accorda tous les autres dons, et, sans cette infirmité, nul doute qu'il ne fût devenu un des hommes les plus éminents de ce siècle. C'était un prodige d'intelligence et de sagacité; il eut une grande part à la confiance de son cousin, qui le consultait, surtout dans sa jeunesse, pour les choses secrètes; il suffisait de lui écrire un mot, il lisait le reste dans le regard, aussitôt qu’on l'avait mis un peu au courant. Il était déjà âgé lorsque jarrivai en Piémont, et je Vai cependant bien connu. Son filsa épousé ma fille : ce qui nous ramenera vers eux dans la suite.

L'éducation qu'on donna à ce prince, par les ordres du prince Thomas, son père, fut si bien dirigée et tomba en terrain si fertile, qu'il comprenait presque tout à l’aide du mouvement des lèvres et de quelques gestes, Pai dit exprès ce peu de mots sur son compte avant d'aborder Victor-Amédée, parce qu'il se méla à presque tous les événements du commencement de ce règne. Venons au héros principal de ces Mémoires.

Victor-Amédée, dès qu'il prit possession de la couronne, affecta de la dédaigner. Il commença, dès lors, à jouer un rôle et à cacher sa pensée, par système, C'était un prince adroit et fin jusqu’à la dissimulation : d’autres disent jusqu'à la ruse et à la perfidie; il mettait de Vorgueil à ne point être deviné, à voiler ses desseins, à jouer ses adversaires et même ses amis. Affectant une grande haine pour Louis XIV, le méprisant même en son particulier, il Pimita en toutes choses, jusque dans les moins louables. Ce ne fut pas sa faute s'il ne fit pas la cour de Turin en tout point semblable à celle de Versailles; il y tâcha sans cesse: il eut d'abord sa Montespan, ce fut moi; sa Maintenon, tout le monde la connaît. Il eut son duc du Maine, ce fut mon fils; sa duchesse d'Orléans, c'ést ma fille. JI eut Monseigneur dans son fils alné. La seule chose qu'il se soit imposée de lui-même, c’est son abdication ; et il s'en repentit plus d'une fois. Encore a-t-il pensé à Charles-Quint. I aimait les grands modèles,

Il était assez ladre dans ses façons, bien que généeux et grand dans ses idées, Pour son compte, il ne

dépensait même pas le nécessaire à son rang. Excepté lorsqu'il voulut me plaire, et qu’il se montra magnifique, il était d’une simplicité peu digne d’un si grand prince. Après mon départ, il alla jusqu'à la lésinerie. Il ne portait, et des années entières, qu'un hahit couleur café, sans or ni argent, de gros souliers comme un paysan; l'hiver, des bas drapés; l’été, des bas de fil; jamais de soie, même pour les occasions d’apparat. Quant aux dentelles, il ne voulait pas en entendre parler, sous prétexte que les fabriques de ses États n’en fournissaient point, et qu'il fallait les acheter à Pétranger. Il n’entendait choisir pour ses chemises que de la forte toile de Guibert. On les garnissait de batiste plissée, comme pour les séminaristes.

Lorsque je lui faisais quelques observations à ce sujet :

— Ma santé ne s’accommode que de cela, répondait-il.

Son épée, si souvent victorieuse, était d'acier rouillé. Il défendait qu'on la nettoyat. Fncore la faisait-il garnir d’un cuir le long de la poignée, pour ne pas user les basques de habit.

Il ne se servait jamais que d’une canne en jonc, avec une pomme de coco; et sa tabatière, la seule qu'il possédät, était en écaille garnie d’un cercle d'ivoire. Je lui en voulais donner quelquefois une en rondin, prétendant que celle-ci était trop belle.

La seule partie de son ajustement dont il prit soin était sa perruque et son chapeau. Sa perruque était à la brigadière, des cheveux les plus choisis et les mieux ajustés du monde. Son chapeau, de fin castor, garni de plumes et de galons, surmontait bizarrement sa toilette, avec laquelle il jurait. ;

Dans les promenades, il s’affublait d’un surtout bleu, pour les jours de pluie. C'était un de ces vêtements sans forme qui couvrent et ne parent point les gens. j

Il ne possédait qu'une seule robe de chambre pour l'été et pour l'hiver. Elle était de taffetas vert, doublée d'ours blanc. L'hiver, l'ours était en dessous ; l'été, il était par-dessus, ce qui lui donnait une étrange figure. Il n'était pas rare de le voir tout en nage, par les fortes chaleurs, sous ce balandran. Jamais il ne voulut le quitter, quelque gêne qu'il en éprouvât.

La dépense de sa table était fixée comme celle des petits bourgeois. A Turin, c'était dix louis par jour; à ses maisons de campagne, c'était quinze louis, parce qu'il nourrissait les ministres, les premiers gentilshommes de sa chambre et les étrangers. Encore, pour plus d'économie, ne leur apportait-on que la desserte de son couvert, les pièces tout entamées, sans plus de vergogne, On a vu qu'elles manquaient parfois et qu'on leur ajoutait à la hâte un rôti de plus. Le roi (il l'était alors) en plaisantait ensuite avec ses commensaux.

— Je vous traite mal, messieurs; mais je ne suis pas Louis XIV : il ne faut pas me demander au-dessus de mes forces.

Son fils aîné était loin d’avoir les mêmes goûts, et le roi régnant encore davantage. Aussi le trouvait-il très-mauvais.

brillerez-vous plus avec vos diamants? leur disuil-il, Groyez-vous qu'un prince mesure sa grandeur à ses dépenses? Que vos peuples soient riches, qu'ils soient heureux, et portez Phabit de ratine des bacheliers, vous serez plus grands que les rois de l'Inde avec toutes leurs picrreries,

On assure que le roi d'aujourd'hui finit par le

croire; mais son frère aîné, qui est si tristement mort, ne se fit point arrangé de ces ratines et de ces portions congrues. Il y avait en lui l’étoffe d’un grand prince, et, en le perdant, le Piémont a fait une véritable perte.

Les qualités éminentes de Victor-Amédée resplendissaient dans la paix comme dans la guerre. IL était à la fois habile administrateur, fin politique et brave général. Il tint en Europe une place que nul n'aurait occupée comme lui. Personne n’en connaissait aussi bien les cabinets et les intrigues. Il savait les caractères, les habitudes, les mœurs de tous les princes, de toutes leurs maitresses, de tous les secrétaires d'État, de tous les personnages influents. Lorsque cette si regrettable duchesse de Bourgogne, sa fille, partit pour la France, il Vinstruisit et la dressa à la mécanique de cette cour, comme s’il y eût vécu de toute éternité. Elle domina le roi, madame de Maintenon, et fut la mai tresse en ce pays-ci, à un moment où il était si difficile à gouverner, et cela, par les conseils du roi, son père.

J'ai souvent eu des preuves de cette finesse et de cette grande connaissance des autres. Nous en serons plus instruits par la suite.

Ainsi que nous l'avons déjà vu, le prince de la Cisterne, le comte Provana, son gouverneur; don Gabriel, même le prince de Carignan, le harcelaient tous les jours pour qu'il prit les rênes de l'État. Il en avait certainement grande envie; mais il voulait se faire violenter, afin de ne point blesser madame Royale, et d’avoir Vair d’obéir seulement aux vœux de ses sujets et aux circonstances. C'était chaque matin des conciliabules interminables, dans lesquels il leur soufflait ce qu'ils devaient lui dire pour le décider. Il élevait des objections afin qu'on les détruisit; il faisait parler sournoisement à madame sa mère, et recevait les réponses ayec modestie.

Le comte de la Tour, un de ses principaux confidents, esprit ardent, courage impatient et téméraire, après une conférence de plusieurs heures avec son jeune maitre, le quitta en disant au prince de la Cisterne :

— Je vois qu'il faut le forcer, je le forcerai, et, si vous voulez m’en croire,

Ils allérent ensemble à Rivoli, et rédigérent une circulaire aux ministres d'État, aux grands de la couronne, aux généraux, aux commandants des places de guerre, pour leur notifier que, dès ce jour, il était décidé à revendiquer les droits que son âge et sa naissauce lui donnaient.

Puis ils revinrent triomphants, le titre à la main, et l'apportèrent à la signature du prince. Celui-ci les Na tendait impatiemment; il n'en fit pas moins mille difficullés avant de se rendre,

— Et ma mére! répétait-il sans cesse, et ma mère! C'est pour elle une blessure dont je ne puis être l’auteur, Je la connais.

— N'est-ce que cela? interrompitsans cérémonie don Gabriel. Je vais trouver madame Royale, et je vous apporte le consentement; moi aussi, je la connais.

Il y courut, en effet. Madame la régente l’'écoutu saus sourciller; quelles que fussent les tempeétes de son cœur, elle ne lui laissa pas moins achever sa harangue,

— Mon fils souhaite de régner, dit-elle, et il n'ose point me montrer ce désir, Ses sujets le sollicitent, et, dans la crainte de m'affliger, il se refuse à leurs prières, Vous uvicz raison, monsieur, vous me connaissez

cela sera fait dès demain. '

mieux qu'eux, et je vais bientôt mettre tout le monde d'accord.

Elle prit une plume, et écrivit à monsieur son filsune lettre, véritable chef-d'œuvre d'adresse et de désintéressement. Je l'ai longtemps conservée ; mais M. de Savoie me l’a fait reprendre. J’en suis doublement fachée, aujourd’hui qu’elle deviendrait un document historique. Elle la fit d’un trait de plume et sans la relire.

Elle lui disait qu'à leur âge à tous les deux, il était fait, lui, pour gouverner lui-même, et elle pour réparer sa santé détruite. Elle lui demandait instamment ce repos et le conjurait de lui permettre d'abandonner la chose publique, qu’elle avait menée si longtemps en son nom et dans l'espoir de ce jour tant souhaité.

Rien de plus tendre, de plus modeste que ses expressions ; rien de plus noble que son langage.

Don Gabriel revint triomphant. La conspiration avait réussi. Victor-Amédée entrait en possession de la couronne de ses pères.

— Vous le voulez, messieurs; ma mère le demande , j'y consens donc. Puissé-je régner d’une façon aussi glorieuse qu’elle, et rendre mes peuples aussi heureux qu'ils Pont été sous sa loi! Tels sont mes vœux; que le ciel les exauce !

J'étais déjà à Turin à cette époque. Je me souviens de l'effet produit par cette nouvelle et de l'humeur hérissonne de ma belle-mère, dont la puissance déchéait avec celle de sa maîtresse. Elle trouvait M. deSavoie trés-ingrat et très-outrecuidant de venir remplacer une princesse qui, depuis tant d'années, l’entourait de sa sollicitude et de son habileté.

Elle se plaignait fortement dans nos entretiens particuliers, bien qu’elle n’en montrat rien en public.

Mon mari, encore en tutelle comme le jeune prince, n'osait rien répondre ; mais il aurait bien voulu limiter et secouer le joug. j

Madame de Verrue eut beaucoup de peine à se consoler. L'idée surtout de voir une dame d'honneur a Ja future duchesse, tandis qu’elle serait reléguée avec la douairière, la mettait hors des gonds. C’est pourquoi elle désirait tant que je prisse cette place; elle aurait conservé sa domination, et, par moi, elle aurait tout conduit.

Tout enfant que j'étais, je compris cela et je ne me fourrai point dans ce guépier.

Une fois le prince maitre de l'État, son mariage décidé, madame Royale n'avait plus qu'à rester dans le palais et à s'occuper d'œuvres pies. Elle connaissait assez son fils pour savoir qu'il ne permettrait point qu'elle se mélat en rien de ses affaires désormais, Elle eut le bon esprit de se retirer Welle-méme et d'attendre qu'il lui demandat un conseil; ce qu'il ne fit que dans les occasions où il était trés-décidé à agir suivant sa guise.

J'ai déjà annoncé le mariage de Victor-Amédée avec la princesse Marie-Anne d'Orléans. ;

IL ne m’appartient pas de juger cette princesse, j'en parlerai très-peu ; ma position est trop délicate, non que je lui aie jamais manqué de respect, non que j'aie eu d'autres torts envers elle que ceux de ma faute et de l'amour de son mari pour moi. Je sais qu'elle ne m'en a point voulu de ce vol; elle tenait peu à l'amour, elle tenait peu à la puissance,

Regrettant Ja France, regrettant sa “famille, elle n'aima véritablement en Savoie que ses enfants, Lorsqu'elle arriva, elle fut pour moi bonne et prévenante;

elle me souhaitait toujours auprès Welle, et nous passions des heures interminables à parler de Versailles, de Paris, de Saint-Cloud, de la cour enfin, où mon âge ne m'avait pas permis d'aller, mais que je connaissais néanmoins par mes parents et mes amis. En outre, j'avais eu l'honneur d’être assez souvent conduite au Palais-Royal pour jouer avec les filles de Monsieur, dont madame de Savoie était la plus jeune; Vainée avait épousé le roi d'Espagne, pour son malheur, hélas! malgré la grandeur de l’alliance.

Les princesses françaises font toujours une grande difficulté pour les alliances étrangères.

Ces deux filles de Monsieur avaient l'espérance d’épouser Monseigneur; elles s'en étaient monté la tête, et toutes les deux l’aimaient en secret, sans se l’avouer mutuellement. La pauvre reine d'Espagne se traina pendant un mois au pied du trône de Louis XIV pour le supplier de ne point l'envoyer à ce supplice d’un mariage abhorré!

— De quoi vous plaignez-vous, madame? lui dit-il. Je ne pourrais rien faire de plus pour ma fille.

— Non, sire; mais vous pourriez faire davantage pour votre nièce.

Madame de Savoie était tout aussi désolée qu'elle, et plus encore, car la Savoie n’est pas l'Espagne. Je recus ses confidences à cette époque. Elle me conjura de devenir sa dame d'honneur. Je refusai, et j'en ai été bien heureuse depuis. Ce qui s’est passé fût arrivé également, et je me regarderais comme coupable d’un abus de confiance envers celle qui eût été ma maîtresse: c'est sur la même ligne qu'un vol domeslique.

La princesse n'était pas jolie comme la reine d’Espagne. Elle avait cependant pris, de la pauvre madame Henriette, une grâce charmante. Elle dansait mieux que personne; elle avait une voix touchante et douce; son accent, en italien surtout, allait au cœur. Son auguste époux ne Vaimait point, elle était trop bonne et trop simple. Elle le prenait trop droit. Lui, qui sophistiquait sans cesse, ne croyait pas à la franchise des autres. Il cherchait un sens caché aux paroles même les plus simples, et, par cette raison-là, par mille autres aussi, le mariage ne fut pas heureux.

La princesse eut cependant six enfants. Excepté le roi actuel, jusqu'ici ils sont tous morts jeunes.

Je crois avoir dit que M. de Sayoie avait pour Louis XIV des sentiments bien divers. IL l’admirait malgré lui; ce qui ne Vempécha pas de chercher à lui nuire, toutes et quantes fois cela lui fut possible; ses affections étaient pour la maison d'Autriche; i! efit voulu son élévation et l’abaissement du roi de France, ce qui me fit penser souvent, je l'avoue, qu'il l'admirait jusqu'à l'envie,

J'étais, on Je sait, au nombre des dames familières des deux duchesses; je rencontrais done souvent M. de Savoie chez elles. I n'avait point de maîtresse en ce temps-là; par conséquent, il quittait peu leur cercle, Bien qu'il ne s'occupät de personne en particulier, UJ avait dès lors une préférence pour moi.

Celle préférence ne s’uperceyail pas encore, nul ne

s’en doutait: je ne me Vavouais point; c'était comme une manière instinct qui me la faisait découvrir.

On parlait des plaisirs de Venise, du carnaval, de la somptuosité des habits et de l'agrément qu'on aurait à voir cela.

— J'y compte aller, quant à moi, dit tout à coup M. de Savoie. :

— Vous, mon fils? dit la duchesse avec étonnement:

— Moi-méme, madame; ne m’est-il pas permis de m’amuser un peu, à mon Age?

— Je ne dis pas que cela vous soit défendu; cependant, cela est étrange; n’y verra-t-on pas un but politique?

— On voit un but politique dans toutes les actions des princes, madame; bien fou celui qui S'obrapsie de ces miévretés-la.

— Mais, mon fils, si le roi de France... ©

— Mais, madame, le roi de France ne saurait m’empêcher d'aller au bal; je ne l'empêche pas aller à confesse et de cajoler madame de Maintenon. Vous oubliez toujours que vous n’étes plus mademoiselle de Nemours et que vous êtes la mère d’un duc de Savoie qui espère compter en Europe. — Voyons, mesdames, lesquelles de vous se laisseront séduire par les belles promesses de la seigneurie de Venise? qui viendra ayec moi?

— Moi, répondit la duchesse régnante, si vous le voulez bien. 5

— Vous, madame, cela va sans dire, puisque j’y suis; mais ces dames ?

La duchesse se tourna vers moi.

— Madame de Verrue, m'y voulez-vous accompagner? me dit-elle.

A mon tour, je me tournai vers ma belle-mère, ce qui fit rire tout le monde, et je répondis :

— De tout mon cœur, madame ; mais...

— Mais qui peut vous en empêcher, si vous en avez tant d'envie? reprit aigrement la douairière. Mon fils et moi, serions-nous assez peu séants pour ne pas = tir l'honneur que nous fait Son Altesse?

— Jirai done, madame. Oh! bonheur!

Madame de Verrue me lança un regard foudroyant. Cette exclamation de petite fille en vacances révélait trop mon esclavage. Je n’en tins compte, et ma journée se ressentit de ma joie. En rentrant, j’eus à subir un discours tout entier.

— Vous irez seule, madame; mon fils reste ici. Son Altesse ne l'a point convié à la suivre. IL vous faudra tacher de surveiller votre conduite, et d'être ce qu’il convient à une personne de votre qualité.

Je ne répondis que par une révérence. (était ma facon de m'en tirer toutes les fois que je ne voulais pas faire mieux. Quant à M. de Verrue, il ne répondait jamais,

Trois jours après cette conversation, nous étions en route pour Venise. Les préparatifs de M. de Savoie n'étaient jamais plus longs.

Madame la duchesse conduisit cinq ou six jeunes dames; néanmoins, cela ne menait pas grand train, et l'on meat jamais reconnu, dans cepauvre équipage, un souverain allant visiter une république. Le dernier des patriciens de Venise était plus somptueux en sa suite,

La route s’égaya fort; pour moi, je fus triste. L'absence de ma belle-mère ne me compensait point celle de mon mari, Après quelques licues cependant, le chagrin se dissipa,

Ee

Nous entrames à Venise par une belle matinée de février, et nous allames descendre chez l'ambassadeur de Son Altesse, qui nous reçut magnifiquement.

Dès le même soir, on parla d’aller en masques à la place Saint-Marc.

— Mesdames, nous dit le prince, nous sommes ici pour nous amuser, et nous nous amuserons beaucoup. Quant à moi, je compte attaquer tout le monde, et je vous engage à en faire autant. — Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers l’ambassadeur de France, qui s'était empressé d’accourir pour saluer la princesse, yous donnerez la main à madame la duchesse de Savoie. Je veux que chacun sache combien je suis honoré de Valliance de Sa Majesté Louis XIV, et combien je tiens à en perpétuer les conséquences.

M. d’Avaux ne fut pas dupe de ces compliments : fin diplomate lui-même, il découvrit facilement les desseins cachés du roi; ou, du moins, il les soupconna, et dès lors la lutte s'établit entre eux.

Nous allämes en gondole à la place Saint-Marc, où cette foule noire et de toutes les couleurs nous étourdit bien vite, nous qui n’en avions pas l'habitude.

On était venu complimenter Son Altesse de la part du doge et de la sérénissime république; de sorte que,

son arrivée étant connue, la police de Vinquisition

nous entourait déjà.

Victor-Amédée resta longtemps près de la duchesse et de l'ambassadeur; puis il commença à lutiner quelques masques sans conséquence. lls lui répondirent fort honnétement, comme si on le connaissait. Il s’en impatienta, et il s'impatienta aussi de trouver sans cesse Jes yeux du comte d’Avaux fixés sur lui. Tout en folâtrant, il me prit par le bras et m’emmena plus loin,

— Madame, me dit-il, vous qui êtes Francaise, ne sauriez-vous occuper les regards de M. d’Avaux ailleurs que de mon côté? Je ne suis point venu à Venise pour ne parler à aucune dame, et, sans manquer à la duchesse, je serais pourtant charmé de savoir si les pitriciennes ont tout l'esprit qu'on leur prête,

— Qui vous en empêche, monscigneur ? Le comte d’Ayaux ne dirige pas votre conscience apparemment,

— Non; mais, en France, aujourd’hui, on est pointilleux à cet égard, et, s’il prenait une plaisanterie pour des infidélités, Pillustre oncle de madame ma femme m'en pourrait réprimander. Tout cela, entre nous, madame de Verrue, et comme un service d’ami.

Les yeux du comte d’Avaux m'interrogeaient, ou plutôt cherchaient à lire dans ma pensée. Je crus être impénétrable, et je me sentais fière de la confiance du prince.

Nous restimes ainsi toute la nuit; Victor-Amédée de plus en plus entreprenant, s'en prenant même aux colombines et aux arlequins qu'il rencontrait en route, et sémancipant avec eux.

Vers le matin, un messager du doge vint annoncer que le médianoche de Son Altesse était pret au palais ducal, la République ayant coutume de défrayer ses hôtes couronnés.

— Mais je n'ai point encore vu le doge, dit le prince i'M. d'Avaux,

— Votre Altesse ne le verra pas non plus, monseiuneur, Vous serez servi daus une chambre où vous trouverez peut-être quelque provéditeur où bien messire Grande, accompagné de quelques patriciens; on yous recevra avec une magnificence royale, on veillera

à ce que vous ayez en abondance les recherches et les primeurs de tous les pays, que l’on ne peut trouver qu’à Venise; mais on ne yous importunera point. Tout se fait ici en silence et avec mystère : vous serez seul en apparence, et pourtant vingt regards épieront, vingt oreilles écouteront jusqu'à la moindre de vos paroles. Quant au doge, vous vous verrez en cérémonie, avec une étiquette et des difficultés plus nombreuses que si vous étiez chez le roi mon maître. Vous êtes ici inconnu, comme voyageur. Ainsi l’on vous recevra ce qu'ils appellent simpiement, Mais quelle pompe, si vous étiez entré à Venise votre couronne en téte et vos gardes autour de vous!

— Ces nobles marchands sont donc bien riches?

— Plus nobles que les princes, plus marchands que les juifs, plus riches que les trésors de l’Inde ! IL faut vivre à Venise pour la bien connaitre.

— Je n’en ai malheureusement pas le temps, répliqua le prince avec regret,

M. d’Avaux le regarda de façon à lui faire comprendre qu’il ne croyait guère à ce regret-là.

Nous entrions alors dans ce magnifique et curieux palais des doges; nous montions l'escalier des Géants, nous passions à côté des bouches de lion où l’on jette les dénonciations au conseil des Dix, ces terribles dénonciations dont la pensée seule fait trembler. Je ne puis me défendre encore d’un sentiment de terreur en songeant à cette ville terrible, où tout se sait, où l'on n'ose pas même penser, enfermé dans sa chambre. Je ne me souviens qu’en frissonnant de ces noires gondoles, hermétiquement fermées, contenant on ne

sait qui, allant on ne sait où. J’ enfends ¢ ces cris plaintifs des bateliers à chaque canai lorsqu'ils se rencontrent, et ces sbires qui viennent vous arréter tout a coup au bal, au milieu d’une fête, de la part de Son Altesse le doge et de la sérénissime république; et ces cachots que l’on ignore toujours, et où l’on ne pénètre que pour n’en plus sortir, Cela est mortel. Malgré tous les charmes de ce pays, je ne le voudrais point habiter,

Je n'ai pas à rendre compte de notre voyage à Venise, ui de la réception que le doge et la dogaresse firent à Leurs Altesses royales. Cela serait trop long et sortirait de mon cadre, Deux choses seulement sont dignes de remarque, et je les dirai.

La première est toute politique et je la puis dévoiler aujourd’hui; les suites ne sont plus à craindre, M de Savoie y avait rendez-vous avec plusieurs membres de la ligue @Augsbourg, qu'il parvint à joindre, malgré le double espionnage du doge et de Vambussadeur, Le masque et le carnaval le servirent meryeilleusement bien en ceci.

Je n'ai su Le longtemps après le rôle involontaire que madame la duchesse et moi avions joué dans cette comédie, Ua soir, nous avons occupé M. d'Avaux pendant que le duc, masqué, nous suivait sous les habits d'un laquais à sa livrée, accompagné de deux députés déguisés de la mème manière ; nous allames escortées ainsi plus de deux heures autour de tous les théâtres et de tous les fantoccini de la place Saint-Mare, Pendant ce temps, le prince de la Gisterne, enveloppé du balruta de Son Altesse et absolument de la même taille que lui, paradait sous nos yeux avec les masques, Il ue nous parlait point et feignuit de ne pas être de note compagnie, — alin de se mieux divertir, nous avait-il annoucé en partant,

Nous y fümes Wompees, l'ambassadeur aussi, Gepen-

dant, il apprit plus tard la vérité, et l’on en verra fes suites.

L'autre fait est plus étrange et plus inconnu. Je le rapporte d’abord pour ces raisons, et puis parce qu'il fera paraitre le caractère de M. de Savoie sous un jour nouveau, que peu de gens ont découvert.

Ce grand esprit, ce profond politique, ce brave euerrier tait crédule comme un enfant et sujet aux superstitions les plus ridicules. Il ne faisait rien le vendredi qu'il n’y fût contraint; il ne sortait jamais du pied gauche, il palissait devant un grain de sel répandu sur la ‘table, et croyait aux sortiléges et aux sorciers. Dans beaucoup d'occasions de sa vie, il se laissait guider par eux.

C’est même une histoire de ce genre que je veux vous raconter. Elle est restée dans mon souvenir en dépit de moi, etje ne puis m'empêcher d'y songer encore. C’est, en effet, un singulier rapprochement.

Pai déjà dit que le prince me marquait quelque attention; pendant le voyage, il semblait occupé d’autres idées, et, les deux premières semaines, rien n'y parut.

Un soir, nous nous étions promenés dans la gondole découverte avec la dogaresse. Nous allions nous mettre à table lorsque le duc, que nous n'avions pas vu depuis le matin, arriva.

Il semblait préoccupé ; ses sourcils se froncaient involontairement; il ne parla guère, et, quand le souper fut fini, il rentra chez lui sans rien dire, ce qui ne lui arrivait jamais.

— Qu'a donc monseigneur? dit assez sottement la sotte dame d'honneur de Son Altesse.

— Il se sera laissé prendre par une belle inhumaine qui se sera moquée de lui et qui Paura abandonné au moment décisif, répondit la princesse en riant.

Elle n’était point jalouse.

— Il aura été au Ghetto ou au quai des Esclavons, reprit un jeune Contarini, le plus étourdi de tous les étourdis de Venise.

— Kt quoi faire, monsieur? demanda M. d'Avaux, plongeant son regard daus cette tête de linotte.

— Ma foi, monsieur l'ambassadeur, c’est ce que le conseil des Dix et vous savez mieux que moi, car vous l’y faites suivre tous les jours.

Il y avait là de quoi déconcerter tout le monde.

Ce fut ce qui arriva,

Excepté M. d’Avaux, chacun resta béant. Celui-ci avait trop d'habitude et de présence d'esprit pour se troubler.

— En vérité, monsieur, répliqua-t-il en riant de l'air le plus naturel, j'ignore si le conseil des Dix vous a chargé de pareille mission; pour moi, je moserais. Vous avez trop besoin d’être espionné vous-même, à ce qu'il paraît, puisque le mot d'espionner est mis à la mode de ce pays.

— Quoi! on Wépie pas M. de Savoie au Ghetto et au quai des Esclavons? Ah! cela est un peu fort, monsieur l'ambassadeur, Mon père le disait hier en confidence à messire Grande, qui lui a fait signe de ne pas continuer, g'apercevant que j'étais là.

— Eh bien, monsieur, si je devais gager, je gagerais que cela n'est point, du moment que le seigneur votre père Va dit à messire Grande sans s’aperceyoir que vous étiez là, comme si on ne s'apercevait pas de tout à Venise!

La chose cn resti sur ce point, ce qui n’empécha

pas chacun d’y penser. On se sépara peu à peu. Comme je rentrais dans mon appartement, jy trouvai Marion attendant d’un air de mystère. Elle mit un doigt sur ses lèvres et me pria de la suivre jusqu’à une petite chambre qu’elle habitait dans les entresols. Quand nous fûmes au seuil, elle me dit tout bas :

— Madame, Son Altesse monseigneur le duc vous attend depuis longtemps ici.

— Moi? .

— Oui, madame, et il m’a ordonné de rester à la porte pour vous garder quand je vous aurais introduite. Entrez vite, je vous en prie, il est tard.

Jentrai, étonnée et interdite.

Le duc se leva à mon approche. IL était assis près d'une table, le coude appuyé et la tête dans sa main.

— Madame, me dit-il, ne trouvez point étrange ce que je vais vous demander. Jenne doute point de votre attachement pour ma maison, et j'en attends de yous une preuve. Voulez-vous me suivre demain, bien masquée et bien dissimulée, et vous laisser conduire où je désire vous mener ?

— Monseigneur, je ne sais si je comprends bien, mais il me semble...

— Ne craignez rien, madame, vous êtes en sûreté sous ma garde, et je vous donne ma foi de prince qu'il ne vous sera rien dit ni rien fait dont vous puissiez être blessée.

— En vérité, monseigneur...

— Consentez, madame, consentez : il s’agit des intéréts les plus graves, il s'agit de l’État, il s’agit de mon bonheur. Nulle personne au monde ne le saura, croyez-le.

Je me.fis prier longtemps; mais il insista, il me pressa de façon à m’obliger de promettre.

Il fut convenu que, le lendemain, je me dirais malade, que je resterais chez moi, et qu'à la nuit close, je me tiendrais -toute prête et masquée a la porte de terre du palais, où il m'attendrait. Le reste ‘le regardait. ;

Vous jugez que, toute la nuit, toute la journée, je fus inquiète. J'étais surtout curieuse, je létais beaucoup. Je n’éprouvais pour le duc aucun penchant; mais il m'avait assez révélé le sien, et je le craignais. Nous ne nous parlimes que selon l’accoutumée, et j'aurais oublié ma maladie préparatoire si un de ses regards ne m'eût ayerlic. Nous étions restés fort longtemps dès l'aube à l’église pour un sermon et un office. Je prétextai une grande fatigue et je me dispensai de la promenade.

Victor-Amédée fut exact, et moi aussi; il m'attendait déjà et me présenta la main; je lui donnai la mienne, Nous nous mimes en chemin sans prononcer une parole, suivis d’un vieux valet de chambre du prince qui ne le quittait jamais.

Nous traversimes deux ou trois passages obscurs, puis nous arrivames à un petit canal sombre où une gondole se présenta. Nous y montimes, toujours sans rien dire, Le prince me fit signe de nvasseoir près de lui, et bientôt nous fendimes les eaux avec la rapidité d'une flèche perçant la nue, Pen perdais presque la respiration,

Le voyage ne dura guère ; la gondole s'arrêta, et le laquais ouvrit le rideau en disant à voix basse :

— Monscigneur, nous sommes arrivés.

Nous descendimes ainsi que nous étions montés, dans le mème silence. Dans ce canal, ¢troit et sombre comme un souterrain, les eaux clapotaient contre une grande muraille noire percée d’une seule porte, avec deux sales poteaux de chaque côté. On se fût cru à mille lieues de cette brillante place Saint-Marc, si remplie de foule et de lumières, sans le bruit des instruments et des éclats de voix qui, de temps en temps, rompaient le silence de cette solitude.

La porte s’ouvrit après que Beppo y eut frappé d’une certaine façon. Nous entrames dans un corridor où uve lampe fumeuse nous éclairait à peine. Il fallait avoir seize ans; il fallait être Jeanne d’Albert, si bien serrée et si bien gardée, depuis sa transformation apocryphe en comtesse de Verrue, pour s’étre ainsi laissé conduire par un jeune prince dans un pareil bouge. Je ne congois plus à présent comment j'y ai pu consentir.

Je tremblais bien un peu; mais j'ai toujours été hardie. Je me remis promptement, et je suivis Son Altesse, qui marchait devant, en homme sûr de sa route.

je ne puis vous dire ce qu'était ce logis. L’humidité suintait de haut en bas ; les murailles étaient verdatres, et moussues ; on y marchait sur je ne sais quelles sales terres grasses et glissantes. Je fus obligée de m’appuyer au bras que Son Altesse m'avait tendu.

Au bout de ce corridor se trouvait une autre porte à moitié à jour, tant la vétusté l'avait rongée. Cette porte tourna au bruit que nous fimes, et un vieillard à barbe blanche, enveloppé d’une longue robe verte, parut devant nous. Il dit au prince quelques paroles dans une langue étrangère, et auxquelles celui-ci répondit en me montrant, Le vieillard éleva jusqu'à mon visage une lampe qu'il tenait à la main, et se montra déconcerté à la vue de mon masque. Il se retourna vers le prince tout en colère. Celui-ci s’humilia profondément, et je compris qu'il s’excusait. Le vieillard frappa du pied comme un homme qui ne veut pas entendre , et M. de Savoie se retourna de mon côté en hésitant. Gependant il me dit :

— Pardonnez-moi, madame, si je vous prie de vous démasquer; mais le docte personnage a besoin de voir vos traits et de les connaitre avant de vous laisser pénétrer chez lui.

Depuis un instant, depuis mon entrée dans cette maison lamentable, la peur m'avait saisie, La vue du grand vieillard ne fit que l’augmenter encore. Aussi cxagérée dans ma terreur que je l'avais été dans ma confiance, j'en étais venue à craindre pour ma vie.

J'avais entendu parler des magiciens, qui, pour accomplir leurs charmes, ont besoin du sang d’une jeune femme; je me pris à trembler comme une feuille, et l'invitation de me démasquer ne me rassura point.

— Monsei..., balbutiai-je.

Le duc ne me laissa pas le temps d'achever le mot.

— Vous n'avez rien à redouter ici, madame; vous éles sous la protection de mon honneur, et le laboratoire de ce savant n'est hunté ni par le diable ui par les patriciens de Venise : lorsque je m'y trouve surtout, yous pouvez vous démasquer,

J'hésitais encore; mais, sur une nouvelle demande,

! je cédai. Le vieillard remonta sa lampe et m’examina

longtemps, rougissante sous son regerd ; puis il se mit à sourire, en disant en italien, sans doute par distraction : 2

— Bene!

Quel sourire que le sien! deux rangs de perles d’Ophir! et quelle ironie! quel sarcasme! quelle supréme moquerie dans ses lévres pincées et rouges comme du corail! Je ne sais comment Victor-Amédée put s’y laisser prendre. A dater de ce moment, je n’eus plus peur.

Nous entrames dans une chambre immense et délabrée, entourée des échantillons de tous les oly’ :ts possibles, depuis les diamants jusqu'aux ordures. On x voyait des armes, des pierreries, des tableaux, des étoffes, des animaux empaillés, des statues. de: bêtes vivantes, des faïences, des cristaux, des pièces d'argenterie, des chiffons, des médailles, de tout enfin. Il s'y faisait des bruits incroyables, dans les coins où là lumière ne pénétrait pas; je ne sais quels étres pouvaient y grouiller.

Nous nous avangames vers une table boiteuse, entourée de trois escabeaux luisants de vieillesse. Notre hôte y déposa sa lampe et nous fit signe de nous asseoir.

La conversation continua dans cette langue incounue que j'ai dite. Le docteur parlait beaucoup. M. de Savoie écoutait, interrogeait, approuvait quelquefois. Jai su depuis que c'était du grec. Le prince avait unc grande facilité pour les langues, et les parlait presque toutes aussi bien que la sienne.

Mon tour vint: le sorcier prit ma main, l’ouvrit, un peu malgré moi, la regarda longtemps et sembla l’étudier avec attention. Il fit remarquer différents signes à son élève, dévoré d’impatience et de curiosité. Puis il alla chercher une manière de fouine morte dont il me fit toucher la téte. Il regarda ensuite dans son intérieur, consulta ses entrailles, son cœur, ses veux, écrivit quelques lignes cabalistiques, et, se tournant vers M. de Savoie et lui montrant un écusson de France pendu contre la muraille, il lui dit, cette fois, ou bon français :

— Malgré tout, vous y reviendrez.

Le prince ne fit aucune réponse.

Nous restämes plus de deux heures dans cette consultation, à laquelle je ne comprenais rien et dont je fus cependant le sujet et le but. Lorsqu'ils eurent épuisé la matière, uous nous levames, et le duc parla en langue vulgaire en s'adressant à moi.

— Je n'oublierai jamais cet acte de complaisance et de bonté, madame, me dit-il; je n'ai qu'une chose à attendre de vous: c'est un silence absolu sur ce qui vient de se passer. Vous avez rendu, sans vous en douter, un grand service à la Savoie.

— Jeune dame, ajouta le devin en français, souhuitez-vous savoir votre fortune?

— Oui, si elle doit être bonne.

— Bonne et mauvaise, comme tout en ce monde; plutôt bonne que mauvaise: vous étes née sous une étoile singulière, vous n'y pouvez échapper. Il vous faudra, malgré vous, devenir ce que vous nauricg pas voulu étre, IL vous faudra quitter qui vous aimerez, et accepter une existence tout éloignée de celle que vous deviez mener. Je veux vous faire un présent, un pre: sent inestimable, ct tel que nul autre ne le pourrait

offrir. Prenez ce paquet de poudre, et ur plus précieusement que vos yeux ; car il y a là-dedans votre vie à vous” d’abord, et puis celle dun enfant que vous sauverez du poison par lequel la famille entière périra. Cet enfantsera le plus cher, le plus nécessaire au monde entier, et, sans vous, il disparaitrait comme tous les siens. Conservez bien cette poudre, entendez-vous ?

Je pris le petit sachet de papier avec une sorte de regret etde crainte; je le mis dans ma poche et je suivis M. de Savoie, qui m’entrainait en me répétant qu'il moublierait jamais le service immense que j'avais rendu à lui et à ses États. g i

J'étais tout ahurie, tout étonnée, je ne sus que répondre; je serrai machinalement le divin antidote dans ma main, et nous regagnames le canal sans que j'eusse pu trouver une parole à répondre à mon royal conducteur.

Les abords de la maison du devin paraissaient déserts; tout sur l’eau tait silencieux, la nuit était profonde et rien ne se montrait autour de nous.

Toutefois, comme notre barque s’éloignait, j'entendis à notre droite une sorte de cri de rage étouffé, et à notre gauche un soupir, qui me firent frissonner et qui parurent contrarier le prince.

— Avons-nous été suivis? murmura le duc. Ah! bah! je ne puis être en ce point surveillé par la police de M. d’Avaux ou par celle de la soupçonneuse République. Et puis Venise est la ville des mystères et des drames nocturnes: Tout cela ne nous regarde sans doute pas.

Je sus plus tard qui avait poussé ce cri et ce soupir.

Deux hommes étaient la qui me suivaient comme leur ombre.

L'un pénétré d'un amour tendre, muet, plein @abnégation et de dévouement.

L'autre brûlant d’une passion orageuse qui s’irrite contre Jes obstacles, qui va où Vardeur du sang le pousse, même à travers les crimes!

Oh! souvenirs émouvants! étrange oentrastel ange et démon, que de consolations, que de déboires. je vous dus!

Le prince me reconduisit jusque chez moi. Nous nous scpardames à la porte. Je regagnai ma chambre et mon lit, où je ne dormis pas plus que la nuit précédente, tant je me sentais singulièrement émue de tout cela. C'était ma première aventure; elle était semée de nombreux incidents; il faut bien payer son tribut.

J'eus depuis l'explication de ce qui s'était passé chez le devin. La voici :

fe devin était un de ces vieux juifs cosmopolites qui ont couru les quatre coins de Punivers: Je ne puis nier sa véritable science, et j'ai de bonnes raisons pour cela: tout ce qu'ila prédit est arrivé, sans compter que je lui dois la vie. Il avait annoncé à Victor-Amédée ses guerres, ses irrésolutions dans ses alliances, tous de son règne enfin. Mais il le surprit bien davantage en lui disant :

— Il est des 8 que je ne puis absolument distinguer, présentent confuses à mon esprit.

Nous pouvons les éclaircir si vous êtes de bonne foi avec moi. Une grande partie do ces faits se passeront ous l'influence lemme que vous devez aimer, que vous aimes déj, Sa main seule peut m'apporter la clef de ces mystères et me mettre à même de vous donner le conseil que vous de moi, Faites

discret,

les événement cho et qui se

d'une

gollicitez

que je la voie, que je lui parle, et je saurai, après, tout ce qu'il faudra savoir. *

Le prince était encore assez jeune pourrougir. Il ne

se rendait pas compte de ce sentiment qu’il eut plus tard pour moi; mais, en sondant son cœur, il luisembla que j'étais désignée, et, moitié curiosité politique, 1 moitié désir d’amour, il s’en voulut assurer. Il me demanda done de le suivre, ainsi que je Pai raconté tout à | Phe eure. Le magicien lui assura que j'étais bien la persoune supposée, -qu'il m’aimait fort, que je l'aimerais aussi, que nous aurions ensemble des “enfants, | et is ce serait moi qui le quitterais. ;

Je m'étends beaucoup. sur cette prédiction, parce qu’elle eut une vraie influence sur l'avenir qui. i malle ndait et que j'aurai à en parler plus d’une fois. ms

Le lendemain de cette excursion , Marion, me ‘reinil, de la part de Son Altesse, une fort belle” p tite “boite en filigrane d'or, De de pierreries. Li oublée de cristal de roche. Elle était suspendue à à un anneau et à une chaine d’un métal perdu, brillant comme de LA cier poli. C'était un présent du juif pour y. enferme ma. poudre et lavoir toujours à mon cou. “Ce UL était d’une ancienneté sans date, et des PE se pussent your. d sirhemus

Je l'ai encore; il ne m'a point quil depuis,

XXII Wad of dite

Quelques jours après son retour à Turin, Victor- Amédée eut la preuve de la perspicacité de M. d’Avaux. Il sut qu'on avait épié ses actions, qu'on connaissait

-ses rapports avec le roi Guillaume d'Angleterre «et

avec l'électeur de Bavière également. Son ambassadeur à Venise lui fit part d’un de ses entretiens avec M. d’Avaux, entretien dans lequel ce dernier lui avait rendu compte, jour par jour, de ses démarches, qu’il supposait si cachées, preuve que le seigneur Contarini était bien informé. ambassadeur ne lui dissimulait pas, en méme temps, qu'on avait de profondes méfiances à la cour de Versailles et qu'il aurait beaucoup à faire pour les détruire, I devait s'attendre à des demandes exagerées et slappréter néanmoins à y'satisfaire, s’il ne comptait pas rompre entièrement: DENT LE 4109 itt

Ceci devenait grave.

Déjà, pour donner un gage de uauquillité a Louis XIV, le duc avait recommencé, contre les Vaudois ow Barbets, la guerre impolitique et impopulaire dont son pore avait vu les abus ruineux. Ge prétexte, car een était: un véritable, lui fournit le moyen de lever des troupes et Warmer des sujets, sans donner à son. eur sant voisin le sujet de se plaindre. +

IL avait, depuis longtemps, en vue de lui rai dre Pignerol et Casal. I n'en cherchait que Poûcasion, et-s’efforeait de la faire naitre sans avoir Pair de la chercher. axe)

De son côté, Louis XIV, qui ne connaissait pas encore sou jeune allié, croyait sa domination facile, et se contentait d'étendre sx griffe de Lion vers les États qu'il: protégeait, pour les saisi plus tard peut-être. IL croyait avoimalflaive à un homme de vingt ans, sans expérience, sans talent. Latfaire de Venise tui donna à réfléchis il commença à examiner de plus pres, et ses ambassadeurs reçurent des ordres. sé+ veres pour surveiller M, de Savoie et ses desseins.

Celui-ci ne s’endormait point, en sachant Casal, la plus forte position de l'Italie, entre les mains du roi de France, et sous le commandement de M. de Tressan, homme aussi brave qu’habile. +

Casal avait été vendu au roi par le duc de Mantoue, prince fainéant et voluptueux. Il eût vendu de méme Je reste de ses États pour satisfaire à ses plaisirs et à ses maîtresses, lesquelles étaient de la pire façon et tout à fait indignes de lui.

-Victor-Amédée eût bien voulu s'emparer de ce gàteau, mais les forces lui manquaient. Il n’était encore str de rien avec l’empereur et les confédérés, et il ne songeait à se déclarer qu'avec la certitude d’un appui et d'un secours efficace. Aussi se risqua-t-il à toutes choses avant de se brouiller, sans profit, avec loncle de la duchesse, qui pouvait si facilement l'anéautir.

Sa prudence éclatait déjà.

+ Le maréchal de Gatinat commandait pour le roi en. |

Dauphiné et dans les Cévennes. Il écrivit à M. de

e et lui témoigna le désir de le voir el de s’entendre avec lui sur bien des closes. « Non pas de Ja part de son maitre, lui disait-il, mais de la sienne propre, et dans la jcie dé coihuitre un prince de si belle espérance. »

M. de Savoie reçut cette lettre, la montra à madame sa mère, el lui deman si elle ne serait pas bien aise de recevoir à Turin M. de Étélinat

— Le ferez-vous donc venir?

…— Peut-être, madame; mais le connaissez-vous? ooo Je ne le connais pas. Lorsque j'étais à la cour de France, M. de Catinat ne marquait point. W’était un petit gentilhomme parvenu par son mérile, : , ….—desouhaiterais beaucoup de petits geutilshommes semblables à mon. service. S'il viewt, du reste, sa visite sera singulière, car j’en allends une autre en même temps : celle de mon cousin Eugène, qui s’est couvert de gloire en Hongrie, et qui sera le premier héros de l'Europe, si Dieu Je permet.

Mon fils, prenez garde! Il y a uu proverbe demon pays ui, m'a toujours paru fort sage : « Qui trop embrasse, mal étreint. »

Le prince sourit, ce fut tout. li ne répondait point quandibneluiconvenait pas dele faire. Madame Royale raconta devant moi ses inquiétudes à ma belle-mère: je sus ainsi la chose d'origine, et je me réjouis fort de voir le. maréchal et le prince Eugène, avee lequol J'avais fait connaissance à sou dernier voyage, et qui mic semblait un prince fort disliugué. Quant au maréchal, ime parlerait de lu France, de mes patents, de la cour, de tout ce que lane aime et que je regretlais encore. |

“Sur. ces ontrefaites, ua vmnatin que je jouais avec mon petit Michon, il me demanda tout à coup si le comte et moi ferions bientôt à M. Petit la visite que nous lui avions promise.

Pourquoi cela, petit Michow? Nous n'y avons plus pensé, je l’'avoue,

= Parce que M. lo curé youl vous préparer une collation friande et que j'eu prendrai ma part,

— C'est done toi qui ea prossé?

— C'est moi, et puis-c'est aussi cet abbé otbevoni, qui doit faire les chatterics et Les bonucs ehoses. Il vient chaque jour ches M, le curé et lui demande quand cela sera décidé, parce quec'est, dit, le chomin de la fortune qui s'ouvriuu duvuut lui,

Lo chemin de la fomuuv s'ouvre dove par une

porte de sucre ef de biscuit? m'écriai-je en riant.

—Je ne comprends rien à cet homme-la, madame ; il fait des thèses et des discours auxquels on ne voit pas clair. C’est le fils dun jardinier, assure-t-on, et il parle de devenir premier ministre. Un devin le luia annoncé et il y croit.

— Compte-t-il done être premier ministre de M. le duc de Savoie?

— Bab! c’est trop peu de chose! Ii sera, dit-il, pre- Mier ministre d'un grand royaume.

— Je ne soupçonne pas trop, alors, en quoi notre collation et notre présence peuvent Je servir.

— Enfin, madame, il ne réve qu’a cela. Il vit tout seul dans sa chapelle, et il invente des plats nouveaux tous les matins, afin d’en composer dont Vos Excellences soient satisfaites

Je parlai, le soir même, chez Son Altesse, de mon pelit Michon, qui y était fort connu ainsi que de Pabbé Alberoni et, de ses friandises. Madame Royale était gourmande : depuis qu’elle ne s’occupait plus du gouvernement, elle avait de grandes séances ‘avec ses officiers et ses marmitons. Eile se mit à rire de cet abbé et de ses préparatifs de fourneaux.

Madame Royale était simple et fayait souvent Jes exigences de son état pour vivre en particulière. Elle aimait fort les aparlés avec ses favoris et ses favorites. Tant qu'elle fut régente, elle sacrifia ce goût. Mais, depuis son abdication , elle s’en dédommageait.

— L'abbé Petit n’a-til pas une maison des champs? demanda-t-elle à madame de Verrue.

— Qui, madame, ileu a une charmante, où se trouvent quantité de tableaux et decuriosités. Elle est tout près de celle de mon fils.

— Eh bien, eontessina, prévenez votre Michon que, mardi pr oebain, nous irons tous nous promener de ce cole, que je me reposerai à sa villa, et, que s’il sy Louve quelque collation préparée, je ne refuserai pas d'y faire houneur,

Je ne fus point surprise : madame Royale faisait souvent de ces promenades. Ma belle-mère et moi, ous en avions la jouissance, que la cour recherchait fort. Bien qu'elle n’eût plus de pouvoir établi, elle en avait encore un très-réel sur l'opinion de son auguste fils. Il se faisait un devoir de lui étre agréable, et lui refusait peu de choses en ce qui concernait les faveurs de cour, Quant au gouvernement, i écoutait ses conseils; mais il se réservait Wen étre le juge, et ne faisait que ce qu'il lui convenait de faire, sans jamuis eu vendre raison,

Le curé fut prévenu dès le lendemain, et, au jour désigné, il nous reçut avec sa bonté et sa modesticordinaires, Alberoni se distingua. Nous ne le vimes qu'as pres la collation; au moment du fruit;il vint recevoir les compliments de Son Aliesse et réchauffer ses espée rances d'avenir. Madume Royale, instruite pur moi, le fil causer, Elle se-plut à l'iuterroger et à l'entendre. tl avait iufinimeat d'esprit, du plus fin et du plus bouffon; en sondantson regard, on y trouvait une profondour inationdue, que cette folle enveloppe cachait au vulguire,

A l'âge que j'avais alors, je n'en vis pas davantage, je le pris pour ua Pasquin. Plus tard, lorsqu'il se fit connaitre et quil parvint à une autre situation, je me rappalui les particularités de cette première entrevue,

Madame Royale pril plaisir à lui faire racoauter aa vie ot ses projets. I lui dit tout net qu'il Gait Gls dua

jardinier de Parme, et qu'il avait désiré monter treshaut, dès l’âge le plus tendre.

— J'ai pris le petit collet pour aborder où mon sarrau de toile ne m'aurait pas introduit, madame. Mon père et ma mère me traitaient de fou ;. mais, si je n'étais l'abbé Alberoni; si, au licu de grefter des poires, je n’avais su inventer des sauces, je ne serais pas aujourd'hui aux pieds de Votre Altesse royale, à la remercier de ses bontés, à Ini en demander la continuation et la suite. Voila ce que c’est que Vhabilete.

— Vous avez raison, l'abbé, tout cela est juste ; mais je voudrais savoir, pour vous bien servir, ce que vous comptez étre un jour.

— Hélas! madame, premier ministre, rien que prewier ministre, répliqua-t-il d’un air humble et soumis.

— De mon fils?

— Oh! non, madame, d’un plus grand potentat. Soit l'Empereur, soit le roi de France, ou le roi d'Espagne, je ne sais pas.

— Ah! vous n'avez pas encore choisi; je comprends. Mais ne trouvez-vous pas le saut bien grand, de votre canonicat à une semblable position? N'y a t-il point des échelons pour y arriver? et quel est celui que vous désirez choisir en ce moment?

— Ah! madame, le plus difficile, car c’est le premier.

— Ne peut-on vous aider? Voyons, je vous promets de parler au duc.

— Au duc de Parme? demanda-t-il vivement.

— Ah! il s'agit du duc de Parme?... Je serai peutétre moins puissante. Pourtant, je tacherai.

La princesse riait fort en lui parlant, et le fin compère comprit qu’il pouvait oser.

— Le canonicat de Son Excellence est un bon petit poste, madame; on y gagne sa vie à ne rien faire, que dire quelques prières bien douces et bien faciles; on y chante vépres, seul avec son clerc; on y dit la messe devant trois vieilles femmes et leurs chiens de Bologne, et l'on s’en va tout doucement au paradis, escorté des regrets de ses voisins, à qui l’on donne un joli repas chaque semaine, sans se gèner. C’est un bénéfice enviable de toutes les façons, excepté.

— Excepté pour les premiers ministres en herbe, je le comprends. Ensuite ?

— Ensuite, madame, puisque Volre Altesse daigue comprendre si vite, elle comprendra bien aussi que je voudrais sortir de là,

— Parfaitement,

— J'ai deux ambitious, madame: celle d’être premier ministre, qui ne peut pas me manquer, et celle de me promener dans les rues de Parme dans le carrosse de mouseigneur l’évêque : c'est par celle-ci qu'il faudrait commencer.

— Voulez-vous que je demande à monseigneur de Parme de vous promener en carrosse dans la ville de

Parme à ses côtés? Je ne vous promets pas de l'obtenir

car il faut une raison à cette promenade.

— Aussi je la trouverai, si madame a l’extréme bonté de m'écouter jusqu'au bout. Il vaque un office de chapelain dang sa maison; si je puis avoir cette place, Je premier échelon est franchi, et je tiens mon rôle de premier ministre.

— Si j'étais la duchesse de Parme, je vous la donnerais ; la duchesse de Savoie ne peut que vous promettre de la demander dès demain. Ainsi fait-elle, J'espère que monseigneur de Parme ne me refusera pas; il a de l'esprit, il aimera un homme d'esprit, se pré-

sentant comme vous, j'en suis sûre, L'abbé, vous serez chapelain.

— Que Dieu vous entende et vous bénisse, madame la duchesse ! Vous aurez commencé une belle fortune, et vous n'aurez pas à yous en repentir.

Il accompagnait ces paroles de mille grimaces et de mille singeries, dont la compagnie se pamait, Son Altesse plus que personne. Elle en raffola sur-le-champ, elle lui fit répéter ses folies, et rit aux larmes de la composition de sa maison et de son gouvernement quand il serait premier ministre. S’est-il souvenu de cette journée lorsqu'il l’est devenu tout de bon? J'ai souvent eu envie de le lui demander.

Madame Royale fit écrire à l’évêque de Parme; il donna Ja place de chapelain à Alberoni et commença en effet son élévation.

Avant de partir, celui-ci vint saluer madame la duchesse, ma belle-mère et moi. Il nous envoya de Parme d'excellentes conserves, et cela jusqu’au jour où il quitta l'Italie. Je me suis toujours étonnée qu'il ait pu arriver à la grandeur, étant si reconnaissant. D’ordinaire, la première condition, C’est d’être ingrat envers ccuX qui yous ont servi.

J'ai maintenant, il me semble, bien parlé des affaires des autres. Il est temps de retourner aux miennes et de vous tenir au courant. Pai vu tout ce que je viens de raconter. J'ai vu beaucoup d’autres choses ; mais, quant à ce que j'ai éprouvé, quant aux secrets de mon cœur, il m'est doux de les rappeler; il m'est doux de les tracer sur ce papier, confident innocent et fidèle, qui ne gronde pas, qui ne me fait aucun reproche, qui accucille tout de la méme façon, et qui ne me trahira pas, de mon vivant, du moins. S'il me trahit après ma mort, je ne serai pas là pour le savoir, et je me soucie assez peu de la postérité: je n'y crois point.

D'ailleurs, ces pages tomberont peut-étre entre les inains d’un bon cœur, d'un charmant esprit qui saura deviner pourquoi je les ai tracées, qui appréciera les sentiments et les idées de la pauvre créature dont les fautes n’ont jamais fait de mal qu’à elle-même. Cette idée m'est douce ; je voudrais connaitre cet ami futur que le ciel me destine, je le bénis d'avance et je lui dis : Merci à vous qui apprendrez aux autres à me mieux connaitre ; à vous qui direz aux siècles futurs que la dume de volupté ne fut ni ambitieuse ni avide de richesses; elle fut tendre, elle fut malheureuse, souvent, bien qu'on en ait pu penser, et, si Dieu edt donné au comte de Verrue le même cœur qu'à elle, ils eussent offert un modèle et un exemple aux époux de ce monde; je l'ai déjà répété, et je pourrai bien le répéter encore.

Je n'ai pas besoin de dire qu'après le séjour à Ta campagne, notre bonheur fut très-grand et trés-complet. Madame de Verrue ferma les yeux, elle feignit de ne s'apercevoir de rien et n’entra plus ni chez son fils ni chez moi sans nous avoir fait prévenir,

L'abbé de la Scaglia était absent pour quelque mission : madame Royale lui en donnait souvent ; elle le tenait en grande estime, et le chargeait de beaucoup de secrets, Nous Hons calmes et tranquilles, mon mar

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