Vous étes blanche et couleur de rose, madame
vous ne persuaderez à personne que vous êtes malade.
— Qu'importe qu'on ne le croie pas, si cela est?
— Pourtant, préparez votre toilette; ma mère saura bien vous y faire aller, dût-elle demander à Son Altesse des carabiniers de son régiment pour yous y con- duire.
Bt, tournant sur ses talons, selon une mode qu'avait donnée le prince de Hesse à tous les jeunes seigneurs du temps, il me laissa seule.
» Je persistai à ne m'occuper de rien. Cependant tail-
eurs et brodeuses, joailliers et orfévres, tout était en
combustion; on ne dormait nulle part.
. Nous étions au lundi; la fete avait lieu le lundi snivant, J'avais vu dix dames dans In matinée; toutes venaient savoir des nouvelles de ma parure.
~ — J'ai un habit tout prêt, répondis-je. D'ailleurs, je me sens si malade, que je n'irai satis doute point. Je serai déjà forcée de manquer ce soir au cercle de madame Royale,
. On me plaignait, on me faisait des compliments plug ou moins sincères. Chacun se répéta que j'étais
W malade, que je n'irais point à la cour, et cela tant et
wt
si bien, que ce fut la nouvelle du cercle, et que le duc Pentendit répéter comme les autres.
La marquise de Pezzia, qui observait tout, devina le fait et les conséquences. Elle tenait Victor-Amédée dans un coin et tachait de lui arracher un aveu, le rôle de confidente lui plaisant par caractère; et puis les Italiennes accordent à l'amour tant de charmes, qu’après Payoir perdu, elles ne songent qu’à le retrouver, pour le compte des autres. —
Le prince ne dit rien, il souriait; elle n’en demandait pas davantage.
— Monseigneur, ajouta-t-elle, continuons notre conseil, s’il vous plait. La dame qui refuse les fêtes pourrait bien persister malgrétout.Savez-vous ce qu’on fait alors?
— Non, madame, apprenez-le-moi, j’aime à m’instruire.
— Elle ne s’occupera d’aucuns préparatifs, elle se fera céler huit jours d'avance: elle dira qu’elle est à la mort, jusqu'au moment de partir, où les sollicitations la pourraient vaincre; mais point de joyaux, point d’habits, rien de prêt, il faut rester. Il est un moyen de parer à cela quand on est habile.
— Mais dites-le donc, marquise! j'attends depuis deux heures.
— Eh bien, monseigneur, cela est facile : on a une sœur, une mère, une femme à laquelle on persuade que le bal ne peut avoir lieu sans cette belle, qu'il la faut faire venir, qu'il lui faut faire faire à son insu un bel habit bien ¢tincelant, bien éclatant: les faiseuses ont sa mesure, on le lui envoie de la part de la princesse deux heures avant le bal. Dès lors point d’excuse possible, et, dût-on crever, il faut paraître.
— Le conseil est bon, marquise.
— Je n'en donne pas d’autres à monseigneur.
fut suivi de point en point. Madame lu duchesse régente m’enyoya, deux heures avant le bal, un de ses pages avec trois estafiers, portant une corbeille dans laquelle repogaient, sur un lit de ouate, une jupe, un corps de jupe, un bas de robe couleur bleu de ciel, avec une broderie de perles fines; les dentelles mêmes en étaient semées, ce qui formait la plus riche et la plus charmante nouveauté qu'on put voir.
Ma belle-mère resta stupéfaite, en face d’un pareil présent; puis elle me jeta avec sa voix criarde :
— J'espère que maintenant vous irez au bal, madame!
Je me trouvais indécise, contrariée; je dirai plus, furieuse. J'étais forcée, j'étais vaincue. Mon mari me regardait en riant et soulevait, l’un après l'autre, les glands de perles qui garnissaient mon habit, et s’amusait à les faire jouer.
— C'est fort beau, madame, fort beau! En vérité, madame la duchesse vous a traitée royalement; on voit que vous les une compatriote et une amie. Habillesvous promptement, yous arriverez après Leurs Altesses.
Je ne répondis point. Il n'y avait pas à reculer : il fallait obéir ou bien employer un moyen héroïque, tel que de me faire saigner, par exemple; sans cela, pas d'apparence de m'en dispenser. Je pris mon parti, et, mé tournant vers M. de Verrue :
— Monsieur, lui dis-je, envoyez promptement quérir le médecin; je suis fort malade, il faut me tirer du gong à Vinstent mème,
Le comte éclata de rire.
— Le médecin ? vous saigner? A d’autres, à d’autres, ma belle comtesse ! Vous avez fait une gageure sans doute, et vous la voulez gagner. Je ne puis vous aider à cette folie. $
— Eh! monsieur, m’écriai-je impatientée, ce n’est pas moi qui perdrai, ce sera vous.
— Moi! et comment puis-je perdre? Je n’y suis pas intéressé, je suppose.
Je levai les épaules et me tournai d’un autre côté sans répondre.
— Ne baraguignons plus, madame, et finissons-en. Je vais appeler vos femmes.
— Comme il vous plaira : elles m’aideront à me mettre au lit.
Nous discutimes longtemps; je me défendais. Enfin, il m'arracha que j'avais un motif grave, et sur-lechamp il me demanda lequel. Je cherchai à reprendre mes paroles; il n’était plus temps.
— Maintenant, madame, je ne vous quitte pas, je ne vous laisse pas que vous ne m’ayez tout dit.
Ce fut une persécution complete.
La patience n’était point ma qualité. Je répliquai en colère :
— Eh bien, monsieur, puisque vous l'exigez, apprenez donc ce qui se passe. M. le duc de Savoie a daigné jeter les yeux sur moi; il me veut pour sa maitresse, et ces fêtes où vous vous obstinez à me conduire sont les préliminaires de nos accords.
M. de Verrue eut un instant de saisissement dont il se remit très-vite. Il n’en resta qu’une petite rougeur.
— Êtes-vous sûre de cela, madame ?
—Si je n’en étais pas sûre, vous le dirais-je, monsicur?
— Cela est d'une honnête femme, d’une très-honnête femme, madame, et, à votre âge, c'est faire preuve (une raison peu commune, je vous en remercie.
— Mon Dieu! monsieur, c’est que je vous aime et que ma mère m'a enseigné A aimer aussi le devoir que j'ai promis de remplir. Il ne faut ni me louer ni me remercier pour cela.
— Oui, c’est d’une honnête femme, reprit-il comme sil ne m’edt point entendue, et d’une si honnête
femme, qu'il n'y a rien à redouter et que l’on peut vous
exposer au péril : vous n’y succomberez point. Préparez-vous et allons à ce bal.
Mon étonnement fut grand, je le laissai voir; il insista plus sérieusement, disant qu’il avait toute confiance, qu'il était sûr de moi, et que, par conséquent, il croirait me manquer de respect en ne me conduisant pas lui-même au-deyant de ce danger qui n’en pouvait être un pour moi.
— Quoi! monsieur, vous savez tout et vous voulez. ?
— Je veux vous prouver que vous méritez tous les éloges, que je vous remets le soin de mon honneur et que vous êtes une des plus parfaites personnes du monde entier,
— Monsieur, je n’ai pas si bonne opinion de moi que vous-même, et je vous supplie de m’en dispenser.
— Madame,. vous me désobligerez par votre obstination, et je compte que cela cessera tout à l'heure.
— Monsieur, vous y tenez donc absolument? Gest au moins singulier, convenez-en,
— Je tiens à ne pas me mettre en lutte ouverte avec mon souverain, madame, et il ne convient ni à mon
honneur ni à ma fortune que vous manquiez rien en tout ceci. Vous irez.
— J'obéis donc, monsieur.
Jai raconté cette scène en détail pour montrer comment j'ai été conduite, presque forcée, et comment j’en suis venue où l’on m’a envoyée malgré moi.
Je m’habillai selon l’ordre.
Je dois avouer que j'étais belle et que j’eus avec mon miroir un petit colloque de quelques minutes, qui finit par un sourire et un compliment.
M. de Savoie, toujours maitre de lui, me recut comme les autres. A peine une légère rougeur me filelle deviner son émotion. Il ne me dit rien de ma parure, et il fut le seul. C'était pour que je le remarquasse et que je susse bien d’où elle arrivait.
Je fus très-maussade à cette fête. Je me retirai de bonne heure, Je fus menée par M. de Hesse, auquel je pensai ne pas rendre son menuet. Je refusai les courantes et les cotillons, ce qui étonna toute la cour, car jy faisais fort bien, et l’on aimait à me voir. Enfin, je marquai, autant que je le pus, ma mauvaise humeur.
M. de Verrue revint avec moi et me bläma, doucement il est vrai, mais il me blama. C'était, selon lui, donner trop d'importance à une chose qui n'en avait point; c'était laisser croire au prince que je le. craienais, et il en pourrait abuser.
— Du reste, ajouta-t-il, j'en parlerai à ma mère,
— Au nom de Dieu! monsieur, n’en faites rien; c’est là ce que je redoute,et voilà pourquoi je ne vous ai rien dit plus tôt. J’ai l'honneur de connaître madame votre mère, elle tournera tout contre moi.
Il me promit presque de se taire; mais j'étais certaine qu'il ne le ferait point ; et je ne dormis pas, dans la prévision de ce qui arriverait et de ce qui ne manqua pas, en effet, d'arriver dès le lendemain.
Aussitôt que madame de Verrue fut revenue du palais, elle entra dans mon appartement, ce quelle avait recommencé à faire depuis que son fils n’y entrait plus.
Elle parut la tête haute, les yeux étincelants, pleins d'ironie et de cette moquerie doucereuse qui cachait chez elle la rage et la furie.
— Qu'ai-je appris, madame? fit-elle. Nous devons à des visions cornues votre belle maussaderie d'hier! Vous voilà convaincue que M. de Savoie, époux d’une princesse accomplie, n’a rien trouvé de plus glorieux que de soupirer pour vos charmes! — C’est à vous qu'il offre ses fêtes! c'est vous qui changez ses goûts, ses habitudes, ses idées! Comment ne nous sommesnous pas doutés de cela? Comment vous seule avezvous découvert ce grand événement? Je vous aime trop pour ne pas vous engager à perdre ces sottes pensées, madame, etsurtout à ne les laisser voir à personne. Non-seulement vous vous couvririez de ridicule, ce qui vous serait permis à la rigueur, mais vous apporteriez la honte sur votre nom, sur la maison de votre mari. Vous empécheriez sa fortune et la nôtre, et c’est ce que je ne vous pardonnerais pas. Je yous engage donc à revenir au bon sens, à ce que vous devez, à ne point rechercher ces distinctions stupides, en vous rangeant aux obligations de votre état,
Je voulus répliquer, j'étais outrée. Elle ne m'en laissa pas le temps, et sortit,
Je dois ajouter que, si M. de Savoie edt été présent, s'il m'eût été possible, même en ce moment, de m’approcher de lui, j'eusse été capable de tout pour
prouver que je n’avais point de visions cornues, et que ces visions-là pouvaient se montrer à d’autres yeux que les miens.
Heureusement, j'eus le temps de réfléchir, et je me promis, au contraire, de prouver par ma réserve ct ma conduite, que, si je m'étais trompée, du moins ce n'était ni par prévention, ni par envie de mal faire, il sen fallait.
M. de Verrue ne me parla point de cet incident; je retournai sans difficulté à trois fetes données par Son Altesse, et les choses se passèrent comme à la première.
Je commençai à penser que M. de Savoie portait ailieurs ses vœux, bien qu'il n’y pardt point, ou que, du moins, il avait renoncé à me les adresser. Ou annonça une quatrième féte avec un carrousel, et beaucoup d’autres maguificences. Je m’y préparai sans crainte, et cependant elle devait être bien importante dans ma vie.
Cette fete nouvelle fut criée à grand renfort de trompettes et de hérauts dans les rues de Turin. Son Altesse ayant résolu de la faire sur le modèle des anciens champs clos du temps des chevaliers, on y devait jouter à armes courtoises, comme aux carrousels de Louis XIV en sa jeunesse, avec des quadrilles de différentes nations. Le duc, sans qu’on en devinat le motif, se voulut faire Bohémien. Ce fut donc a qui entrerait dans ce quadrille-la, qui devait étre magnifique. M.de Verrue fut désigné comme un des chefs par Victor- Amédée lui-même. Les dames avaient aussi l'ordre de choisir des habits de caractère; on les avait engagées à se mettre plusieurs ensemble pour former des groupes de personnages d'histoire et de roman. La duchesse avait choisi le costume d’une des héroïnes de ce beau poëme du Tasse, qui est un sujet tout à fait italien, et souhaita que j'en prisse un analogue. Ainsi elle se fit Clorinde, et voulut absolument que je représentasse Armide.
Lorsque M. de Savoie Vapprit, il demanda si le paladin Renaud n'avait pas ¢té un peu combattre le Ture en Bohème, à quoi madame de Pezzia répondit que cela était certain. Excepté moi, persoune ne remarqua cela, Mais je remarquais tout.
Cette Armide est une manière de magicienne, une palenne qui séduit les chrétiens et qui veut les faire damper, quoi qu'il en coûte. Elle a pour cela des philtres et des charmes ; elle est éternellement belle, éternellement jeune, et dispose des diables de l'enfer, Pour ce personnage, il fallait une magnificence tout orientale, Ma belle-mère me préta ses pierrerics, on les joignit aux miennes, à celles de deux vicilles tantes qui en avaient véritablement des trésors, de sorte que Vétincelais. Ma robe était une sultuue en drap d'or et d'argent, brodée du haut en bas de roses en rubis avec des feuillages d'émeraudes, Cela pesait tant, que j'eusse soubaité trois personnes pour le soutenir, Je n'avais que mon petit Michon, toudu, teint en noir, vêtu en Ture, c'est-à-dire avec des trousses, des colliers et une fraise comme dans les tubleuix vénitiens, Toute la cour remarqua ses mollets, Le curieux est qu'il ne graudissait point ct qu'il avait toujours l'air d'un
enfant de sept ans, mème lorsqu'ilen avait douze. On saura plus tard pourquoi j’insiste là-dessus.
Ma robe était ouverte par en bas sur le côté, à la facon des chasseresses; elle laissait voir ma jambe bien tournée et mon pied chaussé d’un cothurne antique avec une infinité de pierreries brodées dessus. J'avais une jaquette en toile d’argent garnie de petits talismans en ces pierres bleues incrustées d’or qu'on appelle, je crois, des turquoises. Il y en a beaucoup dans ce pays-là. Ma coiffure était singulière. Mes cheveux, en boucles, tombaient sur mes épaules, à moitié retenus dans un réseau de diamants ; j'avais un (iadème des joyaux les plus rares, et une escarboucle digne d’une reine. Au milieu se trouvait un hibou, l'oiseau des sorcières, admirablement travaillé avec des pierres imitant les plumes et des veux de rubis balais. Je l'ai encore. De ce diadème sortaient des plumes élevées pour montrer la sauvagerie de cette Armide; et tout le reste, mes oreilles, mes bras, mon cou, ruisselait de pierreries. Ma ceinture seule en était cousue. Lorsque je parus sur l'estrade, on m'applaudit. C'était, après celui de madame de Savoie, le plus beau et Ie plus seyant habit qu’il y eût dans la mascarade. Encore le mien était-il préférable, je le crois. Les femmes en crevaient de dépit et de jalousie.
Le duc entra dans l’arène, à la tête de ses Bohémes, sur un magnifique cheval blanc dont la housse et tous les harnais n’étaient qu’orfévrerie et diamants. L'habit du prince ne se pouvait également regarder au soleil. Je compris le secret de son déguisement en voyant sur sa poitrine une boite absolument semblable à celle que j'avais moi-méme et que m'avait donnée le sorcier de Venise; seulement, elle était un peu plus grande ct portait pour devise :
Je préserve de tout.
Celle amulette était le plus bel ornement de ce costume, si riche pourtant, Chacun le remarqua et les courtisans y cherchèrent un mystère. Ils ont le nez si fin, qu'ils les savent flairer de loin. En passant devant nous, Victor-Amédée baissa sa lance et salua les princesses et les dames. Nous vimes alors les lettres brodées sur sa bannière. Elles étaient de nature à donner de l'occupation aux sphinx de la cour.
A l'inconnue!
Puis uve moutre avec cette légende :
Tranquille au dehors, agitée au dedans.
Madame de Savoie se retourna de mon côté — J'étais debout auprès de son fauteuil —et me dit tout bas :
— Contessina, il faudra chercher cette inconnue ce soir et savoir à qui le duc me sacrifie.
L'accent qu'elle donna à ce mot me prouva que sa rancuoe n'était pas grande, Quant à moi, je ne pouvais plus m'v tromper : l’amnulette était la déclaration inuette qu'il ne m'était pas permis d'ignorer et que je ne pouvais repousser davantage.
Ainsi cet étalage, cette magniflcence, ce monde, cette fête spleniide, si en dehors des goûts de M. de Savoie, tout était pour moi, J'étais l'héroïne, la reine
de cette cour; un mot de moi, et tous se jetaient à mes
pieds avec le souverain lui-même. J’eus un moment il me sembla
d’étourdissement; je fermai les yeux; que j'allais tomber de bien haut. Pour la première fois, l'ambition, l'amour de la puissance s’éveillaient en moi, j'en ressentais une atteinte ignorée jusque-là, et mon regard suivit le prince, qui s’éloignait, avec un regret et une expression qu'il eût été fort heureux de saisir: é
Le carrousel fut beau et dura longtemps. M. de Savoie fut vainqueur, ainsi que cela devait être, les souverains ne cèdent aucune victoire. Le prince Eugène était en ce moment à Turin et commandait le groupe des Indiens. Il dut se soumettre au chef de sa maison comme les autres ; mais, après lui, il fut le mieux couronné. Victor-Amédée se servit lui-même pour arriver à ce qu'il avait résolu. Lorsqu'ils vinrent tous les deux à l’estrade des dames recevoir le prix de leur courage, M. de Savoie prit le prince Eugène par la main et dit à Clorinde :
— Belle guerrière! voici un jeune étranger auquel je cède le bonheur insigne d’être couronné par vous, malgré le regret que j'en éprouve. IL vient de si loin et il en est si digne, que je n’oserais essayer de le lui ravir. Permettez done qu'une de ces dames, dont les yeux brillentautour de yous, me remette cette écharpe, don si précieux à mon cœur et à mon souvenir.
La princesse lui répondit par un petit discours fort bien tourné, qu’elle termina en disant à Renaud quelle lui désignerait elle-même la belle dame à laquelle il devait s'adresser, afin de lui ¢pargner l'embarras du choix au milieu de tant de merveilles.
De toutes celles qui l’entouraient, j'étais, je n'en doute pas, la plus belle et la mieux parée; elle me remit le gage de la victoire. Le prince avança la téle, aeeengtilty, je lui passai l’écharpe par-dessus la cuirasse.
I était baissé, on ne le pouvait voir. IL prit ma main, qui tremblait un peu, et la baisa avec une ardeur qui ne pouvait rien laisser ignorer à la plus novice.
Je me retirai vivement ; mon air sévère n'allait point à l'office qu'on me faisait remplir. Madame Royale, un peu malade, n’était point présente ; sans quoi, elle ett bien deviné tout.
On entra dans la salle du banquet, Sous prétexte qu'il était mon chevalier, le duc me voulut servir ; c'était dans l’ordre et selon les usages que nous cherchions à représenter, Nul ne le trouva extraordinaire; mais quelques-uns déjà démélérent la vérité, etje me vis entourée plus que jamais. Si ma belle-mère ett eu ses plans, est-il vraisemblable qu'une femme aussi rompue aux intrigues de la cour eit hésité à comprendre ce qui devenait clair, étant prévenue comme elle l'était ? Quant à M. de Verrue, il n'en croyait que sa mère, ct si, par hasard, un doute se présentait à son
esprit, il avait tant de conilatic een moi, son respect était tellement profond, qu'il n'aurait jamais songé à m'accuser ni à craindre.
Moi, j'étais flotiaute entre la colère et l orgueil; pour la tendresse, elle était toute à mon mari.
Cette journée ine parut longue. Je souhaitais d’être chez moi, en liberté, à songer, M. de Savoie ne se permit ni un mot, ni un geste, ni un regard dont je pusse me plaindre ; dis Ce fureut des allusions répétées, des manières de me louer sans s'adresser à moi, et de façon à se faire comprendre de moi seule, qui en di-
saicnt plus que toutes choses, ll me mena deux fois
pendant le bal, je ne lui rendis qu'un menuet, et je le priai, la seconde fois, de trouver bon que je n’eusse pas cet honneur, parce que le poids de ma robe me fatiguait extrêmement. 5 «8 He ai
i ne répondit rien. “US HS RIGIETY
A partir de ce jour, je fus en brute à aux phisanteriess: aux railleries de madame de Verrue, quine m'en épargna aucune et qui m’accabla de quolibets. G'étaient de continuels lardons sur les orgueilleuses qui , se croient adorées des plus illustres, dont Ja vanité 6 est insatiable et qui se font tigresses alors qu'on .ne songe point à les attaquer. Tout cela ait dit a tainement dans l'unique but de me pousser à bout Elle voulait se défaire de moi à tout prix. La Raves femme a élé bien punie de cette visée EL longtemps chérie, par tout ce qui est arrivé dans sa maison, et quelle se serait épargné en me soutenant.
Jai négligé de dire que, pendant ces années Re tation conjugale avec M. de Verrue, j'étais accouchée presque coup sur coup de mes filles et de mon fils. C’est ici le seul lieu où je veuille parler des enfants nés de mon mariage, car C’est le côté pénible de mon cœur, le seul qui me soit un regret, presque un remords. Je les ai quittés avec douleur et je ne les ai plus revus. Mon fils mourut peu après son père, et mes filles, élevées au couvent, y demeurèrent. sue
Leur aïeule, par haine pour moi, je le crois, ne les put souflrir et les rendit malheureuses; elles s’attachèrent à leurs béguines et ne les voulurent plus quitter. Ce fut entre nous une séparation complète. + = 4
Ces pauvres enfants ont contre moi des sentiments que je ne leur reproche pas: on ne leur a dit que ce qui pouvait me nuire. Cependant la dernière m'a écrit quelquefois, aux jours de devoir; je lui ai répondu fort amicalement; elle ena été touchée, etje ne doute pas que, si nous pouvions nous voir, nous ne finis“ sions par nous aimer, elle du moins, car moi, je l'aime fort. Nous n'en parlerons plus maintenant.
Deux ou trois mois se passèrent de la même façon. L'abbé de la Scaglia était revenu habiter le logis.Devant lui, madame de Verrue ne dit plus rien dont jeusse à me plaindre. Elle me traita avee autant de froideur et de sécheresse, mais sans rien exprimer. Les fétes. cessèrent, non pas les occasions de voir M. de Savoie, Nous passames même, par son ordre, plusieurs semaines avec lui et mesdames les duchesses à la maison de üvoli. I se montra fort attentif et fort aimable. Ll avait infiniment d'esprit et du plus agréable, du plus varié. Il savait beaucoup de langues et avait lu tous les livres. Madame Royale était fière de ce fils, et avec raison. -
— Et puis, me disait-elle souvent, sa grandimère était la fille de Henri IV; madame, il est aussi près de lui que le roi votre sire. C'est ce qui me fait! Das v4 ‘il lui ressemblera aussi.
Ge prince était, en effet, arrière-petit-fils de Henri IV ct tenait à la maison de France de plusieurs côlés; bien qu'il affectat de n’y attacher aucune importance, il en était au fond très-enchanté ; on lui entendait souvent répéter :
— Mon aïeul Henri IV disait ceci...
Ou bien :
— Comme a fait mon aieul Henri IV,
Il ne pouvait choisir un meilleur modèle,
Je me croyais hors de danger, voyant ce Tong temps écoulé sans nouvelles tentatives, où du moins j’espérais que le prince avait renoncé à une entreprise
impossible, lorsqu’un soir que je me promenais en carrosse, seule, avec deux demoiselles italiennes, une Welles, s’étant trouvée malade, me demanda Ja permission d’entrer dans une maison au bord du Po, où elle avait sa sœur. Je demeurai seule avec l'autre, qui aussitôt sortit une lettre de sa poche et me la donna.
— Madame, me dit-elle, on m’a commandé de vous remettre ceci.
— Et qui donc, mademoiselle?
— Madame, lisez, je vous prie, et vous verrez bien.
J'ouvris sans le moindre soupçon, la voie ne me paraissant pas suspecte. Je vis une page fort tendre et fort respectueuse, sans signature, il est vrai, et avec une écriture qui n’était pas tout à fait celle du prince. Cependant la lettre était concue de facon à ne pouvoir laisser de doute sur celui qui l'avait écrite. Il se plai-
ait de ce que je ne comprenais ni son silence ni sa retenue.
Les expressions étaient arrangées de telle sorte, qu'il était impossible d’y rien reprendre, ni de s’en offenser. J'interrogeai sur-le-champ la demoiselle, qui s’appelait Julia Mascarone, et je lui demandai sévèrement si elle connaissait le contenu de cette lettre; elle me répondit qu’elle n’en savait absolument rien.
— Alors, qui vous l’a remise?
— Une des filles de chambre de Son Altesse madame Royale, qui l’a trouvée, m'a-t-elle assuré, dans le cabinet de la princesse, la dernière fois que yous avez
assisté à sa toilette; elle a pensé que vous l'aviez perdue et m'en à chargée.
— Pourquoi attendre d’être seule avec moi, en ce cas? pourquoi ne me l'avoir pas donnée tout à l'heure?
"Elle s'interloqua un peu de la question, et, pressée enfin, elle avoua que la fille de chambre, qui était son amie, Je lui avait fait promettre ainsi. Quant à elle, elle ae savait pas davantage.
— Eh bien, Mascarone, votre amie s’est jouée de vous ét yous a fait servir de courrier à une fort mé-
oats. plaisanterie. Si elle vous demande comment je
ecue, cé qu'elle ne marquera pas de faire, vous aurez. soin de lui dire que j'ai déchiré ce poulet, ainsi que je Ie fais, et que je vous ai commändé dene jamais Re charger’ de sémblables commissions, sous pee tre chassée sur-le-champ.
” On juge que cette affaire m’occupa fort. Le prince n'était pas homme à en rester à cette tentative manquée. Il allait certainement recommencer à me poursuivre, et, sil se mettait dans l'esprit de me vouloir tourmenter, c'était bien facile.
Je n’eus pas plus tôt déchiré cette lettre, que je m'en repentis. C'était une preuve à montrer à ceux qui doutaient, J'en retrouvai un assez grand morceau dans le pli de ma mante, je le serrai DUREE pour le cag où il me faudrait persuader les incrédules et me faire aider dans ma défense. En attendant, je me résolus au silence, c'était le parti le plus prudent.
Jene me trompais point : les tentatives recommencèrent ; jusqu'à Pambassade de France, qui, sans s'en douter. gervitde boîte aux lettres! Le cardinal d'Estrées men envoya une, un matin, arrivant de Paris et qu'il croyait de mon père. C'était encore le prince qui choisissait ce biais. Ce furent des craintes de toutes les minutes. Je gardai ces lettres jusqu'à ce que je me visse assez obsédée pour en perdre le courage et pour vouloir à tout prix sortir de là. Je ne dormis point de plusicuré nuits, J6 savais quelles difficultés j'aurais à
vaincre. Je savais quels ennemis j'aurais à combattre et combien, au lieu de m'aider, on chercherait à me nuire et à me décourager. [l me fallait une résclution bien ferme; avant de la prendre, j’allai trouver chez lui, en secret, mon saint pasteur. Je lui montrai ces lettres. Je lui dis que j'étais décidée à la fuite, et que, le soir même, je découvrirais tout à mon mari, en lui demandant de m’emmener.
— Cest, me dit-il, Ie seul moyen. Si vous échouez, jessayerai ensuite; et enfin, si nous échouons l’un et Pautre, il vous restera votre famille et la France. Ce sera le dernier parti.
Je rentrai plus vaillante; madame de Verrue était partie avec Son Altesse pour passer quelques semaines de retraite dans un couvent de Chambéry. Je ne la craignais pas, le moment était favorable; et, dès que nous eûmes diné, avant l'heure où nous avions coutume de recevoir, je priai mon mari de venir avec moi dans mon cabinet des livres, où je désirais avoir avec lui un entretien sérieux.
M. de Verrue était trop bon gentilhomme pour ne pas remplir ses obligations envers une femme. Il s’inclina à ma demande, et marcha sur mes pas; il en était visiblement contrarié, bien qu’il ne le dit pas; cela se devinait par ses gestes.
Dès que nous fùmes seuls, il m’avanea un fauteuil, et s’assit à côté de moi. En voyant que je me taisais, il me dit avec beaucoup de politesse :
— Eh bien, madame, en quoi puis-je vous étre agréable? J'attends que vous daigniez m'en instruire.
J'étais émue, on le comprend. Je me taisais encore; enfin, je compris qu'il fallait m'expliquer.
— Monsieur, dis-je, c’est que j'ai cru devoir vous montrer ceci.
Et, tirant toutes les lettres de ma poche, y compris le morceau de la première, je les lui remis entre les mains. Il les prit et commença de les lire les unes après les autres.
— Qu'est cela, instant,
— Vous le voyez bien, monsieur : ce sont des lettres d'amour.
— Et de qui, s'il vous plaît?
— De Son Altesse monscigneur le duc de Savoie à votre épouse indigne, la comtesse de Verrue.
I fit un mouvement de surprise et @impatience.
— Encore! s’écria-t-il.
— Ce n'est pas ma faute; et, si vous m’aviez écoutde, depuis longtemps il n’en serait plus question. On a pour exemple madame de Saint-Sébastien.
— Kt que prétendez-vous que j'y fasse, madame?
Cette question m’exaspéra, Il était done bien abruti par son servage, que son honneur même, à défaut de son cœur, ne répondait pas à cette question! Je mo contins cependant.
— Je prétends que vous me permettiez de me retirer à Verruc, où dans vos terres de Savoie, jusqu'à ce que Son Altesse veuille bien oublier l'attention dont elle a daigné m'honorer,
— Madame, c'est impossible; ma mére...
— Encore! m'écriai-je à mon tour, Madame votre
madame? demandait-il à chaque
mère asa charge, elle s’en peut occuper, et nous laisser libres de nos actions, monsieur. Ecoutez, et sachez ma pensée, car je n’y reviendrai plus ; c’est pour la derniére fois que je m'explique avec vous à ce sujet. Madame votre mère a sur yous les droits et l'empire que devait avoir la mère de vos enfants : elle m'a pris votre cœur, votre tendresse, elle m’a pris jusqu'à vos pensées, et cependant, après m'avoir dépouillée ainsi. madame votre mère me hait, elle est. jalouse de moi; l'ombre même de notre union, qu’elle a longtemps empéchée et qu’elle est parvenue à briser, cette ombre lui fait peur. C’est elle qui, vous rendant sourd à vos intérêts, à la voix de votre honneur même, vous a dé tourné d'entendre mes plaintes et mes supplications. C’est à elle que je dois mon malheur, c’est à elle que vous devrez le vôtre, si vous persistez à l'écouter de préférence à moi.
— Madame!
— Il en esttemps encore, exaucez ma prière, écrivez à madame de Verrue que vous lui abandonnez entièrement ce palais, jusqu’au moment où il vous conviendra d’y revenir, avec vos enfants et votre femme; que vous quittez la cour ; que vous allez vivre pour vous pendant quelques années. Qu’avez-vous besoin de Son Altesse? Que vous font ses bienfaits et ses faveurs ? En quoi pouvez-vous craindre sa puissance? Vous êtes riche, vous êtes grand seigneur ; dans vos terres, vous êtes tout-puissant aussi, Vous avez des courtisans, au lieu d’être courtisan vous-même. Je vous aime d’une affection que rien ne saurait changer. Vos enfants s'élèvent, ils sont beaux, ils sont forts, intelligents, charmants enfin ; ils vous aimeront aussi et vous serez le maître à votre tour, et vous secouerez ce joug qui, depuis si longtemps vous pèse et vous humilic. Ah! monsieur, le bonheur est près de vous, vous n'avez qu'à étendre la main pour le saisir. Pourquoi le repousseriez-vous, au contraire ?
Mon mari me regardait sans m'interrompre : mais je voyais ses yeux briller, mais je voyais des larmes trembler à ses paupières : je crus avoir remporté la victoire et je m’approchai de lui. Il me laissa venir, il ne m'attira pas.
— Mon ami, mon cher comte, lui dis-je, écoutez ma voix ; sauvez votre honneur, sauvez votre bonheur et le nôtre, je vous le demande à genoux.
— Ah! relevez-vous, madame, s'écria-t-1l, car j'avais fait le geste de m’agenouiller; relevez-vous ; je ne souffrirai jamais que vous vous abaissiez, même devant moi.
— Je supplie pour tout ce qui m'est cher, je ne in’humilie point, mon ami! trop heureuse si je parviens à vous persuader.
— Certes, vous dites vrai... Mais ma mere?
— Ah! que l'habitude de l’esclavage est difficile à perdre! A quel point un homme est amoindri devant une obéissance servile! Que je vous plains, si votre cœur n'est pas plus fort que vos craintes !
ll ne répondit rien, J'étais bien tentée de me retirer, d'abandonner une cause qui était la sienne et qu'il défendait si ped; la colère me dominait.
— Ah! monsieur, m'écriai-je, prenez garde! madame de Montespan a commencé ainsi!
— Grice à Dieu! vous n'êtes pas madame de Montespan, madame,
- Non, monsieur ; mais je suis une femme, et Ja patience humaine a sus bornes, les forces s’usent düus la lutte,
— Non pas celles d'une honnéte femme, luttant pour l'honneur de son mari et pour son devoir.
Cette belle phrase lui parut le superlatif de l'éloquence ; il se détourna ensuite comme pour me cacher ses larmes. Je ne me contentais guère de mots, en une circonstance aussi grave ; j’en voulais finir.
— Eh bien, monsieur, que décidez-vous? repris-je.
— Je vais écrire à ma mère, et je vous transmettrai sa réponse; d'ici là, croyez-moi, ne changeons rien à nos habitudes et ne montrons rien de ce qui nous occupe, ne prétons à rire à personne.
— Cest votre dernier mot, monsieur ?
— Absolument.
— Fort bien ; j'y renonce, et je sais ce qui me reste à essayer.
Je lui fis la méme révérence qu’à la reine et je sortis dans une indignation que je ne puis rendre et que l’on comprendra. J'écrivis en hôte à Pabbé Petit; il vint à l'instant mème. |
Je lui contai tout; il alla repreadre M. de Verru et ne fut pas plus heureux que moi.
— À la grace de Dieu, madame! me dit-il tout découragé; écrivez à votre famille.
Il m'est odieux d’avoir à rapporter ces combats, de montrer comment ma défaite a été marchandée, et comment on m'a jetée de force au péril où j'ai succombé. Je ne veux pas suivre jour par jour cette histoire pénible. Madame de Verrue persuada a son fils que les lettres n’étaient pas de Son Altesse. Elle alla jusqu'à insinuer que je fuyais uit faux galant pour nv’en ménager un véritable. Il ne le crut peut-être pas, mais il eut Pair de le croire, pour se préparer une excuse et un moyen. }
Vaincue en Piémont, il me restait la France. Je priai ina mère de me demander à mon mari pour quelques mois. IL va sans dire qu'on déclina cette invitation. J'étais réellement malade, car en même temps les persécutions continuaient, et du côté du prince, qui m'obsédait, et du côté des autres, qui ne me laissaient plus un instant de repos.
Ma belle-mère avait éventé l'amour de M. de Darmstadt et l’affubla sur-le-champ du personnage @amant préféré. Il fallut lui interdire l'entrée du logis, ce qui Pétonna fort, et ce qui réjouit M. de Savoie, lequel avait la bonté d'en ètre jaloux. Madame de Verrue avait l'air de travailler pour Son Altesse, et, qui sait? elle en était bien capable.
Mon médecin était un homme d'esprit : un jour, il vint chez moi, il m’échappa de lui dire que J'avais le mal du pays. Cette parole-ne tomba pas à terre. Il avait deviné quelque chose de ce qui se passait sans en soupgonuer la cause. Le lendemain, il m’ordonna les eaux dé Bourbon.
— Ah! docteur, m'écriai-je, vous me sauvez la vie!
— Je le sais bien, madame, et c’est là mon métier, Je le fais toujours en conscience, Dieu merci!
Jécrivis à mon père que j'étais condamnée à prendre les eaux, et je le suppliai de se trouver à Bourbon, où j'avais à l'entretenir de choses qui m'importaient le plus sensiblement, puisqu'on ne me permettait pas Waller jusqu'à Paris.
Gette lettre fut envoyée par Babette, pour plus de sûrelé, et je ne doutai pas que le due de Luynes ne se rendit à ma prière; Babette, à mon insu, y ajouta quel-
ques mots des plus pressants. Ils étaient de nature a inquiéter beaucoup ma famille, et la bonne fille espéra que, de cette façon, on viendrait à mon appel.
Elle souffrait autant que moi; je n’avais pu me cacher d’elle ni de Marion, et elles me plaignaient souvent ensemble.
Madame de Verrue n’osa pas m'empêcher d'aller à Bourbon ; elle en avait pourtant grande envie. Elle imagina seulement que son fils ne m’y pouvait conduire et qu’il n'était pas séant que j'y allasse seule avec mes gens.
La-dessus, au moment où l’on s’y attendait le moins, l'abbé de la Scaglia s’offrit à m’accompagner.
— Je veux faire ce plaisir à ma chère nièce, dit-il.
Je me hatai d'accepter; le moyen m'était indifférent pourvu que j’arrivasse au but. Ma belle-mère en fut toute déconcertée.
M. de Savoie palit en apprenant mon départ; M. de Darmstadt avait justement pris congé de lui la veille ; il se rendait en Espagne pour quelques mois. Le prince s’imagina que c’était concerté entre nous. Lorsque j’allai lui faire mes révérences d’adieu, ainsi qu’a mesdames les duchesses, je le trouvai triste et grave.
Il me demanda si je reviendrais bientôt, je répondis que je ne savais pas.
— Ah ! vous allez revoir notre belle France ; ne la regardez pas trop, vous qui l’avez presque oubliée, vous ne la pourriez plus quitter.
Cette exclamation, échappée à la jeune duchesse, déconcerta le sérieux du cercle.
On me trouvait pale, défaite; on comprenait que j'avais besoin d’être soignée ; on me plaignait, on me regrettait : tous souhaits de cour, auxquels on ne croit point Icrsqu'on en connaît la portée et qui se distribuent en manière de jetons d'échange.
Madame de Verrue me fit rester la dernière, sous prétexte de me reconduire elle-même. Je vis le duc jusqu'à la fin; adieu se prolongea donc autant qu'il put durer. Je ne fus pas touchée de sa mélancolie, il était cependant bien respectueux.
Le lendemain, je montai en carrosse avec l'abbé de la Scaglia, Babette, Mascarone et mon écuyer. Marion et mes femmes suivaient dans une calèche au devait me servir au retour, après ma guérison.
Mon oncle fut aux petits soins pour moi pendant tout le voyage. J’eus une des plus sensibles joies de ma vie en tombant dans les bras de mon excellent père, à mon arrivée daus ce pays de Bourbon, où j'avais tant souhaité de me trouver transportée.
M. de la Scaglia ne me laissa pas seule avec mon père, pendant toute la première journée, Avait-il ses instructions? Agissait-il de lui-même ? Je crois que c’est Pun et l'autre; il écoutait juste aguez sa belle-sœur pour me tourmenter avec elle, chacun à un point de vue différent.
Mon père était impatient de m'interroger, et moi plus impatiente encore de lui ouvrir mon cœur ; aussi, lorsquentin je fus rentrée chez moi, je lui envoyai Babette, pour Le prier) de venir dang machambre, malgré l'heure avancée, alll que nous pussions causer cu liberté,
C'était un fort homme de bien que mon père, un homme d’une vertu rigide, chacun le savais, et ma famille entière professait des mœurs et des principes aussi sévères qu'irréprochables. Cependant, M. de Luynes était aussi bon, aussi indulgent, aussi juste que pieux.
Ma mère n'avait pas le même cœur; clle était sèche et prude, j'étais bien plus sûre de m’entendre avec mon père. Il ne manqua pas d’accourir aussitôt qu’on Peut appelé, et, s’asseyant vite auprès de mon lit, ilme demanda incontinent de quoi il s'agissait.
— Monsieur, m'écriai-je, je suis perdue, si vous ne parvenez à me secourir!
— Perdue?... Ma fille, n’avez-vous point un bon mari que vous aimez, un état magnifique, au-dessus. des espérances du bien que nous pouvions vous donner? N’avez-vous pas des enfants bien venus, bien portants, Dieu merci ?
— Oui, mon père, oui, tout cela est vrai ; pourtant, écoutez-moi, et vous verrez.
Je lui racontai de point en point ce qui s’était passé depuis mon mariage, ce que j'avais souffert, les humiliations et les mauvais traitements que j'avais endurés. Je lui peignis les hauteurs de madame de Verrue, les insultes dont elle m'avait abreuvée, et j'en vins ensuite à l'amour du prince, à ce que j'avais fait pour le fuir, à ses poursuites réitérées, à l'incroyable aveuglement de mon mari et de sa mère, qui m'avait forcée de recourir à lui pour me protéger.
M. de Luynes m'interrompit, en me félicitant ce ma prudence; il m’embrassa et s’exclama str ma posi ion difficile et sur ce qu'il ne voyait d'autre moyen d’en sortir que de le suivre à Paris, où M. de Verrue me viendrait rejoindre.
Cétait la chose Ja plus naturelle du monde; mon mari ne connaissait la France et ia cour que pour les avoir vues quinze jours, au moment de notre mariage.
La paix en Savoie ne lappelait point au régiment qu'il commandait : il pouvait, il devait venir ; cependant, j'assurai à mon père qu'il ne viendrait point.
— Sa mère ne lui laissera jamais quitter sa férule, elle craindrait qu’il ne se révoltit; et puis, si j'ose vous le dire, je ne sais si elle serait bien fâchée que je succombasse; elle voudrait me trouver un tort, elle me hait.
- Pas à ce point-là! car ce serait se natr elle-même, apporter le déshonneur dans sa maison, il est impossible que vous ne vou trompiez pas, ma fille,
Je n'insistai point, c'était mon idée, etla suite a montré combien elle était juste, hélas! Mais mon père n'était pas homme à supposer un pareil calcul. Nous causàmes ainsi plus de deux heures. Je ne lui cachai rien de ce que j'éprouvais, de ma tendresse si mal récompensée par mon mari. mé plaignit fort; pourtant, il bénit le ciel qui me donnait cette défense. Sa conclusion fut qu'il parlerait à l'abbé de Verrue, très-sûr de trouver en lui un aide et un approbateur,
C'est un vieillard important et rompu dans les affaires; il a passé par des emplois considérables ; il a été ambassadeur, ministre &'État ; il doit voir les faits tels qu'ils sont, et trembler du péril qui nous menace tous.
- Je n'ai pas grande foi en ses reliques, mon père,
Il me quitta, malheureux et désolé; il était si bon, mon père! Il tint sa promesse et entra chez l'abbé de la Scaglia aussitôt qu'il le put avec décence, Il lui raconta