‹ La vie au desertChapitre 85 sur 175 · LA DAME DE · texte numérisé non relu

LA DAME DE

VOLUPTE

tout au log ce qui se passait, sur quoi Pabbé se récria fort, ef dif qu'il ne se doutait point de ceci, qu'il n’en avait jamais entendu parler, et que sa belle-sceur et son neveu lui paraissaient du dernier coupable en agissant de la sorte.

— Laisser une jeune femme exposée aux séductions d’un prince tel que celui-là, auquel il ne manque rien pour piaire d’abord, et qui a, de plus, une ténacité de vues que rien ne déconcerte! Je ne comprends pas... Heureusement, me voilà prévenu et j'y saurai mettre ordre.

— Le meilleur ordre à y mettre est l’absence. M. de Savoie, ne voyant plus ma fille, Voubliera ou se prendra ailleurs; cela ne peut manquer. J’emmènerai madame de Verrue à Paris; son mari la rejoindra incontinent; ils y passeront une année ou deux, et, à leur retour, il ne sera plus question de rien.

{ls discutèrent longtemps: mon père, avec la droiture et la loyauté du plus honnète homme du monde; l'abbé, avec sa finesse et sa perspicacité italienne, jointes à une perversité profonde et à une méchanceté calculée. Ils se firent l’un à l’autre des concessions que M. de Luynes eût observées, tandis que M. de la Scaglia ne cherchait qu’à gagner du temps. On convint qu'il annoncerait à madame de Verrue notre projet de pousser jusqu'à Paris, et que mon mari en serait prévenu par moi. S'ils y consentaient, tout était pour le mieux: s'ils s’y refusaient, nous partirions pour Turin, et l'influence de l'abbé, jointe à mes prières, obtien drait très-certainement ce que nous désirions.

M. de Luynes crut à ce leurre; je ne m'y laissai point prendre; je connaissais trop Pabbé, et je commencais à me défier de cet oncie, si facile à tout accepter et si prodigue de belles paroles. Je tachai pourtant de me tranquilliser, de reprendre la confiance et Pespoir, de jouir en paix de la présence de mon père etde quelques autres personnes de ma famille, qui m’étaient venues voir.

On me trouva fort belle; ma réputation alla jusqu'à la cour de France, où le roi eut la bonté de dire à mon frère, le duc de Chevreuse, qu'il eût désiré me voir. Je le désirais bien plus que lui encore, mais le moyen!

Six semaines passèrent comme un songe. Les lettres g'échangérent avec Turin assez vivement. Mon père avait écrit lui-même, afin de ne pas essuyer un refus, qui ne lui manqua pas néanmoins ; tout déguisé qu'il était, il s’y laissa prendre,

On le priait de me venir reconduire, au licu de m'emmener; mon mari ne pouvait quitter la cour de Savoie, sous aucin prétexte, et sa tendresse s’alarmait à la seule pensée d’une absence déjà si longue, Il ne pouvait vivre plas longtemps loin de moi; mais, si M. de Luynes voulait venir, s'il élait assez bon pour accepter l'invitation offerte, on pourrait s'entendre et préparer Payenir.

A force de répéter la meme chose à ce bon et noble vieillard, on le lui persuada. fl ne pouvait me Suivre ; mais il promit de me rejoindre avant qu'ub mois se fût écoulé,

Je seconuis la téte, et je fe croyis point; mon pere

me blamait, il m’accusait tout de bon, et je fus réduite au silence. Le moment de la séparation approchait; ce fut pénible de m’arracher des bras de M. de Luynes, qui s’attendrissait à mes sanglots.

— Ah! mon père, lui dis-je, je ne vous reverrai jamais !

Il parut avec le duc de Chevreuse, avec mes sœurs, qui étaient venues aussi; ils comptaient tous que nous passerions l'hiver ensemble; mais, moi, j'étais sûre que nous étions séparés pour bien longtemps, et le destin s’est chargé de réaliser ma croyance.

Le soir même de leur départ, je demandai à l'abbé si nous n’allions point nous en aller aussi; il me répondit que rien ne pressait, que nous avions encore quelques jours favorables pour les eaux et qu'il en fallait profiter. Comme j'insistais, il changea de maz tière, et s’enquit de mon goût pour les voyages, pour les beaux endroits.Il me proposa de nous en aller par le pays, lentement, pour voir et pour bayer. Je ne demandais pas mieux, moi qui ne cherchais qu'à ne point retourner en Savoie, qu'à rester le plus longtemps possible en France, et loin de mes persécuteurs. Et puis j'espérais donner à mon mari quelque inquiétude et Pobliger à me rappeler ; j'aurais risqué le due si j'avais compté sur M. de Verrue.

Notre voyage se passa à merveille, pendant deux ou trois jours. Ainsi qu'il n'avait cessé de le faire depuis notre départ de Turin, mon oncle me combla de tous les soins, de toutes les attentions imaginables. On eût dit un amant près de sa maitresse, plutôt qu'un vieil abbé près de la femme de son neyeu.

A Lyon, où nous séjournämes une semaine entière, il me fi; quantité de présents en pierreries, en étoffes magniliques, en meubles même, qu'il envoya à Turin par le chemin le plus court. Il me donna, entre autres, la plus belle montre que l’on ett faite depuis qu'on fait des montres, avec des émaux, des aciers fins, des turquoises et des diamants en quantité. @était une fort magnifique pièce, que j'ai encore, qu'on admire toujours, que ma fille voudrait bien tenir, mais qu'elle n'aura qu'après ma mort; je compte la lui faire attendre le plus longtemps possible.

Il n'avait semblé plusieurs fors que les yeux de Pabbé prenaient, en me regardant, des flammes juvéniles qui n'étaient ni de son élat, ni de son age. Pourtant je ne voulus pas y croire moi-même, et je Chassai ces soupcons jusqu'au moment où ils se changèrent en certitude, par un rapport que me fit Marion, dans l'indignation de son ame.

La veille de notre départ de Lyon, M. de la Scaglia lui proposa une grosse soinme pour Vintroduire, ta nuit, dans ma chambre; elle devait ensuite faire le guet afin qu'on ne le troublat point et qu'il eût tout le temps de me persuader ou de me vaincre. Elle l'avait hautement refusé, le menaçant de me prévenir, à quoi il lui fut répondu que, si elle avait cette insolence, elle ne resterait pas deux heures à mon service; il la chasserait.

Je tombai de mon haut à ce discours, Qui edt soupdonné Pamour dans ce Vicux prêtre, si froid en apparence, si faible, si dénué de charmes? Comment espéraitil le fâire accepter? Comment pouvait-h croire qu'après avoir résisté à M. de Savoie, j'écouterais un homme qui né pouvait me plaire d'aucune façon?

Je fus pourtant désespérée de cette entrave nouvelle, et je compris pourquoi il avait faitde si beaux discours

à mon père, afin de ne me pointlaisser partir. ll me voulait garder, le loup, le renard qu'il était, espérant que je me jetterais dans ses bras pour me sauver des autres.

— Il ne savait guère à qui il s’adressait.

Après un peu de réflexion, je me résolus à ne point savoir ce que je savais, à ne rien changer à mes manières, et à me jeter plutôt dans un couvent, si, à Turin, les persécutions recommencaient, et si je me trouvais en butte à un nouvel enmemi. L'essentiel

était d'arriver. Je contrefis la malade, et je refusai de continuer plus loin le voyage.

L'abbé de la Scaglia sen montra fort contrarié; il fit venir trois médecins qui, semblables à ceux de Molière, ordonnèrent chacun un remède différent. Hs ne saccordérent que sur une chose: si je ne voulais pas absolument demeurer à Lyon, afin de recevoir leurs bons soins, ce qui serait néanmoins de plus sage, il fallait me hater de retourner chez moi, de me renoser et de vivre dans un parfait repos.

— Ce qu'il faut à madame la comtesse, dit le Purgon dela bande, c’est un bon bateau pour descendre le Rhône, et ensuite un vaisseau qui la conduise à Genes, sans qu’elle ait besoin de se fatiguer. Voila mon avis.

Je J'aurais battu. On juge si l'amoureux Thiton- |

accepta vite cette manière d'aller, qui nous laissait tête à tête pendant la journée, et qui nous rapprochait forcément pendant la nuit!

J'eus beau dire, beau me plaindre, beau me faire ordonner par les acolytes de prendre un autre chemin, il n’en voulut pas démordre; on planta notre carrosse dans un bateau, celui de mes femmes dans un second, et nous voila tous les deux seuls en cette grande waisse, où il ne voulut point souffrir que Marion ni Babette demeurassent avec nous durant le jour.

Dès le preinier moment, aussitôt que nous fümes assis et installés et que le bateau fut en marche, il eommenca par me lancer quelques mots, espérant que je les allais comprendre; je fis la sourde oreille; ce qui le forea à s'expliquer plus clairement. Il ne chercha point à me persuader que je le devais aimer pour mon plaisir, mais bien pour le sien et dans mon intérêt, me faisant un tableau épouvantable du sort qui m’attendait, si je refusais de l'entendre, et me promettant, au contraire, tout ce qui me pouvait agréer, si je l’écoutais.

— Vous haïssez M. de Savoie, me dit-il, vous désirez retourner en France, vous serez servie selon vos vœux. Je vous promets de vous emmener, et incontinent même, si vous voulez, nous rebrousserons chemin jusqu'à Paris, et, de là, je me charge de morigéner ma belle-sœur et mon neveu, de teile sorte qu'ils ne songent plus à vous lourmenter,

— Vous le pouvez donc?

— Si jele peux! Vous avez apparemment oublié que je suis respecté, honoré, craint au palais de Vorrue; qu'il mest resté de beaux biens que votre mari et sa mère s'estimeraient fort heureux d'avoir, En faisant sonner haut l'honneur, ils seront forces de m'entendre; ils se feraient assommer en me résistant.

— Eh bien, monsieur, puisque vous pouvez tout, pourquoi avoir refusé mon père?

Il fut un instant déconcerté, La question était directe, ll se remit bien vite.

— Est-ce gue je pouvais consentir à vous perdre; Est-ce que je pouvais vous laisser sans moi, si loin? Vous ne connaissez donc pas l'amour, vous qui prébendes cependant aimer votre nigaud de mari, qui n'a

seulement pas l'esprit de le voir et de vous le rendre?

Je le laissai dire, je lui laissai défiler ses promesses, ses menaces, sans être plus pénétrée des unes que des autres; lorsqu'il eut tout raconté, je m’enfonçai dans le carrosse, je fermai les yeux, et, me tournant un peu de son côté : j

— Bonsoir, monsieur! je vais dormir, répliquai-je.

— Comment, dormir! c'est là le cas que vous faites de mes paroles?

— Monsieur, le sommeil fait oublier, et tout ce que je puis faire pour vous en ce moment, c’est d’oublier ce que je viens d'entendre. Autrement, il me faudrait yous répondre d’une autre façon, et c’est ce que le respect dû à votre âge, à votre qualité, à votre état, ivinterdit de faire. Pourtant, ne recommencez plus, car ma patience ne saurait supporter deux fois un pareil discours.

Jamais je ne vis furie pareille à la sienne. Il devint rouge, à faire croire qu'il aurait une apoplexie; ses yeux s’animérent de façon à me tuer, s’ils en eussent eu le pouvoir. Il commença à me menacer de nouveau, avec une véhémence tout italienne ; puis, se radoucissant tout à coup, il sejeta à mes pieds, pleura, sanglota, m’assura qu'il mourrait de chagrin si je le repoussais, me demanda pardon d’avoir osé se servir de termes qu’il regrettait, m’assura qu'il était mon esclave, et que la moindre dé mes volontés serait pour lui une loi suprême. Il fit ensuite toutes les extravagances qu'une grande passion explique et excuse, mais qui, à plus de soixante ans, wont qu'un côté frappant, c’est le ridicule. Peus si grande envie de rive, que je n’y pus résister, et que j’éclatar au nez du vieux paillard, mais d’un rire si franc, si gai, que je serais morte plutôt que de le retenir.

Il me regarda avec des yeux encore plus féroces qu'auparavant, ce qui ne me calma point; au contraire, je m'en ris que plus haut et plus fort, me laissant aller à mon entrainement. Je voulus enfin lui répondre, lorsque cela me fut possible, mais tui répondre de la bonne manière, pour qu'il ne fat pas tenté d'y revenir

— Quoi! lui dis-je en essuyant les larmes que ma gaieté démesurée faisait couler; quoi! monsieur, vous qui seriez mon grand-père, vous pouvez croire un instant que j'ai résisté à M. de Savoie, que je veux le fuir, lui et tous les autres, pour me conserver à l’honneurde vos bonnes graces? En vérité, vous croyez cela? Ah! si vous étiez Français, je vous renverrais à Molière et à l'£cole des femmes ;. mais vous vous garderiez bien de regarder ce tableau fidèle; on fuit les miroirs, lorsqu'on est sûr de s'y voir en laid. Rentrez done en vous-même, monsieur ; songez à ce queje suis, à ce que vous les, et ne me rompez plus la tête de vos sornettes amoureuses, Faites pénitence ; songez à bien mourir et non pas à pécher et à faire pécher les autres.

Il était à mes genoux ; lorsque je commençai àrire, il se recula d'abord, puis il se releva jentement, les veux sur moi, et, à mesure qu'iline rogardait, l'expression de ses traits et de ce regard changeait du tout au tout,

Pendant que je parlais, il mlécouta sans chercher à m'interrompre ; lorsque j'eusfini, il se mit à sourire, mais d'un sourire terrible, effeayant, qui: me glaga. Puis il se releva tout à fait, et s'assit à la place qu'il avail quitiée, à coté de mot,

— Est-ce votre dernier mot, madame? me demandat-il avec une tranquillité dont je fus épouvantée, en le voyant si pâle et la physionomie si bouleversée.

— Oui, monsieur, certainement.

— Irrévovablement?

— Irrévocablement.

Je n’avais plusenvie derire, je vousen réponds. Il se rejeta dans le fond du carrosse, croisa les bras, baissa la tête et réfléchit pendant au moins un quart d'heure.

Ce temps lui suffit pour combiner un infame dessein.

Il s'était rappelé que le moine Luigi lui avait remis, en même temps qu’un poison foudroyant, un puissant narcotique.

Il résolut de se servir de ce somnifère pour vaincre toute résistance.

A l’aide d’un breuvage préparé, il pouvait satisfaire son horrible passion, me dominer ensuite, et arrêter sur mes lèvres toute résolution accusatrice.

Il attendit la nuit suivante pour accomplir ce projet.

Je viens de nommer le moine Luigi. Je m’apergois que depuis longtemps je n’ai point parlé de lui et que j'ai oublié de donner la suite du récit de son histoire.

Laissons done un instant l’abbé de la Scaglia à sec noires combinaisons et revenons au capucin.

La domination de l’audacieux moine s’était accrue et s’étendait sur toute la maison des Spenzzo. Il s’en fallait pourtant de beaucoup que Bernardo lui fût aussi soumis qu'il paraissait l'être. Cet homme se sentait humilié; il avait vu avec une vive douleur diminuer son influence depuis que les apparitions du moine chez les dames de Spenzzo étaient devenues plus fréquentes : il n’était plus l’homme indispensable, le seul sur lequel ces deux femmes pussent s'appuyer pour soutenir la lutte contre Mariani, lequel, d’un autre côté, se montrait plus résolu que jamais à ne rien céder de son autorité et à faire respecter ses droits. Et puis cette horrible maladie dont Gavazza était atteint n’allaitelle pas laisser des traces hideuses? Angela, qui ne s'était donnée à lui que par caprice, par penchant aux plaisirs faciles, ne le repousserait-eile pas en le voyant tout stigmatisé des traces cutanées laissées par l'invasion variolique qu'il avait subie? Il sentait donc la nécessité de se relever dans l'esprit de ces femmes frivoles, dont la prodigalité toujours croissante menaçait l'avenir en augmentant le déficit qui existait dans leurs finances.

Pour consolider sa position chancelante, pour reprendre Pascendant qu’il avait eu et qui s'était sensiblement amoindri dans ces derniers temps, il fallait frapper un coup décisif capable d'établir entre ces femmes et lui un lien de solidarité qu'il leur fût désormais impossible de rompre. Tel fut dès ce moment l'unique objet de ses pensées; rien ne put Ven distraire. Sans doute le terrible frère quéteur était toujours à ses yeux une puissance redoutable; mais, à mesure que l'énergie lui revenait avec la santé, cette puissance lui paraissait moins invincible, et bientôt sa résolution fut prise.

— Ali! mon pauvre Bernardo, comme vous voilà fait! s'écria Angela la première fois que Gavazza convalescent parut devant elle; pourquoi cette affreuse maladie n’a-t-elle pas atteint de préférence ce manant qui trône là-bas dang les étables de nos domaines ?

— Ne soyez pas en peine, répondit Bernardo; on guérit, comme vous voyez, du mal que j'ai eu; mais j'en sais un dont on ne guérit pas, et qui pourra bien ne pas tarder à le visiter.

Angela frémit, car, quelque coupable qu’elle fût, la

pensée du crime auquel Gavazza faisait allusion n'était —

peut-être pas encore entrée dans son esprit; toutefois, elle ne repoussa point cette terrible pensée, et elle ne montra ni surprise ni colère en l’entendant formuler.

Angela n’était pas forte pour méditer un crime; mais, âme dépravée, elle n’était pas forte non plus pour en repousser le profit ou la complicité.

— Achevez bien vite de guérir, mon ami, se bornat-elle à dire, et ne vous exposez pas à une rechute en vous tourmentant l'esprit. On ne sait pas ce qui peut arriver; qui vivra verra!

— Oui, mais, en attendant, l’année ayant été mauvaise, nos fermiers payent difficilement; il ne me reste plus à vendre qu'une coupe de bois, et il nous faudra faire un nouvel emprunt pour payer les intérêts du dernier que nous avons contracté, tandis que ce marcassin qui vous a si indignement trompée et dépouillée empoche de gros fermages et se moque de vous avec les valets dont il fait sa société, ce gentilhomme manqué dont le père marchait sans souliers dans les rues de Gênes. Oh! 11 faut que cela finisse, et, si je connaissais un prêtre qui voulût bien bénir les balles que j'ai fondues à son intention...

— Parlez plus bas, Bernardo! interrompit vivement la comtesse; ne sentez-vous point que de si imprudentes paroles peuvent nous compromettre?

Il se fit un instant de silence; puis Angela reprit en souriant, comme s'il ne s'agissait que d’une plaisanterie :

— Je ne crois pas, d’ailleurs, que des balles bénites soient indispensables pour améliorer notre situation.

— Cela est vrai, répliqua Bernardo, à la pensée duquel ces paroles venaient rappeler un terrible souvenir; il y a bien d’autres choses dont on meurt vite!...

— Mon ami, soyez prudent, je vous en conjure !... songez que nous n’avons que vous pour nous défendre, et qu'une démarche trop hasardée pourrait vous perdre.

Ges paroles prouvèrent à Gavazza qu'il était compris, et qu'il ne s'agissait plus que du choix des moyens.

— Angela, dit-il à demi-voix en tombant aux pieds de la comtesse, ma vie vous appartient, vous le savez; la dernière goutte de mon sang sera toujours prête à couler pour yous; eh bien, dites, dites seulement que vous acceptez mon dévouement, et que, quelque chose qui puisse arriver, je conserverai, mort ou vivant, une place dans votre cœur,

La comtesse était tremblante; mais déjà son mari lui avait fait signifier l’ordre de rentrer au domicile conjugal, et la seule pensée de se remettre en la puissance de cet homme lui faisait horreur ; son imagination s’exalta subitement,

— Qui! s'écria-t-elle, à toi mon cœur et à lui ma haine !

— L'arrêt est prononcé, dit Bernardo en se relevant; le reste ne regarde que moi.

Et il sortit, laissant Angela en proie à la plus vive émotion,

Deux jours après celle scène, un jeune berger en- Lait à la villa Santoni, venant, disait-il, demander les

ordres de son maître. C’est qu'en effet M. Mariani ne dédaignait pas de s’occuper des moindres détails de l'exploitation agricole, et il était toujours prêt à donner audience à ses gens, qui l’aimaient tous à cause de cette familiarité patriarcale. Le berger put donc entrer dans la salle à manger du rez-de-chaussée, où son maître attendait qu’on lui servit à déjeuner.

— Tu dois avoir chaud, mon brave Zarca, lui dit le comte; car je Vai vu parquer, hier au soir, près du champ Catano, à plus d’un mille d'ici. Mais tu n'étais pas seul; quel est donc l’homme avec lequel tu causais en ce moment?

Zarca rougit, balbutia en roulant son bonnet dans ses mains, et finit par dire que c'était un voyageur qui lui demandait son chemin. Le comte attribua l'embarras du jeune homme à sa timidité, et, après lui avoir donné des ordres pour la conduite de son troupeau, il lui dit d’aller à l'office et de se faire donner à déjeuner. Zarca obéit avec un satisfaction marquée; il pénétra dans la cuisine, et, au lieu de demander à manger, il rôda autour du fourneau sur lequel se préparait le déjeuner de son maître. Il y avait dans son allure, dans ses mouvements, quelque chose d’embarrassé qu’un observateur attentif aurait pu remarquer, mais dont les gens de la maison ne s'étaient pas aperçus; lorsqu’au moment où il allongeait le bras vers un yase posé sur le feu, un gros singe, aussi familier avec les serviteurs qu’avec le maitre, s’élanca sur le bras du berger, qui jeta un cri de surprise et laissa tomber sur le sol un petit flacon qui se brisa. Le singe alors sauta sur les débris de cristal; mais à peine les eut-il flairés, qu'il fut pris de convulsions violentes, et, après s'être débattu pendant quelques secondes, il expira. Ce qui parut le plus extraordinaire dans cet accident, c’est que Zarca fut subitement pris d’un accès de frayeur qui parut un instant lui avoir ôté la raison: les muscles de son visage se contractèrent violem ment; ses cheveux se hérissèrent; ses yeux hagards semblaient se tourner attentivement vers la porte, et il s'élançait pour prendre la fuite, lorsque parut M. Mariani, attiré par la rumeur de cet événement.

Il voulut interroger Zarca; mais déjà ce dermier avait eu le temps de se remettre : il répondit qu'il avait trouvé le flacon sur le grand chemin ; qu'il ne l'avait approché du feu du fourneau que dans l'intention de parvenir à le déboucher, ce qu'il n'avait pu faire jusqu'alors, et qu'il ignorait complétement quel en était le contenu.

M. Mariani ne parvint pas à obtenir de renseignements plus précis, et, ne pouvant se résoudre à accorder la moindre importance à cet accident qui semblait tout fortuit, il renvoya le pâtre à ses troupeaux. Toutefois, un sombre pressentiment resta malgré lui dans sa pensée, et, ce jour-là même, après le repas du soir, qu'il avait l'habitude de prendre à la même table que ses serviteurs, il disait à ces derniers:

— Je ne sais ce qui arrivera; je crois qu'on en veut à ma vie, et je suis bien résolu à la défendre envers et contre tous. Je puis succomber pourtant; dans ce cas, mes amis, vengez-moi; car on aura frappé un honnéte homme qui ne yous veut que du bien.

Et il rentra chez lui triste, abattu, presque découragé.

- Qu'ai-je donc fait à cette femme? se demandaitil. Je Vaimais de toute mon âme : pourquoi cette haine dont elle me poursuit en échange du désir si ardent que j'avais... que j'aurais encore de la rendre heureuse?

A cette même heure, la réponse à ces questions se faisait près de la cabane du berger Zarca.

— Tu n’es qu'un sot et un poltron ! disait au jeune berger un homme de haute taille dont le visage était tuméfié et criblé de marques pustuleuses, et mal t'en 2 pris d’avoir eu peur au moment décisif; car, si tu avais été brave, je te donnerais en ce moment plus d’écus que tu n’en pourrais gagner en dix ans.

— C'est vrai, répondit Zarca, le cœur m'a manqué.

— Et il te manquera toujours!

— Non, j'en suis sûr, maintenant que j'ai subi l'épreuve. Essayez un peu; mettez-moi à l’œuvre et vous verrez!

— Eh bien, oui, nous verrons!

Trois heures plus tard, Bernardo disait à la comtesse Marion :

— Les balles bénites ne sont pas tant à dédaigner que vous le pensiez; si j'en avais eu une aujourd'hui, toutes vos souffrances seraient finies.

— J'y ai pensé, mon ami, répondit résolàment Angela, et en voici deux, dont mon confesseur m'a garanti linfaillibilité.

Bernardo les prit avec une indicible expression de joie.

— Oh! merci! merci! dit-il; vous avez fait maintenant la moitié du chemin; à moi seul le reste.

Etil partit comme un trait, emportant ces balles, en la puissance desquelles il avait foi.

Bien que la convalescence de Bernardo semblât devoir être très-rapide, les traces de la dangereuse maladie dont il avait été atteint étaient encore fraîches, fort vives et presque repoussantes. Un autre se fût affligé de cette dernière circonstance, lui s’en félicita; il lui importait, après ce qui venait de se passer entre lui et Angela, qu'on le crût toujours malade, faible, wmcapable de vaquer à aucune affaire. Ce fut done très péniblement en apparence qu'il regagna sa chambre, et à peine y fut-il rentré, qu'il se laissa tomber tout haletant sur son lit.

— Ah! sainte Vierge! s’écria la garde en l’aperce- Vous être leyé dans un tel état!... Vous avez juré de n’en pas revenir !

— C'est vrai, Martha, répondit-il d'une voix mourante, j'ai été bien imprudent; mais vous savez qu'on ne s’accommode guère d'un serviteur obligé de rester au lit... J'ai voulu essayer mes forces... Aussi ai-je les pieds bien malades,

— Oh! Jésus Maria! reprit la garde en s’empressant de le déchausser, est-il possible que yous ayez pu mettre un pied devant l'autre !

— Cela ne m'arrivera plus, ma bonne Martha.

Je le crois bien ! Vous ne serez pas capable, avant six semaines au moins, de marcher sans béquilles,

— Que la volonté de Dieu soit faite!

Oh! signor Gavazza, vous êtes un trop digne homme pour que le bon Dieu n'ait pas pitié de vous, reprit la vieille Martha en accommodant le plus doucement possible le malade dans son lit; mais il est certain, malgré cela, que, s'il se passe d'ici à un mois quelque chose d'extraordinaire à Chivas, ce ne sera pas vous qui l'irez dire à Rome,

Il y avait quelques instants que la vieille s’étut retirée après avoir tout mis en ordre, lorsque le frère Luigi entra doucement et à pas comptés.

— Hum! fit-il en voyant le malade se soulever avec effort, je croyais te trouver sur pied, Bernardo.

— Révérend père, c’est justement parce que j'ai essayé de m'y mettre que me voici de nouveau obligé de garder le lit... Et cela me met au désespoir; car l'argent ne doit pas tarder à manquer ici, tandis qu'à Santoni, ce marcassin de comte entasse largent en traitant nos domaines en pays conquis.

— Cela, dit le moine d’une voix grave, prouve que l’on est sage là-bas et qu'on est fou ici, où l’on dépense à tout propos des sommes fabuleuses. Quoi! madame la marquise de Spenzzo possède, indépendamment de ce qu’elle a donné à sa fille, des terres valant plus de trois millions d’écus romains, et elle manque d’argent!

— Au moins, révérend père, vous me rendrez cette justice de reconnaître que ce n’est pas ma faute, s’il en est ainsi.

— Soit, Gavazza; mais il me parait que Von convoite ardemment ici l’argent qui se gagne là-bas. Tiens, mon ami, un bon conseil : ne joue pas au plus fin avec moi. Tu couves, j'en suis sûr, quelque mauvaise pensée.

— Oh! mio padre! que puis-je, en l'état où je suis?

— Je comprends parfaitement ce que tu veux, et je sais au juste ce que tu peux; mais je veux, moi, que le comte soit maître absolu à Santoni, tandis que tu te contenteras de jouer ici le rôle de cheville ouvrière. Plus tard, on te fera une position indépendante; mais il faut attendre; c’est mon dernier mot.

Gavazza était furieux; il se mordait les lèvres pour ne pas éclater; mais il se dit enfin que ce moine, quelque fort qu'il fit, n'était pas invincible; que sa qualité de religieux le rendait, dans l’état présent des choses, plus vulnérable que tout, autre, et il promit de se conformer au programine que Luigi venait de lui imposer. En même temps, il prenait mentalement avec lui-même l'engagement de briser le plus promptement possible les liens dans lesquels le moine essayait de l’envelopper.

— Révérend père, se disait-il mentalement, vous avec beau faire, je sens bien que nous sommes ennemis; mais pourquoi”... Vous ne sauriez rien posséder en propre, votre qualité de religieux s’y oppose; la marquise est soumise à votre volonté, sans que vous en puissiez tirer aucun avantage, et vous n’osez pas contrarier Angela, même dans ses plus minimes yolontés.. Tout bien examiné, mon révérend père, je suis plus fort que vous, et yous sere bientôt forcé de le reconnaître.

Dès le lendemain, et en dépit des représentations de la garde Martha, Bernardo, appuyé sur deux béquilles se montrait dans les rues de Chivas, recevant les félicitations des uns, les compliments de eondoléance des autres, mais laissant soigneusement croire qu'il ne pouvait marcher, et paraissant en quelque sorte cloué au sol par la faiblesse et la douleur. Ce soir-la méme, un violent oragé éclatait sur la petite ville de Chivas ; le ciel était en feu; le tonnerre fendait les nues avec fracas; la gréle et l'eau tombaient a torrents,

Le berger Zarea gardait troupeaux dans la montagne, Effrayé par ces convulsions de l'atmosphère,

au bruit desquelles se mélaient le bélement de se moutons et les aboiements de ses chiens, il se tenait, morne et silencieux, assis dans sa cabane, lorsque, à la vive lumière d’un long éclair, il crut voir au loin un homme marchant à travers champs, et se dirigeant vers lui.

— Jésus! se dit-il en faisant, avec un redoublement Weffroi, le signe de la croix, on dirait Bernardo Gavazza! Que vient-il faire ici... Le bon Dieu n'est-il pas assez en colére?... Non, non, je ne bouge pas d'ici. Et pourtant il me traite mal, le bon Dieu: le toit de ma cabane, à moitié effondré, livre passage à la pluie; je Wai pas une poignée de paille sèche; je viens de manger mon dernier morceau de pain, et ma faim n’est pas apaisée...

Ces plaintes furent interrompues par un coup de tonnerre qui fit trembler le so’.

— Oh! reprit Zarca en tombant À genoux, je sais bien que j'ai tort de me plaindre; car il y a beaucoup de gens plus malheureux que moi.

— Eh bien, dit une voix au milieu des ténèbres, mentre-toi fort et rien ne te manquera.

Au même instant, un éclair jaillit des nues, et Zarca reconnut Bernardo Gavazza.

—- Ah! maitre Bernardo, reprit le jeune berger, vous m'avez fait peur!

— Tant pis! car, corpodi Dio! les gens qui ont peur ne sont bons à rien, et, avec ce défaut-là, tu garderas les moutons en plein vent, jusqu'à ce que tu erèves de misère, d’ennui ou de frayeur.

— Ah! c'est qu'il fait un temps.

— Ne ten plains pas, Zarca; je l'aurais commandé qu’il ne serait pas plus à mon gré.

— Alors, maitre Gavazza, nous n'avons pas les mêmes goûts.

— Peut-être! il ne s’agit que de s'entendre... Mais j'ai là quelques beaux écus romains qui ne demandent qu'à passer de ma poche dans la tienne.

— Qu'ils fassent done vite le chemin, dit le jeune berger, dont un nouvel éclair montra le visage rayon: nant de joie.

— Is le feront, Zarca, si tu montres assez de cœur pour ne pas les effaroucher... Tiens, vois, ils sont tout prêts à se mettre joyeusement en marche.

— Oh! maître Bernardo, je suis un homme maintenant... Et, tenez, voici que l'orage ne m'effraye pas plus que la chute d'une étoile filante. Chacun pour soi, san Dio! et le bon Dieu pour tous.

— Très-bien! maintenant, ne parlons plus en Pair: d'ici à Ja villa Santoni, il ne doit pas y avoir pour plus (le dix minutes de chemin?

— Pour cing minutes au plus.

— Et M. Mariani doit être à table, dans la grande salle, au milieu de ses serviteurs.

— C'est certain, il n'y manque jamais... Oh! c'est un vrai bon maitre, celui-là!

— (Oh! les dames de Spenzzo sont autrement bonnes maîtresses, et les Gcus que voici ne sont qu'un échanlillon de ceux qu'elles donneront à qui les servira.

— fit que faut-il faire pour eela?... Parlez done, maitre Bernardo.

- Il faut me jurer obéissance, Zarea, et tenir ton serment:

— Je le veux bien, dit le jeune berger dominé par une avidilé précoce,

— Tu le jures?

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