LA DAME
bias VOLUPTE.
it
= Je le jure
—Eh bien, fit Gavazza en tirant de dessous son manteau un fusil à deux coups, voici le juge qui doit prononcer ce soir mème entre les dames de Spenzzo et le Mariani.
— Ah! séeria Zarca saisi d’effroi,
— Eh bien, qu’est-ce ? reprit tranquillement Bernardo ; crois-tu ce compagnon-la capable de se tromper d’adresse?... Secoue donc cette faiblesse d'enfant. D'ailleurs, Cest moi qui agirai. Marchons.
— Oui, dit Zarca toujours tremblant.
— Nous allons donc nous rendre à Santoni. Il y a là un chien de garde qui te connaît, car il a été le
compagnon des tiens.
— Mirco?... Oh! oui, bonne bête! dès qu'il peut s'échapper, cest pour venir me retrouver aux champs.
— Je le savais, ¢t voilà pourquoi je viens chercher ton concours. Tu pourras donc facilement passer pardessus le petit mur de Ja première cour, l’emparer du chien et l'empêcher @aboyer lorsque jarriverai. Je te suivrai de près, tu ouvriras une des petites portes de manière à ne faire aucun bruit, et l'affaire sera vite terminée, Prends donc le devant et hate-toi!
Moins rassuré que jamais, Zarca ne bougeait pas.
— Est-ce que tu refuserais de marcher, maintenant que tu en sais assez pour me faire pendre? reprit Bernardo d'une voix menacante. Prends garde! car, sur les deux coups dont mon fusil est chargé, il v en a un pour le traître qui essayerait de me vendre.
Et, comme, en parlant ainsi, il abaissait horizontalement son armé, Zarca s’éeria :
— Non, non, maitre Bernardo, je ne vous trahirai jamais; mais je croyais qu'avant de nous mettre en route, vous vouliez me faire faire connaissance avec ces écus romains que je n'ai pu encore apercevoir qu'à la lueur des éclairs.
— Tiens, dit Gavazsa en lui remettant une bourse, en voici un pelit échantillon; Je reste de Ja bande viendra bientôt; mais nous avons déjà perdu bien du temps; partons.
Le berger prit la bourse, l’ouvrit, en examina le contenu, et, bondissant de joie, il se dirigea vers la villa où son maîtreétaitalors à tableau milieu de ses serviteurs.
L'orage était apaisé; mais la pluie continuait à tomber fine et serrée, Deux hommes le havre-sac sur le dos marchaient péniblement à travers champs: e’étaient deux soldats déserteurs de l'armée du due de Savoie qui traversaient le Piémont pour aller se réfugier à Venise.
— Par saint Janvier! disait l'un, je commence à croire, Lorenzo, que nous avons eu tort de quitter le égiment, On y est mal, c'éstyrai, mais encore y manget-on quelquefois, et il y a plus de douze heures que nous marchons l'estomuc vide: il n'est pas possible que nous allions loin on suivant ce régime-là. Pour moi, je ne dépasserai certainement pas l'habitation que Von aperçoit d'ici sans y faire halte.
— Tu as tort, Giacomo, répondit l'autre : je connais le pays; cette habitation appartient à une famille alliée i celle du due de Garignan; ce serait nous mettre dans la gueule du loup, tandis que nous wouveraus
aisément un asile à Chivas, dont nous ne sommes pas éloignés de plus de quatre milles.
— Quatre milles! c'est énorme. Ne pourrions-nous tenter, sans nous adresser aux maîtres, d'obtenir de quelque domestique charitable de cette maisen un morceau de pain et une poignée de paille dans quel: que écurie?
— Nous en courrons la chance, si tu le yeux ahsolument.
— Etjele veux d’eutant plus qu’il me semble qwune des portes est entr’ou yerte..
— Entrons done, ré liqua Lorenzo.
Et il franchit le premier le seuil de la porté; mais il avait à peine fait un pas-à l'intérieur, qu'il se retourna Vers son camarade en lui disant à yoix basse :
— Silence ! il y a des gens à quelques pas de qui causent et paraissent craindre au moins autant que nous d’être entendus.
Us s’arrétèrent d'abord, puis ils ue à seglisser doucement à l'intérieur, dans l’angle formé par la porte à demi ouverte et le mur qui servait d'appui. De là, la pluie ayant cessé et le temps s'étant éclarci, ils purent entrevoir deux hommes dont l’un était armé Wun fusil et dont l’autre tenait en laisse un chien de garde qu'il caressait pour l'empêcher de gronder.
— Tiens-le bien, Zarca, disait l’homme au fusil, et, dans une minute, les dames de Spenzzo seront débarrassées pour toujours de ce pourceau que le marquis a eu la faiblesse de laisser entrer dans sa famille,
— C'est pourtant un noble homme! fit Zarca en soupirant.
— Noble, lui?... Il a volé la noblesse, comme il vole depuis trop longtemps les revenus de ces domaines; mais il n’en fera pas davantage. je le tiens!
A ces mots, il épaula son fusil, ajusta dans la direction d’une hante fenêtre lu rez-de-chaussée; puis un éclair jaillit et fut suivi d’une explosion, à laquelle succédérent des gris d'elroi partant de l'intérieur de la maison.
- Fuyons! dit à demi-voix l’homme au fusil, et, quelque chose qu'il arrive, n'oublie pas que les dames de Spenszo te donneront toujours plus pour te taire qu'on ne Uoflrirait pour te faire parler.
Et ils s’enfuirent à toutes jambes.
— Si nous restons ici un instant de plus, dit & son tour Lorenzo, nous sommes perdus!
Et, de même que les meurtriers, ils s'élancèrent dans la campagne et gagnèrent le large le plus rapidement possible,
— Voilà une singulière aventure! dit Giacomo lorsqu'ils se crurent assez Cloignés pour faire halte et reprendre haleine.
— Et qui pourra poutètre nous être utile, répondit Lorenzo; car j'ai retonu le nom do celui qui tenait te chien, et, à la lumière produite par le coup de feu, j'ai vu que le visage de Pautre était couvert de pustulos à peine amortios, Un erime vient rortninement d'être commis, ot peut-être donncraiton une bonne récom pense à qui ferait connaitre les coupables.
— Il faudra voir; Wehons, avant tout, de trouver à souper et uu gite pour cette nuit.
Tandis que tout. cela se passait, lo révévond frère Luigi se dirigeait vers son couvent, Bien que ea hoguce fût HUflisamment garnie, il pardissail inquiet ; à plusieurs
reprises il s’était présenté à l’hétel de Spenzzo, sans y trouver Bernardo, qui, lui avait-on dit, se promenait dans le voisinage à l’aide de ses béquilles, et cela avait suffi pour lui faire craindre quelque grave événement.
— Cet homme-là est audacieux, se disait-il, impatient d’atteindre le but qu’il se propose, et il n’est que trop encouragé par la marquise et Angela à tenter la fortune en frappantun grand coup. Ges femmes-là ne veulent pas voir qu’elles se perdront en même temps que lui, en le lançant dans cette voie. Heureusement, je sais attendre, moi, etil n’est pas facile de me tromper.
Tuterrompu dans ses réflexions par le bruit de pas pesants, le religieux releva subitement sa tête, penchée vers la terre en signe @’humilité, et il se trouva subitement en face des deux soldats, qui continuaient à s’entretenir de leur aventure à Santoni. A l’aspect de la besace si dodue que portait le moine, Giacomo, qui était le plus affamé, ne put se contenir.
— Révérend père, dit-il, ayez pitié, nous vous en supplions, de deux pauvres soldats qui se sont égarés en chemin et n’ont pas mangé depuis hier!
— Et comment se fait-il que vous soyez arrivés jusqu'ici sans trouver de secours? repartit Luigi. D’après le chemin que vous suivez, vous avez dû passer, vers la fin du jour, devant la villa Santoni, aux portes de laquelle un malheureux n’a jamais frappé en vain.
A ces mots, les deux soldats se regardèrent comme pour se consulter; puis Giacomo reprit :
— Nous nous sommes en effet arrêtés à cette habitation; mais nous n’avons pu y rien recevoir, la frayeur nous en ayant fait sortir plus vite que nous n’y étions entrés.
— Peur! vous, des soldats?...
— hévérend père, répéta à sen tour Lorenzo blessé par ces paroles, de bons soldats peuvent ne pas vouloir se mesurer contre des assassi is.
— Vous avez trouvé des assassins à Santoni? demanda avec anxiété le frère quéteur, qui déposa sa besace à ses pieds comme pour écouter avec plus d’attention.
— Oh! frère, ce ne sont pas choses à raconter sur le grand chemin...
— Surtout quand on meurt de faim, ajouta Giacomo.
— C'est vrai, mes enfants, dit Luigi en remettant sa besace sur son épaule. Heureusement, nous ne sommes qu'à cent pas du couvent, où, à ma recommandation, vous allez trouver de quoi réparer complétement vos forces,
Tous trois se dirigérent vers le couvent; le portier, qui reconnaissait Luigi au coup de marteau, ouvrit sur-le-champ, bien que l'heure réglementaire fut passée; mais ce ne fut pas sans quelque frayeur qu’il vitentrer les deux soldats à la suite du frère quéteur.
— Tiens, Pietro, dit ce dernier en posant sa besace sur une table, prélève double ou triple dime s’il le faut; mais donne-nous à souper promptement, et ne ménage pas la réserve de ton caveau; j'aurai soin de combler promptement les vides que nous pourrons y faire.
Pietro apporta d’abord des verres et du vin; puis, explorant la besace, il se mit à préparer le souper avec d'autant plus de zèle qu'il en devait prendre sa part Tandis pil était ainsi occupé, le frère quéteur reprenait, avec les deux soldats, l'entretien commencé sur le grand chemin, etqui se continua avec d'autant plus dabondance que les rasades se auccédaient plus rapi-
dement. Les deux déserteurs devinrent, dés la seconde bouteille, très-expansifs; la troisième était à peine entamée, que Luigi n'avait plus rien à apprendre de ce qui s'était passé à Santoni deux heures auparavant, et l'ivresse des deux narrateurs était déjà telle, que le frère quêteur put, à plusieurs reprises, échanger son verre contre les leurs sans qu’ils s’en apercussent.
— Mon révérend, cria tout à couple portier en apportant un plat d’où s'élevait un fumet tentateur, voici une omelette dont vous me direz de bonnes nouvelles.
Mais il s’arréta tout à coup en voyant les deux soldats la tête appuyée sur la table et profondément endormis.
— Révérend père, dit-il après un instant de silence, je gagerais bien que ces gens-là ne se sont pas endormis sans votre permission.
— C’est vrai, Pietro: il m'est toujours facile de faire dormir les gens que je trouve trop éveillés. Mais nous causerons de cela une autre fois; pour le moment, nous n'avons pas un instant à perdre : il s’agit de garrotter solidement ces deux hommes... L’in pace est vide, n'est-ce pas?
— Toujours, mon révérend; est-ce que le pére procureur voudrait se donner la peine d’user de cette vilaine chose! Cela serait capable de l’empécher de digérer. Il est donc vide, ce vilain cachot, à preuve que j'en ai la clef, dont je me suis emparé parce que, entre nous, j'ai découvert dans ce trou un passage secret qui le fait communiquer avec la cave particulière du père supérieur...
— Je le savais, Pietro, interrompit Luigi en souriant. Mal avisé serait celui qui voudrait ici me cacher quelque chose. Maintenant, apporte des cordes.
— Une omelette si bien réussie! exclama Pietro en joignant douloureusement les mains.
— Nous la mangerons un quart d'heure plus tard, voilà tout, et nous en aurons chacun double part qui pourra être d'autant mieux arrosée que, de l’in pace où nous allons transporter ces dormeurs, tu pourras faire une courte visite à la cave particulière du père supérieur, dont tu as si habilement trouvé le chemin.
En parlant ainsi, Luigi s'était emparé des cordes apportées par le frère portier; aidé de ce dernier, il ne lui fallut que quelques minutes pour garrotter solidement les deux soldats endormis, qu'ils transportèrent ensuite sans beaucoup de peine dans un de ces horribles cachots appelés in pace, qui existaient alors dans presque tous les couvents, et d’où les religieux qu'on y mettait après un semblant de jugement à huis clos ne devaient plus sortir vivants. On n’en usait plus depuis longtemps au couvent des capucins de Ghivas, où l’on était en général d'humeur très-débonnaire en temps d’abondance,
La nuit avait été pleine de terrible anxiété à l'hôtel Spenzzo; assises et serrées Pune contre Pautre sur un sofa, la marquise et sa fille n’osaient échanger un mot; toutes deux savaient que Gavazza était parti secrétement pendant l'orage; elles avaient d'abord voulu prier pour le succès de son entreprise; mais la terreur leur avait fait, dés les premiers mots, rentrer dans la
gorge cette prière sacrilége, et, depuis ce moment, en proie à une indicible terreur, elles étaient demeurées muettes et tremblantes, prétant l'oreille au moindre bruit.
Vers minuit, elles avaient entendu ouvrir et fermer la porte extérieure; puis un bruit de pas était arrivé jusqu’à elles et s’était bientôt évanoui, et les heures avaient continué à s’écouler lentes et terribles pour ces deux coupables dont le châtiment commençait.
Enfin, au point du jour, on gratta doucement à la porte de la comtesse Mariani, qui s’empressa d'ouvrir.
— Cest lui! dit-elle d’une voix altérée. Ah! Bernardo, vous nous avez fait bien souffrir!
Elle continuait à trembler en parlant ainsi, et son émotion était si violente, qu’il fallut que Gavazza la soutint pour qu’elle pit retourner s’asseoir près de sa mère.
— Est-ce donc ainsi, dit-il en s’efforçant de sourire, qu’on sait accueillir un messager de bonnes nouvelles?... Vous êtes libre, madame! le misérable qui vous avait imposé son nom pour vous dépouiller impunément ne vous causera désormais aucun chagrin.
— Quoi ! balbutia la marquise, Mariani... ?
— Est mort, madame! et ainsi mourront tous ceux qui oseraient attenter 4 votre bonheur. Mais pourquoi cet effroi qui se peint sur vos traits? Qui done oserait faire remonter jusqu’à vous la responsabilité d’un acte dont je suis seul l’auteur? Ne savez-vous pas que je vous ai fait le sacrifice de ma vie? Elle est à vous, et, quoi qu'il arrive, je ne la défendrai qu’autant qu'il le faudra pour que votre honneur reste intact. Mais pourquoi s'occuper d’éventualités impossibles? Aucune preuve ne saurait s'élever contre moi; mes mesures ont été soigneusement prises; C’est un secret entre Dieu et nous; malheur à qui oserait tenter de le pénétrer!
— Dis plutôt malheur à toi-même! s’écria le moine Luigi, qui apparut tout à coup comme l'ange vengeur.
La foudre tombant aux pieds des trois complices ne les eût pas plus terrifiés que l'apparition de ce moine au regard étincelant, plein de menaces et de malédictions. Les deux femmes demeurèrent immobiles et muettes; il s’écoula quelques instants sans que Bernardo eût conscience de ce qui se passait autour de lui; mais il avait trop d’audace pour que son saisissement ne fit pas promptement place à cette assurance qui ne l’abandonnait presque jamais.
— Révérend, dit-il en reprenant tout à coup un caime apparent, cet emportement, qu'il me soit permis de le dire, est peu digne de votre caractère et de votre robe, et je crois qu'il vous serait difficile de justifier Vapostrophe que vous venez de m'adresser.
— Oh! c’est trop d'impudence! répondit le moine, et je ne sais à quoi il tient que je ne te laisse aller au gibet! A quelle heure es-tu sorti hier au soir? Quelle heure était-il quand tu es rentré cette nuit? Qu’as-tu fait dans l'intervalle? Tu te tais? Eh bien, je vais te le dire.
Et Luigi raconta l'assassinat du comte Mariani sans en omettre la moindre circonstance, Cette fois, Gavazza était vaincu; il voulait répondre, et la parole expirait sur ses lèvres,
— Et tu osais dire tout à l'heure à ces malheureuses, reprit le moine, que ce crime était un secret entre Dieu, elles et toil... Ne sais-tu pas que j'ai l'habitude de deviner ce que Von veut me taire? Mais ici je n'ai pas ou à faire usage de cette faculté : tu as si folle-
Ment agi, tu as laissé tant de traces de ton passage, que, si je n’étais parvenu à arrêter dans leur marche les deux principaux témoins de tes crimes lorsqu'ils se rendaient chez le procureur criminel, cet hôtel serait déjà investi par la force armée, ces malheureuses femmes, qui Pont comblé de biens, te suivraient bientôt jusqu’à l’échafaud.
avait à peine prononcé ces mots, qu’Angela poussa un cri aigu et roula sur le parquet en se tordant les membres.
— Luigi, s’écria en même temps la marquise en se mettant à genoux devant le moine, sauvez-nous, je vous en conjure!
— N'est-ce pas pour cela que je suis ici à cette heure, Paola? répondit-il en la relevant. |
Puis,se penchant vers la comtesse en proie à une violente attaque de nerfs, il lui fit respirer certain sel particulier, et il parvint ainsi à la calmer comme par enchantement.
— Maintenant, reprit-il, repoussons toute vaine terreur, afin de soutenir victorieusement la lutte si imprudemment commencée. Cette lutte sera longue; car, quelle que soit l’origine des Mariani, leur famille est nombreuse et puissante. Ainsi que je le disais tout à l’heure, les deux principaux témoins sont en mon pouvoir, ils ne parleront pas sans ma permission.
— Luigi, dit avec effusion la marquise en lui prenant les mains, vous avez notre foi, et vous êtes notre seule, espérance.
— La foi, l'espérance sont choses bien fragiles, vous le savez, Paola, répliqua le moine en souriant amèrement; mais je n’en accomplirai pas moins courageusement la mission que je me suis imposée, et, j’en suis sûr, le succès couronnera mes efforts, si, comme je l'espère, vous suivez scrupuleusement mes conseils.
— Révérend père, dit Bernardo, dont cette scène semblait avoir affaibli l’énergie, je vous ai désobéi, et je m'en repens sincèrement. Pardonnez-moi, et je jure d'être désormais à vous corps et âme.
— Assez, dit impérieusement Luigi; voilà déjà trop de temps perdu. Dans quelques instants on viendra bien certainement annoncer aux dames Spenzzo la mort du comte Mariani. Personne n'ignorant la mésintelligence qui régnait entre elles et le comte, il faudra recevoir cette nouvelle dignement, gravement, sans montrer une douleur démentie à l'avance, mais seulement de la surprise et une tristesse contenue; puis, sans crainte, sans hésitation, on abordera la question des mes matériels. Madame la comtesse, madame la marquise, sa mère, appelleront leur notaire, et le chargeront d'assister à Vapposition des scellés qui certainement se fera aujourd’hui même à Santoni. Toi, Bernardo, tu accompagneras le notaire, comme homme de confiance de ces dames.
Oh! révérend père, dans l'état où je suis!
— Là est justement la planche de salut : tu iras en voiture à Santoni avec le notaire; là, tu participeras dans une certaine mesure aux actes qui s'accompliront ; puis, vaincu en apparence par la fatigue, tu Cévanouiras après avoir mis à nu tes pieds ensanglantés,
— Et puis? demanda Bernardo avec résignation.
— Et puis tu reviendras ici te mettre au lit, et tu 4 resteras pendant huit jours au moins,
— Révérend père, c'est une terrible thehe !
— A ton Bernardo :
d'aller à la potence...
aise, s'il te semble plus doux
Gayazza pouss2 un cri deffroi; la marquise et sa fille éclatérent en sanglots.
—Silence! ditimpérieusement Luigi en se levant; on frappe à la porte de l'hôtel ; l'heure suprême est arrivée. Mais il ne faut pas que l’on me trouve ici... A bientôt! et que mes paroles demeurent dans votre mémoire.
A ces mots, il s’élanca hors de l’appartement, et sortit de l’hôtel nar une des portes du jardin.
On éprouvait à l'hôtel Spenzzo un trop grand besoin de l'appui du moine Luigi, pour ne pas lui obéir aveuglément ; nul n’eùt osé s’écarter du programme qu'il avait tracé ; il fut done fait comme il l'avait dit : la marquise et la comtesse se montrèrent à la fois tristes et calmes à l'annonce qu’on leur fit de la mort du comte Mariani, qui fut par elles reçue de la manière la plus convenable ; Bernardo lui-même parut attristé dans une juste mesure par ce lugubre événement, de sorte qu’il ne put s'élever d’abord le moindre soupçon, car on avait vu, la veille, Gayazza se trainer péniblement à l’aide de ses béquilles dans les rues voisines de l’hôtel.
Cependant l'instruction judiciaire de cette mystérieuse affaire n’en suivait pas moins son cours, activée qu'elle état par le signor Marco Mariani. Celui-ci, en effet, avait juré de venger son frère, et il était parvepu à grouper les plus terribles présomptions.
D'autr> part, Zarca couvrait les cabarets de Chivas, tirant ae ses poches de l'argent à pleines mains, et criant dans ses accès d'ivresse :
— Buvons! buvons! quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.
Enfin les balles extraites du corps de la victime, et marquées toutes deux d’une croix, furent reconnues par un enfant de chœur, qui déclara les avoir déposées sur l'autel où devait se célébrer le saint sacrilice de la messe, afin qu’elles fussent bénites par Vofficiant. De tout cela, Marco Mariani avait fait un faisceau qui, grossissant chaque jour, devint trop imposant pour que la justice pit demeurer inactive.
Un matin, alors que Jes maîtresses de la maison étaient encore au lit, la villa Santoni fut investie par une troupe Warchers; puis plusieurs officiers judicinives pénélrèrent à Vintéricur et semparerent de Ja personne de Bernardo Gavazza. Ce dernic® se récrie; il proteste de son innocence; il invoque le témoignage de la marquise, de la comtesse, qui, réveillées par tout le bruit qui se fait autour d'elles, arrivent à peine vêlues et tentent d’interposer leur autoritd,
Les circonstances sont graves, mesdames, leur dit l'officier supérieur de justice, et elles pourraient étre encore aggravées par une intervontion intempestive.
— Me cote Bernardo, quiaffectait de montrer une tranquillité voz aussi bien que moi que Pon m'accuse injustement; il s'ost fait une tempeéte qui a aveuglé et aveugle encore les plus clairvoyants, La justice s¢ trompe; mais elle reconnuitra bientôt son erreur. En attendant, j'aimerais mieux souffrir mille morts que ‘une lavme tomber de vos yeux, ét ce sentiment, quoi qu'il puisse arriver, je le garderai jusqu'à la
chères et bonnes mailresses, disait de son
pariatie, vou
aey
mort. Conservez-moi votre estime, et ne vous occupez pas autrement de moi, c’est la seule grâce qué js vous demande... Maintenant, ajouta-t-il en se tourpant vers les gardes qui l’entouraient, je suis prêt, marchons.
Pendant que lon conduisait Gavazza aux prisons de Turin, où il devait attendre la fin de Pinstruction qui se poursuivait, le moine Luigi faisait, au couvent des capucins de Chivas, une découverte accablante sil avait constitué le portier Pietro gedlier des deux soldats enfermés dans l'in pace, et il était parfaitement tranquille de ce côté : ce lieu de détention était sûr, il my avait pas même d'exemple qu'un des moines qu'on y avait renfermés autrefois edt jamais tenté de s'évader, tant la chose semblait impossible. Voyant la tournure facheuse que prenaient les choses, Luigi pensa que, au lieu de faire disparaitre complétement ces hommes, que le hasard lui avait liyrés, il ne serait peut-être pas impossible de les faire tourner contre laccusation, en leur imposant une déposition toute contraire, quant aux faits dont ils avaient été témoins. A cette condition, on pouvait leur promettre leur grace comme déserteurs, leur mise en liberté trés-prochaine, et une samme suffisante pour qu'ils pussent retourner tranquillement dans leur famille.
—- Dans la position où ils se trouvent, se disait le moine, il est impossible qu'on n'accepte pas avec empressement la moindre planche de salut.
Ce fut done axec la certitude de ne pas rencontrer d'obstacle sur ce point, qu'un soir il invita Pietro à se munir d’une lanterne pour descendre avec lui dans l'in pace. Mais, quand il eut pénétré dans le souterrain et promené la Jumiére autour des murs, quelle ne fut pas sa stupéfaction : Je caveau était vide!...
Expliquons comment les deux prisonniers avaient quitté lin pace où les avait enfermés Luigi, et ce qu'ils étaient devenus.
Lorsque les deux soldats déserteurs, Lorenzo et Giacomo, sortirent du sommeil de plomb dans lequel les avait jetés la substance narcotique que le frère Luigi avait mélée à leur vin, ils essayèrent d'abord instinetivement de se mettre hors du contact de la terre humide sur laquelle ils étaient étendus. Mais grande fut leur surprise de se trouver, au milieu des ténèbres les plus profondes, dans l'impossibilité de faire un pas, enchainés qu'ils étaient par le milieu du corps à deux anneaux scellés dans le mur de leur cachot.
—Ah!fit Giacomo en s'adressant à son compagnon, je te Payais bien dit, que nous regretterions le régiment.
— (est toi qui parles, Giacomo?... Bh bien, mon garçon, j'avoue que je me trouve dans d'assez vilains draps, et, si l'on ne t'a pas mieux traité que moi...
— Je suis enchainé.
— Comme moi... Mais qu'avons-nous done fait à ce maudit moine pour qu'il nous truile ainsi? En y réfléchissant, je ne suis pas éloigné de croire que nous avons eu la langue trop longue.
— Tu crois? et moi, j'en suis sûr; je me rappelle maintenant que hous avons raconté à ce maudit frèpe quéteur toute notre aventure de Ta villa Santohi, et, en cela, nous avons té bétes comme dos huitres, Le frère quéteur, maitre de notre secret, à voulu on liver part, etil a trouvé moven de nous faire mettre N° Nombre,
— Tu dois avoir raison, dit borcuso mais alors tout nest pas désespéré ; d'abord, si Pon avait voulu
— as
se débarrasser complétement de nous; nous serions morts; c'était si facile! Ce qui prouve ensuite quel’on veut que nous vivions, c'est que voici une cruche pleine d’eau que j’ai failli renverser d’un coup de pied, ce qui eût été très-facheux, car je meurs de soif.
— Cest absolument comme moi:
— Eh bien, tends les bras par ici... Tiens, voici la dame-jeanne, et je sens à mes pieds quelque chose comme un pain d'assez belle dimension... Je le tiens! Buvons et mangeons! Par le diable, nousn'en pouvions pas dire autant tous les jours au régiment!
— (est vrai, dit tristement Giacomo; mais la lumière du soleil nous éclairait et nous pouyions marcher. Ah!...
—iIl ne s’agit pas de se désoler, mille diables! fit Lorenzo. Voyons, tu es comme moi, enchaîné par le milieu du corps?
— Kt si solidement, que les anneaux de la chaine-
. entrent dans la peau au-dessus des hanches.
— Cest justement le plaisir que je ressens en ce moment;mais, vrai Dieu! cela ne durera pas longtemps.
— En qui espéres-tu donc?
— En moi seul, mille tonnerres! Allons donc, du cœur au ventre; on ne meurt qu'une fois; tachons que ce soit le plus tard possible.
Ce disant, Lorenzo, sans plus écouter les jérémiades de son compagnon, trempa dans l'eau un des anneaux de sa chaine et commença à Je frotter avec ardeur contre la eruche de grès.
— Entends-tu cette musique? demanda-t-il à Gia-
. como après quelques instants. (
— Parfaitement: mais je ne vois pas à quoi cela nous servira: tu n'as probablement pas l'espoir de Venvoler au travers de la voûte de cette cave?
— Je ne sais ce qui arrivera. L'important, c’est que nos mouvements soient libres, et je suis sûr maintenant que, dans deux heures, il en sera ainsi.
En effet, en moins d’une heure, Lorenzo usa si bien surle grès un des anneaux de sa chaîne, qu'il Ini fut facile de la briser ; après quoi, il dégagea Giacomo par le méme procédé. Au moment où il achevait cette opération, une sorte de bruit sourd et lointain se fit entendre.
— Tenons-nous sur nos gardes, reprit Lorenzo, et tombons résolûment sur le premier individu qui se montrera, afin de le faire parler et de l’obliger à nous livrer passage.
Le bruit continua; il dévint même plus intense: puis il Sy mela un cliquetis de clefs, et une voix humaine murmura quelques paroles que les soldats ne’ purent entendre distinctement; mais personne ne parut, et les deux soldats sentaient déjà s'évanonir Pespoir que cet incident avait fait naître en eux, lorsqu'un mince rayon de lumière traversa tout A coup les ténébres qui les environnaient. Lorenzo ®avanen avec précaution dans la direction de cette lumière et i! reconnut bientôt qu'elle venait d’un lieu voisin de celui où on les avait emprisonnés, et qu'elle arrivait à eux par une fissure qui existait dans la muraille vil examina soigneusement cette fissure.
= Maintenant, dit-il tout bas à son compagnon, je jurerais sur ma tête qu'il y a eu là quelque ouverture bonuvou? plus grande que celle qui existe en ce moment,
— C'est neut-ire la porte de ce eachot, répondit Giacomo,
— Non, la porte est à Pextrémité opposée: j'en ai senti les ferrures et ce n’est pas un ancien forgeron comme moi qui peut se tromper sur ce point... Ah! si j'avais seulement un morceau de fer, ne fut-il long que comme le doigt!...
— Jour de Dieu! fit Giacomo, voilà qui tombe bien! Je viens justementde m’apercevoir que ces coquins de moines ont oublié de me prendre mon couteau.
— Donne, donne vite... Par le sang de saint Janvier! nous allons voir du nouveau.
Lorenzo prit le couteau, il en introduisit doucement la lame dans la fissure qui donnait passage au rayon de lumière, et bientôt, par cette fente élargie, ses regards plongèrent dans une vaste cave où tonneaux et bouteilles, admirablement rangés, offraient un coup d'œil des plus séduisants. Un des moines du couvent, portant un trousseau de clefs à la ceinture, et tenant une Jampe à la main, marchait lentement entre les rangs de cette silencieuse et liquide armée, qu’il ayait l'air de passer en revue. De temps en temps, il s’arrétait pour compter les rangs des compagnies les moins nombreuses, et il hochait Ja téte d’un air mécontent, et, bien qu'il ne parlat qu'à demi-voix, la fente ménagée par le soldat était assez large pour que les paroles fussent distinctement entendues par les prisonniers,
— Voilà qui est bien surprenant ! disait-il ; il y avait certainement dans ce coin trois douzaines de bouteilles de madère; je n'en trouve que trente, et il y a plus de huit jours que je n’y ai goùté... Ma dernière pièce de vin du Rhin est en vidange, et il y a des vides dans les rangs de nos meilleurs vins de France! IL est impossible que j'aie été aussi vite que cela, et puis je ne prends jamais sans compter. Je suis sûr maintenant que quelque frère usurpe en cachette mes fonctions de sommelier... Mais je le découvrirai et malheur à lui!...
En écoutant ces paroles, Lorenzo continuait à faire jouer doucement son couteau dans la fente du mur; tout à coup la lame rencontra une résistance nette et solide:
Il y à du fer la, se dit l’ancien forgeron; tachons de savoir si c’est péne ou verrou.
A ces mots, il appuya de toutes ses forces sur la lame, en même temps qu'un de ses genoux pressait le mur. Tout à coup l'obstacle rencontré par la lame céda, et une large pierre tourna sur elle-même.
— Suis-moi! cria Lorenzo à son compagnon.
Et tous deux s’élancèrent par l'ouverture qui venait de se produire et s'emparèrent du frère sommelier, devenu subitement muet et immobile de frayeur,
— Remettez-vous, frère, dit Lorenzo ; nous ne sommes pas aussi diables que nous en avons l'air, et ce n'est pas dans un enfer meublé comme celui-ci qu'il pourrait nous venir du noir dans l'âme, à l'intention d'un bon vivant comme vous paraissez l'être,
— Que voulez-vous ? qui étes-vous?... fit le moine effaré,
— fe que nous voulons, c'est que vous vous calmiez d'abord, car vous n'avez view à craindre de nous; ensuile, que vous nous disiez où nous nous trouvons,
- Gelieu, mes enfants, répondit le frère, qui se remit quelque peu, n'est autre que la cave particulière de notre révérond pére supérieur, dont je ne suis, moi, que le sommelier indigne... Mais, enfin, qui êtesvous vous-mûmes, et comment avez-vous péuctré ici?
— Qui nous sommes, mon révérend ? Cela, soit dit sans vous offenser, ne regarde que nous; quant à la nanière dont nous avons pénétré dans ces souterraines
demeures, j'allais vous prier de vouloir bien nous le dire; car, je vous le jure, je ignore complétement, et mon compagnon n’en sait pas plus que moi là-dessus.
— II faut pourtant bien que vous y soyez venus, puisque vous y êtes?
— Etsi l’on nous y a transportés malgré nous! dit Giacomo.
— Silence! fit Lorenzo en lançant en arrière un soup de pied à son compagnon. Ce bon père n’est pour rien, j'en suis sûr, dans la violence qui nous a été faite; mais tous les habitants d’un saint lieu comme celui-ci Goivent être solidaires : je ne doute pas que le révérend ne consente à nous faire sortir d'ici le plus secrètement possible, ce dont nous Jui serons éternellement reconnaissants.
— Permettez au moins que je me reconnaisse, dit le père sommelier ; je n’en puis croire mes yeux et mes oreilles : il me semble que je fais un mauvais rêve.
Le frère était dans une grande perplexité : il avait évidemment affaire à trop forte partie pour songer à résister; s’il appelait du secours, il courait risque d’être égorgé au premier cri par ces hommes, dont l'un tenait un couteau à la main; mais comment, d'autre part, se résoudre à laisser piller cette riche cave, ses seules amours depuis tant d’années!
— Voyons, mon révérend, reprit Lorenzo, qui ne perdait pas de vue le moine et suivait tous ses mouvemens, soyons de part et d’autre de bonne composition. Outre ces quatre bouteilles que nous emportons, nous allons en vider deux autres, afin d’avoir l’honneur de trinquer avec Votre Révérence; puis vous nous conduirez hors du couvent à l'insu de tout le monde, et nous prendrons le large, munis de votre sainte bénédiction. Que gagneriez-vous à nous livrer à des ennemis que uous ne connaissons pas et que, probablement, vous ne connaissez pas plus que nous? Il vous faudrait avouer vos visites nocturnes à Ja cave particulière du père supérieur.
Le frère sommelier semblait enfoncé dans de profondes méditations.
— Voici tout ce que je puis faire, dit-il après un assez long silence : je vais vous introduire dans l’église par la sacristie ; dans une heure, les portes s’ouvriront au publie pour la première messe, il fera à peine jour, et il vous sera facile de sortir sans être remarqués de personne.
— J'avais deviné en yous notre sauveur, frère! dit Lorenzo. Buyons; on ne sait pas ce qui peut arriver : peut-être, un jour, nous reverrons-nous dans des circonstances différentes, et vous reconnaitrez alors que nous sommes meilleurs compagnons que nous le paraissons aujourd'hui.
Suivez-moi done, reprit le père sommelier; marchez doucement, n’échangez pas une parole, et, une fois hors d'ici, que Dieu vous conduise !
Un instant après, les deux soldats déserteurs sortaient du couvent, et ils gagnaient au large à travers champs.
fl est temps, je crois, de revenir à ce qui m'est personnel et de raconter la suite de l'aventure menée par amour de l'abbé de la Scaglia.
L'abbé avait attendu la nuit pour mettre à exécution son infàme projet.
Nous descendions le Rhône, on le sait. Le temps était magnifique. L’air était chaud; mais un léger souffle de vent courant le long de la vallée du Rhône rafraichissait un peu l’atmosphère. Le soleil était près de disparaître à l'horizon. Tout était calme autour de nous. On n’entendait que le hélement des bateliers et les craquements de la barre du gouvernail, que, de temps en temps, poussait le timonier.
Peu à peu le soleil disparut, les ombres s’épaissirent, et le vent tomba tout à fait. L'air devint lourd et tiède.
Préoccupé de ses sinistres desseins, l’abbé ne parlait pas. — Oppressée par l’état de l’atmosphère, j'étais muette aussi. — J'étais prise d’une grande fatigue et d’une soif ardente. Je demandai Marion pour qu'elle m’apportat une orange. L'abbé se leva vivement et alla vers le bateau dans lequel se trouvaient mes femmes et nos gens. Il revint m'offrir lui-même quelques fruits rafraichissants et une limonade glacée.
Je bus avec délices.
Mon engourdissement ne cessa pas; il devint, au contraire, plus profond, et bientôt je ne pus résister au besoin de dormir qui s’empara de moi, irrésistiblement.
C'était là l’œuvre de l’abbé, et il attendait ce moment avec l’impatience du crime.
I] prit mon bras, le secoua pour s’assurer de la solidité de mon sommeil; je ne remuai pas; il sourit étrangement, et me regarda d’un ceil lutrique et dévorant; il couvait sa victime, prêt à l’étreindre et à assouvir son odieuse passion.
Tout à coup la portière s’ouvrit; un homme masqué saisit le bras de l’abbé, qui bondit avec un cri de rage.
— Pas de bruit! dit l'inconnu d’une voix impérieuse... Et si vous ne voulez pas vous perdre, sortez!
L'abbé se dressa, furieux et grinçant des dents.
Il vit d’un côté son espoir déçu, et de l’autre un abime creusé sous ses pas.
Mais il avait une grande force de volonté, une grande habitude de dissimulation, et il se remit bientôt,
— Qui êtes-vous et que voulez-vous? demanda-t-il à l'inconnu.
Et il portait la main à des pistolets placés près de lui.
— Qui je suis? répondit l’homme masqué. Vous ne le saurez jamais. Qu'il vous suffise d’apprenûre que je donnerais mon sang pour sauver la vie ou la réputation de la femme que vous vouliez souiller. L’attentat que vous méditiez, mon intervention, doivent demeurer à jamais ensevelis dans l'oubli. Ainsi ne craignez rien. Mais je veille sur cette malheureuse victime des mauvaises passions de sa famille, et si, avant son arrivée à Turin, vous tentez encore quelque chose sur elle, je crois que je vous tuerai comme un chien.
L'abbé, déterminé par la parole ferme et incisive de l'inconnu, baissa le front et sortit sang répliquer un seul mot.
Marion vint s'asseoir auprès de moi et protéger mon sommeil.
L'homme masqué demeura un instant, triste et rêveur, à me contempler; des larmes silencieuses coulérent le long de son visage,
I pleurait sur mon malheur, sur mon abandon, sur
oo
les injustices de la famille de mon mari et sur l’aveuglement du comte de Verrue.
— Comme il est indigne d’elle!... soupira-t-il. Pauvre femme !
Il surmonta enfin sa douleur, essuya ses yeux, prit une de mes mains, la baisa avec une respectueuse ardeur, et disparut, en se faisant violence, comme si on Varrachait à tout son bonheur.
Lorsque je me réveillai, Marion me raconta tout; elle m’apprit le nom de mon sauveur.
C'était le prince de Darmstadt.
Le Scaglia revint prés de moi dés que le jour parut. Il était calme et riant; son visage n’avait pas gardé trace des émotions de la nuit.
Le prince de Darmstadt m’avait sauvée! Mais cette aventure me mettait à la merci du Scaglia. Il lui était en effet facile de faire croirea des relations coupables entre le prince et moi, tandis que personne ne voudrait ajouter foi à son crime, que son caractère, son age, sa position rendaient invraisemblable.
— Madame, me dit-il d’une voix ferme et accentuée, je ne vous crains pas et vous avez tout a craindre de moi. Je commence par vous prévenir, afin que, si vous nourrissiez la fantaisie de m’accuser, ou d’aller rire a mes dépens avec votre mari, vous sachiez bien que vous trouverez à qui parler. Vous pouvez raconter des scènes qui paraitront ridicules, j'en conviens, des faits que vous dites infàmes peut-être. Racontez-les, et le ridicule et la honte retomberont sur vous ; car je repousserai vos allégations de telle sorte, que nul ne sera tenté d’y croire. Ecoutez le reste à présent et ne l’oubliez pas.
Je m’inclinai en faisant la fière, car je voulais le braver et ne pas lui laisser voir ma terreur.
— J'écoute, monsieur,
— Vous avez en moi un ennemi mortel, un ennemi qui ne yous pardonnera jamais, qui vous fera tout le mal qu'il est possible de faire à un être détesté! Ce sera désormais ma seule étude, et rien ne me coûtera pour cela, Je vous reconduirai à Turin par le chemin le plus court. Votre maladie m'occupe peu, et votre vue est pour moi un supplice. Si vous me connaissiez davantage, vous frémiriez de crainte, à l’idée de cette haine dont vous m'avez doté aujourd’hui. C’est désormais entre nous une affaire de vie ou de mort. Je ne vous prends pas en traitre; vous êtes prévenue, garez-vous !
— Vos paroles répondent à vos actes, monsieur; mais je ne vous crains plus, et je fais cas de vos menaces comme de vos flatteries. Attaquez, je me défendrai. J'ai mes armes.
Dès le premier soir, le bateau fut abandonné et nous reprimes la route de terre. Je fis monter une de mes femmes dans ma voiture. L'abbé nous suivait dans une autre voiture. Nous passämes par le mont Genis, et, peu de jours après, nous arrivames à Turin, Ma santé couvrit tout,
Le prince ayant pris définitivement la route d'Espane en nous voyant quitter le Rhône, j'avais trouvé le moyen de lui envoyer un regard et un sourire qui lui parurent sans doute renfermer bien des choses, car ses traits rayonnèrent de bonheur,
IL m'aimait bien, lui... comme on doit aimer!
Dès le soir de notre arrivée, j'eus lieu de connaitre que les menées de l'abbé de la Seaglia seraient suivies d'effets prompts et terribles, Ma belle-mère revint du palais si bien endoctrinée, que je fus reçue par elle en
ennemie, et en ennemie sans merci. L'abbé avait été la chercher jusque chez madame Royale, qu'il avait vue sans doute aussi ef qu'il avait disposée en conséquence. Des persécutions m’attendaient encore de ce côté-là.
Madame de Verrue, lorsque je m’approchai pour Pembrasser, me repoussa.
— Non, madame, non, je ne puis accueillir de Ja sorte une personne qui médile la ruine de ma maison, qui veut porter à l’étranger les biens de nos ancêtres. Avant de vous laisser concevoir de plus coupables espérances, je vous déclare que ni vous ni mon fils ne sortirez plus d'ici; je vous déclare que vous êtes prisonnière de l’honneur, de la fortune des Verrue, et que je vous garderai bien ! Vous êtes maintenant la maitresse de m’embrasser, si vous le désirez encore.
— Tout autant qu'avant de vous avoir entendue, madame, répliquai-je. Puisque vous n’avez rien à me dire, permettez-moi d'aller rejoindre M. de Verrue qui m'attend.
Et je sortis, plus fière qu’elle. Ges gens-là oubliaient toujours que j'avais dans les veines du sang de la duchesse de Chevreuse. Les filles de la maison de Rohan n’ont pas coutume de se laisser ainsi manquer, même par leurs belles-mères, etje ne voulus pas que madame de Verrue eût le dernier.
— Mon père viendra bientôt, pensai-je, et rien ne m'empéchera de partir avec lui. Je ferais plutôt agir le roi de France; il est puissant, lui!
Lorsque j’allai saluer madame Royale, elle me fit l'honneur de me dire, presque sérieusement, qu’on lui avait raconté beaucoup de mal de moi.
— Je le croirai, si vous me forcez à le croire; cela dépendra de vous, ajouta-t-elle; lorsqu'on devient comtesse de Verrue, il faut oublier qu'on a été mademoiselle d'Albert.
Puis, sans me laisser le temps de lui répondre, elle m'interrogea sur ses amis de France, sur le roi, sur la cour de Versailles, en duchesse de Savoie, qui se rappelait cependant avoir été mademoiselle de Nemours.
Quant au prince, dès qu'il m’aperçut, malgré sa puissance sur lui-même, il changea de couleur; il fut sérieux et presque sévère. Evidemment, il avait aussi entendu les plaintes, et il feignait de les accueillir. Je pe me trompai pas à son é;gard; il était heureux de me revoir; il voulait que je m'en aperçusse et que je fusse la seule à m'en apercevoir .
Ce devoir rendu, je me dis malade, et je sortis le moins possible. Les persécutions et les tourments recommencèrent avec plus d’iacharnement, avec plus de cruauté; de son côté, Victo.r-Amédée continuait à me faire circonvenir par tous ceux en qui il croyait pouvoir mettre sa confiance, J’ét tis entre ces deux écueils, seule, sans amis, sans app. à espérer de personne que de mon père.
Le bon M, Petit avait quitté Turin pour Chambéry, ainsi que mon petit Michon. Is devaient y rester plusieurs mois; des affaires importantes, relatives à sa cure, y appelaient le zélé pasteur, M. de Darmstadt était à Madrid, très-distingué, di sait-on, de la reine d'Espagne. Il avait le vol pour les reines !
J'attendais mon père avec une impatience qui prenait sur ma santé; lui seul pouvait m’ar racher de cet enfer,
Bientôt cette seule et unique espérance me fut enlevée : il fit une chute à la chasse vu roi, il se blessa
ee fortement à la jambe, et il lui fallut garder ledit plusieurs mois.
En recevant cette nouvelle, je tombai dans le désespoir, et je pris, malgré moi, une terreur superstitieuse de Vabbé de la Scaglia, qui, huit jours auparavant, m’ayant rercontrée dans Ja galerie, seul à seule, n'avait dit ces mots en passant :
— Vous attendez votre père; votre père ne viendra pas.
Le savait-il donc? le devinait-il? tes événements lui étaient-ils connus avant même qu'ils arrivassent, ou plutôt les préparait-il?
C’est ce queje n’ai jamais su; mais je l'ai toujours soupçonné!
Que faire? que devenir, à présent?
Je me consultai avec mes fidèles domestiques, que Vinfortune élevait aw rang d'amis. Babette pleurait avec moi; Marion, plus hardie, m’ehortait à me défendre, à sortir moi-même du goufre où Von voulait me jeter.
— {n'y a qu'un moyen, madame: M. le duc ne peut venir ; M. le duc de Chevreuse ou M. te chevalier de Luynes viendra. Écrivez ; je porterai la lettre à la poste, et, dans quelques semaines, Pun ou Vautre sera ici. I nous faudra alors nous sauver avec cette assistance; autrement, tous ces méchants vous feront mourir de chagrin.
J'écrivis, ainsi que la brave fille me conseillait de le faire, au duc de Chevreuse et au chevalier de Luynes. Je les conjurais, avec larmes, de me secourir, et je chargeai Marion, pour plus de sûreté, de porter les lettres à l'ambassade de France : de cette manière, j'espérais qu’on ne Jes arréterait point.
J'avais compté sans l'abbé de la Scaglia, il faisait guetter nuit et jour mes femmes, surtout celles qui étaient le plus dans mes confidences. On vit sortir Marion, tenant un paquet à la main, et, sur-le-champ, les lettres furent confisquées, et la pauvre fille fut chassée du logis, avec défense d’y ; "emettre les pieds, sous prétexte qu’elle servait ma dés tobéissance et ma rébellion. Elle cria, elle pleura, elle r aenaga, elle jura qu’elle ne quitterait point Turin, et q elle saurait bien me délivrer, en dépit d'eux; ils 1 de firent que rire de ces menaces, et la firent jeter ¢ \ehors par des valets italiens, qui n’eurent aucune p itié d'elle.
La scène avait fait du bri ait, Babette accourut ; elle fut témoin de cette cruauté, et revint, tout en larmes, me Vannoncer, avec les no uveiles craintes dont elle était saisie, On menacait de faire chasser Marion de la ville et de l'envoyer en Amérique avec les déportés, afin qu'elle nallit j point se plaindre à mes parents du traitement qu’e! de avait subi, et de celui qu'on me destinait.
- Marion est perdue, e’ ¢ nous aussi, madame ! Qu’allons-nous devenir, mon Dieu! et qu'y pouvons-nous faire maintenant?
Je ne savais; cependa nt j'espérais en Marion ; c'était une fille d'esprit, hari Jie, déyouée, infatigable, et je me doutais de quelqu a tour de sa façon; j'étais loin de penser à celui qu’e {le imagina.
On me retenait pre gque prisonnière, en me faisant passer pour malade ; Pavais refusé de retourner au palais, et madame de Verrue voulait me bout, Mon malheur était wu comble; je voyais à peine mes enfants, c'était mon plus grand chagrin, Quant à mon mari, j'étais P jonteuge de l'aimer et j'employais
pousser a
tous les moyens pour m'en guérir. Je dois dire que je n’y suis pas parvenue et que j'aime encore son souvenir, ne le pouvant aimer lui-même.
Il me fut ordonné d'aller à cette villa où javais passé mes premiers, presque mes seuls instants de bonheur. Quelques personnes s'étaient inquiétées de moi; madame Royale m'avait demandée; on craignait apparemment une curiosité qu'on ne voulait pas satisfaire.
M. de Verrue s’informa si je ne voulais point passer quelques semaines à la campagne. Tout m'était indifférent, dans la douleur où j'étais; je pensai aussi que jy verrais moins ma belle-mère; je consentis done à partir, malgré les cris de Babette, qui répétait incessamment :
— On nous mène là pour nous faire disparaître.
Je savais M. de Verrue incapable dune lacheté ou dune scélératesse. Il déplorait certainement ces infamies: mais, à cause de sa faiblesse, il ne Jes pouvait empêcher. Et cependant, il est mort sur le champ de bataille, en honnéte homme. Il était fort brave; il n'avait pas peur d’un canon, il avait peur de sa mère !
Nous partimes; il me conduisit lui-même, et s’en retourna le soir; j'étais gardée et recommandée dans ma petite bastille. Babette était avec moi; pour Mascarone, on la eraignait; elle était du pays et pouvait se creer des intelligences. Babette faisait rage ; mais on ne Pécoutait point. Je ne pouvais me fier qu’à elle ; tous mes gens étaient vendus à leur maitre, les wns par intérét, les autres par la peur. Nous ne savions ce qu'était devenue Marion, nous n’en avions plus ouf parler, et je tremblais que madame de Verrue et l'abbé de la Scaglia n’eussent exécuté leurs menaces.
J'ai su, depuis, qu'on me donnait pour folle, afin d'expliquer ce qui se passait; mes domestiques le croyaient, et le public le croyait bien plus encore : on croit toujours le mal.
Tant que ma belle-mère seule m’avait haïe,la situation se pouvait supporter, bien que difficilement; depuis que cette rancune monacale s’en mélait, était un combat à outrance, au-dessus de mes forces, et dans lequel je n'étais pas la plus rusée. Je me laissais aller au chagrin. Je crois que je serais devenue folle tout de bon, si la Providence ne m'eñt secourue. D'autres disent que le diable fut plutôt en jeu ; celwest possible, je ne me chargerai pas de les contredire.
M. de Verrue, ainsi que je Pai dit, s'en retourna le soir même à la ville; il était d’un conseil de guerre qui ne lui permettait pas de s’absenter. Nous restions donc seules, Babette et moi; elle ne me quittait point, ni jour ni nuit. Les soirées étaient fraîches; il fait souvent très-froid en ce pays, à cause des montagnes.W’admirais de ma fenêtre la vue magnifique de la vallée et de la ville, se déroulant devant moi.
Enveloppée dans ma mante, j'étais assez déguiséepour qu'on ne me reconndt pas de loin. J’écoutats les bruits faits, autour du logis, par les domestiques, qui cou raient en se poursuivant; je voyais s’éteindre peu à peu les lumières, et la nuit pénétrer jusqu'au fond des bocages et des allées. @était triste; néanmoins était beau, j'avais envie de pleurer et de prier Dieu
Babette se tenait au fond de la chambre, Mon balcon en saillie m'isolait de tous; le calme se faisait autour de moi : les gens rentraient chez eux et setaisaient; je trouvais ce moment doux et pénible en même temps,
Une voix connue perca tout à coup ce silence : c'était celle de Marjon, qui m'avertissait d’en bas qu'elle allait monter par un degré intérieur de service, donnant dans mes cabinets; elle me priait de n’en être pas effrayée.
Je fis presque un cri de joie, et je me précipitai dans la chambre, à sa rencontre. Ma porte s’ouvrit, et, au lieu de Marion, je vis entrer un homme enveloppé dans un manteau, à la façon des Espagnols.
Jugez!
Je reculai, tout effrayée ; je me crus envahie par une troupe de bandits! Heureusement, la terreur me rendait muette; sans quoi, j'aurais assemblé toute la maison.
L’inconnu ota respectueusement son chapeau à larges bords, et, 4 la lueur du crépuscule, je reconnus M. de Savoie...
Je me mis à trembler de tous mes membres; encore aujourd’hui, je ne saurais dire pourquoi. (était pour beaucoup de raisons sans doute; je ne suis pas sûre d’avoir été trés-fachée, bien que j eusse montré, jusque-là, toute la sévérité d’une vertu qu'on offense,
Le prince commença par me supplier de l’excuser, et de ne rien craindre, ni de lui, ni de qui que ce fut.
— Moi, je suis le premier de vos serviteurs; vos désirs sont mes lois ; quant aux autres, je suis là pour vous défendre.
Jétais fort embarrassée ; je n’osais ni ne désirais me facher ; il Petit fallu pourtant : la démarche était un peu bien hardie, un peu bien insultante. Je restais debout, attendant qu'il s’expliquat; il ne me fit pas languir longtemps.
— Je suis venu vous sauver, dit-il; vous n'avez que moi; et, si yous ne voulez point perdre votre beauté, votre jeunesse, votre vie peut-être, vous vous confierez à un prince qui sera votre ami, ayant tout,
— Monseigneur...
— Asseyons-nous et écoutez-moi. Je sais tout. Votre Marion, que l’on comptait tout simplement envoyer mourir en Amérique, a trouvé le moyen de me prévenir eu se jetant à ma rencontre avec un placet, au nom de la comtesse de Verrue ; ce qui me l'a fait lire tout au long. Le soir même, elle était en sûreté au palais, où je l'ai cachée chez un de mes valets de chambre, et, depuis lors, je l'ai vue chaque jour ; chaque jour, je lui faisais raconter jusqu'à la moindre circonstance de votre supplice, qui me causait mille morts, et je cherchais les moyens de vous y soustraire, — Je les cherchais sans espoir de succès, — car, d’abord, il fallait vous les faire accepter, — lorsque heureusement vous êtes venue ici; dès lors, j'étais certain, avec l’aide de la fidèle servante, de parvenir jusqu'à vous,
J'écoutais, et je pensais cependant, et mes pensées faisaient bien du chemin !
Le due m'expliqua, par des raisonnements trûsclairs et trés-posilifs, qu'il avait seul le pouvoir de me soustraire à mon malheur, et que je le devais satisfaire, en Ini permettant de se dévouer à mon service,
Profitant de Povension qu'il attendait depuis longtemps, il m'entretint d'un amour que rien n'avait pu éteindre, I m'offrit son cœur, sa puissance, sa gloire,
ses richesses: ii me supplia de jes accepter, de venir régner auprès de lui, d'occuper le premier rang dans ses États et de me venger de mes ennemis en les humiliant. Il me peignit en traits frappants la vie à laquelle j'étais condamnée désormais et celle qu'il me xoulait offrir. Il employa enfin cette éloquence et cette persuasion qui devaient le rendre justement célèbre, et, se jetant à mes genoux, il déclara qu'il ne se relèverait point que je n’eusse consenti à ce qu’il désirait avec tant de passion.
Je n’aimais pas M. de Savoie, j'avais encore le cœur tout plein de mon mari; j'étais dans cette fameuse chambre au point de Hongrie, sur laquelle il existait une prophétie si effrayante.. Que de motifs pour résister !
Mais j'étais outrée, malheureuse, poussée à bout; mais je voyais, d’un côté, la ruine, la misère, les souffrances ; de l’autre, l'éclat d’une couronne et la vengeance en perspective ; j'hésitais…
C'était déjà beaucoup! Victor-Amédée s’en apercut, il redoubla d’instances.
— Ah! venez, suivez-moi! me disait-il en prenant mes mains, que je retirais faiblement; nul ne nous observe ; ils ont oublié cette voie, et dorment tranquilles à l'abri de leurs sentinelles. J'ai mes gens près d'ici, un Carrosse à trois pas. Un palais vous sttend ; demain, vos persécuteurs apprendront que vous êtes Pamie du duc de Savoie ; vous triompherez d'eux, vous les forcerez à se courber devant vous, à être les témoins de votre bonheur! — Je ne vous parle pas du mien; vous ne m'aimez pas assez pour que cette considération vous décide ; mais que je serais heureux, mon Dieu ! et comme rien ne me coûterait pour vous le prouver à chaque instant de notre vie!
Je ne répondais point ; je tremblais de refuser, et accepter, c'était mon déshonneur, celui de mon mari, de tous les miens!
Le prince devina que cette pensée m’arrétait presque seule maintenant, et.se mit à la battre en brèche. H me vanta les amours de Louis XIV, étala devant mes yeux l'illustration, la gloire dont ses maitresses étaient entourées, me peignit leurs joies, leurs succès, leurs plaisirs. Il me montra madame de Montespan adorée de sa famille, honorée, considérée de tous, recevant même la rigide abbesse de lontevrault, sa sœur; enfin il agita, sous toutes ses faces, ce prisme brillant de l'ambition, qui ne m'éblouissait que trop, et parvint à m'étourdir, à ce point que je n’essayais plus qu'une faible défense,
—Mais, monseigneur, balbutiais-je (et c'était le dernier cri de l'honnêteté mourante), j'aime encore mon mari!
— Votre mari! votre bourreau ! Est-il digne de vous ? Vous aime-t-il, lui?... Ah! que je saurai bien vous le faire oublier !
H me montra le caractère de M. de Verrue dans toute su vérité, sous ses couleurs réelles, sans y rien ajouter, mais avee une habileté de maître: it le buat en tout, en ayant Vair de lui rendre justice.
La comtesse de Verrue était séduite, le cœur de la femme allait céder, celui de la méve résiste plus longtormps,
- Et mes enfants! mes enfants! m'écriai-je, je no los verrai plus!
- Vous le lea enlever?,,. D'ailleurs, los y you-V Où sont-ils? Les avez-vous près de yous?.., Je vous
vorreg toujours! Qui done oserait vous us, à présent?
es ferai rendre. On ne refusera pas de m’obéir, soyez tranquille ! j'ai déjà prouvé que je suis le maitre ici. Ne résistez pas plus longtemps, abandonnez-vous à l'amour qui vous appelle... Venez! venez!
Que vous dirai-je?
ll m’entraina... Sans presque savoir comment cela s'était fait, je me trouvai à côté de lui, dans son carrosse; Marion suivait, avec Babette, dans celui qui l'avait amenée.
Nous étions seuls, par une belle nuit d'Italie; le prince m'adorait, il était tout-puissant, et, néanmoins, son respect égala sa tendresse; il ne prit même plus ma main, ainsi qu'il l'avait fait dans cette malheureuse chambre, qui ne pouvait mentir à sa destinée.
Il me conta ce qu'il voulait faire de moi, la protection dont il m’entourerait et les hommages qui m'attendaient. Il me conduirait dans une délicieuse villa que, depuis longtemps, on préparait en secret, près de son palais de Rivoli. Il voulait, dès ce jour, annoncer lui-même à ma belle-mère que j'étais désormais sous sa garde, qu’elle n’avait plus à s'inquiéter de moi, etqu’il regarderait comme une attaque personnelle toute atteinte portée à ma tranquillité et à mon repos.
Je baissai les yeux; — le visage si noble et si digne de mon père m’apparut comme par enchantement; mes joues se couvrirent de rougeur; à côté du brillant avenir qui m'était promis, je vis la honte et l’infamie, et, cachant ma figure dans mes mains, je m'écriai pleurant à chaudes larmes :
— Ah! je suis perdue!
ll fallut toute l’éloquence, tout l'amour de Victor- Amédée, pour sécher mes pleurs; ils coulaient malgré ses prières, ses supplications et ses promesses.
Il me montra des sentiments auxquels je ne pouvais rester insensible, et je promis d’élre, à l'avenir, plus calme et plus raisonnée.
Il m'installa lui-même dans cette maison charmante que j'ai longtemps habitée; il y mit des gardes à lui. Py trouvai quantité de laquais et de filles; jy trouvai les plus belles pierreries, du linge magnifique, des habits merveilleux faits à ma taille, des meubles à profusion et des plus superbes; j'y trouvai tout ce que j'aimais, les recherches de mes goûts, enfin ce qu’un amour véritable pouvait inspirer à un homme dont la puissance est sans limites.
Babette et Marion demeurèrent près de moi le reste de la nuit,
Je continuai à pleurer; le prince m'avait quittée, sur ina prière, et, quoi qu'il lui en coutat, afin de me prouver son obéissance et son désir de me complaire en tout.
Dès le matin, je reçus, par un courrier, une lettre de lui, la plus tendre et la plus respectueuse du monde, accompagnée dun fort beau présent de pierreries et d’un bouquet de fleurs admirables. IL me demandait humblement la permission de venir souper avec moi.
ll va sans dire que je le reçus, qu'il vint avec ’empressement qui désire, et qu'il fut aussi tendre, aussi empressé, aussi soumis que lannoncait sa lettre.
I avait déclaré à madame de Verrue qu'elle nett plus à me chercher, et ce qui me confirma davantage encore dans mes soupcons, il m’avoua qu'il l'avait regardée et qu'il avait été frappé d’un sourire à peine retenu, sur ce visage qu'il s'attendait à trouver si sévère, Elle avait simplement répondu :
- Cela ne m'étonne pas, Monseigneur ; nous devions nous y attendre!
J'avais sur les lèvres le nom de mon mari; je n’osai pas le prononcer. Pappris par dom Gabriel qu'il avait été désespéré; que sa mère, après avoir tout fait pour apaiser sa douleur, r’avait réussi qu’à la tourner contre elle en furie. Il l'avait accusée; il s’était rappelé mes efforts, mes combats, mes souffrances. Il ne pouvait maintenant nier qu'on ne m’etit poussée dans les bras du prince malgré moi.
— Ce n’est pas elle qui est coupable, ajouta-t-il ; c’est moi, c’est vous surtout, qui m'avez aveuglé, qui avez fermé mon oreille et mon cœur à ses prières et à ses plaintes! Me voilà veuf, mes enfants sont orphelins; moi-même, je suis déshonoré, et cela, parce que vous avez réduit une honnête femme au désespoir. Que Dieu vous le pardonne, s’il le veut ; moi, je ne vous le pardonnerai jamais, et je ne vous reverrai plus!
Il prit ensuite une plume et écrivit au duc de Savoie une lettre pleine de dignité et de noblesse, par laquelle il lui remettait tous ses emplois, et lui annonçait l’intention de s’expatrier. Il n’en disait pas le motif, mais la moindre de ses expressions en était empreinte. Je nai malheureusement eu connaissance de cette lettre et des circonstances qui l’accompagnaient que longtemps après; peut-être, si je l’eusse appris alors, eussionsnous tous été sauvés. Ilen était temps encore, j'étais toujours digne de lui, malgré les apparences ; le prince n'avait obtenu de moi ni aveux ni promesses. J'avais accepté un appui, un sauveur, non encore un amant.
M. de Savoie s’en doutait bien! aussi défendit-il expressément de me rien apprendre à cet égard. Ce mest qu'après une année, au moins, que dom Gabriel me raconta tout cela.
Je sus le départ du comte et je le regardai comme un soulagement. Je ne supportais pas l’idée de le rencontrer et de rougir devant lui. Quant à madame de Verrue, je la haïssais de toute la grandeur de ma faute. Je suis vindicative, je Pavoue, et je n’accordai à M. de Savoie ce qu'il sollicitait avec tant d'instance, qu'après l'avoir fait chasser de chez madame Royale et exiler dans une de ses terres, la plus éloignée de la cour.
Elle emmena mes enfants, malgré mes prières ; armée Wun ordre de mon mari, elle refusa de les rendre lorsque je les envoyai chercher.
Victor- Amédée, jaloux jusqu'à la rage, désormais sûr de son triomphe, prétendit ne pas oser passer outre; ilfut, dans le fond, enchanté de cetéloignement. Il m’ett voulu isoler de tout et surtout du souvenir de son rival, de celui que j'avais tant aimé, que j'aimais encore!
— Ah! que ne puis-je donner à M. de Verrue la moitié de mes États, pour la part de votre cœur et de votre vie qu'il m'a prise! Je le ferais avec passion, me répétait-ile
Madame la duchesse apprit la première ce qui arrivait,
— Puisque M. le duc doit avoir une maitresse, dit elle simplement, je suis charmée qu'il ait pris madame de Verrue, je ne lui en veux pas pour cela!
Madame la duchesse de Savoie n’oubliait point, elle, quelle avait été mademoiselle d'Orléans; je vous ai dit, je crois, qu'elle avait espéré, ainsi que sa sœur,
Re la reine d'Espagne, devenir reine a son {tour en épousant Monseigneur.
Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que, même après son mariage avec Victor-Amédée, même après celui de son cousin avec la princesse Victoire de Bavière, elle conserva cet amour dans son cœur.
La reine d’Espagne se laissait distraire; elle, jamais. Elle ne pensait qu’à M. le dauphin; sa chambre était remplie de ses portraits; elle en portait un, jour et nuit, caché dans un bracelet, sous une grosse émeraude garnie de brillants. Elle lui écrivait presque tous les ordinaires, bien qu’il lui répondit fort rarement.
M. de Savoie le savait, et lui, si jaloux en toute chose, il lui passait cette innocente distraction, trèssûr qu’elle ne pouvait avoir de suites, et tenant peu, d’ailleurs, aux sentiments exclusifs d’une femme qu’il n’aimait point.
Madame de Savoie tremblait qu’il ne tombat entre les mains de quelque impérieuse créature qui lui rendrait, a elle, la vie désagréable, qui chercherait à lui nuire et à la supplanter. Elle ne craignait rien de cela avec moi et me fit parler secrètement pour me tranquilliser et me prier de lui laisser filer en repos son roman par correspondance; elle n’en demandait pas davantage.
Ma situation à la cour de Turin était donc aussi bonne que possible.
Le prince, au lieu de se dégoûter par la possession et par l'habitude, devenait de plus en plus épris. Il était à mes pieds avec le même respect que si j'eusse été une déesse, et m'obéissait au moindre signe.
J'étais ambitieuse, je ne l'ai point caché ; je donnai donc en plein dans cette nouvelle voie, et, pour combler le vide que je ressentais, malgré les soins empressés de mon amant, je me mis à m'occuper du gouvernement. N
En peu de temps, j'eus acquis une expérience et une habitude dont les ministres eux-mêmes s’étonnérent. Pour M. de Savoie, il était confondu d’admiration et ne pouvait s'en taire.
J'avais, par un raffinement de vengeance, gardé l'abbé de la Scaglia à Turin.
Je refusai de le laisser exiler, afin de braver sa haine, afin de jouir de son impuissance, et de lui bien montrer le mépris qu'il m'inspirait. Il intriguait contre moi du matin au soir, il me cherchait des ennemis et tichait de me nuire, sans y réussir, bien entendu.
J'étais toute-puissante!
C'était la couleuvre que j'écrasais sous mes pieds sans daigner même la voir. Elle répandait sa bave et son venin, mais ne pouvait m'atteindre,
Le prince Thomas continuait à me venir voir assidûment; il me donnait d'excellents conseils; plusieurs fois il me fut bien utile, j'en dois convenir. J'avais appris son langage, je le comprenais à merveille, Lui et dom Gabriel venaient chez moi tous les jours, Le duc aimait à Les y rencontrer et à me trouver entourée de sa famille,
Lorsque mon fils vint au monde, il fut reçu comme l'héritier de la couronne, M. de Savoie le reconnut; à l'exemple du feu roi, il le légitima sans nommer la mère, I lui donna le titre de marquis de Suze avec un fort gros apanage, dont la jouissance me resta jusqu'à l'époque de sa majorité,
si
La villa que j’habitais, et qui avait été construite pour la mère de dom Gabriel, me fut donnée également. Enfin je ne puis dire tout ce que l'amour du prince lui inspira pour moi, tout ce qu'il fit et tout ve qu’il me laissa faire : je n’en finirais jamais.
Il ne me refusait rien, je disposais des places; les ministres comptaient fort avec moi, et les ambassadeurs même me faisaient leur cour. J’inspirais à Victor- Amédée mes affections et mes rancunes. Il me consultait sur tout; lorsque madame Royale ou madame sa femme en voulaient obtenir quelque chose, elles commencaient par m'en prévenir. J'étais enfin la maîtresse absolue de la Savoie. J’y régnais sous le nom de Victor- Amédée, ce politique si fin, si adroit, si difficile à conduire, et ce n’était pas une petite victoire pour une femme !
En ai-je abusé? Beaucoup disent que oui; moi, je ne le crois pas. J'ai été hautaine, impérieuse, c’est vrai ; mais j'ai été juste toujours et bonne lorsque j'ai pu l'être, sans compromettre mon pouvoir et ma situation. J'avais de grands ennemis à combattre, j'avais des influences malfaisantes à écarter, j'avais une position à défendre : je l’aurais perdue avec une politique plus facile et plus accueillante.
J'ai tenté d'inspirer au due de Savoie des sentiments dignes de lui, ou, pour parler plus juste, j’ai tout employé pour qu'il les conseryat tels qu'il les avait conçus lui-même,
Ce prince était d’une bravoure personnelle très remarquable, et son habileté ne saurait être révoquée en doute. Il se trouvait placé entre son secret penchant vers la maison d'Autriche et la nécessité qui l’attachait à la France. Il fallait conduire de loin les négociations. On a vu comment il s’en était tiré à Venise; on a vu cette guerre des barbets entreprise pour contenter Louis XIV, et aussi pour servir de prétexte à la levée de troupes qu'il méditait.
Pendant ce temps, les intrigues secrètes marchaient à l'ombre ; il avait des envoyés déguisés à toutes les cours, et préparait les traités qui devaient éclater plus tard.
J'étais dans ses confidences, ce qui me plaisait fort et me faisait une vie occupée grandement.
L’ambassadeur de France eut vent de tout cela, en rendit compte à son maitre, et, peu après, il vintune demande du roi de France d’envoyer les régiments d'infanterie du Piémont en Flandre, pour servir contre l’empereur. Le jour où le duc recut cette lettre, il était chez moi; on annonça l'ambassadeur de France avec des dépêches.
— Oh! oh! me dit-il, quelque nouvelle exigence de notre oncle bien-aimé! Ferai-je entrer ici l’ambassadeur? Verrons-nous cela ensemble?
J'acceptai, bien entendu.
L’ambassadeur entra et remit les dépêches après quelques paroles échangées, En les lisant, le duc palissait et se mordait les lèvres, deux signes de grande émotion chez lui,
— Quoi done, monsieur! dit-il en los refermant, le roi votre maitre exige des garanties de moi, de son neveu ?
— Des garanties? Non, monseigneur; un secours seulement, ce que l'on demande à un bon allié. Votre Altesse prête à Sa Majesté des intentions qu'elle n'a point,
—Mon auguste oncle veut me désarmer entièrement, pour être bien certain de ma neutralité dans la guerre
qu'il a entreprise. Soit! J’enverrai trois régiments en Flandre ; c’est tout ce que je puis en ce moment.
— Je crains que Sa Majesté, parfaitement instruite des forces dont Votre Altesse a la disposition, ne se contente voint de si peu de chose.
— La Savoie est un pays pauvre, monsieur. Son duc n’a point, comme le roi de France, des sujets et des trésors à semer sur les champs de bataille. Prenez ce que je puis donner, en me réservant ce qui est nécessaire pour ma défense personnelle. Ma position géographique m’expose à bien des contre-coups; j'ai de puissanis voisins; ils peuvent venir, un jour ou l’autre, se frapper sur mon dos; je ne veux pas succomber sans combattre; je sauverai ma gloire, si je ne puis sauver que cela.
L’ambassadeur n'avait rien à faire qu’à accepter; ainsi fit-il. Après quelques autres menus propos, il prit congé, mais il demanda dans mon antichambre quelles étaient mes heures de solitude, ayant besoin de m’entretenir sans témoins.
Mon écuyer lui répondit que je n’en avais pas de fixes, Son Altesse venant plusieurs fois par jour et souvent ne quittant point les Délices, nom qu’elle avait donné ame maison. L’ambassadeur répliqua qu'il enverrait prendre mes ordres.
On ne manqua pas de me répéter tout cela, et moi, je m’empressai de le redire à M. de Savoie. Il m’engagea fort à recevoir l’envoyé de France et à le sonder. Nous pourrions ainsi apprendre beaucoup de détails bons à connaître et marcher plus sûrement.
L’audience fut demandée dès le même soir et accordée tout de suite,
On me priait, pour mieux jouer la comédie, de ne point parler à M. de Savoie de cette lettre et de ses conséquences; je répondis avec la même franchise. Il en est souvent ainsi dans la politique : on se trompe en sachant qu’on est deviné, et l’on met un masque que l’on arrache soi-méme, en fcignant de croire qu'il y est toujours.
L’ambassadeur me venait parler officicusemert de la part du roi son maitre. Sa Majesté désirait savoir positivement les intentions du duc. ti lui en cotitait de croire qu'un parent, un allié, se détournat delle ; il luien coûtait d'agir de rigueur, et elle avait pensé qu étant née sa sujette, j'aurais pour la France linclination naturelle à tous les cœurs bien nés, et que e ferais cause Commune avec mon pays.
— Mon illustre maître connaît VPintérét dont Son Allesse royale vous honore, madame; il sait combien vous le méritez, combien vous êtes supérieure par votre sagesse et les hautes qualités-qui brillent en vous. Il compte donc sur votre dévouement, sur votre raison, pour représenter à M. le due de Savoie de quel côté se trouvent pour lui la gloire ef la fortune. Tl a déjà recu bien des grâces de Sa Majesté le roi de France, il Ini doit beaucoup, je ne suppose pas qu'il Poublie, mais enfin...
— Monsieur, je suis reconnaissanté, comme je le dois, de l'honneur que veut bien me faire Sa Majesté le roi de France. Je suis trés-étrangère aux grandes questions qui se traitent en ce fnoment; mais, soyez-en trés-convaincen, monsieur, si monscigneur le due de Savoie daignait me demander mon humble avis, je ne Tui en donnerais aucun dont sa gloire ou ses intérûts cussent à souffrir,
~~ Je n'ai pas actievé ma mission ; permeltez que je
la termine. Le roi mon maître a particulièrement le désir de vous être agréable, tant à cause de votre mérite que pour la grande estime où il tient M le duc de Luynes et toute sa maison; il m'a done ordonné de vous remettre son portrait enrichi de diamants, tel qu'il l'envoie aux personnes qu’il veut singulièrement honorer. Voici ce portrait; vous le reconnaitrez, sans doute, car vous avez plus d’une fois, dans votre enfance, été admise à l'honneur de voir Sa Majesté, n'est-il pas vrai ? |
Je reçus le présent comme il méritait d’être reçu; mais je ne donnai rien en échange, ni promesses ni révélations.
En se levant, l'ambassadeur, peu satisfait, me placa cette phrase entre ses deux saluts, en manière de post-scriptum.
— La guerre de Flandre sera longue et meurtriére sans doute; trois régiments sont bien peu de chose ; je crois que M. le due de Savoie eu devrait préparer quelques autres; ils ne tarderont point à lui être demandés.
Ces mots étaient Pappoint du présent; je le compris, mais je n’eus garde de le laisser voir, ni de répondre; M. l'ambassadeur n’eut qu'un Sourire pour doubler le sien. Jattendis impatiemment le prince, qui sentit, comme moi, la portée de l'avertissement.
— Ilme veut désarmer, c’est clair; il me redoute. Il a deviné mes intentions, peut-être, ou j'ai été trahi quelque part. Mais, de par le ciel, il n’en sera pas ainsi. Mon Etat est un petit État, j'en conviens: mais, quel qu'il soit, je Pai reçu de mes ancêtres, à qui Dieu et leur épée l'avaient donné ; je le défendrai contre toutes les ambitions, contre tous les envahissements. Je le léguerai à mes enfants sans qu'il y manque un chateau ; je l’agrandirai, au contraire, si la vie m’est octroyée, etje me montrerai digne du nom que je porte. mon cher oncle me rendra mes trés-bonnes forteresses de Barraux, de Pignerol et de Casal; je les reprendrai, ou ils les démoliront, je vous le jure, et yous savez qu’on peut se fier & mon serment.
Papplaudissais à cette fierté, je l'avoue ; sans avoir pour Victor-Amédée le même amour qu'il avait pour moi, je m'étais fort attachée à lui. Je l'aimais assez pour être de son parti contre mon roi, contre ma patrie, contre tous les miens.
Padoraïs nos enfants; à défaut de ceux qu'on m'avait enlevés, je reportais sur eux toute ma tendresse; leur patrie était la mienne; leur père était mon intérêt le plus cher et le plus naturel. Je ne pouvais done qu’applaudir à ses dispositions et les encourager de toute mon influence. Louis XIV voulait la Savoie, il la guignait, elle était à sa convenance ; c'était un joli joyau pour sa couronne, et, nous, nous la comptions garder. Nous la gardèmes, grace au ciel!
Voilà que je parle comme J'aurais parlé alors, comme si j'étais encore aux Délices... J'oublie mes soixante-cing ans, j'oublie que je suis à Paris, que mes énfants m'ont payée d'ingratitude, que Vietor-Amédée est allé rendre compte au Dieu qui juge les rois. Le souvenir est wn grand magicien.
Les régiments partirent, en effet; celui de M, de Verrue fut div nombre.
Pour Ini, il avait pris du service en France, où il jouissait d’une considération dont la mienne souffrait d'autant plus; on m'accusait de tout, et cela est ainsi, lorsqu'un homme n'a point de ces vices que tout le monde voit, et lorsqu'il faudrait
être instruit du secret des cœurs pour juger sainement.
J'ai été perdue par la faute de mon mari, cela est plus que certain; pourtant, c’est moi qu’on a blamée. Heureusement, la justice de Dieu est là. Je n’appelle point M. de Verrue à son tribunal pour le faire chatier; mais je demande à partager la faute et la punition avec qui de droit; et je me suis assez repentie de l'avoir commise pour en espérer le pardon. x
Pendant ces trompeuses marques de bonne intelligence avec Louis XIV, nos négociations allaient leur train.
Des courriers s’échangeaient perpétuellement ; deux furent interceptés avec des paquets insignifiants; mais c’en fut assez pour exciter de nouveau les soupçons mal assoupis; nous nous en doutimes sur-le-champ ; nous n’étions pas tout a fait en mesure de lever le masque, et nous ne savions comment gagner du temps jusqu’a ce que les difficultés fussent aplanies.
Nous étions un soir chez moi à discourir, le duc, dom Gabriel, le prince de Carignan et quelques amis particuliers de Son Altesse, lorsque la porte s’ouyrit tout à coup et que nous vimes entrer un homme tout botté, enveloppé d’un manteau, crotté jusqu’à l’échine, en vrai courrier malencontreux.
M. de Savoie, qui tenait par-dessus tout à ce que nul ne me manquât de respect, se leva tout en colère, et demanda quel insolent osait se présenter devant moi en cet équipage.
— Ma foi, monsieur, c’est moi, répondit une voix que nous reconnûümes sur-le-champ. Je nai pas pris le le temps de changer de costume, c’est vrai; j'en fais mes excuses à yous et à madame; mais j'ai pensé qu'on ne m’accueillerait pas moins bien pour cela, à cause de la circonstance.
C'était le prince Eugène.
Il arrivait de Vienne, tout d’une traite, et, à la dernière poste, ne pouvant modérer son impatience, il avait pris un cheval pour aller plus vite, et dans l’espoir de nous trouver tous réunis.
— J'apporte de grandes nouvelles! dit-il ; les puisje dire à présent, ou faut-il vous emmener dans quelque cabinet secret?
— Mon cousin, Dieu me garde d’oser me comparer à Charlemagne; cependant j'ai, comme lui, ma tableronde etmes preux, sans lesquels je ne saurais rien entreprendre et auxquels je ne puis rien cacher. Parlez donc.
— Je n’attendais pas moins de vous, mon vaillant cousin ; aussi vais-je vous obéir à l'instant même, à condition cependant que madame la comtesse me fera servir quelque chose de plus substantiel que ces brimborions-là. Je meurs de faim, je puis manger et conter, je suis homme à faire plusieurs choses à la fois.
On se hâta de le satisfaire.
Aussitôt que les officiers se furent retirés, il se tourna vers le duc, dont l'impatience se contenait à grand'peine.
— Monsieur, dit-il, vous avez envoyé trois régiments au roi de France, n'est-ce pas?
— Il est vrai.
— Étes-vous d'humeur à dégarnir vos villes, et à lui offrir le reste de votre armée?
— Je ne le crois pas.
— Vous plait-il de lui remettre les forteresses de Turin et de Verrue, comme gage de la neutralité ou de l'alliance que yous lui avez jurée?
— Pardieu, non!
— Eh bien, alors attendez-vous à voir le maréchal de Catinat sortir de Casal avec un bon corps d’armée te venir prendre lui-méme ce que vous lui aurez refusé ; seulement, on ne vous le rendra plus, et, au lieu de places de sûreté, vos chateaux deviendront des conquêtes.
— Tout cela est-il certain?
— Je suis parti de Vienne exprès pour vous en prévenir. Le roi de France est bien servi; l'empereur l’est encore mieux, parce qu'il ne se croit pas encore tout à fait le soleil, et qu’il daigne payer les petits services aussi bien que les grands.
— Cela arrivera-t-il bientôt?
— Demain, ce soir... Je suis étonné que cela ne soit pas arrivé encore.
— Eh bien, mon cousin, tout est perdu, fors l’honneur! car je jure Dieu que je me défendrai, que je ne céderai pas.
— J'en étais sûr.
— Je ne suis pas absolument prêt, j'attends.
— Vous attendez ce que je vous apporte, monsieur. Je ne fais pas le service de courrier pour peu de chose. Notre ligue avec le roi d’Espagne est conclue depuis trois jours; voici le double du traité expédié de Vienne à Madrid; celui de l’empereur y est annexé, et voici les promesses de l'Angleterre et de la Hollande. Aussitôt que vous vous serez déclaré pour l'alliance, ils signeront les leurs.
— Mais, monsieur, le roi de France est à ma porte, et l'Espagne, l'empire, sout loin de moi; comment aller jusque-là ?
— Homme de peu de foi! attendez le reste. Le gouverneur du Milanais a déjà reçu ordre de vous amener six mille chevaux et huit mille fantassins. La quadruple alliance vous assure, en outre, trente mille écus par mois de subside pour solder les troupes que vous pouvez lever. Enfin, votre servileur et cousin est désigné pour commander cette petite armée, si toutefois vous ne vous y opposez pas.
— Dieu soit béni! tout est à souhait! Je ne puis cependant abandonner nos braves gens, même à vous, mon cousin, et rester inutile lorsque tant d'amis se chargent de me défendre.
— Vous, monsieur, vous occuperez un poste digne du chef de la maison de Savoie, digne de votre mérite supérieur. Vous êtes généralissime des troupes alliées; en voici le brevet, que Sa Majesté l’empereur m'a chargé de vous présenter.
Ce fut comme un coup de baguette; toutes ces choses se tramaient depuis longtemps; on avait grand espoir de les voir réussir; mais, qu'elles arrivassent ainsi à la fois dans le moment opportun, cela tenait du miracle, Aussi la joie éclata sur tous les visages; les convives se levérent, leur verre à la main, et crièrent spontanément :
— Vive monseigneur le duc!
Victor-Amédée leur fit signe de se taire.
— L'enthousiasme vous égare, dit-il; nous ne sommes pas seuls, et ceci doit rester secret. — J'ai besoin de négocier; attendons Catinat de pied ferme; nous nous connaissons déjà et nous savons nous attaquer l'un l'autre en paroles courtoises, Mais comment se fait-il, mon beau cousin, que vous soyez chargé de cette mission, et que mon envoyé de Vienne ne tn’en ait pas prévenu ?
— Et où diable en aurait-il eu le temps? A peine quelques jours se sont-ils écoulés depuis qu'on a appris les intentions du roi de France et qu’on a décidé ce que je viens de vous apprendre; on doutait de votre assentiment; j'en ai répondu; j'ai donné pour vous ma parole, et je suis venu vous demander de l’acquitter.
.- Merci, mon cousin, je vous reconnais la.
— Et j'espère que vous me reconnaitrez toujours; je ne suis qu’un cadet de votre illustre race, un cadet mis à la porte par le grand roi, et jugé incapable de le servir; mais, de par le ciel, ou je perdrai mon nom auquel je tiens plus qu’à la vie, ou je le placerai si haut, que je forcerai l’univers à adopter les cadets de Savoie, comme les aînés des autres maisons.
Celui qui parlait ainsi a glorieusement tenu parole, on le sait.
Le reste de la nuit se passa à discourir, à combiner les moyens d'attaque et de défense. J’assistais à tout; je ne voulus pas quitter le prince.
Dès le matin, on vint annoncer l’envoyé de Catinat.
M. de Savoie retourna à Turin pour le recevoir au palais, à cause de madame Royale et de madame la duchesse, qu'il demanderait à voir certainement; je me mis en devoir de le suivre, c’est-à-dire jallai à ma maison de Turin, où l’on ne me voyait guère que dans les occasions de ce genre. Je voulais être à même de tout savoir.
L’enyoyé fut recu, en apparence, comme un ami, mais on le surveilla de toute part. Il apportait les propositions annoncées; seulement, la manière de les énoncer n’était pas la même. Catinat, débouchant du Dauphiné, avançait jusqu’à Avilane, où il campait en ce moment, et, de là, il sommait le duc de Savoie de lui envoyer un ministre d'État pour entendre les volontés du roi de France.
La formule était de dure digestion; aussi Victor- Amédée ne la digéra-t-il point.
Il répondit, avec une grande fierté, que ni Sa Majesté Louis XIV niles autres rois ses prédécesseurs n'avaient accoutumé les ducs de Savoie à des hauteurs si inattendues. Il ajouta qu'il enverrait volontiers un ministre d’État au maréchal, non pour recevoir desordres, mais pour entendre des propositions et en faire de son côté.
L’envoyé n’était point chargé d’en demander davantage. Il retourna près du maréchal, auquel on dépêcha le ministre pour gagner du temps. Celui-ci fit exprès des offres inacceptables, jusqu’au moment où les ordres parvenus à Milan et le traité signé le 3 juin avec les confédérés @Augsbourg purent recevoir leur exécution. Comme les préliminaires tardaient un peu, malgré le zèle et les lumières du comte de Brandis, plénipotentiaire du duc à Milan, et malgré les efforts du prince Eugène, on décida, pour rendre la comédie complète, d'envoyer à Paris le vieux marquis de Saint- Thomas, ministre aussi souple qu'habile, afin de donner le change et de détourner les soupçons. Il avait ordre de tout faire pour ne pas réussir, en affichant, au contraire, les prétentions les plus humbles et les plus repentantes.
Le marquis ne put même obtenir audience, tant le roi élaitirrité. Il eut soin de se plaindre beaucoup, de déplorer le malheur de son maitre, qui ne pouvait, en conscience, abandonner les intérêts de ses peuples, qu'il avait juré de défendre, et qui, pour cela, se devait brouiller avec un oncle si cher et si illustre,
Quand il eut reçu l'ordre de partir, il se mit en mar-
che avec beaucoup de fracas et s’éloigna comme à r&æ gret et lentement, pendant les deux premiers jours.
Mais, dès qu'il se vit hors d'atteinte, il courut la poste en traversant la Suisse pour ne pas être inquiété, et vint tomber à Turin, où nous l’attendions avec impatience. Jamais je n’oublierai ce jour; ce fut un des plus beaux de ma vie.
M. de Savoie avait fait pratiquer pour moi un escalier secret par lequel je me rendais dans ses appartements sans être vue de personne. En ces jours de crise, il n’avait pas le temps de demeurer aux Délices. Je restais dans ma cachette, composée de deux pièces prises dans un de ses cabinets. Il était avec moi lorsque le marquis de Saint-Thomas arriva.
Le prince alla au-devant de lui jusqu’à la porte, aussitôt qu'il fut annoncé.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Eh bien, monseigneur, tout va à merveille; on m'a chassé. Jai mis les procédés du côté de Votre Altesse; j'ai attendu qu'on me rappelat, on n'a eu garde de le faire; je m'en doutais, et me voilà.
— Bravo, marquis! s’écria le duc l'œil rayonnant de joie, bravo! Et les renforts sont partis de Milan; et mon brave cousin les conduit et nous les amène. Je ne tarderai pas plus longtemps à me déclarer. Le palais est ce soir rempli d'une grosse foule de noblesse: ils m’attendent dans la salle de parade; j'y vais sur l'heure, et mes peuples apprendront de moi ce qui ya se passer. Suivez-moi, marquis, je puis avoir besoin de vous. Et vous, contessina, yous, mon ange gardien et mon Égérie, allez à votre tribune, nul ne vous verra, et vous verrez tout le monde. Je saurai que vous êtes près de moi, que vous m’entendez, j'en aurai plus de courage et plus de volonté.
Il m'avait fait arranger une tribune grillée, où je me plaçais dans toutes les cérémonies et où je restais invisible. Je me hatai d'y courir afin de l'y précéder. Il avait passé chez madame Royale et chez la duchesse régnante pour s’excuser auprès @elles de rompre, bien malgré lui, la paix qui durait depuis soixante ans entre les maisons de Savoie et de France. Il leur demanda pardon de blesser ainsi leurs affections de famille; mais le soin de sa gloire et l'intérêt de ses États Pexigeaient.
Pendant ce temps, j'étais entrée dans la salle.
Je fus d’abord étourdie du bruit qui s’y faisait. Tous parlaient à la fois, et c'était la confusion universelle ; les yeux brillaient, les gestes s’animaient ; j'entendais fort mal, le tapage était grand; mais il me sembla distinguer des menaces, des cris de rage contre le roi et des provocations près desquelles les fanfaronnades des Gascons passeraient pour des compliments.
Bientôt un cri domina tous les autres :
— Leduc! le duc! Son Altesse ! Il vient pour déclarer la guerre; qu'il soit béni!
Nous autres Français, nous ne nous figurons pas les peuples du Midi dans leurs fureurs ou dans leurs joies : ce sont des violences qui nous paraitraient insensées et dont nous nous effrayons toujours, lorsque nous en sommes témoins.
En ce moment, toutefois, le respect l'emporta sur l'enthousiasme, et, lorsque Victor-Amédée parut, le silence se fitde tous les côtés; mais quel silence! qu'il (tail éloquent! comme ces yeux parlaient! comme ces attitudes étaient provoquantes et martiales! quelle im-
patience dans ces gestes!
Le duc était digne et fier; son regard étincelait.
Il monta sur son trône avec une résolution inaccoutumée, et, au lieu de s’asseoir, ainsi que le voulait l'étiquette, et qu’il en avait l'habitude, il resta debout, se découvrit, et, setournant vers deux ou trois évêques qui avoisinaient son fauteuil :
—Messieurs, leur dit-il, priez pour nous le Dieu des armées; je vais déclarer la guerre au roi de France.
Un seul cri partit à la fois de cette multitude tout à l'heure si tumultueuse, si divisée.
— Viva! viva!
Je sentis mes larmes couler malgré moi, car, en ce moment, princes et sujets étaient admirables. Victor- Amédée avait tiré son épée, qu'il éleva d’un geste souverain. Ce fut pendant quelques moments une agitation à rendre fous ceux qui la regardaient sans y prendre part.
Enfin on annonca que le duc voulait parler, et le silence se fit aussi promptement qu'il avait été rompu.
— Messieurs, dit Victor-Amédée, je vous dois compte des motifs qui m'ont décidé à une démarche aussi importante. Par la grace de Dieu et la succession de mes pères, ce bon duché m’appartient. Jamais homme vivant n’a humilié la maison de Savoie ni ses fidèles sujets; jamais homme vivant ne l’humiliera, quelque grand qu’il soit, du reste. Le roi de France veut me prendre mon honneur, qui est le vôtre. Il veut me trainer à son char comme un esclave; il veut m’enlever mes villes et mes chateaux ; il veut que je prodigue mes trésors et ie sang de mes enfants pour les querelles de son ambition, et que je me soumette a ses ordres hautains. Que pouvais-je faire? Accepter les insultes et rester attaché à ses intérêts, parce que nous sommes voisins et qu'il est plus puissant que moi! Mon sang bout, rien qu’à cette pensée.
Il fut interrompu par cinq minutes d’exclamations qui lui prouvérent une exaltation encore plus violente que Ja sienne dans son auditoire.
— J1 m'a menacé parce que j'avais refusé de me soumettre, et, moi, j'ai bravé ses menaces; je me suis reposé sur le zèle et le dévouement de ma brave noblesse; je me sens le plus fort en m’appuyant sur elle. Me suis-je trompé, messieurs!
— Non! non! à l’armée! aux frontières! Partons sur l'heure!
— Pas encore! Nos alliés s’avancent; mon cousin, le prince Eugène de Savoie amène avec lui un secours à marches forcées. Je trouve chez mes confédérés des troupes et de l'argent; le peuple n’aura que peu à me donner.
— Monseigneur, pardon, interrompit le prince de la Cisterne; bien que le Piémont soit un petit État, puisqu'il se bat pour son honneur, il ne doit recevoir l’aumone d'aucune puissance. Votre noblesse est riche; nous autres grands seigneurs, nous avons des terres et des revenus considérables. Nous pouvons suffire à tout; rendez le subside à vos alliés. Nous payerons, n'est-il pas vrai, messieurs?
En ce moment, on leur eût demandé la lune, qu'ils eussent été la décrocher du ciel. Ils crièrent encore à qui mieux mieux; mais ils firent plus: en un clin d'œil, toutes les poches furent vidées, toutes les bourses tombérent au pied du trône avec les joyaux, les montres, les bagues, jusqu'aux croix de l'Annonciade en diamants.
Après s'être dépouillé, un d'eux eut l'idée de grif-
fonner sur un mauvais papier une obligation considérable à payer sur ses terres; aussitôt les autres se mirent à en faire autant. Jamais contribution ne futsi vite levée. À
Le chancelier, qui recueillait ces dons, en avait sa charge. Le duc, ne sachant comment témoigner sa joie et sa reconnaissance, laissait baiser ses mains a tout le monde ; d’autres portaient a leurs lévres le bas de son manteau: c’était un spectacle touchant et fait pour émouvoir profondément le cœur.
Cette séance dura une demi-heure à peine. Elle fut plus remplie que bien d’autres qui ne finissent point. Victor-Amédée fut presque porté en triomphe dans son appartement, où je m’empressai de me rendre et où il vint me retrouver bien heureux. Dès qu'il m’apercut, il vint se jeter dans mes bras en criant:
— Tout cela est votre ouvrage ; vous m'avez rendu brave et courageux, vous m'avez appris à aimer mes peuples, à les défendre; jouissez donc de mon bonheur et de ce que je vous dois.
L'amour rapporte tout à l'amour, et, si le prince désirait être grand, c’était pour moi, c’était pour étre aimé davantage; un pareil! sentiment enfante des héros.
Le même soir, un manifeste instruisit le peuple, et ce fut bien mieux encore.
La foule parcourait les rues en criant : « Mort aux Français! » brandissant ses armes, et menacant les banquiers, les commerçants de toute espèce que la France envoyait perpétuellement à Turin.
Il fallut ôter les fusils et les épées à tout ce qui n'était ni milicien ni soldat; autrement, la guerre edt commencé par une seconde répétition des vépres siciliennes.
Je cachai chez moi, à Turin et aux Délices, quantité de nos compatriotes, auxquels je facilitai les moyens de quitter le Piémont; dans ce premier moment, la canaille les aurait massacrés, sans la précaution prise.
Le duc ne s’en fût point consolé, et moi moins que lui encore,
Le due allait partir, me quitter pour la première fois depuis le commencement de nos amours. Au milieu de sa gloire et de son délire, ce fut une douleur cruelle.
Il me proposa d'imiter Louis XIV au temps de sa jeunesse, d'emmener les dames à l’armée et de combattre sous mes yeux; je savais combien celte manière d'agir avait été blimée chez le grand roi, je ne la voulus point imiter.
I] fut convenu que je resterais à Turin, que je n’en sortirais point, que je veillerais à tout, et que je le préviendrais de tout ce qui arriverait pendant son absence,
Il n'avait encore vu ni la guerre ni les batailles, et cependant il courait à ces dangers avec cette valeur tranquille, la plus rare et la plus estimable, en ce qu'elle vient de la réflexion. Il sentait bien ce qui le menacait et il le déplorait avec moi,
Enfin le jour fatal arriva, le due partit! Je me sentis presque aussi émue que lui-même, lorsqu'il m'embrassa et me fit des adieux déchirants et passionnés, en répétant qu'il ne me reverrait peut-être plus.
Ce fut le seul instant de faiblesse qu'il montra; sa dernière parole à sa mère fut celle-ci :
— Madame, si je ne reviens point, soyez bonne pour la comtesse de Verrue.
Nous avions été, pendant ce temps, fort malheureux à Turin, d'inquiétude surtout; car la ville était bien gardée, les milices animées d’un grand courage, et tout se préparait à merveille autour des murs.
Cependant javaiz prévu les malheurs qui devaient arriver, lorsque je vis les dispositions changées, lorsque je vis le prince Eugène retourner à Vienne, au lieu de commander nos troupes, lorsque je vis le général Caraffa 4 sa place, — provisoirement, disait-on, il est vrai, — lorsque je vis surtout l’autorité du duc, prétendu généralissime, rester nulle et tout à fait illusoire.
J'appris, en effet, bientôt la défaite du prince à la bataille de Staffarda. Mon premier mouvement fut de courir à lui; mais je n’osai point. Je craignais toujours les zizanies avec les princes, et, moi que l'on taxait d’une hauteur si vaine, j'étais humble et soumise devant madame de Savoie et j'évitais avec soin toute occasion de lui être désagréable; en cette circonstance encore, je m’abstins pour ne pas la blesser.
On avait conduit l'ambassadeur de France au chàteau d’lvrée, en représailles de ce que le marquis d'Oglaini, envoyé du duc, avait subi le même traitement à Paris,
Je fus un peu tourmentée à cet égard ; mais tous les tourments cédaient devant celui de la défaite.
Les lettres du prince étaient déchirantes ; il Jui fallut toute sa force d'âme, toute sa puissance de vues pour résister à la mauvaise fortune.
Il n'avait d'espoir et de confiance qu’en Dieu et en son épée.
Hélas ! on ne lui en prit pas moins Suze, la clef de ses États; on ne lui fit pas moins sauter plusieurs forteresses dont la perte était regrettable: ce fut une série non interrompue de désastres, bien décourageante pour un début.
Quand je le revis, il était méconnaissable, tant sa douleur Vavait changé.
— Accueillerez-vous un vaincu? me demanda-t-il en arrivant.
— Avec plus d’empressement qu’un vainqueur, répondis-je, puisque je puis espérer qu'il a besoin de moi.
{l me tint longtemps embrassée, et, lorsqu'il se retira, je crus voir ses yeux pleins de larmes,
— Je suis malheureux, ajouta-t-il, mais non découragé ; malgré la saison, nos troupes tiennent encore la campagne, et quelles troupes! Ces malheureux Vaudois et barbets que mon père et moi avons persécutés à l'instigation de notre ennemi commun, aujourd’hui ils ont surpris Barcelonnette et Mont-Dauphin; ils vont partout levant des contributions et pillant le Dauphiné, que je leur abandonne. A-t-on respecté mes vallées de la Savoie? Ah! madame, que l'ambition de Louis XIV est coupable en tout ceci, et à quoi ne nous force-t-il pas pour nou; défendre!
L'hiver se passa tristement, en préparatifs, en travaux de toute sorte; le duc était partout à la fois.
Catinat essaya de surprendre les troupes dans la vallée d'Aoste. La vigilance des officiers piémontais déjoua les projets de l’ennçgmi; mais ses efforts ge réunirent sue Turin, que le maréchal menagait d’un
il pronuit cette ville, lout Glaik perdu, On la
fortifia donc, on y fit entrer des provisions, on arma tout ce qui pouvait être armé; ce furent des mouyements, des marches, des exercices continuels.
Je ne quittai pas le duc un instant : habillée en homme, je le suivis ;usque dans ses visites au camp, à cheval à côté de lui; il m'en aya suppliée, je n’eus pas la force de lui résister. Victor-Amédée, naturellement jaloux, l'était devenu davantage encore depuis ses malheurs : il devinait bien que je n’avais pas pour lui un sentiment aussi fort, aussi tendre que celui qu'il me portait lui-même, et il répétait sans cesse que je Vallais abandonner, qu'il perdrait peut-être ses États, et qu'alors il me perdrait aussi.
— Ce n’est pas l’homme que vous avez accepté, c’est le souverain, c’est le protecteur : lorsque ma puissance me manquera, ne me repousserez-vous point, madame ?
Pour le convaincre, il me fallut l’accompagner partout. Les soldats me regardaient fort : les uns disaient que j'étais madame la duchesse; d’autres, un page favori.
— C'est plutôt sa bonne amie, dit un sergent avisé.
— Fille ou diable, reprit un soldat, elle n’a pas peur; car mon mousquet a éclaté à côté delle, et elle n’a pas seulement sourcillé.
Je n'avais pas peur, en effet : j'allais jusqu’auprés des vedettes ennemies, lorsque le prince y allait luimême; il en était fier, tout en tremblant pour moi.
Avec le printemps recommencèrent les hostilités.
Un malheureux accident, une poudrière qui vint à éclater, livra Nice aux Français et les rendit ainsi maitres du passage des Apennins et des Alpes méridionales. Le comte de Vrussaques, le meme brave colonel dont j'ai parlé, secondé par le comte Prioura et par le chevalier de Villafallet, tenait dans cette place depuis longtemps, et y ett tenu longtemps encore, sans un pareil désastre; il s’estima heureux d’obtenir une capitulation honorable et de sortir avec armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées. Retiré à Oneglia, il y prit vaillamment sa revanche quelques jours après. Il y eut de toutes parts des prodiges de valeur et de courage, en pure perte, malheureusement.
Le prince Eugène annonçait continuellement son retour, et, continuellement, de nouveaux obstacles l'arrétaient, On le destinait à une autre armée, tandis que lui demandait celle-là : il aimait fort sa maison, et regardait comme un devoir d'en soutemr le chef. Il était venu à cette malheureuse bataille de Staffarda, mais trop tard; il nous avait quittés ensuite,
Enfin, il revint, apportant à Victor-Amédée, de la : part de l'empereur, le titre d’altesse royale, que le duc désirait par-dessus tout; on le lui donnait bien par-ci par-là, de courtoisie; mais il n’y avait aucun droit. Gette joie lui préta un peu d'espérance, Île prince Eugène ne lui cacha pas cependant les difficultés de la position, La gaieté cavalière et intarissable de celui-ci était nécessaire à Victor-Amédée en ce moment, pour l'aider à supporter son lourd fardeau.
Chaque jour, Pennemi lui arrachait un fleuron de sa couronne; il en desséchail de rage et de désespoir,
Catinat, maitre de Nice, fit une percée par Avillane, dont il fit sauter les fortifications. Jusqu'à Rivoli, qu'il britla; Rivoli, ce charmant palais, le séjour fayori du duc!