LA DAME D
E VOLUPTÉ
J'étais avec celui-ci, lorsque, placé sur les hauteurs de Turin et voyant brüler cette villa qu'il aimait tant, il dit ces remarquables paroles :
— Plüt à Dieu que tous mes palais fussent ainsi réduits en cendres et que l'ennemi épargnat les cabanes de mes paysans!
Mais ’ennemi ne les épargnait point; la Savoie n'était plus qu’un monceau de ruines fumantes, et Turin lui-même se trouvait menacé. Aussi l'alarme devint générale. La duchesse régnante, alors grosse de six mois, avait des frayeurs épouvantables; elle partit pour Verceil avec madame Royale, et toutes les bouches inutiles les y suivirent; il ne resta dans la ville que les hommes en état de porter les armes, quelques femmes dévonées et courageuses, et moi qui avais juré de ne pas abandonner mon amant.
Le prince Eugène avait eu la joie de battre un peu les Français dans une embuscade; joie bien grande pour lui, car il les détestait sincèrement.
— Je les entendais venir en chantant, disait-il, selon leurs habitudes fanfaronnes : ces gens-là ne doutent de rien! Ils ont été vite attrapés; seulement, mes soldats les ont traités comme des Tures, ce que je trouve malhonnéte ; je ne cesse pourtant de leur répéter qu’on doit faire quartier aux chrétiens.
-Ge jeune homme était d'une bravoure qu’égalait seule son habileté comme général; dans presque tous les combats, il attrapait au moins une blessure en se jetant dans la mélée, trop heureux lorsqu'il rapportait seulement quelques balles dans ses habits. IL avait le coup d’ceil le plus sûr et le plus remarquable qui se puisse rencontrer ; et, sur Vinspection seule du terrain, prédisait la défaite ou la victoire. Malheureusement, le duc, moins prudent ou plus vivement offensé, ne le voulut croire ni à Staffarda ni à Marsaglia.
Le prince Eugène avait près de lui un de ses amis intimes, le prince de Commercy, de la maison de Lorraine, qui lui disputait le prix de la bravoure et même de la témérité. En Turquie, au siéce de Belgrade, je crois, ce jeune homme avait reçu une blessure épouvantable, un coup de zagaie, en enlevant un étendard turc; il était allé chercher ce drapeau au milieu de l’armée ennemie, seul, l'épée aux dents, un pistolet de chaque main, et, cela, parce que le cornette de son régiment s'était laissé prendre le sien! Quelle brillante et folle jeunesse!
Les fortins de la colline de Turin furent rendus, pour ainsi dire, imprenables, Vingt mille hommes campèrent autour de la ville : c'était un corps mélé de troupes d’Espagne, de Wurtemberg et de Savoie. On attendait l'électeur de Bavière, le duc de Schomberg et le prince Caraffa : ils arrivèrent, et, lorsque nous comptious chaque jour surune attaque, Catinat, selon sa coutume, nous donna le change et se jeta sur Carmagnole, qu'il emporta après deux jours de tranchée, secondé par la trahison qui nous environnait de toutes parts,
Le coup était affreux : Garmagnole était un grenier, une place d'armes, une des positions les plus impor tantes du pays, Viclor-Amédée, en apprenant cette perte, resta d’abord absorbé pendant quelques minutes; mais son courage se releva bien vile : il douna l'ordre sur-ie-champ de trancher dans le vif, Les citudelles qu'on ne peut défendre deviennent des refuges pour ennemi : il fit le sacrifice de celles qui lui semblaient inutiles; on démolit Querasque et Chivas, pour voovantrer toute la résistunce dans Coni.
Depuis le commencement de la campagne, cette ville résistait à toutes les attaques, défendue seulement par ses propres ha taits et par quelques troupes de paysans voisins, entre autres par huit cents Vaudois, sous le commandement d’un chef célèbre parmi eux, et qu'on appelait, je m'en souviens, Guillelmo. On racontait à son sujet des histoires de toutes les couleurs, fabuleuses et autres; on a même fait des complaintes là-dessus.
Le comte de la Rovère commandait dans la place assiégée, et le comte de Bernezzo trouva le moyen de sy introduire avec trois régiments sayoyards et des détachements des alliés. Comme les finances de l’État n'avaient pas permis à Son Altesse de réparer les fortifications, les habitants les réparèrent à leurs frais et de leurs deniers; ce qui prouve tout le dévouement que ces provinces portaient à leur souverain.
Le prince Eugène, eflrayé de ces défaites, partit pour Vienne en poste, afin de réclamer des secours : il en obtint immédiatement, et revint en triomphe ; aussi changea-t-il la face des choses. Garmagnole fut reprise; on parla de reprendre Nice, notre diamant, et Warracher Montmeillan à l'ennemi, qui la guettait ; mais Caraffa détestait la maison de Savoie, et en particulier le prince Eugène, dont il était jaloux : il s’opposa à ces projets, au point que le prince, mécontent et irrité, se retira à Venise.
Nous en étions réduits au dernier point : Montmeillan, après une défense héroïque, après une famine épouvantable et trente-trois jours de tranchée ouverte, fut obligé de se rendre. Dès lors, la Savoie appartint aux Français.
Coni, néanmoins, fut sauvée. Après le comte de Bernezzo, qui y avait introduit les trois régiments que nous avons dits, le comte Costa y pénétra-à son tour, puis le comte Caretto, tous les deux avec de nouveaux renforts et à la faveur d’une sortie des assiégés; les femmes, les enfants, les prêtres, les moines, les vieillards, tout concourut à la défense. Quatre mille Français restèrent couchés sous les murailles ; mais les autres persistèrent cependant, et, si le prince Eugène n’eût imaginé de les tromper par la fausse nouvelle d’un secours prodigieux, ils n’eussent certainement point abandonné la place, comme ils le firent.
Après la levée du siége, le duc voulut se reudre en celte ville et me demanda de l'y suivre; il n'était pas plus question de la duchesse que si elle nett jamais existé. J’allai donc avec Son Altesse sons mes habits de cavalier, ce qui n'était pas sans risque; l'anmée ennemie tenait encore la campagne et faisait rage de tous les côtés; à mesure que nous avancions, nous trouvions ce malheureux pays désolé, eb ce spectacle nous fendait le cœur.
Nous rencontrdmes des paysans qui fayaient, et qui, reconnaissant leur souverain, se vinrent. jeler à ses pieds et les baigner de larmes.
— Monseigneur, monseignour, ayez pitié de nous! ou nous à tout pris,
— Heélus} mes enfants, répondit le prinee, plourant uvac eux, ce West pas ma faute, Dinu m'en est témoin ; oh sil ne fallait que mon sung pour payer vos souls lances, je ne vous le marchanderais point, Mais voici tout ce que jo puis... Prenez, prenez.
it il versa devant eux une bourse pleine d'or; puis, brisant, son collier de l'Annonciade, qu'il portait au cou, il leur en distribua les morceuux, Ge furent des
transports d'enthousiasme et d'amour auxquels il était bien accoutumé, car ses peuples l’adoraient.
Sans cesse il arrivait des scènes de ce genre; j'en étais attendrie autant que lui. Nous parcourions ensemble les rues de Turin et les campagnes environnantes, aulant que la présence de l'ennemi nous le permettait. On était accoutumé a ma présence, et nul ne la remarquait plus.
Une fois, cependant, j'éprouvai une bien vive émotion. Je rencontrai le bon abbé Petit, revenu a sa paroisse, et qui portait le saint-sacrement à un malade, avec mon petit Michon. Je ne les avais pas revus depuis mon élévation, ou ma honte, comme il vous plaira.
Je devins très-rouge, et je détournai le visage; ils n’eurent pas lair de m’apercevoir.
Le digne curé fit, en ces temps difficiles, des prodiges de bonté et de charitable abnégation; on le voyait partout où sa présence pouvait apporter consolations et secours.
Mon Michon, près d’être ordonné, restait toujours le petit Michon, comme devant; il ne grandissait guère, et conservait son visage et ses façons d’enfant de chœur. Ses traits poupins ne prenaient pas un jour: j'en ai été frappée de plus en plus en vieillissant ; sans la catastrophe qui le changea tout d’un coup, je suis sûre qu’à l'heure qu’il est, il aurait encore lair d’avoir vingt ans; privilége que bien des femmes lui envieraient, n’en doutons pas.
Cette guerre abominable durait depuis Ceux ais. Le due y avait plus perdu, à lui seul, que tous les alliés ensemble: il ne se repentait cependant point de Pavoir entreprise, car +1 y allait de l'honneur de sa couronne. Louis XIV, au contraire, malgré ses victoires, sentait ce que valait un pareil ennemi; il sentait aussi qu'il était plus politique de le ramener que de le pousser à bout. Il lui fit done écrire par Monsieur une de ces épitres de famille dont toutes les expressions sont pesées les unes aprés les autres, et qui sont de véritables contrats.
On offrait à Victor-Amédée la restitution de ce qui lui avait été enlevé : on lui cédait Pignerol et Fenestrelles ; enfin, on lui remettait Casal, cette ville vendue au roi de France par le duc de Mantoue, pour en jeter le prix aux courtisanes; Casal, ce joyau que tant de princes enviaient! C'était bien tentant, surtout avec Ja garantie de Messieurs des cantons suisses et de Ja république de Venise. Frappée des malheurs de la guerre, je penchais pour ce parti. L’envoyé secret de la France, M. de Ghamery, avait recu l’ordre de me voir avant tout, de s'entendre avec moi et de me gagner à son bord, soit par les promesses, soit par les menaces.
J'y étais déja convertie : la guerre me semblait odieuse. J'employai tous les moyens pour convaincre le prince, il demeura inflexible. M. de Chamery lui parla chez moi, devant moi; je réunis mes efforts aux siens, tout fut inutile. Alors, l'envoyé de France pria le duc d'adopter au moins la neutralité, lui faisant observer que, sil persistait dans son entélement chevaleresque, il se trouverait bientôt dépourvu de troupes,
— Monsieur, s'écria Victor-Amédée, je frapperai du pied le sol de mon pays, il en sortira des soldats !
Chamery minsista pas davantage; et. le lendemain, on lui fit répondre officiellement par le marquis de Saint-Thomas que Son Altesse suivrait la fortune de ses alliés, quoi qu'il lui en put advenir.
Le prince Eugène, ennemi implacable et personnel de Louis XIV, ne contribua pas peu à cett: décision. Il en rendit compte à l’empereur, dans wi voyage qu'il fit à Vienne, et celui-ci en fut tellement enchanté, qu'il lui remit le brevet de généralissime, — avec les pouvoirs cette fois, —et qu'il nous Gébarrassa du Caraffa, qui nous avait fait tant de mal. C'était déjà la moitié de la victoire.
Le prince Eugène était radieux n'ais ironique. Il se défiait des intentions de son cousin à l'endroit de la France.
— Madame la comtesse, me disait-il, Son Altesse royale n’est pas de cœur avec nous; ce n’est pas comme moi une belle et bonne haine qui l’a poussé là, c’est la nécessité et la vergogne. Au premier sourire de
‘Louis XIV, il nous làchera.
— Vous avez bien vu qu'il y a résisté, monsieur !
— C'est que, derrière le sourire, il a vu les dents; sans cela !... Et puis, vous avez beau dire, vous êtes Française, votre maison est en faveur à Versailles, vous inclinez pour le grand roi, sans vous en douter peutêtre, mais cela est.
— Je ne veux que le bien de Son Altesse et celui de ses peuples.
— J'en suis persuadé; seulement, ce bien, chacun l'entend à sa manière.
Il se tint un conseil chez moi, devant moi, dans lequel il fut décidé que, pour profiter des avantages obtenus, il fallait prendre l'offensive à son tour et porter le champ de bataille en Dauphiné.
— Le grand roi n’est pas accoutumé à ce qu’on entre chez lui, dit le prince Eugène ; il a posé sa majesté ases frontières, et il pense qu'on ne les peut franchir sans lui faire d’abord la révérence ; nous lui prouverons qu'on sait s’en dispenser.
Il appelait toujours Louis XIV le grand rof,et je ne saurais vous rendre le dédain avec lequel il prononçait ces mots. C’était là une rancune de prêtre, et, comme je lui en faisais l'observation :
— Que voulez-vous! me répondit-il, jai porté le petit collet; cela déteint sur Padme.
Ce qui fut dit, fut fait : les princes de Savoie s’emparèrent d'Embrun et de Guillastre. La bataille fut rude ; on y perdit quantité de braves gens ; le prince de Commercy recut une balle qui lui cassa trois dents, ce dont il fut très-marri.
— Mes trois meilleures! répétait-il : les autres tomberont toutes seules. Et puis ne voilà-t-il pas un joli ealant édenté!
Le prince Eugène reçut, lui, une contusion dans la tranchée, à côté de Victor-Amédée, qui en sortit sain et sauf. A la suite de celte première victoire, les princes s'emparèrent de Gap presque sans coup férir, Tout allait à merveille ; on se disposait à marcher sur Lyon par Sisteron, en passant à Aix. La terreur était telle dans la Provence, qu'en se hâtant un peu, on y scraitparvenu avant que les secours fussent arrivés. Alors la France eût été vaineue ; on edt pu faire la paix avec des conditions qu'on aurait dictées. Mais la Providence ne le voulait pas, et le soleil ne devait point palir encore...
Un soir, aprés une marche forcée, en arrivant dans un petit village, le duc de Savoie se plaignit d'un grand mal de tête, qui Vavait tourmenté toute la journée; il se mit au lit, croyant guérir par le sommeil ; mais il avait une forte fièvre, et, dans la nuit, la petite vérole se déclara.
* L’alarme fut grande; que faire? que devenir, en pays ennemi, avec cette terrible maladie, qui pardonne si rarement et qu’il faut soigner d’une façon si particulière?
Le prince ne perdit pas la tête; lui seul la conserva. Il donna des ordres pour que tout se passat comme s’il eût été en bonne santé, dépécha des courriers, un à la duchesse et un autre à moi; seulement, il eut soin de m'écrire pour que ie ne m’inquictasse pas et pour que je ne vinsse point près de lui, dans l'ignorance où je serais d’y trouver probablement madame Royale et la duchesse régnante. Ensuite, il s’occupa des affaires de l'État, fit son testament, déclara, en présence de toute l'armée, qu’il nommait le prince Eugène à la régence jusqu’à la majorité de son fils, s’excusant d’en exclure les deux duchesses à cause des circonstances difficiles qui réclamaient une main plus ferme.
Cela fait, il donna de nouveaux ordres pour qu'on te transportat en lieu sûr; puis il s’entendit avec le prince Eugène touchant la retraite de l’armée, et le chargea de la reconduire; ce qui n’était pas petite besogne. Les rivalités des généraux surgirent; ils refusèrent presque d’obéir au prince, sous prétexte que Victor-Amédée avait grand tort de ne pas les laisser pousser en avant, malgré l'obstacle de sa santé. Mais Eugène était un habile homme : il savait qu’une armée sans chef se décourage promptement; il savait que Catinat ralliait ses forces, qu'il lui en arrivait de tous les bouts du royaume; il savait que, la surprise manquée, l'expédition était impossible ; qu’il eût fallu profiter du premier moment de stupeur, malheureusement perdu par la maladie du duc; mais, ce premier moment passé, on devait être écrasé indubitablement. La retraite était donc le seul parti à prendre.
Les soldats en gémissaient comme leurs généraux ; mais ils s’en consolaient en disant :
— Au moins, nous avons vengé les horreurs des Français dans le Palatinat, et, sans agir tout à fait à leur façon, nous avons bien levé sur eux un million de contributions.
Ils étaient, en effet, si chargés de butin, qu'on voyait des cuirassiers mettre vingt louis sur une carte. {I fallut abandonner tout cela et renoncer à augmenter la dose; ils s’en allèrent en rechignant. Mais le duc! il fut très-malade, et fort sérieusement. La duchesse accourut près de lui et le trouva un peu mieux ; moi, je mosai pas aller jusque-là : je restai à quelques lieues, afin d'avoir des nouvelles à chaque instant, II en fut profondément touché.
Enfin, grâce au ciel, il guérit! Je courus le rejoindre dès que la duchesse leut quitté; ce moment fut bien doux pour lui et pour moi. J'avais craint de ne le pas revoir, et, bien que je n’eusse pas pour lui un de ces amours fougueux qui dominent tout dans Ja vie, je l’aimais fort en ce temps-là ; il ne m'avait montré que le beau côté de son cœur,
Il rentra en Savoie, puis en Piémont, pour achever son rétablissement, et, aussitôt qu'il lui fut possible de se tenir 9 cheval, il voulut se remettre eu campagne,
Le prince Eugène, plus froid en de certaines choses, bien que plus exalté dans beaucoup d'autres, lui con-
seillait de ne point livrer de bataille décisive. Les héros se jugent entre eux ; le prince avait ini Catinat et reconnu son génie. Victor-Amédée, d’unc bravoure personnelle singulière, était plutôt mi grand politique qu'un grand général. Il s’entendait admirablement aux négociations; mais il n'avait pas, sur le champ de bataille, le coup d'œil aussi prompt, aussi sûr que son illustre cousin.
L’ennemi avait brûlé, en manière de représailles, une maison du duc appelée la Vénerie, et une autre au marquis de Saint-Thomas. Victor-Amédée voyait tout s’écrouler autour de lui; il en voulut finir. A la fin de la campagne, terminée par sa maladie, il avait découvert une insurrection dans ses États du Midi; la trahison était partout. M. de Tessé, commandant français de Pignerol, avait soudoyé des traitres, et c'était véritablement trop de choses à la fois.
Hélas! quelle défaite! c'était bien autre chose que Staffarda! Catinat en eut le bàton, et, ainsi que le disait plaisamment le prince Eugène, ce furent nos épaules qui en recurent les coups. Gelui-ci n’y tenait plus et parlait de quitter PItatie. Il alla, en effet, à Vienne solliciter un peu d'aide; on nous l’accorda encore, mais en faisant observer que nous étions battus et qu'il était un peu dur de sacrifier toujours argent et hommes sans résultat.
On mit le siége devant Casal; et c’était une chose importante que de reprendre cette ville. Elle se défendit un peu : puis M. de Cressau, le gouverneur, capitula. Catinat ne bougea point pour lui porter secours : il le pouvait cependant, et alors l’armée des alliés était per- Ane, Mais déjà le prince, résolu à traiter avec la France, à sauver ses peuples qui gémissaient, à ne pas faire plus longtemps de la Savoie le champ de bataille où se débattaient les jntéréts des autres, le prince avait entamé des négocialions secrètes, afin de sortir de cette impasse où on l'avait acculé. Ti n’en parla qu'à mo. et à quelques confidents intimes. Catinat, qui avait des instructions du roi, accueillit les envoyés, c'est-àdire l’envoyé, et convint avec lui qu'on défendrait Casal à moitié pour donner le temps de conclure, et qu'on la livrerait après, lorsqu'on aurait tout décidé.
Les conditions étaient que Casal serait rasée et la place livrée au duc de Mantoue, à qui elle appartenait avant son marché honteux. Ge fut le seul qui y gagna : tant il y a que souvent en ce monde la justice de Dieu favorise ceux qui ne le méritent point; ce qui fait espérer en l'autre!
Le bruit se répandit des intentions du duc de Savoie et le prince Eugène en prit de l’ombrage, car sa haine ne se pouvait calmer. Il n'en laissa rien paraitre; mais il fit surveiller secrètement les démarches du duc, afin de les contrecarrer, s’il était possible. Victor- Amédée s'en aperçut et en fut fort irrité. Il voulait cependant voir les plénipotentiaires francais pour s'entendre avec eux définitivement, et, quant à les faire entrer dans Turin, il n'y fallait pas penser; il imagina un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, Le cousin s’en formalisa encore,
— Prenez garde, dit-il au duc, je vous ai déjà averti que je vous surveillais plus que Gatinat,
Le prince Eugène en parlait bien à son aise, Il n'avait pas charge d’dmes, lui; il n'avait pas un Etat et des sujets à sauver; il n'avait pas surtout des enfants et une maison à soutenir; ses intérêts et le plus vif des sentiments le poussaient vers l'empereur
Il fallut donc jouer au fin pour arriver à la conclusion, et signer ce traité que nous désirions tant obtenir et après lequel le pays tout entier soupirait.
Victor-Amédée partit pour Lorette, sous prétexte d’un vœu fait pendant sa petite vérole. Il y alla seul, avec une suite de laquais assez grosse, mais sans la duchesse, sans moi, sans courtisans, en vrai pèlerin. Il y trouva les agents du pape, des Vénitiens et des Français; on y discuta les articles du traité, et cela si secrètement, que les espions les plus habiles ne purent obtenir de certitude. On se réunissait la nuit dans la chambre d’un vieux prêtre attaché à la sainte chapelle, et qui ne se doutait même pas de ce dont il élait question; il croyait a des prières et à des vœux particuliers. On parlait français, il n’y comprenait rien.
On avait commencé d’abord, à Turin, par tremper le duc en lui annonçant la mort du roi Guillaume, qui devait nécessairement rompre la ligue et mettre les alliés dans un grand embarras. Il sut que la nouvelle était fausse; mais il était alors avancé de telle façon, que, dans Vintérét de ses peuples, il ne pouvait plus reculer, Il termine donc à Lorette, et le traité fut signé. En voici les conditions :
Pignerol, tous ses forts et le chateau de la Pérouse seraient démantelés, comme l’avait été Casal, et le sol serait rendu au duc de Savoie ;
Le prince rentrerait en possession de toutes les places dont les Français Vayaient dépouillé au commencement de la guerre ;
Le duc de Bourgogne, petit-fils de France, épouserait Adélaide de Savoie, fille ainée de Victor-Amédée.
Les ambassadeurs de Savoie recevraient désormais ceo France un traitement pareil à celui des ministres de roi.
«Enfin, le duc joindrait ses armes à celles de Louis XIV et entrerait immédiatement dans le Milanais pour forcer l’empereur et l'Espagne à reconnaitre la neutralité de Vitalie, laquelle neutralité serait, dans ce cas, reconnue par la France.
Ce traité, tout à l'avantage du duc de Savoie battu et malheureux, montrait ce qu'il eût obtenu du roi s'il eût pu mettre à exécution son projet de conquête, et combien on tenait à son alliance. Le mariage de sa lille surtout était pour lui un point capital, celui sur lequel il avait le plus insisté, et Vidée de la savoir reine de France le satisfaisait au delà de tout.
- Le premier trône de l’Europe, chère comtesse! me disait-il. Et, avec ce que sera cette enfant, avec ce que l’on m'a appris du duc de Bourgogne, ils auront un règne merveilleux, auquel elle prendra autant de part que lui, Elle ne partira pour la cour de France qu’endoctrinée par moi, et je vous réponds qu'elle y sera la maitresse avant six mois.
Le grand embarras de Victor-Amédée était d’apprendre au priace Eugène la conclusion du traité.
— Il croira que je l'ai trompé; il prendra ma discrétion nécessaire pour une perfidie, et tout cela m'est excessivement douloureux. J’aime fort mon cousin; je voudrais que nes besoins, nos opinions, nos nécessités fussent les mémes. Malheureusement, laine de
la maison de Savoie a d'autres obligations à remplir que de faire sa fortune; elle est toute faite, il la faut conserver : c'est là le plus diflivile, avec Louis XIV pour ennemi,
I fut convenu que je me chargerais de la commission. Le prince vanait souvent me voir; il avait pour
moi une sorte d'amitié qui ne céda pas même à sa colère contre le duc; nous sommes encore aviourd'hui en commerce de lettres. Je le fis done prier de passer chez moi, et, la, avec des ménagements infinis, je lui annoncai le changement survenu dans les intentions de Son Aitesse. Eugène jeta feu et flamme; je m'y attendais. Il cria, tempéta, jura, — ce qui lui arrivait souvent, en allemand surtout: — il s’emporta même à quelques injures. Je le laissai dire, me réservant de Vapaiser lorsqu'il pourrait entendre mes raisons. Il ne m'en laissa pas le temps.
— Madame, je vous quitte; je fais fermer mes coffres, et je retourne à Vienne raconter cette trahison. Quant à monsieur mon cousin, il saura ma façon de penser avant de partir.
Il sortit de chez moi furieux, alla trouver le prince de Gommercy, son ami, et s’exalter encore de la furie de ce jeune homme. Il était de mode, parmi ces héros, de détester Louis XIV, de le honnir sans cesse et même de le mépriser; ce qui me semblait, de leur part, une exagération un peu ridicule.
Commercy cria plus fort qu'Eugène. Celui-ci ne voulut point voir son cousin, il lui écrivit une lettre qu’il a fort regrettée depuis, une de ces lettres qui veulent du sang chez des particuliers, mais qui, en cette circonstance, ne valurent de l’ainé au cadet qu’un généreux pardon.
Le prince de Commercy fit mieux : il adressa au prince un cartel dans toutes les formes, assaisonné de ces expressions de pandour auxquelles le due souverain de Savoie n’était pas accoutumé. La colère prit Victor- Amédée à son tour, et, oubliant ce qu'il était, ses obligations de prince et de père, il fit répondre au prince de Commercy qu'il Phonorerait d’une rencontre.
Le valet de chambre du due vint, tout effaré, m'en prévenir, malgré la défense de son maitre. Je savais que ce serait temps perdu que de sermonner celui-ci ; j'envoyai chercher le marquis de Saint-Thomas, et je lui racontai ce qui se passait, en ajoutant qu'il pouvait seul empêcher cette folie.
— Rappelez à Victor-Amédée qu'il a une famille et des sujets à soutenir, et ne le laissez point aller, comme un enfant perdu, tirailler dans la plaine. Je n'aurais aucun pouvoir en cette affaire-ci, et les femmes ne doivent pas s’entremettre contre les épées à tirer; l'honneur des hommes est aussi délicat que celui des femmes en une autre façon, et l’on a toujours peur d’un soupçon, quoique, Dieu merci, la valeur de Son Altesse soit connue.
Saint-Thomas était prudent; il avait grand pouvoir sur son maitre : il le retint, en se faisant aider de tout le conseil, et aussi des généraux de l’armée.
Pendant ce temps, le prince Eugène, un peu calmé, faisait entendre raison à Gommerey. Le duel n'eut pas lieu, le traité s'exécuta, et le siège de Valence, sur le Pd, entrepris par les deux armées, en fut le premier résultat.
Ce traité amena d'abord ceux de Vigevano et de Pavie, par lesquels toute l'Europe reconnut la neutralité de Vitalie, objet de l'ambition presque unique de Victor-Amédée, qui voulait, avant tout, délivrer ses peuples du fléau de la guerre. Enfin arriva la paix de Ryswyck, et ensuite celle de Carlowitz.
Tous ces traités furent l'ouvrage du duc de Savoie, ou plutôt le résullat de son influence, ce qui ne fil pas pour lui une petite gloire. Il amena, par sa cou-
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duite, la paix générale: elle ne devait pas durer longtemps, il est vrai; mais ce ne fut point sa faute, ni mème celle des autres souverains. Le testament du roi d'Espagne ra!luma les flambeaux de la-discorde ; il ep nouvait pas être autrement.
Victor-Amédée donna pour dot à sa fille le comté de Nice, qu'on sut fort bien reprendre plus tard.
La royale accordée était impatiemment attendue en France, tandis qu’on déplorait à Vienne le refus fait par le duc de la main de cette princesse au roi des Romains; ce dont l’empereur ne se montra que médiocrement blessé.
L'allié naturel de la Savoie était le roi de France, et Victor-Amédée ne l’oublia jamais.
La princesse dont les mains enfantines portaient à la France et au monde l'olivier de la paix, n'avait alors que neuf ans tout au plus. Jamais fiancée aussi jeune n'eut un pareil rôle à jouer et ne le remplit avec autant de perfection que Victoire-Adélaïde de Savoie. Je l'avais toujours suivie depuis des années; elle venait souvent chez moi, — ce que les duchesses ne trouvaient point mauvais, — et j'avais souvent admiré l'intelligence précoce et la finesse extrême de cette jeune créature.
Elle ne disait pas un mot de trop, bien qu'elle ne put apprécier, en apparence, la délicatesse de notre position mutuelle; elle ne parlait point de moi à sa mère, et ne prononcait devant moi le nom de la princesse que dans les occasions indispensables. Tout au contraire, lorsqu'elle voyait madame Royale, elle ne manquait pas de lui rapporter les choses flatteuses qu’elle m’entendait débiter sur son compte, ou de me dire, à moi, combien sa grand’mère était bien disposée en ma faveur. Elle répétait souvent à l’ancienne régente :
— Mon père aime beaucoup la comtesse de Verrue, madame, et, pour lui plaire, il faut aussi l'aimer.
Elle vivait au milicu de ces intrigues et de ces difficultés; elle y prit une souplesse et un esprit d’observation qui la rendirent propre de bonne heure au rôle qu'elle allait remplir. Son père, aussitôt le traité signé, commença à la styler, à lui inculquer chaque jour une lecon pour ce qu'elle allait avoir à entreprendre à l'avenir. Je dis entreprendre, car c'était certainement une grande entreprise que de charmer ce roi si fier, si hautain, si maître de lui, avant de l'être des autres,
La princesse vint aussi plus souvent chez moi, alin de m'interroger sur les gens et sur les choses de la cour de Versailles; et, comme elle vit que j'étais peu instruite à cet égard, elle me demanda un jour à quel âge j'étais venue en Piémont.
— J'étais bien jeune, madame : je n'avais pas quatorze ans.
— Et vous n'en savez pas davantage sur le roi de France et sur sa cour? A cet âge-là, j'espère bien que nul ne m'en pourra remontrer sur la maniére de m'y conduire
— Madame, je ne suis point destinée à monseigneur le duc de Bourgogne, moi; en outre, je ne suis point une enfant extraordinaire comme la princesse Adélaïde de Savoie,
— Madame, ne m'appelez point une enfant : mon
père m'a assuré qu'il m'était défendu de l'être désormais, et j'y vais lâcher.
Victoire-Adélaïde, dont il est temps de tracer le portrait, était fort petite, même pour son age; elle n’était point jolie et n’annonçait pas le devoir étre jamais. Elle était régulièrement laide : les joues grosses et les machoires épaisses; le front si bombé, qu'on ne savait, au premier abord, ce que c'était (ce défaut a un peu disparu avec l’âge) ; le nez aplati, sans physionomie et sans noblesse; les lèvres avancées, épaisses et charnues; les dents pourries déjà; plus tard, elles tombèrent presque toutes : elle avait le bon esprit d’en rire la première et de s’en moquer.
A côté de cela, les yeux les plus beaux, les plus parlants du monde, des sourcils et des cheveux d’un châtain brun admirable et plantés à la perfection. La était tout le charme de son visage, qui, malgré tous ses défauts, en avait beaucoup. Sa peau était d’ure blancheur et d’une fraicheur merveilleuses; son port de tête, gracieux, galant, majestueux, lui seyait à ravir ; son regard imposait et attirait en même temps; son sourire n'avait point son pareil, elle plaisait plus mille fois que les plus belles, et j'aurais volontiers changé mon visage contre le sien, moi qui passais, dans ma jeunesse, pour un modèle à envier. En grandissant, elle eut la taille la plus ronde, la plus aisée qui se puisse voir. Son commencement de goitre ne la déparait pas, au contraire; tout ce qui eût enlaidi une autre devenait pour elle un charme de plus. Sa gorge, peu prononcée, semblaitmoulée sur un marbre antique.
Le moment de son départ arrivé, elle vint la veille passer une grande heure auprès de moi. Le duc y était déjà et voulut me donner un échantillon de l’habileté de cette petite fille. Il lui parla de la cour de France, de ce qu'il lui avait enseigné à cet égard, et je vis, avec une surprise sans égale, la future duchesse de Bourgogne développer des plans et des aperçus dignes d’un vieux diplomate rompu à toutes les cours.
— Vous n'avez rien oublié, ma fille, lui dit le prince; yous savez comment yous devez commencer dès l'abord avec le roi, avec Monseigneur, avec M. le duc de Bourgogne, avec madame de Maintenon surtout.
— Oh! que oui, monsieur, répondit-elle, armée du plus fin sourire; je ne suis plus une enfant, vous me l'avez dit : je suis une princesse destinée au plus beau trône de l’Europe, et il me faut dès à présent préparer ma place, alin de l'avoir plus tard telle que je la souhaite et de la remplir avec honneur.
Elle répondit cela, non comme un perroquet qui récile sa leçon, Ma's Comme une personne qui sail ce qu'elle dit, qui en sent toute la portée et qui désire la faire sentir aux autres.
— Et vous vous rappelez bien ce que je vous disuis hier eucore, au sujet de madame de Maintenon, de ses relations avec le roi, relations légilimées par l'Eglise, dit-on, mais peu goûtécs de sa famille, surtout de Monseigneur ¢ vous aurez à rester bien avec les uns et avec lus autres ; pourtant...
… Liessentiel en ce moment, c'est le roi, c’est mas dame de Maintenon; ce sont eux qu'il faut séduire, et ce n'est pas difficile, allez!
— Vraiment! comment ferez-vous? reprit M. de Sas voie en souriant d'un air satisfait.
— Mon Dieu, monsieur, le roi de France est accons tumé à sa propre majesté, au respect des autres, à Uae
sorte de crainte qui l’isole; il s'ennuie, j’en suis sûre, car il west plus jeune, n’est-ce pas, mon père? et il regrette de ne plus l'être. Je l’amuserai, je le traiterai comme si de longues années ne nous séparaient pas; je prendrai sur lui une autorité badine, à laquelle il ne se refusera pas, et qui en amènera ensuite une solide. J'ai retenu tout ce que vous m'avez prescrit et tout ce que vous m'avez raconté; il me sera donc facile de ne me point tromper, soyez tranquille.
Le prince me regarda; j'étais confondue de tant d'assurance et de tant de sagesse.
— Et madame de Maintenon?
— Oh! pour elle, c’est autre chose: la veuve Scarron ne se traite pas comme Sa Majesté Louis XIV, bien qu'il faille en avoir l'air ; elle ne se doutera jamais que je sache la scarronade, et je vous promets, monsieur, de la prendre sur un tel ton d’amitié et de déférence, qu’elle se croira bien sûrement ma grand’mére.
— Vous devez tout obtenir, tout établir en vous jouant. Ces gens-là sont pour vous maintenant de grandes poupées, destinées à devenir ensuite vos instruments. Ne perdez point de vue qu’il vous faut oublier Turin et devenir Française; autrement, vous ne réussirez jamais en ce pays-là.
— Mon père, vous ne ferez plus la guerre à la France, n'est-ce pas? demanda-t-elle avec un air fûté qui me ravit.
Combien il y avait de choses dans ces mots d’un enfant de neuf ans!
— Non, si la France ne me la déclare point, ou ne me force pas à la lui déclarer, ma fille. On ne peut répondre de rien quand l'intérêt des États est en jeu.
— Je tacherai alors, monsieur, pour ne jamais voir en vous un ennemi, de me souvenir toujours que vous êtes mon père.
Et, lui jetant les bras autour du cou, elle ’embrassa avec une tendresse, une grace, une gentillesse, dont il était impossible de n’étre point charmé.
— Et moi, lui dis-je, madame, me garderez-vous un petit coin dans votre mémoire ?
— Un petit coin dans mon amitié, madame, s’il vous plait! Vous êtes l’amie, vous êtes la confidente de mon père; vous lui faites souvent oublier les chagrins que lui donne un État mal établi; vous lui parlerez de moi, quand je ne serai plus là. Comment pourrais-je né pas vous aimer ?
Cette adorable princesse avait le mot juste pour tout, le regard et le geste qu'il fallait au moment précis. Jamais je ne me consolerai de sa perte, que la France et la Savoie déploreront toujours.
Je lui demandai la permission de l’embrasser.
— Madame, me dit-elle, c'est de tout mon cœur! Je le puis encore, ici entre nous, mais bientôt il me faudra calculer et savoir d'avance à qui je dois faire cet honneur; à la cour de France, c'est une grande aventure. Les duchesses et les dames titrées ne me pardonneraient point de prodiguer ma joue. Oh! je le sais bien, allez! et j'y ferai tant d'attention, que j'en veux remontrer bientôt à une dame d'honneur elle-même. Ici, il ne s'agit pas d'honneur; il s'agit d’un vrai plaisir, et je n'ai besoin de la permission de personne.
Ce disant, elle me prit la tête et me baisa à plusieurs reprises, pleurant d’un œil, riant de l’autre, jouant avec son chagrin, ét me priant de parler beaucoup delle avec son père lorsqu'elle n'y serait plus.
Elle détacha ensuite de son bras un fort beau brace-
let et le passa au mien; ce bracelet renfermait son propre portrait, celui du prince et celui de madame Royale, entourés de fort beaux brillants.
— Gardez-le pour l’amour de moi et pour l'amour d'eux, madame... ma bonne amie! et ne nous séparez jamais dans votre amitié.
On ne me croirait pas, car tout cela est incroyable dans un enfant de cet âge, si les témoignages de tous les contemporains 1’étaient la pour attester ce que javance. La cour entière de France, celle de Savoie, ont connu cette charmante dauphine; on l'a vue naitre, on l’a vue grandir, on l’a vue mourir, hélas! dans sa vingt-sixiéme année, ainsi qu'il lui avait été prédit par un devin en Italie, lorsqu'elle était encore toute petite.
Le départ de la princesse fut déchirant. Les duchesses pleuraient à chaudes larmes; le duc pleurait aussi : il vint se renfermer avec moi à son retour à Turin, car il alla reconduire sa fille jusqu’à la première poste. La princesse de la Gisterne, avec une autre dame, et le marquis de Promero la devaient accompagner jusqu’au pont de Beauvoisin pour la remettre entre les mains de la duchesse de Lude et de l’ambassade française. Arrivée là, l’auguste voyageuse se reposa quelques instants dans une maison qui lui avait été préparée du côté de la Savoie. Le pont est tout entier à la France; elle fut reçue à l'entrée par le comte de Brienne et les dames, qui la menèrent à un autre logis préparé du côté de la France et où elle coucha deux jours. Les Italiens qui l'avaient accompagnée la quittèrent en cet endroit; elle se sépara d'eux sans verser une larme. Elle ne fut suivie d'aucun de son pays, que d'une seule femme de chambre et d’un médecin; encore ne devaient-ils point demeurer près d'elle à Paris : ils la quittéreat, selon les conventions, dès qu'elle fut un peu accoutumée aux soins des Français, dont elle parlait la langue peut-être mieux que la sienne propre.
Aussitôt son arrivée, elle eut le rang et on lui rendit les honneurs qui appartenaient à la duchesse de Bourgogne, comme si le mariage eût déjà été accompli. Son père en sut un gré infini au roi : ce n'était point l'usage, et les autres princesses avaient eu mille difficultés de rang pendant leur voyage. Madame en pensa devenir folle, elle qui se génait si peu et qui pourtant tenait à ce qui lui était dd plus qu’à la vie.
Adélaïde de Savoie tint tout ce qu’elle avait promis et même davantage; car, dès ses premières entrevues avec le roi, son empire sur lui fut assuré... Mais cela mest malheureusement point de mon sujet en ce moment ; peut-être aurai-je plus tard Poccasion d'y revenir.
Une fois la princesse partie, le cours des négociations partielles recommenga, et les traités de Ryswyck et de Garlowitz, présentés successivement à l'adhésion de chacun des alliés, ne tardérent pas à etre revêtus de la signature de tous. A ce propos, M. de Savoie fut en butte à des récriminations sans nombre : on Paccusa hautement de changer de parti et de se donner à celui qui lui offrait le plus d'avantages.
Je ne nierai pas qu'il ne fût très-habile, et qu'il ne
sût discerner ses intérêts avec un tact merveilleux; mais ses intérêts n’étaient-ils pas ceux de ses peuples, et son devoir ne lui commandait-il pas d’agir comme il Vavait fait?
La façon dont s'était accompli le mariage de madame la duchess2 de Bourgogne, la part que j’y avais prise, et le degré de faveur où j'étais, excitèrent à un tel point mes ennemis, qu'ils firent rage en propos et en discours. L'abbé de Verrue était à Turin, où il poussait des cris de chouette, montant sur tous les toits pour me vilipender. Victor-Amédée le sut, et voulut en faire justice; mais je m'y opposai formellement.
Quoi qu’on en ait dit, je ne fus ni cruelle, ni vindicative, et je n’ai fait d’autre mal que celui qui s’est opéré malgré moi.
Un jour, mon petit Michon, devenu abbé, et abbé assez à la mode, me fit demander une audience, ayant, disait-il, à me révéler des choses de la plus grande importance.
J'étais toujours heureuse de le retrouver, ainsi que le bon M. Petit, et je les faisais venir à la cour aussi souvent que possible. Michon se présenta done un matin.
— Madame, me dit-il, prenez garde ! le dessein est fait de vous empoisonner. On a cherché à séduire un de vos cuisiniers : il est venu me trouver pour me le dire, ne pouvant vous approcher sûrement.
— Et qui on, mon petit abbé? Cet on doit avoir un nom, puisqu'il a parlé.
— C'est justement ce que ne sait point mon marmiton, qui s'appelle Jacquinet, et qui vous fait ces tourtes aux pigeons que vous aimez tant. Il ne connait pas le tentateur, lequel lui offrait de fortes sommes.
— Jacquinet est un sot. En pareil cas, on a l'air d'accepter, on accepte même quelques petits rogatons d’arrhes, que son empoche pour la peine; puis on recoit les tentateurs dans quelque bon endroit bien gardé, où on les pince. Où veut-il que nous le péchions, à présent, son tentateur? Il va en résulter que je mourrai de faim, dans la crainte de mourir de la colique. Mais, j'y songe, ces monstres veulent donc aussi empoisonner le prince, qui mange presque toujours avec moi?
Ceci ne laissa pas que de me donner de l'inquiétude : je n'avais pas envie de mourir, bien que je ne fusse pas au comble du bonheur. Je racontai la chose au duc; il me voulut donner des soupçons sur mon mari, dont il était un peu jaloux, car sa finesse démélait fort bien dans mon cœur le sentiment que je lui gardais; je le reçus de la belle façon; il n’y revint plus.
Ce même soir où nous étions à causer ainsi, il arriva un courrier tout botté dans mon cabinet; ce qui ne se faisait point. M. de Savoie se récria, et moi aussi, ct nous crûmes que la paix était rompue et que Vennemi venait de nous prendre quelque forteresse.
— J'apporte, en effet, à Votre Altesse une très-grande nouvelle qui dérangera certainement la paix, répondit le messager. Le roi d'Espagne est mort, et il a fait son testament en faveur de M. le due d'Anjou.
Victor-Amédée, en apprenant cette nouvelle de la mort du roi d'Espagne, fit celte moue que je lui connaissais bien, et qui signifiait : « J’y vais mettre ma griffe de lion. »
Le courrier donna ses dépêches, ajouta quelques détails encore, et nous laissa. Le prince ne dit mot; il éludiait ses lettres une à une,
Enfin, se tournant de mon côté :
— Allons, ma chère comtesse, s’écria-t-il, encore une noce à célébrer ! encore une instruction à faire, mais moins difficile cette fois.
— Comment donc?
— Oui, je veux marier ma seconde fille au duc d'Anjou, quand il sera Philippe V. Il faut que l'arbre de ma maison pousse ses racines sous ous les trones. Jai, dès longtemps, formé ce dessein, dans la prévision de ce qui arrive. Je ne me déclarerai qu'à cette condition, et encore faudra-t-il que la France soit la plus forte, car je ne veux pas faire de pas de clerc. Catinat est à mes portes : je ne serais pas étonné d’apprendre ce soir qu'il les a franchics; pourtant, je ne céderai qu'à la certitude, je vous en réponds.
Jamais je n’ai connu d'homme ayant le coup d’œil si juste et si prompt, et jugeant si bien toute chose.
— J'aurai le prince Eugène sur les bras, ajouta-t-il; mais qu'y faire? IL me faut toujours y porter quelqu'un, et je choisis la charge la moins lourde.
Il ne se trompa pas d’une heure. Le soir, au moment de se mettre au lit, il recut une lettre de M. de Catinat, tui mandant qu'ii entrait en Sayoie avec cinquante mille hommes, afin que M. le duc edt l’extreme bonté de méler ses armes aux siennes, selon qu’il l'avait promis. Le maréchal assurait, d’ailleurs, à Son Altesse que rien ne couterait au roi son maitre pour consolider son alliance avec elle, et, en attendant, il lui expédiait derechef le brevet de généralismise des troupes de Sa Majesté Très-Chrétienne et de Sa Majesté Catholique, — brevet que Victor-Amédée ne pouvait manquer d’avoir, puisqu'on le lui envoyait à chaque instant; et, ce qu'il y a de bon, c’est que, avec tout cela, il ne commandait rien du tout.
Je ne puis nier que les inclinations de M. de Savoie ne fussent toutes pour l’empereur et contre la France. Son puissant voisin l’inquiétait bien autrement que l'empire, qui ne le touchait pas. Louis XIV pouvait ne faire qu'une bouchée de cette pauvre Savoie, si fort à sa convenance !
— Mais, parbleu! disait le duc, dont le mot a été souvent répété depuis, je ne me laisserai pas avaler comme cela : je me mettrai en travers, et je l'écorcherai bien quelque part!
Au début de cette nouvelle guerre, on s'inquiétait de ce que ferait le duc de Mantoue. Je ne sais si j'ai parlé de ce prince en détail : il en méritait bien la peine. Il était venu à Turin quelque peu auparavant, accompagné d’un certain abbé Vantoni, son gentilhomme de chambre, lequel remplissait son métier de ruffiano, ainsi qu'on dit en Italie, avec les plus grandes manières. Il me représentait un homme qui prendrait des gants pour toucher des torchons sales.
Cet abbé mettait du rouge, et marchait toujours sur la pointe du pied. IL allait partout pour son maitre, et lui choisissait des maîtresses dans tous les rangs. Il y en avait deux régnantes, la comtesse Calori, pour la cour et la représentation, et une certaine fille nommée Mattia, qui suivait le duc partout, et qu'il nommait sa favorite de poche. Nous cimes le bonheur de la voir à Turin; elle était fort jolie, mais effrontée à miracle, et elle portait des bus jaunes; ce qui nous amusait fort, L'abbé prétendait que c'était un vœu; nous voulions savoir à quel saint: il ne put pas le dire; M, de Savoie prétendit que c'était au dieu des coucous,
ne err ae Le duc de Mantoue était un homme d’appétits gloutons : il mangeait tout le jour, et il avait, la nuit, des compagnies indispensables, assurait-il gravement.
— Je ne sais, madame, pourquoi on ne s’empresse pas de me marier, me disait-il; car mon véritable état, c’est le mariage : je ne suis pas créé pour autre chose.
Le fait est qu’il avait un vrai sérail, gardé par de vrais eunuques. Je me fis montrer un de ceux-ci qui passait dans la rue, un matin que j'y regardais par la fenêtre; cette figure-là ne me revenait pas du tout.
Depuis, M. de Mantoue épousa mademoiselle d’Elbeuf. Au moment de cette guerre de succession, l’Autriche lui voulait donner une d’Arenberg, afin de Pavoir à elle; mais le Vantoni, gagné par la France, lui donna un si beau renfort de demoiselles et de bons diners, qu'il ne put se résoudre à accorder ses grâces à une seule, quelle qu’elle fût. Louis XIV le conquit ainsi.
Les affaires de la France et de l'Espagne réunies allaient déjà bien en Italie; le sage Catinat les eût conduites comme il savait le faire. Il vint à Turin passer vingt-quatre heures pour s’entendre avec le prince, et il ne lui cacha pas que ni Son Altesse ni luiméme n’élaient bien notés en cour.
— Je m'attends à être rappelé d’un instant à l’autre, ajouta le maréchal; on m'en a prévenu : je ne suis point aimé à Versailles. Quant à vous, monsieur, vous y êtes craint. On vous accuse et on vous soupçonne sans cesse. Je ne trahis aucun secret en vous disant cela, et, d’ailleurs, pour agir de concert, il nous faut bien savoir au juste sur quel terrain nous marchons. Jignore ce qu'il adviendra de tout ceci.
Catinat était un homme remarquable et estimable de toute façon; il n'avait rien de brillant, rien d’aimable dans le commerce, el, pour ma part, je n’eus pas à m'en louer. Il vint chez moi, de mauvaise grace, et me parla, tout le temps, comme à mademoiselle de Luynes, non pas comme à la comtesse de Verrue, et nullement surtout comme à la maîtresse du duc de Savoie. Il ne voulut jamais, dans son propre pays, faire la cour à aucune maitresse. Ce fut ce qui le perdit, et il le savait.
I] retourna à son armée; une semaine après, il y fut remplacé,
Quand je dis remplacé, le mot est inexact : Catinat ne fut pas rappelé encore; mais il recut, comme aide, en apparence, et comme chef, en réalité, le maréchal de Villeroi, qui avait déjà pas mal escarmouché avec le prince Eugène en ce temps-là.
Je ne puis m'empêcher de tracer ici le portrait du maréchal de Villeroi, auquel la France et la Savoie ont cu tant d'obligations pour sa vaillance et son habileté!
Je l'avais bien connu avant mon mariage, et il était encore fort beau alors. Il avait été du dernier galant et un des petits-maitres les plus recherchés parmi la jeunesse de la cour de France. On l’appelait le charmant; il eut toutes les belles femmes de la cour, à cette époque, et se fit exiler deux ou trois fois dans son gouvernement de Lyon pour ses entreprises amoureuses. II ‘\vait été élevé d’enfance avec le roi, dont monsieur son père était gouverneur; ce qui lui valut une faveur constante, sans compter les bonnes grâces de madame de Maintenon.
Villeroi, quand il nous fut envoyé, n’était plus que le vieil amant de madame de Ventadour, et il se croyait
le charmant. Il était si accoutumé à vain-
cre, qu'il se tenait pour sûr de la victoire et de la fortune, comme des belles dames autrefois. Il se figurait triompher sous jambe du prince Eugène et de tous les confédérés; il était fat et content de lui en toute chose, entéte comme un sot, bien qu’il ne le fût qu'à moitié, et, au total, le plus piètre général qu’ait eu la France en ce siècle-ci.
Il s’habillait du meilleur air, donnant la mode comme un jeune seigneur, et si convaincu de son propre mérite, qu'il ne daignait être jaloux de personne.
Jeus sa première visite, bien entendu. Il n'était pas sévère, comme Catinat, à l'endroit de l’amour; sans quoi, il ne se fût jamais regardé au miroir. Il me fit beaucoup de fête, assura que j'étais plus belle que toutes les dames de la cour de France, et que j'y ferais un terrible ravage, si j'y voulais revenir.
— Mais, ajouta-t-il, je comprends que vous n’y re= veniez point : vous êtes ici la reine. Vous la seriez partout : cependant, votre royaume ici est dans un bouquet de fleurs, et nos climats glacés ne vous offriraient rien de suave et @odorant comme elles.
Voilà un échantillon du langage du duc de Villeroi; en voici un autre de son tact : — quant à sa capacité, «on en verra les pièces! » comme dit Petit-Jean dans les Plaideurs.
Il se mit, dès l’abord, à traiter M. de Savoie avec une familiarité et une égalité dont il ne se départit point, et d'autant plus sensible, qu’il gardait tous ses respects pour madame Royale et pour madame la duchesse régnante, qui étaient de la maison de France, comme on sait.
Un jour, à l’armée, M. de Savoie, étant entouré de tous les généraux et de ce qu'il y avait de noblesse, ouvrit sa tabatière en causant; il allait y prendre une prise, lorsque M. de Villeroi, qui se trouvait à côté, lui ote sans façon la tabatière de la main, y met ses doigts tout entiers, ainsi qu'il en avait l'habitude, et la rend à Son Altesse. Victor-Amédée rougit de colère : il ne dit rien pourtant; mais il renversa tranquillement tout le tabac par terre, en appelant un de ses gens, pour qu'on lui en donnat d'autre. Il n’interrompit méme la conversalion que par ce seul mot :
— Du tabac.
Villeroi en but la honte tout entière.
Dès le commencement de son séjour, il se mit à contrecarrer Victor-Amédée dans tout ce que cclui-ei voulait faire. Quand le prince disait : « jé suis généralissime, » l’autre répondait : « Pai un ordre du roi. » Il l'avait en effet, et le montrait.
On conçoit quels dégoûts! Catinat et le duc de Savoie, tous les deux aussi capables Pun que l'autre, étaient subordonnés aux caprices et à Pineptie de ce général de carton. Tl west pas étonnant qu'un grand prince comme M. dé Savoie ait eu de la peine à supporter ce joug et s’en soit affranchi dès qu'il a pu le faire.
On donna ainsi la bataille de Chiari. Il faut convenir qu'en désirant la victoire aux armées, le prince souhaitait à Villeroi un bon échec; ce qui n'était pas facile à accorder. Lorsqu'il arriva à l’armée, le prince Eugène, qui ne manquait jamais aux respects extéricurs, lénvoya complimenter, comme chef de sa maison. Il lui fit offrir, en même temps, Je beaux chevaux tures, qu'il avait encore de Zante, Le due m'en envoya deux pour mon carrosse de ville; ce dont les duchesses se montrérent fort jalouses,
à A © DAME DE VOLUPTÉ.
Cette bataille de Chiari fut perdue par la faute de Villeroi, qui .’engagea contre l’avis de Victor-Amédée et de Catinat. Le prince s’y battit en héros, au point de forcer l'ennemi d'admirer son courage ; ce qui fit dire au prince Eugène :
— Monsieur mon cousin le duc de Savoie voudrait bien que les Français fussent battus; mais ce diable de Victor-Amédée a tant de vaillance, qu'il ne peut sempécher de nous battre de tout son cœur, en attendant !
Me voici arrivée au moment où Victor-Amédée me donna les plus grandes preuves de son attachement, au moment où il m’aima le plus, en effet, et où j’eus le malheur de m’assurer, au contraire, que j'avais pour lui plus de reconnaissance que d’amour.
Le prince dinait chez moi à peu près tous les jours, en le sait ; mais il ne manquait jamais d'y souper, et en compagnie de ce que nous pouvions réunir de beaux esprits, de courtisans et de généraux qu'il aimait. Jy souffrais peu de femmes, et elles n’y entraient qu'après un mir examen. Les femmes ne valent guère entre elles, à la cour surtout. L’entrée de ce souper était bien enviée : on tachait de la forcer par tous les moyens possibles; mais je faisais bonne garde, et l’on nadmettait que mes amis.
Un soir, par un extraordinaire inoui, M. de Savoie me fit dire qu’il ne viendrait pas : il était retenu par madame Royale, laquelle avait convié une vieille dame qui Vavaut élevé, qui habitait Chambéry, et qu'on avait fait venir exprès pour le voir.
J'étais de si mauvaise humeur, que je renvoyai tout le monde, et me mis à souper seule, d’un plat français que je ne mangeais guère avec le duc. Je mangeai, de colère, plus que de coutume; ensuite, je me couchai et ne tardai pas à m’endormir. Il était de bonne heure encore. Sur le minuit, je fus éveillée par des douleurs épouvantables ; il me sembla qu'on me déchirait les entrailles. J’appelai mes femmes, les Françaises, d’abord, — je ne me confiais qu'à elles, — et, l'ayertissement du petit Michon m'étant venu en téle, je me mis à crier que j'étais empoisonnée.
— Mon Dieu! madame, me dit Marion, cela se peut bien : ce méchant abbé de la Scaglia a tant dit que la main de Dieu vous frapperait bientôt !
—Ma mie, ne nous amusous pas à discourir. Vite un médecin! et vite M. le duc! Le médecin dira si nous ne nous trompons pas, et Son Altesse me donnera le fameux contre-poison de Venise; je veux le tenir de sa main.
— Mais, si vous le pre niez tout de suite, madame..
— Avant de savoir si j'en ai réellement besoin? Non, non, Marion : il ne s'agit pas ici de perdre la té te: autrement, je ne la retrouyerais plus. | fais partir deux de mes gens sur-le-champ, et qu'on se hâte ; le temps presse!
J'étais à Turin, heureusement, un quart d'heure après, le médecin et le prince étaient chez moi, Le premier déclara que j'étais bel et bien empoisonnée, et le second se dépécha de me faire prendre une dose raisonnable de notre drogue, sans vouloir souffrir que j'en prisse aucune autre, et je puis dire que je lui dois la vie
Analyse faite des matiéres rejetées, mon DAG eine as cera PCRS | “ant mie lues, mennleaad déclara ne point connaitre ce poison et ne pouvoir me guérir avec les remèdes ordinaires. Je rus, toute la nuit, entre la vie et la mert; Victor-Amédée ne me quitta pas une minute. Il fit d’abord arrêter et interroger les gens de ma cuisine, en les menaçant de la tor ture. Je voulus qu’on exemptat mon faiseur de tourtes, qui nous avait avertis. On eut beau demader, prier, donner des ordres sévères et se facher beaucoup, on n’apprit rien, ce furent lettres closes. Seulement, un de mes chefs raconta qu'un homme, étranger à mon service, était venu le matin, sous prétexte de demander un de mes officiers que javais fait chasser la veille. Cet homme avait rôdé autour des fourneaux. et on avait di le mettre à la porte, en conservant certaines formes, néanmoins,
Tout d’une voix, on l'accusa.
A midi, le docteur me déclara hors de danger. Son Altesse en eut une joie dont je lui serai éternellement obligée. Elle fit dire une messe d'actions de grâces, et, en même temps, on donna sous main le conseil à l'abbé de la Scaglia de quitter Turin.
Ma belle-mère, en apprenant ce qui s'était passé, m’enyoya une lettre de mon mari, que j’ai relue bien souvent, et que je sais par cœur, je l’ai encore sous les yeux, au moment où j'écris.
« Je ne puis me consoler d’avoir perdu cette femme que tout me rappelle et que rien n’efface; je la regrette toujours et ne garde aucune haine de ce qu’elle m'a fait souffrir. Je souhaité de tout mon cœur qu’elle soit heureuse! Je me surprends à penser que ce prince ne l'aime pas comme je l’aimais et qu’il ne lui donne pas tout le bonheur qu’elle mérite, Vous voyes madame, que je suis loin d’être guéri et que je n’ai nulle envie de revenir en Savoie. »
Ces mots me firent à la fois du bien et du mal Pourquoi done avait-il été si faible puisqu'il m’aimait, et pourquoi n’avais-je pas eu de patience? Je me mis à détester ma belle-mère et cet affreux abbé de la Scaglia de toutes mes forces; je déclare que je les détesterai jusqu’au dernier jour: c’est une de mes voluptés.
Je restai près d’un mois au lit, des suites de cette belle équipée. C’est justement en même temps que Crémone l’échappait belle, de la part du prince Eugène. Villeroi y fut fait prisonnier, à la grande joie des deux armées. La sienne se réjouit plus encore, je crois, que les ennemis; ses soldats chantaient publiquement un pont-neuf que M. de Savoie me vint dire, pendant que je gardais encore la chambre, et qui nous amusa beaucoup :
Français, rendons grâce à Bellonoÿ Notre bonheur est sans égal 3 Nous avons conservé Crémone
Et perdu notre général!
— Nous voilà délivrés du Villeroi, ajouta le due. L'empereur le rendra, car il ne le craint guère; mais, en attendant, la France enverra un autre général, et, probablement, l'ancien ne reviendra plus.
Rie apprimes, en effet, que nous aurions fe aue
» Vendôme. Victor Amaice nen fut qu'à moitié con aa Il avait déjà, je crois, le dessein de faire une volte-face; il eût voulu y être forcé : or, le due de Vendôme était un homme à ne point justifier son changement et à lui donner tort par ses victoires,
Quant à moi, j'en fus charmée : toute ma vie, j'a-
vais enterdu vanter ce brillant général. Je savais quels étaient sop esprit, ses talents guerriers, et combien le sang de Henri IV dominait dans ses veines. Mon père Vaimait peu, il sen défait; mais ma mère en faisait grand cas, et, toute sainte qu’elle était, lui passait ses débauches. Il faut bien le dire, le duc de Vendome était hors de toute proportion à cet égard. Il dépassait tout ce que les chroniques scandaleuses racontent des plus paresseux et des plus débauchés; si l'on ajoute des plus sales, on aura mis au jour ses trois vices principaux. A cela près, il était charmant, non point beau, mais d’un grand air et d’une amabilité surprenante. Malheureusement, les défauts que j'ai dits le renvoyaient aux amours du ruisseau; aucune femme n’en voulut, ou, du moins, ne l’avoua ; car, pour la cachette, je ne réponds d'aucune.
M. de Vendôme arriva, que j'étais à peine convalescente. Il vint saluer, à Turin, Son Altesse sérénissime madame Royale et la duchesse régnante ; mais, tout en donnant ce premier jour aux devoirs ofliciels, il n’en glissa pas moins dans l'oreille du prince qu'il brülait de me voir; et, en effet, dès le lendemain, il arriva chez moi sans s'être fait annoncer.
— Ah! dit-il en entrant et en se jetant sur un siége sans me saiuer autrement, j'espère qu'ici, du moins, ou est en France, qu'on parle en français, qu'on mange en francais, qu'on aime en français; aussi, me voilà, madame, tout fier d’être chez vous, près de yous, de pouvoir l'écrire, et d'annoncer à l’Europe quelle merveille de beauté nous avons donnée à ce duc, qui devrait nous être à jamais fidèle, ne füt-ce que pour cette raison.
Je lui répondis comme je le devais, pesant toutes es paroles, car M. de Vendôme était bien homme a ime faire parler; le duc m'en avait prévenue. Je lui fis servir un excellent diner auquel il fit honneur, et jessayai de le raccommoder avec le fromage, que l’on met à toute sauce en Piémont. Il le trouva bon en certains cas.
— Ah! Ini dis-je, si vous aviez goûté d’un certain plat que me faisait un certain abbé Alberoni que nous avons envoyé à Parme, vous seriez bien plus enchanté encore, monsieur.
— Madame, je garde ce nom dans ma mémoire, et je vais m’enquérir partout de cet abbé Alberoni et de son plat.
Il l’a bien retenu, en effet, et, sans m’en douter, jaidai encore, ce jour-là, à l’une des plus grandes et des plus singulières fortunes de ce siécle-ci, comme on va le voir.
Alberoni accompagna l’archevèque de Parme, lorsque celui-ci allait trailer pour son souverain avec M. de Vendôme, victorieux alors. M. de Vendôme avait, entre autres habitudes extraordinaires, celle de recevoir les ambassadeurs et les personnages les plus graves, sur un siége et dans une occupation où, d'ordinaire, on m’admet que son apothicaire ou son valet de chambre.
L'archevéque fut singulièrement blessé de cette facon d'agir, et sen alla furieux; ce qui n’avança pas les négociations. Il fallait cependant les mener à bon port; l'archevéque s’obstinait à ne pas vouloir retourner, et, en même temps, à ne point demander un successeur,
— J'ai le droit d'exiger que M, de Vendôme me reçoive décemment, disait-il,
Ce en quoi il n'avait pas tort.
Et M. de Vendôme répondait :
— Je ne me génerai pas pour ce vieux pingre, qui n’a pas seulement un anneau pastoral en pierres fines; j'en ai reçu de plus huppés sur ma chaise, et qui s’en sont contentés : il s’en contentera lui-même, ou bien, au diable son traité et tout son grimoire!
La querelle n'était pas près de finir, on le voit, puisque personne ne voulait céder, et l’on ne savait comment sortir de là, lorsque Alberoni s’engagea à tourner la difficulté, si on le laissait faire. IL proposa Waller reprendre la conférence où l'archevêque l'avait laissée. Alberoni avait fait son chemin à petit bruit; depuis son retour de Parme, l’archevèque l'avait donné à son souverain Comme une manière de bouffon trèsamusant, et le duc le goutait fort.
— Va donc près de ce singulier prince, dit Son Altesse à Pabbé, et ce sera la fable du singe et de la couronne : je suis sûr que ton adresse et ton esprit me serviront mieux que les meilleurs négociateurs.
J'ai négligé de noter une circonstance, la principale, cependant, et celle qui fàcha l’archevèque par-dessus toute chose : c’est que je ne sais pas trop comment m'expliquer, ayant le malheur d’être femme et de ne pas savoir parler latin.
M. de Vendôme, tout au beau milieu de la conférence, dans le moment le plus important et le plus grave, se leva tout à coup, et montra à l'archevêque, épouvanté, ce que, assurément, il n'avait jamais montré aux ennemis de la France, et cela dans un accès de propreté bien en dehors de ses habitudes.
— Mais, disait-il, il ne faut pas que les étrangers nous accusent d’être des...
Vous y mettrez le mot, s’il vous plait.
Heureusement, Alberoni n’y regardait pas de si près que l'archevêque. Il arriva, se fit annoncer comme envoyé du duc de Parme, et réclama audience sur-lechamp.
— Un envoyé du duc de Parme! fit M. de Vendôme. Est-ce encore cette face bléme d’archevéque? Dites-lui que je suis justement où j'en étais l’autre jour.
Comme on lui répondit que c’était un abbé qui semblait jovial et sans aucune prétention, M. de Vendôme le recut. Il le regarda quelques instants, de ce coup d'œil sûr qui mesurait si vite les champs de bataille; puis il lui demanda son nom.
— Alheroni.
— Alberoni! Justes dieux! as-tu été & Turin?
— Oui, monseigneur.
— Tu connais la comtesse de Verrue?
— Sije la connais! je lui dois tout.
— Ge serait une raison pour que tune Ja connusses plus, si ton tout était quelque chose; mais tu me feras la fricassée?
— Oui, monseigneur, tout ce qu'il vous plaira.
— Tu es mon homme, Alberoni, et je veux traiter avec toi, pour toi-môme, plutôt que pour ton maitre. Que ne parlais-tu l'autre jour! nous nous serions déjà entendus, Attends un peu, nous allons aller dans la pièce où sont mes cartes, et nous discuterons.
Et, se levant aussi vite que sa position le lui permettait, il recommenca la même aventure qu'avec l'archevêque; seulement, Alberoni ne s'en facha point.
A dater de ce jour, celui-ci ne quitta plus M. de Vendôme, sauf à l'heure de la bataille; il devint son confident, son secrétaire, son cuisinier, ete,, etc. ; il le
suivit en France, et de 1a sa fortune, qui l’a fait de puis cardinal, premier ministre, arbitre de l'Espagne, tout ce que nous avons vu enfin, et ce que chacun sait en ce temps-ci.