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Le moment des épreuves était venu pour Victor- Amédée; il faut lui rendre la justice de dire qu'il se montra supérieur en foutes choses et qu'il fut plus grand que sa fortune.
H signa le traité de Vienne, par lequel l’empereur s'engageait à lé secourir; mais, le maréchal de la Feuillade menvahit pas moins la Savoie, que M. de Vendôme gardait du côté opposé.
Chaque jour apportait la nouvelle d'une perte ou dune défaite; tous les courriers qui arrivaient auraient dû mettre un Crepe: car ils menaient un deuil. Le prince était partout; il ne couchait pas trois jours de suite dans le mémé-lieu, et, ce qui est plus fort, i! m’obligeait à le suivre. Il lui était survenu une jalousie effrénée, sans que j’y eusse donné lieu’ que par un peu de refroidissement dont je m'étais pas la maitresse.
On le’sait, je n'avais jamais aimé ce prince ayec une grande passion : c’étaient l’amitié et la reconnaissance qui m’attachaient à lui. Il n’était pas, d’ailleurs, bien aimable en ces temps-là. Cette jalousie‘m’était odieuse, et je n’aspirais qu’à m’y soustraire.
Dès cette époque, je formai le projet que j'ai exécuté depuis : deux circonstances le retardèrent. La première fut'une petite vérole des plus malignes, dont je fus Saisie, et qui mit tout le monde dans l'inquiétude, exvepté moi; là prédiction de notre sorcier me donnait Ia certitude‘ de n’en pas mourir. Heureusement aussi, elle me prit à Turin, et pendant un. repos du duc; sans cela, je ne sais ce qui serait arrivé. Au risque de passer pour ingrate, je lui rendrai la justice, qu'il mérite : aussitôt que je fus attaquée, il s’enferma avec moi, ne me quitta pas, et me soigna lui-même ayec un zèle et une tendresse que je n’oublierai. jamais. En vain lés médecins lui représenttrent le danger qu'il courail; en vain sa mère le vint-elle conjurer, presque à genoux, dé songer à. lui et à. ses peuples: en,vainle
priai-jé moi-méme de m’abandonner à mon sort; voici,
ce qu'il répondit :
— J'ai fait quitter à la comtesse de. Verrue son mari, sa famille et sa maison ; eût-elle envers mai tous les torts possiblés, je ne l'oublierai jamais: Or, elle men 7 auctin, Dieu merci! Je dois done remplacer
pour ellé tout cé que je lui ai pris; je ne la quitterai;
pas.’
Il tint parole, et, tant que le danger dura, il nessortit
pas lé" ma chatnbre, où il’ trayaillait avec ses ministres; ce qui ne leur plaisait guére, je Vai su depuis d’enx-meémes.
(hand je fas en convalescence, il retourna:chez lui pour la nuit seulement; encore fallut-il de, grandes prières, Mon ogcupation constante était de demander un mirdir, pour savoir si j'étais bien défigurée, et Von meé 1é refnsait impitoyablement.
Enfin, quand jens repris mes forces et que je, commencai à me lever, il n'y avait plus moyen dese taire. Tous les miroirs de ma, chambre étaient couvertss j'ordontiara Marion d'oter ces voiles.
— Madame, me répondit-elle, monstigneur va venir; Vent Vous parlér lui-même à ce sujet, etul nous, défend de yous obéir dans le cas. où: vous: demande: riez un miroir
— Allons, pensai-je, je suis hideuse, et l’on veut me f'éénoncer doucement,
Si j j'avais pu aller moi-même déchirer ces malheureuses, enveloppes, je ne m’en serais pas fait faute; mais j'étais trop faible. |
Le duc arriva enfin, et m ’embrassa. avec la dernière tendresse.
— Vous m’étes rendue, ma chére comtesse; que le Dieu miséricordieux en soit béni!
__— Je vous remercie, monsieur, de votre attachement; je le sens comme je le dois, m'en doutez pas; mais dités-moi…
— Si vous êtes encore belle, n'est-ce pas? Vous serez toujours la plus belle du monde à mes yeux.
— Mais, aux yeux des autres, monsieur, comment suis-je ?
— Que vous importe?
— Dame, on,ne veut pas faire horreur, monsieur; et puis, pour soi-même...
— Rassurez-vous, répliqua-t-il plus froidement, il vous reste encore assez de charmes pour contenter les plus délicats. Soyez satisfaite, vous allez vous voir et vous juger. U
lalla vers un Brand miroir de Venise, dont ik m’ avait fait présent, et que jai là, en face de moi, au moment où j'écris; puis, Otant la, gaze qu'on y'avait mise, il me dit :
— Regardez-vous !
Mon premier mouvement fut de fermer les yeux et d’éloigner cet instant que j'avais tant désiré:
— Du courage, reprit le duc, du courage! Gelan’e:t point effrayant.
Je regardai enfin, et je vis une FE de squelette tout couturé, avec les yeux rouges, sans sourcils, et de la couleur d’une écrevisse cuite. 6
Je jetai un eri d'horreur et je m’évanouis. :
Victor-Amédée ni mes femmes ne me comprenaient > ils m’avaient vue si laide, qu'ils me trouvaient superbe en comparaison, eb ne se souvenaient plus que je n’avais pas envisagé, mes traits depuis leur changement. IL.me fallut bien longtemps pour m'y accoutumer.
Le prince, cependant, ne se faisait faute de me dire à chaque minute :
— Ma chère ame, je vous aime mieux ainsi; je serai plus sûr que vous êtes à moi tout seulet qu'une pensée autre que la, mienne ne vous polluera même point.
Fétais assez peu flattée du compliment, Il faut aimer un homme plus que je n’aimais M. de Savoie, pour renoncer à admiration de tous.
IL commence: à être parlé, en France, d'un parti de philosophes qui veulent connaître toutes les impressions, tous les sentiments, et les expliquer: Qu'ils me disent donc pourquoi, à dater de cette époque, moi qui aurais dû aimer le prince de tout ce que je lui devais, je Je pris, au contraire, en aversion, de telle mani¢re que je ne pouvais me souffrir près de lui, est vraiqu'il me fitpayer cher les soins qu'il m'avait donnés.
Par une des particularités singulières de cet esprit, qui en avait tant, il s'était faslé que je demeurerais toute ma vie dans le même état et que je ne reprendrais jamais le même visage qu'autrefois; mais, à mesure que, ma convalescence avançait, je redevenais sinon ce que j'avais Cle, au moins un portrait de maoimême, toujours ressemblant, quoique un peu efface. Victor-Amédée en ful excessivement fâché, et prit une jalousie de plus en plus enragée, qui alla jusqu'aux
tmhanvais traitetients, ef qui mé fit trouver ma chaine bien lourde. ;
J'ai dit que j'avais éu deux raisons dé tester près de Ini, en cé temps-là! je n'ai encore donné que la pré= mière : la seconde et la plus vraie était lé malheur qui Vateablait. Je ne voulais pas l’abandonner dans sa mauvaise fortune : c’éût été pour moi un remords; et puis je fe savais, en vérité, quel moyen prendre pour me soustraire à sa tyrannie. Je n’en voyais aucun; il me suryeillait trop:
J'étais strictement enfermée, né recevant absolument personne, n’allant pas à la cour, ne sortant guere que pour quelqué promenade en cärrosse où une course à 1a villa.
Il m’emmenait dans tous s&s voyages, me faisant quelquefois passer deux ou trois jours seule, dans uf mauvais Village où je me mourais d’ennui; si bien que la duchesse régnante disait à un intermédiaire : -
— Si j'en avais jamais voulu à la pauvre comtesse, je lui pardonnerais à présent; personne ne peut lui envier la vie qu’elle mèné : @lle me rend un grand service en me l’épargnant.
Sous les autres rapports, je n'avais pas à me plaindre. Le duc, économe pour tout le monde, était prodigué pour moi; il me comblait de présents. Je le priai ième de s'arrêter: en l’état où était sa fortune, il y pouvait trouver de la gêne. Il me répondit que je le priverais de son seul bonheur. En vérité, maintenant que yy pense de loin, je fus une ingrate; it m’aimait fort à sa manière, laquelle n’était éloignée de la mienne que parce que je ne l’aimais pas autant.
Je reçus, en ce temps-là, une lettre qui me donna de fortes tentations d’en fidir, en m'offrant les moyens que je cherchais en vain de tous les côtés.
Je ne voyais absolument dame vivante que les ministrés, qui travaillaieit chez moi avée leur maitre, et le bon M. Petit, accompagné parfois du petit Michon, plus petit Michon que jamais, bien qu'il fat stir le point d'avoir un bénôfice.
Je vis arriver, uti jour, le bon cuté, avec un air de mystère qui pinçait sa figure æ:Yerté et mé donna envié dé rire.
— Qu'apportez-vous, mon cher curé? lui demandaijé. Vous semble tenir en réserve la boîte de Paidore.
— Madathe, je ne sais ce que j'apporte, ni jusqu'à quel point l'espérance restera au fond; mais voiéi une lettre qu'un commandeur dé Malte étranger m'a prié de vous remettre, Comme j'ai fait quelques difficultés, né sichant trop ce qu'était ce message, il th’a dit du'ellé venait de monñsiéur votre frère, Jespére bien qu'il ne m’a pas trompé.
— Dolinez, Véponditjé, ét, quelle qu'elle soit, je vous promets que vous la lirez.
J'ouvris Va lettre : elle était, én effet, du chevalier dé Luyhes, lequel se éouvrait de gloire dans là marine di fol, et eroiduit, dans la Méditerranée, éontre les flottes anglaises.
NW Avitit Un peu dé loisir eh ce moment, ét me dediunduit Wil me serait agréablé qu'il vint lé passer près dé moi. Il ne sé fait pas à la poste, aver tüison, et avait prié un de ses Amis, qui venait à Turin, de se charger de ka lettre, On disuit, dune le publié, que j'étais fort malheureuse; il désirait savoir à quoi s'en tehir, m'offrant aon aecdurs pour mé tiver de péine, si, en effet, j'étais dans la peine, I ne doutait pas que
son ami, homme fort intelligent, ne parvint à me faire passer son message, quelque bien gardée que je fusse, et me priait de lui répondre par la méme voie.
M. Petit me tourmentait depuis longtemps pour mettre un terme à ün commerce que, religieusement, il né pouvait approuver, et qui, maintenant, faisait le malheur de ma vie.
A la lecture de cette lettre, il chanta le Vunc dimiltas, et s’écria qué Dieu inspirait le chevalier, qu'il fallait accepter sa proposition et sortir de ée péché où je croupissais depuis tant d'années.
Jerépondis que je ne demandais pas mieux, maisque, d’abord, je ne pouvais abandonner le duc dans le chagrin Où il était, et qu’ensuite, je né savais comment faire, car, certainement, il ne me laisserait pas partir.
— Faites venir monsieur votre frère, madame : avec lui tout est facile. Quant aux malheurs de Son Altesse, nous sommes généralement d'accord pour Croire que vous en êtes la seulé causé. Le double adultére dans lequel il vit éloigne la protection de Dieu de son État et 16 laisse exposé à toutes ses vengeances. Ainsi, ne vous faites aucun scerupule d’y mettre un terme.
— Mais, monsieur, si cela est, en effet, pourquoi le roi Louis XIV a-t-il été heureux tant qu'il a vécu dans ces adultères dont vous parlez, et pourquoi toutes les infortunes fondent-elles sur lui depuis qu'il est rentré dans l’ordré en épowsantmadame de Maintenon? Celà ne me rassure point.
Les gens @Belise ne sont jamais embarrassés de rien, ils ont réponse a tout.
— Il expie, madame, il expie, et, malheureusement. son royaume expie avec lui. Quant à wos, Croyermoi, Vous n'avez qu'à accepter la proposition de M. le chevalier, ét nous trouvérons bien moyen arranger le resté. D’ailleurs.. puis-je tout vous dire?
+ Parlez-moi franchement, je le veux.
— Eh bien, j'en aurai le Courage, car lé moment est décisif; vous entendres la vérité, et vous prendrez ensuite, je n'en doute pas, le parti nécessaire... On ne vous aime pas ici.
= Ah! repris-je blessée; et pourquoi ?
— Dabord, parce qué vous Ôtes Française, et que les Français sont hats. A chaque échec, on vous accuse de trahison, puis on prétend que yous souffle ut prince certaines mesures qui Wort pas Papprobation dés grahds; pour le Menu peuplé, il vous regarde comme une sorefire, et jure que le duc est sous le poids d'un charme que vous lui avez jeté : il vous attribue lés défaites et les pertes successives du pays. Dans certaines églisés de campagne, on fuit des prières pour que vous soyez éloignée, et, sil faut tout vous avouer enfin, il m'est pas jusqu'à madame Royale qui, en pleurant, ne Wait supplié, l'autre jour, de vous engager à partir.
— Madame Royale aussi!
— Non pas de son chef, mais pour 6bôir à l'opinion. Elle vous aime; cependant, elle est ibfluencée par madame la comtesse douairièré dé Verrue; et puis...
— Et puis elle croil que je lui Ote la part de domination qu'elle avait sur l'esprit de son fils, qu'elle ne connait point, ét que persohtic ne domite. Gest MW la vraie raison. Je réflévhirui, mou cher abbé: revenez demain, Vous aurez ma réponse,
Je réfléchis, en efter,
J'eus une nuit affreuse, Touk tea désite me pot talent vera la Franeu, M, de Verre vu tait: ina famille
pourrait peut-étre amener un eee le aie de Chevreuse, mon frère, était en fort bonne posture, et avait toutes les facilités de conclure cette affaire, s’il le voulait. Mon cœur battait de joie, à l'idée de revoir mon mari, le seul homme que j'aimasse, le seul que j'aie aimé dans ma vie; ce que personne ne croira, et ce qui n’en est pas moins vrai. Mais quitter le duc, mon bienfaiteur; quitter mes enfants avec la certitude de ne plus les revoir, c'était affreux. Je fus done dans une perplexité terrible: enfin, je me décidai, dans tous les cas, à faire venir le chevalier, pour en causer ayec lui.
Je prévins le prince que M. Petit avait appris, d’un voyageur, sa présence à Gênes, el que je le mandais. Victor-Amédée fit quelques difficultés, que je levai
avec des prévenances, et il permit qu'il vint, non à Turin, mais à ma maison de campagne; ce qui me
convenait bien mieux, du reste.
— Vous aimez fort votre frère, madame, me disait-il.
— Je ne sais si je l'aime, car je ne le connais point, ou très-peu; il y a si longtemps que nous ne nous voyons plus !
Je savais que cette réponse le satisferait, et qu'il ferait ainsi un bon accueil au chevalier; sans cela, il ne l’eût pas voulu voir, peut-être; car il était jaloux de toute chose, même de ma tendresse pour mes parents.
Jobtins un peu de liberté, même avant cette arrivée, qui ne tarda guère, pour aller aux Délices avec mes enfants. Le prince les aimait plus que ceux de la duchesse et ne s’en séparait presque jamais. J'ai dit qu'il les avait légitimés, sans nommer la mere, à l'exemple de Louis XIV. On crut que c'était moi qui l'avais demandé, et la rigidité des dévots ne s’en accommodait point; mais il le fit de lui-même et sans que je m'en fusse même occupée. Il les légitima tous les deux. Mon fils a toujours porté le titre de marquis de Suze; et ma fille fut la princesse Marie-Victoire, qui ne changea point son nom en épousant son cousin Victor-Amédée, fils du prince de Carignan le. muet.
Je ne parle plus de ce dernier, ni de dom Gabriel, parce que j'avais cessé de les voir, étant, comme je l'ai dit, strictement enfermée et séparée de tout le monde.
Mon frère arriva. IL me vit avec grande peine en j'élais, et traita mes enfants, non pas en neveux, mais en enfants du duc de Savoie; ce qui m’engagea à les renvoyer à Turin.
Lorsque Son Altesse vint le soir, le chevalier lui parla avec le respect dû à une tête couronnée, mais trés-froidement et comme un homme très-peu désireux den être traité autrement que comme un étranger.
— Vous avez été bien hardi de venir ici, monsieur, lui dit Victor-Amédée : les Francais y sont peu aimés
n ce moment,
Avec le sanf-conduit de Votre Altesse, je ne ris-
quais rien, monseigneur, répliqua le chevalier,
Vous êtes un ennemi généreux et osé, monsieur; aime à en avoir en face du semblables, Dans les armées de Sa Majesté, ils sont tous les mêmes, monseigacur ; il n'y a pas de choix.
J'étais assez embarrassée, à cesouper, entreeux deux; mon frère y mettaitmoins de grâceencore que le prince, Gelui-ci demanda son carrosse, au lieu de rester, ainsi
qu'il en avait l'habitude, — Madame, je reviendrai dans quelques jours, dit-il
en me regardant. d’un air piqué ; je vous laisse à vos épanchements de famille.
Mon frère nous avait quittés un instant ; nous étions seuls. J’essayai de l’apaiser de mon mieux ; il me répondit toujours de la même manière :
— Je ne veux point de partage ; vous ne pouvez vous occuper de moi et du chevalier en même temps. Soyez tout à lui, j’y consens, et je ne vous dérongerai point.
Au fond, jen’en étais pas fachée; je ie laissai partir en faisant mine d’être piquée, à mon tour.
Dès qu'il entendit le carrosse s'éloigner, mon frère reparut.
— Ma sœur, dit-il, il faut vous tirer d'ici.
— Je ne demande pas mieux ; seulement, je ne sais, pas comment m'y prendre.
— Si yous avez de la résolution, je m’en charge.
— J'aurai tout ce que yous voudrez, mais dépéchezvous!
Nous fûmes, en effet, bien seuls. ii et eat
Jemployai les j jours suivants à montrer au chevalier ce charmant pays, qui lui plut fort : nous courions du matin au soir, trés-gais, très-libres. Après Jes beaux: jours passés avec mon mari, ces moments sont restés dans mon souvenircomme les plus agréables que j'aie passés depuis ma première jeunesse,
Nous formames tout notre plan ; il était hardi ; mais, par cela même, il offrait plus de chances de réussite. Nous décidames que je demanderais au prince la permission de conduire le chevalier jusqu'à la frontière, et qu'au lieu de revenir, je la traverserais avec lui à la barbe des commis et des soldats, qui n’oseraient pas S'y opposer.
Le difficile était d'obtenir l'autorisation : Victor-Amédée, j'osai l’espérer, devant venir bientôt de ce CE là, croirait que je voulais Py devancer.
Je trouyai une résistance inattendue lorsque j ‘alla voir le duc a Turin pour lui présenter ma demande.
—Je ne puis yous accorder cela, me dit-il : ce serait risquer de yous perdre. Les armées ennemies sont trop pres, et vous risqueriez d’étre prise par elles. Jugez done quelle joie pour les troupes royales de saisir la maitresse du due de Savoie! Comme on me ferait payer cher yotre rancon!
— Mais, monsieur, je suis prudente ; je ne m’ayancerai pas, et l’on ne me prendra point, je vous en réponds.
— Ne m'en parlez plus, cela ne se peut; je n’y consentirai jamais.
Quoi que je fisse, je n’en pus tirer autre chose ; je revins fort contrarice, fort en peine de savoir comment nous sortirions de cet embarras. Le chevalier ne s’en déconcerta point.
— Tranquillisez-yous, ma sœur, me dit-il; le duc uous ouvre lui-méme la voie : il va entreprendre une de ses tournées; faites-vous malade pour ne pas le suivre; dites que vous Virez rejoindre; , mottez-vous en roule, et on vous enléyera, c'est moi qui vous en réponds,
C'était, en effet, le meilleur moyen, et nous l’employämes tout de suite en commençant à jouer notre
pièce. Le chevalier prit congé de lui et partit ostensiblement,
Le prince revint le soir même : il fut encore un peu froid, un peu gêné; mais le nuage se dissipa, et je le retrouvai comme de coutume. Il m’annonça son intention de se mettre bientôt en route et sa joie de m’enmener avec lui. Je n’eus garde de le contredire, et, d’ailleurs, je fus saisie d'un chagrin involontaire; car, malgré tout, je l’aimais, et l’idée de le quitter pour jamais, en le laissant triste et malheureux, me faisait mal. Je fus aussi tendre que d’ordinaire, ce qui le charma.
Après son départ, je songeai à ma fuite, à ce que je devais emporter, au sort que j'aurais en France. Mon frère ne m'avait pas caché que mes parents me verraient de mauvais ceil, que je n’avais guère à compter sur eux, que le duc et la duchesse de Chevreuse étaient sévères et peu obligeants. Lorsque je parlai du raccommodement avec mon mari, il hocha la tête, en disant qu'il n’y fallait penser que de loin.
— Sa mère l’effraye même à trois cents lieues, me dit-il, et les dispositions qu’on a pour vous à Paris ne sont pas propres à le ramener; mais venez toujours, emportez ce qui vous appartient, et j'espère vous remettre, un peu plus tard, dans une situation heureuse.
J'étais reine à Turin; j'allais être à Paris simple particulière, dans un couvent sans doute, ce qui ne changerait guère ma vie. J’allais quitter mes enfants, tous mes enfants, madame de Verrue retenant ses petits-fils, et le duc n'étant nullement disposé à me donner le marquis de Suze et Marie-Victoire. C'était triste! et puis j'aimais l'Italie, j'aimais ce pays où j’avais passé de si bons moments, où j'avais vu s’écouler ma jeunesse. Ne plus le revoir me semblait cruel; je fus sur le point de rester, et, ce que je puis assurer, c’est que, sans l'espoir de retrouver M. de Verrue, je ne serais pas partie.
Après une nuit d’insomnie, mon parti fut pris; J'étais décidée. Je fis emballer secrètement mes joyaux et mes pierreries par Babette et Marion, qui me devaient suivre. Je pris mes habits, mes hardes de prix, tout l’argent que je pus réunir et me tins prête.
Une circonstance vint me donner du courage.
La duchesse me fit dire par notre confidente que le marquis de Saint-Sébastien était mort et que sa veuve était arrivée à Turin. Elle avait écrit au prince, qui l'avait fait appeler, et lui accorda une audience fort longue. Le soir, il demanda à madame Royale si elle ne serait pas contente de revoir une personne qu’elle avait honorée de ses bontés et qui le méritait bien. Il ajouta qu'elle avait été pendant de longues années trés-malheureuse, et que désormais elle se fixerait À la - our, pour y vivre en repos et jouir de la belle fortune qu'elle avait gagnée par ses larmes,
— Je la voudrais placer comme autrefois près de Voire Altesse, madame; y consentiriez-vous? demanda-t-il,
La princesse espéra que ce serait pour moi une rivale dangereuse, et pour elle une créature dévoute: elle la prit, en se faisant un mérite de sa complaisance, la marquise de Saint-Sébastien était toujours fort belle; elle était encore jeune, et elle avait ce même caractère de finesse et de dissimulation qui l’a conduite où nous la voyons,
Madame Royale l’accueillit à merveille, la présenta elie-meme à la duchesse, pour laquelle elle eut des
respects infinis, et qui la trouva fort aimable. La fine ;
mouche évita le prince, qui se souvenait trop du passé |
pour ses projets. Elle ne pouvait ni le rebuter, ni Vaccueillir; il était bien plus commode de le tenir à distance à force de respect. Victor-Amédée m'aimait encore avec assez de passion pour ne point forcer cette barrière, bien qu'il y songeat peut-être.
La duchesse, qui ne se souciait pas de changer le connu contre l’incertain, me fit prévenir afin que je pusse veiller à mes intérêts et à ma place. Ce fut pour moi un véritable soulagement. Le prince aurait donc une amie, il aurait même une maitresse, car ils ne s’arréteraient pas en si beau chemin : ce sentiment, coupé dès sa racine, devait vivre encore au fond de leurs cœurs. La Saint-Sébastien était ambitieuse, et ma charge à prendre était tentante, elle la prendrait.
Je fis semblant de ne me douter de rien d’abord ; puis l’idée me vint qu'une petite jalousie ne ferait pas mal, et que je pourrais ainsi donner à mon amant Vidée de me tromper, s’il ne l’avait pas. La jalousie sert à cela, en général.
En conséquence, la première fois que je le vis, je pris un air pincé qui l’intrigua, je refusai de répondre à ses questions ; enfin, je me laissai emporter jusqu’à lui dire que, lorsqu'on était soi-même si soupçonneux, il fallait épargner aux autres le chagrin de craindre.
— Quoi? que craignez-vous? qu'est-ce que cette folie?
— Vous le savez bien, monsieur; à quoi bon vous faire répéter ce que vous n’ignorez pas?
— Je veux être pendu si...
— Vous avez reçu la marquise de Saint-Sébastien.
— Cela est vrai. Eh bien, ensuite?
— Comment, ensuite? Mais la marquise de Saint- Sébastien est cette belle fille que vous avez tant aimée, que vous pleuriez encore lorsque je vous ai connu, et dont j'ai eu grand’peine à vous consoler. Elle est toujours belle, et elle est libre; comment ne la craindrais je pas?
Victor-Amédée me jura qu’il n’y songeait point, et moi, je compris qu'il y songeait quelquefois, pas souvent encore; mais cela ne pouvait manquer de venir avec le temps.
— Allons, pensai-je, il m’oubliera!
Et nous sommes faites de telle façon, que cette idée me chagrina, bien que ce fût le plus ardent de mes vœux en ce moment. Je voulais être oubliée et je craignais de l'être tout à la fois, je voulais rompre ces nœuds et je les regrettais pourtant,
La dernière fois que je vis le prince, j’eus peine à retenir mes larmes ; je suffoquais, et, cependant, il ne fallait pas montrer que j'étais émue. Il s’inquiéta fort de ma santé, qui me retenait loin de lui quelques jours encore, me fit jurer que je ne tarderais pas à le rejoindre et que je lui enverrais un courrier tous les jours. On eût dit qu'il pressentait un adieu éternel, car il revint trois fois m’embrasser, et ne pouvait s'arracher de mes bras; à la fn, je ne fus plus maitresse de moi, et je pleurai abondamment.
— Surtout, me répéta-t-il, n'allez pas plus loin que l'endroit convenu; prenez une escorte, et ne vous aventurez point. Je devrais vous dire de m'attendre ici,
mais je n’en ai pas le courage. Je vous laisse le prince de la Cisterne; vous viendrez avec lui; vous viendrez bientôf, n’es{-ce pas?
Je le fui promis; je le regardai partir, et, lorsqu'il m'eut quittée, je m'évanouis. Mes Françaises attendaient, prévoyant ce qui arriverait. Elles me portèrent dans mon lit; j'y restai toute la soirée, avec mes enfants près de moi; je ne les voulais pas perdre de vue un instant. Je jetais quelquefois les hauts cris toute seule, en pensant que je les allais quitter et qu'ils m’aceuseraient peut-être plus tard. Si je ne les avais pas tant aimés, je les eusse pris ayec moi; mais ils auraient perdu un riche état et un brillant avenir pour n’occuper à Paris que le rang de bâtards inconnus : il fallait faire le sacrifice; je le fis, et rien ne m'a tant coûté en ma vie.
Enfin, le jour fixé arriva : dès la veille, et sans me prévenir, Babette avait envoyé mes enfants à Turin, pour que je ne les visse plus et que mon départ fût moins pénible. Le prince de la Gisterne et ses dragons escortérent mon carrosse, chargé de grandes valeurs, et qui eût été une bonne prise; j'en avais deux, aussi précieux l’un que l’autre. Nous n’avions pas prévu les dragons et j’eus quelques inquiétudes : cependant, mon frère était averti par le messager annonçant mon départ et la route que j'allais suivre.
Je jetai un dernier regard sur cette maison qui m’appartenait, où j'avais eu tant d'heures tranquilles et fortunées, où j'avais, la veille encore, embrassé mes enfants pour la dernière fois, et je me laissai tomber dans le fond de mon carrosse, sans répondre à M. de la Cisterne, qui sapprochait chapeau bas près de Ja portière, Il me. crut indisposée, et se retira.
A la troisième couchée, je finissais de souper, lorsque Marion entra mystérieusement et m’annonca un messager de mon frère, bien déguisé.
On devait nous enlever cette nuit-là, et sans bruit. L'hôte était gagné : du vin soporifique serait versé aux dragons qui gardaient les deux carrosses, ainsi qu'au prince et à ses gens; on sortirait les voitures; on les tiendrait tout attelées, et nous irions les rejoindre par une rue détournée qui nous conduirait hors du bourg sans être vues par personne. Pour se mettre tout à fait à couvert, hotelier se verserait à lui-même de ce vin, une fois la besogne faite; de sorte que, le lendemain, le trouvant endormi comme les autres, on ne le soupconnerait pas.
Cet admirable plan avait été conçu à table par cinq ou six seigneurs français, tous plus ou moins mes parents, qui se réjouissaient d'enlever au Savoyard sa maitresse. Je ne pus que l’approuver; pour des élourdis, il ne manquait pas d’un certain sens.
Tout s’exécuta à merveille : on nous fit partir sans