‹ La vie au desertChapitre 95 sur 175 · L’EXECUTEUR TESTAMENTAIRE · texte numérisé non relu

L’EXECUTEUR TESTAMENTAIRE

Gratien relut la lettre deux fois.

— Ah! par exemple, dit-il, en voilà une farce!

Et il passa la lettre à sa femme.

Zoé la lut et la passa à la comtesse.

La comtesse me regarda; je vis qu’elle avait tout deviné.

— Que dites-vous de cela, madame la comtesse ? demanda Zoé.

— Oui, qu’en dites-vous? insista Gratien. Quant à moi, je trouve que ce n’est pas une plaisanterie à faire à un mari le jour de sa noce; Ga lui fait venir l’eau à la bouche.

— Peut-être n'est-ce point une plaisanterie, dit la comtesse,

— Que voulez-vous que ce soit? demanda Gratien. Jamais, au grand jamais, je n’ai eu qu’un oncle; le voila, et il s’est, Dieu merci, gardé de jamais rien me denner. N'est-ce pas, mon oncle?

N'importe ! dit la comtesse, passons devant la maison n° 12.

— Mais la maison n°42 est au père Dubois! fit Gratien.

— |i a bien vendu ses trois fils, dit la comtesse, il a bien pu vendre sa maison.

Puis, se retourvant vers moi:

— N’est-ce pas volre avis? me dit-elle avec un si charmant sourire, qu'il semblait avoir pour but de chasser tout nuage de mon esprit, de quelque part que ce nuage vint.

— Comment oserais-je être d'un autre avis que le vôtre? lui dis-je. Allons au n° 121

— Cependant... dit Gratien.

— Fais donc ce qu'on te dit, grosse bête! interrompil Zoé; peut-être bien qu'on voudrait et qu'on pourrait se moquer de nous; mais qui pourrai et qui voudrait se moquer de madame la comlesse?

Kt Zoé me regardait en disant ces mols.

— Dieu mest témoin que ce n’est pas moi, lui dis-je. Aussi, si madame la comtesse veut se risquer avec mol, je vais lui montrer la roule,

— Laissez passer M, de Villiers, dit Zoé en se rangeant,

Nous passimes, la comtesse et moi.

Au bout de cinq minutes, nous élions à la porte du n°12.

La plus grande activité régnait dans la maison; les garcons de l'hôtel du Lion d'or, le patron en tête, achevaient de dresser la table dans l’atelier da rez-de-chaussée, dont les murs étaient tapissés d'outils de menuiserie, scies, rabots, varlopes, ciseaux, etc., etc. La cuisine élait flamboyante, et la petite salle à manger, transformée en office pour cette occasion extraordinaire, présentait, sur une espèce d’amphithéatre, les vins destinés au repas et le dessert qui devait le clore. 5

— Peste! dit Gratien en jetant un regard rapide sur tous les objets, l’oncle Dominique fait bien les choses !

— Alors, dit gaiement Zoé, le rez-de-chaussée te convient ?

— Mais oui, mais oui, répondit Gratien; c’est trèsgentil comme cela.

— Il faudrait visiter le premier, dis-je, pour savoir s’il est autant de voire goût que le rez-dechaussée.

— Ah! oui, dit Zoé en reprenant le bras de son mari, allons voir le premier,

—Venez-vous voir le premier, vous autres? ditGralien aux jeunes gens el aux jeunes filles de la noce,

Puis, à moi et à madame de Chamblay :

— Je ne vous pousse pas à prendre cette peine, dit-il ; je présume que vous le connaissez.

La comtesse allait répondre que non. Je l’arrêtai.

— Laissez-vous mettre de moilié dans le peu que j'ai pu faire, madame, lui dis-je, et, si ce peu mérile une récompense, celte récompense sera doublée et dépassera de beaucoup le mérite de l’action,

— Oui, me dit-elle, mais à la condition que vous me raconterez tout cela,

— Oh! tout cela est bien court, madame, lui disje en lui montrant la porte du jardin, qui était ouverte et à travers laquelle on voyait des arbres fruitiers el des plales-bandes de fleurs.

Elle se dirigea vers le jardin, ou plutôt suivit l’impulsion que je lui donnai, et, bientôt, nous nous trouvames sous un berceau de vigne si épais, que pas un rayon du soleil n’arrivait jusqu’au sol.

— Si court que ce soit, voyons, dit-elle ramenant la conversation sur le cadeau’ que je faisais aux jeunes époux.

— J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, la première fois que j’eus le bonheur de vous voir, que, sans jouer jamais, j'avais cependant gagné au jeu une somme assez forte.

— Celle somme montait a sept mille trois cents francs ?

— D'après Ce que vous m’aviez raconté de Zoé et de Gratien, j’eus l'idée d'appliquer cette somme à leur élablissement et de sanctilier ainsi un or dont la source, à mes yeux, n’élail point parfaitement pure. Je donnai, comme vous savez, deux mille francs à Zoé pour le rachat de son mari, j'en employai trois mille à l'achat de celle maison, que je n'ai achetée que comme leur préle-nom commun, atin qu’elle fat un bien de communauté, Enlin, avec les deux mille trois cents francs restants, j'ai acheté les outils etles meubles, Vous voyez qu'il n’en coûte pas cher pour faire deux heureux.

— Plus heureux que les heureux, celui qui peut en faire! dit la comtesse en me serrant le bras avec sa main,

Puis, quoique en continuant de marcher, elle tomba dans une réverie profonde, qui, dé la mélancolie, passa à la tristesse.

Bientôt, je vis deux larmes poindre dans ses yeux | et trembler au bout de ses longs cils, puis, pareilles | à deux gouttes de rosée, tomber sur l'herbe,

Sans songer que j'étais là, elle porta son mouchoir à ses yeux. ART

Je la laissai pendant un instant tout entière à ses pensées. :

Puis, le plus doucement que je pus, pour ne pas la tirer brusquement de sa réverie :

— J'ai bien envie de hasarder une chose, ma- | dame.

Elle leva sur moi ses grands yeux d’azur tout mouillés encore,

— Laquelle?

— C’est que je sais quel souvenir vous fait pleurer.

— Vous? dit-elle.

Puis, secouant la tête avec un triste sourire :

— C'est impossible!

— Vous pensez au château de Juvigny.

— Moi? dit-elle en me regardant avec une espèce d’elfroi. 7

— Vous pensez à cette petite chambre tapissée de mousseline blanche tendue sur du satin bleu de ciel.

— Mon Dieu! fit la comtesse. Di

— Vous faites en pensée votre prière à celte petite Vierge de marbre, dépositaire de votre couronne et de votre bouquet d'oranger.

— Qu'elle a gardés fidèlement, dit la comtesse avec un sourire d’une tristesse plus profonde encore

que le premier.

— J'avais donc raison, repris-je, lorsque je vous disais que je savais ce que vous pensiez.

— J'ignore, monsieur, dit la comtesse, engertu de quel don du ciel vous lisez ainsi dans les cœurs; mais ce que je ne mets pas en doute, c’est que ce don vous a été fait pour la consolation des afiligés.

— Mais, si les affligés veulent que je les console, madame, encore faut-il qu'ils me disent Ja cause de leur affliction.

— Puisque vous la connaissez, qu’ont-ils besoin de vous la dire?

— Ne sentez-vous pas, madame, que la première consolation d’une douleur est de la verser dans un cœur ami? La liqueur qui déborde d’une coupe tient facilement dans deux; parlez-moi de Juvigay, madame, des jours bénis que vous y avez passés; pleurez en m'en parlant, et vous verrez que vos larmes emporterout la premiéreamertume de votre chagrin.

— Oui, je l'avoue, dit la comtesse sans que j’eusse besoin de la prier davantage,

Et, comme si elle-même eût éprouvé ce besoin de pleurer auquel je la sollicitais :

— Oui, répéta-t-elle, ce fut une grande douleur pour moi lorsque j'appris que Juviguy était vendu, et j'en voulus à M. de Chamblay, nou point d'avoir vendu la terre, non point même d'avoir vendu le château, mais de ne point m'avoir prévenue, afin que j’enlevasse de cette petite chambre, que vous Connaissez je ne sais comment, lous ces objels de mon enfance et de ma jeunesse, dont chacun élait un souvenir pour mon cœur... Si seulement, ajouta la comtesse, si seulement j'avais pu rentrer dans celle chambre une derniére fois, prendre congé pour toujours de ces objets chéris, faire ma prière aux pieds de ma pauvre pelile Vierge, je n'eusse pas été consolée, sans doute, mais ma douleur edt été moins grande, Dieu ne m'a pas même donné celte consolation... — Parlons d'autre chose, monsieur,

— Un dernier mot, madame ; ce que vous n'avez CA oblenu de votre mari, ne pouvez-vous donc ‘obtenir de l'acquéreur du domaine? i n'a, pour |

tenir aux objets que vous regrettez, aucun des moüfs qui les rapprochaient de votre cœur, Il vous permettra de les revoir, de les emporter même. Il faudrait des circonstances particulières el presque impossibles pour que cet acquéreur attachat à ces objets une importance égale à celle que vous y attachez vous-même; une démarche de votre part, un mot, une lettre...

— Je ne le connais aucunement; il habite Paris, m’a-t-on dil; je ne sais pas même son nom.

Jallais insister, lorsque j’entendis une voix de petite fille qui appelait « Maman!» et qui, en se rapprochant, répétait cette appellation.

Au méme instant, je vis paraitre au bout du berceau une enfant de cing à six ans qui, accourant, vint se jeter dans les bras de la comtesse,

Cette enfant avait appelé la comtesse «Maman !»

Je me sentis comme frappé au cœur; je dus devenir trés-pale, et me soutins en m’appuyant au berceau.

La comtesse se baissa pour embrasser la petite fille, mais sans y mettre l’empressement d’une mère,

En se relevant, elle jeta les yeux sur moi, el, me voyant pale et tremblant :

— Qu’avez-vous done? me dit-elle. Vous souffrez, il me semble!

— On m'avait dit que vous n’aviez point d'enfant, madame, dis-je d’une voix à peine intelligible.

Elle me regarda d’un air étonné,

— Eh bien? demanda-t-elle.

— Eh bien, madame, cette enfant vous appelle sa mère,

— Sans qu’elle soit ma fille, monsieur; on a mis cette enfant près de moi pour me faire faire une bonne action.

Cette fois, la comtesse sourit encore; mais il me sembla qu’il y avait dans ce sourire plus d’amertume que de tristesse, surtout lorsqu'elle appuya sur ces mols : « Pour me faire faire une bonne action. »

Mais, de tout cela, je ne vis et n’entendis qu’une chose : c’est que la comtesse n'avait point d'enfant.

Par un mouvement irréfléchi, et auquel elle n’eut pas le temps de s'opposer, je saisis sa main, et la portai à mes lèvres,

— Oh! merci, m'écriai-je, merci!

La comtesse jeta un faible cri et arracha sa main des miennes,

— Nathalie! dit-elle.

Je regardai autour de moi, et vis, en effet, une femme à celle même extrémité du berceau par laquelle la petite fille était apparue,

M'avait-elle vu prendre la main de la comtesse ? ayail-elle vu le mouvement qui en avait été la suite ?

Ce qu'il y a de certain, c'est que sa présence avait causé le cri échappé à la comtesse, et probablement aussi la brusquerie du mouvement par lequel, de son côté, elle m'avait arraché sa main,

— Qu’esl-ce que Nathalie? lui demandai-je,

— Une femme qui m'est donnée pour m'espionner.

— Ete’est la mère de cette petite fille?

— Oui.

Puis, s'adressant à la nouvelle venue :

— Venez ici, Nathalie, dit-elle; pourquoi restezvous li- bas ?

— Je ne savais pas si je pouvais m'approcher, dit la femme d'une voix sèche et presque haineuse, de cet accent enfin qu'ont les mauvaises natures qui ne peuvent pardonner le bien qu'on leur a fut,

— El pourquoi he pourriez-vous pas vous approcher? demauda la comtesse,

Nathalie ne répondit pas.

— Qui a permis qu’Elisa vint ici? continua la comtesse,

— M. l'abbé Morin, qui a dit qu’il fallait donner un pen de plaisir à cette enfant.

— Élisa eût eu plus de plaisir à jouer avec les pelites filles de son âge qu’à venir à cette noce.

— Madame crdonne-l-elle qu’on la reconduise à sa pension?

— Non; puisqu'elle est ici, qu’elle y reste.

— Remercie madame, Elisa, dit Nathalie en pincant ses lèvres minces el bl¢mes.

— Merci, maman comtesse, fit la petite fille.

La comtesse l’embrassa.

— L'enfant restera avec moi, dit la comtesse. — Allez.

Nathalie se retira; la petite resta avec nous.

En ce moment, on entendit des crix joyeux. C’étail toute la noce qui faisait irruption dans le jardin. Je pensai que Gratien et Zoé nous cherchaient, Sans doute, madame de Chamblay pensa la même chose; car. d’un mouvement instinetif, nous sortimes tous deux du berceau qui nous abritait el nous nous montrames.

Les mariés vinrent à nous.

Zoé était toute rougissante.

— Ah! par ma foi, dit Gratien, en voilà un oncle qui n'oublie rien ; il a pensé à tout, même au berceau de son pelit-neveu, qui n’est pas encore fait.

— Mais, dil un gros paysan réjoui, — qui se fera.

— S'il plait à Dieu et à madame Gratien! dit le marié en levant joyeusement son chapeau en lair. Et maintenant, ajouta-t-il, quand madame la comtesse voudra, on se meltra à table.

La comtesse prit mon bras, irès-simplement. el comme une chose naturelle, et nous nous acheminames vers la maison.

Mon intention n’est point de vous raconter, service par service, lazzi par lazzi, le diner de Gratien. La mère de Zoé et la comtesse furent placées à la droite et à la gauche du marié; on nous mit, l’oncle de Gralien et moi, à la gauche de la mariée.

L'abbé Morin n'était pas venu, sous prétexte que, le samedi étant jour maigre, il désirail diner chez lui, son ordinaire des jours maigres élant non-seument frugal, mais même sévère.

J'étais placé en face de la comtesse, et, malgré moi, je ne la perdais pas de vue,

Zoe se pencha à mon oreille.

— Ne regardez pas madame comme cela, ditelle; Nathalie a les yeux sur vous,

Je jetai à mon tour les yeux sur Nathalie,

I serait difficile d'exprimer le sentinient d'envie qui se peignait sur le visage de cette créature, en voyant son enfant assise à table, tandis qu’elle, debout el servant les autres, était reléguée au rang des comestiques,

Le diner lut long, et je sentais la fatigue que j’éprouvais s’abatire sur la comtesse elle-méme,

Lolin, on se leva de table,

— Ne yous approchez pas de madame de Chamblay, me dit Zoe; allez vous promener au jardin, ci, dans un Inslabl, j'irai vous Uire ce qu'il y à d’arréle pour le reste de la journee,

Je m'éloignai de l'air le plus indifférent possible,

heureux qu'il y eût entre la comtesse espèce de mystère dont Zoé était le fil.

J’allai m’asseoir sur un banc au boul du berceau de vigne, el, là, je repassai dans mon esprit tons ces pelils événements à peine perceplibles pour un étranger, et qui cependant avaient une énorme importance pour moi.

Mais ce qui apparaissait comme le contour le plus visible dans les lointains de ma pensée, c'était ce prêtre dont la vue m'avait produit une si étrange sensation,

Il n’y avait pas à s’y tromper, la même sensation avail élé produile sur la comtesse; je l'avais sentie frissonner tandis que je l’entretenais, frémir lorsqu’elle m'avait dit : « Taisez-vous! »

Puis les autres détails repassaient par ma pensée : je me demandais pourquoi cette petite fille appelait madame de Chamblay maman comtesse, à quel propos elle se trouvait, pour ainsi dire, introduite dans la famille.

«C'est une bonne action que l’on m’a fait faire, » m'avait dit Edmée avec une singulière intonation.

Si peu que je la connusse, il me semblait que, lorsqu'il s'agissait de bonnes actions, il n’y avail pas besoin de les lui faire faire.

Puis ce mot qu’elle m'avait dit sur Nathalie, lorsque je lui avais demandé qui elle était: «Une femme qui m'est donnée pour m’espionner, »

Pour le compte de qui Nathalie espionnait-elle la comilesse ?

Pour le compte de son mari, sans doute.

Mais M. de Chamblay n’avait pas les allures d’un honime assez jaloux pour faire espionner sa femme.

Serait-ce done pour le compte du prêtre?

J’en élais là de mes réflexions, et je les creusais aussi profondément que je le pouvais, mon front appuyé dans ma main, lorsqu'il me sembla qu'un corps Opaque s’interposail entre moi et le soleil couchant.

Je relevai la tête : Zoé était devant moi.

— Eh bien? lui demandai-je.

— Voici ce qui est convenu, dit-elle; madame la comtesse, qui ne peul pas avoir Pair de s'amuser avec des paysans Comme nous, est retournée au chateau, et ne reviendra que pour ouvrir le bal.

— On danse done?

— La belle demande! Est-ce qu’il y a une bonne noce sans cela?

— Alors, tu dis que la comtesse revient pour ouvrir le bal ?

— Oui, avec Gratien ; vous lui faites vis-à-vis avec moi, si vous voulez bien me faire l'honneur de m'inviter pour la première conlredanse.

— Je crois bien!

— Après quoi, vous dansez avec madame la comlesse, el, moi, je vous fais vis-à-vis avec Gratien,

— Bravo!

— Ai-je bien arrangé cela?

— Si bien, que je meurs d’envie de t’embrasser, tant je suis content.

— Oh! embrassez.

— Wt Gratien ?

— Gratien sait bien que je l'aime, allez, et vous m’embrasseriez vingt fois, qu'il ne serait pas jaloux.

Je tendais le bras, en elfet, pour attirer Zoé à moi, lorsque, en levant la tête, j'aperçus la comtesse à celte même fenêtre où, la veille, j'avais vu une lumière : e’élait done bien sa chambre,

Au mouvement que je fis, Zoé se retourna.

— La comtesse! lui dis-je,

Zoé lui sourit avec ce bon et doux sourire de

et moi une:

reconnaissance qui va si bien & un jeune visage. La comtesse lui fit un signe de la main, et me fit, à moi, une inclination de tête.

Je me levai, je restai debout, et la regardai immobile et muet. - Elle ferma la fenêtre.

Je retombai assis sur le banc.

Au bout de quelques secondes, j’entendis un sou-

pir, je regardai Zoé; elle secoua la tête, et, d’un air

triste :

— Vous l’aimez, pauvre monsieur! dit-elle.

— Oh! comme nn fou! lui répondis-je, comprenant que je n’avais rien à craindre de la part de celle à qui je faisais un pareil aveu.

— Je vous plains, alors, dit Zoé.

— Et pourquoi me plains-tu?

— Parce que vous vous préparez de grandes douleurs.

— Tant mieux!...Je préfère souffrir pour elle, plutôt que d’être heureux avec une autre.

— Oui; mais peut-être ne souffrirez-vous pas seul.

— Veux-lu dire qu’elle pourrait m’aimer, Zoé? m'écriai-je.

— Le ciel l’én garde! s’écria Zoé.

— Et pourquoi cela?

— Mais parce que c’est un malheur, il me semble, d'aimer un autre homme que son mari.

— Cependant, quand on n’aime pas son mari...

— Qui vous dit que madame la comtesse n’aime pas M. le comte?

— Personne, tu as raison.

Je restai un instant muet; puis, saisissantles deux mains de la jeune femme :

— Tiens, lui dis-je, Zoé, il faut que tu me dises tout.

— Tout quoi? demanda-t-elle.

— Ce que c’est que ce prétre, ce que c’est que cet enfant qui l’appelle maman comtesse, ce que c’est que cette femme qui la surveille et que l’on appelle Nathalie.

— Le prêtre est celui qui a marié madame la comtesse, dit Zoé avec une cerlaine hésitation.

— La première ou la seconde fois?

— La seconde ?... Vous savez donc que madame a élé mariée une première ?

— Est-ce un secret?

— Non.

— 0 Zoé, Zoé, tu pourrais dire tant de choses si tu voulais !

— Les secrels de madame ne sont pas à moi, dit-elle en hochant la tête.

— Tu as raison, et je me mépriserais moi-même si je l'interrogeais. Mais si tu savais combien tous ces mystères me tourmentent !

— Mais où voyez-vous donc des mystères ?

— Cetle blessure à la tête, la première nuit de ses noces...

— Qui vous a dit cela? demanda Zoé en lressaillaut,

— ‘Ju vois que je le sais?

— N'en parlez jamais à madame, n'est-ce pas?

dit la jeune femme en joignant les mains.

— ‘lu vois bien qu'il y a des mystères dans sa vie; c'est comme € | enfant qu'on lua imposé.

— La pelite Elisa ?

— Oui.

— Kien de plus simple: M. de Chamblay, n'ayant pas d'enfant, a désiré que sa femme adoplât cette petite fille pour se faire une distraction.

— Oui, et pour que Nathalie pot l'espionner tout à son aise, n'est-ce pas?

Zoé ne vépondit point,

— Je déteste cette fille, continuai-je ;

c’est le type

de l'envie, de la haine, de la fausseté; pendant le diner, elle jalousait son enfant, qui était à table, tandis qu’elle était debout et servait.

— Je ne défends pas Nathalie, dit Zoé; mais estce dans les choses naturelles que la mère serve Penfant, que l’enfant soit assis à table et que la mère reste deboult?

— Prends garde, Zoé! tu fais la crilique de ta maitresse.

— Et qui vous dit que c’est madame qui à arrangé les choses ainsi ?

— Si c’est contre sa volonté, pourquoi le souffre-t-elle ? Ë

— Jésus Dieu ! croyez-vous done qu'elle fasse ce qu’elle veut, pauvre femme!

— Mais, enfin, qu'est-ce que Nathalie? d'où sort-elle ?

— Elle sortait de chez l'abbé Morin lorsqu'elle est entrée chez madame.

Je frappai du pied.

— Oh! ce prêtre! ce prêtre ! on le retrouve donc toujours dans tout et partoul ?

Zoé se tut; chaque fois que j’apostrophais l'abbé Morin, elle regardait avec inquiétude autour d'elle, comme si elle eût craint de le voir sortir de terre.

— C'est bien, Zoé, lui dis-je; peut-être, un jour, arriverai-je à inspirer assez de contiance à ta maitresse pour qu’elle me dise toul ce que tu ne peux me dire, toi. Mais, sois bien persuadée d’une chose, mon enfant: c’est que, si, ce jour-la, elle a besoin de ma vie, ma vie est à elle.

Zoé me tendit la main.

— A la bonne heure ! voilà une parole qui vient de là,

Et elle frappa sur son cœur.

— Ma vie aussi est à elle, Oh! elle les connait bien, ceux à qui elle peut se fier, et ceux dont il faut qu’elle se délie, la pauvre chère créature !

Ce que je remarquai, c'est qu'il y avait dans toutes les paroles de Zoé une grande tendresse pour sa maitresse, mais une plus grande pilié encore.

C'est une chose profondément attrislante, et qui indique un malheur suprême, que de trouver la pilié là où, d'habitude, on trouve l'envie, c’est-adire chez les inférieurs,

Je résolus, dès lors, de ne plus rien demander aux autres, mais d'arriver à gagner sa confiance au point qu’elle me dit tout.

Je fermai les yeux; je me supposai près d'elle : je sentais sa tête appuyée à mon épaule, ses cheveux effleuraient mon visage, son soufile se mêlait à l'air liède et parfumé que je respirais. D'une voix basse, hésitante, entrecoupée, elle me racontait l'histoire de son cœur, ses espérances, ses joies, ses déceptions, ses tristesses, son mépris des choses réelles, ses aspirations vers l'inconnu; sa parole s’alanguissail ou se pressait selon les péripéties de la narration, Les pleurs qui coulaient de ses paupières atliraient mes pleurs; deux larmes tombaient, l'une de ses yeux, l’autre des miens, sur nos mains entrelacées, et se méluient ensemble, pures et limpides comme deux gouttes de la rosée de mai. Un sentiment d'une douceur infinie, chaste comme l'amitié, doux comme l'amour, immatériel comme le dévouement, s'allumail dans nos deux Ames el nous enlevait à la terre pour nous donner un aperçu de la vie des anges qui espèrent en Dieu, vivent en Dieu, aiment en Dieu !

— Oh! m'écriai-je en me levant, ce serait le paradis sur la terre, ce serait le ciel en ce monde,

Je fis quelques pas au hasard sans savoir où j'allais; puis, me relournant et rouvrant mes yeux aux

choses de ce monde, je vis à quelque distance de moi Zoé et Gratien qui causaient tout bas en me regardant et en ayant l’air de me plaindre.

— Oh! ne me plaignez pas, leur dis-je, vous n’étes qu’heureux, vous, tandis que moi... oh | moi, jai l’ange de l’espérance dans le cœur!

A partir de ce moment, je ne sais plus comment le temps passa.

J'étais appuyé contre un arbre, perdu dans des rêves d’une douceur infinie, lorsque je fus tiré de mon extase par Gratien, qui venait me dire que madame de Chamblay était arrivée, et que le bal commençait.

Je m’élançai vers la grande pièce destinée à l’atelier, et qui, après avoir servi de salle à manger, allait servir de salle de bal.

Elle était éclairée par un lustre et des candélabres apportés du château. J'avoue que j'avais, pour mon compte, entièrement oublié ce détail ; la comtesse y avait suppléé.

Elle causait avec Zoé, peut-être de moi; car les deux femmes cessèrent de parler dès qu’elles me virent; la comtesse souriait de ce sourire triste qui lui était habituel.

Il resta sur ses lèvres, mais pâle et infécond, comme un rayon de soleil d'hiver.

La comtesse avait changé de toilette : au licu du chapeau de paille de riz, de la robe gris-perle, à volants de dentelle noire, qu’elle portait le matin, elle était coiffée en cheveux, avec une couronne de pervenches naturelles, et était habillée d’une robe de crêpe blanc relevée par une guirlande de fleurs pareilles à celles de la coiffure.

Au reste, pas un bijou. Sa mise, à la rigueur, pouvait être celle d’une paysanne ayant du goût,

Je m’avançai vers elle; sans doute, ma physionomie exprimait la quiétude de mon cœur, car elle me regarda avec étonnement.

— On m’a parlé d’arrangements arrêtés à l'avance, madame; ont-ils été approuvés par vous ? lui demandai-je.

— Pelativement à la contredanse ?

— Oui; n'est-ce pas l'affaire importante du moment?

Elle sourit avec un mouvement de tète d’un grace suprême, mais en même temps d’une tristesse infinie.

— Je danse avec le marié, dit-elle, et ensuite vous dansez avec moi,

— Après quoi, vous vous relirez, n’esl-ce pas?

— Je suis d’une mauvaise santé, et l’on me recommande de ne pas veiller trop tard.

Je tirai ma montre,

— Il est neuf heures, dis-je,

— Oh! fit la comtesse, nous avons deux heures; aujourd'hui, c’est fête; le docteur me pardonnera cet extra,

— Le docteur, oui; mais les autres?

— Quels autres? demanda-t-elle,

— Hélas ! repris-je, vous savez bien ce que je veux dire.

Elle poussa un soupir et baissa la tte.

— Où est Gratien? dit-elle, Dansons.

Gratien tirait ses gants, qui avaient grand’peine à entrer; on n'avait pas prévu, chez Provost ni chez Jouvin, une main gantant neuf points et demi,

‘ ll parvint à les mettre, grâce à un crevé entre le pouce et l'index.

Il offrit la main à la comtesse avec assez de désinvollure. La bonté de madame de Chamblay donnait de la grace aux plus humbles, en leur enlevant la gêne.

Nous nous mimes en place; un instant nous y fumes seuls.

— Eh bien? dit madame de Chamblay en regar= dant le reste des convives de Gratien et de Zoé.

— Dame! fit un paysan.

— Oh! si madame la comtesse le permet, répliqua un autre, on dansera tout de même,

— Eh! sans doute, qu’elle le permet, dil Gratien. Voyons, tout le monde en place!

Chacun se précipita vers sa danseuse. On voyait que, d’avance, les choix étaient faits; la manceuyre s’opéra done sans confusion.

Les deux violons, renforcés d’un cornet à pistons, donnèrent le signal; les figures s’entrelacèrent.

Quelle étrange chose que ce monde! Parmi les vingt-cinq ou trente personnes qui se trouvaient là, une seule avait, aux yeux du vulgaire, tout ce qu'il fallait pour être heureuse : jeunesse, aristocratie, fortune, beauté, et cependant il n’y avait qu'à jeter un régard sur Ja pauvre créature pour comprendre, sans avoir besoin de l’interroger, qu’elle eût volontiers échangé son avenir, s’il eût pu surtout emporter avec lui le passé, contre celui de la plus pauvre des paysannes qui la coudoyaient.

Cependant, peu à peu, au contact de mes mains, qui frémissaient chaque fois qu’elles touchaient la sienne, il me sembla qu’elle s’animait; elle releva et secoua la tête comme un arbre secoue ses feuilles pour en faire tomber la rosée; son teint pâle prit une légère teinte de carmin, l'œil s’anima, et il fut facile de comprendre que l’étincelle pouvait devenir un rayon. La femme luttait contre la statue, le sang persistait à s’infiltrer dans le marbre.

La coniredanse finie, la comtesse, au lieu de danser vis-à-vis de moi, allait danser avec moi.

Elle prit mon bras, sans attendre que j’allasse lui demander le sien. Il y avait, de sa part, un effort visible à me traiter comme une connaissance, plus même, comme un ami.

Mais, au frissonnement de sa main, au tremblement de sa voix, à l’hésilation de son regard, il était facile de voir que je n'étais pas plus pour elle un ami qu’un étranger.

Je n’eusse pas osé espérer qu’elle m’aimat encore, mais j'étais sûr qu’elle me craignait déjà.

Je comprenais que je pouvais rester près d’elle sans lui parler, plutôt que de lui parler de choses indifférentes.

Aussi, à peine échangedmes-nous quelques mots pendant la contredanse, Ges mots, ceux qui les auraient entendus eussent été bien embarrassés de leur donner un sens.

Nous avions déjà une langue à nous, que nous pouvions parler devant les étrangers, sans qu'elle fût comprise par eux.

Après la contredanse, je reconduisis la comtesse.

— Ainsi, lui demandai-je, vous vous en allez à onze heures, c’est-à-dire dans une heure? )

— Oui, me dit-elle.

— Avez-vous votre voiture?

— Non. Nous sommes à cing cents pas du ehateau, el j'ai une pelisse ;d’ailleurs, je ne pouvais pas venir en voiture à la noce d’une pauvre paysanne,

— Vous avez, je le sens bien, toutes les délicatesses du cœur, Comment relournerez-vous au ehateau?

— Je me ferai reconduire par Gratien.

— Trouveriez-vous bien inconvenant que je vous reconduisisse ?

Elle me regarda.

— Pas moi, dit-elle; fai grand bonheur à me trouver avec vous.

—Mais d’autres y trouveraient à redire, n’est-ce pas?

— Peut-être.

— Quelqu'un peut nous accompagner.

— Qui cela?

— Joséphine, votre nourrice, la gardienne du château de Juvigny.

— Vous avez raison.

— Ainsi je vous ramène au château, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Merci; il me semble que j'ai des milliers de choses à vous dire, dont je ne trouverai probablement pas une seule quand je serai près de vous.

— Parlez, où taisez-vous, dit la comtesse en souriant : ce qu'il y a de plus doux après les paroles d’un ami, c’est son silence.

— Pour cela, il faut comprendre aussi bien le silence que les paroles.

— Le silence est quelquefois plus intelligible que les paroles, et c’est pour cela qu’il est quelquefois aussi plus dangereux.

— Îl faut, pour admettre cette théorie, supposer entre les individus certains efiluyes magnétiques.

— Qui existent, dit la comtesse,

— Vous le croyez?

— J'en suis sûre.

- Si je vous demandais une preuve?

— Je vous en donnerais une que je devrais peutêtre garder pour moi.

— Laquelle.

— Hier, lorsque vous êles entré dans l'église, j'étais agenouillée, et je priais.

— Oh! je vous ai reconnue à l'instant même où je yous ai aperçue,

— Et moi, je vous ai deviné,

— Vous m'avez deviné?

— Aussi distinctement que si je vous eusse vu dans une chambre obscure,

— El cependant, lorsque vous m'avez reconnu avec les yeux du corps, vous avez tressailli comme à l'aspect d’un objet inattendu.

— Parce que je m'ellraye parfois des mystères de mon organisalion; si j'étais née en Ecosse, on eût dit que j'avais la double vue.

— Alors, vous êles une femme de première sensation ?

— Tout à fait : on m'est sympathique ou antipathique à première vue.

— El vous ne revenez point sur celle impression?

— Je n'ai jamais eu occasion de reconnaitre que je me fusse trompée. Il y a plus, je presseus ceuxlà qui doivent avoir sur ima vie une influence heureuse ou fatale.

— C'est un don du ciel ; vous pouvez fuir vos ennemis et vous rapprocher de vos amis,

La comtesse secoua la tête,

— La place que la femme lient dans notre société est si élroile, dit-elle, qu'il lui est diflicile d'aller à la joie, ou de s'éloigner du malheur.

— Puis-je espérer que vos pressentiments m'ont mis au nombre de ceux dont l'influence sur votre vie doit être heureuse?

— Il me semble que vous me rendrez un jour un grand service ; lequel, je ne saurais le dire.

— Vous ne pouvez point préciser?

La comtesse, par un puissant effort de sa volonté, parvint à s'isoler un instant,

— L'eau, le feu, le fer...; non, c2 n’est rien de tout cela, murmura-t-elle; el cependant il me semble que vous êtes destiné à me sauver la vie.

— Dieu le veuille! m'écriai-je avee un tel élan, que la comtesse mit en souriant un doigt sur sa bouche pour m'indiquer que je parlais à la fois et trop haut, et avec trop de véhémence.

— C'est la nuit, c’est l'obscurité... je n’y vois rien, dit-elle; je suis dans une cave ou dans un tombeau.

Puis, souriant :

— Il faudrait que je fusse endormie, j'y verrais mieux.

— Vous voyez en dormant? lui demandai-je.

— Dans ma jeunesse, oui, j'étais une excellente somnambule, à ce que disait ma belle-mère, du moins; il m'est arrivé vingt fois de trouver une broderie avancée ou un dessin fini, sans que je pusse m'expliquer le progrès autrement que par un travail nocturne, dont je ne conservais aucun souveair,

— Jai bien envie d'essayer, dis-je, si j'aurais quelque puissance sur vous.

— Nessayez jamais, dit-elle, je vous en prie.

— Jamais?

— À moins que je ne vous le dise moi-même.

— Et je puis espérer qu’un jour, vous-même, vous aurez recours à mol?

— Peut-être; seulement, donnez-moi votre parole d'honneur que jamais, à mon insu, vous n’abuserez contre moi de la confidence que je viens de vous faire.

— Jamais, sur ma parole d'honneur.

Elle me tendit la main.

Dix heures et demie sonnérent; la comtesse se leva.

— Déjà? lui dis-je,

. — Vous êtes la seule personne ici avee laquelle j'aie du plaisir à causer, et je ne puis causer éternellement avec vous; mieux vaut done que je rentre au château.

— Séparé de vous par le corps, serai-je au moins quelques instants encore, après vous avoir quittée, réuni à vous par la pensée?

— Je vous répondrais non, que vous ne le croiriez pas; la pensée est le métal le plus malléable qui existe au monde : la séparation ne la brise pas; contre elle, l'éloignement est impuissant; elle s’étend au delà des horizons, elle se prolonge à l'infini, elle traverse les montagnes, les fleuves, les océans: laissez l'extrémité de votre pensée dans ma main, et faites le tour du monde par lorient, vous pourrez, en revenant par l'occident, nouer le bout que rapportera votre main à celui qu'aura gardé la mienne,

— Vous pouvez maintenant m'ordonner de vous quiller et de faire mille lieues; après des paroles comme celles-là, il n'y a plus d'absence,

— D'ailleurs, dit la comtesse en faisant un mouvement pour lever les yeux au eiel, n’existe-t-il pas un lieu où, tôt ou tard, on se réunit pour ne plus se quitter ?

— Vous êtes de la nature des anges, et yous aspirez au séjour des anges; mais, moi, le poids de mon corps me retient à la terre. Si vous partez avant mot, donnex-moi la main; seul, j'aurais trop de peine à vous rejoindre,

Elle s'était levée et avait pris mon bras; Zoé aecourut à elle.

— Vous parlez, madame la comtesse? demanda Ja jeune femme,

— Oui, répondit-elle,

Puis, posant sa main sur sa tte :

— Recois, ma pauvre enfant, dit-elle, le souhait d’une femme qui t'aime comme une sœur, mieux encore, comme une mère. Sois heureuse! La Providence vous a donné le premier et le plus solide élément d'un bonbeur durable : un amour mutuel.

Heureux ceux-là qui, la main dans la main, peuvent dire, le jour où le prêtre les bénit au nom du Seigneur : «Seigneur, nous nous aimons ! »

Elle embrassa Zoé au front, tendit la main à Gratien, prit congé des autres invités par une inclination de tête, fit signe à Joséphine de nous suivre, et sortit en s'appuyant à mon bras,

Je fis un tiers du chemin sans prononcer une seule parole; elle non plus ne parlait point; mais chacuu de nous, c'était évident, tachait de lire, autant que possible, dans le cœur de l’autre. nas

— Vous étiez heureux, tout à l'heure; pourquoi êtes-vous triste maintenant? me demanda la comtesse Loul à coup et sans transition,

— Je ne suis pas triste, je suis seulement rêveur, lui répondis-je.

— Voulez-vous m'expliquer cela?

— Oh! bien volontiers.

— Je vous écoute, dit-elle,

Et elle ralentit le pas.

— Il ya un an à peu près, lui dis-je, que j’éprouvai une des plus profondes douleurs que l’on puisse éprouver : je vis mourir ma mère. ‘

— Dieu m'a épargné cette douleur, à moi, me dit-elle : ma mère est morte en me donnant le jour.

— Sous le poids de cette douleur, je crus qu’il n’y avait plus pour moi une seule joie au monde; il me sembla que la tombe de ma mére s'était ouverte dans mon cœur même, et que dans cette tombe allaient s’engloutir, au fur el à mesure que Dieu me les enverra, les riantes illusions de la vie. Tout ce que j'avais de larmes dans les yeux, je les ai versées, Je me suis nourri de mon amertume jusqu’à ce que ma main, lassée, en écarlat la coupe de mes lèvres; ce fut la première lassitude qu’éprouva ma douleur, Je m’éloignai des objets qui me rappelaient la pauvre morte; mais je me mis à la recherche de paysages désolés comme mon cœur, je demandai à l'Océan ses tempêtes, pour les comparer à celles de mon ame, el je vis des goufires plus profonds, des abimes plus insondables dans l'homme que dans la mer; puis je m’apergus que ces mornes plages lassaient mon regard, que cet Océan bouleversé faliguait mon oreille; je revins chercher les calmes horizons où le vent murmure dans le feuillage des trembles, où les ruisseaux coulent à l'ombre des saules pleureurs ; j'y lrouvai, non point l'absence de la tristesse, mais le sommeil de la douleur, C’est pendant cette période que je vous connus, madame; vous m'apparüles comme le génie de la mélancolie qui eût emprunté les ailes d'azur de l'espérance! ma poitrine retrouva les doux soupirs, ma lèvre les sourires désappris, Il est vrai que je croyais alor: que je ne sourirais jamais plus qu'en soupirant; mais encore’ celle fois je me trompais, él, un jour, je surpris un sourire sur ma bouche, tandis que le soupir qui ne pouyail monter jusqu'à lui relombait au fond de mon cœur, Enlin, hier, aujourd'hui, ce soir, j'ai lout oublié, et le bonheur, un bonheur inconnu, nouveau, inespéré,

a séché jusqu’à la fraîcheur de ma dernière larme, et, chose étrange ! je n’ai pas un remords pour ma douleur oubliée; je me suis retrouvé au milieu du bruit; j'ai pris part à une fête; le son des instruments joyeux a résonné à mon oreille; et moi, fils pieux, qui me croyais vêtu d’un deuil éternel, j'ai pris ma part du plaisir et de la gaieté des autres

hommes. Voilà à quoi je réfléchissais, madame, |

quand, après m'avoir vu heureux, vous avez cru me voir triste; ce qui vous semblait de l'abattement n’était que de la réverie. : 6

— Heureux celui qui n’a reçu du ciel que les douleurs qui peuvent êlre consolées! dit la comtesse,

— lly ena done d’inconsolables?

— Il y ena d’inguérissables, du moins. :

— J'avais cru que la perte d’une mère était de celles-là.

— Non, car vous croyez à l’immorfalité de ’ame, n'est-ce pas?

— Je n'ose y croire, je me contente de l’espérer.

— Mais, si l'esprit de ceux qui nous ont aimés leur survit, cet esprit, vous n’en doulez pas, a conservé pour nous tout l'amour qu'éprouvait le cœur.

— Oui, en se purifiant encore à la flamme céleste,

— Votre mère vous aimait?

— L'amour d’une mère est la seule chose que l'on puisse comparer à la puissance de Dieu,

— Eh bien, comment voulez-vous que cet amour exige une douleur éternelle? Il aimerait mal, celui qui, partant pour toujours, imposerait à celui qui reste un regret qui n’aurait pas d’allégement. C’est votre mère qui, invisible, mais toujours présente, marchant devant vous comme ces divinités que les poétes antiques cachent dans un nuage, c’est votre mère qui vous a éloigné de la chambre mortuaire, qui vous a conduit près des océans, qui vous a mis en face des tempêles et qui, de son souffle impalpable chassant les nuages de votre front, de sa main invisible séchant les larmes de vos yeux, vous conduisit, comme sur un tapis toujours plus doux, toujours plus riant, des Apres rivages de Ja mer dans nos paysages calmes el verdoyants. Elle avait son but, cette ombre adorée qui vous guérissail ainsi peu à peu : c’élait de vous ramener des portes de son tombeau aux lumineuses splendeurs de la vie; vous y êles, ou vous croyez y être ; eh bien, pensezvous qu'elle regrette votre tristesse, qu'elle réclame vos soupirs, qu’elle aspire à vos larmes? Non; elle est là, près de vous, elle marche à vos côtés, elle sourit à votre bonheur, elle murmure tout bas : «Sois heureux, mon fils! sois heureux !»

— Ah! vous aviez bien raison, lui dis-je, vous êtes véritablement douée de la double vue,

Et je fus près d'ouvrir les bras et d’étreindre l'air limpide et transparent de la nuit, en disant: « Ma mère! ma mère!»

Nous retombames dans notre premier Silence, et nous arrivames ainsi, sans nous être dit une seule parole, jusqu’à la charmante église de Notre-Damede-la-Culture, qui, debout sur son piédestal de rochers, dressait, au milieu des ténèbres, son clocher découpé à jour.

— ‘Tournons-nous l'église, où traversons-nous le cimetière? demandai-je à la comtesse, Je crois que, par ces deux routes, on va au château.

— 'Lraversons le cimetière, répondit madame de Chamblay ; j'ai quelque chose à vous montrer,

Nous meontames les quinze ou vingt marches qui conduisent au rustique campo-santo, ,qu’aucune porte ne ferme, qu'aucune barrière ne elôt; on di-

rs

l’a dit un poéte, «il n’y a ni garde, ni grille, ni muraille.» A la dixième ou douzième marche, j’arrétai Edmée.

— Écoutez, lui dis-je.

Des notes d’une admirable sonorité s’égrenaient dans les airs, |

— C'est mon rossignol, dit-elle.

— Comment! votre rossignol ?

— Oui, je l'ai trouvé, il y a deux ans, tombé hors

du nid; je l’ai recueilli et élevé. A mesure que les plumes lui sont venues, je l'ai apporté dans le cimelière et habitué peu à peu à un buisson. Le jour où j'ai cru qu'il pouvait vivre sans mon aide; je l’y ai laissé; tout l'été, je l’y ai vu; il ne chantait pas encore. A l'hiver, il est parti; puis, un matin du printemps suivant, au mois de mai, en venant à l’église, tout à coup j'ai entendu chanter un rossignol : c'était Je mien !

Nous achevames de monter les marches; nous passämes derrière l’église, et nous allames droit au mélodieux buisson.

La première fois, à mon approche, l'oiseau s’étail tu; mais, celte fois, comme s'il eût reconnu sa mère d’adoplion, il continua de chanter.

A quelques pas du mur auquel était adossé le buisson, et en face d’un terrain planté de saules pleureurs et semé de pervenches pareilles à celles qu’elle portait dans ses cheveux et à sa robe, Edmée s'arrêta. ©

— Pourquoi, lui demandai-je, avez-vous choisi plus particulièrement cet endroit pour en faire la patrie de votre rossignol?

— Parce que c'est ma patrie, à moi, répondit la comtesse avec son sourire triste.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous ne comprenez pas que, le château de Chamblay élant à deux cents pas d'ici, que l'église de Notre-Dame-de-la-Cullure étant son église, et le cimetière, par conséquent, son cimelière, l'endroit m'ait plu? Vous ne comprenez pas que, dans uno moment de tristesse, j'aie dil: « On doit être bien la, la Lête appuyée à ce mur, couchée à l'ombre de ces saules, sous ces pervenches qui semblent des étoiles; on doit être bien là pour dormir pendant l'éternité, » et que j'aie acheté cette place, et que j'y aie fait faire un caveau, et que j’y aie mis à tout Ford ce rossignol?

— O Eämée ! lui dis-je en lui serrant le bras.

Elle ne parut point s’aperceyoir que je l'avais appelée par son nom de baplème, el continua :

— Bon! ce sont là des précaulions sans conséquence, comme de faire son testament et de se confesser; les prêtres et les notaires vous le diront : on ne meurt point pour cela.

— Dans tous les cas, lui dis-je en essayant de sourire, volre rossignol vous est infidèle,

— Comment cela?

— Vous le voyez, ce buisson ne fait point partie de votre terrain, etil a adopté une tombe qui, par bonheur, n'est point la vôtre.

— Oui, dit la comtesse, il a adopté la tombe d'une pauvre enfant de quinze ans, douce, belle, charmante, et qui eût bien voulu ne pas mourir, elle; mais la mort est ainsi faite, non-seulement inflexible, mais haineuse, Nous la couchâmes là, l'année dernière, Elle m'aimait beaucoup, et, en mourant dans mes bras, elle demanda deux choses : c'était, la premiére, de la faire enterrer le plus près possible de l'endroit où je serai un jour enterrée moi-même... Voilà comment mon rossignol chaute sur sa tombe, Je le lui prête ; muis, un jour, je le lui reprendrai,

— Oh! mon Dieu ! lui dis-je, pouvez-vous avoir des idées si sombres, si tristes ? ,

Elle sourit.

— Et qui vous dil que ce ne sont point mesidées gaies, à moi? Il sait bien cela, au reste, l’ami des morts, qu'il appartient, non à la pauvre Adèle, mais à moi; vous allez voir,

Elle se détacha de mon bras et s'avanea vers la pierre du cayeau qui faisait saillie sur le sol.

Je voulus la suivre,

— Non, dit-elle, restez là, vous l’effrayeriez.

Je restai. 5

La comtesse alla jusqu’à la pierre, et se coucha dessus, accoudée sur son bras.

Aussitôt le rossignol quilta le buisson, vint se percher sur une branche de saule directement audessus de la comtesse, else mit à chanter.

La lune, en ce moment, sortit d’un nuage et jeta un de ses rayons sur ces saules, sur celte tombe ct sur l1 comtesse couchée dessus.

Elle était si immobile et me parut si pale, que je frissonnai, et, m'élançant vers elle et la soulevant dans mes bras : ;

— Oh! m’écriai-je, pas une minute, pas une seconde de plus; ne tenlons pas Dieu!

Et je l’éloignai de cette terre mortuaire pour la ramener dans le chemin.

L'oiseau, effrayé par mon. approche, s'était envolé. -

— Partons! partons, repris-je ; je ne veux pas que vous resliez plus longtemps ici. :

Edmée appela Joséphine. La bonne emme était ailée s’agenouiller sur une tombe qui n’avait ni pierre, ni croix, ni buisson, ni saule, ni rossignol, mais qu’elle reconnaissait cependant dans l’herbe au milieu des autres.

C'était celle de son mari.

Elle nous rejoignit à l'entrée ou plutôt à la sortie du cimetière, et nous continuñmes notre chemin vers le château.

— Et la seconde chose que vous aviez promise à Adèle, demandai-je au bout d’un instant, quelle élait-elle ?

— De lui faire son épilaphe.

— Alors ces vers que j'ai lus, que j'ai retenus, qui sont restés dans ma mémoire, ou plutôt dans mon cœur, Ces vers :

Elle aurait eu quinze ans à la saison nouvelle Un soir, elle tomba, beau lis battu des vents. O terre de la mort, ne pèse pas sur elle, Elle a si peu pesé sur celle des vivants!

— Ces vers, interrompit la comtesse, disent mal ce que j'eusse voulu bien dire, voilà tout.

Comprenez-vous, mon ami, quel abime de poésie et de tristesse élait ce cœur?

Encore une fois, nous relombämes dans le silence et nous atleignimes la grille du château sans avoir prononcé une parole,

Je sentis qu'arrivé là, il fallait prendre congé de la comtesse,

— Madame, lui dis-je, au moment de vous quilter, — pour combien de temps, hélas! je n'en sais rien, — j'ai une restitution à vous faire,

— Laquelle? demanda la comtesse étonnée.

Je tirai de ma poitrine la bague qu'elle m'avait donnée pour les habitants du Hameau, j'ouvris le ressort de la chaîne qui soutenait la bague, et je la lui tendis,

— Celle bague, lui dis-je.

La comlesse tressaillil, et, s'il edt fait-jour, je l'eusse vue rougir,

— Cette bague n'est plus à moi, dil-elle, je vous lai donnée.

— Oui, lui répondis-je, mais un serupule me retient.

— Lequel?

— Ce n’est point à moi qu’elle a été donnée, c’est aux incendiés du Hameau.

— Ne leur en avez-vous point donné le prix?

— Sifait, madame.

— Alors, vous avez accompli mes intentions.

Quant à la possession actuelle de cette bague, un autre l’eût achetée; vous avez pris les devants : j'aime mieux qu’elle soit entre les mains d’un ami qu'entre celles d’un étranger.

— Mais, vous le voyez, lui dis-je, elle n'était pas dans les mains d’un ami... elle était sur son cœur !

— Qu'elle reste où elle était.

Et la comtesse fit un mouvement pour passer le seuil de la grille, que Joséphine tenait ouverte,

— Pardon, madame, lui dis-je tout tremblant, permettez un échange.

Le sourcil de la comtesse se fronça.

— Oh ! attendez, lui dis-je.

— J'attends.

— Prenez celte clef.

Et je lui présentai une clef, en etfet.

— Qu'est-ce que cette clef? demanda-t-elle,

— Celle de celte petite chambre que vous eussiez voulu revoir une dernière fois avant que le comte de Chamblay ett vendu Juvigny.

— Je ne comprends pas, dit la comtesse.

— Joséphine vous dira tout, lui répliquai-je.

Et, la saluant avec un profond respect, je m’éloignai. ; :

A peine avais-je fait trente pas, que j’entendis un doux mot qui traversait doucement l’espace.

C'élait la comtesse qui me criail : « Merci! »

O mon ami, que les premières sensations d’un véritable amour, à quelque âge qu’elles nous prennent, sont une enivranté chose ! Peut-être ai-je élé plus vivement heureux, jamais je ne lai été plus complétement que cette nuit où je quittais Edmée avec la certitude de laisser en elle une portion de moi, comme j’emportais en moi une portion d'elle, el où je m'en allais le front ceint de ce mot merci, comme d’une couronne de roses.

J'étais arrivé sur cette limite extrême de la terre qui, si on la dépassait, ne serait plus la terre, mais le ciel.

Et, chose singulière, c’est qu'aucune pensée charnelle ne se mélait à cette source d'amour, née dans mon cœur, et qui débordait de mon cœur. Il me semblait qu'il se faisait chez Edmée un partage tout naturel du corps et de l'âme, Le corps élait à son mari, mais l'âme était à moi.

Pour le moment, je n’en demandais pas davanlage; de même que mon esprit élail tout entier sous l'influence des instants que je venais de passer avec elle, j'étais certain que, de mon côté, J'avais laissé dans sa mémoire une empreinte indélébile, ettout ce que j'avais fait d'inspiration, histoire de la bague, achat du château de Juvigny, don de la maison de Gralien, n'eûl pas mieux réussi, quand c'aût été l'effet d'un caleul,

Je me trouvais maintenant mêlé non-seulement à ses souvenirs, mais encore à sa vie.4

Elle m'avait déjà parlé du présent; la première fois qu’elle me reverrait, elle me parlerait du passé.

Seulement, quand la reverrais-je ?

Pour cela, je m'en rapportais à Dieu, qui, par un concours de circonstances si inattendues, avait déjà rapproché et mis en contact nos deux exislences, lesquelles, selon les probabilités, devaient s’écouler loin l’une de l’autre.

Je revins par la route que j'avais suivie avec elle; je sentais, pour ainsi dire, son bras appuyé au mien; je repassai à travers le cimetière: le rossignol chantait, la lune tamisait sa douce lumière à travers les branches des saules; je regardai, les mains jointes et les larmes aux yeux, cette pierre où, un instant auparavant, elle était couchée, et il me semblait que je n’eusse rien demandé de plus au Seigneur que de dormir Ja, côle à côte avec elle, pendant l'éternité.

J’entendais les grincements des violons et les éclats métalliques du cornet à pistons. Je pensai qu'il était temps d’aller me montrer aux danseurs : on m'avait vu sorlir avec madame de Chamblay, il était bon que l’on me revit seul.

Je rentrai dans un intervalle de repos; je pris congé de Zoé par un baiser sur le front, de Gratien par une poignée de main, et je rentrai au Lion d’or.

Rien ne me relenait plus à Bernay; essayer de revoir Edmée eût été une imprudence ; des yeux jaloux et perçants étaient fixés sur nous; il fallait, autant que possible, qu'ils ne yissent rien de plus que ce qu'ils avaient déjà surpris.

D'ailleurs, j'emportais assez de bonheur avec moi pour altendre, même dans la plus complète solitude, qu'un événement quelconque me ramenat en présence de madame de Chamblay.

Je n'avais pas oublié l'invitation du comte pour ouvrir la chasse avec lui; mais s’en souviendrait-il?

La chasse s’ouvrail le 3 septembre, nous étions au 20 aoûl; ce n’était que treize ou qualorze jours à attendre. \ . ;

J’éprouvais une étrange indifférence à l’endroit de M. de Chamblay. Sans être de mœurs austères, j'avais Loujours ressenli une profonde répugnance à faire la cour à une femme mariée ; or, voilà que je m’élais pris d’un amour profond et invincible pour la comtesse, sans même songer qu'elle avait un mari et sans éprouver en rien cet éloignement que j'avais toujours ressenti pour la femme qui n’est pas libre. Je pressentas vaguement qu'il y avait, entre le comte et sa femme, quelque mystère qui

me permettait de Paimer sans jalousie et sans re-

mords.

D'ailleurs, je l'ai déjà dit, c'était le cœur de la comtesse que j’ambitionnais, c’élait celle douce et tendre portion de l'amour qui touche ata fraternité; el, quand j'avais entendu la petite Elisa l'appeler maman, le sentiment qui m'avait si cruellement étreint le cœur, ce n’élail pas l'idée du rapprochement conjugal qui avait donné le jour à cet enfant, c'était le regret qu'une portion de ce cœur, que je voulais posséder tout entier, me fût enlevée par l'amour malernel.

Comme j'avais été heureux d'apprendre qu'Edmée, orpheline comme fille, à peu près veuve comme femme, ne tenait à rien au monde sur la terre, et, en échange de (oul mon amour, pourrait me donner tout le sien! \

Aussi la sérénité de mon visage frappa-t-elle Alfred,

— Bon! dit-il; il ne faut pas demander si la

MADAME DE CHASMBLAY.

noce était gaie et si la dame de nos pensées y était.

— Quelle noce ? demandai-je à Alfred, auquel je n’avais fail aucune confidence.

— Bon! la noce de Gratien le menuisier avec Zoé, la sœur de lait de madame de Chamblay.

— Comment sais-tu que je viens de la noce ?

— Je Vai fait espionner.

— Comment! tu m’as fait espionner ?

— Oui, je m’essaye. J'ai voulu savoir l’aptitude que j'aurais à commander une escouade de mouchards.

— Je ne te comprends pas; mais, en tout cas, si tu espionnes, j'espère que c’est pour ton compte.

— Tu vas comprendre, mon ami. Tu vois un homme qui cultive dans ce moment-ci le champ planté d’arbres à pommes d’or que l’on appelle l'élection : un des députés du département de Eure est mort; je me mels sur les rangs pour le remplacer. J’ai déjà fait ma circulaire; la voici. Je promets à mes mandataires des chemins de fer, des ponts, des canaux. Je vais faire d’Évreux une Venise et de Louviers un Manchester. Une fois nommé, tu devines bien que je rentrerai dans les bornes modestes d’un budget de huit cents millions. Tu comprends qu’avec mes talents administratifs et mon éloquence tribunilienne, je ne demeurerai pas longtemps simple député; je serai de toutes les commissions, on me nommera du conseil d'Etat; puis, au premier changement de ministère, j’attraperai un portefeuille. — Le portefeuille qui convient à un grand administraleur comme moi, c’est celui de lintérieur? Le véritable préfet de police, celui qui demeure rue de Jérusalem, n’est que son premier commis. Eh bien, mon ami, voici ce que je me suis dit : J’ai reçu avis que M. Max de Villiers — malgré son amilié bien connue pour le pauvre prince que nous avons eu le malheur de perdre — conspire contre le gouvernement...

— Comment! interrompis-je, je conspire contre le gouvernement?

— Laisse-moi donc continuer ! Je ne dis pas que tu conspires; je suppose que j’aie reçu avis que tu conspirais; eb bien, mon devoir est de te convaincre de conspiration ou de Vinnocenter. Je lâche donc après Loi mes mouchards ; il faut que je sache ce que tu fais jour par jour, heure par heure, minute par minute. Veux-lu voir dans ton dossier le rapport qui m’a élé envoyé sur tes faits et gestes ?

— Ma foi, oui.

— Le voilà : « Parti pour Alençon le 29 juillet; le même jour a fait visite à un notaire nommé Desbrosses, fort connu pour ses opinions avancées, » Tu vois que les premiers indices sont contre Loi,

— Mais, mon cher Alfred, je w'allais pas chez M. Desbrosses pour parler le moins du monde politique ; j'y allais.

— Ah! si tu me dis pourquoi tu y allais, je n’aurai plus le mérite de l'avoir deviné,

— Continue alors.

— «Comme la conversation a eu lieu léte à tôle, on ne sait pas si le susdit Max de Villiers a parlé ol a le résultat visible de l'entretien a été ‘achat du chateau de Juvigny. Le soir même, M, de Villiers est parti pour Paris et en est revenu avec cent vingt mille francs, » Est-ce exact?

— Ma foi, oui, et je Ven fais mon compliment, Voyons, monsieur le fulur ministre de l'intérieur ?

Alfred ramena les yeux sur son rapport el continua :

— «Pris une voilure à Alençon; s'est fait conduire au château de Juvigny; y est arrivé vers trois heures de l'après-midi, n Eh bien ?

— Mon cher ami, continue; tu es déjà, dans mon esprit, à la hauteur de M. Lenoir.

— «A visité le château et y a couché. De retour à Evreux, après six jours d'absence. Le jour même du retour, a fait estimer une bague chez M. Bochard, joaillier dans la Grande-Rue; mais, au lieu de la vendre, a acheté une chaine de Venise, eta pendu la susdite bague à son cou. »

Je rougis malgré moi.

Alfred s’apercut de ma rougeur.

— Je ne te demande pas si c’est vrai on non, je et lis mon rapport. « Reparti pour Bernay; loge au Lion Wor, achéte chez maitre Blanchard une petile maison rue de l’Église, moyennant trois mille franes. Parti pour Lisieux, y a achelé des instruments de menuiserie et des meubles. » Suit le détail des instruments de menuiserie et des meubles que tu as achetés. Veux-tu le vérilier ?

— Non, inutile. Tu montes, pour moi, à la hauteur de M. de Sartine.

— Attends donc, atlends donc! « Est revenu a Bernay, a fait mettre à leur place, dans la maison achetée, les meubles et les instruments; a commandé un repas de noces à l’hôtel du Lion d’or, à la condilion que ce repas de noces serait servi dans la maison de la rue de l'Eglise. »

— Je dois dire qu'aucun détail n’a échappé à ta perspicacité. Maintenant, resle à savoir ce que j'ai fait depuis avant-hier.

— Tu es arrivé depuis dix minutes, cher ami; conviens qu'il n’y a pas encore de temps perdu; j'attends mon dernier rapport. ‘

En ce moment, la porte du cabinet d’Alfred s’ouvrit, et l’huissier lui remil une lettre de grand format.

— Par ma foi, dit-il, tu es servi à souhail, et le voici.

— Le rapport sur moi?

— Le rapport sur toi.

— Veux-tu me permettre d’ouvrir cette lettre ?

— Comment donc ! j’allais Ven prier,

J’ouvris la lettre et je lus :

Rapport sur M. Max de Villiers, journées des 18, 19 et 20 aout.

« 18 août,

» Reparti pour Bernay; arrivé à l'hôtel à quatre heures de l’après-midi ; à six, est allé visiter l’église de Notre-Dame-de-la-Cullure, n'en est sorti qu'au boul de trois quarts d'heure, dix minutes après la comtesse de Chamblay ; est resté dans le cimetière jusqu'à onze heures el demie du soir, est rentré au Lion d'or à minuit.

» 19 août,

» A été visité, à neuf heures du malin, par le menuisier Gratien Benoit, avec lequel il est sorti à dix heures moins un quart pour se rendre au chateau de Chamblay, où attendait la fiancée du susdit Gratien; parti pour la mairie à dix heures et demie, entré dans l'église à onze heures moins cing minutes; donnait, en sortant, le bras à madame la comtesse de Chamblay... »

Alfred me regarda.

— C'est vrai, lui dis-je; qu'y at-il d'étonnant à cela ?

— Rien; continue,

Je continual,

« Le soir, a ouvert le bal avec la mariée, a dansé la seconde contredanse avec la comtesse de Chani-

blay, l’a reconduite à son château, accompagnée d’une vieille femme nommée Joséphine Gauthier, l’a quitiée à minuit, est revenu à la maison de la rue de l'Eglise, a pris congé des jeunes époux, est rentré au Lion dor, et le lendemain, 20 août, c’està-dire aujourd'hui à huit heures du matin, est reparti pour Evreux, où sa premiere visile a élé pour M. le préfet, dans le cabinet duquel il est en ce moment. »

— Qu’en dis-tu?

— J'ai fort entendu vanter la police de M. Fouché; mais je crois qu’elle était bien peu de chose près de la tienne.

— Alors, tu altesteras que je ferai un bon ministre de l’intérieur ?

— En ce qui concerne la police, oui. Mais, voyons, dis-moi, que signifie celle plaisanterie?

— Ce n’est pas une plaisanterie le moins du monde. Quand je t'ai rencontré sur le boulevard du Jardin-Botanique, à Bruxelles, je Vai dit : « Dans trois mois, je serai préfet, » et, au bout de trois mois, j'ai élé préfet. Aujourd’hui, je te dis à Evreux, dans mon cabinet : Dans trois mois, je serai député, et, dans un an, ministre. Aussi vrai que j'ai été préfet dans le délai indiqué, dans le délai indiqué je serai député et ministre.

— Et tu n'as rien autre chose à ajouter? demandai-je à Alfred en le regardant fixement.

— Si fait, dit-il.

Il baissa la voix et posa la main sur mon bras.

— J'ai à ajouter ceci, mon cher Max : Tu aimes madame de Chamblay, et cel amour m'inquiète.

— Alfred!

— Ami, je suis encore le seul qui le sache, et ton secret est là, ajouta-l-il d’un lon grave et en posant la main sur sa poitrine, plus en sûreté, erois-moi, dans mon cœur que dans le tien; mais ce que je sais, Max, un autre peut le savoir de la même maniére. Il suffit de faire ce que j'ai fait, d'écrire au préfet de police d’enyoyer un de ses agents. M. de Chamblay est un esprit lacilurne; je suis comme César, je me défie des faces maigres et pales. Eh bien, suppose que M. de Chamblay congoive quelques soupcons, suppose qu'il écrive au préfet de police, suppose que le préfet de police lui envoie un homme aussi habile que celui qu'il m'a envoyé, suppose encore une chose que je ne suppose pas, moi, mais dont je suis sûr, ¢’est que tu sois aimé comme lu aimes. On surprend M. Max de Villliers aux genoux de la comtesse.

— Et on leur brûle la cervelle à tous les deux?

— Non,

— On provoque M, Max de Villiers et l’on se bal avec lui?

— Non.

— Que fait-on, alors?

— On mel la comtesse dans un couvent, on la force de renouveler une procuration générale expirée ou près d'expirer, et en vertu de laquelle on a vendu celle terre de Juvigny, qui devait être sacrée au comte comme ayant été le berceau de sa femme, et on la dépouille du peu qui lui reste; etle monde, sans donner raison à M. de Chamblay, n'ose plus lui donner tout à fait tort.

Je reslai un instant interdit de celte conclusion.

— Ella philosophie de tout cela, demandai-je à Alfred, est-elle que je dois renoncer à madame de Chamblay ?

— Ce serait le plus sage, mais c'est tout bonnement impossivle; où Lu en es de ton amour, mon pauvre Max, lu renoncerais plutôt à la vie que de

renoncer à lui. Non, la philosophie de tout cela est que tu avais besoin d’étre prévenu, convaineu mêmes pour prendre à l'avenir les précautions nécessaires + te voilà prévenu, te voila convaincu, n’est-ce pas? Tu as déjà le courage du lion, ajoutes-y la prudence du serpent. Quand tu iras, je ne puis pas te dire où, mais où tu meurs d’envie d’aller, regarde

devant toi, derrière toi, autour de toi; quand tu y.

seras arrivé, sonde les planchers, explore les cabinets, ouvre les armoires; si c’est au rez-de-chaussée, réserve-toi une porte par laquelle tu puisses sortir; si c’est au premier étage, une fenêtre par laquelle tu puisses sauter sur des plates-bandes comme Chérubin; si c’est au second, un escalier dérobé par lequel tu puisses t’évader comme don Carlos; si c’est au troisième, ma foi, arme-toi, défends-toi, et tue le diable avant que le diable te tue. Ce n’est peut-être pas précisément le conseil d’un préfet que je te donne là, mais c’est celui d’un ami.

Je serrai la main d'Alfred.

— Et je l’accepte comme tel, lui dis-je.

— Bien! maintenant, le suivras-tu?

— Je ferai de mon mieux pour cela.

— On ne peut pas demander davantage à un homme. Et, maintenant que te voilà propriétaire dans le département, je te demande ton influence pour me faire nommer député.

— Tu le désires done bien?

— Aulant que tu désires revoir madame de Cham- »

blay, qui, sur mon honneur, est une adorable femme.

Sur quoi, Georges élant venu dire que le coupé élait attelé, Alfred prit son chapeau et ses gants, n'offrit un cigare et en alluma un.

— Tu ne viens pas avec moi? dit-il.

— Où cela?

— Faire une visite d'élection.

— Non, merci.

— Tu as bien raison! rêve, mon ami, rêve! il n'y dans ce monde de nécessaire que le superflu et de posilif que l'idéal.

Et il sortit. |

Une seconde après, la porte se rouvrit.

— À propos, dit Alfred en passant la téte par l'ouverture, défie-toi d’une certaine Nathalie; c’est une drôlesse capable de tout pour de l’argent.

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