XVI
Ma conversation avec Alfred m'avait laissé une certaine inquiétude dans l'esprit : je dis à Georges de me seller un cheval, et, sans attendre Alfred, je partis pour le château de Reuilly. 1
J'en élais arrivé à adorer la solitude de son pare et les ombrages de ses arbres. Il me semblait, quand je m’y promenais seul et que je laissais mes pensées suivre leur cours, que je voyais parfois clisser une ombre blanche dans l'épaisseur des massifs, que je suivais celle ombre et que, tout à coup, au détour d’une allée, je la voyais assise, réyeuse, sur un bane, ou inclinée, pensive, au bord de la rivière,
Cette ombre blanche, c'était Edmée ou plutôt l'âme d'Edmée, qui m'apparaissait muctte, impalpable et fugitive, mais entin qui faisait Loul ce que peut faire une ame pour le corps et pour lame qui Vaiment. \ thie
Parfois, je songeais aussi à ce que n'avait dit Alfred. Sans qu'on pot rien dire de positif contre lui,
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M. de Chamblay avait une étrange réputation dans le département. Il était joueur, cela était bien connu; ‘mais on ajoutait que parfois, soit chagrin secret, soit entrainement naturel, il se laissait aller, dans ses soupers d'amis, à des ivresses pendantlesquelles ses divagations allaient jusqu’à la folie, ses emportements jusqu’à la fureur. |
Il fallait bien qu'il y eût quelque mystère caché pour que la comtesse, cet ange de vertu, de résignation et de dévouement, fat malheureuse d’un malheur tel, qu’elle n'avait point la force de le cacher,
Et, chose singulière ! il me semblait comprendre instinctivement que tout le malheur de la comtesse ne venait pas de son mari, et qu’il y avait dans les
gens qui l’entouraient une autre cause à ses tressaillements subits et à ses tristesses prolongées.
Uue voix me disait : « C’est le prêtre!»
Et alors je frissonnais.
Se défier d’un prêtre, avoir à craindre un prètre me paraissait, à moi, homme d'éducation religieuse, cœur pieux bien plutôt qu’inerédule, une anomalie à laquelle je ne pouvais m’habituer. De temps en temps, les tribunaux nous révélaient bien
- quelque exécrable cruaulé, quelque assassinat abominable commis par un homme d’uglise :les noms des Maingrat et des La Collonge venaient bien de temps en temps frapper d’épouvante la société; mais ces hommes, à tout prendre, étaient des monstres dans l’ordre physique, et, à quelque classe de la société qu'ils eussent appartenu, ils auraient, comme les Papavoine et les Lacenaire, été des exceplions dans-le crime. Les sévérités de leur état, qui ont fait la vertu des autres, avaient fait leurs déréglements à eux; mais, enfin, je m'explique mieux la brutalité de frère Léotade que l'hypocrisie de Tartufe ; je plains l’un, je méprise l’autre.
En somme, tout cela restait vague et flottant dans mon esprit; il me semblait que j'étais entré dans un monde où je coudoyais des étres de forme indéterminée, comme ceux que l’on voit dans les songes, Comme dans les songes, j'étais atteint de certaines craihles auxquelles je ne pouvais pas assigner une cause matérielle, mais seulement instinctive. Je sentais bien qu'un jour la lumière se ferait dans ce crépuscule; mais, ce jour-là, tout au contraire de ceux qui, en se réyeillant, sont débarrassés du danger imaginaire qu'ils couraient pendant leur sommeil, moi, ce serait au moment où mes yeux pourraient voir, où mon esprit pourrait comprendre, que j’entrerais dans un danger réel.
Trois jours s’écoulérent ainsi «ans que j'eusse même la pensée d'aller à la ville.
Le troisième jour, comme je me levais de table, on me dit qu'une paysanne déjà âgée me demandait.
Ce ne pouvail être que la vieille Joséphine Gauthier,
J'étais seul à table; j’ordonnai à Georges de la faire entrer,
Je ne m’étais pas trompé : c'était Joséphine ; je la fis asseoir, Lout joyeux, près de moi. Pour quelque cause qu'elle vint, elle avait quillé madame de Chamblay, la veille, et elle allait me donner de ses nouvelles. Avec celle bonne femme, qui avail été sa nourrice et qui laimait autant qu'elle aimait sa fille, et peut-être davantage, je pouvais parler d'Edmée lout à mon aise, el je ne craignais pas d'être trahi,
— Eh bien, lui demandai-je, el la noce, où en est-elle?
Comme vous pensez bien, répondit-elle, tout est
fini. Le lendemain, on a mangé les restes de la veille, et, le surlendemain, ceux du. lendemain; mais Ça ne pouvait pas durer toujours. Chacun s’est remis à son ouvrage, et maintenant il n'y paraît plus. Z
— Les jeunes époux sont contents et heureux?
— Grace à vous, monsieur le baron, qui êtes leur providence; aussi m’ont-ils bien chargée de vous dire qu'après le bon Dieu et la comtesse, vous êtes ce qu'ils aiment le plus au monde.
— Et au château ?
— Au château, tout va bien aussi. La petiote est un peu triste.
— Madame de Chamblay ?
— Oui.
— Et vous ne connaissez pas les causes de sa tristesse ?
— Non. Tout ce que je sais, c’est que son mari va faire une absence de quelques jours.
— Et vous croyez que c’est cela?
— Du moins, quand il l’a quittée, après lui avoir annoncé celte nouvelle, je l’ai trouvée les yeux bien rouges : elle avait beaucoup pleuré.
— Elle ne vous a rien dit?
— Si fait; elle m’a dit: «En l'absence de mon mari, ma bonne Joséphine, j'irai passer un jour et une nuit à Juvigny; je veux revoir ma petite chambre. » Je iui ai répondu : « Venez, madame la comtesse; vous y serez bien reçue par votre vieille Joséphine, pour qui ce sera un beau jour que celui où elle vous reverra dans la maison de votre jeunesse. » Alors elle a poussé un gros soupir, et a dit quelques mots que je n'ai pas compris. « Ah! lui ai-je dit, il y a quelqu'un qui vous recevrait encore bien mieux que moi là-bas. — Qui donc? a-t-elle demandé, — Le propriétaire actuel, M. de Villiers. »
— Et qu'a-t-elle répondu à cela?
— Rien; seulement, elle a poussé un second soupir encore plus gros que le premier...
— Etcroyez-vous, demandai-je à Joséphine, qu'il lui serait désagréable de me voir à Juvigny?
— Il n’est jamais désagréable de voir les gens qu’on aime.
— Vous croyez done, ma chère Joséphine, que madame de Chamblay a de l’amilié pour moi?
— Ah! ça, j'en réponds. Si vous saviez comme elle regardait la clef de la petite chambre! Je crois même qu'une ou deux fois elle l’a baisée.
— Cela prouve, non pas qu'elle m'aime, mais qu'elle aime sa chambre.
— Sans doute; mais il y a une chose dont je suis sûre, c’est qu’elle l'aime encore mieux depuis que vous la connaissez.
— Qui vous fait croire cela?
— Ses queslions, donc.
— ile vous a questionnée?
— Ah! jour du bon Dieu! m'en a-t-elle demandé, de ces détails ! EL qu'est-ce que vous avez dit; — et qu'est-ce que vous avez fait; — et comment vous y éles entré; — et comment vous en êles sorti; — dans quelle chambre vous vous êtes assis, dans quel lit vous avez couché; — si vous aviez l'air triste, si vous aviez l'air gai, C'est-à-dire qu'une fois que nous n'élions que nous deux, il n'était plus question que de vous.
J'éprouvais un indicible bonheur à entendre parler la bonne femme, et bientôt, à mon tour, je l'inlerrogeai sur Edmée, comme celle-ci Vavail inter rogée sur moi, Ce fut alors que j’eus toute sorte de détails charmants sur sa jeunesse : comment, enfant, elle passail sa vie entre ses fleurs et ses‘ oiseaux; commentelle semblaits'entretenir avec eux dansune
langue inconnue, venant raconter tout ce que les oiseaux disaient, tout ce que les fleurs pensaient: n’aimant que la solitude, et passant des heures entières à regarder dans l’eau des choses que personne n’y voyait.
Puis, la nuit, c'était bien autre chose. La bonne Joséphine couchait dans la chambre à côté de la petite chambre bleue. Elle avait conservé ses habitudes de nourrice, et, au moindre mouvement que faisait sa fille, elle s’éveillait, se levait sur la pointe du pied, et allait regarder par la porte entr’ouyerte, Alors l’enfant, tout endormie et aussi souriante, du moment où elle dormait, qu’elle était mélancolique et réveuse une fois éveillée, alors l'enfant répondait à ses questions, la rassurait, la tranquillisait, lui racontait qu’elle était en train de voyager dans des contrées inconnues où les feuilles des arbres étaient d’émeraudes, et les corolles des fleurs, de rubis et de saphirs; comment elle rencontrait dans le pays de ses rêves de belles créatures aux yeux bleus, aux cheveux blonds, aux longues robes blanches, aux ailes d’or. Puis la bonne femme ajouta — ce qu'Edmée m'avait raconté elle-même — que souvent elle se levait, et, les yeux fermés, allait prendre sa broderie et s'asseoir devant une table, et, 1a, sans lumière, illuminée par une flamme intérieure, se meltait soit à broder, soit à écrire. Et elle avait grandi ainsi, presque sans autres leçons que celles que lui donnaient ces instituteurs inconnus qui semblaient lui désigner les livres où elle avait appris toutes les belles choses qu’elle savait ; si bien que, le matin, elle allait dans la bibkothéque prendre un livre que personne ne connaissait, qu’elle ne connaissail pas elle-même la veille; ou bien, si elle ne voulait pas se déranger, y enyoyait un domestique ou chargeait Joséphine d’y aller, lui désignant si bien le livre, lui disant si bien la place où il était, qu'elle n’avait qu’à étendre le bras el à mettre la main dessus,
Tout cela faisait que les domestiques avaient pour elle une sorte de crainte respectueuse comme celle que l’on éprouve pour un être Surnalurel ; mais, par bonheur, d’un autre côté, elle était si bonne, que, celte bonté doublant l'amour qu'on lui portail, celle crainte n’était plus que celle de lui déplaire,
Je passai une heure à écouter la bonne femme : je l’eusse écoutée toute la journée, toute la vie,
Par malheur, elle devait parur pour Juvigny, ayant déjà fait un détour de ing ou six lieues pour venir me trouver,
De tout son récit, ce qui n'avait frappé Je plus, C'élail le point par lequel elle avait commencé, c’est-a-dire Ja visite que la comtesse devait faire au chateau.
Passer un jour avec la conitesse dans ce chateau tout plein de son enfance et de sa jeunesse, tout vivant de ses souvenirs de jeune fille, c'était pour moi un bonheur que je n’osais pas rêver,
Je le tenterais, et voici comment :
Comme je ne sayais point quel jour la comilesse irait au chateau, je parlirais, moi, dès le lendemain, pour le village de Juvigny.
Li, je resterais parfaitement inconnu, et comme un paysagisle qui vient faire des croquis,
Elle devait passer par le village pour arriver au chateau : je saurais done le jour de son arrivée,
Joséphine préviendrait la comtesse que j'élais au village, — je ne voulais pas de surprise, — et lui demanderait si elle yoyail un danger à me re Cevoir,
Si elle y voyait même un InConYénient, elle ne me receyrait pas,
Dans le cas Contraire, elle mettrait sur la fenêtre
De a ae le GE de sa chambre, qui était visible de la route, un vase de Chine avec un bouquet de fleurs dedans. Je saurais alors que je pouvais me présenter.
Je craignais que la bonne vieille ne fit confusion dans tous ces détails, de sorte que, pour plus grande surelé, je les lui écrivis sur une feuille de papier.
Au bas de ma prière, j'avais mis les trois mots que vous aviez un jour gravés à la pointe du couteau sur le seuil de ma porte, el qui depuis s’élaient Si souvent présentés 4 mon esprit: Ainsi soit-il f
Laissez-moi yous dire en Passant, mon ami, que ces trois mots sont une espèce de talisman qui tou- Jours m’a porté bonheur,
Tout étant arrêté, la bonne femme se remit en roule,
Comme d'habitude, Alfred rentra à cing heures,
Il monta & ma chambre; je reconnus Son pas et n’eus qu'à me retourner lorsqu'il entra,
— Ah! par ma foi, dit-il en entrant, je t’améne un convive sur lequel tu ne comptais pas.
— Qui done?
Il regarda tout autour de la chambre, comme pour S'assurer si j'étais seul.
— M. de Chamblay, dit-il.
Je tressaillis malgré moi.
— M. de Chamblay! et Pourquoi m’aménes-tu M. de Chamblay? lui demandai-je,
— Je ne te l'amène Pas Spécialement, à toi: je l'amène à Reuilly. Que diable! quand on a l'ambition d’être député, il faut cultiver l'électeur, M. de Chamblay a vendu Juvigny; mais il a encore Chamblay, il est encore Srand contribuable, membre du conseil de département. C’est donc un homme pour lequel on doit avoir des égards: en outre, il a une belle chasse à laquelle il La invité pour les premiers jours de septembre, Ty tiens à y aller; je sais cela. Il n'y a pas de mal qu'il te renouvelle son invitation; entin, il est mari de Madame de Chamblay. Bref, il est venu me faire une visite à la préfecture, s’est plaint de ce que tu avais été à Bernay sans entrer au chateau : il Ven voulait fort. J'ai pensé qu'il élait urgent que tu fisses ty paix avec lui; je Vai amené à Reuilly. ‘
— Il quitte done Bernay ?
— Oui; il va pour trois où quatre jours à Paris ; il a des affaires à finir avec son notaire. Voyons, n’es-tu pas bien aise d’être Confirmé dans la certitude qu’il va pour deux ou trois jours à Paris?
— Confirmé?
— Sans doute; car je présume que tu le savais déjà et que la vicille bonne femme qui est venue te voir n'avait pas d’autre nouvelle à Vannoncer,
— Alfred ! d
— Mon cher ami, il est du devoir d’un bon administraleur de tâcher qu'il n'arrive pas de conflit dans son département. Laisse-moi prendre toules mes précaulions, que ‘diable! Sous un gouvernement conslilulionnel, les fonclionnaires sont r'esponsables, Je ng yeux pas perdre ma place, Puis tu verras s’il y a certaines choses qu'il faut que M, de Chamblay sache et que nous lui glisserons en dinant entre la poire ct le fromage, j
— Quelles choses ?
— Oh! des bagatelles auxquelles tu ne songes pas, loi; comme, par exemple, que c'est Loi qui es le propriétaire actuel de duviguy.
— Vas-tu done Je lui dire?
— Aimes-lu mieux qu'il l'apprenne à Paris par son nolaire, et qu'il fasse toute sorte de réflexions absurdes au-devant desquelles, Moi, j'irai par quatre paroles? Sans compler que des paroles de préfet, il n'ya pas à en douter, c’est officiel comme
nad
Ja première colonne du Moniteur ; seulement, nous dinerons de bonne heure, comme des bourgeois. Il faut que M. de Chamblay soil à Evreux à huit heures pour prendre la voiture qui correspond avec le chemin de fer de Rouen. Aussi la belle grimace qu'a faite Bertrand quand il a su que son diner était avancé d’une demi-heure ! La mêrne que tu as faite, toi, quand tu as su que tu dinais avec M. de Champlay.
En ce moment, la cloche du diner
Alfred tira sa montre.
— Cing heures el demie ! ponctuel comme un cadran solaire! Grand homme que Bertrand, mon ami, trés-grand homme, que je Le léguerai par testament si je fais la sottise de me laisser mourir avant toi. Descendons ; il ne faut pas qu'un député fasse altendre son électeur; Louis XIV l’a dit: « L’exactitude est la politesse des rois. »
Nous descendimes. M. de Chamblay, qu’Alfred avait laissé dans le parc, Sacheminait vers le perron, attiré par le bruit de la cloche.
Jallai au-devant de lui.
Nous nous fimes les compliments d’usage sans que sa figure, fort belle du reste el tout à fait distinguée, trahit la moindre arrière-pensée.
Nous nous mimes à table.
Ce fut alors seulement que M. de Chamblay me reprocha gracieusement d’être venu, pour ainsi dire, jusqu'à la porte de son château sans le visiter.
Je lui répondis que, ne l'ayant pas vu à la noce de Gratien lorsque sa femme y était, je l'avais cru absent; que je n’avais connu sa presence que le soir, de la bouche même de la comtesse, et que, partant Je lendemain au point du jour, je n'avais pu me présenter chez lui.
Alors, Alfred entama
se fit entendre.
l'affaire de la candidature et raconta comme quoi, pour que je pusse lui etre utile en temps el lieu, il n'avait fait acheter, bi n contre mon gré, la terre de Juviguy, que M. de Chamblay venait de faire vendre; j'avais même poussé le dévouement à l'amitié jusqu’à payer cette terre, que je n'avais pas vue, que je ne connaissais pas, vingt mille francs de plus que le remier acquéreur he l'avait achetée de M. de Chamlay. ;
Le comte parut un peu embarrassé, rougit légerement, balbutia quelques mols où il se félicitait de ce que celle Lerre de famille, dont certaines copsidérations l'avaient poussé a se défaire, fut entre les mains d'uu ami, au lieu d’être entre celles d’un élranger; puis il ajoula avec un sourire :
— Ce sera, je l'espère, une raison de plus, cher concitoyen, pour que vous veniez ouvrir la chasse dans la terre que jal conservée.
Je lui renouvelai la promesse de ne pas manquer au rendez-vous. La conversation saula de ce sujel hasardeux à des considérations générales, el, comme lors de la première entrevue que nous avions eue ensemble, le comte me fit l'effet d'un homme nonseulement distingué, mais encore instruil, presque savant.
A sept heures un quart, le le perron, le comte nous fil ses ciant Alfred, s’assit près du cocher rênes des mains.
Le cocher, qui
lilbury s'arrêta devant adieux en remerel lui prit les
connaissait Le cheval pour lrèsdifficile à conduire, heésitait à les lui remettre.
— Donne! donne! lui dit Alfred; si Bab-Ali fait le méchant, le comte Lui montrera comment on mel les mauvais sujets à la raison,
Georges, qui tenail Bab-Ali au mors, le là ha.
Le cheval se cabra et essaya de se jeter à droite, puis à gauche.
Mais, à l’aide des rênes et du fouet savamment combinés, le comte remit Bab-Ali dans le bon chemin; de sorte que, lorsqu'il sortit de lagrille, il paraissait aussi décidé a être sage que s’il eût été aux mains du cocher ou d'Alfred lui-même.
— Sur ma parole, lui dis-je, j'ai cru un instant que tu avais l'intention de faire de madame de Chamblay une veuve!
__ Aide-toi et le ciel Vaidera! répondit Alfred. Les proverbes sont la sagesse des nalions.
Puis, se tournant vers son groom :
— Georges, lui dit-il, M. le baron quilte demain Reuilly pour deux où trois jours; veillez à ce qu'Antrim soit en état de le porter où il va.
— Ah ca! demandai-je à Alfred, qui t'a dit que je partais ?
— Oh! je m’en doute bien, répondit-il, et tu conviendras qu’il ne faut pas étre sorcier pour cela.
Si tu avais l'intention d’espionner, comme la dernière fois, je te dirais tout de suite où je vais; ce serait toujours un peu de peine de moins pour ton homme.
Alfred secoua la tête en souriant.
Non, me dit-il, ce n’est pas de toi que je m'occupe celle fois.
— Et de qui
— De lui.
— Qui appelles-tu lui?
Eh! pardieu ! M. de Chamblay.
Je fis un mouvement.
— Que veux-tu ! c’est une manie, me dit-il; mais je tiens à ce qu'il ne Varrive pas malheur.
Le soir, en montant à ma chambre, je trouyai sur la table de nuit une charmante petite paire de pistolets de poche à canons superposés.
Les pistolets étaient tout chargés el reposaient sur un papier où étaient écrits ces mots de la main d'Alfred :
« À toul
donc?
hasard. »
huit beures du matin, j'enfour-
Le lendemain, à la grille
chais Antrim el je sortais au grand trot de de Reuilly.
A dix heures, j'avais fait cinq lieues. Je m’arrelal pour faire souffler mon cheval et manger molméme un morceau.
C'était un beau jour de la seconde quinzaine d'août, rafraicht par une douce pluie tombée pendant la nuit. Les arbres, désaltérés, avaient redressé leurs branches reverdies, dans le feuillage desquelles rougissaient des pommes au vif carmin.
De temps en temps, le chemin de traverse que j'avais pris était festonné par un ruisseau clair el murmurant, comme il en jaillit à chaque pas dans les prairies normandes. La terre, divisée en échiquier, présentait des compartiments de différentes couleurs, depuis le vert vigoureux du gazon jusqu'au jaune d'or des épis; les vaches, couchées la tole à la brise, les grands bœufs ruminants, les mou- Lous presses en Lroupeauy, les chevres cupricieuses se dressant au tronc des arbres ou contre les tra~ verses des haies, le berger les regardant appuy é sur son baton; toul cela faisait un paysise eavissanl que, temps en temps, dominait une maison longue,
basse, à un seul étage, couverte d’ardoises ou de | formulant vivement ce désir dans mon esprit quand
chaume, et zébrée de charpentes peintes en noir comme ses contrevents.
Et moi, le’cœur joyeux, la tête haute, la poitrine libre, je voyageais au milieu de ce paysage, souriant aux animaux, aux champs, aux hommes, à l’azur.
Je n'avais jamais été si heureux, je crois.
J’arrivai vers onze heures à Juvigny; je m’arrétai à une auberge qui formait l’ayant-derniére maison du village, et d’où, comme je lai dit, on voyait le château, et je demandai une chambre donnant sur Ja rue.
J’eus sans difficullé ce que je demandais.
Je m'assis près de la fenêtre, et, calme, sans impalience aucune, comme un homme sûr du bonheur qui l'attend, je me mis à dessiner le chatean, noyé dans son groupe d'arbres.
Une partie de la journée s’écoula sans que je visse passer personne; je me fis servir à diner, sans quitter mon poste. Sept heures sonnerent.
Comme vibrait encore le dernier tintement, j’entendis le roulement d’une voiture venant du côté de Bernay.
C'était sans doute celle que j'attendais.
Je me rappelai alors ce que m'avait dit la comtesse de sa double vue. Je voulus essayersd’un de ces merveilleux effluves qu’on appelle influences de volonté.
Je me tins debout derrière le rideau.
Si c'était la comtesse qui venait dans sa voiture, il fallait done qu’en passant elle me devinat caché derrière cette fenêtre et se retournât de mon côté,
La voiture s’avançait rapidement.
Je m’effacai de manière à pouvoir regarder sans ôtre vu.
Elle était dans un coupé dont les stores de soie étaient baissés; mais, en approchant de l'auberge, elle releva le store qui était de mon côté, passa la tête par la portière, et, sans hésilation aucune, fixa son regard sur la fenêtre où je me tenais debout.
Je restai caché, la voiture passa.
Je demeurai tout pensif, l'épreuve avait réussi.
D'où pouvaient venir ces affinités entre deux êtres séparés par une distance semblable? quels courants magnétiques, s’échappant de l’un, pouvaient aller chercher l’autre, porter le désir, imposer la volonté?
Elait-ce seulement l'amour, et fallait-il dire comme Euripide : «O amour, plus puissant que les hommes et que les dieux!» ou bien était-ce une loi générale, une de ces pressions dont on relrouve l'exemple dans le monde physique, comme dans le monde intellectuel, exercée par le plus fort sur le plus faible ?
Elait-ce une de ces preuves que les spiritualistes peuvent invoquer en faveur de l'âme, et celte double vue, dont on rencontre, dit-on, tant d'exemples en Ecosse, franchil-elle non-seulement les montagnes des Highlands, mais encore le détroit de la Manche?
Certes, s'il existail un sujet — je me sers du terme consacré — sur lequel ces incompréhensibles phénomènes pussent se produire, c'était bien la comtesse, organisation nerveuse, espril exalté, imagination fiévreuse s'il en fut,
Elle-méme m'avait avoué être accessible à ces perceplions inconnues; mais, en même temps, elle m'avait prié de n’exercer mon pouvoir sur elle que de son consentement, |
Je le lui avais promis, j'atlendais donc; mais, en
je me trouverais près d’elle, sans doute aussi auraisje l'influence de hater sa décision. 3
Ce fut en faisant toutes ces réflexions que je me remis à la fenêtre.
Vous vous rappelez que j'avais un signal à attendre.
La comtesse devait être arrivée au chateau et devait savoir autrement que par intuition que j’étais là.
En effet, au bout d’un instant, je vis la fenêtre, sur laquelle j'avais les yeux fixés, s’ouvrir et la comtesse poser sur le rebord de celte fenêtre un bouquet de roses dans un vase de Chine.
Elle consentail à me recevoir!
Je battis des mains comme un enfant, tant j'étais joyeux. ;
Je ne sais si elle distingua mon geste, mais elle me vil et me fit une douce et charmante inclination de tête, comme ferait une sœur à un frère.
Le crépuscule commençait à tomber, je n’aurais donc pas longtemps à attendre.
En effet, la nuit venue, je sortis, et, par un long détour, pour que personne ne put deviner où j’allais, je gagnai la petite maison de Joséphine.
La bonne femme m/’attendait.
— Vous aviez donc écrit à madame? me demandat-elle d’abord.
— Non, répondis-je ; pourquoi cela?
— Mais paree que, quand je lui ai dit : «M. de Villiers est ici, » elle m'a répondu, en faisant comme cela de la téte (et la bonne femme fit un mouyement de la téte de haut en bas) : «Oui, je le sais. » Done, si elle le sait, puisque ce n’est pas par moi qu'elle le sait, c’est par vous.
Je souris, sans répondre à la bonne femme. Je jugeai inulile de lui expliquer une chose qu’elle n’eût pas comprise.
— Où est madame?
— Au château.
— Puis-je aller l'y rejoindre ?
— Sans doute; elle vous attend. :
Je fis un signe d’adieu à Joséphine et je passai la grille.
Tout était calme et silencieux sous ces grands arbres, dont pas un souffle de vent n’agilail les cimes.
De temps en temps, de grandes ombres; puis un rayon de lumière bleuatre descendait du ciel et allait se briser dans quelque bassin dont il faisait étinceler l’eau, agitée par les poissons qui venaient se jouer à la surface et qui semblaient des éclairs d'argent. |
Il serait impossible de donner une idée du sentiment, du calme et de la sérénité épanchés sur la terre par celte belle nuit. .
Je savais qu’elle m’atlendait; je brûlais du désir de la voir. Dans tout autre temps, à toute autre heure, en toute autre circonstance, je me fusse haté, j’eusse bondi.
Non. Par cette belle nuit, par ce doux silence, par celle sérénilé suprême, toute chose hatée ou violente eût été inharmonieuse et choquante.
Lorsque j'arrivai au bout de l'allée, je la vis au haut du perron, vêtue d’un long peignoir et blanchissant sous le rayon de la lune.
En m'apercevant, elle descendit, marche à marche, l'escalier,
Jl semblait que cette tranquillité profondément tendre, mais en même temps profondément sereine de mon cœur, fat passée dans le sien,
Elle me tendilt la main, que je pris et que je baisal.
En ec moment où j’accomplissais celte action en apparence plus fraternelle que passionnée, j’eusse certainement, sur un geste, sur un mot, sur un signe, donné ma vie pour elle.
— Vous voila, me dit-elle; je suis heureuse de yous voir.
Je la regardai à travers un sourire d’ineffable bonheur.
— Et moi donc! lui dis-je, doutez-vous que je sois heureux?
— Je voudrais en douter, que cela me serait impossible; vous savez bien que j'ai le don de double vue.
— Je commence à y croire.
— À quel propos y croyez-vous?
— Ne m’avez-yous pas deviné derrière le rideau - de l'auberge?
— Je vous y ai vu; c'était mieux encore que de deviner.
— C'est inoui!
— Par malheur, avec moi. il faut croire. Je suis précise comme un mathématicien. Vous éliez debout, et vous aviez derrière vous un carton avec un dessin commencé; ce dessin élait une vue du chàleau.
— Savez-vous que c'est effrayant, ce que vous me dites 1i?... Et cette facullé de double vue, elle est, selon votre volonté, la même à l'égard de tous? ari
— Non; c’est une chose, au contraire, dans laquelle mon libre arbitre n'est pour rien. Tout à coup, je sens que quelque chose d’élrange se passe en moi, un voile se déchire entre moi et les objets que je dois voir, el cela avec un bruit presque matériel. Les obstacles disparaissent et se fondent somme un brouillard qui se dissipe, et je vois. C'est comme une évocation à laquelle je serais forcée d’obéir.
— Alors, dis-je celte fois, j'ai été le magicien. J'ai désiré que vous me vissiez en passant, sans me douter que mon désir aurait celle puissance sur vous. Vous m’aviez parlé de votre susceptibilité magnétique, et j'ai voulu faire un essai. Vous m’y aviez presque autorisé en me disant qu'un jour vous me permettriez de vous endormir.
— Oui, nous verrons.
— Quand cela?
— Peut-être ce soir, peut-être demain... Je voudrais que l'absence de mon mari se prolongeat pour rester à Juvigny le plus longtemps possible. Si vous saviez quelle joie j'ai éprouvée en me retrouvant ici, et comme je suis heureuse que ma pauvre pelile cabane soit à vous! Il me semble qu'elle est toujours à moi.
— Avec un ami de plus, vous avez bien raison. Mais est-ce que vous ne me montrerez pas, en me l'expliquant comme souvenir, ce cher appartement à vous, que j'ai visité seul?
— Oui, et je m'en fais une joie.
Elle appuya son bras sur le mien,
— Comprenez-vous? dil-elle; je n'ai jamais eu un ami! Depuis que je suis malheureuse, — et, depuis que je me connais, je le suis! — mes douleurs sont eras une à une dans mon cœur, sans jamais en
sorlir par un aveu ou par une confidence, Le cœur est un abime; mais, si profond que soil un abime, à force d'y jeter les épaves de sa vie, on finit par le combler, Eh bien, aujourd'hui, mon cœur déborde; je trouve un ami à qui faire porter une part de ma croix; cet ami, je ne le repousserai pas. Voulezvous être mon Simon le Cyrénéen?
— Pourquoi ne puis-je pas, puisque je vous ren-
LA
contre sur la voie douloureuse, vous prendre le fardeau tout entier et vous laisser derrière moi, radieuse et souriante! Oh! comme mes souffrances me paraîtraient douces du moment où ce seraient les vôtres et non ‘pas les miennes que je porterails !
— C'est convenu. Vous emporterez, en vous en allant, la partie de ma vie qui m’appartient; quant à l’autre, ce n’est pas moi qui en tiens la clef.
— Je saurai ce que vous voudrez bien me dire, et je ne vous demanderai rien de plus. Le peu que vous m’accorderez sera un trésor qui, comme cette maison, apparliendra à nous deux,
La comtesse poussa un soupir.
— Quoi? lui demandai-je.
— Rien.
— Eh! oui, repris-je, c’est étrange !
— N'est-ce pas? dit-elle en répondant à ma pensée.
— On se rencontre toujours trop tard !
— Mais il y a le ciel, dit-elle en levant vers la voûte d’azur qui nous enveloppait un regard de supréme espérance et de résignalion infinie. ?
Puis, prenant mon bras, elle s’enfonça avec Mol dans une des allées du pare, jusqu'à ce que, trouvant un bane, elle s’assit et me fit signe de m’as~ seoir auprès d'elle.
Il y eut un instant de silence, pendant lequel la comtesse sembla revivre dans le passé.
— Je vais vous raconter des choses étranges, dilelle, et qui, scellées au fond de mon cœur, ne devraient peut-être pas sortir de ma bouche; mais vous êLes passé comme je jetais mon cri de détresse: ce cri, vous l'avez entendu: vous êles venu à mol, Je veux croire que vous venez de la part de Dieu. Écoutez done. Je vais vous raconter tout cela sans ordre, n'est-ce pas? Ce n’est pas un récil que je fais: c'est une âme qui déborde et qui se répand au dehors. Ce que vous ne comprendrez pas avec l'esprit, vous le comprendrez avec le cœur.
» Je n'ai jamais connu ma mère. Elle est morte, je crois que je vous l'ai dit ou que Joséphine vous l'a dit, en me donnant la naissance.
» Mon premier souvenir date de ce bane où nous sommes assis. C'est sans doute pour cela que je vous y ai conduit, et c'est un souvenir de terreur,
» Joséphine nous promenail, Zoé et moi, lorsque, plusieurs fois, en Ja lirant par sa robe et en essayant de l'entrainer vers la maison, je lui dis :
» — Le chien! le chien!
» Ma voix avait, à ce qu'il parait, l'expression de la peur.
» Elle m'a souvent raconté cette scène depuis, et Zoé, de quatre ou cing mois plus âgée que moi, se la rappelle parfaitement,
» Tout à coup, nous entendimes des cris, el un énorme chien de berger, le poil hérissé, les yeux sanglants, la bouche écumante, parut dans cette allée, poursuivi par des paysans armés de fourches et de batons.
» Il se dirigeait droit sur nous,
» Joséphine comprit qu'il élail enragé.
» Elle me prit entre ses bras, cria à Zoë de nous suivre et s'enfuit vers le château.
» Le chien dévia de son chemin pour nous donner la chasse.
» A la façon dont Joséphine me portait, je pouvais voir derrière elle, et ce que je voyais ¢tait terrible.
» Dans son accès de rage, le chien nous poursuivait, et, tout en nous poursuivant, sans ralentir sa course, il ramassait des pierres qu’il broyait entre ses dents.
» Les paysans qui couraient après lui, effrayés en voyant la direction que le chien avait prise, s’étaient arrêtés et s’étaient tus, de peur que leurs cris el leur poursuite n’ajoutassent encore à la rapidité de sa course.
» Celte précaution n’y faisait rien, il gagnait sur nous, il allait nous atteindre.
» Tout à coup, je vis, à travers les arbres, mon père, pâle comme la mort; il revenait de la chasse avec son fusil, et, se trouvant là par la permission de Dieu, il avait compris l’effroyable danger que nous courions,
» Il ajusta le chien et fit feu de son premier coup.
» Le chien ne parut pas touché et continua de nous poursuiyre avec la même rapidité.
» Il allait atteindre la petite Zoé; il ouvrait déjà la gueule pour la saisir, lorsque le second coup retentil. ;
» La bête s'arrêta, se mordit l'épaule, voulut reprendre sa course, tomba, tenta de se relever, puis retomba une seconde fois. :
» Mon père était déjà entre nous et le chien.
» Il le frappa d’un si violent coup de crosse sur la tête, que la crosse se brisa.
» Mais alors il le frappa de l’extrémité du canon et de la batterie.
» À la troisième abattée, le chien resta sans mouvement.
» Joséphine m’emportait toujours; elle rentra au chateau, ferma la porte de l’antichambre, passa dans la salle à manger, en ferma aussi la porte; enfin, elle alla s'asseoir ou plutôt tomber sur le canapé du salon.
» Derrière elle, les portes se rouvrirent; mon père entra, plus pale que je ne l'avais vu ‘au moment de lirer sur le chien. Il se précipita sur moi, me saisit entre ses bras, et m’embrassa en me serrant à m’étouffer.
» Il m’aimait beaucoup, mon pauvre père ! Cette
scène, qui était une preuve de son amour pour moi, est restée dans mon souvenir.
» Peut-être est-ce à la terreur que je ressentis que je dois cette surexcitation nerveuse qui a amené chez moi les singuliers phénomènes dont nous parlions tout à l'heure.
» Je me rappelle mon pèré dans cette circonstance, Je pouvais avoir trois ou quatre ans. Le dramalique de cette scène avait triomphé de ma faiblesse enfantine, et, dans mon cerveau encore plein d'idées confuses, ce souvenir s'était profondément £l'avé,
» Quelque temps après; mon pauvre père mourut
d'un anévrisme, » Ilavait prévu sx mort et avait pris ses précaulions pour séparer entièrement ma fortune de celle de la seconde fémme qu'il avait épousée. Grace aux précautions prises par ce bon père, je devais, par les intérêts composés — comme on dit, je crois, — d'une cerlaine somme placée, je devais, à l'âge de quinze ans, c'est-à-dire à l'âge où je pouvais me marier, être riche de trois millions.
» J'élais enfant, Je ne ressentis pas, comme je l'eusse fail si j'avais eu quelques années de plus, la
perte terrible que je venais de faire. Je me rappelle seulement quelques détails de la nuit funèbre où mon père mourut.
» Cette mort était fort inattendue, puisqu'elle arriva instantanément, produite par la rupture d’une artère; vers deux heures du malin, je m/’éveillai tout à coup en pleurant, presque étouffée par mes larmes et criant :
» — Papa est mort!
» Et, en même temps, je frottais mes lèvres, où ilme semblait sentir l’impression d’un baïser glacial.
» Dans ma pénsée enfantine, mon père élait venu me dire adieu, et ce froid qui avait glacé ma bou= che, c'était le contact de la mort.
» Joséphine s'était réveillée à mes cris, et, comme je ne cessais de répéter : « Papa est mort! » elle se
leva et courut à la chambre de ma belle-mère, sé +
parée de celle de son mari par une simple cloison, el la réveilla. -
» Mon père s'était couché la veille comme de coutume, à dix heures du soir; aucun symptôme n'avait pu faire présumer dans son état quelque chose de plus alarmant; il avait eu ses palpitations habituelles, mais voilà tout.
» Ma mère ne crut donc point d’abord à ce que lui disait Joséphine; elle se contenta de frapper à la cloison, convaincue qu’au bruit qu’elle faisait, son mari allait s’éveiller et lui répondre; mais aucun mouvement ne répondit à son appel.
» Elle commença à s’effrayer, descendit de son lit et alluma une bougie à la veilleuse,
» Puis elle alla à la chambre de son mari et frappa à Ja porte; mais on ne lui répondit pas plus que lorsqu'elle avait frappé à la cloison.
» Elle ouvrit la porte alors, et son regard plongea dans l’alcôve: mon père était couché comme s'il dormait, il n'avait fait aucun mouvement; seulement, une légère frange d’écume rougeatre bordait ses lèvres.
» Il était mort.
» Explique qui voudra ce phénomène : l’âme, én s’échappant du corps, avait-elle voulu prendre congé de moi, comme Ja chose qu’elle avait le plus aimée au monde? avait-elle effleuré ma lèvre du
bout de son aile, et, par ce contact, me mit-elle en
communication avee ce monde des esprits, invisible pour tous, visible pour moi?
» J'ai encore un vague souvenir de quelques détails sombres; du bruit d’un marteau enfonçant des clous; de Joséphine me mettant un rameau bénit à la main et me faisant jeter de l’eau sur le cercueil; du chant des prôtres s’arrêlant devant la maison avec la croix; puis tout retombe dans la nuit pour ne s'éclairer que quand la jeunesse succède à l'en: fance.
» Je me retrouve alors dans un pensionnat d'Évreux avee une foule de jeunes filles dont les visages sont restés dans ma mémoire comme autant de boutons de rose éclos dans le céleste jardin des souvenirs.
» Ma belle-mère m'y venait voir deux fois l'an, accompagnée d’un homme noir, au teint pâle, aux cheveux rares, aux tempes concaves, au frant étroit mais protubérant, aux sourcils sombres, à l'œil gris, vif et percant, aux lèvres minces...
— C'élait le prêtre, n'est-ce pas? m'écriai-je en interrompant la comtesse.
— Oui, dit-elle, c'était lui, A quelle époque cette figure commença-t-elle à se dresser dans ma vie, jé n’en sais rien; il me semble qu'elle y était ombre avant d'y êlre réalité.
» Chaque fois que ma belle-mère venait, on me
laissait une heure avec le prétre; il me confessait sérieusement, comme si j’eusse su ce que C'était que le péché.
» Lorsque je relournais chez ma belle-mère, aux vacances, je retrouvais toujours le prêlre à ses côtés quand j’arrivais. Il me faisait un petit sermon, me menaçant des vengeances du Seigneur, et ne me parlant jamais ni de ses miséricordes, ni de ses bontés.
» Il est vrai que toute la nature m’en parlait à sa place.
» Sur-ces entrefaites, je gagnai mes treize ans, el le jour de ma première communion arriva.
» L'abbé Morin oblint de l’évêque d’uvreux d’assister le prêtre chargé de la direction du pensionnat.
» J'étais du nombre des jeunes filles dont il eut à faire l’instruction religieuse.
» Son amitié. pour ma belle-mère lui donnait le droit de s'occuper tout particulièrement de moi.
» Mais c'était une chose étrange : plus il affectail une tendre inquiétude pour mon salut, plus j’éprouvais une singulière terreur. Je lui obéissais passiyement, sans que mon intelligence se mélat en rien
de discuter l’action que j’accomplissais.
» Je devins ainsi, en apparence du moins, une des plus ferventes catéchumènes du pensionnat.
» Je fus choisie pour dire ies Vœux du baptême. L'abbé Morin me les fit répéter comme un directeur doit faire répéter une actrice, mais non pas, à coup sûr, comme un jeune cœur apprend à parler à Dieu.
» Le jour venu, j'étais faible et fiévreuse à la fois, sortant de ma faiblesse pour passer à une suprême exaltation, et retombant de cette exaltation dans ma faiblesse,
» Lui, pendant ce temps, et chaque fois que l’occasion s’en présentait, me parlait bas à l'oreille. Que me disait-il? Je n’en sais rien; je n’entendais pas, ou plutôt je ne comprenais pas.
» J'ai vu depuis un tableau de Scheffer représentant Méphistophélès parlant à l’oreille de Marguerite. Je tressaillis en voyant ce tableau. Il me sembla que ce devait être avec cette expression diabolique que le prêtre me parlait.
» Le grand jour arriva; j'étais dans un état étrange : il me semblait que rien de terrestre n’était plus en moi, et qu'au moment où la sainte hostie toucherait mes lèvres, il me pousserait des ailes d'ange et que je monterais au ciel.
» J'ai dit la peine que l'abbé Morin avait prise pour me faire réciter les Vœux d’une certaine facon. Tant qu'il avait été près de moi et m'avait fait répéler, j'avais subi son influence et imité ses intonations.
» Mais, lorsque vint le moment de parler à Dieu lui-même, tout fat oublié. La déclamation disparut pour faire place à l'enthousiasme; ma voix devint rap vibrante, sonore, si bien que, partageant ‘émotion que je faisais éprouver aux autres, lorsque j'achevai, mon visage était inondé de larmes,
» Puis, enfin, vint le jour de la communion : ce fut avec un étrange frémissement de joie que je sentis l'hostie sainte toucher mes lèvres. J'éprouvai quelque chose d'un bonheur ineffable, céleste, supréme, et je m'évanouis.
» On m’emporta dans la sacristie,
» C’élait un singulier évanouissement que le mien, évanouissement pendant lequel je voyais et j'entendais, comme si j'avais les yeux ouverts, et comme si toutes mes facultés, moins celles du mouvement, m'élaient conservées,
» On m'a dit, depuis, que cet état s'appelait la catalepsie,
|» Le prêtre n’avait pas pu quitter la cérémome | pour me suivre; mais, dès qu’elle fut achevée, je | le vis, à travers mes paupières fermées, s'approcher | de moi; je le sentis poser sa main sur mon cœur; ses yeux, ardents et pareils à deux charbons, semblaient me transpercer comme deux rayons magnétiques. Il allait et venait dans la sacristie, mais ne me perdait pas de vue. Les enfants de chœur, qui dépouillaient leurs vêtements, et les personnes | qui entraient et sortaient, ne remarquaient point | cette persistance ; mais, à travers mon évanouisse- | ment, elle me fascinait.
| » Enfin, il y eut un moment où le prêtre se trouva seul.
» Il regarda autour de lui, puis reporta les yeux sur moi, lança un dernier regard au bout de la chambre, marcha vivement vers la table où l’on m'avait déposée avec un oreiller sous la tête, et s’inclina vers mon visage.
» J’éprouvais une telle terreur, que, dans l'effort que je fis pour me soustraire au contact de cet | homme, tous les fils qui liaient mon sommeil se | rompirent.
| » Je jetai un cri terrible, et, sans savoir comment, je me trouvai debout.
» Le prêtre recula vivement. En ce moment, la porte s’ouvrit : c'était le curé du pensionnat qui rentrait à son tour.
» Quoique, à l’âge où j'étais arrivée, les impressions ne se gravent pas très-profondément dans le souvenir et s’effacent rapidement, la scène que je viens de raconter demeura constamment présente à ma mémoire. Il est vrai que vous êtes le premier à qui j'en fais confidence, et que, n'étant pas sortie de mon cœur, elle ne sortit pas de ma pensée.
» Maintenant, expliquez ceci : cet homme, tout en m'inspirant une terreur profonde, avait conservé une suprême influence sur moi; j'étais comme ces fées du moyen âge qui tremblent devant la baguette d’un méchant enchanteur, et qui, cependant, sont foreées de lui obéir. :
» Je ne revis l'abbé Morin qu’aux vacances sulvanles. Il fut pour moi ce qu'il était d'habitude : un directeur plutôt indulgent que sévère. Il ne pouvait se douter que, pendant mon évanouissement, les sens de la vue et de l’ouie me fussent restés, el que, par conséquent, je n’eusse rien perdu de ce qui s'était passé. Il n’y fit aucune allusion, et, quant à moi, j'eusse mieux aimé mourir que de lui parler de celle étrange hallucination.
» D'ailleurs, je n'étais pas bien sûre que ce ne fat point un rêve.
» L'abbé était directeur d'un couvent d'ursulines, et souvent il me vantait le calme et la tranquillité de ces épouses du Seigneur, en me disant que bien heureuses élaient celles à qui Dieu envoyait la vocation.
» Mais, chaque fois qu'il me parlait de ce bonheur, je devenais si pâle, et j'étais si près de m'évanouir, que ma belle-mère, qui, au fond, était une excellente femme, évoquant une prétendue aversion que mon père aurait eue pour les communautés rehgieuses, pria l'abbé Morin de ne jamais revenir | avec moi sur ce sujet de conversation,
» L'abbé Morin en prit son parti, et se contenta de faire des allusions aux anticipations de bonheur céleste que pouvait nous donner la terre; mais ces allusions devenaient d'autant plus rares, que madame de Juvigny, sans que je devinasse pourquoi, mettait une certaine affectation à ne pas me laisser seule avec lui,
» Pendant l'année qui suivit ma première com-
Here munion, ma belle-mère vint me voir trois fois. Chaque fois, selon son habitude, elle était accompagnée de l'abbé Morin; mais pas une fois il n’eut l’occasion de me dire un mot qu'elle ne pat pas entendre.
» J’atleignis ainsi ma quatorzième année.
» Ce fut pendant les vacances qui suivirent celte quatorzième année que j’arrangeai la petite chambre bleue comme elle l’est aujourd’hui. J'avais trouvé, dans un magasin de curiosités d’Evreux, la Vierge que vous avez remarquée; je la dorai moi-même et la plaçai où elle est encore. La petite chambre fut terminée au moment où je relournais à la pension, etje me faisais une fête de la venir habiter dans un an.
» Folle espérance ! Vous allez voir ce qui devait se passer dans celte année,
» Un jour, ma belle-mère vint me chercher, quoique ce ne fat point l’époque des vacances ; j'avais eu quinze ans la veille du jour de son arrivée.
» Il y eut une longue conférence entre elle et ma maîtresse de pension; à la suite de cette conférence, la bonne madame Leclére — c'était le nom de notre institulrice — m’embrassa et me bénit avec une solennité qui me fit comprendre qu'il se passait, ou du moins qu'il allait se passer quelque chose de trés-important dans mon existence.
» Ce quelque chose, je n’osais demander ce que c'était.
» Mon premier étonnement avait été, à l’arrivée de ma belle-mère, de ne pas voir le prêtre avec elle. Je m’altendais à le voir paraître d’un moment à l’autre.
» Il ne parut pas.
» Je me gardai bien de demander ce qu'il était devenu : il m’inspirait une crainte profonde, et je me disais que je le reverrais toujours assez tôt.
» Sans doute nous altendait-il à Juvigny.
» Nous arrivames à Juvigny. Je regardai de tous côtés, et je ne vis pas la noire apparition; je commencai à respirer.
» Le soir, rentrée dans ma petite chambre, et la porte de ma petile chambre bien fermée, je me hasardai à demander à Joséphine ce qu'était devenu l'abbé Morin.
» Joséphine élait assez peu instruite à ce sujet; elle déplorait son absence, voilà tout. — Joséphine regardait l'abbé Morin comme un saint,
» Tout ce qu'elle avait appris, c'est qu'il y avait eu une querelle entre lui et ma belle-mère; à la suite de celte querelle, on avait su le départ de l'abbé Morin pour Bernay, dont il était nommé curé.
» Depuis ce temps — et il y avait de cela trois mois — on ne l'avait pas revu à Juvigny. Il avait été remplacé par un jeune vicaire nommé sous son influence.
» Le lendemain de mon arrivée au chateau, on me fit, vers les deux heures de l’aprés-midi, habiller avec des robes que je n’ayais jamais mises, et qui n'avaient plus la forme-de celles que je portais à ma pension.
» Je demandai le molif de ce changement à Joséphine, qui, d'un air mystérieux, me renvoya À ma belle-mère,
» Madame de Juvigny, interrogée par moi à son tour, me répondit que j'étais, non plus une enfant, mais une jeune fille, et que, par conséquent, il était tout naturel que l'on ne m’habillat plus en enfant, mais en jeune lille,
» d'élus fort satisfaite, ment; ma coquellerie y
au reste, de ce changegagnait cent pour cent,
Au lieu de mon fourreau de pensionnaire, gris avec des rubans bleus, j’avais une jolie robe de mousseline brodée, décolletée, avec des volants.
» On m'habillait, parce qu'il devait venir du monde au chateau.
» Je dois dire que, tout en courant dans le pare, j'avais l’oreille aux écoutes et l’œil aux aguets.
» Vers quatre heures de l'après-midi, j’entendis le roulement d’une voiture.
» Je me glissai à travers les massifs, de manière à voir qui allait franchir la grille et passer dans l’allée de tilleuls.
» Je vis une calèche fort élégante, et, dans cette calèche, un homme nonchalamment eouché. Cet homme pouvait avoir une trentaine d'années; il avait une belle figure, un peu sévère peut-être, encadrée par une barbe noire parfaitement soignée. Il était vêtu simplement mais élégamment.
» La calèche s'arrêta au perron; l'inconnu sauta lestement de la voiture à terre; ma bele-mère s’avança au-devant de lui jusqu'à la première marche.
» Je pus remarquer, du massif où j'étais cachée, qu'on le recevait avec beaucoup de prévenances.
» Tous deux, ma belle-mère et lui, entrèrent dans l'intérieur de la maison.
» Au bout d’un instant, je m’entendis appeler par mon nom d’Edmée, et je reconnus la voix de Joséphine.
» Je fis en courant un grand tour dans le pare, et répondis seulement lorsque je fus assez éloignée de Vallée de tilleuls pour qu’on ne soupgonnat point ma euriosilé.
» Je me décidai enfin à me montrer dans une allée; la bonne femme m’apercut et accourut à moi tout essoufflée.
» — Mais venez done. mademoiselle, dit-elle; au nom du bon Dieu, venez done! On vous cherche de tous les côtés, et, depuis dix minutes, on vous appelle à tue-téte,
» — Me voilà, ma bonne Joséphine, répondis-je, me voilà.
» — Sans doute, vous voilà, mademoiselle, mais dans quel état! avec votre robe froissée, avec vos cheveux défrisés, et cela, quand il vient un beau monsieur pour vous Voir.
» — Comment! pour me voir? Tu vas me faire accroire que le monsieur de la calèche vient ici pour moi?
» — Pour vous et pour madame de Juvigny. Mais, à propos, dites-moi, vous l'avez done vu, le monsieur de la caléche?
» — Oui, de loin, à travers les arbres, répondis-je, toute confuse de m'être laissé surprendre en flagrant délit de curicsité.
» — Alors venez vite... Oh! la méchante enfant!
» Et Joséphine me suivit ou plutôt me poussa devant elle.
» En arrivant sur le perron, j'étais tout essouf« fée. :
» — Voyons, dit Joséphine, remellez-vous, au nom du bon Dieu, Ne dirail-on pas une pensionnaire qui vient de jouer à la corde?
» — Wh bien, dis-je, quand je viendrais de jouer à la corde, quel mal y aurait-il à cela?
» — Voulez-vous vous taire! dit Joséphine; une demoiselle bonne à marier!
» Toules ces précaulions m'inlriguaient énormément: les derniers mots de Joséphine me suffoquèrent, Mon cœur ballait de plus en plus fort.
» Au lieu d'entrer au salon, je mourais d’enyie de me sauver,
Er m
» Peut-être allais-je céder à cette envie, lorsque j'entendis violemment retentir la sonnette.
» Un domestique passa rapidement,
.….» — Eh bien, viendra-t-elle enfin, cette petite fille? s’écria ma belle-mère avec impatience.
» — Qui cela, s’il vous plaît, madame? demanda le domestique.
» — Mais mademoiselle Edmée, donc.
» — Elle est là, sous le vestibule, avec madame Gauthier.
» Ce fut pour le coup que la peur me reprit, Je fis un mouvement pour a
» Joséphine m'arrêta.
» — Allez la chercher, dit madame de Juvigny. :
» Il n’y avait plus moyen d’échapper; d’ailleurs, Joséphine me poussait.
» — Maisallez done! me disait-elle, allez donc!
» —Me voici, madame, répondis-je faisant un effort pour répondre à madame de Juvigny, et surtout pour lui obéir,
» Le visage de ma belle-mère, qui, en me regardant, me semblait fort irrité, se radoucit: dans le demi-tour qu’elle ft en me prenant par la main pour me présenter à l’étranger, il était redevenu tout à fait riant.
__» — Il faut l’excuser, monsieur, fit madame de Juvigny, elle est «i jeune}...
» Puis, sans me donner le temps de me reconnaitre :
» — Monsieur, dit-elle, j’ai l’honneur de yous présenter mademoiselle Edmée de Juvigny.
» Puis, se tournant vers moi:
» — Monsieur Edgard de Montigny, dit-elle.
— Mais alors, m’écriai-je, c'était votre premier mari?
— Lui-méme, répondit madame de Chamblay.
— Oh! continuez, madame, continuez! m’écriaije. Vous n’avez pas idée de l'intérêt avec lequel je vous écoule,
— Le méme soir, lorsque M. de Montigny fut parti, continua madame de Chamblay, ma bellemère m'annonça que ce gentilhomme me faisait l'honneur de rechercher ma main, et, comme doutes Jes convenances de fortune et de position élaientréunies en lui, elle ne voyait aucun empêchement à ce que le mariage s’accomplil.
» Pour parler plus clairement, madame de Juvigny se trouvait, à vingl-septans, avoir une grande fille de quinze, que les étrangers pouvaient prendre pour sa propre fille, ce qui la vieillissait, et, quoiqu'elle fat encore jeune, elle n'était pas fachée d’éloigner d'elle un visage plus jeune que le sien.
» Je n'étais pas habituée à avoir des volontés: aussi répondis-je à madame de Juvigny qu'elle était libre de faire de moi ce que bon lui semblerail; que je savais que mon devoir était de lui obéir, et que je lui obéirais.
» Cette soumission parut combler tous les vœux de ma belle-mère, qui me fit alors un grand éloge de M. de Montigny, m'aflirma que je serais avec lui la femme la plus heureuse du monde, et m'envoya coucher exactement comme lorsque j'étais une pelite pensionnaire qu'il n'était aucunement quesion de marier,
» J'obéis sans réplique; dans ma petite chambre,
j'allais retrouver ma bonne Joséphine, avec laquelle mon cœur s’ouvrait comme avec une mère.
» Je me jetai dans ses bras en pleurant.
» Joséphine était au courant de la situation.
» Elle commença par me laisser épuiser mes larmes. Il était évident que, dans le premier moment, je n’eusse écouté aucune raison, si bonne qu’elle fût; puis, lorsque le premier pafoxysme fut un peu calmé, elle attaqua franchement la question, me demandant tout d’abord, et comme grief principal, si je trouvais M. de Montigny laid.
» Je fus obligée de répondre que non, et même d’avouer qu'il était d’une figure agréable.
» Elle me demanda alors si je le tronvais de facons vulgaires.
» Je fus de nouveau obligée de répondre qu’au contraire, M. de Montigny m'avait paru de manières extrêmement distinguées,
» Elle me demanda si e’était son âge que je trouvais disproportionné avec le mien.
» Là, j'avais bien quelque objection à faire, car M. de Montigny avait juste le double de mon âge; mais à mes objections Joséphine répondit que plus j'étais jeune et enfant, plus j'avais besoin que l’on me donnât, pour me conduire et me diriger, un homme raisonnable, et que, sous ce rapport, je trouverais chez M. de Montigny ce double amour du père et du mari qui assure le bonheur de la femme.
» Tout cela était tellement raisonnable, que, ne sachant plus que répondre, je me tus, me couchaj et m’endormis.
» Il y a un âge où c’est par là que finissent toutes les douleurs, et j'étais encore dans cet âge-là.
» En ouvrant les yeux, je trouvai Joséphine au chevet de mon lit: la bonne femme gueltait mon réveil.
» Mon premier mot fut pour lui demander si elle croyait que M. de Montigny reviendrait.
» Elle me répondit qu’elle n’en doutait pas, attendu que je Jui avais beaucoup plu.
» Je soupirai, au désespoir d'avoir produit un effet si éloigné de ma volonté.
» Puis je m’habillai et m’en allai me promener dans le parc.
» Pour la première fois, je cherchai les endroits les plus sombres et les plus déserts. Je m’arrétai au bord de la source; je m’assis et me mis à rêver, en arrachant dés myosotis et en les jetant au courant, qui les emportait.
» Les pensées poéliques qui, depuis, préoccupèrent parfois ma pensée, naquirent sans doule en ce moment-là.
» Je mentirais si je‘n'avouais pas que mon regard, perdu à l'horizon, y suivait pour la première fois une forme huiiaine; et, sans que ma volonté y fat pour rien, celle forme élail celle de M, de Monligny.
» Je le voyais, avec ses cheveux noirs; sa figure, dont la sévérilé se tempérait parfois d'un sourire; son teint, dont la pâleur ajoutait encore à sa dislinction. Je levais sur ce rêve un regard que, la veille, je n'avais pas osé lever sur la réalité, et je n'avais plus besoin de Joséphine pour me faire avouer que M. de Montigny élait un des hommes les plus distingués que J'eusse encore vus,
» Il est vrai que, sous ce rapport, mes investiga= tions étaient fort bornées.
» Le résultat de toutes ces réflexions fut que, quand la eloche du déjeuner sonna, je me rapprochai du château plus réveuse que triste.
» J'y trouvai ma belle-mère, qui m'embrassa
comme d'habitude, mais qui ne me dit pas un mot de M. de Montigny. En me levant de table, j’aurais pu croire que j'avais rêvé toute l’histoire de la veille.
» J'avais bien envie de lui demander si M. de Monligny reviendrait, mais je n’osai pas; d’ailleurs, j'avais Joséphine à qui adresser ces sortes de questions.
» Mais, chose singulière! lorsque je vis Joséphine, je n’osai pas plus m’informer auprès d'elle qu’auprés de madame de Juvigny.
» En montant dans ma chambre, je trouvai trois ou quatre robes élendues sur mon lit.
» J'en choisis une, et j’appelai Joséphine pour qu’elle m’aidat à m’habiller.
» — Allons, allons, me dit-elle, je vois que la chère enfant ne veut pas paraîlre trop laide à M. de Montigny.
» — Il vient donc aujourd’hui? demandai-je
» — Dame, répondit-elle, je ne sais pas.
» — Ab! c’est que, s'il ne venait pas, repris-je, ce ne serail point la peine que je m’habillasse.
» — Bon! dit-elle en riant, habille-toi toujours, et à toul hasard, :
» Je choisis celle des quatre robes qui me parut la plus jolie, et je m’habillai, je dois le dire, avec plus de soin que je n’avais fait la veille.
» Puis, ma toilette achevée, je redescendis au pare, non pas celte-fois pour aller, comme la veille, épier l’arrivée du visiteur, mais pour reprendre ma promenade el mes rêves du malin.
» Tout à coup, au moment où j'étais le plus profondément perdue dans ces vagues pensées que roule un esprit de quinze ans, j'entendis un bruit de pas et un froissement de branches; je levai la tête : M. de Montigny était à dix pas de moi.
» Je ne jelai qu’un regard sur lui; mais il me suffit pour g)’assurer que lui aussi avait donné a sa toilette plus de soin que Ja veille.
» En l’apercevant, j'avais fait un mouvement involontaire, presque poussé un eri.
» — Excusez-moi, mademoiselle, dit-il; je vous ai fail peur?
» — Je ne vous attendais pas, monsieur, répondis-je.
» == J'ai Clé autorisé par madame de Juvigny à yous chercher, me dit-il; et, comme j'ai su que celle parlie du pare élait votre promenade favorite...
» — Au contraire, monsieur, je n’y venais jamais, me hatai-je de répondre, et c’est ce matin que, pour la premiére fois, je me suis aperçue, en effet, qu’elle élail une des plus jolies.
» M. de Montigny regarda autour de lui, et se rendit compte des moindres détails du paysage.
» JI sourit,
» Ce sourire me fit passer une flamme sur le visage; il me sembla qu'il voyait dans ce paysage tout ce que J'y avais vu moi-même.
» Je me délournai.
» de le sentis s'approcher de moi,
» — Aimez-vous les poéles? me demanda:t-il,
» Je le regardai avee étonnement; je n'avais pas bien compris sa question.
n — La poésie ? aurais-je dû dire.
» — (in ne m'a jamais laissé lire que les poésies sacrées de Racine, répondis-je,
» — Ah! me dil-il; et, n'ayant lu que les poésies sacrées de Racine, vous aimez les endroits sombres, le murmure des sources, le tremblement du soleil sur be gazon, les fleurs suivant le fil de l’eau; alors, vous avez deviné ce que vous n'avez pas lu; vous avez deviné Burns, Gray, Millevoie, André Ché-
nier, Goethe, Lamartine, tous vieux amis à moi, que je serai heureux de vous faire connaître.
» — Une de mes amies m’a dit un jour des vers de Miilevoie qui m'ont paru si tristes et si beaux, que je les ai appris par cœur.
» — La Chute des feuiiles :
De la dépouille de nos bois. ..?
dit M. de Montigny en souriant.
»,— Oui, répondis-je.
» — Et ces vers vous ont plu?
» — Beancoup!
» — Voulez-vous que je vous en dise d'autres?
» — Je le veux bien.
» Et je lui pris le bras, pleine de curiosité.
» Il appuya sa main sur Ja mienne; et, d’une voix douce et harmonieuse, il commença ces vers qui firent la réputation des premières poésies de Lamartine :
Un ‘soir, t'en souviens-tu? nous voguions en silence...
» J’écoutai d’un bout à l’autre, et dans une espéce d’extase, cette merveilleuse chanson qui éveillait en moi une foule de cordes inconnues: ou plutôt, muette jusque-là, tout le temps qu’elle avait duré, j'avais retenu mon haleine, comme on fait pour un oiseau qui chante, de peur de l’effaroucher: je ne respirai qu'après que la dernière strophe se fut éteinte, tout à la fois comme une musique et comme un parfum. à
» Sans doute, M. de Montigny craignit d’émousser mes sensations en les prolongeant; il savait à merveille conserver leur volonté à ces premières fleurs de l'âme dont Dieu fait la couronne de ses anges; de sorte qu’il passa des vers, cette poésie de l’homme, à la nature, cette poésie de Dieu.
» En un instant, et sans sortir des limites de 1’intelligence d’une enfant de quinze ans, il me parla botanique, mythologie, physique, astronomie, science enfin, c’est-à-dire toutes choses que je connaissais à peine de nom, que je regardais comme fort ennuyeuses, et qui m’apparurent dés lors comme aulant de séduisantes fées dont chacune gardait un trésor plus précieux que ceux des Mille et une Nuits. x
» llen résulta que, le soir, lorsque Joséphine, en me déshabillant, m’annonga que mon manage élail fixé à trois semaines, c’est-à-dire au temps strictement nécessaire A l’aceomplissement des formalités, je me contentai de répondre avec un soupir qui, celte fois, n'avait rien de désespéré €
» — Que veux-tu, Joséphine! puisque ma bellemère le veut! ‘ :
» — Oui, n’est-ce pas? il faudra bien lui obéir. Pauvre victime !
» Et je m'endormis en répélant ces quatre derniers vers du Lae:
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que le parfum liger de tou air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, Von voit ou Von respire, Tout dise : « Ils onl aimé! »
» À partir de ce moment, M. de Montigny revint tous les jours, — : à » Je ne vous dirai pas que j'en vins à aimer
M, de Montigny; si je l’eusse aimé, certes les événements qu'il me reste à vous raconter ne seraient point arrivés; mais, à travers une certaine crainte respectueuse que m'inspirait l’universalité de ses connaissances, je reconnus vaguement qu'avec un parei! homme, une femme pouyait être parfaitement heureuse, F
» Supposez-moi vingt ans ef une certaine expérience du monde, au lieu de mes quinze ans et de mon inexpérience de tout, et j'eusse regardé comme un bonheur cette union, que je n’envisageai jamais sans une certaine crainte. :
» Pendant ces trois semaines, au lieu de me faire sa cour, M. de Montigny ne se préoccupa que d’une chose. t
» C’était de découvrir en moj, comme fait un mineur,*tous les filons de mon intelligence, si je puis dire cela. Si je sais quelque ehose aujourd’hui, si je ne suis pas tout à fait étrangère à la musique et à la peinture, cela tient à l’éveil donné par lui à toutes les facultés de mon esprit, facultés qui se dé-
. veloppèrent d'abord dans la solitude, ensuile dans le malheur, ,
» An reste, on pressait le jour de mon union avec M. de Monligny, comme si l’on craignait que quelque obstacle inconpu ne vint tout à coup s’y opposer. Lui-même paraissail attendre le jour de cette union avec la plus grande impatience, Si je n'avais pas élé à celte époque une enfant à peu près nulle, je dirai même en beauté, d'ayant jamais été précisément jolie, j'affirmerais qu'il était amoureux de moi.
» Une ou deux fois, au milieu de nos conversatious, auxquelles ses connaissances et son genre d'esprit faisaient prendre une tournure graye, il avait abordé Ja question religieuse, sondant, pour ainsi dire, mes principes, et s’inquiélant si je Lenais beaucoup au dogme catholique, ‘
» J’ayoue que ses questions, à cet endroit, dépassaient les bornes de mon intelligence; mon éduçation religieuse, je yous l'ai dil, avait élé faite par l'abbé Morin, j'avais regu ses instructions sans les discuter, el ces instructions se bornaient à deux ou
‘ois préceples : croire et adorer aveuglément les
gmes de la religion catholique; craindre et hair
ule personne, quels que fussent son pays ef son ucalion, qui professait des dogmes opposés; regarder une hérésie comme plus Condamwable qu'une séparation complète, L » Tout au contraire de ces principes si absolus, M. de Montigny m'avail paru, chaque fois qu'il avait abordé Ja question religieuse, non pas avec moi, bien entendu, mais avec les personnes du voisinage qu'il ayait rencontrées au chateau, d'une tolérance complète, Seulement, un jour, il avait, avec upe science qui m'avait émeryeillée Lout en m'elfrayant, énuméré les malheurs que la France avait dus aux erséculions catholiques de Charles IX et de ouis XIV, ctils’étail hasardé à dive qu'il n’y aurait pas eu de Vendée en 1793 s'il n'y avait pas eu de prêtres etsurloul s'il n'y ayail pas eu de confessionnal, 4» Je n'avais pas lrès-bien compris ce que le confessionnal, dans lequel je ne voyais que son cold matériel, pouvait avoir eu à faire dans la guerre de la Vendée, :
| PAL est vrai que je savais assez mal ce que c'élait ue la guerre de la Vendée; mais ce qui avail suréco dans mon esprit de ces différentes conversa= lions, c'esl que l'esprit de M, de Montigny n'éluit pas exempt d'une certaine impiélé,
» Il en résulla que cette crainte vague que m'avait
inspirée sa science, à laquelle les bornes de mon
| savoir et de mon intelligence donnaient les propor-
tions de linfini, prit une consistance qui s’augmenta lorsque, deux ou trois jours avant celui qui avait été fixé pour notre mariage, il me demanda si je tenais énormément à ma religion.
» Je le regardai avec des yeux si effarés, qu'il se mit à rire. |
» — Écoutez, me dit-il, et surtout ne me prenez pas pour Salan qui vient vous tenter; croyez-vous qu'un cœur lendre puisse faire, par amour, ce qu’un cœur ambitieux peul faire par ambition ?
» — Je ne yous comprends pas, lui dis-je.
» — Vous ayez lu, dans votre Histoire de France telle qu’on vous l’a apprise, — et je dois yous dire, ma pauvre enfant, qu’on vous l’a apprise assez mal, —Yous ayez lu, dis-je, dans votre Histoire de France, que Henri IV avait abjuré le protestantisme, en disant que Paris valait bien une messe ?
» — Oui.
» — Eh bien, je vous demande si vous ne feriez pas, vous, par amour, ce que Henri IV fit par ambilion, el si, arrivant un jour A aimer profondément quelqu'un, yous ne consentiriez pas à abandonner votre religion pour suivre celle de l’homme que yous aimeriez ?
» Je jetai un eri de terreur,
» — Jamais! lui dis-je, jamais!
» Et j'ajoutai vivement :
» — D'abord, je n’aimerai jamais un homme ayant une autre-religion que la mienne,
» — Diable ! fit M. de Montigny avec un sourire de doute, voilà une résolutien bien précise et bien arrèlée pour une enfant de quinze ans.
» — Mais, lui dis-je, je ne suis plus une enfant, puisque je vais me marier.
» — Le mariage, me dit toujours en riant M. de Moaligny, peut changer votre situation; mais il ne changera pas yolre age, Nous recauserons de cela quand vous aurez yingl ans, et que, depuis cing ans, vous serez ma femme,
» Puis, m’enyeloppant le cou de son bras, il approcha doucement mon front de ses lèvres et y déposa un baiser en ajoutant :
» — Petite fanatique!
» Le mouvement avait élé si rapide et si inattendu, que je n'avais pas même eu l'idée de m’y opposer; mais, Quoique la sensation que j'éprouvai n’eût rien de douloureux, je jelai un cri, et, le repoussant, je me sauval,
» Celle scène se passait au salon, Dans le corridor, je rencontrai madame de Juyigny,
» —kh bien, petite, me demanda-t-elle en me voyant Loul ellarée, qu'y a-t-il done?
» æ Oh! madame, madame, lui dis-je en tremblant, M. de Monligny vient de m’embrasser,
» — Bah! dit madame de Juvigny, et où cela?
» — Au front, madame,
» Elle éclata de rire; ce rire me fil relever Ja tête, J'aperçus M. de Montigny à la porte du salon: au lieu d'être confus comme doit l'être un coupable, il souriait,
» — Ob! c'est affreux! c'est affreux ! m'éerjai-je en me sauvanl de nouyoan,
» Je me rélugiai, cette fois, dans les bras de Jo-
séphine. Je m'y jetai en pleurant.
» Elle me fit la même question que madame de Juvigny; je lui fis la même réponse que j'avais faite à ma bellesmere, et, à mon grand étonnement, elle se mil à rire,
» J'avoue que ce rire me bouleversa,
2 — Al! Joséphine, Joséphine, et Loi aussi? lui dis-je,
» Et j'allai me réfugier dans le jardin, près de ma source.
» Cependant ma terreur, pour être sans cause, n’élait pas sans excuse. Je vous ai dit que, dès mon enfance, j'avais eu l’abbé Morin pour directeur. Chaque fois que je m'étais confessée à lui, et surtout depuis que j'étais jeune fille, il m'avait fait re-
garder, même dans les jeux les plus innocents, le ~
contact des lèvres d’un homme comme un énorme péché, et, à part ce baiser glacé que j’eusse juré que mon père avait déposé sur mon front en mourant, à part ce baiser étrange que j'avais cru, dans la sacrislie, sentir souiller mes lèvres, jamais le souffle même d’un autre que madame de Juvigny, de Joséphine ou de Zoé n’avait effleuré mon visage. Or, complétement ignorante des nouvelles relations que créait le mariage dans la vie d’une femme, j'avais regardé comme une audace inouïe l’action, moitié paternelle, moitié conjugale, de M. de Montigny.
» En outre, ces mots de M. de Montigny : «Soyez » tranquille, je ne suis pas Satan qui vient vous » tromper, » me revenaient sans cesse à l’esprit.
» L'abbé Morin m'avait fort parlé des tentations de Satan; le mauvais génie qui perdit notre première mère jouait toujours un grand rôle dans la péroraison des discours qu’il m’adressait avant de me donner l’absolution; de sorte que je ne fus pas loin de croire que c’était pour mieux se déguiser que M. de Montigny avait dit : « Je ne suis pas Satan. »
» J'en étais là de mes réflexions, lorsque j’entendis un léger bruit dans le feuillage, et qu’à travers les branches doucement écartées, j’apercus M. de Montigny.
» Je vous ai dit qu'il était beau; sa beauté même en ce moment, et surtout son genre de beauté tout méridional, me rappela celle de l’ange rebelle du Paradis perdu de Milton, poëme qui faisait partie de la bibliothèque du château et dont souvent je m'étais amusée à regarder les gravures. J’éprouyai done une véritable terreur en l’apercevant.
» — Ne m’approchez pas! lui criai-je.
» — Je venais yous demander pardon, me dit-il, et vous promettre que je ne me permettrai plus une pareille liberté que lorsque je serai votre époux.
» — Jamais ! jamais ! répundis-je en m’enfuyant.
» Je rentrai au château et courus à la bibliothèque; je voulais m’assurer de la ressemblance qu'il y avait entre M. de Montigny et le héros du poëme de Milton.
» Le hasard fit que la ressemblance était réelle ; je restai absorbée dans celte contemplation une partie de la journée.
» On m’appela pour diner; je descendis toute tremblante; M. de Montigny avait quitté le chateau; il ne devait revenir que le surlendemain, c’est-adire le jour du mariage.
» Madame de Juvigny passa une longue soirée à me faire de la morale ; elle essaya de me faire comrendre la différence qu'il y avait entre un mari et es autres hommes, et à me donner une idée des droits que donnait le mariage el des priviléges que donnaient les fiançailles, J'écoutai presque sans entendre; mes regards élaient fixés sur le point le plus sombre du salon; il me semblait, dans la pénombre, voir se dessiner le visage pâle, aux dents blanches et aux yeux brillants, de M, de Montigny.
» Comme je ne répondis point, madame de Juvigny me quilla, persuadée qu'elle me laissait raisonnable el convaincue,
» J} va sans dire que je ne lui avais pas soufflé mot de la ressemblance de M. de Montigny avec le prince des ténèbres,
» Excusez-moi de m’appesantir sur ces folies, me dit madame de Chamblay, hélas ! elles ont décidé du destin de ma vie.
» En rentrant dans ma chambre, je trouvai, sur ma table, un livre, sinon étranger, <u moins inconnu; comme tous les livres de la bibliothèque; il parait le chiffre de mon père. — Je l’ouvris et je lus :