ET DE LA POSSESSION DES RELIGIEUSES DE LOUDUN
« J'appelai Joséphine.
» — Qui mais là ce livre ? lui demandai-je.
» Elle parut étonnée et regarda le livre.
» — Je n’en sais rien, dit-elle.
» Puis, voyant qu'il portait la marque de la bibliothèque :
» — C’est vous qui l’aurez été chercher en dormant, comme vous faites d'habitude, dit-elle.
» C'était possible; je n’insistai pas. Je renvoyai Joséphine, je fis ma prière devant ma petite Vierge, je me déshabillai et me couchai.
» Puis j’étendis le bras et j’ouvris le livre.
» Vous le connaissez et, par conséquent, vous savez les choses étranges que j'y lus.
» Il est vrai que ces choses étranges demeurérent dans mon esprit à peu près incompréhensibles ; mais les noms de Satan, d’Astaroth et de Belzébut, prononcés à chaque page, étaient si bien en harmonie avec ce qui se passait dans mon cerveau, que je n’en devins que plus craintive à l'endroit de M. de Montigny.
» Je dormis à peine : toute frissonnante de peur, je dévorai le livre.
» Moins j'avais compris ces mystères de la possession, el plus les détails m’en avaient paru obscurs, plus ma terreur devint grande. Deux ou trois fois, je pensai à l'abbé Morin, et, malgré ma vague répulsion pour lui, je me dis que, s'il était encore à Juvigny, j'irais lui confier mes craintes.
» Je passai une journée fort agitée; je m'étais réfugiée près de ma source, et, comme on pensait que, si jeune que je fusse, je méditais sur mon changement de position, on me laissa méditer à loisir.
» C'était le soir même que j'allais à confesse; quoique les péchés que j'avais commis jusque-là fussent des péchés bien véniels, on avait suivi la coutume adoptée, et qui consiste à mettre le moins de temps possible entre l’absolution et la cérémonie nupliale.
» Je tremblais en entrant à l’église : elle était fort sombre, n'étant éclairée que par une lampe qui brûlait dans le chœur ; c'était la première fois que je me confessais au nouveau prêtre, el j'avais préparé une liste de péchés pris à ces examens de conscience que l’on imprime pour les enfants,
» Joséphine m’accompagnait. Elle s'arrêta à dix pas du chœur et se mit à dire ses prières.
» Je m’acheminai vers le confessionnal et m’y agenouillai,
» À peine y étais-je, que j’entendis le pas du prêtre.
» Ce pas lent, compassé, solennel, plutôt pareil au pas lardif et sombre de la Vengeance antique, qu'au pas doux et empressé du Pardon chrétien, retentissait sur les dalles froides et humides et avait un écho frissonnant dans mon cœur,
» Je n’osai me rélourner,
» La robe du prétre silencieux effleura la mienne;
il ouvrit la porte du confessionnal et la referma.
» Je sentis son souffle s'approcher du grillage qui sépare la pénitente de son directeur ; ce soufile était haletant et chaud. -
» J'éloignai vivement ma joue; il me sembla éprouver la même impression que j'avais déjà ressentie dans la sacristie lorsque j'étais évanouie.
» Je tombai dans cette espèce de stupeur que . doit éprouver l'oiseau devant la fascination du serpent, et, quoique ce fût naturellement à moi de prendre la parole la première, je restai muette.
» — Parlez, ma chère enfant, me dit le prêtre au bout de quelques secondes,
» Je jetai un cri.
» — Oh! m'écriai-je, c’est vous ?
» J'avais reconnu la voix de l’abbé Morin, et je compris alors l'impression que m’avaient produite son pas et son souffle,
» — Oui, ma chère enfant, répondit-il, c’est moi qui viens exprès pour sauver votre âme des griffes du démon. Arriverai-je à temps ?
» — Ah! m'écriai-je, c'était done vrai ?
» — Quelle chose regardiez-vous comme vraie, ma chère enfant ?
» — Que M. de Montigny.
» J'hésitai à aller plus loin. J
» — M. de Montigny, reprit le prêtre avec un accent de haine impossible à rendre, est un hérétique qui est d'avance voué à l’enfer et qui vous entrainera en enfer avec lui.
» — Oh! mon père! mon père! murmurai-je, voilà ce que j'avais pressenti.
» — Ona hâte de se débarrasser de vous, pauvre enfant, et l’on vous jette aux bras du premier venu, Voilà pourquoi on m'a éloigné, voilà pourquoi ona pressé ce mariage impie; on espérait qu'il s’accomplirait sans que j'en fusse prévenu; mais j'ai tout appris, et me voici prêt à vous proléger.
» Un frisson me passa par tout le corps. Le protecteur, je ne savais comment m'expliquer cela, me paraissait plus à craindre que celui contre lequel il me protégeait.
» — Par malheur, continua le prêtre d’une voix sombre, je ne puis vous défendre ouvertement; par malheur, vous n’oserez pas lutter contre la volonté de votre belle-mère, et, au pied de l'autel, dire : « Non. »
» — Je n’oserai jamais, je n’oserai jamais, m’écriai-je.
» — Je m'en doutais, dit le prêtre. Mais, au moins, reprit-il, quand vous appartiendrez à cet homme, aurez-vous la force de lutter contre lui?
» — Je ne vous comprends pas, mon père, répondis-je; pourquoi lutter contre lui, et de quel danger dois-je me défendre ? À
» — Avez-vous lu, dans les saintes Écritures, l'histoire du possédé exorcisé par le Christ ?
» — Oui, mon père.
» — Eh bien, le danger que vous courez est celui d'être possédée,
» — Comme les religieuses de Loudun? m'écriai-je.
» — Avez-vous lu ce livre pieux, mon enfant?
» — Hier, par miracle, sans doute, je l'ai trouvé dans ma chambre.
» — Eh bien, je n'ai plus rien à vous dire, M, de Montigny est un hérétique, un de ces êtres réprouvés par le ciel, contre lesquels malheureusement, aujourd'hui, la justice n'informe plus comme au temps du cardinal de Richelieu et de la révocation de l'édit de Nantes; si jamais vous lui apparlenez, vous êles perdue,
» — Mais, demain, à dix heures du matin, je lui appartiendrai, mon père.
» — Pas tout à fait, ma fille : vous serez sa femme; mais le mariage n’est pas encore tout à fait la possession.
» — Qu'est-ce que c’est donc que la possession ? demandai-je.
» — Ne l’avez-vous pas vu dans l’histoire des religieuses de Loudun ?
» — Si; mais je n’ai pas compris. -
» — Eh bien, alors, dit le prétre avec un accent étrange, puisque ceux qui devaient vous instruire du danger ont négligé de le faire, c’est à moi de tout vous dire.
» Et, en effet, continua madame de Chamblay, il me dit tout.
. » 0 saint mystère de la confession, celui qui t’a institué se douta-t-il jamais combien on oserait, un jour, t’écarter de ta voie, te détourner de ton but!
» Alors, tout ce qui m'était resté obscur dans l’histoire de la possession des religieuses de Loudun s’éclaircit aux paroles du prêtre. Ces sensations dont elles s’accusaient et qui, selon elles, étaient l’œuvre du démon, me furent expliquées; mieux que cela, analysées. Je courbai la tête sous les paroles impures que j’entendais, comme si la honte n’en devait pas appartenir tout entière à celui qui les pronongail; dix fois, je fus prête à lui dire : « Assez. au nom du Ciel, assez! » Je n’osai point ; mais j’appuyai mes mains sur mes oreilles et je cessai d'entendre,
» Je ne sais combien de temps je restai ainsi; je sentis avec terreur qu’on essayait de me soulever en me prenant par-dessous les bras; je me retournai vivement, prête à crier si c’était le prêtre... C'était Joséphine.
» Le prêtre était sorti du confessionnal et était rentré dans la sacristie.
» — Viens, dis-je alors vivement à ma nourrice,
» Et je l’entrainai hors de l’église.
» Un instant après, en rentrant au château, j’eus l'envie de me jeter aux pieds de madame de Juvigny et de la supplier de ne pas me forcer à devenir la femme d’un hérétique; mais il y avait plus d'une heure qu'elle s'était retirée dans sa chambre, en recommandant qu'on ne la réveillal point avant le lendemain, sept heures du matin,
» Mon courage échoua devant cette défense; d’ailleurs, je sentais que ma démarche serait inutile et qu'il y avait chez madame de Juvigny un parti pris de m'éloigner d'elle.
» Je rentrai dans ma chambre et je tombai à genoux devant ma petite Vierge en disant à Joséphine de m'envoyer Zoé.
» Joséphine ne savait qu’une chose, m'obéir aveuglément. Vous savez où elle demeure; pour m'envoyer Zoé, il lui fallait traverser le pare, éveiller sa fille, qui, elle aussi, élait couchée, la faire lever et me l’amener,
» Trois quarts d'heure après, Zoé était dans ma chambre.
» J'avais toute confiance en Zoé; elle avait été élevée près de moi; elle ne m'avait jamais quittée ; j'étais sûre qu'elle ferait à la lettre ce que je lui ordonnerais de faire.
» Je lui racontai tout, Zoé ne partageait point mes préventions contre M, de Montigny; elle le trouvait fort bel homme, ne savait pas ce que c'était qu'un hérétique; mais elle déclarait que, si Salan lui ressemblait, elle n'était plus étonnée que tant de gens se donnassent à Satan.
» L'impression était trop profonde pour céder
aux raisonnements de Zoé; ses plaisanteries sur ce sujet me semblaient une impiété. Je lui dis que, si elle continuait sur ce ton, j’allais la renvover chez elle. Elle se tut, m’aida à me déshabiller en gardant le silence; puis, quand je fus couchée, elle tira un grand fauteuil prés de mon lit, s’y étendit en me disant qu’elle y dormirait & merveille, et, dix minutes après, j'avais la preuve qu’elle ne m'avait pas menti: Zoé dormait profondément®
» Quant à moi, je ne parvins à fermer les yeux qu’écrasée par la fatigne.
» Je fus réveillée par Zoé, qui m’annonca que madame de Juvigny, accompagnée de la coiffeuse et de la couturiére, m’attendait dans la chambre verte pour me faire ma toilette de mariée. On ett dit que madame de Juvigny prenait à tâche de ne point se trouver seule avec moi; peut-être n’y pensait-elle pas, mais c'était ma conviction, à moi.
» Il était huit heures du matin; la cérémonie aurait lieu à dix, et ce n’était pas trop de deux heures pour me transformer en mariée,
» Je me laissai faire machinalement, sans aider à ma toilette, ni me défendre; à neuf heures, j’entendis le roulement d’une voiture dans la cour du château; quelques minutes après, un domeslique frappa à la porte de la chambre verte fermée en dedans, et, à travers la porte, annonça:
» — M. de Montigny.
» Je crus que j'allais tomber de mon haut; je me sentis devenir très-pâle; mes jambes tremblaient. ©
» — C’est bien, dit madame de Juvigny, qu'il entre au salon et nous y attende.
» Puis, se retournant vers moi:
» — Voyons, petite sotte, me dit-elle avec brutalité, n’allons-nous pas faire du scandale ?
» Je ne répondis rien, j’étouffais.
» Cinq minutes après, ma toilette était achevée. On me conduisit devant la glace, afin que je pusse me voir de la téle aux pieds; on me dit que j'étais jolie, on me caressa, on m’embrassa et nous descendimes,
» M. de Montigny était, en effet, au salon, dans une toilette irréprochable,
» Je ne jetai qu'un regard sur lui; il me parut encore plus beau que d’habilude; mais, je vous l’ai déjà dit, sa beauté même, ou plutôt son genre de beauté élait pour beaucoup dans mon effroi,
» Lui, se leva, vint à nous, el, après quelques paroles qui retentirent sourdement à mon oreille et qui me parurent une permission demandée, il me baisa la main,
» Quoique ses lèvres eussent effleuré mon gant seulement, je me sentis frissonner par toul le corps.
» Dans les deux occasions où ses lèvres avaient touché, une fois mon front, l'autre fois ma main, j'avais ressenti une impression qui me rappelait ce que j'avais lu dans le livre des religieuses de Loudun, et ce que m'avait dit l'abbé Morin des sensations fébriles et presque enivrantes qui précèdent la possession,
» M, de Montigny s’apergut de ma terreur: son sourcil se fronça légèrement; mais madame de Juvigny se hata de lui dire, en riant, quelques mots; lui alors sourit à son tour, el, comme dix heures sonnaienta l'horloge de l'église ;
» — Rien ne nous arrête plus? dit-il,
» æ Non, répondit madame de Juvigny, nous pouvons partir.
» Je regardai autour de moi pour chercher caelqu'un qui compatit à ma posilion, que je trouvais on ne peut plus malheureuse; mais tous les visages souriaient, même celui de Zoé, qui, moins le bouquet blanc et la couronne d'oranger, était mise à peu près comme moi.
» ILest évident qu'au fond de son cœur, Zoé me trouvait très-heureuse.
» On monta en voiture; j'avais avec moi madaine de Juvigny, Zoé et Joséphine.
» M. de Montigny nous suivait dans une seconde Voiture, avec deux de ses amis.
» La noce se faisait sans aucun bruit, sans aucune fête. M. de Montigny, qui regardait le mariage civil comme le seul important, parce qu'il est le seul légal, avait renoncé, pour ne pas éveiller mes scrupules, au mariage devant le pasteur.
» Les voitures s’arrétérent à la porte de la mairie; j'aurais marché à l’échafaud, que je n’eusse certainement pas élé plus pale et plus tremblante.
» Madame de Juvigny tira mon voile sur mon visage pour qu’on ne vit pas ma paleur.
» Et cependant, ce n’était pas là ma crainte.
» La cérémonie s’accomplit sans que j’eusse la conscience de ce que je faisais; on me souffla le mot oui, et, à la demande du maire : « Consentez- » vous à prendre pour voire époux M. de Montigny, » je répondis comme un écho inerte et monotone:
» — Oui.
» J’élais liée pour la vie.
» Mais, je l'ai dit, là n’était pas ma crainte; ma crainte, mon effroi, ma terreur étaient derencontrer à l'autel l'abbé Morin.
» Je descendis les degrés de la mairie comme un aulomate; mais, en arrivant à l’église, je poussai une sorte de gémissement et je chancelai,
» Madame de Juvigny me soutint en me prenant par-dessous‘le bras, et, se penchant à mon oreille :
» — lles-vous folle, me dit-elle, et ne comprenez-vous pas que, maintenant, tout est fini ?
» Sije n’élais pas folle, j'étais au moins bien près de le devenir, Rien n'était fini pour moi, au contraire, et, si l’officiant était l'abbé Morin, je sentais qu'à sa vue je tomberais morte sur les dalles de l'église.
» Vous comprenez avec quelle angoisse je marchai vers la nef; le chœur était encore vide, le prêtre attendait notre arrivée dans la sacristie. Nous nous agenouillames sur les coussins préparés pour nous. M. de Montigny se pencha vers moi et me dit, pour me rassurer sans doute, quelques mols que je n’enlendis pas, m'élant, par un mouvement machinal, écartée de lui.
» Une seule voix m'était perceptible et parvenait jusqu'à mon cœur, qu'elle glaçait d'eflroi; elle inurmurait à mon oreille ces mots terribles entendus au confessionnal: « Cet homme est un hé- » rétique; tu es perdue en ce monde et dans l'autre » si tu lui appartiens, »
» La sonnette de l'enfant de chœur donna le signal de l'entrée du prêtre; chacun de ses tintements rez tentissait dans ma poitrine; j'écoulais, je ne voyais plus; d'ailleurs, je n'osais pas regarder. J'entendis un pas jeune el léger; en le comparant au pas lent el sombre de la veille, je commençai d'espérer, Au moment où le prêtre montail à l'autel, ie levai les yeux: ce n'élail pas l'abbé Morin, c'était e jeune vicaire qui lui avait succédé; je respirai,
» Que vous dirai-je? A partir de ce moment, au lieu de l’état d'angoisse et d’exaspéralion nerveuse dans lequel j'avais passé la nuit el la matinée, je tombai slans une espèce d’engourdissement. M. de | Montigny eut un instant l’idée de m'offrir le bras | pour sortir de l'église; mais il me vit si pale et si chancelante, qu’il fit un signe à madame de Juvigny et, comme j'étais entrée, je sortis appuyée sur elle.
» Dans l’état où j'étais, il n’y avait pas à me faire assister au déjeuner. Madame de Juvigny me conduisit à ma chambre, me chapitra longuement; mais, de toute cette longue mercuriale, je n’entendis que ces mots:
» — Je vous tiens quitte du déjeuner; mais soyez prête à descendre pour le diner.
» Puis elle sortit.
» Mais, presque aussitôt, rouvrant la porte :
» — SiM. de Montigny venait vous voir, j'espère que vous ne feriez pas l'enfant comme vous le faites vis-à-vis de moi.
» Ces mols, presque menacants, me lirérent de mon apathie; je m’écriai :
» — Oui, oui, je descendrai, madame; mais qu'il | ne vienne pas. |
» Puis j’ajoutai en éclatant en sanglots : |
» — Zoé, envoyez-moi Zoé, je vous en supplie!
» Madame de Juvigny s’éloigna, et je la vis hausser les épaules en s’éloiguant.
» A peine fut-elle sortie, que, dans une espéce de mouvement de désespoir, j’arrachai de mon front ma couronne blanche, de ma poitrine mon bouquet d’oranger, et, couronne et bouquet, j’allai tout mettre au cou et au côté de ma petite Vierge ; puis, en m'inclinant pour baiser ses pieds, comme c'était mon habitude, je vis un papier qui débordait du socle sur lequel elle était posée.
» Je tirai le papier toute frissonnante, car personne n’entrait jamais dans ma chambre, et je lus :
« Rappelez-vous l'engagement que vous avez pris » devant Dieu, de ne jamais appartenir à un héré- » tique.»
» Quoique l'écriture fût déguisée, je reconnus celle de l'abbé Morin.
» En ce moment, Zoé entrait. Je me jetai dans ses bras en criant :
» — Non, non, jamais!
» — Jamais, quoi? me demanda-t-elle,
» — Jamais je ne serai à cet homme.
» Zoé se mit à rire. Ce rire, mêlé à mes larmes, | m’exaspéra. |
» — Toi aussi! lui dis-je, toi aussi!
» — Mais, me répondit-elle, tu es à cet homme, puisque tu l'as épousé deux fois : une fois devant M. le maire, une fois devant M. le curé,
» — N'importe! m'écriai-je; devant ma Vierge sainte...
» Zoé se jeta à mon cou, fit plier mon bras élendu, coupa la parole sur mes lèvres, et, m'’entrainant sur un sofa :
» — Pas de serment, Edmée, me dit-elle effrayée, as de serment; il ne faut faire, vois-lu, ma sœur ien-aimée, il ne faut faire de serments que ceux
qu'on peut tenir.
» — EL qui m’empéchera de tenir celui-là?
» — Lui! Il est ton mari, il a tout droit sur toi, » Je sanglotai en me tordant les bras,
»— N’as-tu pas entendu quand le maire Ua lu Varticle du Code?
» — Je n'ai rien entendu, m'écriai-je,
n — Il y a en toutes lettres, vois-tu, ma pauvre Edmée : « La femme doit obéissance à son mari, »
«—- Oui, m’écriai-je; mais les hommes ont beau
ordonner, puisque Dieu défend, j'obéirai à Dieu.
» — A Dieu? répéta Zoé en me regardant, à Dieu? Et qui done t'a dit que Dieu défendait à la femme d’appartenir à son mari ?
» — Lui, lui! m’écriai-je.
» — Alors c'était lui, tu l'as vu: je ne m'étais pas trompée. Ah! maudit homme, va !
» — De qui parles-tu ?
» — De l'abbé Morin, donc!
» — Silence! lui dis-je en lui mettant la main sur la bouche.
» — Ah! oui, je comprends, c’est pour cela qu’il est revenu de Bernay, c’est pour cela qu’il a pris
- dans le confessionnal la place du vicaire,
» — Qui te l’a dit?
» — J’élais dans l’église quand tu y es entrée avec ma mère; je priais pour toi, ma pauvre Edmée, demandant à Dieu de te donner tout le bonheur que tu mérites; je l’ai vu passer, je l’ai reconnu, et j'ai deviné pourquoi il était venu. :
» — Et pourquoi étail-il venu ?
» — Pour rompre ton mariage s’il le pouvait, donc! Tu sais bien qu'il voulait te faire religieuse, et puis, el puis...
» — Et puis quoi ?
» — Rien; je m’entends,,. Ah! vieux coquin !
» — Zoé! m'écriai-je.
» — Edmée, repril Zoé, crois à ce que je dis: ce n’est pas M. de Montigny, qui est un beau, loyal et honnête gentilhomme, que tu as à craindre; avec lui, j'en suis certaine, moi, ton bonheur est assuré dans ce monde et dans l’autre.
» — Tais-toi ! puisqu'il m’a dit hier dans l’église, en face de Dieu, que, si je lui appartenais, j'étais perdue; puisqu’il me l’a répélé aujourd’hui, ici
» — Ici? fit Zoé.
» — Regarde!
» Je lui montrai le billet que j'avais trouvé sous le socle de ma Vierge.
» — Il sera entré par l'escalier dérobé qui donne sur le verger, ce malin, pendant que tout le monde élait à Veglise, murmura Zoé. Ce prêtre, ce n’est pas un homme, c’est un fantôme; il ne marche pas, il glisse, Délie-toi de lui, Edmée, défie<toi de lui!
» Un frisson me passa par tout le corps; je me rappelai les Vœux du baptême, je me rappelai mon évanouissemenl, je me rappelai la seène de la sacristie.
» Je sentis sur mes lèvres l'itnpression de ce baiser infernal qui m'avait tirée de ma léthargie.
» Tout cela m'écrasail sans m'éclairer.
» Je me jelai dans les bras de Zoé en m'écriant :
» — Zoé! Zoé! il n'y a que toi qui m'aimes; ne m'abandonne pas.
» — Pauvre sœur! me dit Zoé, tu sais bien que je suis à Loi, que tu peux faire de moi tout ce que tu veux; ordonne, et, pourvu que ce que tu me demanderas ne soit pas trop déraisonnable, j'obéirai.
» — Eh bien, écoute : l'abbé...
» Je m'arrêlai, le nom ne pouvait sortir de ma bouche.
» — L'abbé Morin, acheva Zoé,
» — Oni; il m'a dit que, ce soir, mon mari oserait entrer dans ma chambre à coucher.
» — Sans doute, il l’osera, dit Zoé en riant; il serait bien bête s'il n'osait pas.
» — Si tu ris, Zoé, non-seulement je ne te dis plus rien, mais encore je ne te revois ni ne te pardonne de ma vie.
» — Voyons, jg ne ris plus; parle.
» — Eh bien, tu resteras avec moi, tu te cacheras dans ma chambre à coucher, tu m’aideras à me défendre contre cet homme, qui est le démon,
» — C’est encore l’abbé Morin qui t’a dit cela?
» — Peu importe qui me l’a dit, cela est.
» — Eh bien, soit, cela est; mais avoue que le démon est bel homme.
» — Oh! mon Dieu, tu ne vois pas ce que je vois, moi. :
» — Pauvre Edmée, je crois à ce que tu vois les yeux fermés, mais pas à ce que tu vois les yeux ouverts.
» — Eh bien, alors, regarde.
» Je pris le Paradis perdu de Milton, et montrai à Zoé cette gravure où l’archange, défiant Dieu, offrait, par les traits de son visage, une si parfaite ressemblance avec M. de Montigny.
» — Et qui t’a donné ce livre? demanda Zoé.
» — Personne; je l’ai pris dans la bibliothèque.
» — Hum! fit Zoé, le diable est bien fin, et l’abbé Morin...
» Elle s’arréta.
» — Quoi? que veux-tu dire?
» — Je veux dire que l’abbé Morin est plus fin que le diable, voila tout.
» — La question n’est pas là; tu resteras près de moi cette nuit, n’est-ce pas?
» — Oui.
» — Tu me le promets?
» — Je te le promets.
» — C’est bien, me voilà plus tranquille,
» Tout à coup je tressaillis.
» — Bon! dit Zoé, te voilà plus tranquille et tu frissonnes.
» — Zoé! Zoé! m’écriai-je.
» — Eh bien, quoi?
» —Il vient.
» — Qui?
» — M. de Montigny.
» — Où cela?
» — Je le vois.
» — Tu es folle!
» — Il monte l'escalier, il pousse la porte du grand salon; je te dis que je le vois,
» — À travers les murailles?
» Je saisis le bras de Zoé.
» — Entends-tu son pas? lui dis-je.
» — En elfet, j'entends un pas, répondit-elle; mais qui te dil que ce soit le sien ?
» — Tu vas voir,
» Et nous restames toutes deux debout, écoutant, elle avec l’expression de la curiosité, moi ayee celle de la terreur.
» On frappa doucement à la porte; nous restames muelles toutes deux.
» — Peut-on entrer? demanda une douce voix.
» — Réponds donc out, mais réponds donc oui, dit Zoé.
» Je répondis oui d’une voix presque inintelligible en me laissant retomber sur le sofa,
» M. de Montigny entra.
» Il était impossible de voir une plus douce, plus noble et plus loyale figure,
» Zoé fit un mouvement, non pas pour sortir, je la Lenais par sa robe, mais pour s'éloigner de moi.
» M. de Montigny vit le mouvement,
. » — Restez, dit-il à Zoé; mademoiselle Edmée— i] appuya en souriant sur le mot mademoiselle — mademoiselle Edmée a été un peu indisposée ce malin, je crois, et a besoin d’une amie auprès d’elle. Quand je serai son mari, je ne céderai mon poste d'honneur à personne; mais je ne le suis encore que de nom, @t je viens seulement préndre de ses nouvelles,
» — Ohl je vais mieux, beaucoup mieux, répon-
dis-je vivement, espérant que cette assurance hâterait son départ.
» — Rien ne pouvait m'être plus agréable que cette assurance reçue de votre bouche, chère enfant de mon cœur, répondit-il; me permettez-vous de m’asseoir un instant près de vous?
» Je me reculai vivement; mais, comme ce mouvement, qui avait pour but de m’éloigner, pouvait aussi bien s’interpréter par le désir de Jui faire de la place, il l'interpréta ou parut l’interpréter du bon côté ; il s’assit près de moi.
» — Que disiez-vous, que faisiez-vous toutes deux ainsi ensemble? de quoi parliez-vous ?
» — De rien, dis-je vivement.
» — Voila un livre; vous lisiez sans doute?
» Et il étendit la main vers le Paradis perdu.
»— Ah! continua-t-il, le poéme de Milton; il paraît que nous faisons des progrés en poésie, et que, de nos poéles nationaux, nous passons aux poétes étrangers. Je savais que vous parliez l’anglais ; mais J'ignorais que vous fussiez assez forte dans celle langue pour lire la poésie de Milton.
.» — Nous ne lisions pas, monsieur, balbutiai-je.
» — Et que faisiez-vous ?
» — Nous regardions les gravuress
» Il ouvrit le livre.
» — Ah! en effet, ce sont celles de Flaxman, ditil; le dessinateur, chose rare, est, celte fois, digne du poéte.
» Il était tombé justement à la gravure où Satan défie Dieu, et où nous avions remarqué la ressemblance qui existait entre M. de Montigny et le prince des ténèbres.
» — Voyez, dit-il en me mettant sous les yeux cette gravure, qui me fit frissonner, n’est-ce point là l’idée que l’on peut se faire de la beauté de l’ange rebelle? Ce front, ces yeux, cette bouche, tout l’ensemble de ces traits, n'est-ce pas l'expression de la témérité, du défi, de la menace, et ne sent-on pas qu'un pareil adversaire ne peut être renversé que par la foudre ?
» Zoé se mit à rire; M. de Montigny la regarda avec élonnement. 4
» Ce regard avait le côté impératif de l’interrogation adressée du supérieur à l’inférieur.
» — Savez-vous, monsieur, ce que nous disions justement un instant avant que vous entriez?
» Je joignis les mains; Zoé fit semblant de ne pas voir mon geste.
» — Non; dites-le-moi; c’est la première chose que j’ai demandée en entrant. Que disiez-vous? Aurais-je eu le bonheur que mademoiselle Edmée s’occupat de moi?
» — Eh bien, nous disions que cet archange...
» — Zoé! fis-je avec instance.
» — Ah! ma foi, répondit Zoé, puisque j'ai commencé, laissez-moi dire.
» M. de Montigny l’encouragea d’unsigne de tête.
» — Nous disions, continua Zoé, que cet archange-la, e’élait tout votre portrait.
» M. de Montigny sourit.
» — Aulant qu'un homme peut ressembler à un dieu, dit-il,
» — Vous appelez Satan un dieu? m’écriai-je,
» — Ila été bien près de l'être, dit M. de Monligny.
» — Ah! monsieur, répliquai-je vivement, êtesvous bien sûr que ce que vous dites là n’est point un blasphéme?
» — Le blasphème est dans l'intention, chère enfant, répondit-il, el non dans les paroles; quant
à ma ressemblance avec Satan, elle me flafte infi- | niment. 5 | » Je le regardai avec effroi. à ù » — Mais je ne puis accepter le compliment dans son entier; les mains de Satan sont ornées de griffes avec lesquelles il entraine ses victimes en enfer, et moi... *
» Il tira le gant de sa main gauche.
» — Je n’ai pas de griffes, ou du moins elles ne sont pas encore poussées, ajouta-t-il. 3 -
» Le gant ôté laissa à découvert une main petite, blanche, effilée, presque une main de femme, au petit doigt de laquelle, comme pour faire ressortir sa blancheur, semblait fleurir, telle qu’un large myosolis, une des plus belles turquoises que j'aie vues,
» Mon regard, malgré moi, se porta sur cette main si blanche et si aristocratique, malgré moi s’arrêla sur la turquoise. :
» — Bon! dit-il en souriant, je crois pouvoir vous | offrir un bijou qui vous fera plaisir, puisque vous | l’avez regardé. :
» Il tira la turquoise de son doigt.
» — Cette pierre, dit-il, si l’on en croit les tradi- |
tions de la terre qui lui donne naissance, est couée d'une vie et d’une propriété à elle : sa vie, dit-on, | s’identifie à celle de la personne qui la porte; si cette personne est menacée d’un danger, son azur
devient foncé; si elle tombe malade, son azur palit; |)
si elle meurt, la pierre devient d’un vert livide et perd toute sa valeur, Sa propriété, dit-on encore, est de porter bonheur à la personne qui la porte. Il y a trois ans que je l’ai achetée à Moscou, d’un Tatar Mogol. Depuis ce temps, tout m'a réussi; la dernière faveur que je lui dois, ma chère Edmée, est de vous avoir connue et d’être devenu votre époux. Elle a donc fait pour moi tout ce qu’elle pouvait
faire. A votre tour d'être protégée par elle, et puisse-t-elle être aussi efficace pour votre avenir qu’elle l’a été pour le mien!
» En disant ces mots, il essaya de prendre ma main et de me passer la turquoise au doigt. Mais je retirai vivement ma main.
» Alors, s'adressant à Zoé :
» — Je vois bien, dit-il, qu'Edmée a encore à mon endroit quelques préjugés qui lui viennent de ma ressemblance avec Satan. Vous, Zoé, qui me
araissez un esprit fort, prenez celte bague, courez À l'église, trempez-la dans l’eau bénite, et, si elle ne se change pas en charbon ardent, si elle ne fait pas bouillir l’eau, c'est que je ne suis ni Satan, ni un de ses suppôts. |
» Puis, se levant sans que je fisse aucun mouve- | ment pour m'y opposer, il me prit la main, y ap- | puya ses lèvres et sortit. |
» Restée seule avec Zoé, je levai les yeux sur elle,
» Zoé me regardait en riant et en tournant et re- | lournant la bague entre ses doigts. | » — En vérité, lui dis-je, tu es insupportable,
» — Et en quoi? En ce que je ne suis pas de ton avis sur M. de Montigny, en ce que je ne le regarde pas comme le démon, comme Satan, comme l'antechrist? Ah! ma pauvre Edmée, je ne suis qu'une paysanne; mais, si tu n’adores pas cet homme-la, lu passeras auprès de ton bonheur comme un
aveugle passe, sans le voir, prés d’un trésor qui renfermerait sa fortune.
» — Comment veux-tu que j’aime jamais un hérétique ?
» — D’abord, dit Zoé, jene sais pas ce que c’est qu'un hérétique; mais, si ignorante que je sois, je sais que c’est un honnête homme, et je me trompe fort si M. de Montigny n’est pas un homme et, en outre, un fort bel homme ; ce qui n’est pas tout à fait à dédaigner dans un mari.
» — Un mari! un mari! m’écriai-je; il est donc mon mari ?
» — Dame, il me semble dédire,
» Je poussai un soupir.
» — Voyons, dit Zoé, que dois-je faire de cette bague? Dois-je, comme l'a dit M. de Montigay, l’aller tremper dans l’eau bénite pour l’éprouver ? dois-je la jeter dans le puits du verger? dois-je la passer à ton doigt, comme cela me paraît être sa véritable destination ?
» Et Zoé la passa au sien en la mettant sous mes yeux.
» — Vois, dit-elle, comme elle fait bien sur ma main noire; juge donc de l'effet qu'elle fera sur ta main blanche :le même qu'elle faisait sur la main de M. de Montigny. Sais-tu qu'il a une fort belle main?
» Je ne répondais rien, car tout ce que Zoé me disait élait Virrécusable vérité.
» Elle prit ma main gauche, la même où était déjà l'alliance, et passa la bague à mon doigt. |
» — Eh bien, me demanda-t-elle, te blesse-t-elle, te brûle-t-elle, cette bague terrible ?
» Rien de tout cela. Elle allait à mon index comme si elle eût été faite pour moi.
» En ce moment, j’entendis et je reconnus le pas de madame de Juvigny. Zoé avait posé sur une table le billet que j’avais trouvé sous le socle de ma petite Vierge ; je le pris, je le déchirai vivement et J'en jetai les morceaux dans la cheminée,
» Madame de Juvigny venait me chercher; il était, disait-elle, ridicule qu'un jour de noces, je reslasse enfermée dans ma chambre de jeune fille avec une pelile paysanne,
» Je regardai Zoé; quoique le compliment fat peu gracieux pour elle, elle paraissait donner raison à madame de Juvigny.
» Décidément, tout le monde était ligué contre moi.
» Je descendis, M. de Montigny était au salon avec quelques personnes de nos amies qui devaient être les convives de notre diner,
» Le regard de M. de Montigny se porta vivement sur ma main; un éclair de joie passa dans ses yeux en voyant qu'elle était parée de sa bague ; il se leva, vint au-devant de moi et me dit tout bas :
» — Merci!
» Ce mot me fit passer un frisson dans les veines : ne venais-je pas de donner un gage à Satan en mettant celte bague à mon doigt ?
» Je m’assis muette et tremblante ; tout le monde dut me prendre pour une idiote,
» On annonça que le diner était servi.
» On m'avait placée en face de M. de Montigny; je ne parlais pas, je ne mangeais pass il paraissait ot souffrir de celle espèce de torpeur dans laquelle j'étais plongée,
» À la suite du diner, il y eut un assez long colloque entre madame de Juvigny et lui; M. de Monligny paraissait hésiter, ma belle-mère insistait,
» Depuis, je compris de quoi il était question,
» M. de Montigny vint à moi,
qu'il n’y a plus à s'en
» — Je me souviens, dit-il, de nos promenades dans le pare, je me souviens que vous écouliez avec plaisir les vers de nos grands poétes; il fait un temps magnilique, une nuit admirable ; voulez-vous jeter un chale sur vos épaules et venir nous promener du eôlé de la source, sous le rayon silencieux de la lune amie, comme dit Virgile; à l’obseure clarté qui tombe des étoiles, comme dit Corneille? Nous parlerons un instant d’un poéte plus grand que tous ceux don je vous ai dit des vers.
» Je me levai machinalement; M. de Montigny m’enveloppa d’un superbe cachemire.
» Je pris son bras et nous sortimes. Dans l'antichambre, je rencontrai Zoé et je lui fis signe d'aller m'altendre dans ma petite cellule de pensionnaire; elle parut me comprendre et me répondit de son côté par un autre signe.
» Je me rappellerai toujours cette soirée, comme on se rappelle un des moments suprêmes de la vie. Supposez un homme condamné à mort, qui sait que, dans une heure, la sentence qui le condamne non-seulement dans ce monde, mais encore dans l’éternité, sera exécutée, et à qui l’on permet d’er= rer dans un beau pare au milieu des douces ténébres dela nuit, au murmure des sources, au chant du rossignol, sous un ciel d’azur tout constellé de fleurs d’or, el vous aurez une idée de ce que j'éprouvai.
» M. de Montigny dut sentir le frémissement de mon bras sous le sien; car, sentant que j'élais près de le retirer, il l’y fixa en appuyant sa main gauche dessus.
» Pais, comme il avait déjà pu remarquer la puissance de sa voix sur moi, il commença à me parler de ce poéle plus grand que tous ceux dont il n'avait dit des vers, c’est-à-dire à me parler de Dieu.
» IL me serait impossible de vous répéter tout ce que me dit, avec une suprême éloquence, cet esprit supérieur de ce Dieu, moteur unique, âme universelle, ouvrier sublime, créateur des mondes semés dans l’espace comme une poussière de diamant. Cent fois, cetle conversalion est revenue à mon esprit dans toute l’barmonie de son ensemble, dans toute la splendeur de ses détails. Quoique plus de la moitié des choses que me disait M. de Montigny échappat à la faiblesse de mon esprit, je sentais que ces paroles dont je n'avais aucune idee, c'était la vérité, mais la vérité avec quelque chose de l’entrainement de la révélalion; elles semblaient, comme un nouveau baplème, se répandre sur mon front et pénétrer jusqu'à mon cœur; je me demandais lequel était véritablement le roi du ciel, de ce Dieu bon, miséricordieux, immense, infini, portant notre monde dans un pli de sa robe d'azur, éclairaul l'univers de son regard, le réchaulfant de son haleine, ou de ce Dieu irrilé, jaloux, colère, dont l'abbé Morin m'avait, la veille encore, fait un si terrible portrait, Tout enfant que j'étais, j'avais déjà une cerlaine justesse d'esprit, et il me semblait que, de ces deux paroles si opposées, celle de M. de Montigny étail non-seulement la plus éloquente, mais encore la plus selon le cœur de lhonune, de la nature et de Dieu,
» Je me laissai peu à peu aller au charme de celte poésie, et il n'eut plus besoin de retenir mon bras sur le sien,
» Voulail-il arriver seulement à ce but, de ne plus m'inspirer de crainte, el avail-il compris que ce but était atteint? C'est probable, car, sans risquer une seule caresse, il me ramena au château...
J'interrompis madame de Chamblay,
— Mais savez-vous, madame, lui dis-je, que ce
M. de Montigny était tout simplement un homme adorable ?
Elle sourit tristement comme à un souvenir mal effacé.
— Et, continuai-je, que, chose étrange, je suis plus jaloux du mort que du vivant ?
— Et vous avez raison, me dit-elle.
— Alors, m'écriai-je vivement, vous me permeltez d’être jaloux ?
— Je vous permets d’être Je plus tendre ami de mon cœur, me dit-elle; j'ai pour vous un indéfinissable sentiment de reconnaissance, parce qu’à vous seul je dois les quelques moments de douce réverie et de calme bonheur que j'ai eus dans ma vie. Ce señtiment est encore indéfini dans mon âme, ne me forcez pas à l’analyser, laissez-le vague et flottant comme une vapeur, comme un rêve, et ne demandez pas qu'il se malérialise en passant du rêve à la réalité, en descendant de mon âme à mon Cœur.
Je me tus en cherchant sa main, qu’elle m'abandonna.
— Continuez, lui dis-je.
— Ces confidences d’une pensionnaire ne vous ennuient donc point ?
— Elles ont pour moi un charme suprême; c'est le livre de voire vie entr’ouvert à ses premières pages, el que je lis avec vous au lieu de le lire seul; tournons le feuillet, nous sommes au bas d'une page.
Madame de Chamblay continua :
— Deux heures après, j'étais dans la chambre verle, écoulant les exhortations de madame de Juvigny, qui, après m'avoir fait une longue énumération des devoirs d’une femme envers son mari, me laissa en peignoir de nuit, en m’annoneant la visite de M. de Montigny.
» Mais, comme si elle eût pensé que ses devoirs de belle-mère n’élaient point entièrement accomplis par ses recommandations de docilité, elle rentra et ne me quilla que lorsqu'elle m’eut vu couchée dans ce méme lit où ma pauvre mère m'avait mise au monde et élait morte.
» Ce souvenir m'avait serré le cœur; il me semblait qu'en m’imposant cette même chambre mortuaire pour chambre nuptiale, madame de Juvigny commetlait une impiété; mais, à moins d’une de ces exallalions qui appartiennent à mon caractère, ou plutôt qui me font sortir de mon caractère, j'avais pris avec ma belle-mère l'habitude d'une obéissance passive. Je me couchai donc sans résistance aucune et ne parus faire aucune attention aux frissons qui . couraient dans mes veines et aux larmes qui coulaient de mes yeux.
» Je l’entendis fermer la porte à double tour et tirer la clef de la serrure.
» Elle m’enfermait. — Je ne cherchai pas dans quel but; je m'élançai dans ma chambre, presque cerlaine d'y trouver Zoé et ayant hate de faire ma prière aux pieds de ma chère petite Vierge,
» Zoé était là, en effet, cachée derrière un grand écran, elle avait prévu le cas où madame de Juvigny entrerait chez moi, et elle avait pris ses précaulions pour ne pas élre vue.
» Ma première idée fut de m’enfermer dans ma chambre et de ne pas répondre à M. de Montigny; mais je cherchai vainement la clef, bien plus, le verrou avail été dévissé, Toutes les précautions avaient été prises contre ce que l’on appelait ma folie,
» Je me jelais aux pieds de ma Vierge pour y faire ma prière habituelle, lorsqu’en abaissant les yeux,
je vis, sous le socle, à la même place, un papier pareil 4 celui que j’y avais trouvé le matin.
» Mes yeux.se portérent rapidement vers la cheminée; les fragments du papier déchiré y étaient encore; ce n’était donc pas le méme, et ma mémoire ne me trompait pas: je l’avais bien détruit.
» Je montrai l’autre à Zoé, toute tremblante et n’osant y {toucher même. y
» Zoé le prit, et elle voulait le brûler sans le lire; mais je le lui arrachai vivement des mains; mon mauvais génie me poussait. Je lus :
« Au moment où vous dépendez encore de vous- » même, au moment où vous pouvez perdre ou » sauver voire âme, rappelez-vous l’engagement » que vous avez pris devant Dieu de ne jamais ap- » partenir à un hérétique. »
» C'était plus que n’en pouvait supporter ma pauvre imagination; je me renversai en arrière, me tordant les bras et criant : : : :
» — Non, non, je te promets, Vierge sainte, je ne serai jamais à cet homme!
» Écoutez ceci, mon frère, dit madame de Chamblay en me serrant la main avec plas de terreur que de tendresse; fut-ce l’effet de mon imagination frappée, fut-ce celui de ma double vue, de imême que je vous ai reconnu, dans la chambre de l’auberge, à travers les rideaux de ma fenêtre, je vis le prêtre dans la chambre de ma vieille nourrice, le visage collé à la vitre, les bras croisés, les yeux menacants, Ja sueur sur le front, À
» Mes yeux devinrent fixes et se dilatérent horriblement; mon bras s’étendit, comme dans un accès calaleptique, du côté de la terrible vision; mes lévres blémirent et tremblèrent. *
» — Qu’as-lu? mais qu'us-tu donc? me demanda Zoé. À
» — La, là, lui dis-je, vois-tu?
» — Quoi? Que veux-tu que je voie?
» — Le prétre! ;
» — L'abbé Morin? Tu es folle : il est reparti ce malin pour Bernay. |
» — Non, non; à un quart de lieue de Juvigny, il est descendu; il a attendu la nuit, il est chez ta mère, il a les yeux fixés sur la fenêtre de ma chambre, il me menace de l'enfer, si jamais je suis à cet homme... Non, non, jamais, je jure...
» — M, de Montigny! interrompit Zoé.
» En effet, absorbée que j'étais par Veffrayante vision, je n'avais pas entendu la clef de la grande chambre tourner dans la serrure, je h'avais pas vu M. de Mouligny s'approcher de la porte, ,
» Au cri de Zoé, je me retournai; il était debout sur le seuil.
» A celle vue, je sentis que toute ma raison m'abandonnait; je ne songeai qu'à fuir; je m'élançai avec une telle violence, que j'écartai M. de Montiguy. La porte par laquelle il était entré était déjà refermée; mais restait celle du couloir, qui conduisait à l'escalier dérobé, au verger, à la rivière,
» Tout me paraissait préférable, même la mort, à celle damnation dont j'élais menacée, J'entendis la voix de Zoé qui eriait:
» — Au nom du Seigneur !arrêtez-la ! elle est folle.
» Puis des pas me suivirent dans l'obscurité ; je continua de fuir, éperdue, haletante ; tout à coup, la terre sembla manquer sous mes pieds, un cri m'échappa; un cri plus terrible peut-être que le mien lui répondit; je roulai comme dans un abime,
» Je me vis tout environnée d'écluirs, be je ne vis plus rien, Ma tête avait porté contre l'angle de
l'escalier, je poussai un gémissement et m’évanouis...
— Ali! pauvre amour à moi! m’écriai-je en serrant Edmée contre ma poitrine oppressée et en cherchant avec mes lèvres dans ses cheveux la trace de la blessure.
Elle se dégagea doucement de mon étreinte.
— J'étais bien insensée, n’esi-ce pas? dit-elle,
— Oh! répliquai-je, moins que le prêtre n'était coupable... Oh! le misérable! Et Dieu ne l’a pas puni?
— Non, reprit Edmée, ce fut l'innocent, ce fut le bon qui ful puni à sa place, si toutefois la perte d’une solte enfant comme moi est une punition.
— Achevez, Edmée, achevez, lui dis-je ; ne voyezvous pas que mon ame est suspendue à vos lèvres ?
Elle reprit :
— Ala suite de cet événement, dont la cause resla un mystère pour tout le monde, l'abbé Morin rentra triomphant dans la maison. Ce qui transpira de cette scène, c’est que, dans un accès de brutalité, la premiére nuit de ses noces, M. de Montigny m'avait brisé la tête contre la muraille,
» La blessure était grave; je restai, à ce que l’on m'a dit depuis, plus de douze heures sans connaissance; lorsque je rouvris les yeux, l'abbé Morin était au pied de mon lit, son doigt mince allongé sur ses lèvres pâles, pareil à la statue du Silence.
» Il fut le premier que je vis.
» En se détachant de lui, mon regard s’arréta sur les autres personnes; ces autres personnes étaient le médecin, ma belle-mère et Zoé.
» Je vis Zoé me tendre les bras avec une indéfinissable expression de joie; mais j'avais perdu une telle quantité de sang, j'étais si faible, que je m'effrayai à l’idée de parler ou d’entendre parler, et que je refermai les yeux, emportant pour tout souvenir, dans le demi-sommeil où je me plongeai, l'image du prêtre, dont le geste impératif me commandait le silence.
» J'avais remarqué que M. de Montigny n'était point là, et, contradiction élrange, je lui en faisais presque un reproche,
» Le médecin recommanda que l’on me laissat seule, affirmant que désormais c'était à la nature de faire elle-même son œuvre. J’entendis Zoé qui insistait pour demeurer près de moi, promettant qu’elle resterait immobile dans le fauteuil el que, quand même je m'éveillerais et lui parlerais en m'éveillant, elle ne me répondrait pas.
» Elle tint parole, et ce ne fut que quatre ou cing jours après que j'appris d’elle ce qui s'était passé.
» Au cri que j'avais poussé et auquel M. de Mon= ligny avait répondu par un cri non moins désespéré, Zoé était accourue avec une bougie; elle avait vu, au bas de l'escalier, M. de Montigny me soulevant sanglante dans ses bras, Elle et lui me erurent tuée sur le coup,
» — Rien ne pouvait se comparer, me dit Zoé, au désespoir de M. de Montigny.
» A nos cris, à ceux de Zoé, madame de Juvigny était accourue, Elle demanda ce qui s'était passé; mais, secouant la tête, M, de Montigny se contenta de lui répondre avec une profonde tristesse :
» — Si vous m’aviez dit, madame, que la pauvre Edmée avait pour moi une si cruelle antipathie, croyez-le bien, jamais je ne fusse devenu son mari,
» Puis, se détachant de mon corps Inanimes
» — Je vais monter à cheval et vous amener un médecin, continua-t-il; quant à moi, mon devoir m'est tracé par la terreur que j'inspire; je ne réparattrai devant Edmée que lorsqu'elle me rappellera.
» Et, appuyant ses lèvres sur mon front tout sanglant, il saiua madame de Juvigny et sortit. Cinq minutes après, on entendit le bruit du galop d’un cheval qui s’éloignait.
» Une heure après, le médecin était arrivé; M. de Montigny lui avait fait promettre de le tenir jour par jour au courant de ma santé; puis il s’était retiré dans son château, situé à deux lieues de celui de Juvigny.
» J'abrége.
» L'abbé Morin reprit une telle influence sur madame de Juvigny, qu’elle partit pour Paris, me laissant aux soins de Joséphine et de Zoé, et le faisant maître absolu de la situation.
» Il en profita pour se porter partie civile, demandant ma séparation de corps par suite de mauvais trailements.
» Il n’y avait, au reste, qu'une voix contre M. de Montigny: à dix lieues à la ronde, un chœur tout entier de dévotes, inspirées par l'abbé Morin, le calomniaient à qui mieux mieux.
» D'ailleurs, les apparences n’étaient-elles pas Ja, et n’est-ce pas un monstre digne de l’exécration publique, qu’un homme qui, la première nuit de ses noces, brise, pour une légère résistance qu'elle oppose à ses désirs, la tête de sa femme contre la muraille, surtout quand cet homme est un hérétique et que cette résistance est inspirée par des sentiments religieux ?
» J'étais une martyre; M. de Montigny était un bourreau.
» Ce bourreau était admirable jusqu’au bout.
Voyant que je ne le rappelais pas comme il l'avait espéré, il ne revint pas au chateau; voyant que mon avocat et mon avoué poursuivaient, en quelque sorte au nom de Ja morale outragée, ma séparation d’avee lui, il ne fit aucune défense, s’en rapporta à la justice du tribunal, et se laissa condamner sans plaider.
» Le jour même du jugement, il partit pour l’étranger sans me dire vers quelle partie du monde il se dirigeait, mais en me laissant ces mots:
« Chère enfant de mon cœur, je n’ai pas le droit » de faire votre malheur, n’ayant pas su faire votre » félicité. Je ne me tuerai pas, si malheureux que » je sois, parce que le suicide est un crime; mais » je puis vous promettre une chose, c’est qu'avant » que vous ayez atteint l’âge de vingt ans, l’homme » que vous aimerez pourra devenir voire époux.