‹ La vie au desertChapitre 98 sur 175 · DE MONTIGNY · texte numérisé non relu

DE MONTIGNY

— El, vous avez eu le courage de le laisser partir? m'écriai-je, emporté par l'admiration que m’inspirait cel homme.

— Je n'étais plus à Juvigny, je ne m’appartenais plus; j'étais au couvent des religieuses ursulines de Bernay.

— Oh! murmurai-je, entre les mains de cet homme; Dieu vous protége!

— Dieu m'a protégée, répondit madame de Chamblay.

— Oli! pardon de yous avoir interrompue, lui dis-je; conlinuez, continuez,

— Lelendemain de l'arrivée de madame de Juvigny à Paris, je reçus d'elle une lettre dans laquelle elle m'annonçait que ce que j'avais de mieux

à faire, c'était, après le scandale causé par ma sottise, d'entrer comme pensionnaire au couvent des ursulines de Bernay.

» Elle partait pour faire un voyage en Italie avec sa sœur et son beau-frère; ce voyage durerait un an ou deux, peut-étre davantage. En cas de mort de M. de Montigny, mort peu probable, puisque M. de Montigny avait à peine trente-deux ans, je serais libre de prendre le voile, de me remarier ou d'attendre ma majorité.

» Une procuration laissée par elle à l'abbé Morin l’autorisait à la remplacer près de moi en toute circonstance.

» Je montrai cette lettre à Zoé, ma seule confidente; ma bonne vieille Joséphine était tout entiére en la puissance de l'abbé Morin, et, chaque fois que j'aurais à lutter contre lui, je savais d’avance qu’en aucune ‘façon je ne pouvais compter sur elle. i

» Zoé lut la lettre; sous une apparence de frivolité, c’est un esprit très-juste et surtout un cœur très-résolu, à qui plus d’une fois j’ai dû un bon conseil, une solide assistance.

» Elle réfléchit un instant.

» — Tu n'as que deux choses à faire, ma pauvre Edmée, me dit-elle : ou suivre le conseil que te donne ta belle-mère, ou m’autoriser, à l'instant même, à partir pour le château de M. de Montigny et à le ramener.

» — Que me proposes-tu là, Zoé? m’écriai-je

» — Je te propose ton bonheur.

» — Je n’oserai jamais reparaître devant lui; il refuserait de me revoir. |

» — Il rentrerait dans ta chambre à genoux, vois-{u.

» — Non, non, jamais! murmurai-je d’une voix sourde; c’est impossible; ’abbé Morin dit que je serais damnée.

» — Que Dieu pardonne à l’abbé Morin le mal qu'il a fait, et, si miséricordieux que Dieu soit, je doute qu'il le fasse; car ce ne serait plus de la miséricorde, ce serait de l'injustice. Encore une fois, veux-tu que j'aille chercher M. de Montigny?

» — Non, je te dis que non.

» — Si je vais le chercher sans te le dire, me pardonneras-tu ?

» — Jamais, ne fais jamais cela, Zoé; car, si je le revoyais, celle fois, je n'irais pas jusqu'à l’escalier, je me jelterais par la fenêtre.

» — Alors, tenons-nous au conseil donné par ta belle-mère, et allons au couvent.

» — Allons au couvent, dis-lu ?

» — Sans doute; si tu vas au couvent, j'y vais avec tol.

» —Oh! avec toi, Zoé, m’écriai-je, je n'hésiterais pas; mais...

» — Mais quoi?

» — Il ne permeltra pas que tu m’accompagnes,

» — Qui cela?

» — Lui,

» — Qui, lui?

» — L'abbé Morin,

» — Oh! ne sois pas inquiète, cela me regarde,

» Je secouai la tête,

» — D'abord, voyons, dit Zo6, regarde-moi en face; pourquoi crois-lu que l'abbé Morin ne me laissera pas aller au couvent avec Loi?

» — Je ne sais, répondis-je ; mais tu connais la facullé que j'ai de deviner certaines choses, Eh bien, je suis certaine qu'ils’opposera doe que Lu me suives,

» —Oh! quant à cela, oui, bien certainement, dit Zoé.

p — Mais, alors, comment feras-tu?

» — Je te suivrai malgré lui, donc?

»— Malgré lui! Entreras-tu au couvent malgré lui?

» — J'y entrerai de son consentement; il est vrai que cela lui ‘era gros cœur, mais j'y entrerai.

» — Alors, il n’y a pas à hésiter, ma chère Zoé, allons à Bernay.

» — Oh! ne nous pressons pas tant; ce n’est pas une vie si agréable que celle du couvent.

» — Celle que je mène ici est-elle bien gaie?

» — Non, je le sais bien; mais encore ne faut-il pas se jeter ainsi tête baissée dans un gouffre sans regarder le fond.

» En ce moment, on frappa à la porte; comme -les plus grands ménagements étaient recommandés à mon égard, quoique je fusse en pleine convalescence et que je commencasse à descendre et à me promener dans le parc, il était défendu à qui que ce fût d’entrer sans frapper.

» Zoé alla voir à la porte; c'était un des domestiques restés au château qui venait prévenir Zoé qu’on la demandait chez sa mère pour affaire d’importance,

» Elle fit répéter au domestique deux fois les mêmes paroles. :

» — Moi, s’écria-t-elle en riant, moi, pour affaire d'importance ? Entends-tu, Edmée ? On demande mademoiselle Zoé chez madame sa mère pour affaire d'importance. ;

» Puis, se tournant vers le domestique :

» — Dites que j’y vais.

» Zoé referma la porte et revint à mol.

» — Te doutes-tu de ce que cela peut être ? lui demandai-je.

» — Par ma foi, non; quelque manigance de l'abbé Morin, probablement. En tout cas, quelque chose que ce soit, dans un quart d’heure, tu en sauras autant que moi. Je reviens.

» Je restai seule, convaincue que cétait M. de Montigny qui faisait demander Zoé, et peut-être le désirant au fond du cœur.

» J'avais souvent repassé dans mon esprit lous les détails de ses relations avec moi, et je ne pouvais me dissimuler que, si la fatale influence de l'abbé Morin ne m'avait pas éloignée de lui, comme me l'avait dit Zoé dans son langage moitié naïf, moitié pitloresque, mon bonheur était là.

» Zoé rentra,

» — Eh bien, lui dis-je vivement, que te voulait-on ?

» — Oh! presque rien: on voulait me marier.

» — Te marier, toi ?

» — Tiens ! el pourquoi ne me marierail-on pas, au bout du compte? On t'a bien mariée, et j'ai huit mois de plus que toi; done, je suis une grande personne,

» — Et qui done voulait te marier ?

» — M, le vicaire, ni plus ni moins.

» — M. le vicaire?

» — Oui, c'était lui en personne qui m’altendait.

» — Avec qui youlait-il te marier ?

» — Avec Jean-Louis le sacristain.

» — Mais Jean-Louis est pauvre, tu n’es pas riche; comment feriez-vous en ménage ?

» — Voilà ce qui te trompe. On a découvert à Jean-Louis un protecteur inconnu qui lui donne trois mille francs en le mariant, Avais-tu trouvé à Jean-Louis d'assez beaux yeux pour qu'on lui donnat dessus mille écus de dot, toi?

» — Ma foi, non; il louche !

» — C’est ce que j'ai répondu; mais M. le vicaire m'a répliqué que j'avais tort, que Jean-Louis était

très-joli garçon, que c'était une fantaisie seulement qu'il avait dans l'œil; qu’outre les trois mille francs qu’on lui donnait en le mariant avec moi, on portait ses appointements comme bedeau à six cents francs; que ses fonctions à l’église, qui lui prenaient un quart d'heure par jour de la semaine et deux ou trois heures le dimanche, ne l’empêchaient pas d'exercer son état de sabotier; enfin que, si je refusais Jean-Louis, jamais je ne retrouverais son pareil.

» — Et qu’as-tu fait?

» — J'ai refusé, naturellement.

» — Sous quel prétexte ?

» — Sous celui que, t'accompagnant au couvent des ursulines de Bernay, je ne pouvais, juste à ce moment-là, jurer obéissance à un homme qui pourrait m’ordonner de rester à Juvigny. J’ai, du reste, reconnu les belles qualités physiques et morales de Jean-Louis, et lui ai souhaité une plus digne appréciatrice que je ne l’étais de ses mérites et de sa fortune.

» — Et ta mère, qu’a-t-elle dit ?

» — Ah! ma mère, du moment qu’elle a su que c'était pour te suivre que je refusais Jean-Louis, elle a approuvé mon refus; seulement, M. Morin la retournera.

» — Comment, M. Morin?

» — Sans doute; tu ne devines pas que le coup vient de lui ?

» — Non.

» — Innocente que tues, va!

» Et Zoé haussa les épaules. | À

» Je réfléchissais à l'intérêt que pouvait avoir l'abbé Morin à marier Zoé à Jean-Louis, lorsque le même domestique reparut, disant pour la seconde fois à Zoé qu’un la demandait chez sa mère.

» — Cette fois, c’est lui, dit-elle.

» — Qui, lui?

» — Ah! ma foi, puisque tu as la seconde vue, regarde.

» Je me recueillis, et, fermant les yeux, je fis un effort de volonté, en m’imposanta moi-même l’obligalion de voir à distance. Tout à coup, je tressaillis.

» — L'abbé Morin ! m'écriai-je en palissant.

» — Eh bien, je l'avais deviné, moi, sans avoir la seconde vue. J

» Puis, me prenant les deux mains et les baisant en s’agenouillant devant moi : !

» — Voyons, me dit Zoé, es-tu bien décidée à ne pas voir M. de Montigny ? ‘

» — Oui, tant que le prêtre vivra; il me rendrait folle,

» — Et mieux vaut être enfermée aux Ursulines de Bernay qu’au Bon-Sauveur de Caen (1), tu as raison; demain, nous parlons pour Bernay.

» — Et loi avec moi, n'est-ce pas?

» — Cerlainement,

» — Mais, s'il ne veut pas que tu m'accompagnes ?,..

» —Il voudra, sois tranquille,

» — Comment l'y prendras-tu ?

» — Cela me regarde,

» Et, se relevant, elle m’embrassa sur les deux joues, la chère fille, et sortit.

» Maintenant, ajouta madame deChamblay, pour ne pas inlerrompre mon récit déjà bien long, laissez-moi vous dire ici ce que je ne sus que plus tard, au couvent même des ursulines,

— Chère Edmée, lui dis-je, je ne sais si tout ce que vous venez de me dire paraitrait long à un

(4) Lo Bon-Sauvour, maison de fous à Caen,

étranger; mais je sais que chaque mot que vous prononcez semble correspondre à une des fibres de mon cœur; vous voyez avec quelle ardeur je vous écoute, vous sentez avec quelle avidité j'aspire yos paroles. N'oubliez done aucun détail de cette yie qui m'est chère; ne m’avez-vous pas prévenn, d’ailleurs, que vos pressentiments vous disaient que j'étais destiné à vous sauver d’un grand danger? Pour prévoir ce danger, pour l’écarter de yous, il faut que je connaisse votre vie tout entière. Parlez, parlez donc; je vous écoute, , :

Madame de Chamblay continua,

— En arrivant chez elle, Zoé trouva sa mère qui l’attendait au rez-de-chanssée; la bonne femme, avec sa vue courte, sa foi naïve, est restée, même aujourd’hui encore, la fidèle de l’abhé Morin; elle ignore, au reste, complétement ce qui s’est passé.

» — Qu’as tu donc fait à M. l'abbé? demandat-elle. Il semble faché tout rouge contre toi; il est à la chambre; montes-y vite, mon enfant, et fais ta paix avec lui.

» Zoé monta sans répondre; c’est un cœur nonseulement dévoué, mais encore résolu que celui de la pauvre enfant, et, quand vous saurez tout ce qu’elle a fait pour moi, vous ne vous étonnerez pas que, lorsqu'il s’est agi de son propre bonheur, j'aie risqué près de votre ami la démarche à laquelle je dois le bonbeur de vous connaître.

Un serrement de main mutuel, un regard échangé, un sourire passant des lèvres au cœur, interrompirent pendant une seconde le récit de madame de Chamblay, qui reprit :

— L'abbé Morin altendait, en effet, Zoé au premier étage; il élait assis dans un fauteuil, les sourcils froncés, les lèvres contractées, et, comme pour ne pas se laisseraller à sa colère, il se tenait cramponné des deux mains aux deux bras de son fauteuil.

» Zoé entra, lui fit la révérence et se tint debout devant lui.

» — C’est done vous, petite fille, dit l'abbé rompant le premier le silence, qui refusez le bien que l’on veut vous faire?

» — Et en quoi cela, monsieur l’abbé? demanda Zoé, comme si elle ignorait complétement la cause de son irritation.

» — En ce qu'un brave garçon veut bien vous choisir pour femme et que, brutalement et sans raison, vous refusez son offre.

» — Oh! monsieur l'abbé, on vous a mal rapporté la chose; je n'ai pas refusé brutalement : j'ai dit que M. Jean-Louis me faisait honneur, Je n'ai pas refusé sans raison : j'ai dit que je n’aimais pas M. Jean-Louis, et, sauf votre avis, monsieur l'abbé, quoique je n’ale pas grande expérience en ces sortes de malières, je crois la fionne amitié encore plus nécessaire en amour qu'un sac d'argent, si gros qu'il soit.

» — Ce n’est point là la raison qui vous a fait refuser, mademoiselle, dit l'abbé, étonné de cette résistance railleuse à laquelle il ne s'attendait pas.

» — Ce n'est point là Ja raison tout à fait, monsieur l'abbé; mais c'est une des deux raisons.

» — Et quelle est l’autre? Voyons,

» — Madame de Montigny — Zoé appuya sur ce mot, qui amena sur les lèvres de l'abbé un funèbre

sourire — madame de Montigny, répéta Zoë, va, suivant le conseil de sa belle mére et votre désir, monsieur l'abbé, se rendre au couvent des ursulines de Bernay. A

» — Ah! fit l’abbé, c’est bien heureux ; elle s’est décidée, enfin!

» — Oui, mais à une condition.

» — Elle fait des conditions ?

» — Oh! mon Dieu, oui; comme on dit, vous savez, monsieur l’abbé, le mariage émancipe, et Edmée est mariée.

» — Voyons, quelle est la condition mademoiselle Edmée ?

» — Que fait madame de Montigny, vous voulez dire?

» — Soil,

» — Eh bien, la condition qu’elle fait est que je ne la quitterai pas; je ne peux pas me marier aujourd’hui, vous comprenez, monsieur l'abbé, et m’en aller au couvent demain; ce serait d’un mauvais exemple, si l’on ne se mariait que pour cela.

» — Soit; mais, par malheur, le désir de mademoiselle Edmée est impossible à réaliser.

» — Kt qui s’y opposera?

» — Votre mere d'abord ; elle est bien décidée à ne pas se séparer de vous.

» — Bonne mère ! dit Zoé, je la reconnais bien la; mais, par bonheur, monsieur l'abbé, je sais quelqu'un quia une grande influence sur elle et qui obtiendra que je suive ma sœur de lait.

» — Qui cela? demanda l'abbé d’un air de doute.

» — Vous, monsieur Morin, dit Zoé.

» — Moi? répéta l'abbé.

» — Oui, vous-même.

» — Ah bien, oui! compte sur moi pour cela.

» — J'y compte cependant, monsieur l’abbé.

» — Eh bien, tu te trompes, et du tout au tout.

» Zoé secoua la tête, !

» — Parce que vous ne savez pas les raisons que jai d’y compter, monsieur Morin. |

» — Je serais curieux de les connaître, ces raisons. 2

» — Oh ! mon Dieu, je vais vous les dire, à vous, comme je les dirais à tout le monde,

» — J'écoute.

» L'abbé s’accommoda dans son fauteuil pour mieux entendre les raisons de Zoé.

» — La première, c’est que madame de Montigny...

» — Ne pouvez-vous, ma chère, yous déshabituer d’appeler mademoiselle de Juyigny de ce nom? ,

» — Pourquoi m’en déshabituerais-je, monsieur l'abbé, puisque c’est le sien?

» — Vous savez qu’elle ya être séparée de son mari ? f

» — Une séparation, monsieur l'abbé, n'est pas le divorce.

» — Vous êtes bien savante,

» — Dame, on m’a dil cela; et puis elle n’est pas séparée encore.

» — Elle va l'être ; j'ai tous pouvoirs de madame de Juvigny pour poursuivre celle séparalion. \

» — Oui; mais, supposez que madame de Monti= gay ne veuille pas qu’on la poursuive?

» — Hein ! que dites-vous là ? s’écria l'abbé.

» —- Je dis une chose tout à fait possible.

» — Après ce qui s'est passé, après les mauvais trailements dont la pauvre enfant a été victime, que penseraitle monde ?

» — Si le monde restait dans l'ignorance des

que fait

causes qui ont amené ces prélendus mauvais traitemenls...

» — Prétendus ?

» — Je m’entends, monsieur l’abbé, et je suis sûre que, vous aussi, yous m’entendez ; si le monde savail ce que je sais, moi, par exemple... k

» — Vous! dit l'abbé; et que savez-vous ? Dites.

» — Si le monde savait, monsieur l’abbé.., Ab! mais, tenez, j'aime mieux ne vous rien dire; laissez-moi ne pas quitter Edmée: — vous voyez, pour xous faire plaisir, je ne l’appelle plus madame de Montigny ; — laissez-moi ne pas quitter Edmée, et je ne dirai rien, et tout restera comme cela est.

» — Non pas, mademoiselle, dit l'abbé, vous parlerez, au contraire, et à l'instant même,

» — Vous le voulez, monsieur l’abbé ?

» — Je le veux!

» Zoé baissa la voix,

» — Si le monde savait, par exemple, que, Ja veille du mariage d’Edmée, vous vous êtes donné la peine de quitter Bernay pour venir la confesser vous même ?

» — N'étais-je pas, de tout temps, son confesseur, et devais-je, à un moment aussi inléressant de la vie, abandonner ma pupille spirituelle ?

» — Non, monsieur l'abbé, et le monde, en effet, ne pourrait qu’applaudir à ce dévouement; cependant, lorsque le monde saurait que vous n’avez pris la peine de venir de Bernay ici que pour expliquer 4 votre pupille la possession des religieuses de Loudun...

» — Que dites-vous là ?

» — Que pour la menacer de la perte de son corps en ce monde et de son âme dans l’autre, si elle devenait jamais la femme de celui que, le lendemain, la loi et l'Église allaient lui donner pour époux !

» L'abbé fit un mouyement comme pour arrêter de Ja main les paroles sur la bouche de Zoé; ses lèvres pales et minces murmurérent quelques mots de menace; mais Zoé se recula; elle était décidée à pousser la chose jusqu'au bout.

» — Lorsque le monde saurait que ce livre des religieuses de Loudun, c’élail vous qui l'aviez tiré de la bibliothèque et fait mettre par ma mère sous les yeux d’Edmée ; lorsque le monde saurait que le premier billet qu’elle a trouvé, le matin de ses noces, sous le socle de la Vierge, c’est vous qui l'aviez écrit et qui l’aviez fait mettre là par ma mère encore; lorsque le monde saurait que le second billet qu'Edmée a trouvé à la même place Je soir, et que j'ai gardé, venait Loujours de vous et avait élé mis Ja par ma mère, loujours; lorsque le monde saurait que, pendant cette fatale nuit de noces, vous éliez ici, caché dans celte chambre même, atlendant Je résullat de vos menaces et prévoyant le malheur qui est arrivé : voyons, monsieur J'abbé, croyez-vous que le monde ne plaindrait pas la pauvre enfant que vous avez rendue presque folle, n'absoudrait pas M. de Monligny et n'accuserait pas le véritable coupable ?

» L'abbé se leva livide, les yeux élincelants, les lèvres serrées ; s’il eût été certain de l'impunité, à coup sûr Zoé eût payé son audace de sa vie : il ‘eût étranglée de ses mains,

» Mais, avec un violent effort sur lui-même, il etomba dans son fauteuil en murmurant :

» — Pelite misérable!

» Zoé ne s'intimida point.

» — El, coptinua-t-elle, supposes que la connaisance de tous les fails que je wens de vous raconter

parvienne à M. de Montigny, accompagnée des preuves, croyez-vous qu'il existe, diles-moi, un tribunal qui ait l'infamie de prononcer cette séparation de corps que vous poursuivez ayec l’autorisation de madame de Juyigny ?

» — Fais cela, vipère, et Edmée deviendra folle, et, au lieu de la conduire avx Ursulines de Bernay, tu l’enverras au Bon-Sauveur de Caen.

» — C’est justement ce qu’elle m'a dit, monsieur l'abbé ; c’est justement ce qui fait que je me lairal,

» — Ab! fit l'abbé.

» — Mais, comme je vous l’ai dit, A la condition que je ne quilterai pas Edmée, qu’elle ne sortira qu'avec moi, et que nous n’aurons qu’une chambre pour nous deux,

» L'abbé abaissa ses soureils sombres sur ses yeux, réfléchit un instant, essuya avec son mouchoir son front inondé de sueur, et dit d’une yoix qu'à force de puissance sur lui-même il était arrivé à rendre calme : -

» — J’ai voulu votre bonheur, vous le refusez; si votre mère consent A vous laisser suivre Edmée, je ne m’y oppose pas; allez,

» Zoé lit une révérence, descendit, embrassa sa mère, Jui assura qu'elle venait de faire sa paix avec l'abbé Morin, et, tout courant, rentra dans ma chambre en disant :

» — Nous parlons demain pour Bernay.

» — Ensemble ?

» — Ensemble,

» — Alors, charge-toi de tous les préparatifs, lui dis-je ; je suis si faible de corps et d'esprit, que je suis incapable de penser à rien, ni de rien faire.

» Et je pris el serrai ma tête entre mes mains comme pour empécher la raison de s’en échapper.

» En effet, lant d'événements yenaient, dans l'espace de quelques jours, de se succéder dans ma vie si Calme jusque-là, que, plus d’une fois, je senls le délire près de s'emparer de moi, et que je fus sur le point de m’éerier :

» — Je deviens folle !

» Eh bien, souvent Zoé m'a répété, depuis, que la crainte seule de voir se déchirer dans mon cerveau Celle Jrêle barrière qui sépare l'imagination de la folie, l’avait retenue de tout me dire et d’amener M, de Montigny au pied de mon lit.

» Elle ne le fit pas ; Jes desseins de Dieu sont impénétrables. — Nous partimes comme la chose avait été convenue el sans que ma bonne Joséphine, enüèrement au pouvoir de l’abbé Morin, mit obstacle au départ de Zoé pour Bernay, où je n’eus plus de nouvelles de M, de Montigny que par la lettre où, notre séparation de corps prononcée, il m'annonça son départ pour l'étranger.

» Pendant les trois semaines qui s'élaient écoulées depuis mon arrivée à Bernay, j'avais retrouyé beaucoup de calme, et peu à peu Zoé, qui ne perdait pas l'espoir de me réunir à M. de Mopligny, dont Jappréciais au fond du cœur Loutes les nobles qua lités et dont la fatale influence de mon mauvais génie m'avait seule éloignée, peu à peu Zoé élail arrivée à me faire consentir A une eutrevue, lorsque, lout à coup, la lettre que je yous ai dite arviva,

» Il y avait dans cette lettre une telle tristesse, une telle grandeur, une telle abnégalion, que je fondis en larmes en la lisant,

» Zod me suivait des yeux,

» — Tu l'aimes? me dit-elle toute joyeuse,

» Je ne répondis pas,

» — Tu l'aimes? insista-t-ell

» — Je le plains, lui dis-je. |

» Elle me sauta au cou, m’embrassa et s’élança hors de notre cellule en me criant :

» — Je reviens.

» Je continuai de pleurer, les larmes me soulageaient; je n'aurais jamais cru que des larmes pussent faire tant de bien.

» À mon grand étonnement, une heure se passa, deux heures se passèrent sans que je visse revenir Loé.

» — L'heure du diner sonna; la tourière, chargée de notre petit ménage, monta dresser la table et me demanda si je dinais seule ou si elle devait mettre deux couverts.

» Je ne comprenais pas ce qui pouvait retenir Zoé dehors; pas un instant elle ne m'avait quitiée depuis notre arrivée à Bernay.

» L'abbé Morin m'avait fait deux visites, et, pendant ces deux visites, elle était restée debout, appuyée à mon fauteuil, sans s'inquiéter dela singulière expression du regard que lui avait lancé l'abbé Morin.

» Quelques jours auparavant, sans que je devinasse dans quel but, elle avait fait mettre deux verrous à la porte, me faisant promettre, si une obligation quelconque l’éloignait de moi, de ne recevoir, le jour, personne en son absence, et de pousser avec soin les verrous la nuit.

» Comme j'attendais Zoé d'un moment à l’autre, je dis à la tourière de mettre les deux couverts.

» Je l’attendis une heure au delà de l’heure du diner pour me mettre à table; ellene reparut pas. Je dinai seule, occupée d’une seule chose, c'est-à-dire de cette lettre de M. de Montigny et du chagrin que celui qui l’avait écrite devait éprouver.

» Le soir vint; huit heures sonnèrent. A huit heures, dans la saison d’été, on fermait le couvent, La touriére entra dans ma cellule.

» Elle venait me prévenir que l’on avait dû faire connaître l’absence de Zoé à l’abbé Morin et lui demander si l'on devait, en cas de retour pendant la nuit, contrevenir aux règles ordinaires du couvent, qui défendaient d’ouvrir les portes à qui que ce fat, au directeur excepté, après neuf heures du soir.

» L'abbé Morin avait répondu qu'il ne voyait pas pourquoi l’on ferait une exception pour Zoé.

» Si Zoé n’était pas rentrée avant neuf heures, elle ne rentrerait done pas avant le lendemain, huit heures,

» J’allendis avec une véritable angoisse.

» Depuis le soir où, dans un accès de folie, je m’élais échappée de ma chambre el m’élais fendu la tête en roulant du haut en bas d’un escalier, je n'élais jamais restée seule la nuit; souvent, Zoé couchée à côté de moi, je me réveillais en proie à des terreurs sans cause, toute frémissante de fièvre, toute trempée de sueur, poussant des cris d’effroi,

» Je croyais voir courir des flammes sur les murailles, je croyais voir ma chambre se peupler de fantômes.

» Mais, en rouvrant les yeux, je me sentais entre les bras de Zoé, j’entendais sa voix qui me rassurail, et, toute frissonnante, je rappelais ma raison.

» J'entendis sonner le quart, la demie, les trois quarts avant neuf heures,

» Puis, neuf heures enfin. Zoé n’était pas revenue,

» J'espérai que la touriére remonterait pour me demander si je n'avais pas quelque ordre à lui donner; elle ne remonla point.

» Le jour s’élait complétement éteint; je poussai

les verrous de ma porte, me rappelant les recommandations de Zoé, et j’allumai ma hougie.

» Vers dix heures, je m’apercus que je n’ayais de lumiére que pour une heure et demie ou deux heures; je cherchai une seconde bougie, mais inutilement.

» Nous étions au bout de notre provision, et j'avais oublié de la faire renouyeler.

» Je pouvais sortir de ma chambre, descendre chez la touriére en demander une autre; mais il me fallait traverser un long cerridor et longer le cloître qui servait de cimetière; je n’en eus pas le courage.

» Deux fois, j’allai jusqu’à la porte; deux fois, je revins m’asseoir, le cœur bondissant, les jambes défaillantes.

» Jouvris la fenêtre afin d'appeler; toute lumière était éteinte chez la touriére; il se faisait dans le couvent, et même dans les rues, le plus profond silence : j’eus peur de ma propre voix, les mots expirérent dans ma gorge.

» Je refermai la fenétre et tombai dans mon fauteuil; j’étais anéantie,

» Deux choses seulement vivaient en moi : mes yeux, qui suivaient la cire fondante et la décroissance de la bougie; mes oreilles, qui saisissaient la première vibration de la cloche sonnant l'heure et qui en gardaient jusqu’à la dernière vibration.

» J'avais beau me dire que je ne courais aucun danger; l'instinct du danger inconnu s’obstinait à demeurer dans mon esprit et faisait frissonner tout mon corps.

» La bougie me semblait décroître avec une fantastique rapidité.

» Vers onze heures et demie, elle n’eût plus, pour s’alimenter, que la cire fondue que la chaleur maintenait liquide dans le récipient du chandelier.

» Je maintins la mèche debout et l’alimentai le

plus longtemps que je pus; mais, entre minuit

moins un quart et minuit, elle commença de petiller, puis jeta une lumière plus vive, puis enfin s'éteignit.

» Je demeurai dans la plus complète obseurité, la nuit étant sans lune et le ciel presque sans étoiles.

» Quelques minutes avant que minuit sonnat, je sentis en moi cette agitation et ce trouble qui précèdent ces hallucinations étranges où ma vue acquiert celle acuilé presque surhumaine qui lui permet de voir à travers les murailles.

» Je sentis que le danger que j'avais deviné approchait.

» Je ne puis comparer l'impression éprouvée par moi qu'à celle que doit ressentir la gazelle enfermée dans une cage, lorsque, sans voir encore le tigre qui s'approche d’elle, elle le sent déjà.

» Tout mon corps était secoué par un mouvement convulsif; ma poitrine semblait écrasée du poids d’une montagne; il n’y avait pas un cheveu de ma têle qui n’eût sa goutte d’eau.

» Tout à coup, j’entendis un bruit lointain de pas qui allaient se rapprochant; tout à coup, je vis, dans le corridor, comme s’il était éclairé ou par le soleil ou par mille bougies, — je vis une chose qui m'épouvanta.

» Une ombre se glissait obscure dans ce corridor éclairé; elle essayait d’assourdir en marchant le bruit de ses pas, et cependant chacun de ses pas retentissait dans ma poitrine, agilant toutes les fibres de mon cœur; cetle ombre, dont je ne pouvais distinguer les traits, avail la forme et la tournure de l'abbé Morin. é

» Je me rappelai la seéne de la sacristie, cette scène où, du fond de ma léthargie, j'avais vu cet

homme s’approcher de moi à pas lents et sourds, puis se pencher vers moi, puis poser ses lèvres impures sur ies miennes.

» Je demenrai muette, immobile, fascinée.

» Il arriva ainsi, posant sa main contre la muraille, afinde se faire un appui, jusqu’en face de la porte.de ma cellule.

» La, comme si la force lui manquait, ou comme s’il eût été pris d’hésitation, il s’adossa à la muraille opposée.

. » Je le voyais se découpant en noir sur la muraille blanche.

» Au bout d’un instant, il se redressa, tira une clef de sa poche et l’approcha de la serrure.

» J’oubliai que le double verrou qu'avait fait poser Zoé me servait de rempart contre ses tentatives; je m’élancai vers la fenêtre, je l’ouvris pour me précipiter, et je l’eusse fait, quelle qu’eût été sa hauteur,

» Par bonheur, la fenêtre était grillée.

» Je m'accrochai à l’un des barreaux, que je secouai de toutes mes forces, et je m’écriai, haletante, éperdue :

» — A moi! au secours ! ;

» J'entendis la clef tourner rapidement dans la serrure ; il me sembla qu’elle accrochait en tournant la fibre de vie cachée au plus profond de mon cœur. Je poussai un gémissement inarliculé, je lachai le barreau, je tombai sur mes genoux et je m’évanouis...

Vous n’ayez pas idée, cher ami, des émotions éprouvées par moi pendant ce récit de ma chère Edmée; je ressentais toutes ses terreurs, et elle les dépeignait avec une telle vérité, que, moi aussi, je croyais voir ce qu’elle voyait, elle, avec les yeux du souvenir,

Peu à peu je m'étais rapproché d’elle, et, par un simple mouvement de protection qui n'avait rien de sensuel, quoiqu’il fat d’une douceur infinie, je Pavais enveloppée de mon bras et je la serrais contre mon cœur.

Ses cheveux touchaient les miens, son haleine effleurait mon visage; je voyais en quelque sorte les paroles sortir de sa bouche et j’eusse pu, pour ainsi dire, les saisir en passant avec mes lèvres.

Elle comprit Je danger d’une pareille situation, me donna son front à baiser comme eût fait une sœur, et s’éloigna doucement de moi sans que j’essayasse de la retenir autrement que par la main.

Seulement, ma bouche, presque malgré elle, murmurait ces mots :

— Edmée ! chère Edmée!

Les entendit-elle? Je n’en sais rien; mais, dégagée de mon étreinte, elle continua :

— Je revins à moi seulement au bruit de coups violents frappés à ma porte, et à celui de mon nom répété avec angoisse par une voix effrayée.

» Il était grand jour.

» J'étais étendue à l'endroit même où j'élais tombée; je me soulevai lentement, Un grand froid m'avait saisie, exposée que j'avais élé à l'air de la nuit au-dessous de cette fenêtre ouverte; je ne me souvenais de rien; je me fusse levée de mon tombeau, que je n'eusse pas été plus inerte et plus anéantie.

» La premiére pensée qui se fit jour dans mon esprit, fut que Zoé était à ma porte et qu’elle m'appelait.

» Je fis un effort pour rappeler ma voix,

» — Entre! lui dis-je.

» — Mais je ne puis, me répondit-elle, puisque tu es enfermée en dedans,

» — Ah! murmurai-je.

» Et, l'œil fixe, la main sur mon front alourdi, les jambes chancelantes, j’allai tirer les verrous et ouvrir. ;

» Zoé se précipita dans la chambre, jeta. un regard rapide autour d’elle et le ramena sur moi. Elle vit que j'étais tout habillée et que mon lit n’avait pas été défait. :

» — Tu ne Ves pas couchée ? me dit-elle.

» — Je ne sais pas, répondis-je.

» — Qn’as-tu donc ? s’écria-t-elle. Tu es pale et froide comme un marbre.

» — Je n’en sais rien, dis-je en secouant la tête.

» Elle alla à la porte, la referma, revint vivement à moi qui étais restée muette ef sans mourement, me prit à bras-le-corps et m’entraina vers mon lit, où elle me fit asseoir avec elle.

» — Voyons, me dit-elle, la porte est fermée, nous sommes seules ; que s'est-il passé ?

» Je la regardai avec un œil vide de pensée.

» — Voyons, dit-elle, rappelle-toi.

» Je baissai la téle sur ma poitrine et fis un effort sur moi-même pour rappeler mes souvenirs.

» Tout & coup, je tressaillis : quelque chose comme un de ces phares qui éclairent les ténèbres de l'Océan venait de s’éveiller dans mon esprit et illuminait ma mémoire; comme on voit les flots suivis des flots monter sur le rivage, je voyais le flux de mes souvenirs se succéder depuis le moment où Zoé m'avait laissée seule jusqu'à celui où j'avais entendu sa voix eriant mon nom. Je lui jetai mon bras autour du Cou, et, tout bas à l'oreille, de peur que quelqu'un ne l’enténdit, je lui racontai, à elle, ce que je viens de yous raconter à vousmême,

» — Eh bien, me dit-elle, tu vois que j'ai eu bien raison de faire mettre des verrous à notre porte.

» — Mais toi, lui demandai-je, pourquoi m/’as-tu quittée? A quel propos m’as-tu laissée seule? Où élais-tu allée?

» — Hélas! me dit-elle, j'étais allée chercher M. de Montigny.

» Je sentis un frisson me courir par tout. le corps; mais ce frisson n'avait rien de douloureux.

» — Eh bien? lui demandai-je.

» — Eh bien, répondit-elle, il était trop tard; il est parti hier matin, et nul ne sait la route qu'il a prise, élant parti seul à cheval avec son domestique ; les portes et les fenêtres étaient fermées, le chateau avait l'air d’une tombe,

» Je poussai un soupir.

» — Ainsi soit-il!,.. murmurai-je.

Je tressaillis : c’étaient les trois mêmes mots que vous m’aviez laissés pour consolation et dont j'avais fait ma devise.

Ces trois mots, sortant de la bouche de madame de Chamblay, me firent tressaillir au point qu'elle s'en aperçut et me demanda ce que j'avais.

Je lui racontai alors, en quelques paroles, à quels tristes et tendres souvenirs se rapporlaient ces trois mots ; j'eus peu de chose à lui Ar au reste: le soir de la noce de Gratien et de Zoé, je lur avais déjà parlé de la mort de ma mère et des sensations que celle mort m'avait fail éprouver,

Mais j'avais hate d'entendre la suite de son récit.

— Vous n'avez pas fini? lui dis-je.

— Ce qui me reste & vous raconter, me dit-elle, peut se dire en deux mots :

— Zoé m'ouvrit les yeux snr les sentiments que me portait l'abbé Morin, Cet homme m'aimait d'un amour de prétre, plus terrible et plus menagant

EEE RE TETE EEE RO OO SR VDS NEIEENCEN)

qu’une haine. — II s’apercut facilement que je sayais cet amour; d’ailleurs, Zoé lui en avait assez dit pout qu’il comprit qu’elle l'avait deviné, et, du moment que Zoé l'avait deviné, il ne doutait pas qu’eussé-je eu des écailles sur les yeux, ces écailles ne fussent tombées à la voix de Zoé.

» Seulement, ce qu’il ignorait, ce qu’il ignore encore, ce qu'il ignorera probablement toujours, c’est ce don inconceyable de la nature, c’est cette incroyable faculté de mon organisation qui m'a fait trois fois le voir quand il se croyait caché à mes yeux : la première fois dans la sacristie, la seconde fois pendant la soirée de mes noces dans la maison de Joséphine, la troisième fois la nuit où il avait essayé inutilement d’ouvrir la porte de ma cellule. $

» Je me sentais une grande force sur lui, sachant ce qu’il devait croire que je ne savais pas. ee”

» Que vous dirai-je ? Trois ans s’écoulérent ainsi sans que Zoé me quittat d'une heure; pendant ces irois ans, je sentis en quelque sorte les regards du prêtre sur moi. : =

» Madame de Juvigny était restée à Florence; la vie italienne lui avait plu et il n’était pas question de son retour en France. Les jours s’écoulaient dans une monotonie inouie ; par bonheur, une de nos sœurs, Anglaise de naissance et catholique quoique Anglaise, se prit d’amitié pour moi, en même temps que je me prenais d'amitié pour elle. Elle m’offrit de me donner des leçons d’anglais. J'acceptai. Chaque jour, elle venait passer deux ou trois heures avec moi, et, au bout de dix-huit mois, je parlais l'anglais comme une Anglaise. Cette bonne sœur était, en outre, excellente musicienne. J'avais étudié le piano comme une pensionnaire étudie; j’achetai un piano et je travaillai aussi sérieusement la musique que j'avais travaillé l'anglais. Comme la sœur était fort instruite en tout, elle m’indiqua les livres que je devais lire ; ces livres, Zoé les faisait venir, soit de Caen, soit d'Évreux; j’appris ainsi l’histoire. Le temps passait lentement, mais il passait, et, si je n'étais pas heureuse, j'étais au moins tranquille.

» Ces trois années ont laissé dans ma vie la trace calme et mélancolique d’un lac plein d’ombre et de fraîcheur dans un paysage désolé.

» Au reste, un souvenir planait sur ma vie, celui de M. de Montigny, j'en étais arrivée à lui rendre pleine et entière jours, el, si j'eusse su où le retrouver, j'eusse bien certainement été me jeter à ses pieds et lui demander pardon; mais quelques informations que prit Zoé dans les différents voyages qu’elle fit à Juvigny, voyages pendant lesquels la religieuse anglaise la remplaçait près de moi, elle ne put rien apprendre sur lui.

» Peu de jours se passaient sans que je songeasse à lui et sans que j’arrétasse, souvent pendant une heure entière, mes yeux sur la bague qu'il m'avait donnée,

» Un jour, — c'était le 16 avril 4840, — il me sembla que ma turquoise pâlissait; ne ressentant aucun malaise, je crus que ce changement de couleur était une erreur de mes yeux.

» Le lendemain, il me parut qu’elle était plus pale encore que la veille ; je la montrai à Zod; Zoé fut frappée comme moi de la teinte verdâtre qui succédait à son splendide azur,

» Elle s'inquiéla de ma santé, se rappelant ce que nous avail dil M. de Montigny de la propriété sympathique de cette pierre; jamais je ne m'élais mieux portée.

» Cependant la turquoise allait chaque jour pa-

lissant, et, je l'avoue, j'étais profondément affectée des progrès visibles de cette teinte, qui lui enlevait toute sa beauté primitive,

» Enfin, neuf jours après celui où elle avait commencé à se ternir, c’est-à-dire le 25 avril, en m'éveillant, comme je le faisais depuis une semaine, mon premier regard fut pour ma bague.

» Elle était livide et gercée en croix.

» Cette gercure, dont il n’y avait pas trace la veille, s'était faite pendant la nuit.

» Un mois après, arriva une lettre cachetée de noir ; elle était timbrée de New-York.

» Elle m’annoneait la mort de M. de Montigny.

» Il s'était battu en duel avec un Américain ; le duel avait eu lieu au pistolet ; les deux combattants avaient fait feu l’un sur l’autre en même temps; M. de Montigny avait tué roide son adversaire et avait été blessé mortellement.

» L'événement avait eu lieu le 16 avril 1840; M. de Montigny était mort neuf jours après, c’est-àdire dans la nuit du 25 au 26 avril.

» Le 16 avril était le jour où ma turquoise avait commencé à palir; la nuit du 25 au 26 était celle où elle était devenue livide.

» La pierre sympathique était restée fidèle à son premier maitre, et était, pour ainsi dire, morte avec lui.

» On avait trouvé dans le portefeuille de M. de Montigny un testament par lequel il me léguait toute sa fortune...

— Oh! madame, madame, m/’écriai-je tristement, voilà un souvenir contre lequel nul ne peut avoir la prétention de lutter.

— Mon ami, me répondit Edmée, c’est plus qu’un souvenir, c’est un remords.

Je me levai brusquement et, presque sans savoir ce que je faisais, j’allai, en chancelant, appuyer ma tête contre un platane, à

Je n'avais jamais, je crois, éprouvé plus poignante angoisse de jalousie.

Edmée, sans me dire un seul mot, me laissa un instant livré tout entier au sentiment qui m'agitait; puis elle vint doucement s'appuyer sur mon épaule.

— Mais comprenez donc, lui dis-je en me retournant vers elle, comprenez done que cet homme, c'était la perfection sur la terre. ;

— Voilà, sans doute, répondit Edmée, pourquoi Dieu l'y a laissé si peu de temps.

— Edmée, lui dis-je, je n’ai point les vertus de M. de Montigny, mais je jure de vous aimer comme il vous aimait.

— Alors, répliqua tristement Edmée, alors j’aurai fait deux malheureux au lieu d’un!

Je restai appuyé au platane; Edmée, debout près de moi, avail passé son bras sous le mien, et je serrais son bras contre mon cœur:

Le bas de ma figure effleurait son front, et la brise de la nuit, en soulevant ses cheveux, les faisail flotter sur mon visage,

Un doux parfum, parfum étrange, composé de celui de la violeite et du géraniym, montait à mol, émané d’elle, et m’enivrait. :

Le mouvement violent qui, pendant quelques minutes, m'avait agité, se calmait peu à peu et faisait place à un indicible bien-être,

Ma poitrine se soulevait sous des aspirations inconnues, pleines d’une volupté céleste et dont aucune sensation humaine ne m'avait jusque-là donné l'équivalent.

Je levai les yeux au ciel et laissai, d’une voix

pleine de reconnaissance, échapper cette double exclamation :

— Mon Dieu ! mon Dieu!

— Ami, dit-elle, — 0 Edmée! m'écriai-je, quel charme divin le Seigneur a-t-il donc mis en vous?... Vous êtes moins que l’ange, puisque, par bonheur, vous n’avez pas ses ailes; mais, à coup sûr, vous êtes plus que la femme; vous avez pris quelque chose à tout ce que la nature a de charmant, son parfum à la fleur, la douceur de sa voix à l'oiseau, sa poétique mélancolie à la nuit; vous êtes un de ces êtres mystérieux placés entre l’homme et la Divinité, pour servir d'intermédiaire entre la terre et le ciel; cette double vue, ce don surhumain que Dieu a mis en vous, c’est la sublime révélation, à mes yeux, de sa grâce infinie, O Edmée, Edmée! je ne vous aime pas, je yous adore!

. Je me laissai glisser à ses pieds et je baisai le bas

de sa robe.

Une autre femme se fat écartée devant moi ou m’efit repoussé.

Elle, au contraire, restant debout, posa doucement sa main sur ma léte.

— Ami, dit-elle avec une voix d’une ineffable douceur, un jour peut-être saurez-vous comment je puis écouter sans colère ce que vous me diles : ma vie n’est qu’une longue énigme, qu’un inexplicable mystère ; j’en suis à me demander souvent si la chaine des événements qui ont fori.4 mon existence est une raillerie du hasard ou une combinaison de la Providence; seulement, sachez une chose, et, croyez-le, cet ayeu je puis vous le faire sans crime, je vais avoir vingt-lrois ans, Max; eh bien, la seule heure bénie de ma vie, le seul moment heureux de mon existence, je viens de lés rencontrer sur ce bane et contre ces arbres. Relevezvous, Max; vous n’en demandiez pas davanlage, n'est-ce pas ? 1

— Oh! Dieu m'est témoin, m’écriai-je, que je n'en demandais pas tant.

Elle sourit,

— Vous me regardez d’un œil étonné, dit-elle; la seule chose que je puisse vous dire, c’est que cet aveu, je vous le répèle, j'ai le droit de vous le faire; c'est que je n'enlève rien à personne en vous le faisant.

— Edmée, répliquai-je, si je vous demandais la fin de votre récit, me la diriez-vous ?

— Volontiers, et.il sera court, répondit Edmée avec Un sourire si singulier, que je n’en pus comprendre l'expression. Un an et demi après la mort de M. de Monligny, faliguée de cette vie végétative du cloitre, j'épousai M. de Chamblay.

. — Et qui vous fit faire ce mariage ? demandai-je. Je vis le même sourire reparailre sur ses lèvres. — Lui, dit-elle,

— Qui, lui? demandai-je.

— Le prêtre,

— Mais, s'il vous aimait, si cet amour l'avait si cruellement rendu jaloux de M. de Montigny, comment alors yous mariait-il à un autre?

— Ceci, mon ami, dit Edmée avec le mame sourire et avec une intonation de voix aussi singulière que son sourire, c'est le secret de M, de Chamblay ot non le mien; permettez-moi done de le gar-

er,

Puis, comme elle sentait que j'allais la questionner :

— Adieu, Max, me dit-elle en me donnant à baiser ses deux mains; voilà une heure du matin qui sonne, il est temps de nous quitter,

Je compris bien que je n’avais pas le droit d’exiger davantage; j'avais, dans cette douce soirée, obtenu d’Edmée plus que je n’eusse osé lui demander ; je n’insistai pas; j’appuyai mes lèvres sur ses mains en mMurmuraft :

— Toujours, n’est-ce pas? toujours !

Et je m’éloignai sans même ajouter: «A demain!» tant j'avais, dans l’étreinte qui nous avail réunis, senti balire le cœur d’Edmée à l’unisson du mien.

J'étais rentré depuis dix minutes à peine et ne pensais aucunement à me coucher; j'étais près de ma fenêtre, étendu sur un fauteuil, continuant par le souvenir ma délicieuse soirée, repassant un à un dans ma mémoire les événements étranges de ceite vie d’un enfant se faisant femme dans le sein de la solitude et sous l'œil du malheur, me demandant quel était ce privilége inconnu qui avait valu à M. de Chamblay de devenir le mari de l’adorable créalure qu’il paraissait si complétement méconnaître, essayant de deviner quel était ce secret qu'Edmée n’avail pu me dire parce qu'il n’était pas le sien, lorsque j’entendis mon nom prononcé deux fois dans la rue.

Je me mis à la fenêtre, et, à la clarté de la lune, je reconnus la vicille Joséphine.

— Ah! mon Dieu, m’écriai-je, serait-il arrivé un malheur à madame de Chamblay ?

— Non, me dit-elle; seulement, elle veut vous parler à l'instant même.

— À moi?

— À vous, oui, et je viens vous chercher.

— Soyez la bienvenue ! Je descends.

Je m’élancai dans l'escalier, et en un instant je fus près de Joséphine.

— Qu’y a-t-il done de nouveau ? lui demandai-je.

— Hien de grave, je l'espère.

— Mais enfin?

— Je l’atlendais pour la déshabiller et la mettre au lit, comme quand elle avait dix ans, ma pauvre chère petiote; elle est remontée très-calme et paraissant trés-heureuse, lorsqu’au moment de se coucher, elle s'est sentie prise d’une grande agitation; elle est entrée dans sa petite chambre en me disant de l’attendre dans la grande; au bout de cinq minutes, elle est sortie plus pâle et plus inquièle qu’elle n'était entrée.

» — Ma bonne Joséphine, m'a-t-elle dit, je te demande pardon de là peine que je vais te donner,

» Vous comprenez bien queje haussai les épaules: prendre de la peine pour elle vaut mieux qu’avoir du plaisir pour les autres.

» — Voyons, parle, lui dis-je; n’aie pas peur; car, la chère créature, elle permet que je la tutoie toujours comme lorsqu'elle était petite,

» — Eh bien, me dit-elle, cours à l'auberge où est M. de Villiers; j'ai oublié de lui dire une chose importante, el, comme il est possible que, malgré mon désir dele voir demain, ou plulôt aujourd'hui, j'en sois empêchée, dis-lui de venir tout de suite: Ne crains pas de le déranger; val ajouta-t-elle avec ce bon sourire qui vous ferait vous jeter à l'eau pour elle; je suis sûre que ton message lui sera agréable,

» C'est ce qui fail que je suis venue tout courant, puisque je savais que je lui faisais plaisir à elle, et à vous aussi,

Oui, cerles, son message m'était agréable,

Dr quoique je le sentisse mêlé d’une certaine inquiétude; pour qu’Edmée m’envoyat chercher, dans la situalion de nos cœurs, un quart d'heure après que je l'avais quittée, il fallait qu'il fût survenu quelque chose de grave. Aussi laissai-je Joséphine me suivre de loin et m'élançai-je vers le chateau.

La grille en était ouverte ; ayant oublié de demander à Joséphine où je trouyerais madame de Chamblay, je courus d’abord au bane près duquel je l'avais laissée; puis, le yoyant vide, je montai le perron et m’engageai à tâtons dans l’escalier ; mais, presque au même instant, je vis apparaître, sur le palier, Edmée une bougie à la main.

Elle avait changé de costume et avait un vètement de nuit, c’est-à-dire un long peignoir de mousseline blanche qui lui donnait, admirablement éclairée comme elle Pétait, l’air d’une statue antique.

Je m’arrétai à quelques pas d’elle.

— Eh bien? me demanda-t-elle.

— Eh bien, vous le voyez, lui dis-je, je vous regarde avec mes yeux de peintre cette fois : vous êles éclairée à merveille et belle à ravir. Oh! un portrait de vous Par Van Dyck, quel chef-d'œuvre cela serait !

— Je vous voyais venir, me dit-elle, et, sachant l'escalier dans l'obscurité, jai eu peur qu’il ne yous arrivât quelque accident.

Et elle me tendit la main comme pour hater mon ascension vers elle.

— Je ne suis pas Dante, lui dis-je; mais vous ressemblez fort à Béatrix aidant son poéte a gravir les degrés du paradis.

— Venez vite ! me dit-elle; j'ai peur d’être obligée de quitter ce paradis plus tôt que je ne voudrais.

— Mon Dieu! c’est ce que m'a dit Joséphine; vous êtes inquiète, agitée, assure-t-elle; qu’est-il arrivé ?

— Je n'en sais rien encore; mais suivez-moi, vous allez me le dire.

Elle marcha devant moi, m’éclairant, et me conduisit dans sa petite chambre, s’assit sur le canapé, el me fit signe de m'’asseoir près d’elle.

Celle petite chambre était remplie d’un parfum enivrant.

Je m’arrétai pour le respirer.

— Quel baume avez-vous done brûlé ici? lui demandai-je.

— Aucun, dit-elle.

— Mais cette odeur qu’on respire mêlée à l’atmosphère, cette combinaison merveilleuse du parfum de la violette et du géranium ?

— C’est une infirmité que j'ai, dit-elle en riant; ne vous en inquiétez pas, à moins qu'il ne vous soit désagréable, auquel cas, je serais bien malheureuse, car il me faudrait renoncer à votre société, ou plutôt il vous faudrait renoncer à la mienne,

— Comment! lui demandai-je, ce parfum est naturel ?

—Si naturel, que, quand j’élais jeune fille, je m'arusais souvent à aller près d'une ruche d’abeilles, un gros bouquet de fleurs à la main. Eh bien, quoique je leur présentasse mes fleurs, les capricieuses préféraient s’abaltre sur moi; elles fouillaient mes cheveux, exploraient mes épaules, pénétraient partout où leur donnait entrée l’ouverture de ma robe, et, au bout d’un instant, s’enyolaient toutes désappointées.

— Et aucune ne yous a jamais piquée?

— Jamais! Il est vrai qu’elles me connaissaient; mais cela n’y faisait rien, elles s’y laissaient toujours prendre,

— Ne faites jamais cette expérience-là devant moi, je mourrais de peur.

— Vous auriez tort; il faut qu’un animal, quel qu'il soit, se trouve accidentellement jeté hors de lui-même pour me vouloir du mal; j'ai toujours trouvé les animaux bons pour moi: par malheur, il n’en a pas été de même des hommes. Mais je ne vous ai pas envoyé chercher à deux heures du matin pour faire de la botanique ou de l’histoire naturelle ; asseyez-vous et écoutez-moi.

Je m’assis près d’elle et lui tendis les deux mains; elle y posa les siennes. ;

. Ce parfum qui émanait d’elle m’enivrait.

— Ecoulez-moi, mon ami, reprit elle; ce que j'ai à vous dire est très-sérieux. A peine m’aviezvous quittée, que j’ai été prise d’un de ces tremblements, d’une de ces terreurs vagues qui s’emparent de moi quand je suis menacée de quelque danger. Alors j'ai laissé Joséphine dans la chambre et je suis entrée ici pour m'isoler et essayer de voir; mais tous mes efforts ont été inutiles. Il faut croire que ce danger est encore éloigné; s’il n’eût été question de moi, peut-être eussé-je hésité à vous déranger; mais il me semble, mon cher Max, que vous êtes de moitié dans mon danger; peut-étre est-ce une erreur, et l’espèce de communion que nous avons faite de nos idées, ce soir, a-t-elle mêlé les uns aux autres quelques-uns des fils sympathiques de notre vie, si bien que, par erreur, je dis vous au lieu de moi; mais n'importe, je suis trop inquiète.

— Que puis-je faire qui calme cette inquiétude ? Je vous avoue, chère Edmée, que je ne comprends pas.

— Eh bien, j'ai pensé que ma vue, demeurée trouble à l’état de veille, s’éclaircirait pendant le sommeil magnétique; en dormant, je suis d'une lucidité étonnante. Endormez-moi, dirigez-moi, et je suis sûre que je verrai. ‘

— Oh! m'écriai-je, en effet, vous m’aviez promis cette joie un jour. Merci! merci !

Elle fixa sur moi son œil bleu, profond et limpide comme l’azur du ciel.

— C’est mon frère qui m’endort, dit-elle, et ilne me demandera rien que je ne puisse lui dire.

Je me levai et j’étendis la main vers la petite Vierge.

— Oh! m'écriai-je.

— Tenez, dit-elle, voici mes deux mains; vous n'avez besoin que de vouloir; des passes me chargeraient de trop de fluide, je deviendrais vous, et ne serais plus moi; cela pourrait nuire à ma lucidilé.

Je m’agenouillai devant Edmée, je réunis ses deux mains dans les deux miennes, je plongeai mon regard dans le sien, et je voulus fortement qu’elle s’endormit.

Au bout de quelques secondes, ses mains devinrent moites, ses yeux se voilèrent doucement, ses paupières se fermérent peu à peu, et elle se renversa doucement en arrière, cherchant pour sa téte Pappui du dossier du canapé en murmurant :

— Je dors.

J'avais vu magnétiser, mais c'était la première fois que je magnétisais moi-même; les sensations que je recevais de celles produites par moi étaient done complétement nouvelles et, je dois le dire, délicieuses.

Tous les rayons de l'extase étaient concentrés sur le visage d'Edmée; une espèce d’auréole de bonbeur visible ceignait son front; un sourire ineffable, le sourire des anges, voltigeait sur ses lèvres,

— Comment vous trouvez-vous ? lui demandai-je.

— Parfaitement bien; laissez-moi un instant ainsi; tout à l'heure il sera temps de m'interroger.

1— Êtes-vous fatiguée ?

— Non, je suis heureuse.

Au bout d’un instant, elle me serra doucement la main, son sourcil se fronça, son visage peignit une vague inquiétude,

— Attendez, attendez, dit-elle.

Sa téte s’agila doucement, comme ferait quelqu’un qui essayerait de regarder au travers d’une gaze très-épaisse. À

— Ordonnez-moi de voir, dit-elle; imposez-moi votre volonté ; c'est très-loin.

Je fis ce qu’elle m’ordonnait de faire, en murmurant à voix basse :

— Voyez, JE LE VEUX !

Elle fit un nouvel effort de volonté.

— Je vois, dit-elle.

— Qui voyez-vous? lui demandai-je,

— M. de Chamblay.

— Dois-je vous interroger? dois-je vous laisser dire?

— Laissez-moi dire; je le suis.

Ses sourcils et ses paupières firent différents

mouvements.

, — Il part de Bernay, à cheval, et va jusqu’à Evreux. A Evreux, il prend une voiture jusqu’à Rouen; à Rouen, le chemin de fer. Il arrive à Paris à cing heures du soir, prend une voiture et descend hotel Louvois… Ab 1...

— Vous voyez toujours? |

— Oui, parfaitement; votre volonté aun grand pouvoir sur moi. Aliendez... Il remonte en voiture; où va-t-il? Il traverse le Carrousel, le pont Royal, Je sais où il va.

— Est-ce un secret?

— Non; il va chez son notaire au numéro 53; c’estcela, il s'y arrête. Ah! le notaire dine en ville; il reviendra le lendemain matin, c’est-à-dire hier.

Elle haussa les épaules,

— Le malheureux! murmura-t-elle comme se parlant à elle-même, il ne sera content que jorsqu'il nous aura complétementwuinés. Le notaire lui rendra réponse à cing heures; il faut dés papiers qui sont à Bernay; ces papiers sont urgents; il ne peut rien faire sans cela. Réveillez-moi vite, Max, et redites-moi tout ce que je viens de vous dire; je ne me souviens de rien de ce que je vois pendant mon sommeil; réveiilez-moi, il n'y a pas ua instant à perdre, il sera à Bernay à onze heures du matin.

Je n'avais qu'à obéir sans discuter. Je donnai une légère secousse aux mains de madame de Chamblay, en lui ordonnant de se réveiller.

Presque aussitôt, un frisson rapide passa dans ses veines; ses lèvres s’agilérent et elle ouvrit les yeux.

— Oh! demanda-t-elle, qu’est-il arrivé?

Je lui racontai tout ce qu'elle avait vu dans son sommeil,

— Onze heures, répéta-t-elle après moi, onze heures! il sera à onze heures à Bernay; mais, en partant l'instant même, je puis y êlre à sept heures,

— Vous partez?

— Vous voyez bien qu'il le faut. Adieu, mon ami, ou plutôt au revoir! Venez à celle partie de chasse où il vous a invilé, Qui sait sije n'aurai pas besoin de vous? Partez vousanême sans perdre une minute, el allez droit à Reuilly au lieu d'aller à la préfecture, afin que personne ne vous voie rentrer,

— OU Lumée, Edmée, vous quiller ainsi! m'écriai-je,

— Que demandez-vous de plus? Ne me suis-je pas dounée à vous de cœur, et de moi-même?

— Oh! oui, oui.

— Vous penserez à moi, n'est-ce pas?

Elle sourit, haussa les épaules et me présenta son front à baiser.

Je pris sa tête entre mes deux mains et l’appuyai contre mes lèvres.

— Partez, partez, répéta-t-elle.

— Oui, oui; songez que vous m'avez dit : « Au revoir! »

— Cela dépend de vous; mais partez,

— Je pars.

Je m'élançai hors de la chambre; les premiers rayons de l’aube commençaient à paraitre ; il pouyail être trois heures ou trois heures et demie du matin.

Je pris ma course vers l’auberge, et, en tournant le coin de la rue, je vis un domestique sans livrée tenant un cheval en main et frappant à la porte de auberge.

En approchant, je reconnus Georges, le domeslique de confiance d’Alfred.

Lui ne me voyait pas, tout préoccupé qu'il était de se faire ouvrir la porte.

Son cheval était tout fumant.

Je Vappelai.

— Ah! c’est vous, monsieur de Villiers? Je vous cherche.

Et, tirant de sa poche une lettre dans une grande enveloppe :

— De la part de M. le baron, dit-il.

Je rompis vivement l’enveloppe et je vis une dépêche télégraphique datée du ministère de la police,

Elle contenait ces mots :

«M. de C..., arrivé hier à Paris par le euemin de fer de Rouen, descend à l'hôtel Louvois, a le mème soir chez son notaire, M. Bourdeaux, rue du Bac, 53; ya à l'Opéra, revient coucher à l'hôtel; le lendemain, à huit heures du matin, retourne chez son notaire, y revient une troisième fois à cing heures.

» Parti ce soir à huit heures par le chemin de fer de Rouen,

» Parait très-pressé.

* Huit heures un quart du soir, »

Cette lettre était suivie de ces deux mots d'Alfred:

» Peut être à onze heures du matin au chateau; tu seras prévenu à trois heures et demie, tu peux être chez moi à cing heures, et la comtesse chez elle à six,

» Ne ménage pas ton cheval; j'aime fort mes chevaux, mais j'aime encore mieux mes amis, » Je l’allends,

» P.-S. Avoue que la police est bonne à quelque chose, et que le télégraphe électrique est une utile invention, Et quand on pense que c’est un homme qui s'appelle Mopse, comme mon terrier, qui a inventé cela! »

Aiosi, madame de Chamblay m'avait dit exactement ce que me répétait Alfred,

Vous avouerez, mon ami, qu'il y avait JA du miracle,

Je courus à l'écurie, et, tandis que Georges bouchonnait son cheval, je sellai moi-même le mien; puis, Saulunt en selle, nous parlimes tous deux au galop,

Le lendemain, je reçus la visite de Zoé; la com-

70 MADAME DE CHAMBLA

tesse était arrivée. à temps; mais, ne füt-elle pas arrivée, il n’y aurait pas eu de malheur.

Le comie, sans demander de ses nouvelles, était monté droit à sa chambre, avait ouvert son secrétaire, y avait pris des papiers, et était reparti à l’insiant même.

J’eusse pu profiter de cette seconde absence pour yoir la comtesse; mais je n’osai en demander la permission.

D'ailleurs, de mon côté, j'avais un voyage à faire à Paris. Cette lucidité étrange de madame de Chamblay, dont j'avais fait l'expérience et dont j'avais eu la preuve, me.donnait de graves inquiétudes; on se rappelle que, dans un moment d'abandon, elle m'avait dit ; « Un pressentiment m’annonce que vous êtes appelé à me sauver d’un grand danger. » :

Quel était ce danger? Peut-étre, dans le sommeil magnétique, arriverait-elle à le voir clairement; mais elle m'avait dit un jour; « Ne m’endormez jamais, que je ne vous en prie la première. » Elle m'avait, à Juvigny, envoyé chercher pour l’endormir; sans doute à l’approche de ce danger en seraitelle instruite par cette espèce de démon familier qui éveillait ses sensations instinctives.

Eh bien, ce danger dont j'étais appelésà la sauver, le prévit-elle, il fallait qu’il me trouvt prêt à lui faire face.

D'où venait ou plutôt d'où viendrait ce danger? Je n’en savais rien; mais, à mon tour, mon instinct me disait qu’il viendrait, ou de l’abbé Morin, ou de M. de Chamblay. é

Avec quoi conjure-t-on à peu près tous les dangers, excepté celui de la mort? Avec de l'argent.

Je voulais done aller à Paris pour réunir une somme assez forte, trente ou quarante mille francs en billets de banque, autant en traites sur Londres, sur New-York et sur la Nouvelle-Orléans, que je porterais toujours sur moi dans un portefeuille. Puis le hasard faisait que mon notaire, lui aussi, demeurait rue du Bac, n°49, c’est-à-dire presque en face de celui de M. de Chamblay;, peut-être pourrait-il me donner quelques renseignements sur la fortune du comte, J'en avais vu assez, et surtout Alfred m'en avait dit assez pour que je comprisse que les grands troubles intérieurs du ménage de madame de Chamblay étaient soulevés par des queslions d’argent,

Cetté fois, je ne fis à Alfred aucun mystère ‘de mon voyage; je Jui dis tout, excepté le côté sibyllique de ce voyage. Il mit sa bourse à ma disposition; ses lantes, ou plutôt ses parques, comme il les appelait, lui entretenaient toujours un fonds de caisse d’une centaine de mille francs.

Pour le moment, je remerciai Alfred, mais lui dis que je ne répondais -pas de ne point recourir plus tard à son obligeance.

Comme j'allais partir, on vint m’annoncer qu’un jeune homme de Bernay me demandait, C'était à Reuilly; j'étais seul, Alfred étant à sa préfecture, Je me doutai que c'était Gratien, Je dis à Georges de le faire entrer, ét, en même temps, j'allai au-devant de Jui,

Je le trouvai à la porte de la salle à manger ; mon déjeuner élait servi; je le fis entrer; je dis de mettre un second couvert.

Gralien se défendit longtemps de l’honneur de déjeuner ayec moi, mais finit cependant par accepter.

Mon voyage pour Paris n’était pas tellement pressé, que je ne pusse le remettre au soir ou méme au lendemain matin; ce dont j'étais pressé, c'était de causer avec Gratien de madame de Chamblay.

Il venait de sa part et m’apportait une lettre.

La lettre était concue en ces termes:

«Ami, voulez-vous me faire un cadeau inestimable pour moi et sans importance pour vous ? Voulez-vous autoriser Gratien à aller prendre à Juvigny ma petite Vierge à la couronne et au bouquet d'oranger ? J’y suis tout particulièrement religieuse, et je voudrais en faire ma gardienne en ce monde et dans l’autre. J'ai pour elle une chapelle où je voudrais pouvoir passer mon éternité avec vous.

» Vous pouvez garder la couronne et le bouquet d'oranger en dédommagement, si toutefois vous croyez qu'un dédommagement soit nécessaire.

» Cette couronne et ce bouquet #’appartiennent à personne qu’à moi, et je puis les donner à mon frère sans qu'il y manque un seul bouton. 1!

» Votre reconnaissante, » EDMÉE, »

J'approchai la lettre de mes lèvres; je mourais d’envie d’en baiser les caractères.

Gratien vit le mouvement, et comprit que je faisais un effort sur moi-même.

— Oh! monsieur Max, me dit-il en riant, vous pouvez baiser la letire comme si je n’y étais pas, allez ! nous savons bien, Zoé et moi, que vous aimez la comtesse et...

— Et quoi? lui demandai-je.

— Et — ma foi, tant pis! je crois que je ne vous apprends rien de nouveau — et que madame la comtesse vous aime.

Mon cœur tressaillit de joie; je portai la lettre à mes lèvres.

— Tu sais ce que la comtesse me demande?

dis-je à Gratien.

— Je crois qu'il est question comme cela de la petite Vierge de Juvigny, dit-il,

— Justement,

— Voilà, elle y tient beaucoup, pauvre chère dame. Vingt fois, elle a dit devant Zoé : «Oh! si j'avais ma petite’ Vierge, oh! si j'avais ma pelite Vierge ! » tant et si bien, que Zoé lui a dit : « Eh! demandez-la-lui, votre petite Vierge; il vous la donnera avec bonheur; que voulez-vous qu'il en fasse ? » Et madame secouait la tête, « Peut-être, disait-elle, y tient-il plus que tu ne crois. — Voulezvous que j'aille la lui demander de votre part, moi? fil Zoé. De votre part, je suis sûre qu’il me recevra bien, allez, — Non, a-t-elle dit; je vais lui écrire, » Il faut vous dire que, quand on parle de vous, on ne dit jamais M, Max, ni M. de Villiers, on dit lui.

— Chère Edmée! murmurai-je en serrant la grosse main de Gratien.

— Elle a done dit: « Je vais lui écrire, parce que, yois-tu, Zoé, si on le trouve à Reuilly et s'il y consent... — Oh! il y consentira, madame, a dit Zoé: il vous donnerait sa vie, il peut bien vous donner une pelile Vierge, — Eh bien, a repris madame la comtesse, s'il y consent, Gratien par tira tout de suite pour Juvigny avec on bon cheval el une bonné voilure, et, en se hâlant un peu, il pourra être de retour ce soir,» C'est pour cela surtoul, el puis un peu parce que j'étais honteux de

m'asseoir à votre table, que je ne voulais pas déjeuner avec vous.

— Tp n'aurais donc pas mangé?

— Oh! si fait, j'aurais acheté un pain et un saucisson et, fouette cocher ! j'aurais mangé en route; mais, ma foi, vous avez été si bon, que je n’ai pas eu le courage de vous refuser; ça me retardera un peu, mais enfin, en me pressant, je puis encore être à Bernay vers onze heures du soir; ce qu’elle ne pourra pas faire cette nuit, elle le fera demain matin.

— Eh bien, tu y seras à neuf heures, mon garçon, lui dis-je.

— Ah! ça, dit Gratien, ça n’est pas possible ; non, voyez-vous, monsieur Max, Il est midi; nous déjeunons, n'est-ce pas? Au train dont ça va, ça durera une demi-heure, le déjeuner ; une demiheure pour trouver une earriole, ça fait une heure. J'irais bien à cheval; mais je ne peux pas, pendant sept lieues, car il y a sept lieues et sept grandes lieues, rapporter une bonne Vierge dans mes bras; je ne me sens pas assez bon cayalier pour cela. Je dis donc une heure; une demi-heure pour atteler, ca fait une heure et demie; deux heures et demic pour aller là-bas, quatre heures, n'est-ce pas? Deux heures pour prendre la bonne Vierge, l’emmaillotter, causer avec la mère Gauthier, faire manger le conducteur, faire reposer le cheval, six heures. Nous voilà à six heures du soir, et nous sommes à Juvigny; le cheval a encore sept grandes lieues à faire, et il en a déjà près de six dans le ventre. Eh bien, il faut être juste pour les animaux comme pour les hommes. Il va demander quatre heures ; done, dix heures ou dix heures et demie; mais à neuf heures, impossible, et j'avais bien raison de dire que madame ferait demain malin ce qu’elle ne pouvait pas faire cette nuit. à

— Et que vouhit-elle faire cette nuit, Gratien?

— Ca, je ne puis pas le dire; vous m’excuserez, n’est-ce pas, monsieur Max ? c’est son secret.

— Oh ! Dieu me garde de Vinterroger, mon ami!

— Vous êtes bien aimable de ne pas m’interroger, parce que, voyez-vous, vous les si bon, que je vous le dirais; non, parole d'honneur, je n'y liendrais pas.

— N’en parlons plus, Gratien.

— Non, n'en parlons plus, monsieur Max.

— Mais parlons d'autre chose, mon ami.

— De ce que vous voudrez, monsieur Max; si je connais la chose dont vous me parlerez, je vous repondrai; si je ne la connais point, cela m'inslruira,

— Eh bien, je te disais que tu serais à neuf heures au château, et tu y seras.

— Ah! ça serait bon avec les chevaux de M. le préfet, qui viennent tout droit d'Angleterre, à ce qu'on dit; mais, avec une rosse du pays, ça n'est pas probable, et, à coup sûr, M. le préfel ne me prêlera pas ses chevaux.

— Wh bien, c'est ce qui te trompe, Gratien, il te les prêtera.

— À moi? à Gratien Picard? Jamais! En voilà une bonne hourde que vous me contez la, monsieur Max, dit le brave garçon, que le vin d'Alfred commençail à échauffer,-Allons, allons, vous voulez vous moquer de moi,

— Non, je ne yeux pas me moquer de toi, et Ja preuves,

Je me retournai vers le domestique qui me servail.

— Diles à Georges de mettre le bai brun au tilbary.

Le domestique sortit; Gratien le suivit des yeux.

— La preuve, répéta-t-il, eh bien, la preuve, monsieur Max, parole d'honneur, je ne la comprends pas.

— La preuve, mon ami, répétai-je à mon tour, c’est que je vais te conduire moi-même de Juvigny à Bernay, et, demain, je prendrai la poste à Bernay au lieu de la prendre ici; comprends-tu maintenant ?

— Qui, je comprends.

— Et tu ne refuses pas, j'espère ?

— Non, monsieur Max, non; car, je devine bien, vous faites cela pour elle et non pour moi.

— Diable ! Gratien, tu es clairvoyant.

— Non, mais j'ai du cœur: quand j'étais amoureux de Zoé, — entendons-nous bien, je le suis toujours, — je voulais dire que quand je n'étais pas encore le mari de Zoé, pour qu’elle eût cing minutes plus tôt ce qu’elle désirait, j'aurais passé la rivière à la nage.

— La Charentonne ?

— Oh! non, la Charentonne, je n'aurais eu besoin que de sauter par-dessus, mais la Seine, la Seine à Rouen, à Villequier, à Honfleur; j'aurais passé le détroit de Douvres à Calais, comme on dit.

Gratien en était à son second verre de vin de Champagne et ne trouvait plus rien d’impossible ; il eût traversé l'Océan du Havre à New-York, toujours pour Zoé, bien entendu, quoique, en le traversant, il l’eût fait aussi un peu pour la comtesse el pour moi.

Dix minutes après, on vint nous prévenir que le cheval élait atlelé,

Nous sortimes; il était, en effet, au tilbury, et Georges le tenait par la bride,

Gratien regarda avec inquiétude les deux places assez étroiles que nous offrait le véhicule.

Il tournait autour du cheval et du tilbury en faisant :

— Hum ! hum !…

— Eh bien, lui demandai-je, qu’as-tu done, Gratien ?,..

— Dame, monsieur Max, sauf votre respect, il n'y a que deux places dans la voiture, pas de siége devant, pas de siége derrière, et nous sommes trois. ,

— D'abord, nous ne sommes que deux, mon cher Gratien; Georges va m'attendre à Bernay. — Vous m’entendez, Georges? Vous irez m'attendre au Lion d'or, à Bernay, sans livrée et par la voiture publique ; nous revenons demain.

— C'est bien, vous voilà débarrassé de M, Georges; mais moi ?

— Comment, toi?

— Qui, moi, où vais-je me mettre?

— A côlé de moi, parbleu | ‘

— À côté de vous, avec ma veste, avec mon chapeau de paille? Allons donc !

— Veux-lu que je te fasse donner un habit de préfet et un chapeau à plumes?

— Ah! oui, cela m'irait bien 1. Ah! Zoé riraitelle si elle me voyait avee un habit de préfet et un chapeau à plumes, et madame la comtesse aussi, quoiqu’elle ne rie pas souvent, pauvre chère dame! pourlant elle est plus gaie depuis son voyage à Juvigny.

— Voyons, lui dis-je, monte | monte !

— Mais, monsieur Max, que va-t-on dire en me voyant là assis près de vous?

— On dira que lu ès mon ami, Gratien, dis-je en lui tendant la main, et l'on ne se trompera pas,

— Ah! ah! ditsil, ah! par exemple, voilà qui est fort, et je n’ai pas apporlé mes gants de noces pour vous faire honneur, monsieur Max; je ne me doutais pas de cela; il est vrai qu’ils sont crevés, mes pauvres gants; mais, vous savez, monsieur Max, continua Gralien en riant bruyamment et comme un homme content de lui, un jour de noces, ça crève les gants.

— Voyons, monte, monte, bavard !

— C'est que je ne sais pas très-bien conduire, voyez-vous, et votre cheval, ou plutôt le cheyal de M. le préfet, il a air fringant en diable.

— Ne! t'inquiète pas de cela, Gratien; c’est moi qui conduis.

— Comment! vous me voiturez, el vous me conduirez encore par-dessus le marché! Je n'ai donc plus rien à faire que de me croiser les bras? Eh bien, je me les croise, c’est un bon métier.

— Y es-tu?

— Oui, monsieur Max.

— Alors, partons!

Je lachai la bride au cheval, et nous partimes d’un trot allongé qui devait nous faire faire trois lieues à l'heure,

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