XX VII
Deux heures après, nous étions à Juvigny. Comme j'élais sûr d’être à neuf heures à Bernay, je ne vou- Jais pas surmener le cheval.
Il n’était pas trois heures de l'après-midi lorsque nous entrames dans le pare.
J'avais laissé tilbury et cheval à l’auberge où j’étais déjà descendu la seconde fois que j'étais venu ; car, vous vous le rappelez, c'était la troisième fois que je venais à Juvigny.
Et, à chaque fois, je m'étais trouvé plus heureux d’y venir.
Je passai près du bane où nous nous étions assis, Edmée et moi, près de l’arbre au pied duquel elle avait appuyé sa tête sur ma poitrine. J’envoyai un souvenir à l’un, un baiser à l’autre, et nous gagnâmes le chateau.
Nous montämes l'escalier, nous traversimes la chambre verte, nous entrames dans la petite chambre virginale où Edmée m/avail fait appeler pour Vendormir. ; .
La petite Vierge était là avec son bouquet au côté, sa Couronne au cou.
Je détachai la couronne et le bouquet, el les posai dans une des deux coupes de Sèvres.
— Dans quoi vas-tu envelopper la madone? demandai-je à Gratien en regardant autour de moi et en cherchant quelque objet de toile fine qui pat servir à cel usage.
— Oh! dil Gratien, ne vous inquiétez pas de cela, j'ai son affaire, à la bonne petite Vierge, et elle sera bien difficile si elle ne s’en contente pas.
Et, en même temps, Gratien tira de sa large poehe un paquet enveloppé de papier, contenant une espèce de nappe d’autel en mousseline brodée et garnie de dentelles de Valenciennes, Le brave garcon maniait le tout fort délicatement, non pas qu'il connût le prix de la dentelle, mais il avait eu soin de me dire, en la déployant, que e’était la comtesse qui avait brodé lo mousseline eb cousu la dentelle,
Je lui dis alors que je me chargeais d'envelopper la Vierge, et qu'il pouvait aller porter à la mère Gauthier des nouvelles de sa fille,
ma
Dans une heure, il reviendrait.
Soit que Gratien comprit que je désirais rester seul, soit qu’il n’eût pas d’objection à fairé, il se relira en me disant que, dans une heure, il serait de retour.
Une grosse montre qu'il tira de sa poche et qu'il consulta, m’offrait une assurance de sa ponctualité.
Lorsque j’eus entendu le bruit de ses pas s’éloigner, décroîtré et s’éteindre, je fermai la porte derrière moi et je me mis à genoux devant la pelite Vierge, dont j'allais me séparer avec un sentiment à la fois plein de joie et de tristesse. Je la priai de veiller sur Edmée, et peu à peu, passant des paroles à la réverie pieuse, je restai un quart d'heure peutêtre agenouillé devant elle, croyant avec toutes les puissances de la foi, quoique fils d’un siècle impie, ou à peu près; l'influence d’une femme, de ma pieuse mère sur mon éducation se fait toujours sentir, et toute grande joie ou toute grande douleur prête ses ailes à mon ame pour la conduire à Dieu.
Ma prière faite, je pris respectueusement la petite Vierge, et, après avoir baisé ses pieds nus, où il me semblait encore sentir l'impression des lèvres d’Edmée, je l’enveloppai de son voile et la couchai sur le canapé. sus
Mes yeux se portérent alors sur le bouquet et sur la couronne d’oranger; un mot de la lettre d'Edmée, qui se rapportait à une chose qu’elle m'avait dite le soir où elle m'avait raconté sa vie, me reyenait à esprit el me préoccupait d'autant plus que je ne pouvais m'expliquer ni ce que madame de Chamblay avait voulu dire dans sa lettre, ni ce qu’elle m'avait dit de vive voix.
il y avait un si étrange mystère dans ces paroles, le sens qu’elles présentaient à mon esprit était tellement invraisemblable dans ma situation, que j'en repoussai jusqu'à la possibilité pour me jeter dans les plus folles divagations.
Je promenai une dernière fois les yeux autour de moi; j’arrétai avidement mon regard sur cette couronne et ce bouquet de fleurs d’oranger; je les pris et les appüyai sur mes lèvres par un mouvement convulsif qui était, je dois Pavouer, bien opposé à celui avec lequel j’avais, un instant auparavant, baisé les pieds de la Vierge; un moment j’eus envie de les emporter pressés sur mon cœur; mais il me sembla que leur véritable place était cette chambre virginale où, depuis sept ans, ils étaient suspendus, et que les enlever de leur sanctuaire serait une impiété.
Je les laissai done dans la coupe de Sèvres, et refermai la porte de la chambre, emportant la petilé Vierge, que je déposai dans l’antichambre, et
jallai chercher dans le jardin les endroits décrits
par Edmée dans son récit si naif et si coloré à la fois.
Je m'assis prés de la sourve, probablement au mémeendroit où, plus d’une fois, elle s'était assise, et où, un jour, M. de Montigny était venu la chercher, et, chose singulière, mon cœur baltil à son souvenir, eb encore une fois je me sentis plus jaloux de l'époux mort que de l'époux vivant.
Le ruisseau, transparent comme un cristal, était tout bordé de myosotis; je présumai que celte plante, tout imprégnée de sa poésie allemande, devait être chère à Edmée, J'en cueillis un bouquet que je trempai dans la source pour qu'il se conserval frais le plus longtemps possible, et que jé mis aux pieds de la Vierge, |
Au bout d’une heure, Gratien revint et me trouva sur le perron ; il avait occupé le loisir que lui avait laissé la mère Gauthier à faire, chez son confrère
MADAME DE CHANBLAY. 73
du village, une petite caisse où coucher la Vierge. Nous cueillimes une brassée de fleurs des champs, bluets, boutons d’or et marguerites, et nous la couchames dessus, remplissant tous les interstices avec des fleurs.
En ce moment, une hallucination me traversa l’esprit, une vive douleur au cœur, comme celle d’une fibre qui se romprait, me fit fermer les yeux, et, de même que la Vierge était couchée sur des fleurs dans sa boîte enveloppée de son riche linceul blane, il me sembla voir Edmée couchée de la même facon sur dés fleurs dans son cercueil, vêtue de blanc comme la Vierge.
Cette vision eut la rapidité de l’éclair; mes yeux se rouvrirent ; je ne vis plus rien. :
Je portai la main à mon front; il était couvert d’une sueur froide, tant la sensation avait été violente et aiguë.
Je secouai la tête et marchai vivement vers la grille pour chasser mes pensées ou plutôt ma pensée, car je n’en avais qu'une puis je me mis à rire dé moi-même; mais, ce rire, il me fut impossible de l’achever.
Le cheval s'était reposé une heure et demie; il était un peu plus de cinq heures du soir. J’allai dire 4 mon tour adieu à Joséphine Gauthier, qui trouva moyen, dans les quelques paroles qu’elle me dit, de me demander des nouvelles du bon abbé Morin; puis, pour que le pèlerinage fat complet, je montai dans la petite chambre derrière les rideaux de laquelie Edmée m'avait vu passant.
- Puis nous partimes, moi conduisant, et Gratien portant respectueusement sur ses genoux la petite Vierge dans sa boîte.
A huit heures et demie, c’est-à-dire à la nuit tombante, nous arrivions à Bernay, et nous nous arrétions au Lion d’or.
Gratien avait recu de moi la recommandation positive de ne pas dire que je l’eusse accompagné ni que je fusse à l'hôtel du Lion dor. Je voulais savoir si ce sens intérieur si étrange dont la comtesse m'avait parlé, et même donné une preuve, lui révélerait ma présence à Bernay.
Gratien me donna sa parole de ne rien dire, et partit avant même que le cheval fat dételé. Il avait à peu près pour six ou huit minutes de chemin à faire avant d’être arrivé au château.
L’hôte, pour qui j'étais une ancienne et même une bonne connaissance, vint lui-même à ma rencontre et me conduisit au n° 3, c’est-à-dire à la plus belle chambre de l’hôtel, où il me fit servir immédiatement à souper.
J'étais à moitié de mon repas, à peu près, lorsque la porte s’ouvrit et que Zoé parut.
Je lui tendis la main en riant.
— Ah! lui dis-je, Gratien m'a trahi, à ce qu'il parail?
— Au contraire, et ila été bien grondé par madame la comtesse, allez!
— Comment cela?
— Mais de ne lui avoir pas dit que vous êles ici.
— Pardon, si Gratien ne le lui a pas dit, qui le lui a dit, alors?
— Lille vous a vus descendre tous deux d'un tilbury à la porte de l'hôtel du Lion d’or ; j'élais près delle, elle est restée un instant les yeux ferinés, puis elle adit: «Les voilà qui arrivent; ils apportent ma chère pelite Vierge couchée sur des fleurs, Mon Dieu! qu'il est bon et comme il m'aime ! La youlu conduire Gratien à Juvigny et le ramener ici oe que aie ce que je désire une heure plus tot, »
*uis elle s'est tue jusqu'au moment où Gratien est
arrivé. Gratien alors a voulu commencer une histoire de voiture et de conducteur : mais madame l’a regardé en face; alors Gratien s’est embrouillé, et madame s’est mise à rire et m’a dit: « Va à l’hôtel du Lion d’or, et dis-lui qu’il peut venir me vo: an instant ce soir; tu le trouveras au n°3; inutile de le demander à l'hôtel. » Je suis partie, personne ne m'a vue, je n'ai rien demandé, je suis passée par la grande porte, j'ai pris l'escalier de la cour, et me voilà. Etes-vous prêt ?
— Je le crois bien, que je suis prêt! m’écriai-je en jelant ma servielle et en prenant mon chapeau. Allons, Zoé.
Zoé descendit par le même escalier de la cour et sortit par la grande porte, sans être plus vue en s’en allant qu’en venant. Je passai, moi, par la salle commune en recommandant qu’on fit veiller pour m'attendre, au cas où je rentrerais un peu tard.
Pardon de tous ces détails, mon ami; peut-être les trouverez-vous longs et sans intérêt; mais, moi qui repasse par le chemin de mes joies et de mes douleurs, j’éprouve un sentiment de céleste bonheur à m/’arréter sur la route et à y retrouver la trace de mes pas. °
Dante a dit, ou plutôt a fait dire à Francoise de Rimini :
Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria.
Moi, je dirai : «Il n’y a pas de plus grande joie que de se rappeler les temps malheureux dans le bonheur. »
Et je suis si heureux à celte heure, mon ami, que je voudrais non-seulement me rappeler les jours de ce temps, mais les minules mêmes de ces jours.
Je marchais d’un tel pas, que Zoé avait peine à me suivre.
Elle arriva tout essoufflée et voulut passer devant moi pour m’annoncer.
Mais madame de Chamblay était venue au-devant de moi sur le perron.
— Toujours bon! me dit-elle en me tendant la main.
— Toujours belle! lui dis-je avec un soupir.
En effet, chaque fois que je revoyais Edmée, cette beaulé empreinte d’une si profonde tristesse me semblait augmentée et s’emparait de mon être en agitant non-seulement toutes les fibres de l’amour, mais encore toutes celles de la pitié,
— Je vous ai vu revenir, me dit Edmée, et je n'ai pas voulu attendre à demain pour vous remercier; d’abord, demain, n'avez-vous pas un voyage à faire? J'ai le sentiment d'une absence, d’un éloignement, d'un plus grand espace enfin mis entre nous.
— En effet, madame, lui dis-je, demain, je vais à Paris, mais pour deux jours seulement,
— Je vous recois dans ma chambre à coucher, dit-elle; nous étions en train de travailler, Zoé et moi; j'ai pensé que vous me pardonneriez de ne pas faire allumer le salon, Une Anglaise, ajoutat-elle en souriant, ne commettrait pas une pareille inconvenance,
Je ne répondis pas; je venais d'être pris par ce parfum étrange qui m'avait déjà frappé deux fois. Je le respirai avec une espèce d'enivrement en jelanl les yeux tout autour de moi,
La, chambre était tendue en satin de Perse à leurs et à oiseaux; C'étuit évidemment une étolfe
ee
du temps de Louis XV, bleu glacé, rose et argent. Les dessus de porte étaient de Boucher; tous les meubles, garnitures et cheminée comprises, étaient du même temps. ù
Le. dernier des meubles, je l’avoue, sur lequel jarrétai ma vue, fut le lit. f ; ‘
Le lit était juste de la méme dimension que celui de la petite chambre de Juvigny, un lit de pensionnaire, tout au plus de jeune fille. -
Chose incroyable! il.y avait autour de cette femme, jeune, belle et mariée deux fois, un immaculé parfum de virginité,
— Mais, lui dis-je répondant à ma pensée, cette chambre n’est pas la vôtre ?
— Si fait, répliqua-t-elle.
— Impossible!
— Pourquoi cela ?
Et elle fixa sur moi ses grands yeux clairs, limpides et profonds comme l’azur du ciel.
— Vous êtes un mystère d'amour et de chasteté, madame, lui dis-je. Heureux celui à qui vous ouvrirez tout entier le tabernacle de votre cœur ! ; :
— Sila seconde partie de ma vie était à moi comme la premiére, cet homme heureux serait yous, Max; et, en tout cas, je le promets, cet homme heureux, répéta-t-elle en souriant, ne sera jamais un autre que vous.
— Edmée, lui dis-je, vous qui devez être dans les secrets des anges. et qui, par conséquent, voyez dans la pensée de Dieu, apprenez-moi done pourquoi ce monde est ainsi fait que l'on s’y rencontre toujours trop tôt ou trop tard.
— Croyez-vous à une autre existence, Max?
— Ne yous ai-je point déjà dit que je n’osais y croire, mais que je l’espérais?
— C’est que les malheurs de celui-ci vous seraient expliqués par cette croyance. Même aux mains du Seigneur, la nature procède matériellement, et du premier coup n’atteint p?s à la perfection. Les savants ne parlent-ils pas de six ou sept formations successives pour notre globe, etne racontent-ils pas, des débris de plantes et d'animaux fossiles à la
main, que ce n’est qu'à force de tatonnements et.
d'imperfections corrigées par le sublime ouvrier, que le Créateur universel en est arrivé à l’homme et aux animaux qui peuplent le globe? Eh bien, mon ami, peut-être notre monde à nous, que, dans notre orgueil, nous eroyons le monde de la perfection, n'est-il qu'un monde de passage, un monde d'essai enfin. Les hommes lancés au hasard s’y rencontrent, s'éloignent les uns des autres par les antipathies, se rapprochent par les sympathies; c’est le crible qui, aux mains du supréme moteur, sépare le bon grain de l'ivraie; les justes et les bons restent ensemble; les méchants, plus légers, sont emportés par le vent. Tachons d’être des justes et des bons, Max, pour rester ensemble dans ce monde et nous retrouver dans l’autre,
— Vous parlez avec une adorable conviction, Edmée.
— C'est que cette conviction, je l'ai, mon ami.
Elle sourit tristement,
— J'ai été trés-malheureuse, si malheureuse, que souvent, sans désirer la mort, je Vai regardée comme un terme et comme un repos; mais, à force de réfléchir, je me suis dit que la mort, terme et repos seulement, n’était qu'un accident et non une rémunération ; qu'il fallait, pour que Dieu fat complet dans sa miséricorde comme dans sa justice, qu'elle fût une rémunération de nos verlus ou une punition de nos fautes ; c’est alors que j'ai cru et
que j'ai regardé la tombe comme un de ces passages obscurs et souterrains qui mènent des {ténèbres à la lumière; c’est alors que je me suis dit que plus tôt on arrivait à cette tombe, mieux valait, puisque. l’on quittait ici-bas ceux que souvent l’on n’aimait pas, pour retrouver là-haut ceux que l’on avait aimés.
— Et ce sentiment est-il toujours le vôtre? cette ardeur de la mort vit-elle toujours dans votre cœur, Edmée ? ÿ
Elle me regarda.
— C'est tout simplement un aveu que yous me demandez, Max; cet aveu, je vais vous le faire dans toute la franchise de mon âme. Lorsque je désirais la mort, j'étais complétement malheureuse, Je ne vous ayais pas rencontré, je ne vous avais pas vu, el, par conséquent, les nouveaux sentiments qu'a. excilés en moi votre présence n’exisiaient pas. Le complément de la vie humaine, Max, c’est union des âmes. Je crois nos corps séparés, mais nos âmes unies; ma vie, tout entière autrefois dans Vobscurité de la tristesse, a dénc aujourd'hui son côté sombre et son côté lumineux. Ce côté lumineux, c’est votre tendre et amicale bonté pour moi qui l’a fait. Je vous aime, Max, plus peut-être que les apparences ne me permettent de vous aimer. Eh bien, dans ce sentiment nouveau que j'éprouve, il y a, sinon le bonheur complet, du moins une douceur infinie. La vie, qui était pour moi à peu près ce qu'est un jardin pendant l'hiver, c’est-à-dire une terre couverte de neige, des arbres couverts de givre ; la terre commence, je ne dirai pas à renaître, mais à naître ; les primevères s’azurent et commencent à fleurir; les violettes s’ouvrent et parfument ; le gazon verditet fait un tapismoelleux à mes pieds endoloris; l’air se veloute et caresse mon visage au lieu de le gercer. Je suis au printemps, mon cher Max, c'est-à-dire aux promesses et aux espérances ; ma vie, qui, si elle eût suivi le cours des existences ordinaires, aurait atteint son été, entre à peine dans son avril. Eh bien, je vous l'avoue, je voudrais avoir, au moins, ces trois mois de soleil que Dieu donne à toute plante et à toute fleur, je voudrais vivre mon printemps, Max, depuis que je vous connais. Est-ce là ce que vous me demandiez? Depuis que je vous Connais, j'ai peur de mourir,
Un murmure de joie s’élanga de ma poitrine; je me laissai tomber à ses pieds ; je baisai ses genoux à travers son peignoir de mousseline.
Elle abaissa ses deux mains sur ma tête.
— Pourquoi n’ai-je pas le pouvoir de bénir, ditelle? Jevous bénirais dans ce monde et dans l’autre.
Ses deux mains, en me touchant, me firent passer un frisson par tout le corps.
Je n’en pouvais pas supporter davantage ; ce n’étaient plus ses genoux, ce n'étaient plus ses mains, ce n’élaient plus même son front, c’élaient ses 1è= vres que j’eusse voulu couvrir de baisers, où j'aspirais à puiser une nouvelle vie.
Je me relevai le regard étincelant, le visage enflammé, les cheveux épars.
J'étais prêt à la prendre dans mes bras, à l’emporter... Où ? Je n'en sais rien! dans un désert où ni les loig ni les hommes ne me la vinssent dispuler.
Mais elle, avec une sérénité de déesse, me regarda, prit ma tête entre ses deux mains, appuya ses lovres sur mon front et se leva en me disant :
— Suivez-moi, Max; vous allez savoir pourquoi je vous ai redemandé ma petile, ou plutôt, ami, notre petite Vierge.
Elle fit un signe à Zoé,
J'étais resté À genoux; javais saisi une de ses mains, je la couvrais de baisers, je la baignais de larmes. J'étais dans un de ces moments d’exaltation où les seusations ont besoin de se répandre au dehors par des pleurs et par des cris; j’eusse été seul, que je me fusse roulé sur le tapis dans une de ces crises nerveuses que nous reprochons peut-être un peu trop inconsidérément aux femmes.
— Venez, Max, répéta-t-elle ; l’air vous fera du bien. |
— Je me relevai tout chancelant, les mains sur les yeux; la chambre me semblait une mer de flammes, le sang montait de mon cœur à mon front comme une tempéte, et battait dans les artères de mes tempes.
— Où allons-nous donc? lui demandai-je.
Elle sourit et me tendit la main.
— Entendre chanter Je rossignol, dit-elle.
Je la suivis.
Ces quelques paroles qu’elle m'avait dites m'indiquaient le Dat de notre course.
Nous allions au cimetière.
Il y avait une chose étrange dans Edmée,
La mort est au fond de toutes les choses de la vie, et, Pline l’a dit dix-neuf cents ans avant nous, du moment où il naît, l’homme commence à mourir; mais, toute la vie, surtout si cette vie est jeune et lumineuse, la mort reste cachée dans un nuage.
Pour Edmée, la mort, toujours présente, semblait la nourrice d’une vie nouvelle et inconnue, toujours prête à Pallaiter d’un lait céleste et à la bercer sur son sein immortel.
Zoé prit la petite Vierge, un grand devant d’aulel auquel la comtesse travaillait lorsque j’entrai, et nous suivit.
Sans attendre que je lui offrisse mon bras, — chose à laquelle, plongé dans mes réflexions, je ne songeais guère, — Edmée le prit et s'y appuya.
Nous nous dirigeâmes vers le cimetière, distant de deux cents pas à péine,
Nous n’en avions pas fait cinquante, qu'Edmée s'arrêta,
— L’entendez-vous, mon poéte ailé? dit-elle.
Et, en effet, les notes égrenées par le mélodieux gosier du rossignol venaient jusqu'à nous.
— Il raconte ses amours avec la rose, continua Edmée, et, pour être une rose des tombeaux, il n’en aime que mieux son amante. Si ce que vous m'avez dit est vrai, Max, il y a quelque ressemblance entre vous et lui; vous aussi, vous aimez une rose des tombeaux, une rose blanche et pâle, ajoula-t-elle avec un accent de mélancolie impossible à décrire, et qui peut-être ne vivra pas plus longtemps que celle dont le pauvre bulbul (1) est amoureux,
— Edmée! Edmée! m'écriai-je en serrant son bras contre mon cœur, pouvez-vous me dire de pareilles choses !
— Que voulez-vous, mon ami! depuis que le malheur m'a faite sérieuse, j'ai toujours eu le pressentiment d’une mort prochaine, Les anciens disaient : « Une mort prompte est une preuve de l'amour des dieux ;» et à peine croyaient-ils à l'âme. Pour nous, la croyance, mieux que cela, la
(1) Nom persan du rossignol.
certitude de notre vie est un dogme de la religion; pourquoi ne serions-nous pas de l’avis des anciens ?
Nous venions d’entrer dans le cimetière ; Edmée s'arrêta; je crus que c'était pour mieux écouter Je rossignol, qui redoublait ses chants. C’élait pour regarder autour d’elle.
Je cherchai ce qui pouvait attirer l'attention de la comtesse, quand je vis deux hemmes se lever du banc placé à la porte de l’église, se détacher de la muraille et s'approcher de nous.
— Quels sont ces hommes? demandai-je à Edmée en tressaillant malgré moi.
— L'un est Gratien, que vous connaissez; l’autre est le fossoyeur, auquel je fais d'avance une pelite pension, en prévision du service qu’un jour ou l’autre il me rendra.
— Vous êtes cruelle, Edmée!
— Pourquoi cela, Max...? Si jamais je vous quitte, ce sera pour aller vous attendre; il est vrai que, si je me presse trop, je cours peut-être risque d’être oubliée.
— Oh! jamais, jamais! m’écriai-je; je suis à vous, je vous le jure, Edmée, en ce monde et dans l’autre ; je vous le jure en face de...
— Ne jurez pas, interrompit Edmée; peut-être vous croiriez-vous lié par votre serment; non, Max, vous étes trop bon, trop grand, trop généreux pour que Dieu yous éloigne de lui, Si nous ne nous retrouvons pas là-haut comme amants, nous nous y retrouverons comme amis.
Puis, s'adressant aux deux hommes :
— Eh bien, Gratien, eh bien, père Fleury, demanda Edmée, que faites-vous ?
— Nous altendons les ordres de madame la comtesse,
— Ne savez-vous pas pourquoi je suis venue, Gratien ?
— Oui, cerlainement; mais je ne savais pas si, devant M. de Villiers...
Edmée sourit.
— M. de Villiers est des miens, Gratien, dit-elle; levez la pierre.
Les deux hommes s’approchérent de la tombe que madame de Chamblay, le soir de là noce de Zoé, m'avait désignée comme devant être la sienne. Ils soulevèrent lentement celle pierre, sur laquelle je l'avais vue couchée comme une morte, tandis que le rossignol chantait au-dessus de son front.
A l'approche des deux hommes, l'oiseau s'était envolé; mais il chantait dans le massif voisin,
Je m’approchai avec curiosité, mais non sans une certaine terreur,
La pierre; en se soulevant, découvrit un escalier d’une douzaine de marches, fermé par une porte de chêne,
Je compris que celle porte était celle d'un caveau funéraire,
— Vous allez descendre li? dis-je à Edmée en la relenant,
Sans doute, dit-elle, Il ya, si vous vous en souvenez, dans Notre-Dame de Paris, — je parle du livre et non du monument, — un chapitre intitulé le Retrait où dit ses heures M. Louis de France, Eh bien, ceci est le retrait où je dis les miennes.
Pendant ce temps, le père Fleury avait ouvert la porle,
Edmée quitta mon bras, el, comme on ne pouvail descendre qu'un à un pur l'étroit escalier, elle mit le pied sur la première marche, et, se tournant de côté :
— Qui m'aime me suive ! dit-elle,
TG doe. MADAME DE CHAMBLAY. :
Je l’eusse suivie dans un gouffre; je descendis derriére elle. à
Lorsque je fus arrivé à la dernière marche, Edmée, qui m'avait précédé, me tendit la main en disant :
— Permettez que je vous fasse les honneurs de chez moi.
J’entrai.
Je me trouvai dans un cayeau de dix pieds de long sur six à peu près de large. Au fond était un sofa sur lequel Edmée me fit asseoir.
Ce caveau était faiblement éclairé par une lampe d’albatre pendue au plafond.
A la lueur de cette lampe, on distinguait confusément un petit autel, et, le long de la muraille, des draperies sur lesquelles brillaient des étoiles d’or.
— Laissez-nous, mes amis, dit la comtesse à Gratien et au fossoyeur, et revenez lorsque: onze heures sonneront.
Zoé prit la clef des mains du père Fleury, qui sorlit avec Gratien.
Zoé ferma‘la porte derrière eux, et nous nous trouvames tous les trois séparés du reste du morde, dans un tombeau.
Je cherchai où prendre l’air que nous allions respirer ; mais, en levant la tête, j’apercus, cachée par un massif de fleurs, une grille, à travers les barreaux de laquelle on distinguail les étoiles du ciel.
— Oh! vous me direz un jour, n’est-ce pas, Edmée? lui demandai-je, quelles sont les douleurs qui vous ont conduite à faire votre oratoire d’une tombe. Pauvre cœur chéri! combien d’angoisses il Va fallu souffrir pour en arriver là !
— Oui, jai souffert, c’est vrai, beaucoup et longtemps, car la douleur se mesure surtout à son éternité; mais, je vous Vai dit, Max, Dieu vous a conduit à moi, el vous avez fait dans mon nuage un coin d'azur, Par cette trouée, j'ai entrevu le ciel; d’ailleurs, vous allez voir, mon ami, que mon oraloire n’est pas si triste qu'il vous est apparu au premier abord. Tirez les rideaux et allumez l'autel, Zoé; c’est aujourd’hui fête.
Zoé alluma une foule de petits cierges posés sur des gradins surmontant l'autel, et une vive lumière succéda bientôt à la demi-obscurité que j'avais trouvée en entrant dans le caveau.
Alors Zoé releva et altacha, par des embrasses d'argent à chaque angle, des rideaux de velours violet à franges @argent; ces rideaux, en se relevant, laissérent voir un fond de satin légèrement teint d'azur, comme un pâle ciel d'automne, et brodé d’étoiles d'argent, fruit d’un long travail. Ces rideaux de velours, en retombant, c'est-à-dire en reprenant leur position primitive, pouvaient recouvrir tout le fond de la tapisserie, et donner au Caveau, assez gai quand une grande lumière ruisselait sur les plis de l’étoffe argentée, l'aspect funèbre d'un caveau mortuaire, surtout lorsque, les cierges Gleints, il n'était plus éclairé que par la lueur sépulerale de la lampe.
— Voyez, dit Bdmée, nous avons travaillé près de deux ans, Zoé et moi, à cette triste bésognc.e Tant que je possédai Juvigny, mon idée avait clé de placer ma petite Vierge sûr Vautel, afin qu'elle veilat sur la mort comme elle avait veillé surla vie, Quand j'appris que Juvigny était! vendu, ‘meublé tel qu'il était, ma plus: poignante douleur fut de ne pas üvoir eu l'idée d'enlever ma Vierge et de la transporter d'avance ici; mais je ne voulais fa placer sur l'autel que lorsque le cayeau serail com-
plétement terminé. Nous avions encore pour une quinzaine de jours de travail, Zoé et moi. Les bras me tombérent, nous interrompimes notre travail ; puis, le soir de la noce de Zoé, vous me dites que l'acquéreur, c'était vous. Alors, l'espoir me revint. Je mie dis que, bien certainement, yous m’accorderiez ma demande, et nous nous remimes à notre broderie avec plus d’ardeur que jamais. Avanthier, nous avons lerminé la nappe de l‘autel: avant-hier, Gratien a achevé de clouer la tapisserie et de suspendre les rideaux ; hier, nous avons garni l’autel de ses cierges, et, ce matin Gratien est allé vous porter ma lettre. Vous avez ep mieux que de permeltre qu'il reprit ma chère madone vous me l’avez apportée ; je vous devais Vinauguration de mon reposoir, — Zoé, donne-moi la Vierge el étends la nappe sur l'autel.
La comtesse alors prit la Vierge et la placa dans le vide menagé au milieu des cierges, landis que Zoé étendait la nappe et tirait jusqu’à terre le devant de l'autel.
— Et, demandai-je à Edmée, M. de Chamblay connait-il ce caveau et sait-il les préparatifs lueubres que vous faites ? a pice a want ima vent i que, ort ni vivant, il n’y doit en-
— Alors, m’écriai-je plein de joie, vous m’accordez, à mol, une faveur que vous refuseriez à votre mari et qu'il pourrait réclamer comme un droit?
— Mon mari n’a qu'un seul droit sur moi, Max, le droit de me rendre malheureuse, et ce droit, je l'espère, il ne l’exercera pas au delà de Ja vie.
— De sorte que — je joignis les mains — de sorte que, chère Edmée, si vous aimiez quelqu'un... ?
Je w’arrêtai tout tremblant,
Elle sourit,
— Continuez, dit-elle.
— Celui que vous aimeriez, séparé de vous dans la vie, pourrait espérer dormir près de vous pendant l'éternité dans cette tombe ?
— Max, dit Edmée, la chaste Vierge que voici — et elle étendit la main vers la statue, — la chaste Vierge que voici sait que je puis vous faire celle promesse et que je n'aurai point à rougir en apparaissant devant Dicu appuyée au bras d’un autre que celui que le monde aura appelé mon mari.
— Eh bien, Edmée, lui dis-je en étendant le bras à mon tour vers la madone, par cette Vierge, moi, je vous jure que l’homme que son amour et son respect rendront digne de dormir près de vous, pendant l'éternité, ce sera moi.
Jne prière commune succéda à ce double sermepl, A minuit, je me séparai d’Edmée, ivre d'un bonheur qui avait quelque chose du bonheur divin.
Au point du jour, je quittai Bernay, et, le mème soir, j'arrivai à Paris.
Le lendemain, à dix heures du matin, je fis approcher une voiture et Pordonnai au cocher de me couduire rue du Bae, n°42, Je crois vous avoir dil que c'était là que demeurait mon notaire, M. Loubon.,
M. Loubon put me remettre vingt mille francs comptant et s’engagea à m'en faire passer, avant buit jours, trente mille autres en traites sur la maison Behring et C*, de Londres.
C'était tout ce qu’il me fallait : avec cinquante mille francs, on pare à toutes les éventualités,
Cette petite affaire réglée, j’entamai la question de M. de Chamblay, priant M. Loubon de me mettre au courant, autant que les lois de sa profession le permettraient, de la situation pécuniaire du comte.
Ii n'avait, lui, personnellement, aucune relation ayee le comte ; mais souvent il prétait sa signature comme second notaire à son confrère M. Bourdeaux, chargé des intérêts de M. de Chamblay.
Or, voici ce qu’il savait de source certaine :
M. de Chamblay, aprés avoir mangé sa fortune personnelle, plus apparente au reste qu’effective, avait attaqué celle de sa femme, quoique marié avec elle sous le régime dotal. Il avait commencé par des emprunts faits à un certain prêtre, nommé l'abbé Morin, que l’on disait fort riche, quoique l’on ignorât la source de sa fortune. Ces emprunts, il avait fallu les rembourser, et le comte avait obtenu de sa femme une procuration générale valable pour un an. C’est fondé de cette procuration qu'il avait, en moiæ d’une année, vendu trois terres dont il avait englouti l'argent dans le gouffre du jeu, seule passion qu'on lui connût. La dernière vente, me dit M. Loubon, était celle de cette terre de Juvigny que j'avais achetée.
Enfin, il y avait quelques jours, M. de Chamblay était venu pour vendre la terre de Bernay, que, par habitude, on appelait de son nom la terre de Chamblay, quoiqu’elle vint de sa femme; mais, la procuration élant sur le point d’expirer, le notaire avait voulu avoir la procuration sous les yeux. M. de Chamblay était reparti pour Bernay et en était revenu en toute hate avec la procuration, qui expirait au 4* septembre. Chargé des intérêts de madame de Chamblay en même temps que de ceux de son mari, M. Bourdeaux avait regardé comme chose grave de vendre, cent où cinquante mille francs au-dessous de sa valeur, une terre appartenant à la femme, quand le mari, porteur d’une procuration expirant dans quelques jours, lui avait paru pressé de vendre cette terre avant que la procuration expirât. Il avait pensé que madame de Chamblay, aux trois quarts déjà dépouillée de sa fortune, pourrait bien ne pas renouveler sa procuration. Il allégua donc, vis-à-vis de M. de Chamblay, la difficulté de trouver immédiatement un acquéreur qui eût un demi-million disponible, M. de Chamblay voulant être payé comptant, et il demanda un délai de huit ou dix jours. Ces huit ou dix jours conduisaient justement M. de Chamblay au lendemain ou au surlendemain de l'expiration de la procuration de la comtesse,
En outre, M. Bourdeaux écrivit confidentiellement à celle-ci, lui donnant un état exact des affaires de son mari et de sa fortune à elle, fortune dont il ne restait plus que celte terre de Bernay, d’une valeur de huit à neuf cent mille francs, mais que le comte, vu le besoin d'argent qu'il avait, disait-il, voulait vendre à tout prix.
Madame de Chamblay avait résoliiment répondu qu'elle ne renouvellerait pas sa procuration, ajoutant qu'elle désirait garder Bernay, dernier débris de sa fortune paternelle.
Tout cela était on ne peut plus récent; la lettre de macwme de Chamblay datait de la veille,
J'en élais là de ma conversation avec l'homme
Ae loi, lorsque la porte s’ouvrit et que l’on annonça M. de Chamblay.
— Faites passer au salon, dit le notaire,
Mais, comme, à travers la porte entr’ouverte, M. de Chamblay m'avait aperçu, je ne crus pas devoir faire mystère de ma présence, et, vivement :
— Non, non, dis-je, faites entrer dans votre étude; c’est moi qui vais passer au salon.
Et, allant à la porte, j’insistai pour que le comte entrat. Celui-ci entra en effet, le visage souriant, et me tendit la main avec sa courtoisie habituelle, se félicitant de me rencontrer au moment où il s'attendait si peu à me voir.
De mon côté, je lui présentai mes compliments et lui expliquai ma présence chez M. Loubon par le désir que j'avais de faire un voyage pour lequel une assez forte somme m'était nécessaire.
Mes paroles prenaient une certaine authenticité de la présence des vingt mille francs en billets de banque que, comme je l'ai dit, M. Loubon avait pu me donner comptant.
— Heureux homme! s'était écrié M. de Chamblay en jetant un regard de convoitise sur mes billets de banque.
. Puis, revenant à l'invitation qu'il m'avait faite à Evreux :
— Ah ca! me dit-il, j'espère que ce départ n’est point tellement rapproché, que vous ne puissiez pas venir ouvrir la chasse chez moi?
— Oh! lui dis-je, mon voyage est encore à l’état de projet.
— Mais, en homme prudent, vous prenez vos précautions. Quant à la chasse, ajouta-t-il passant, avec ” une agitation fébrile, d’un sujet à un autre, quant à la chasse, elle s’ouvre le 1* du mois prochain ; mals, Comme mes affaires peuvent m'occuper jusqu'au 3, que Chamblay est une terre gardée, nous n’ouvrirons la chasse que le 4. fl en résulte que nous aurons non-seulement notre gibier, mais encore celui des autres ; au reste, soyez tranquille : Si vous êtes vérilablement chasseur, vous vous amuserez ; j'ai fait trés-bien épurer la terre, et nous avons, à ce qu'il paraît, cette année, des myriadesde cailles. Mais je vous dérange ; je vais passer au salon; terminez, terminez.
— Non, répondis-je, c’est moi qui y passerai si vous voulez bien. J'ai à causer longuement avec M. Loubon,
— Et moi, je n’en ai que pour quelques minutes, un Oui OU un non.
— Vous voyez bien.
— Alors, sans façon, j'accepte.
Je m’avangai vers la porte du salon.
— Je vous serrerai la main en m'en allant, n’estce pas?
— Faites-moi dire vous-méme au salon quand je pourrai rentrer.
— Eh bien, c'est cela; merci, mérei.
Il m'accompagna, comme pour me conduire, jusqu'à la porte, qu'il poussa derrière moi.
Toutes les paroles de M. de Ghamblay avaient été dites, Lous ses mouvements avaient élé faits, les paroles avec cet accent saccadé, les inouvemients avec celte agitation fébrile de l’homme inquiet et pressé, Il était évident que le comte venait ehex mon notaire pour la même affaire qui l'avait conduit-chez le sien, '
Qnoiqu'il edt qu'on oni où un non à entendre de la bouche de M. Loubon, le comte resta près d'un quart d'heure avec loi; aw bout de ce quart d'heure, la porte du salon s'ouvrit tout à coup et avec une cerlaine violence,
M. de Chamblay parut.
Il avait ce sourire nerveux du joueur qui perd, et que j'avais yu yolliger sur ses lèvres pendant la soirée de la préfecture.
— Eh bien, c’est convenu, me dit-il, le 3 au soir, rendez-vous à Chamblay, ou plutôt à Bernay. J'ai pris la mauvaise habitude de donner mon nom à cette terre qui vient des Juyigny. On couche au château ; done, au château, à l’heure de la journée que vous voudrez, mais au plus tard à huit heures du soir, on soupe à dix; après le souper, jeu d’enfer... J'oubliais que vous ne jouez pas; vous causerez avec madame, Songez que jen’admels aucune excuse, j'ai votre parole.
— Et je vous la renouvelle bien volontiers, monsieur le comte.
— Alors, au 3 septembre. Retournez-vous à la préfecture avant le commencement du mois ?
— C’est selon le temps que mes affaires me prendront à Paris.
— C'est comme moi; on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec ces diables de notaires. Je ne connais rien de plus ennuyeux que tous ces gaillardslà. Ainsi, au revoir, n’est-ce pas? Je me fais une féle de vous recevoir chez moi; qui sait! c’est peut-être la dernière chasse que nous ferons à Bernay ; ce serail facheux, la terre est giboyeuse ! Le 3, à huit heures du soir.
Il me tendit la main, je sentis cette main frissonner dans la mienne, et il sortit.
Je rentrai dans l’étude de M. Loubon.
— Eh bien, lui demandai-je, il venait s’enquérir auprès de vous si vous éliez aussi scrupuleux que voire confrère du numéro 53?
— Justement.
— Il veut vendre sa terre de Bernay ?
— Ou plutôt la terre de la comtesse,
— Oui.
— La vendre ou emprunter dessus. Il veut la vendre six cent mille francs, mais la donnerait pour cing cent mille, tant il paraît pressé d’argent; ou bien il donnerait hypothèque pour cent vingt-cinq mille, si l’on voulait lui prêter cent mille francs comptant. Que dites-yous d’un Homme qui veut emprunter à vingt cing du cent devant notaire, plus l'intérêt légal?
— Je dis que c’est un fou, mon cher monsieur.
— Vous devriez acheter cela, vous.
— Quoi?
— La terre de Bernay.
— Vous n’y pensez pas! Ma fortune est de quinze cent mille francs & peine, et en terres; je ne suis pas assez riche, cher monsieur Loubon.
— On est toujours riche quand on est rangé comme vous l’êtes, Puis j'ai, dans ce moment-ci, un parti de deux millions comptant, avec autant d’espérances, à vous offrir.
Je souris,
— Je nai jamais moins pensé à me marier qu'à celte heure,
— Achetez sans vous marier, La terre vaut huit cent mille francs, haut la main.
— Mon cher monsieur Loubon, où voulez-vous que je prenne six cent mille francs comptant?
— Je vous ai dit que vous l’auriez pour cing cent mille,
— Mais je n'ai pas plus cinq cent mille francs que six cent mille.
— Je vous les trouverai.
— Qui diable vous a donné cette idée-la ?
—M. de Chamblay lui-même; vous lui êtes apparu comme la Providence en personne, Il m'a
dit : «Puisque M. de Villiers a ma terre de Juvigny, il peut aussi avoir ma terre de Chamblay. S'il n’a pas toute la somme, son ami Alfred, le préfet de l'Eure, lui prétera le complément. D'ailleurs, à lui, je ne demanderai que moitié comptant.
— Mon cher monsieur, dis-je en riant à M. Loubon, vous m'avez tout l’air, si j’acceptais, de vouloir passer par-dessus la petite irrégularité de la procuration de madame de Chamblay sur le point d’expirer.
— J'avoue que, remplissant les désirs du vendeur et faisant faire une excellente affaire à l’agheteur, client de l’étude de père en fils, j'avoue que je passerais par-dessus ce petit scrupule. Au bout du compte, tant que la procuration n’est pas expirée, le mandataire peut s’en prévaloir.
— Oui; mais, moi qui ai l'honneur de connaître madame de Chamblay, qui savais lui faire une chose agréable en achetant Juvigny, et qui saurais lui faire une chose désagréable en achetant Chamblay, je refuse positivement, mon cher monsieur Loubon, et j’ajouterai même que je vous prie de ne pas insister davantage.
Je me levai.
— Alors, n’en parlons plus, dit M. Loubon; mais c’est une bien belle occasion que vous laissez échapper là.
— Quand aurai-je mes trente mille francs sur Londres ?
— Voyons, nous sommes le 26 août, n’est-ce pas ?
— Oui, et le mois a trente et un jours.
— Vous les aurez le 4° septembre. Où faut-il vous les envoyer?
— À Evreux, chez le préfet.
— Ah ! oui, M. Alfred de Senonches. En voilà un
+ qui fait son chemin ; avant trois ans, il sera minis-
tre. Maintenant, donnez-moi un reçu de vingt mille francs ; il suffira que vous m’aceusiez réceplion des trente mille autres. :
— Kt je les aurai le 1¢" septembre, n’est-ce pas ?
— Vous ai-je jamais manqué de parole?
— Il ferait beau voir! dis-je en riant; un notaire, c’est-à-dire la loi faite homme !
— Vous repartez, quand ?
— Ce soir probablement, demain au plus tard; j'ai quelques objets de voyage à acheter.
— Vous allez faire un voyage ?
— Probablement... Cela me rappelle qu'il serait peut-être bon que je vous laissasse une procuration générale,
— Faites-vous done un long voyage ?
— Je ne sais.
— Où logez-vous ?
— Hôtel de Paris, rue de Richelieu,
— La procuration générale sera chez vous dans deux heures. |
Je quittai M. Loubon. Deux heures après, la procuration générale était chez moi, et, le 1° septembre, je recevais, à Reuilly, les trente mille francs de traites sur la maison Behring et Cl, de Londres,
C'était la ponetualité même que ce brave M. Loubon. = *
Il y a des hommes chez lesquels une qualité remplace toutes les vertus:
On se rappelle que l’ouverture de la chasse avait été fixée par M. de Chamblay au 4 septembre, et que les invitations avaient été faites par lui pour le 3 au soir.
Le 3, en déjeunant avec Alfred, je lui annonçai mon départ pour Bernay.
Il me répondit par un signe de têle insignifiant ;-
puis, après le déjeuner : ,
— C'est aujourd’hui dimanche, me dit-il, jour auquel tout préfet redescend au rang de simple mortel. Allons faire un tour dans le parc; nous chanterons les champs et l’amour, en alternant, comme deux bergers de Virgile :
Amant alterna camenæ !
J'étais accoutumé aux originalités d'Alfred; je compris qu'il avait à me dire quelque chose dont il n'avait pas voulu parler devant les domestiques. Je pris son bras et nous descendimes dans le pare.
Au bas du perron, en mettant le pied sur la dernière marche, nous rencontrames le curé du Hameau; sa messe dite, il venait nous remercier au nom de ses administrés ; nos noms, placés en tête de la liste de souscription pour les incendiés, lui avaient porté bonheur : le total des souscriptions avail monté à dix mille francs, et, avec cette somme, non-seulement les perles causéés par le feu pourraient être réparées, mais encore ses administrés se lrouveraient plus riches et mieux logés qu'ils ne l'élaient avant l'accident.
Seulement, lui était plus pâle et plus faible encore que je ne l'avais vu lors de sa dernière visite au château, L’implacable maladie dont il était atteint suivait sa marche et faisait lentement mais sûrement son œuvre de destruction de chaque jour.
A sa vue, le rire sceptique qui volligeait sans cesse sur Îles lèvres d'Alfred s’effaca pour faire place à une expression de suprême bonté,
Je regardais ce prêtre, si différent de cet autre prêtre qui, je le sentais, était entré dans ma vie pour y jouer un rôle douloureux ou fatal, et je me demandais comment un même arbre, cet arbre si miséricordieux de la religion, pouvait porter deux fruits si opposés.
Alfred reprocha au curé d’être venu trop tard pour parlager notre déjeuner, el insisla pour qu'il acceptat quelque chose, Pressé par Alfred, il demanda une tasse de lail.
Fatigué de la course, le curé du Hameau s'était assis sur les marches du perron, essuyant son front pile, où perlait la sueur; Alfred monta jusqu'à ’antichambre et appela lui-même les domestiques, tandis que, le chapeau à la main, je lenais compagaie au digne prétre.
Alfred reparut au haut du perron, suivi d’un domestique portant le plateau tout vs 5
— Voulez-vous entrer, mon père, dil Alfred, ou préférez-vous prendre votre tasse de lail sous ces lilleuls ?
,— Sous ces tilleuls, si vous le permettez, monsieur, dit le prétre; Dieu, qui ne m'avait pas destiné à en jouir longtemps, m'a fait amoureux de la halure ; cet amour et celui de notre prochain sont les seules amours qui nous soient permises.
— Le premier a fait de vous un philosophe el
l’autre un saint, monsieur le curé, dit Alfred; Dieu fait bien ce qu'il fait.
Et, me prenant par le bras, il m’entraina vers le pare en me disant de son ton railleur et saccadé :
— Viens, Max, viens; ce prêtre est tout simplement un magicien qui en arriverait à me faire estimer mes semblables.
— Eh bien, demandai-je à Alfred, où serait le mal ?
— Un préfet qui estimerait les hommes, mon cher Max! Et le moyen, une fois tombé dans une telle erreur, de suivre les ordres de mon gouvernement? Non, par ma foi, j'aime mieux dire comme le comte de Monte-Cristo, exécrable livre de quelqu'un de ta. connaissance, je crois : « Décidément, c’est une vilaine chenille que l’hornme !
, — Et, cependant, tu le vois, mon ami, ce prêtre, c’est un homme.
— Oui, mais une exception parmi les hommes, une espèce d’hybride, la tulipe noire que cherchent les Hollandais, le dahlia bleu que cherchent les sretons. Comme on dit en poésie, il a fleuri dans un pelit village de Normandie par une combinaison d’ombre et de lumière arrangée par le hasard; mais ces plantes-là ne laissent pas de graine et ne reprennent pas de bouture. Revenons à ta chasse : c’est demain l'ouverture chez M. de Chamblay ?
— Oui; el tu as quelque chose à me dire à ce propos ?
— Moi? Rien, sinon que vous ferez une merveilleuse chasse; c'est un propriétaire fort jaloux que M. de Chamblay, et qui garde scrupuleusement son gibier.
— Tu yois bien que non, puisqu'il nous le fait tuer.
— Mon cher, Crassus a prêté treize ou quatorze millions à César — je ne me rappelle pas le chiffre exact — lorsque celui-ci est parli pour sa préture d'Espagne; et cependant Crassus était fort avare. Seulement, il y à des avares qui savent bien placer leur argent : ces lreize millions de Crassus lui ont valu le Lriumyiral et le commandement dé lexpédition parthique. Il est vrai que l'expédition a mal tourné; mais c’est un délail; Crassus, pour ses lreize millions, n’en avait pas moins oblenu ce qu'il désirait.
— Où veux-tu en venir ?
— À rien; je fais une excursion dans l'antiquité: c'est bien permis à un barbiste, que diable !
— Oui... Mais tu as fait lon excursion dans l’antiquilé à propos de M. de Chamblay.
— C'est vrai; lui aussi, a fait une excursion, mais à Paris tout simplément; sais-tu cela?
— Je l'ai rencontré chez mon nolaire, M. Loubon.
— Oui, il sortait de chez le sien, M, Bourdeaux ; il n'y arien d’élonnant à cela, au reste: les deux labellions demeurent rue du Bac, presque en face l'un de l'autre.
— Tu sais cela ?
— M. Loubon est le notaire de mes trois tantés, et j'ai reçu hier ou avant-hier une lettre de lui.
— Où il est question de moi?
— Justement... Il me dit que tu as envie dé la
‘terre de Bernay, mais que tu ne le trouves pas assez
riche pour l'acheter, Tu sais que, si tu as besoin de trois ou quatre cent mille francs, jé les ai à ton service ; cent mille franes de mes propres, comme on dit en termes de notarial, et cent mille franes par lunle, cela ne dépasse pas mes moyens, Tu es déjà propriélaire de Juvigny, Lu soras propriélaire de Bernay; de sorte que, le jour où M, de Ghamblay aura perdu au jeu son dernier lopin de terre et se
brülera la cervelle, tu pourras épouser la veuve; son troisième mari lui rendra ce que lui aura enlevé son second.
— Mon ami, dis-je à Alfred sérieusement, et en posant Ja main sur son bras passé sous le mien, ne parle jamais légèrement de madame de Chamblay, je Ven supplie.
— Dieu me garde de parler légèrement d’une pareille femme, mon cher Max! me répondit Alfred en reprenant à son tour son sérieux; elle est, pour la bonté du cœur et la chastelé de l’âme, ce qu'est ce pauvre prêtre qui s’en va mourant : deux lis de pureté. Aussi, tu vois, ni l’un ni l’autre ne laisseront de descendants. S'il y avait beaucoup de prêtres comme .le curé du Hameau, il n’y aurait plus d’athées. Si toutes les femmes étaient comme madame de Chamblay, il n’y aurait plus de célibataires. Or, moi, célibataire, célibataire par tempérament, par conviction, par philosophie, je te dis, mon ami: Puisque tu aimes madame de Chamblay, et que madame de Chamblay t'aime, le jour où tu pourras l'épouser, épouse-la, et, ce jour-là...
— Eh bien, ce jour-là?
— Tu auras, je crois, une agréable surprise.
— Que veux-tu dire?
— Rien... C’est toujours ma police; mais, celte fois, je ne réponds pas d'elle et ne veux pas m'ayancer. Revenons donc à M. de Chamblay : je te préviens qu’il est de très-mauvaise humeur,
— A quel propos?
— Pardieu! mais à propos de ce qu'il n’a pu, la procuration de sa femme expirant le ier septembre, je crois, ni vendre sa terre de Bernay, ni emprunter dessus. Cela le rend de mauvaise humeur, ce cher comte; cependant, si tu te décides à acheter cette terre, je sais qu’il apporte un acte de vente en blanc qu’il a promis de reporter à M. Bourdeaux revêtu ce la signature de sa femme; en échange de quoi, MM. Bourdeaux et Loubon lui ont promis la somme de six cent mille francs, dont trois cent mille seulement comptant; ce qui est une grande facilité pour l'acheteur. Voilà ce que j'avais à te dire. C’est une trés-bonne affaire que l'acquisition de Bernay pour six cent mille frances, attendu que Bernay vaut huit cent mille francs à donner comptant, et que j'ai quatre cent mille francs à L'offrir, en prenant, bien entendu, hypothèque sur la terre de Bernay et sur les autres biens; car mes trois tantes, assisiées de M. Loubon leur notaire, mon notaire et le tien, ne comprendraient pas que je prétasse, même au Cid Campeador, quatre cent mille francs sans hypothèque. Sur ce, je te quitte.
— El pourquoi?
— Pour te laisser à tes réflexions ; la solitude est meilleure conscillère que le meilleur ami; seulement, avant de te quitter, un conseil.
— Parle.
— Je Vai dit que M. de Chamblay était de mauvaise humeur,
— Oui,
— Eh bien, les gens de mauvaise humeur sont distraits; les gens distraits sont de mauvais voisins à la chasse; ne te mets pas trop près de M. de, Chamblay : un coup de fusil est bientôt parti, et qui sait où vu le plomb?
— Alfred!
— Je ne te dis pas qu'il le ferait exprès, Dieu m'en garde! au contraire, i} te ménage pour sa terre; mais les gens distraits, vois-tu, c'est une peste en chasse, c'est pis que les myopes : les myopes voient encore à une certaine distance; les distraits ne
voient à aucune. Adieu! ne pars pas sans me serrer la main.
-— Bonne recommandation!
— Eh! toi aussi, tu es un distrait.
— Comme M. de Chamblay?
— Tout au contraire. Il est, lui, un distrail malheureux, et toi, mortel favorisé, tu es un distrait heureux.
Il fit quelques pas en s’éloignant ; puis, revenant tout à coup : :
— J'oubliais, dit-il : fat-ce à propos de l'Evangile et des miracles du Christ, ne parle jamais devant ton hôte d’épileptique ni d’épilepsie.
— Pourquoi cela ?
— Parce que tu connais le proverbe : «Il ne faut point parler de corde devant les pendus. » Au revoir!
Je restai seul, et, je l’avoue, comme me l'avait dit Alfred, j'avais grand besoin de solitude.
Depuis le jour où j'avais rencontré madame de Chamblay, un singulier changement s'était fait dans ma vie; il me semblait que ma nouvelle existence avait perdu quelque chose de la réalité de l’ancienne. Je vivais comme on vit dans certains rêves, marchant dans une voie mystérieuse qui devait aboutir à un but inconnu. Le labyrinthe de Créte n'avait pas plus de détours que ceux qui s’offraient à mes pas. J'avais à la fois au fond du cœur quelque chose de triste qui n'allait pas jusqu'aux larmes, quelque chose de joyeux qui n'allait pas jusqu’au rire. Chacune de mes haleines était un soupir, mais un soupir qui n'avait rien de pénible; on eût dit qu'Edmée m'avait communiqué quelque chose de sa double vue, et que, à travers un crêpe de deuil, je devinais un lointain lumineux.
En tout cas, je me sentais entrainé par une force plus puissante que ma volonté, ou plutôt contre taquelle ma volonté ne Lentait pas même de lutter.
J'étais plongé au plus profond de ces réflexions, qui me faisaient tout oublier, même le temps, lorsque j'entendis un bruit de pas froissant les premières feuilles tombées des arbres, non pas encore sous les rigueurs de l'hiver, mais sous les chaleurs d’août,
Je relevai la tête et je vis le curé du Hameau.
A tous les sentiments qui s’agitaient dans mon cœur, vint se joindre une sensation profonde de religion; ce prêtre, qui, avant l’âge de mourir, marchait, le front calme et le cœur pur, vers la tombe, en faisant le bien, m’apparaissait comme la véritable incarnation de l'Évangile en ce monde; par un mouvement irréfléchi, tout instinctif, par ce besoin que l’homme a de se mettre en rapport avec Dieu, j’allai à lui, et, la téte découverte et inclinée : ;
— Mon père, lui dis-je, je suis sur une route qui me peut conduire également ou à la félicité suprême ou au désespoir. Bénissez un homme croyant en Dieu, pour que Dieu lui envoie un de ses anges qui veille sur lui et Je maintienne dans la voie heureuse,
Le prêtre me regarda avec étonnement. )
— Monsieur, me dit-il, la foi esterare de nos jours, et c’est un grand bonheur pour moi d’entendre sortir, avec cet accent de vérité, des paroles chrétiennes de la bouche d’un homme de votre âge. Nul plus que vous n’a droit à la bénédiction des hommes da Seigneur. Je vous donne done la mienne du plus profond de mon Ame, non-seulement en mon nom, mais encore au nom de tous les malheureux auxquels votre généreuse pitié a porté secours,
Et, levant les yeux au ciel comme pour adjurer Dieu d'accueillir cette bénédiction, il posa douce-
ment sa main sur ma téte, tandis que je disais dans mon ceur:
— Mon Dieu! bénissez-la comme votre serviteur me bénit. |
Si le monde m’eût vu, — et vous savez, mon ami, yous pour qui j'écris ce récit, ce que j'entends par le monde, — si le monde m'eût vu, il eût raillé ce grand enfant de trente-deux ans demandant, sans savoir pourquoi, ni dans quel but, la bénédiction d’un prêtre; mais, vous, mon ami, vous, poéte, vous me comprendrez et ne me raillerez pas.
Je me relevai le front aussi joyeux que si Dieu lui-même y cit mis le cercle d’or qui ceint la tête de ses anges, et cependant des larmes roulaient sur mes joues aussi pressées que le jour où mon âme était brisée par la douleur.
Est-ce une preuve de la faiblesse de l’homme ou de la puissance de Dieu, que la créature n'ait qu’un même signe pour la douleur et pour la joie?
Le prêtre s’éloigna sans m’interrompre, mais en continuant de me bénir des yeux et du geste.
Et moi, plus près du ciel que je n’avais jamais été, même au moment où je serrais Edmée contre mon cœur, j’allai prendre congé d'Alfred, le sourire sur les lèvres, riant de ses tristes prévisions, et certain que ce prêtre venait de me mettre sous la garde de Dieu.
Une heure après, je roulais avec Georges sur la route de Bernay.
Cette fois, au lieu de descendre au Lion d'or, je m'acheminai vers le chateau de M. de Chamblay.
Cependant, quoique ce fat retarder le moment où je reverrais Edmée, j’arrétai le tilbury devant la maison de Gratien.
De la porte de la rue, j'entendais la chanson du joyeux menuisier; j’entrai et je le trouvai les manches retroussées et poussant vigoureusement le rabot.
Il releva la tête au bruit que firent mes pas dans les copeaux, et poussa un cri de joie en m’apercevant,
Puis, après un moment d'hésitation, lachant son rabot :
— Ah! ma foi, tant pis, dit-il en s'élançant vers moi, vous me l'avez déjà donnée une fois, vous me la donnerez bien encore,
Et il me tendit les deux mains.
Je les lui pris de grand cœur, ces deux mains laborieuses et loyales, et les serrai cordialement dans les miennes.
— Eh bien, lui demandai-je, comment va-t-on au château et ici?
— Grâce au ciel, monsieur Max, dit Gratien, tout le monde se porte à merveille; il n’y a pas jusqu'à madame la comtesse qui ne refleurisse et ne sourie comme une rose au printemps. Je commence, en vérvilé du bon Dieu, monsieur Max, à croire que vous êles la bénédiction du Seigneur déguisée en homme.
— Et M. de Chamblay? demandai-je,
— Oh! Jui ne refleurit ni ne sourit, Je l'ai rencontré hier en allant au château, où madame m'avait appelé pour quelques réparations dans la salle à manger. IL se promenail avec l'abbé Morin, dans la grande allée de tilleuls, vous savez, celle par la-
quelle on entre. Ils avaient l’air de deux conspirateurs; en passant près d’eux, j'ai enlendu ces mots:
» — Elle a nettement refusé.
» — Bon! a répondu le prêtre, une femme veut toujours ce que veut son mari.
» — Aussi je ne me tiens pas pour battu, a dit le comte avec un mauvais sourire, il faudra bien qu’elle signe.
» Puis, comme je marchais dans un sens et eux dans l’autre, je n’ai plus rien entendu, à cause de l'éloignement. D’ailleurs, je n’étais pas venu pour écouter leur conversation, j'étais venu pour faire mon état.
— La comtesse ne t’a rien dit?
— Si fait; elle m’a conduit dans une chambre et elle m’a dit :
» — Visite bien tout et veille à ce qu'il ne manque rien dans cette chambre; c’est celle de M. de Villiers.
Je murmurai :
— Chère Edmée !
— Aussi, continua Gratien, rien n’y manquera, à votre chambre, allez ! tout le temps que j'ai été là, la comtesse est restée avec Zoé; et « Zoé, vois done par ici!...» et «Zoé, vois done par la!... As-tu pensé au sucre? as-tu pensé à la fleur d'oranger? » La comtesse était furieuse, Zoé avait pensé à tout.
— Et, sans indiscrétion, mon cher Gratien, où est cette chambre?
— Porte à porte avec celle de la comtesse; il n’y a que le cabinet de toilette qui vous sépare.
Les paroles de Gratien allèrent droit à mon cœur, qui battit violemment.
— Et cette chambre, lui demandai-je encore, estce aussi la comtesse qui l’a choisie?
— Non, me dit-il, c'est le comte ; comme elle est la plus belle du chateau, il a voulu vous en faire honneur; il a son idée.
— Et laquelle?
— Vous avez déjà Juvigny, n’est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien, je erois qu'il veut vous colloquer Bernay. Vous savez qu'il cherche à vendre Bernay?
— Oui, je sais cela.
— Mais, s’il vend Bernay, que lui restera-t-il? Il a encore une petite terre entre la Délivrande et Courseulles ; mais c'est son reste. Quand il aura vendu celle-là, il sera comme les oiseaux à l'air du bon Dieu, plus pauvre que Gratien, qui est riche, grace à vous, et qui ne vendrait pas sa maison quand on lui en donnerait cent mille franes. Non, pour cent mille francs, je ne la donnerais pas, ma maison.
— Tu as tort, Gratien; pour cent mille franes, tu aurais un chateau et une terre,
— Kt qu’en ferais-je?... Non, monsieur Max, dans un chateau, voyez-vous, il y a trop de place; je veux une maison où il n'y ait qu'une chambre; nous finirions peut-être, Zoé et moi, par faire comme M. de Chamblay et sa femme, par demeurer chacun à un bout de la maison, et encore, je crois qu'ils ne se sont arrêtés là que parce qu'il y avait les murs qui les empéchaient d'aller plus loin. Mais je vous reliens en bavardant comme une pie borgne, et j'oublie que vous êtes pressé de voir madame de Chamblay.
— Qui Ua dit que je fusse aussi pressé que cela, Gratien?
— Soil; alors, j'oublie qu'elle est pressée de vous voir,
— Qui te fait croire cela? Voyons.
— Ce qu'elle disait elle-méme en rangeant dans votre chambre, =
» — A quelle heure crois-tu qu'il arrive? demandait-elle à Zoé.
» — Le plus tôt qu'il pourra, soyez tranquille, répondait la folle.
» — Moi, répliquait la comtesse, je crois qu'il n’arrivera que le matin pour la chasse.
» — Et moi, je suis sûre qu'il arrivera le soir pour le souper, et même, voulez-vous que je vous dise comment il viendra ?
» — Ah! disait la comtesse, c’est toi quias la double vue, à ce qu’il paraît, maintenant.
» — Oh! mon Dieu, oui.
» — Voyons un peu.
» — Il s'arrêtera chez Gratien, il demandera de vos nouvelles: il dira au domestique de faire le grand tour avec la voiture ; il entrera dans l’église ; il traversera le cimetière et, du cimetière, viendra à pied au château,
» — Tu crois ?
» — Madame veut-elle parier ma layette?
» À propos, vous savez qu'elle est grosse, Zoé?
— Non, repris-je; mais tu me l’annonces. Je t’en fais mon compliment, tu n'as pas perdu de temps, Gratien.
— Oh! moi, je ne suis pas comme les grands seigneurs, qui remettent tout au lendemain, et puis, le lendemain, c’est jamais. N’est-ce pas que Zoé avait raison ?
— De point en point; d'abord en ce que je me suis arrêté chez toi pour te demander des nouvelles de tout le monde; ensuite parce que je vais suivre pas à pas l'itinéraire indiqué par Zoé. Ainsi donc, adieu, Gratien.
— Adieu, monsieur Max; je ne vous retiens pas; bien du plaisir à la chasse !
Je serrai encore une fois la main du brave garcon, et je n’étais pas à la porte, qu'il avait repris sa chanson et son rabot,
J’entrai dans l’église; je baisai les pieds de la Vierge à l’endroit où j’avais vu, un jour, se poser les lèvres d’Edmée; je mis un louis dans le tronc des pauvres, je traversai le cimetière, je cueillis une rose dans le buisson qui ombrageait la pierre sépulcrale sous laquelle j'étais descendu un soir, et je m’acheminai vers le chateau. Dans l’antichambre, je trouvai Zoé; elle m’attendait ; de loin, elle m’avail vu venir, J’ai dit, je crois, que, de la fenêtre de madame de Chamblay, on voyait le cimetière, le jardin et la maison de Gratien et partie du village,
— Je le savais bien, me dit-elle, que vous viendriez aujourd'hui.
— Et tu savais aussi que je passerais par chez Gratien, par l’église et par le cimetière ?
— Je l’avais deviné,
— Où est madame? N’a-t-elle pas deviné, elle aussi, que je venais, et ma présence l’a-t-elle fait fuir?
— Oh! non pas; mais elle ne fait pas ce qu’elle veut, la pauvre servante du Seigneur; elle m'a dit de vous attendre ici,
— Où est-elle donc?
— Au salon, où elle reçoit nos invités, en l’absenee de M, de Chamblay.
— Alors, je vais au salon,
— Allendez done; comme vous êtes pressé |
— Tu ne comprends pas que je sois pressé de la revoir, Zoé?
— Oh! si fait, je comprends cela; mais, si j'ai quelque chose à vous répéter de sa part...
— Parle.
— Eh bien, elle m’a dit:
» — Tuvyaslattendre ici; tu lui diras que, lorsque
mes lèvres, en face des étrangers, lui diront : « Bon- » jour, monsieur ! » mon cœur lui dira: « Bonjour, » mon ami!» que, lorsque, pour obéir aux convenances sociales, mes yeux passeront de lui à un autre, mon cœur s'arrêtera à lui. Tu lui diras enfin de deviner tout ce que je ne lui dis pas.
— Et toi, Zoé, si je ne puis le lui dire à ellemême, tu lui diras qu’elle est adorable et que je l'adore ; tu lui diras que je l’aime non-seulement comme amie, comme sœur, Mais encore comme amante; tu lui diras que les anges du ciel se présentent après elle à ma pensée, viennent après elle dans mes prières; tu lui diras que, depuis que je la connais, elle est ma joie, mon espérance, ma religion, mon culte; dis-lui que, par bonheur, je n'ai rien à oublier pour elle, car, pour elle, j’oublierais tout.
— Eh bien, maintenant, me dit Zoé, je crois que vous pouvez entrer; vous m'avez dit de votre partet je vous ai dit de la sienne à peu près tout ce que nous avions à nous dire.
Un domestique entra,
— Annoncez M. Max de Villiers, dit Zoé,
Le domestique ouvrit la porte et annonça.
La porte, en s’ouvrant, me laissa voir Edmée et lui permit de me voir ; nos regards se croisèrent ou plutôt se rencontrèrent, tandis que le domestique m'annonçait,
Je ne sais si la langue des hommes pourrait exprimer tout ce que nous nous dimes dans ce regard; l’œil a reçu de Dieu le rayon céleste; le regard de madame de Chamblay m’en avait plus dit dans une étincelle d'amour que Zoé dans toutes ses phrases.
Elle se leva, fit un pas au-deyant de moi, me sourit de son plus doux sourire, et me tendit la main.
— M. Max de Villiers, messieurs, dit-elle s’adressant aux cing ou six chasseurs déja arrivés, un ami de quinze jours que nous aimons comme un amide quinze ans.
Des yeux elle me montra un fauteuil.
— Je dois, continua-t-elle, vous présenter comme je l’ai fait à ces messieurs, les excuses de M. de Chamblay; une affaire indispensable l’a appelé à Caen, au moment où il s’y attendait le moins; mais il est parti en poste pour revenir plus vite, et, trèscerlainement, il sera de retour à temps pour souper avec vous. En atlendant, messieurs, que puis-je vous offrir? Vous avez le billard, vous avez la promenade dans le parc, vous avez même la musique, el, malgré mon peu de mérite, je suis prête à me sacrifier si quelqu'un veut m’accompagner ou que je l'accompagne.
Il n’y eut qu'une voix pour demander que la comtesse chantat.
Je me hâtai de me mettre au piano : j'eusse été jaloux d’une communauté d’harmonie ayee tout autre.
J'ai juste, en musique, le même talent que j'ai comme dessinateur, c’est-à-dire celui de lire à livre ouvert facilement, rapidement,
J'ouvris au hasard une partition; c’élait celle de la Lucia. Je feuilletai jusqu'au troisième acte, et m'arrèlai à Vair de la folie.
Je regardai Edmée pour lui demander son adhésion.
— Ce que vous voudrez, dit-elle; la musique est un des moyens de distraction dans la solitude; j'ai plus chanté dans ma vie pour moi que pour les autres, de sorte que j'ai grand’peur de ne pas chanter à votre goût; mais, comme je sais par cœur à peu près toutes les partitions, depuis Weber jusqu'à Rossini, je chanterai ce que vous voudrez,
Je fis entendre les premiers accords du récitaiif :
Il dolce suono mi colpi di sua voce 1
Et Edmée se mit à chanter.
Les premiéres notes quisortirent de ses lévres ne me produisirent pas l’effet que j'en attendais; madame de Chamblay avait une méthode ad mirable; on la sentait excellenté musicienne: mais sa voix, un peu voilée, semblait un instrument rebelle et qui n’atleignait pas toute l'étendue qu'il aurait dû avoir. Sa manière de chanter était celle de la Persiani, et, je l’avoue, je m'attendais plutôt à trouver en elle l'âme de la Malibran que les trilles savantes de madame Damoreau.
Elle chanta la Casta Diva de Bellini et le rondeau de la Cenerentola. Pendant ces trois airs, sa voix s’éclaircit successivement et il devint visible pour moi qu’elle faisait un effort pour ne pas Jui laisser prendre toute son étendue, et qu'après l'air triste et solennel, elle avait choisi le rondeau de la Cenerenlola pour briser sa propre émotion prête à s’élancer au dehors.
A la fin du rondeau, elle se leva en posant sa main sur mon épaule, comme pour me dire de demeurer où j'étais.
— Messieurs, dit-elle interrompant les bravos dont on avait accompagné les dernières mesures du morceau de Rossini, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre galanterie ; vous mourez d'envie de fumer, j’en suis sûre: allez fumer, en faisant une partie de billard, dans le fumoir à côté de la salle; vous y trouverez des cigares qui séchent. Accompagnez-vous ces messieurs”? ajouta-t-elle en se Lournant de mon côté.
— Hélas! madame, répondis-je, j'ai le malheur de détester le cigare et d’adorer la musique; je yous demande done la permission de m’éloigner autant que possible du fumoir et de me rapprocher tant que je pourrai du piano.
— Reslez; ces messieurs et yous, vous savez que vous êtes chez un ami; agissez done comme avec un ami; les jours de chasse, il n’y a plus à la maison de comtesse de Chamblay, il y a un chasseur de plus, voilà tout.
Ces messieurs sortirent; nous restames seuls.
. — Ami, dit-elle en me donnant sa main à baiser, j'ai pensé à une double chose, au moment où j'ai commencé de chanter : c'est qu'il faut garder sou cœur pour les gens que l’on aime. Or, au lieu de faire ce que j'avais annoncé, j'ai chanté, non pas pour moi, mais pour tout le monde. Maintenant, voulez-vous que je chante pour moi el pour vous?
— Vous avez juré d’avoir toutes les délicatesses, lui dis-je.
— Lelle-là, si c'en est une, m'est venue à l'instant même, continua Edmée ; j'ai eu un remords; je me
suis dit: «Si je donne à ces élrangers loul ce que :
je puis renfermer en moi de joie ou de douleur, de rire ou de larmes, que lui restepaet-il, à lui qui doit avoir sa part de mes larmes, de mes rires, de ma douleur, de ma joie?» de vous ai done gardé la meilleure part de moi-même, et, celle fois, je vais vous la donner tout entière,
— Cédez-moi votre place au pi: ino; pour ce que je vais chanter, il faut que je m'accompague moimême,
— Et qu'allez-vous me chanter?
— Les tristesses de mon âme et les réveries de mon cœur,
— Wit les paroles et la musique?
— Sont d'un poéte et d'un musicien inconnus, D'ailleurs, les paroles ne sont point des vers, les mélodies ne sont point des notes, Supposez les
plaintes du vent, les soupirs de la harpe éolienne, le murmure des feuilles se détachant de l’arbre et rasant la terre dans une nuit d’octobre, et vous aurez juste l'équivalent de ce que vous allez entendre.
— J'écoute avec religion.
— Voulez-vous un souvenir de votre auteur fayori, de Shakspeare?
— Je ne demande pas mieux.
— Eh bien, tenez,
Les doigis d’Edmée coururent sur les touches et en tirérent des accords d’une enivrante mélancolie; puis, avec une voix qui n’avait plus rien de celle que j'avais entendue et qui semblait dépouillée de tout souvenir terrestre, elle commença :
« Ophélia, ma sœur, que fais-tu sur la rive?
— Je viens, vous le voyez, pour y chercher des fleurs. — Pourquoi ton front si pale et ta voix si plaintive? — Demandez au ruisseau qui recueille mes pleurs. » — Pourquoi, quand le palais de lumière étincelle, Cueillir, risquant ton pied sur le glissant talus,
Le pale nénufar et la sombre asphodèle ?
— Hélas! mon père est niort, et lui ne m'aime plus. » Mon esprit est allé dans le pays des songes, Egaré sur les pas du spectre paternel,
Et je cherehe, à miuuit, la terre des mensonges,
Où Ja mort est vivante et l'amour éternel. »
Edmée l'avait bien dit, ce n’était plus de la musique, ce n'étaient plus des vers; c'était une plainte, un murmure, un gémissement, quelque chose de vague, d’égaré, de flottant, comme la folie; c’étaient de ces vers que l’on fait pour soi, de cetle musique qu’une femme chante quand elle est bien sûre d’être seule ou quand elle est avec cet autre soi-même pour lequel elle n’a plus ni secret de l’âme ni mystére du cœur.
Edmée ne m’ett pas encore dit qu’elle m’aimait, que ce chant me l’eût dit clairement pour elle.
— O chère Edmée! murmurai-je, je n’ose pas dire que je voudrais baiser vos lèvres; ce serait trop de bonheur, mais je voudrais aspirer la voix qui en sort et qui monte au ciel avec cet enivrant parfum qui émane de vous. Encore, encore quelque chose, je vous en supplie, quelque chose de vous, qui soit bien de vous !
— Prenez garde! me dit Edmée, si j'allais vous chanter quelque chose, non plus de mes jours de tristesse, mais de mes jours de désespoir, je serais capable de yous assombrir pour huit jours, et, ne pouvant pas être soleil pour mes amis, je ne vous drais pas Clre nuage.
— Soyez ce que vous voudrez, mais chantez.
— Vous voulez donc avoir une idée des profondeurs où peut plonger le eres sement?
— Je yeux vous suivre, Edmée, partout où vous avez Clé, comme désormais, je vous le jure, je vous suivrai partout où vous irez.
— Eh bien, alors, écoutez,
Ses mains retonibèrent sur les touches, qui rendirent un son douloureux et funèbre comme celui de la cloche des morts, et, presque aussitôt, sa voix prit le dessus sur l'accompagnement,
— Lamentation |... murmura-t-elle,
El sa voix se mit à réciler à la manière antique plulôt qu'à chanter :
Ob! certes, c'est un sort funeste, dpouvantable, Qu'avaut que du sépulere 1 ait touché le seuil, Un cœur, sous les semblunts d'une mort véritable, Soit, tout vivant oncor, cloud dans on cercueil,
Mais il est un destin bien plus cruel au monde,
Il est an plus fatal et plus terrible sort,
{lest ane douleur bon aulrement profonde,
C'est d'être, encor vivant, lo corevell d'un nait mar
Edmée avait dit vrai; le plongeur de Schiller, au fond des abimes de Charybde, n’avait pas entrevu plus de formes terribles et indécises que mon cœur ne venait d’en deviner dans cet abime de découragement.
— Oh! par grace, Edmée, ne me laissez pas sous celte impression; il me semble qu’il nous arriverait quelque malheur!
— Que vous avais-je dit, pauvre ami ? Vous avez voulu sonder la douleur; ne saviez-vous pas qu’il y a des endroits où la mer n’a pas de fond? Vous êtes tombé sur un de ces endroits-là ; mais j’ai pitié de vous. Allons, plongeur sans haleine, vite à la surface! ou vous étoulferiez pour une minute passée dans cette atmosphère où, moi, j'ai si longtemps vécu. Respirez, mon ami, respirez à pleine poitrine; voici de l’air, de la lumière, du jour!...
Et, cette fois, sans accompagnement autre qu’une espèce de frémissement d’amour, elle chanta :
D'où vient, vers ce papier, que je me tourne encor? Ne le demande pas, je n’ai rien à te dire; Mais, plus heureux que moi, mon unique trésor,
{I va te voir, et je soupire.
Pourquoi donc ce papier, hélas! et non pas moi? Oh! c’est que je languis en des chaînes mortelles. Dieu, qui soumit mon corps à cette dure loi,
A mon ame devait des ailes.
Il ne te dira rien de l'un à l’autre bout,
Si ce n’est que Uaimer est mon bonheur suprême,
Que je Vaime!... attends donc... Que je t'aime! Est-ce tout? Mais non, ce n’est pas tout: je t'aime!
A ces vers :
Dieu, qui soumit mon corps à cette dure loi, A mon ame devait des ailes,
Edmée avait levé les yeux au ciel avec une angélique expression de foi. Mais à ceux-ci:
Que je t'aime! attends donc... Que je t'aime! Est-ce tout? Mais non, ce n’est pas tout: je t'aime !
elle renversa la tête en arrière, belle comme une Sapho en extase, et comme si elle voulait, ainsi que je le lui avais demandé, me donner sa voix à baiser,
Un mouvement d'irrésistible attraction me courba vers elle; les dernières notes montèrent à moi mélées de son haleine; encore une faible distance et ce n’élait pas sa voix, c’étaient ses lèvres ellesmêmes gu’allaient toucher mes lèvres, quand une espèce d’éclair sombre passa devant les vitres. C’était M. de Chamblay qui rentrait dans la cour au grand galop de son cheval.
Je m'éloignai vivement d’Edmée; mais elle me relint,
— Attendez, dit-elle en fixant son regard sur la muraille dans la direction où devait être le comte, attendez, il ne rentre pas ici; il monte directement à sa chambre... Ah! ila réussi; lant mieux! Vous aurez au moins un hole à gracieux visage.
— EL à quoi a-t-il réussi? demandai- je.
— Il élail allé chercher de l'argent chez nos fermiers et a touché une somme assez forte, qu'il compte doubler au jeu et qu'il perdra probablement,
Puis, se levant :
— Hélas! qui m’edt dit, murmura-t-elle, que le mot argent hendrait une place si importante dans l'histoire de ma vie?
Elle poussa un soupir accompagné d’un léger haussement d'épaules,
Puis, après ces mols qu'elle avait dits pour ellemême, se tournant vers moi:
— Donnez-moi votre bras, mon cher Max, ajoutat-elle, et passons à la salle de billard.
A peine y étions-nous, que M. de Chamblay y entra à son tour, le sourire sur les lèvres. Il était vêtu d’une veste de velours noir, d’un pantalon collant en peau de daim; des bottes molles couvertes de poussière montaient jusqu’au-dessus de son genou. Il portait à la main une de ces casquettes de velours que les gentilshommes campagnards ont empruntées aux jockeys,
Il nous salua d’abord collectivement du geste et des yeux; mais, avant d’adresser la parole à aucun de nous, il alla droit à la comtesse, lui prit la main, et, en la lui baisant :
— Madame, lui dit-il, votre bonne mine me dispense de vous demander des nouvelles de votre santé. Je vais done m’informer de celle de nos amis; quoique remise à vos soins, il est probable que je la trouverai en excellent état.
Puis, se tournant vers nous, saluant les uns, serrant la main des autres selon le degré d'intimité, il dit à chacun un de ces mots aimables dont le secret est à quelques hommes de race et de courtoisie seulement.
J’eus une part remarquable dans les compliments de M. de Chamblay.
— Messieurs, dit-il, voici M. Max de Villiers, que je vous dénonce comme ne jouant jamais; mais, quoiqu'il ne joue pas, il ne peut empêcher que l’on ne parie pour lui. Or, je parie vingt-cinq louis, et je vous préviens que je parie à coup sûr, vu que J'ai entendu parler de son adresse; donc, je parie vingt-cinq louis qu’il sera demain le roi de la chasse. Au reste, même pour ceux qui ne sont pas de sa force, il y aura du plaisir à voir. Mes gardes me parlent de vingt-cinq ou trente compagnies de perdreaux, rien que sur Chamblay. Quant aux lièvres, ils n’ont pas pris la peine de les compter. Le soir, nous reviendrons par un pelit bois où nous trouverons une centaine de faisans et cinq ou six chevreuils. Cela, un diner qu’assaisonneraun bon appétit et un jeu d’enfer après le diner, c’est tout ce que je puis vous offrir.
On remercia en chœur M. de Chamblay, les uns du plaisir qu’ils se promettaient à la chasse, les autres de celui qu'ils se promettaient au diner, les autres, enfin, de celui qu'ils se promettaient au jeu.
Puis M. de Chamblay demanda la permission d'aller faire sa toilette. Les joueurs se remirent à leur poule; madame de Chamblay et moi, nous descendimes au jardin.
J'aurais peine à raconter ce que nous nous dimes; notre conversation fut telle qu’on peut l’imaginer dans l’état de nos cœurs ; pour ceux qui nous regardaient des fenêtres, — car nous ne nous éloignames point hors de la portée de la vue, — nous étions deux étrangers causant de choses indifférentes; pour nous, nous élions deux cœurs appuyés l’un à l’autre, deux voix chantant, à l'unisson, une douce symphonie d'amour, deux flammes brûlant sur deux autels séparés, mais tendant sans cesse à se réunir,
La cloche du diner nous appela au chateau.
Quoique chaque incident de celle journée soit présent à mon esprit jusque dans ses moindres
détails, je vous ferai grâce, cher ami, et du diner et de la soirée, où, comme une escarmouche d’avantposte précède une grande bataille, les joueurs commencèrent d’en venir aux mains en attendant l’affaire décisive.
Nous nous retirames dans un coin, madame de Chamblay et moi, et, comme personne, pas méme son mari, ne faisait attention à nous, il nous fut facile de reprendre notre conversation où la cloche du diner l’avait interrompue.
Nous causâmes ainsi jusqu’à onze heures, à peu près. Le jeu, quoiqu’on ne l’eût considéré que comme le prélude de la véritable parlie, était fort animé; M. de Chamblay tenait la banque et gagnait beaucoup.
A onze heures, madame de Chamblay me serra la main et se retira. Je ne demeurai pas longtemps après elle; un domestique m’attendail sous le vestibule pour me montrer ma chambre. Je devais passer, comme me l'avait dit Gratien, devant celle de madame de Chamblay pour arriver à la mienne; la porte du corridor était fermée. Mais, en passant devant cette porte, toute fermée qu’elle était, je sentis cet enivrant parfum dont elle embaumait sa trace. Si j'eusse été seul, je me serais mis à genoux devant cette porte et j’en eusse baisé le seuil.
Je me contentai de lui envoyer silencieusement, en passant, tous les souhaits et tous les respects de mon cœur, en murmurant cet hémistiche de Virgile:
Incessu patuit dea.
Je ne me sentais aucun besoin de dormir; une bibliothèque garnie de quelques livres de choix était dans ma chambre; j’essayai de lire; mes yeux seuls déchiffraient les caractères, ma pensée était ailleurs.
Les rayons de la lune filtraient à travers ma persienne; j’ouvris ma fenêtre, qui était à balcon.
Au moment où je l’ouvrais, il me sembla que l’on refermait la fenêtre voisine, qui était à balcon aussi,
Sans doute, Edmée, atteinte de la même insomnie que moi, avait cherché comme moi la même distraction. Le hasard lui avait fait fermer sa fenêtre au Moment ov j’ouvrais la mienne, ou bien, craignant d’être vue ou de m’enhardir par notre voisinage, elle élait rentrée dans sa chambre au moment où je sortais de la mienne, © Je restai une heure sur le balcon à suivre des yeux la marche des mondes, tout baigné de la triste et pâle lumière de la lune, qui éclairait le silencieux sommeil de la terre.
Il me semblait, au milieu de ce silence, entendre celle voix de céleste harmonie qu’élévent, pendant le périple qu'elles accomplissent, les étoiles errant dans le ciel, chant sublime et éternel que l'homme ne peut entendre à cause de la distance, mais qui,
énétrant en lui par un sens secret et inconnu, lui Inspire celle invincible piété que chacun sent au fond de son cœur, et qui, le plongeant dans les vagues souvenirs d'une vie passée el dans les suaves espérances d’une vie à venir, le prédispose aux larmes. Je voyais comme dans un rêve, à travers la transparence d'une belle nuit d'été, le pelit cimetière, qui semblait avoir inspiré à Gray sa plus belle ode; les deux ou trois tombes ambilieuses qui blanchissaient dans la nuit, l'église romane qui s’élevait lourdement à son centre et dont une des fenélres, réfléchissant les rayons de la lune, semblait un œil regardant le ciel; lout, jusqu'au toit de la maison de Gratien, dont la base posait au versant de la colline, tandis que le jardin montait jusqu'au
faite. De temps en temps, un chant brillant, clair, saccadé, rapide, arrivait à mon oreille, et, comme il était né tout à coup, cessait tout à coup. C'était le rossignol d’Edmée, qui, avant de se taire et de s’exiler, jetait au vent ses dernières notes. Tout cela,
‘dans la disposition d’esprit où j'étais, emplissait mon
cœur de cette suprême mélancolie si douce, que, comme toutes les sensations suprémes, même celles de la joie, elle touche à la douleur.
Au moment où je rentrais dans ma chambre, je vis vaguement une espèce d’ombre se détacher d’un massif et s'éloigner dans la direction d’un petit groupe de maisons placées à quelques pas de la grille, et qui servaient de communs au château.
Je refermai ma fenêtre sans refermer ma persienne; je ne voulais pas interdire l’entrée de ma chambre à ce rayon de lune qui venait la visiter. D'ailleurs, je devais me lever avec le jour, et, comme je ne savais point à quelle heure je m’endormirais, je comptais sur le soleil pour me réveiller.
En regagnant mon lit, je vis un papier qui avait été glissé dans ma chambre, sous la porte de communication s’ouvrant dans le cabinet de toilette de madame de Chamblay.
Je me baissai vivement, je me rapprochai de la lumière, je reconnus l'écriture d’Edmeée, j’ouvris le billet et je lus:
« Ami, j’eusse été bien heureuse de partager avec vous la douce contemplation dont m'a tirée, tout à l'heure, le bruit de votre fenêtre ; mais nous étions espionnés et j'ai dd renoncer à ce bonheur. Cette femme que vous avez vue, le jour où nous avons passé une heure dans le jardin de Zoé, est à quelques pas de nous, cachée dans un massif et toute prête à livrer, si elle peut le surprendre, aotre secret au mauvais esprit qui veille autour de nous.
» Endormez-vous en pensant à moi; réveillezvous en pensant à moi.
» Je vous aime, Max!