CONDITIONS DE VIE DANS LES GRANDES PROKONDEURS
sairo d'oiilrcprondro de nouvelles oi)servatioiis avant de |ioiivoir affirnier (jue les DiaUiinées vivent bien sur les fonds oii on les trouve. Leurs débris pourraient provenir de la surface, ou de coucbes intermédiaires, ou avoir été entraînés par des courants profonds. Les faits sip:nalés par M. l'abbé Castracane n'en sont pas moins très intéressants et ils nécessiteront certainement des reclierchcs toutes particulières lors des procbaines expéditions scientifique?.
A la suite des croisières du Travailleur et du TnUsman, M. Certes a repris celte (|uestion à un point de vue absolument opposé. <> D'après tous les observateurs, dil-il, la drague ne ramène Jamais des grands fonds ni plantes, ni animaux en décomposition. CiOnuueiit explitjuer ce fait?. N'y aurait-il jias au fond de la mer des microbes analogues à ceux qui, sous nos yeux, travaillent journellement à la transformation de la matière organique en matière inorganique? » Si cela était vrai, on voit tout de suite quelle terrible concurrence ces êtres microscopiques feraient aux Protozoaires auxquels Thomson accordait un si grand rôle au point de vue de l'absorption des matières organi([iies. JM. Certes a été conduit par ses expériences à conclure « qu'il était légitime d'admettre que dans les grandes profondeurs de l'Océan, l'eau et les sédiments renferment des formes qui, malgré l'énorme pression qu'elles ont à supporter, ne perdent pas la faculté de se multiplier, lorsqu'on les place dans des conditions do milieu et de tenniérature favorables (I) ». Seulement, M. Certes ne nous dit pas si ces êtres microscopiques détruisent les matières animales.
Il résulte de cet exposé que trois facteurs principaux doivent influer sur la constitution et la dispersion des animaux vivant dans les grands fonds : la pression, la température et l'absence de lumière. Chacun a une importance considérable, souvent indépendante, et il n'est pas juste de donnera l'un d'entre eux, comme l'a fait ^I. Fuchs, une prépondérance sur les autres (2).
(1) Compl. rend. hehd. Je iAcaiL des se, t. XCVIII, p. 690.
(2) Fuelis. Faune des grandes profondeurs. Ann. se. mit., 1882.
D'où provient la faune des grandes profondeurs? Les espèces que nous rencontrons près de la surface dans les régions froides ou tempérées sont-elles remontées des grands fonds ou sont-ce leurs représentants qui sont descendus dans les abysses? D'après le résultat actuel des investigations sous-marines, nous pouvons sûrement répondre que la faune profonde est due à l'émigration des formes animales littorales. Seulement ces formes à mesure qu'elles ont pénétré plus profondément dans les Océans ont rencontré des conditions de vie différentes. Certaines d'entre elles ont pu s'avancer très au loin sans se modifier; d'autres, au contraire, ont dû, pour pouvoir progresser, subir des adaptations toutes particulières, en un mol se transformer. L'aspect nouveau quelles ont ainsi revêtu les a rendues tout à fait différentes des formes dont elles ont tiré leur origine, et il se pourrait que ces dernières persistassent encore sur nos côtes.
L'émigration des formes littorales vers les profondeurs s'estelle faite seulement des régions froides arctiques ou antarctiques, ou bien a-t-elle eu lieu sur tous les points du globe à la fois? Certains zoologistes ont accepté la première manière de voir; mais à l'beure actuelle, d'après ce que nous ont appris les explorations sous-marines, il semble démontré que le peuplement des abysses a dû s'ellectuer par des aniraau.x descendus de toutes paris des rivages de la mer.
CHAPITIÎE V
Les poissons vivant ilans les grands fonds nons étaient presque totalement inconnus, il y a quelques années. Cola tenait à ce que les engins dont on se servait pour les explorations étaient constitués dune manière absolument impropre à la capture de ces animaux. La drague. Tunique instrument auquel on eût recours, avait une ouverture trop étroite pour leur permettre de se précipiter dans son intérieur sans qu'ils s'aperçussent du danger qu'ils allaient courir. D'autre part, lorsqu'il arrivait d'explorer uu i'ond de vase, cette substance remplissait totalement au bout de quelques minutes la poche de l'appareil, et abu's il n'y avait plus de place pour une capture quelconque. Durant les premières croisières accomplies, la prise d'un poisson était considérée comme un véritable événement. Pendant le voyage du Chalknçicr, grâce à l'emploi du chalut, il a été péché un nombre assez élevée d'espèces dillérentes de poissons. Lors de la campagne du Talisman, nous avons utilisé ce même appareil, après lui avoir fait subir quelques modifications, et nos captures ont été très variées et abondantes. Le nombre des poissons dont nous nous sommes emparés a correspondu dans certains cas à un chitîre élevé. Ainsi dans r.\tlantique nord, par 16" 52' de latitude et 27° 30' de longitude, le chalut envoyé à 4o0 mètres de profondeur a ramené à bord, en une seule fois, 1,031 poissons.
80 L\ VIE ai; fond des mers.
Antérieurement aux pêches du Challenger et du Talisman on ne connaissait qu'un petit nombre d'espèces des grands fonds. 11 était quelquefois arrivé à des pécheurs de trouver à la surface de l'Océan des poissons de forme très étrange, qui gonflés par des gaz surnageaient comme l'eût fait une vessie remplie d'air. La présence de ces animaux a pu être expliquée d'une manière simple. Ces poissons, vrais habitants des abysses, en poursuivant ou en étant poursuivis par d'autres poissons, avaient quitté trop brusquement la zone dans laquelle ils vivaient et dans laquelle ils étaient équilibrés. En commettant l'imprudence de remonter vers la surface, ils s'étaient décomprimés d'une manière trop rapide, et alors les gaz renfermés dans leur intérieur avaient pris une expansion énorme et les avaient entraînés vers la superficie. Les premiers exemplaires du Melanocelus Johnstoni, du Malacosteus niger, dont nous donnons des reproductions (fig. 27 et 28), ont été trouvés, le premier aux environs de Madère, le second sur les côtes des ttats-Unis, probablement à la suite d'un semblable accident.
Les poissons vivant par 2,000 mètres et au delà ont un aspect singulier. Leur organisation, à part l'absence de vessie natatoire, est pourtant semblable à celle des animaux analogues habitant sur les côtes ou dans des eaux peu profondes. Les appareils de la respiration, de la digestion, de la circulation, ne présentent aucune particularité remarquable. Ainsi, comme l'a dit M. Vaillant, « sous des pressions énormes, les mêmes systèmes organiques, que nous connaissons chez des êtres habitant les zones les plus superficielles, suffisent pour l'accomplissement des réactions délicates que nécessitent les échanges gazeux, la modification des substances alimentaires et les autres phénomènes de la vie (1) ». Par conséquent, en venant habiter le fond des Océans, les poissons n'ont fait qu'adapter leur organisme à des conditions d'existence toutes particulières.
(I) L. Vaillant, Campagnes scientifiques du Travailleur et du Talisnum. — Compte rendu de la Soc. de secours des amis des sciences, 1884.
FlI.HOL.
Nous savons. .Iciniis longtemps, que des poissons vivant dans une obscurité profonde |ierdent l'usage de la Aue. .\insi, il existe dans un lac situé au l'nnd de la caverne du Maïuniouth, dans le Kentuky, un poisson fort hi/arre, \'A»tl/li/opis spclœus, chez lequel le sens de la vue a cessé d'exister. Les organes de la vision ne fonctionnant plus, la peau s'est avancée au-dessus d'eux et les a recouverts. Kn présence de ce fait on devait s'attendre à voir les poissons dune certaine profondeur être également aveugles. 11 n'en a pas été ainsi; les poissons péchés à 5,000 mètres de profondeur ont présenté des yeux absolument normaux, l'ne modilication singulière s'observe, chez les poissons vi\anl d'une manière continue dans des fonds où peuvent encore pénétrer quelques rayons lumineux; les yeux prennent un volume considéraldi! et ofl'rent par suite une plus grande surface sensible. C(!tte disposition rappelle celle que nous observons sur les oiseaux crépusculaires, dont les organes de la vision sont également très développés. Chez les poissons de très grands fonds, on n'observe [las cet accroissement du volume des yeux qui conservent leurs proportions normales.
La seule transformation im])ortante relative à la structure des yeux a été notée sur un poisson, VIpnops murragi (Gùnth.), péché dans l'Atlantique Sud, à 400 milles dans l'ouest de l'île Inaccessible, par un fond de 1,600 à 1,900 brasses. Le corps est allongé, subcylindrique, plus étendu dans sa partie caudale que dans sa jiarlie abdominale. Les écailles sont larges, les nageoires régulièrement développées. La tète est longue, déprimée et terminée par un museau s'élargissant en forme de spatule. La bouche est large et le maxillaire inférieur qui se projette en avant est armé de dents très fines.
c La structure des yeux, dit M. Gïmther, est absolument unique. Ces organes apparaissent comme une sorte de cornée aplatie, divisée longitudinalemcnt en deux moitiés, recouvrant toute la surface supérieure du museau. Les fonctions de cet organe sont difficiles à déterminer. D'après l'examen de M. Moseley's, il semble que ce soit un organe de vision modifié
et non un appareil lumineux comme on l'a cru tout d'abord. » M. Moseley's dit, après avoir de nouveau examiné les yeux de ce poisson à la suite de préparations laites par M. Murray : « La structure de ces organes est absolument unique; ils sont aplatis sur une très grande étendue, étroitement unis l'un ;i l'autre le long d'une ligne droite parcourant la ligne médiane du museau. Chaque œil est couvert par une membrane plane, transparente, représentant probablement la cornée; au-dessous d'elle et séparée par une chambre remplie de liquide est la rétine dont la structure est très remarquable. La rétine s'étend sur tout l'espace couvert par la cornée; elle est composée de curieux bâtonnets disposés en couche, sans qu'il existe, autant qu'on peut le découvrir, de cônes. Les bâtonnets, qui se brisent avec la plus grande facilité eu disques transversaux, ont leur extrémité libre tournée vers la choroïde. Une très mince couche de fibres nerveuses, s'interposant, représente probablement les couches ordinairement présentes de la rétine. » 11 semble que cet appareil très compliqué ait pour i>ut de faciliter la perception de rayons lumineux spéciaux et la formation d'une image.
L'existence d'yeux chez des poissons nous paraissant devoir vivre dans un milieu obscur, semble au premier abord impossible à comprendre. Ce fait trouve pourtant son explication lorsqu'on vient à reconnaître que les animaux auxquels appartiennent ces organes sont couverts d'un mucus lumineux ou bien qu'ils jjortent des plaqnc^s phosphorescentes.
La phosphorescence que possèdent les poissons des grandes profondeurs doit leur servir, d'une part à se guider, d'autre part à attirer leur proie. Elle remplit pour eux, dans ce cas, le même effet qu'une torche entre les mains d'un pécheur. Cette particularité a été notée depuis longtemps au sujet de poissons de surface chassant la nuit.
AinsiBenneta fait connaître une espèce de Requin remarquable par la phosphorescence d'un vei't brillant qui se dégage de toute la partie inférieure de son corps. Ce savant zoologiste porta un jour un individu de cette espèce, venant d'être capturé.
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dans une chambre (jni fut ininn-diatenient remplie de la lumière émise par le corps du poisson, il est très probable que les différentes espèces de Hecpiins existant seulement par des fonds de 1,000 à 2,000 mètres doivent, comme le poisson dont parle Bennet, utiliser la lumière qu'ils répandent pour attirer et pour suivre ensuite les animaux dont ils se nourrissent.
11 faut ra|(|)orter l'origine de ce mucus possédant un pouvoir éclairant aussi vif, à la présence d'organes glandulaires répandus lelong des flancs, de la i|U(iie,sous la tête, et enfin plus rarement sur le dos.
Mais il existe, chez certains poissons, en dehors de ces follicules glanduleux, des appareils d'une fout autre nature servant à émettre également de la lumière.
Ces appareils se composent d'une sorte de lentille biconvexe, translucide, fermant en avant une chambre remplie de fluide transparent. Cette chambre est tapissée par une membrane de couleur noirâtre, composée de cellules hexagonales, rappelant beaucoup la membrane de l'œil appelée la rétine. Elle est en rapport avec des branches nerveuses. Les plaques phosphorescentes ainsi constituées sont placées soit au-dessous des yeux, soit sur les portions latérales du corps. Nous avons fait reproduire deux des poissons les plus singuliers possédant ce genre d'appareils.
Le premier est le Malacostciis iiifjer (Ayres) dont nous avons eu primitivement connaissance par la découverte qu'en avait faite un naturaliste américain, M. .\yres. 11 avait été trouvé, en 1848, flottant à la surface de la mer. Depuis cette époque, les dragages opérés dans les grandes profondeurs par la Commission des pèches des Etats-Unis ont permis de s'emparer de nouveaux spécimens. Durant la croisière du Talhman sur les côtes du Maroc, nous avons retrouvé le Malacosteiis niger par 1,400 à 1,300 mètres. Il vit sur des fonds vaseux et paraît avoir, comme grandeur maximum, 13 à 14 centimètresde longueur. Sa couleur est d'un beau noir (fig. 28) et sa peau offre un aspect velouté. Comme chez tous les poissons des grandes profondeurs la bouche
est énorme et elle est armée, ù la mâchoire inférieure, de dénis longues et aiguës. La tète est arrondie sur le devant et comme tronquée. On voit immédiatement en dessous des yeux une large plaque phosphorescente. Un peu en arrière de cette première plaque et près du i)ord de la hoiiche, il en existe une seconde beaucoup plus petite (1).
Un des Malacosteus niger que nous avons pris donnait encore quelques signes de vie au moment de son arrivée à bord et nous avons pu observer que la lumière émise par les plaques n'était pas exactement la même. Celle qui provenait de la plaque supérieure était d'un jaune chatoyant, celle de la plaque inférieure était verdàtre.
Ainsi voilà un poisson portant, à la partie antérieure de son corps, deux sortes de phares dont il se sert pour éclairer sa route au fond des mers.
Le second poisson lumineu v que nous avons fait figurer (fig. 29) est le Stomias boa (Ris.). Les parties latérales de son corps présentent, dans leur partie moyenne, une double rangée antéroposlérieure de plaques phosphorescentes. Ces plaques émettent de la lumière et font que le poisson vit enveloppé d'une brillante auréole lumineuse.
Le Stomias boaAo'û être un animal très redouté des habitants du fond des mers. Il est construit et armé pour la lutte. Ses dents longues et aiguës doivent lui servir à attaquer des adversaires redoutables et à les déchirer. Léchantilion ayant servi à établir notre dessin mesure 3 décimètres environ; il a été pèche dans le golfe de Gascogne par \ ,900 mètres de profondeur.
D'autres poissons, susceptibles d'émeltre de 'la lumière, des Astroiiechtcs, des Ckaiilioditx par exemple, ont été ramenés des grands fonds; mais chez tous on observe des appareils sembla-
(1) La figure que nous publions est celle qui a été faite d'après le premier échantillon décrit par M. Ayres. Comme on le verra en la comparant ;i celle que nous donnons sur une de nos planches coloriées, exécutée d'après un excellent éoluinlillon, poché à bord du TalismaJi, elle n'est pas absolument exacte.
blcs à ceiiK qiio nous venons de décrire. Seulement chez certains poissons comme \' Enstomias oôsciiri/s, le Xcostoma bati/plnllwn (Og. 31 et fig. 32), ces organes phosphorescents sont très petits, à peine visibles à l'œil nn et alors ils sont plus nombreux et plus rapprochés les uns des autres.
QiH'l(|ues zoologistes ont songé à considérer les organes de phosphorescence dciS/<j»ii(is,(\es.y(ilacostcus, etc., par suite delà présence, dans leur portion profonde, de la membrane en quelque sorte rétinien ne qui les tapisse et de ses rapports avec des branches nerveuses, comme constituant des yeux accessoires. Cette opinion semble bien difficile à admettre, si on veut tenir compte du développement normal des yeux, et il parait bien plus rationnel de penser qu'ils servent simplement à produire de la lumière qui, grâce à la lentille les limitant en avant, peut être condensée sur un point déterminé. Ce sont uniquement des foyers lumineux et non à la fois des centres d'émission et de perception de lumière.
Pourtant les yeux de quelques poissons semblent remplir la double fonction dont je viens de parler. Ainsi ces organes, chez des Requins provenant des fonds de 1 ,200 à 2.000 mètres, comme ceux péchés à Setubal, possèdent un éclat tout spécial.
?s'ous voyons, par conséquent, que dans les grandes profondeurs l'absence de lumière doit être compensée, pour certains poissons, par des lueurs phosphorescentes se dégageant ou de toute la superficie ou de parties limitées de leur corps.
Chez d'autres poissons il semblerait que la propriété d'émellre (le la lumière fût très atténuée ou qu'elle fît même complètement défaut. Le sens de la vue, dans ce dernier cas, ne serait excité que lors de la rencontre d'un animal transformé en une véritable source lumineuse.
Le Bathyptero'is longipes (Gûnth.) parait être dans ce dernier cas. Chez ce poisson (fig. 30), abondant dans les grands fonds de l'Océan à partir de 800 jusqu'à 1 ,.500 mètres, on ne trouve en aucun point du corps de plaques phosphorescentes, et le système de glandes donnant naissance à une sécrétion lumineuse n'est pas
développé. Les yeux sont, d'autre part, extrêmement petits par rapport à la taille du poisson, et par conséquent nullement comparables à ceux du Stomias boa dont nous avons parlé. En tenant compte de cette organisation relativement inférieure à celle des autres poissons des abîmes, il semblerait que le Bathypteroïs lonc/ipex dût rencontrer de grandes difficultés à assurer son existence au milieu de l'obscurité profonde régnant autour de lui. ^lais heureusement la nature est venue à son secours en adaptant d'une manière spéciale une partie de son organisme à ces conditions biologiques toutes spéciales.
Lorsqu'on examine un de ces poissons, on est surpris de la forme et de la disposition de la première paire de nageoires (fig. 30). Chez les poissons ordinaires, nous voyons que cet organe de locomotion est composé de différents rayons réunis entre eux do manière à constituer une rame destinée à frapper l'eau. Sur le Buthypleroïs longipes, il n'en est pas ainsi. La nageoire antérieure se compose tout à fait en avant d'un très long rayon, complètement indépendant du restant des autres rayons. En présence de ce développement extraordinaire du premier élément de la rame pectorale, on se demande à quel besoin, à ([uelle fonction il peut bien correspondre. En étudiant de près le mode d'articulation de cet appendice, on ne tarde pas à voir qu'il est disposé de manière à permettre un i-abattement complet sur la partie antérieure du corps, et alors on saisit le genre de modification qui s'est accomplie sur ce poisson des grands fonds. Une partie de la nageoire a été détournée de ses fonctions et elle est venue constituer un organe d'exploration. Lorsque le Bathypteroïs longipes s'avance au milieu de l'obscurité profonde, il porte en avant ces deux longs tentacules, ces sortes d'antennes, il tàte avec elles et les sensations qu'elles lui transmettent l'avertissent de la présence d'une proie à prendre ou d'un ennemi redoutable qu'il lui faut s'empresser de fuir. Il doit également s'en servir pour explorer la vase et y découvrir des vers, des anuélides qui y vivent enfouis.
La nageoire ventrale présente une semblable transformation
(le son laviiii anlt'i'it'iir, mais li-s ilimoiisioiis acquises par cet élénuMit sodt li('aii(iiii|) iiioiiulrcs.
En relraçaiil clans lespril limage do la vie sous-marine, celle (les luttes pour l'existence ne cessant de s'accom[ilir dans les liiotondeurs les plus reculées, on se demande quels sont les animaux dont les adaptations sont les plus parfaites. Sont-ce les superbes Stomias ctincelanls de lumière, les Malacosteus avec leurs phares placés sur le devant de la tète ou lesoljscurs liathijptt'i-ois (pii sont arrivées à assurer leur vie de la façon la plus certaine? Il se pourrait (pic ce fussent ces derniers. Leurs lonirs Icnlaculcs, sorte de hâtons entre les mains d'un aveugle, leur |i('i'metteul de connaître ce qui les environne, de trouver leur nourriture, alors que les veux encore préservés leur servent à voir Ncnir de loin un ennemi dangereux tout entouré de la lumière i|ui se dégage de son corps, ils peuvent fuir au moment du péril sans laisser de traces lumineuses de leur passage, et rapidement disparaître. Il se pourrait donc qu'au fond des mers la sécurité delà vie soit plus particulièrement assurée aux moins brillants, (vhez d'autres poissons, inconnus avant l'expédition du Talisman, il paraît exister des organes du tact d'une nature fort différente de celle dont nous venons de parler. Clie/, VEustomias ubsciirus (fig. 31), on trouve inséré au niveau de la partie moyenne de l'espace réunissant l'une à l'autre les mandibules, un long filament blanc, très grêle, portant deux renflements successifs à son extrémité terminale. Du dernier de ces renflements se détachent des prolongements très fins et courts, disposés en demi-couronne et épaissis un peu à leur sommet.
Il est très probable que les ^(«/owi/as doivent agiter cet appendice après s'être enfouis dans la vase, de manière à attirer d'autres animaux dont ils désirent se nourrir.
L'Easlomias obscttriis a été péché dans l'Atlantique nord par 2,700 mètres de profondeur. Sa peau est lisse, fine, noire et veloutée. Sa tète est modérément développée par rapport au corps qui est très allongé. Les organes du mouvement, les nageoires pectorales et abdominales, se présentent sous un
aspect altsolument diiTéreat de celui que nous avions coutume de constater jusqu'à ce jour chez dautres poissons. Ces parties ne sont plus utilisées, lanimal séjournant enfoui dans la vase, et alors elles nous apparaissent en voie de disparition.
UEnslomiiis ohscurus n'est pas le seul ])oisson de grands fonds chez lequel on observe la présence de tentacules pouvant servir d'appât. Une transformation de la partie antérieure de la nageoire dorsale a eu lieu également dans ce but chez un autre poisson, le Melanocetiis Jnnhstoîii (fig. 27).
Le MelanocL'tus Jonlistoni (Gunth.) n'était connu, avant la campagne du Talisman, ([ue par un unique individu trouvé mort à la surface de la mer aux environs de Madère. Il existe sur son dos un véritable appendice tactile devant servir aux mêmes usages que celui d'un autre poisson de nos côtes, la Baudroie. Ce dernier animal, appelé vulgairement par les pêcheurs Grenouille ou Diable de mer, vit au milieu du sable ou de la vase oii il se creuse, au moyen de ses nageoires, une cavité dans laquelle il s'enterre en quelque sorte, ne laissant émerger que les parties tout à fait supérieures de son corps. Les nageoires dorsales sont au nombre de deux, la première formée de six rayons longs et flexibles séparés les uns des autres, la seconde courte présentant onze à douze rayons réunis par une membrane. Les trois premiers rayons de la nageoire antérieure sont placés sur la tète ; le premier est muni à son extrémité libre d'une portion membraneuse, constituant une sorte de tentacule destiné à être agité sans cesse. Les poissons trompés par cet appât s'approchent pour le saisir, mais alors la Baudroie, se dégageant de la vase, fond sur eux pour s'en emparer.
11 semblerait que pour certains poissons la recherche d'animaux devant servir à les nourrir soit difficile à accomplir et qu'alors la nature pour leur venir en aide les ait dotés de bouches immenses dans lesquelles les proies viennent d'elles-mêmes se précipiter.
L'Eitrij/iliarynx pelecanoïdes (fig. 32), découvert en 18S2 sur les côtes du Maroc, durant la dernière campagne du Travailleur,
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est iiu e\om|ilc tic ces formos animales. Il avait été pris à 2,300 mètres de profondeur, ^'ons l'avons recueilli pres(|ue dans les mêmes parages en 1884 sur un fond de 1,400 mètres. C'est un |ioisson long de 0"',oO et liant de 0'".02 à O^jOS en son point le plus élevé. Sa peau est d'un noir intense et comme veloutée. Elle est très mince et, sur tous les écliantillons qui ont été pris, elle se trouvait être déchirée en plusieurs points par suite des frottements dont elle avait eu à souffrir. Le corps mince et très allongé rappelle celui des Macrurus dont nous avons fait figurer une espèce (fig. 3o). La tète est courte, car elle a à peine G"", 03 de lonjrueur. La structure des mâchoires et la conformation de la liouclie donnent à cet animal un aspect des plus étranges. Chez les poissons les mâchoires sont rattachées au crâne par une série de pièces constituant dans leur ensemble ce que les analomistes ont appelé le suspeiisoritim. Sur VEuri/phari/nx les mâchoires et surtout le suspensorium ont subi un allongement excessif. « Ainsi, dit M. Vaillant, ce dernier ne mesure pas moins de O^.Oo ; il en résulte que l'angle articulaire est porté très loin en arrière, à une dislance du bout du museau égale à trois fois et demie environ la longueur de la portion cephalique. »
A la bouche fait suite une cavité énorme qui se trouve être formée, dans sa partie supérieure, par un repli cutané extensible se portant des parties latérales de la tête et de la partie antérieure du corps au maxillaire supiiricur. Dans la partie inférieure une autre large membrane, renfermant dans son intérieur (le uoiiilireux faisceaux de tissu élastique, réunit entre elles les branches des mandibules. Il résulte de ce mode de structure, {|u'à l'ouverture de la bouche fait suite un immense sac, très dilatable, qu'on n'a pu mieux comparer qu'à la poche si connue du Pélican. « Par suite de l'écartement des mâchoires et de l'extensibilité des membranes, la bouche avecle pharynx forme sur l'animal frais un vaste entonnoir, dont le corps du poisson semble être la continuation effilée. Il est à présumerqueles aliments s'accumulent dans cette poche et peut-être s'y digèrent en partie, fait comparable à ce qu'on a signalé chez le Chiasmodiis nirjer (John). »
BlBUOiiiiiUA
Les organes servant à la locomotion ont subi une alropiiie considérable. Des deux paires de nageoires existant normalement cbez les poissons, une seule a subsisté. Les nageoires ventrales ont disparu et, quant aux nageoires pectorales, elles sont représentées par deux tout petits appendices situés un peu en arrière de l'orifice branchial.
L'appareil respiratoire de ce singulier poisson ofl're un mode de structure qui n'avait jamais été observé jusqu'à ce jour chez les poissons osseux. Il existe six fentes branchiales, par conséquent cinq branchies constituées chacune par deux feuillets libres. L'eau, qui vient baigner ces lamelles, pénètre par l'orifice buccal et s'échappe de chaque côté par un orifice tout petit situé un peu en avant de la paire de nageoires pectorales. Les organes contenus dans la cavité abdominale ne paraissent présenter rien de particulier. La vessie natatoire manque.
\J Eurij pharynx pelicanoïdes vit enfoncé dans la vase ;ï la surface de laquelle sa bouche seule émerge. Lorsqu'il voit arriver une proie, il ouvre brusquement sa gueule dans laquelle sa victime se précipite comme dans un gouffre.
-Mais de tous les poissons si étranges, trouvés dans les grands fonds, le plus surprenant est VEchiostoma w?c/î)j?H«(Gûnth.),pris par le Challenger h 2,130 brasses dans la portion sud de l'Océan Indien, au voisinage de l'Australie. Chez cet animal, qui associe les divers caractères d'adaptation que nous avons vu jusqu'ici être répartis^ entre divers poissons, on aperçoit des plaques lumineuses tout le long du corps comme chez les Stojtiias, et d'autres plaques lumineuses plus grandes sur les côtés de la tête, disposition rappelant celle qui existe sur le Malacosteits niger. D'autre part, le premier rayon de la nageoire pectorale devient indépendant et s'allonge, comme chez les Bathypteroïs, pour devenir un organe d'exploration. VEchiostoma micripniis nous paraît donc être le poisson dont l'organisation serait le plus complètement adaptée aux conditions de vie des grands fonds.
L'arrêt des rayons lumineux après un court trajet dans les couches liquides a eu pour résultat d'amener pour les habitants
Kll
des graïuies iirofoinlciirs un mode de vie tout spéeiril. Comme à partir de 240 ou 200 mètres on ne trouve plus de traces de ■végétaux, les animaux qui liMliilcnl les abysses sont obligés de s'entre-dévorer pour subsister. Aussi ne doit-on pas être surpris d'observer des modes dexistenee aussi singuliers que ceux des Enstomias, des Melanoretits, des Euri/plinri/nx, et de voir se produire des modifications de dillérentes parties de l'organisme, ayant pour but de peruicftre aux animaux de se nourrir.
Comme on a pu déjà le remarquer, les caractères carnassiers s'accusent à un liant degré cliez la plupart des poissons de grands fonds ayant conservé leurs organes de locomotion et pour lesquels la chasse est l'unique nio\en de se |uocurer une jiroie. Ainsi cbe/ les Stomias, les Neostoma, la bouche est armée de dents nombreuses, aiguës. Le derniei'genr(> qu(> j(! viens diî citer compnMid une espèce très curieuse, le Xeostoma batijplnlbmi (F^. Vail.) qui a été découverte durant la campagne du Talisman aux environs des Açores par 2,220 mètres de profondeur (fig. 33). La peau est lisse, veloutée, et elle possède une belle coloration noire.
Les couleurs sombres sont les seules propres aux poissons pris par de grands fonds. C'est toujours le noir ou un gris foncé (|u'on constate. On n'aperçoit jamais tle couleui's brillantes. H semblerait donc que les poissons des abysses aient identilie leur coloration à celle du milieu sombre oi'i ils vivent. La similitude de couleur entre les animaux el le milieu où ils se trouvent être placés est très fré(|uente. Un des exemples les plus curieux que nous puissions citer à ce sujet est celui concernant un petit poisson, \ Antennarius mannoralus, qui habite dans l'Atlantique nord, sous les tropiques, cette partie de l'Océan couverl(> de varechs llottants et nomunn- la mer des Sargasses.
Les Sargasses, les raisins des tropiques, comme les ont surnouimc's les matelots, possèdent un axe central, duquel se détaciient latéralement de nombreux rameaux, dont la dimension va progressivement en diminuant à mesure qu'on se rapproche de l'une des extrémités de la tige centrale. Celte dernière partie, les feuilles garnissant les trois quarts de l'étendue des rameaux
latéraux ont une couleur d'un jaune brunâtre, alors que les feuilles terminales présentent un peu de vert mélangé à la teinte jaune. Les animaux qui habitent parmi ces algues sont parés des mêmes couleurs. Les poissons, les crustacés, les mollusques, ont pris, en quelque sorte, la livrée des sargasses. Ainsi l'Aiitciuuiriiis rnarmoi'atiis, dont nous donnons une reproduction (fig. 34), aie corps marbré de brun et de jaune. Sa tète est énorme par rapport au volume du corps, et elle porte à sa partie supérieure de nombreuses franges flexibles, dont quelques-unes s'élèvent à une assez grande hauteur. D'autres franges, mais plus réduites, moins déchiquetées sur leurs bords, s'observent à la portion inférieure de la bouche. Les nageoires sont très remarquables, car elles s'élargissent à leurs extrémités et ressemblent à de véritables mains terminées par des doigts. Nous avons pu, à bord du Talisman, conserver, durant quelque temps, plusieurs de ces poissons dans nos aquariums et étudier leurs modes de locomotion. Lorsqu'ils nagent, ils meuvent leurs nageoires comme les poissons ordinaires; mais lorsqu'ils sont au fond, ils s"appuient sur la face inférieure de la partie élargie de ces organes et progressent en s'appuyant sur elle. A ce moment les nageoires remplissent le rôle de pattes.
La taille de ce poisson est assez réduite, car elle ne dépasse pas 10 ou 12 centimètres. Les habitudes de YAntennarùis niarmoralits sont sédentaires; il est certain que ce poisson nait, vit et meurt au milieu des sargasses. Les touffes de ces algues lui offrent un asile assuré contre les poursuites de poissons de plus grande taille, et sa couleur lui permet de se dissimuler encore plus complètement. Lorsqu'on le prend et qu'on le jette un peu au large de la masse de varechs où il a été pris, on le voit donner les signes d'une inquiétude extrême et nager avec rapidité vers le paquet d'algues le plus voisin. Il se glisse, comme l'a dit M. A. Milne Edwards, à travers les rameaux avec une telle adresse et une telle rapidité que souvent en un instant il disparaît et devient introuvable.
Cet anmial construit un véritable nid, et ce sont les sargasses
qui en fournissent les éléiiienls. Avec ses nageoires il assenil)le des paquets de ces alpfues sur lesquels il a déposé ses œufs, et il les maintient solidenx'iit eu les entourant de fds visqueux qu'il secrète. Ces nids llottants, arrondis, de la grosseur d'une noix de coco, sont aliandnnnés à la surface de l'Océan, les jeunes y naissent et y trouvent durant les |)remiers temps de leur existence nn asile assuré.
I^a coideur, la bizarrerie des formes, la présence dans certains
Fiï. 34. — Antennarius maimoratuf 151. SiMi
cas d'organes de phosphorescence ou d'organes tactiles, l'atrophie des organes de la locomotion, permettent de reconnaître à première vue les poissons pris à des profondeurs considérables. Le dernier caractère que j'indique mérite surtout de fixer l'attention, car il a une très grande sénéralité. Si on veut bien se re-