‹ La vie au fond des mersChapitre 15 sur 26 · OC · texte numérisé non relu

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porter à la figure que nous donnons du Macrio'us globiceps, poisson vivant entre 1,400 et 3,000 mètres de profondeur, on comprendra toute l'importance du fait que je signale. Sur un

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aulve Macno'us (1) que nous avons péché à Lord du Talisman par 4,167 mètres, on retrouve la même forme étrange du corps, le développement colossal de la tête, et la même réduction des nageoires. Sur les Etistomias, quelques rayons seulement de ces appendices ont subsisté, et ivirV Eitrijphm'ynx on ne voit que des nageoires pectorales représentées par deux toutes petites lames.

Les tissus de ces animaux offrent quelques particularités remarquables. Les os ont une structure en quelque sorte fibreuse, les matières calcaires y étant peu abondantes. 11 en résulte qu'ils possèdent une certaine mollesse qui permet de les traverser avec une aiguille. Us sont remplis dans leur intérieur de vacuoles, de petites cavernes. Leur mode d'union ne se fait pas d'une manière aussi serrée que sur nos poissons ordinaires. Ouant aux muscles, ils sont mous, friables, et leurs fibres peuvent être dissociées avec la plus grande facilité.

Gi'intlier a signalé un fait fort singulier relatif à la manière dont les poissons de grandes profondeurs avalent leur nourriturc. D'après ce savant naturaliste, la déglutition ne s'effectuerait pas sous l'action des muscles du pharynx, mais bien sous laclion alternante et indépendante des maxillaires, comme chez les serpents.

Les poissons remontés du fond des mers durant les campagnes du Cjtallcnijcr et du Talisman se rapportent à un nombre très élevé d'espèces. La présence d'un grand nombre de poissons dans des profondeurs atteignant jusqu'à 3,000 mètres n'a pas lieu de nous surprendre si nous tenons compte des conditions de milieu dans lesquelles ces animaux se trouvent cire placés. Dans le fond des mers il règne un calme absolu. La tranquillité des eaux n'est jamais troublée par les actions violentes venant d'une manière presque continue agiter la surface. D'autre part, passé une certaine profondeur, la température se maintient, sensiblement

(1) Le Macnirus gigns (L. Vail.) est représenté sur la planche coloriée accompagnant cet ouvrage et représentant les principales formes animales vivant vers 4,000 mètres.

égali'. dans une zoiii; très étendue. Ce sont l;'i des conditions éminemment favorables à l'extension des formes animales. Cette extension a dû d'ailleurs être facilitée à certaines époques gféologiques par des communications, aujourd'hui disparues, entre les Océans, .\insi autrefois il existait une communication entre rAtlanti{|ue et le Pacifique, là où se trouve de nos jours l'isthme de Panama. Les espèces n'avaient pas besoin à cette époque de passer au-dessous du cap llorn pour pénétrer de l'une de ces mers dans l'autre. Comme poisson de grande profondeur, trouvé dans les deux Océans dont je viens de parler, je citerai le Gonostoma microdon, très abondant par des fonds de 2,900 brasses [Challenfier).

Les pèches du Talisman et celles du Clmlletv/fir ont |iermis de se J'endre compte de la dispersion des grands groupes de poissons suivant la profondeur, et elles ont montré que certains poissons faits pour vivre dans la mer sous une pression d'une demi-tonne pouvaient s'enfoncer suffisamment pour arriver à supporter un poids de une et deux tonnes. Ce dernier fait constitue une grande difficulté lorsqu'on veut résoudre la question suivante: existe-t-il des genres et des espèces de poissons caractéristiques de fonds de profondeur déterminée? c'est-à-dire la faune des poissons se montre-t-elle différente durant l'exploration successive de profondeurs de 1, 2, 3, 4 et o,Û00 mètres? il est possible de répondre à cette question par l'affirmative, mais il faut pour cela avoir multiplié les pèches, car certaines espèces de |)oissons se retrouvent à partir de 600 mètres jusqu'à des profondeurs croissant de près de 3,000. Ainsi, comme je viens de le dire, certains poissons dont la structure orgaiiiciue ne subit aucune modification sont susceptibles de vivre sous des pressions croissantes pouvant s'élever à plus de 2,000 kilogrammes. L'explication de ce fait si singulier consiste en ce que les poissons que nous retrouvons à près de 3,000 mètres n'habitent pas d'une manière continue les mêmes localités. Ils s'y montrent, ils descendent successivement dans les abîmes de la mer, et lorsqu'ils exécutent ces voyages, ils vont doucement, de manière à subir

des compressions ou des décompressions graduelles. D'autre part, plusieurs d'entre eux ne sont pas pourvus de ce sac rempli d'air, de cette vessie natatoire dont l'expansion brusque, par suite de la dilatation des gaz qui y sont contenus, aurait pour efi'et de les entraîner à la surface. Ainsi, durant l'expédition du Ta/is7nan, nous avons trouvé dans r.\tlantique V Alepoceplialus rostratus à partir de 868 jusqu'à 3,6o0 mètres, le Scopelus Maderensis de 1,090 à 3,663 mètres, le Leptoderma macrops de l,lo3 à 3,653 mètres, le Macrunis afftnis de 590 à 2,220 mètres, soit pour ces quatre espèces des aires de distribution en profondeur variant de 2.782, 2,561, 2,502 et 2,000 mètres. Je pourrais multiplier ces exemples, mais ceux que je cite me paraissent bien suffisants pour permettre de reconnaître que l'organisme de certains poissons permet une adaptation à des pressions très variées.

A côté de ces poissons nomades il en existe dautres qui restent confinés dans des zones beaucoup plus restreintes et qui paraissent les caractériser. Ainsi le Batlujpterù'is lonrjipes vit entre 800 et 1 ,200 mètres, de même, que \ Hulosaurus Ovenii; vers cette dernière profondeur nous trouvons des Requins spéciaux, abondants en un point des côtes du Portugal. Kntre 1,500 et 2,000 mètres existent le Stomias boa, le Malacosteus niger, VEiirijpharynx pelicanoïdes. Plus profondément, entre 2.500 et 3,000 mètres, vit ce singulier poisson, YEiistomias obscwiis qui porte un long tentacule sous son menton. A 3,500 mètres existe le Scopelus maderensis, et au-dessous de 4,000 mètres nous avons péché à bord du Talisman le Macj'urits ffigas et le Bathynectes crassiis. A 5,019 mètres les zoologistes du Challenger ont pris le Batln/ophis fcrox.

En résumant les indications fournies par la rencontre des diverses espèces de poissons dans les profondeurs, on voit qu'entre 200 et 600 brasses il existe des formes étroitement alliées aux formesde surface. Les représentants du grand groupe de poissons que les naturalistes ont groupé sous le nom de Chondroptérygiens(I)

(I) Los ChondroplérvKÏens sont des poissons à squelette cartilagineux. Les Acanthoplérvgiens possèdent au contraire un squelette osseux.

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descendent seuleint'iit jus(|ii",i 1,500 mètres environ. Les plus remarquables d'entre eux sont des Requins, dont les formes sont assez diiïérentes de celles des mêmes animaux vivant près de la surface. J'ai fait représenter l'un des plus curieux, pris entre 1,200 et l.'iOO mètres ù Sétubal, près de Lisbonne. Ces poissons se reirouvent. par des fonds seiuljjables, sur les côtes du .Maroc.

In fait d'histoire zooIogi([ue très curieux a rapport à ces lialiilants des p:randes profondeurs, que je viens de signaler comme

l''ig. 30. — Ceniropliorns calceus (Low). Tiès réduit.

existantsur les côtes du Portugal. Ou sait que les naturalistes ont discuté pendant bien longtemps sur la question de savoir si, passé une profondeur de 4 à .'jOO mètres, la vie se manifestait sons une forme (juelconque. Mais alors que les partisans et les non-parlisans d'un zéro de vie animale se livraient à des luttes passionnées, des pêcheurs avaient résolu, depuis des siècles peutêtre, ce grand problème. Ces investigateurs, guidés par une observation qui nous est absolument inconnue, allaient tous les jours couler des lignes par 1,200 et l,oOO mètres de profondeur,

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afin de prendre des Requins, des chiens de mer comme on les nomme vulgairement, vivant au large des côtes du Portugal, au fond d'une vallée sous-marine. Ils savaient que les Requins n'étaient pas les seuls habitants de ces grands fonds, car il leur arrivait de capturer d'autres espèces de poissons, et ils disaient aussi qu'il y avait dans les abîmes des êtres singuliers construisant des nids. Ils avaient en effet ramené, accrochées à leurs lignes, quelques-unes de ces éponges, que l'on nomme des Holtenia et dont l'aspect est celui d'un nid d'oiseau. Durant d'autres pèches, ils s'étaient passé de main en main quelquesunes de ces longues torsades de spicules, semblables à du verre filé, servant à ancrer d'autres belles éponges, des Hijalonema.

C'est à Sétubal, à Cezimbra, un peu au-dessous de Lisbonne, que se pratique de temps immémorial cette pèche des Requins. Les hommes qui s'y livrent ne constituent pas plus de cinq à six équipes. Chaque équipe comprend neuf pécheurs et un mousse. Les embarcations sont longues de 5 à 6 mètres, et équilibrées de manière à tenir la mer par gros temps. L'engin dont on se sert porte dans le pays le nom A'espenfie/s. Il se compose de lignes au nombre de 20 ou 40, réunies bout à bout. Chaque ligne porte à distances égales vingt cordelettes à l'extrémité desquelles sont ..attachés, empilés, comme le disent les pêcheurs, les hameçons. Ces derniers sont semblables à ceux qu'on emploie à Terre-Neuve pour la pêche de la morue. Chaque ligne a une longueur de 30 mètres. Les lignes réunies forment une tessure, portant 400 ou 800 hameçons, que l'on fixe à une maîtresse corde, mesurant 1,200 à 1,500 mètres. On amorce avec des sardines conservées dans le sel. 31. Vaillant, qui a eu l'occasion d'assister à une pêche à Sétubal, en a donné une description très intéressante. Pour procéder à l'immersion, on leste l'engin avec une pierre dont le volume ne dépasse pas celui des deux poings, puis on jette un à un les hameçons. Lorsqu'ils sont tous à l'eau, on file la maîtresse corde, et au moment où la moitié de cette dernière est coulée, on suspend l'opération et on met en marche l'embarcation afin

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(le tendre l'appareil dont on immerge ensuite le restant. Cette manœuvre demande une heure et demie.

" Après une heuri- trois (]uarts de repos, l'engin (Hant resté à loud, dit M. Vaillant, il est temps de le relever, ce qui constitue la partie pénible de l'opération, les moyens employés par les pêcheurs de Sétubal étant des plus primitifs. A l'avant est disposé un madrier portant à son extrémité une poulie en bois; l'autre extrémité s'appuie contre le mât, et tout est solidement amarré à la pièce relevée en saillie, qui, à la proue, continue en quelque sorte la quille. La maîtresse corde étant engagée sur la poulie, les hommes de l'équipage se placent deux par deux sur chaque banc ; tous alors, les mains garnies de morceaux de drap, tirent ensemble et amènent ainsi l'engin sur l'arrière du bateau. » Il faut près de deux heures pour remonter la maîtresse corde et arriver aux hameçons. A ce moment on passe la ligne par l'arrière. Les hameçons et les cordes qui les soutiennent sont jetés au fond du bateau à mesure qu'ils arrivent. Lorsqu'un poisson se présente, le patron lui enfonce un croc dans la bouche, le hisse à bord et le passe à un pécheur.

Les Acanthoptérigiens, poissons dont le squelette est osseux, sont nombreux dans les grands fonds. Ce n'est que jusqu'à 1,200 et 1,308 mètres environ que paraissent descendre des représentants des genres de surface. Les Acanthoptérigiens faits pour vivre entre 1 ,300 et 3,000 mètres appartiennent à des genres spéciaux (1). Un grand nombre se rapportent à trois familles, caractérisant les mers profondes: celles des Trachipteridas, des Lophotidœ, des Xotacantliidx.

Les Gadidœ, les Ophidudss, les Macruridas se retrouvent à toutes les profondeurs et ils constituent un quart de la faune ichthyologique profonde des Océans. Les Scopelidœ constituent un autre quart de cette faune. Les Salmonidée paraissent rares, car on n'en a mentionné jusqu'à présent que trois genres. Les découvertes sous-marines ne nous ont fait découvrir

(I) Voir pour ces détails et les suivants : Gûather, Study of fishes, 1880.

aucun type de poisson se rapprochant des formes si étranges que nous trouvons à Tétat fossile dans les terrains anciens et qui paraissent correspondre à la période d'organisation de ces animaux. Quant au\ formes fossiles plus récentes, elles ne présentent aucune analogie avec nos poissons de grands fonds. 11 n'y a, d'ailleurs, dans ce fait rien qui doive nous surprendre. Les mers très anciennes ont été des mers moins creusées, et les portions soulevées du lit des mers des dernières époques géologiques qui ont possédé de plus grands abîmes proviennent toutes de faibles ])rofondeurs.

Un des grands intérêts, se rattachant à la découverte des poissons des abysses, consiste en ce qu'il nous a été possible de constater de quelle manière des organismes déterminés paraissaient être arrivés à se plier à des conditions de vie pour lesquelles ils semblaient n'être pas faits. Durant une partie des temps géologiques, la terre ne présentait pas, à sa surface, les dépressions profondes et les grandes saillies qu'elle otîre de nos jours. Les continents ne possédaient pas leurs grands reliefs, les Océans leurs abîmes. Peu à peu, à mesure que la terre, sous l'influence du refroidissement quelle ne cesse de subir, se crevassait, le fond des mers s'abaissait de plus en plus. L'égalité de température qui s'est établie entre la zone marine profonde des régions chaudes et tempérées et les zones marines superficielles ou peu profondes des régions froides, a permis aux espèces vivant dans ces derniers points de s'étendre sur des espaces de plus en plus considérables. Seulement ces formes animales ont rencontré des conditions de vie différentes de celles au milieu desquelles elles se trouvaient être antérieurement placées : absence de nourriture végétale, absence de lumière, tranquillité absolue des eaux. Leur organisme s'est alors modifié ; il sest adapté à ces nouvelles situations biologiques, en un mot il s'est transformé. Les organes phosphorescents sont venus produire de la lumière au milieu des régions où les rayons solaires n'arrivaient plus, les organes d'exploration se sont développés, les caractères carnassiers se sont substitués aux caractères phytophages, les modifications de

la bouche pour saisir par surprise des proies énormes, devant rassasier l'animal durant de longs jours, se sont accomplies. \insi, les explorations sous-marines sont-elles venues apporter auv zoologistes, prélendant (p.e les formes animales ne constituent pas ces Ij pes immuables appelés des espèces, des arguments d'une grande valeur. Il semblerait, eu .'IVet. lorsqu'on observe ces animaux surprenants, qu'un organisme no soil entre les mains de la nature qu'une paie molle, qu'elle pétrit incessamment et dont elle sait perpétuer l'existence par des adaptations sans cesse renouvelées durant le cours des âges.

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