CHAPITRE VI CRUSTACÉS
Les Crustacés, dont les formes varient à l'infini (Crabes, Langoustes, Crevettes, Écrevisses, etc.), peuplent les océans et les eaux douces. Leur aspect extérieur, leurs mœurs en font des êtres très intéressants à observer, et nous ne devons pas être surpris de voir, depuis longtemps, les naturalistes aborder leur étude avec une vraie passion.
Les Crustacés sont des animaux dépourvus de squelette intérieur et de système nerveux cérébro-spinal. Ils sont par conséquent, à ce double point de vue, semblables aux insectes, aux A'ers. aux mollusques, aux zoopbytes, et ils se trouvent être placés dans l'échelle des êtres à une grande distance des poissons et des autres vertébrés. Frédol, en parlant des Crustacés marins, les appelle les insectes de la mer. Quels étranges et en même temps quels cruels insectes 1 Au lieu de posséder comme ces derniers animaux une tunique composée de chitine, ils sont renfermés dans une épaisse enveloppe calcaire, susceptible de supporter sans se rompre des chocs violents. Cette armure, qui les a fait comparer aux chevaliers du moyen âge bardés d'acier de pied en cap, n'a pas paru suffisante à la nature pour assurer leur protection. Aussi a-t-elle revêtu leur extérieur de tubercules appointés, d'épines longues et acérées. Le Lit/iodes ftrox, que nous avons fait reproduire sur une de nos figures, n'a évidcm-
ment rien à entier comme moyen de défense au Porc-Épic ou au Hérisson. Ne dirait-on pas une châtaigne tombée au fond de la mer, qui y aurait pris vie et a laquelle il aurait poussé des bras et des jambes épineuses?
Si bien doués au point de vue de leur défense, les Crustacés ne lont pas été à un degré moindre relativement à l'intelligence. Leurs sens sont très développés. Us voient, ils entendent, ils sentent à merveille, et leur loucher est d'une extrême delica-
Igssg.
Leurs veux s'offrent sous la forme d'yeux simples ou sous la forme d'veux composés et on les voit, tantôt affleurer à la surface du corps', tantôt être situés au bout d'une tige, d'un pédoncule, dont la lonsucur quelquefois devient surprenante.
La tète porte en avant deux paires d'appendices filiformes, l'une interne, l'autre externe, auxquelles on a donné le nom d'antennes. C'est sur la partie constituant la base des antennes internes que se trouvent être placés les organes de l'audition. Dans certains cas, disposition surprenante, des appareils del'ouie sont situés à l'extrémité postérieure du corps, sur la lamelle caudale. Voilà donc l'oreille au bout de la queue; nous trouverons plus tard l'animal rêvé par les phalanstériens et qui devait réaliser le type de la perfection en portant un œil à lextremite de ce inème appendice.
L'olfaction s'efîectue par T intermédiaire de poils, de filaments délicats, insérés sur les antennes et dans lesquels viennent se terminer de fines ramifications nerveuses.
Le toucher est également perçu par des poils tactiles reposant par une base élargie sur le bouton terminal d'un nerf sensitif. Ces organes sont disposés sur la partie antérieure d'appendices insérés autour de la bouche et remplissant le rôle de mâchoires. Us occupent, évi.icmment, cette place pour tàter les objets devant servir de nourriture, tandis que les antennes, qui subissent chez certaines espèces un grand allongemenl, correspondent à des organes d'exploration.
Les Crustacés présentent au plus haut degré un caractère ba-
tailleur, et la nature est venue seconder ce vice en les dotant du pouvoir merveilleux de reconstituer les membres brisés ou détachés durant les comi)als. Un Crustacé a-t-il perdu ses pinces ou des pattes à la bataille, il s'enfuit au plus vite et va se cacher dans uu coin obscur, inaccessible, sous un gros rocher. 11 reste là pendant quelque temps, ne s'aventurant qu'à peu de distance et avec de grandes précautions pour chercher ce dont il a besoin pour vivre, et ce n'est que lorsque ses bras ou ses pattes ont repoussé, qu'il reprend son allure arrogante et court à de nouvelles luttes.
Dévorer ses voisins, dévorer ses semblables, telle pourrait être la devise de ces animaux, et lorsqu'on a eu l'occasion de les observer, on n'est pas surpris du récit d'une scène dont Rymer Jones fut le témoin. Ce naturaliste raconte qu'ayant placé un jour des crabes tourteaux dans un aquarium, il vit l'un d'eux s'emparer d'un de ses compagnons en étreignant le bord de sa carapace avec une de ses pinces, briser celte cuirasse avec l'autre pince et se mettre alors tranquilieuient à fouiller dans le corps, arrachant des lambeaux de chair qu'il s'empressait d'avaler. Mais, par un juste retour, pendant qu'il était ainsi occupé, un autre crabe s'approcha de lui par derrière, le saisit, elle maintenant vigoureusement lui fit subir le même supplice. Ou pourrait croire que notre tourteau en semblable péril dût s'empresser de lâcher sa proie et d'essayer une défense désespérée. Pas du tout ; il continua tranquillement son repas, que la mort seule fut capable d'interrompre. OucUe heureuse organisation que celle de ces animaux! leurs mutilations ne sont que passagères, leur vie se passe à aimer et à manger, alors que la douleur semble rester inconnue.
Les Crustacés sont répandus depuis la surface de la mer jusque dans ses plus grandes profondeurs. Durant l'expédition du Talisman, nous en avons péché à 4,787 mètres. Seulement je dois faire remarquer que tous les groupes zoologiques dans lesquels on a réparti ces animaux, n'ont pas une aire semblable de distribution bathymétri(|ue. Les Crustacés élevés en organisation, les Brachyures, deviennent de plus en plus rares à mesure qu'on
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descend vers le fond de l'Océan. Entre 1 ,200 et 1 .500 mètres, ils disparaissent complètement, tandis que des formes moins perfectionnées se retrouvent aux environs de o,000 mètres.
Certain. Braclivures possèdent une extension géographique immense. Parmi les espèces pélagiques on doit particulièrement remarquer le NmUilorjrapms minulus ^\y^ni dans l'Atlantique, le Pacifique et sur les côtes du Japon. Parmi les formes d eaux profondes, les Sa/ramat/na, les Lyspognothus, les Lithodes, les Ergaslicits doivent lixer lattenlion.
En 1869, l'expédition du />om/pme draguant au nord de 1 hcosse dans le chenal séparant cette terre des îles Faroer. par SriO brasses environ, sur un limon crayeux et sablonneux ou abondent des Holtenia, prit un crabe singulier, le Sap-amathia Carpenteri (A. M.-luhv.). Cet animal a une carapace de ioniie triangulaire se terminant en avant par deux énormes cornes, très Jiguës à leur sommet (fig. 38;. Des épines hnement appointées s'observent sur les parties latérales du corps dont la portion médiane porte quelques tubercules arrondis ou aplatis. Les pattes . sout lonunies et grêles. La couleur est d'un rose foncé en certaines parties, dair sur d'autres. La température de l'eau, au niveau du point où ce Scyramathia vivait, était de G",.? C. Durant l'expédition du Talisman nous avons retrouvé cette même espèce sur les côtes du Maroc par une profondeur sensiblement égale avec une
température de 7° C.
Ce fait est très remarquable, car il permet de reconnaître que l-i où les fonds de l'Océan conservent sensiblement une température déterminée, la dissémination d'une espèce de Crustacé n'a pa. de limites. Une même forme peut s'étendre par conséquent d'un pôle à l'autre. Ainsi, relativement à d'autres groupes de Crustacés, on a signalé dans les mers autarcti.iues un .1;^^»rus ne paraissant pas différer de YArcturns liaffini de 1 Océan arctique, et la Lyssianassa mayellanica du cap Horn se retrouve dans les mers du Nord. ^
Une jolie forme de crabe, le Lyspognothus Thomsom (fig. o«), dragué parle i>om/y02He dans le canal des Panier, s'étend aux côtes
du Maroc, oùrexpédition du Talisman l'a trouvée en grande abondance par des fonds de 600 à 1 ,200 mètres. Sa présence dans la Méditerrauee avait été constatée durant les dragages du Travailleur. Le Challengers recueilli cette même espèce dans des régions encore beaucoup plus éloignées, au cap de Bonne-Espérance d'abord, au sud de l'Australie ensuite. Consécutivement aux dragages du l^ravailleur dans la Méditerranée, M. A. 31. -Edwards avait décrit, ?,on?^ [e nom à' Er g asticus,\\n nouveau genre de Grustacé, voisin des Scyramathia. L'expédition du Challenger a découvert, aux îles de l'Amirauté, une espèce d' Ergastictis [l] qui paraîtrait ne pas être très éloignée de YErrjaslicus Clouei iTig. 38). N oilà donc de nombreux exemples de l'immense distribution d'une même forme générique et même spécifique de Brachyure. L'expédition du Challenger a fourni d'autre part de précieux détails sur les caractères généraux de la faune profonde des Brachyures dans les diverses mers du globe. Une région particulièrement intéressante à connaître était celle du cap de Bonne- Espérance. Que devenaient, en ce point de jonction de l'Atlantique avec l'Océan Indien, les formes vivant dans l'une ou l'autre de ces mers. D'après ce que nous a appris M. Miers, les espèces capturées dans le sud de l'Afrique possèdent des affinités avec les Crustacés atlantiques et orientaux. Le Pericera cornnta (M.-Edw.), le Calappa flammea (Herbst.), le Mttrsia cristimana appartiennent à la faune de l'Océan Indien, tandis que ïeLispo- //?ialhas Thomsoniy'd dans l'Atlanticiue. Certaines espèces traversent tout l'Océan Indieu. Ainsi VEùalia tuberculosa (A. .M.-Edw.) s'étend de la Nouvelle-Zélande au cap de Bonne-Espérance.
Dans la région antarctique, Y Halicarcinus planattis (Fab.) est répandu partout. On le trouve aux Falklands, à 3Lagellan, à l'île Campbell, aux îles Marion et du Prince-Edouard (2). Dans la région indo-pacifique, nous retrouvons, au sud de l'Australie,
(1) Ergastirus yaresii (Miers}.
(2 M. .Miers signale également dans la région antarctique VEiiripodius La- Ircilli iGuer. .Main.) et le Peltarion spinulosum (White) mentionnés primitivement aux Falklands et à Magellan.
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