CHAPITRE II
Les moines aux prises avec les princes temporels. — Les cornes de la reine Isabeau. — Ruses de Louis XI. — Charles VIII a Florence. — Le divorce de Louis XII. — Dévotions de Henri III.
;A liberté de laisser parler sa conscience en face des rois, de rendre la bride à sa pensée, de la revêtir, en leur parlant, de toutes les formes fougueuses et mordantes qui s'offrent à l'improvisation, ne passe pas pour avoir été une des originalités de ces vieux siècles que la tradition nous présente écrasés et soumis jusqu'à l'annihilement de la dignité humaine. Nous allons le constater cependant, ces dieux de la terre, qui traitaient d'égal à égal avec les divinités célestes, trouvaient de sérieux contradicteurs dans les orateurs de monastères.
Pour mieux apprécier le courage de cette éloquence oubliée, cherchons un point de comparaison entre ces prêcheurs et leurs confrères plus rapprochés de nous. Plaçonsnous au pied de la chaire de Versailles, au temps où Louis XIV daignait écouter les pompeuses homélies de Bossuet et de ses émules, si soigneusement châtiées et épurées, si largement fardées de formules de respect, presque d'adoration. Supposons qu'à la place de la tête si bien peignée, penchée et béate, d'un de ces sermonneurs de cour, guilloché de dentelles, dont la voix onctueuse savait éviter avec tant d'art le mauvais goût des personnalités, ait apparu inopinément le masque grotesque d'un de nos rudes moines du temps de Charles VI et de Louis XI, surgissant du froc, sans rabat ni linge, véritable épouvantail au crâne nu, à peine cerclé d'une broussaille de poils, à l'œil gaulois, peu fait aux adoucissements serviles, aux mains brunes, aux gestes violents.
Le voilà dominant la Cour de France, ce paysan de la foi ; il regarde sans trouble toutes ces élégances, tous ces émerveillements. Puis tournant sa barbe inculte vers le Roi-Soleil, et contemplant sans sourciller ce pivot de tant de gloire, habitué à confisquer avec une majesté sereine les droits, les libertés, les biens et jusqu'aux femmes des autres, notre men-
LES PRINCES TEMPORELS. 6l
diant, que son zèle a rendu cynique, s'exprime ainsi :
« O Roi qui taillez votre splendeur dans la chair de votre peuple, voulez-vous savoir quel est votre lot dans l'opinion des hommes ? Quittez pour une heure vos courtisans, vos complaisants de débauche , vestri lenones et ruffiani, ces chiens qui lèchent vos plaies, canes lingentes vulnera^ ces adulateurs qui, pour être bien en cour, applaudissent à vos royales turpitudes (Guil. Pépin, Exp. Evang. quadrag.). Cachez votre rang sous des habits plus simples, et parcourez les rues de Paris, de cette grande cité que vous n'aimez guère, vous y apprendrez ce que l'on pense de vous (Jacques Legrand à Isabeau de Bavière). Vous qui prenez le titre de Roi Très-Chrétien, vous insultez chaque jour aux lois chrétiennes, robant et foulant l'humanité.
« Vous qui vous dites seul chargé de faire respecter les lois sociales, vous êtes ouvertement fornicateuret adultère!... Non-seulement vous prenez les femmes à leurs maris ; mais s'il s'en trouve, par hasard, un de ces derniers qui ne se montre pas heureux de voir sa maison changée en lupanar, et sa femme assimilée aux courtisanes a quœ ad bordelum vadunt »
Jehan Raulin, rfe Sancta Magdaîena)^ vous l'exilez et le chassez de votre présence. Voilà
ce que vous entendrez dire de vous, ô Roi 1 Vous vous entendrez vouer à trente millions de diables par le menu populaire, et certes, ce ne sera pas moi qui y contredirai, à moins que vous ne songiez à mettre fin à un pareil commerce, tali negotîo ».
Quelle tempête de colère aurait retenti dans la chapelle dorée! Quels aboiements de ces chiens de cour, accusés de lécher les plaies du monarque ! Le Roi lui-même n'eût-il pas pensé qu'on attaquait Dieu dans sa personne sacrée ! Le fameux exorde du Père Bridaine, ce classique chef-d'œuvre de témérité, eût paru bien fade à côté de cette terrible franchise. Il n'est pas douteux que le moine coupable d'un tel accès de sincérité eût disparu pour toujours dans quelque oubliette de couvent.
Ces élans de la conscience étaient loin d'être des raretés à l'époque qui nous occupe. Si l'on a la curiosité d'ouvrir les gothiques recueils intitulés : Opiis quadragesimale^ Sermones de Sanctis^ Lectiones in Adventii, Opus aureiim, Expositio in Evang. quadrages., Epistolœ aureœ^ etc., on reconnaîtra avec surprise, dans ces manuels oratoires des moines, une liberté de langage, une hardiesse de critique, une verve d'expressions, dont les orateurs des tribunes politiques peuvent à peine donner une idée.
N'attendant généralement des pouvoirs mon-
dains ni rétributions ni dignités; assurés de retrouver dans leur monastère un asile inviolable et le nécessaire de l'existence, ces maîtres de la protestation chrétienne prodiguaient leur censure à tous les rangs de la société. Ils frondaient, avec une fantaisie souvent cynique, les mœurs, les occupations, les modes et les passions de leurs contemporains , exactement comme s'ils eussent été étrangers à toutes ces choses, à toutes ces joies, h toutes ces tentations. Ce détachement n'était pas absolument vrai; au moins n'en prenaient-ils leur part que par boutades et fort irrégulièrement.
Ne nous étonnons donc pas si les bizarres recueils dus aux soudards capricieux de la foi populaire ont conservé tant d'attrait pour les curieux et les érudits. Tout le monde ne se contente pas des on-dit des historiens; ceux-ci d'ailleurs laissent à peine tomber de leur plume deux ou trois noms de ces meneurs des foules, dont la race est depuis longtemps éteinte. Grâce aux débris de leurs sermons parvenus jusqu'à nous, nous pouvons doser les abus, les misères et les vices de ces temps qu'ils nous peignent sans réserve et sans voile ; nous pouvons étudier les émotions de la vie publique de ces générations disparues, toucher du doigt les plaies vives de ces agglomérations humaines si terriblement surexcitées.
Les moines avaient, nous l'avons dit , le monopole de l'éloquence active ; leur habitude d'aborder la chaire les créait intermédiaires directs, arbitres naturels de toutes les discussions d'autrefois. Aussi rencontre-t-on dans chacun des grands émois de l'Europe chrétienne un de ces ardents agitateurs qui aiguisaient leurs armes dans le silence des cloîtres, à l'abri des intimidations profanes.
Aux désastreuses époques de nos annales, quand la société semble prête à s'abîmer dans les discordes sanglantes ; lorsque les dilapidations des tuteurs héréditaires des peuples réduisent au désespoir les provinces ruinées, ce sont ces mendiants aux têtes chauves qui jettent aux puissants débordés l'anathème du derviche des Orientales :
Ombre du padischah,qui de Dieu même est l'ombre, Tu n'es qu'un chien et qu'un maudit !
Sous le règne lamentable de Charles VI, les orgies de la cour et les déprédations des princes apanages furent souvent interrompues par ces terribles improbations, dont les plus humbles diminutifs eussent coûté la vie à des personnages que le froc n'eût pas sauvegardés. En 1405, le célèbre Jacques Legrand, auteur du Sophologium ou Livre des bonnes mœurs,
imprimé en 1470, ose stigmatiser publiquement la reine Isabeau qui entrait dans l'église la tête superbement chargée de hennins élevés, la poitrine nue à Texcès, discoperta usqiie ad ombilicum^ et foulant la dalle du saint lieu avec des souliers « à becs de deux pieds de long ». Le moine indigné interrompt la paraphrase du texte évangélique, et se tournant vers elle :
« O folle Reine, s'écrie-t-il, abaissez les cornes de vos hennins, recouvrez votre chair provocatrice; quittez pour un instant vos ornements royaux, et, mêlée sous des habits ordinaires aux bonnes gens des rues de Paris, écoutez ce qu'on dit de la Cour. Vous saurez ce qu'on pense de vous. »
La hautaine Isabeau blêmissait de honte et de colère sous la parole de cet agresseur aux pieds nus. Sans s'inquiéter des menaces et du furieux cliquetis d'armes qui partaient de l'entourage royal, celui-ci continuait à foudroyer la souveraine. La montrant du doigt à l'assistance, il lui reprochait « de faire régner à sa Cour dame Vénus accompagnée de ses suivantes inséparables, la Gourmandise, la Luxure et la Crapule ». Les chevaliers du cortège et les hommes d'armes du duc d'Orléans, désigné lui aussi à la vindicte publique, auraient fait surle-champ justice de l'audacieux prédicateur, si
l'assentiment enthousiaste des auditeurs ne l'eût protégé.
Charles VI, qui se trouvait momentanément en raison, eut la curiosité de juger par luimême la témérité de Jacques Legrand ; il voulut l'entendre prêcher dans la chapelle de l'hôtel de Saint-Paul, le jour de la Pentecôte. Malgré les murmures de l'entourage de la Cour, dont la présence du roi avait peine à contenir la fureur, le moine sans peur reprit, avec un redoublement de franchise, le thème irrévérencieux qui avait si fort irrité la reine et les courtisans. Le bras tendu vers le duc d'Orléans, qui affectait de sourire, il accusa hautement de la misère publique ce prince qu'il nomma le Maudit des peuples. Il insista sur sa complicité avec Isabeau, sur «ses déportements qui soulevaient la publique clameur », sur la ruine des finances, sur le pillage général; et termina en prédisant « qu'à moins d'une prompte et complète réparation, le royaume épuisé tomberait entre les mains d'une race étrangère ».
Le pauvre roi sut grand gré à l'intrépide frondeur d'un pareil sermon; il déclara y reconnaître la parole même de Dieu, et prit de belles résolutions de réforme. Le retour de sa folie, retour provoqué peut-être, lui fit tout oublier.
Ces appels directs au mépris des princes et de leurs partisans retentissent chaque jour pendant ce triste règne. Le cordelier Jehan Petit, le carme Eustache de Pavilly, Thomas Connecte ne cessaient de dénoncer à leurs auditeurs du parvis de Notre-Dame et de la place Maubert la mauvaise conduite de la reine et de ses femmes, la rapacité de ses parents et familiers, les tristes exemples donnés au dauphin, les désordres des seigneurs et leurs trahisons. Ces voix fougueuses semblaient justifier d'avance les sanglantes représailles du boucher Caboche et de sa bande d'écorcheurs, dont l'ambition de Jean sans Peur allait se faire des instruments.
Quelques années plus tard, Jehan Petit ne craignit pas de faire revivre la doctrine de saint Thomas d'Aquin sur le régicide, doctrine ultramontaine que devait raviver le fanatisme des prédicateurs de la Ligue. Pour absoudre le duc de Bourgogne du meurtre du duc d'Orléans, le hardi cordelier soutint que « c'est droit, raison et équité d'occire un tyran, voire par aguets et épiements ». A quoi Juvénal des Ursins ajoute (Histoire de Charles VI) « laquelle doctrine sembloit bien estrange à aulcunes gens notables et clercs, mais n'y eust si hardy qui en eust osé parler ».
On lit, dans la Chronique du Religieux de
Saint-Denis, une harangue à la fois économique et politique d'Eustache de Pavilly. Ce carme, indigné des déprédations qui appauvrissaient l'État, signale par leurs noms tous les grands officiers de la Couronne qui, profitant de la folie du malheureux roi « mangeoient et desroboient le Roy et le royaulme, acquéroient riches possessions, bâtissoient chasteaux et grands maisons aux despens du peuple. » L'orateur appuie ses accusations de chiffres qui montrent que les affaires temporelles lui étaient très-familières, et qu'il eût fait, de nos jours, un bon rapporteur du budget. Il conclut à l'annulation de tous dons et pensions, môme des pensions des princes ; h la déchéance, avec séquestration de leurs biens, de tous les fonctionnaires qu'il signale ; à la réduction des offices et à l'entrée au conseil d'un certain nombre « de saiges hommes adjoincts, par bonne et valable élection, à ceux du lignaige du Roy ».
« De rech^f, dit à ce sujet Juvénal des Ursins, le carme de Pavilly fait une proposition à Saint-Paul, devant la Royne, Monseigneur le Dauphin etaultres seigneurs. Et preint sa matière sur une fiction d'un jardin où il y avoit de. belles fleurs et herbettes, et aussi il y croissoit des orties et plusieurs herbes inutiles qui empeschoient les bonnes herbes de fructi-
fier, et pour ce les falloit sarcler, oster et nectoyer. Et que, au jardin du Roy et de la Royne y avoit de très mauvaises herbes et périlleuses; c'est à sçavoir quelques serviteurs et servantes qu'il falloit sarcler et oster, afin que le demeurant en valut mieux...
« Les mauvaises herbes furent ostées des jardins du Roy et de la Royne, c'est à sçavoir le duc de Bavière frère de la Royne, et feut mis en une tour devant le Louvre, et plusieurs autres officiers, les uns mis au Chastelet et les autres à la Conciergerie du Palais, et y en avoit de clercs qui furent rendus à Tévesque. Et si print-on environ quatorze ou quinze dames que damoyselles de l'hostel de la Royne, lesquelles furent menées en la Conciergerie du Palais, comme en prison. »
Sous le redoutable Louis XI, qui ne plaisantait guère avec les conseillers importuns, à quelque rang qu'ils appartinssent, un simple cordelier osa lutter avec le vindicatif monarque, sans redouter la colère de celui qui mettait les prélats dont il avait à se plaindre dans ces cages de fer, desquelles Comines nous a laissé une si poignante description. J'emprunte à la Chronique scandaleuse attribuée à Jehan de Troyes, greffier de l'hôtel de ville de Paris, le passage suivant qui montre à quel point l'incessante intervention des prêcheurs dans
les affaires politiques était appréciée du peuple. Le cordelier désigné ici se nommait Anthoine Fradin.
« En ladicte année 1478 vint à Paris un cordelier natif de Ville-Franche en Beaujolois, pour prescher, et illec blasmer les vices... Et si blasma tous les estats, et si prescha de la justice du gouvernement du Roy, des princes et seigneurs de ce royaulme, et que Dieu estoit mal servy, et qu'il avoit autour de luy des serviteurs qui luy estoient traistres, et que s'il ne les mettoit dehors qu'ils le detruiroient et le royaulme aussi. Desquelles choses en vinrent nouvelles au Roy, parquoy ordonna qu'on lui deftendist prescher. Et par cette cause vint à Paris maistre Olivier le Dain, barbier du Roy, pour lui faire défense de prescher. »
Cette royale intervention déplut au populaire « qui s'estoit rendu enclin à le suyvre et ouyr ses paroles et prédications ». Des groupes d'hommes et de femmes s'organisèrent pour veiller, jour et nuit, dans le couvent où il se tenait, afin que « nul ne luy feist aulcun opprobre ». Le chroniqueur ajoute que l'émotion fut telle, que « plusieurs femmes se garnyssoient de pierres , cendres , cousteaulx mucés et aultres ferrements et bastons, pour frapper ceulx qui luy vouldroient nuyre et empescher sa dicte prédication ; et luy disoient
qu'il n'eust point de paour, et qu'ils mourroient avant qu'esclandre luy advinst. »
Ainsi le peuple, qui faisait des pasquils sur l'emprisonnement du cardinal La Balue et de Guillaume de Darancourt, évêque de Verdun, se fâchait quand on voulait imposer silence à un simple moine. Louis XI jugea prudent d'expliquer qu'il n'avait voulu « faire aucun opprobre » à frère Fradin, mais seulement lui envoyer « aulcuns de ses conseillers, pour l'interroguer sur aulcunes choses et matières secrètes, dont il en vouloit sçavoir la vérité. » En dépit de cette belle assurance, dès que l'enthousiasme populaire fut un peu refroidi, le cordelier trop instruit des mystères d'État reçut le lundi i'^'' juin de ladite année « Tordre d'avoir à vuyder incontinent et sans arrêter du royaulme : ce qu'il fist, et vuyda, le lendemain qui fut mardi, de laditte ville de Paris ».
A la fin de ce même quinzième siècle, Florence vit naître, dans un couvent de Dominicains, un de ces hommes incendiés par le zèle du bien public, prêts à donner leur vie pour l'idéal d'équité, de liberté, d'égalité fraternelle, que leur âme a lentement conçu dans les aparté de la méditation. Jérôme Savonarole, prieur des Frères Prêcheurs du couvent de Saint-Marc, vivait à cette époque singulière, où l'Italie savante semblait disposée à revenir aux tradi-
tions mythologiques de la Grèce, enivrée qu'elle était par les trésors de littérature antique retrouvés, que l'imprimerie à son aurore multipliait sous les yeux des érudits.
C'était le temps où le brillant cardinal Bembo conseillait à Sadolet de ne pas se gâter le goût par la lecture du latin barbare des Épîtres de saint Paul; où le même prince de l'Eglise se plaisait à donner à la Vierge Marie le titre plus élégant, disait-il, de Déesse de Lorette^ et au Saint Esprit celui deZéphir céleste; à nommer le Collège des Cardinaux, collège des augures, et démons familiers, les anges gardiens. C'était le temps où le cardinal Bessarion déclarait que Gemisto Pletone, mort depuis peu, « s'était envolé dans un séjour d'innocence, où il allait pouvoir danser la mystique danse de Bacchus, en compagnie de génies supérieurs » ; le temps encore où Marsile Ficin brûlait de l'encens et entretenait une lampe ardente devant la statue du divin Platon.
Voilà pour l'orthodoxie des princes de l'Eglise ; de leur côté les princes séculiers, aussi nombreux que les cités de ce beau pays, mettaient leurs soins à confisquer les petites républiques naguère si laborieuses, si prospères et si jalouses de leur liberté ; ils y réussissaient en les excitant à guerroyer les unes contre les autres, et profitaient de leur épuisement pour
en saisir la souveraineté. Les deux capitales intellectuelles de la Péninsule, Rome et Florence, étaient en proie à ce fléau tyrannique, arrivé à l'état aigu : celle-ci domptée par les Médicis, qui l'enguirlandaient de chefs-d'œuvre d'art, que l'antiquité lui eût enviés ; la première achetée à beaux quadruples d'or par le fameux Alexandre Borgia.
En politique, la fortune et la vie de chacun étaient à la merci de ces tyranneaux insatiables ; l'honneur des citoyens flottait au caprice de ces princes, dont Machiavel nous a laissé un si vif portrait. En religion, la papauté avait fait du catholicisme une mise en scène pittoresque et dramatique, servant d'amorce à une entreprise de haut commerce, à une officine d'antidotes surnaturels, à laquelle une clientèle ultra -confiante semblait éternellement assurée. Telle était l'Italie, au moment où Savonarole se révéla. Le bruit de ces brutalités, de ces scandales, franchissant les murailles du couvent de Saint-Marc, fit germer dans l'âme du célèbre dominicain les qualités du réformateur et du tribun. Or un jour du Carême de 1495, Savonarole jeta du haut de la chaire ce portrait magistral du prince :
« Le prince est l'ennemi du bien public, il tire tout à lui et ne laisse rien aux autres. Le prince est gonflé de vices, trois surtout le dis-
tinguejit : la superbe, la luxure et l'avarice. Orgueilleux, il prétend qu'il n'y ait en vue que lui ; ne souffre de louanges que celles qui lui sont adressées ; son père, son frère lui sont suspects. Paillard, il lui faut des voluptés charnelles pour endormir ses soucis. Avare, il lui faut des trésors pour satisfaire à ses caprices et aux besoins de ses partisans.
(( Sont les préférés du prince ceux qui lui indiquent de nouveaux moyens de détourner la
fortune publique à son profit Les revenus
de la cité, il les prodigue à ses parents, à ses amis ; les livres, les objets d'art, les chevaux, tout ce qui pique sa convoitise, il l'admire avec tant d'insistance, qu'on est forcé de le lui abandonner. Que le prince désire de vastes jardins, les voisins doivent y contribuer de leurs propriétés, et ceux qui y travaillent ne
reçoivent aucun salaire Le prince marie les
gens à sa fantaisie S'il consent à rendre la
justice, il se rend tard à son prétoire, y arrive en compagnie de mignons railleurs, qu'il excite à se moquer des pauvres gens. Un de ses valets jouira, d'ailleurs, de plus de considération qu'un magistrat de ses tribunaux.
o Le prince aime les banquets, les orgies : il y fait amener par ses rufians des femmes destinées à ses plaisirs. La nuit il se fait ouvrir les maisons où sont de belles jeunes filles peu for-
LES PRINCES TEMPORELS. yS
tunées, et les enlève De ses bâtards il fait
des prélats qui corrompent les religieux, en leur faisant construire des palais pour couvents; des abbés qui séduisent les prêcheurs de leur Ordre par de fausses louanges, et chassent ceux de ces derniers qui s'obstinent à vouloir prêcher la vérité
« O Florence, voilà ce que c'est qu'un prince ! Voilà ce que c'est qu'un tyran ! Veux-tu un tyran ? Qui de vous veut être tyran? »
Jugez de l'émouvant effet d'un semblable réquisitoire, lancé du haut de la chaire cathédrale de Santa Maria di Fiori^ sur les ardentes imaginations d'un auditoire italien du temps des Médicis; ajoutez-y le jeu dramatique de la voix et du geste, qui triplait l'énergie de ces accusations si vigoureusement formulées. Étaitil un seul des assistants qui n'eût été victime de ces caprices princiers, dans sa personne, dans sa famille ou dans ses biens, qui n'eût vu le bannissement, la ruine, Tempoisonnement ou le supplice de quelqu'un des siens ? On sortait de là brûlant d'indignation, et les portes de Florence se fermaient contre Pierre de Médicis, qui revenait de négocier avec Charles VIII la servitude des Florentins.
Ce Padre Girolamo qui tonnait avec tant d'éclat au nom de la liberté, nous le verrons bientôt fulminant au nom de la morale évan-
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gélique contre le Vatican, et l'on comprendra pourquoi les Florentins en firent, un moment, leur idole. Ses plus illustres contemporains attestent sa puissance d'entraînement : Machiavel l'avait en haute estime; Pic de la Mirandole se montrait fier d'être si avant dans son intimité. Dans son Histoire d'Italie, Guicciardini relate en ces termes la haute popularité du grand moine : « Grandissima fama di santità haveva^ appresso alla maggiore parte del popolo. » Quant à Comines qui avait vu Savonarole, à l'expédition de Charles VIII, il n'était pas éloigné de le considérer comme un grand prophète.
Non content de foudroyer les candidats à la tyrannie, Savonarole réussit, malgré les efforts des seigneurs, à faire voter un gouvernement démocratique, après la fuite du fils de Laurent le Magnifique. De sa voix inspirée, il affirma dans la Chambre du Grand Conseil que la volonté de Dieu réclamait un gouvernement absolument populaire^ où il ne fût plus possible à une poignée de citoyens de troubler la liberté et la sécurité des autres : La volontà di Dio è che s'ordinasse un governo assolutamente popolare, in modo che non avesse à essere in potestà dipochi cittadini alterare ne la securità, ne la lihertà de gli altri. »
Il tint surtout à ce que le suffrage de tous
fût consulté dans l'élection des magistrats ; et ce vœu d'égalité politique fut momentanément exaucé. Ce gouvernement si nouveau, si hardi, même dans une république italienne, la plupart étant oligarchiques, Savonarole l'étayait de son infatigable éloquence, et le maintint tant qu'il put contre ses ennemis. Écoutez encore une citation de cette parole démocratique du moine florentin, pour défendre son œuvre :
« Qu'elle est la puissance, quel est le prince qui règne aujourd'hui sur toi, ô peuple de Florence ? C'est le Grand Conseil élu par tous les citoyens. Seul, il est le prince régnant; seul il crée les offices et les fonctions ; seul il est ton seigneur et ton roi !... Que chacun défende donc le Grand Conseil ; que nul n'attente contre son autorité!... Trois sortes de gens détestent un pareil gouvernement : les ambitieux, les vicieux et les sots. » Puis, supposant que les complots des adversaires de la république peuvent entraîner les masses changeantes, le bouillant Padre parle ainsi à son peuple qu'il personnifie, pour rendre sa parole plus persuasive :
« Viens ici, peuple qui murmures ; viens ici, mon fils! Dis-moi, vaut-il mieux être bridé qu'être libre ? Tu réponds : — Etre libre. C'est bien, mais si tu reprends un maître, un
prince, ne redeviens -tu pas esclave ? Ne murmure donc pas. Est-ce pour ta sécurité que tu crains? D'où viendrait le danger? Un tyran te rassurerait-il davantage, lui dont la volonté est la seule loi?... Viens ici, peuple qui murmures, es-tu, oui ou non, apte à ce gouvernement populaire ? Si tu es incapable de le conserver, ne t'en prends pas à lui qui te rend libre, mais à toi seul ! »
Que de rectitude et de bons sens! Combien les conseils du prieur de Saint-Marc sont éloignés de cet esprit de complicité avec l'oppression, qui anime ses confrères d'aujourd'hui ! Avant d'en finir avec le rôle politique de Savonarole, mettons-le directement en face des princes. Quand le jeune fils de Louis XI entra en Toscane, lors de son épopée fantastique en Italie, les envoyés de Florence le trouvèrent à Pise, mal disposé par les excitations de Pierre de Médicis, et nourrissant des projets de violence contre leur cité. Savonarole dut intervenir à la prière de ses compatriotes.
Quelque temps après l'entrée de son armée à Florence, Charles VIII, mécontent du langage indépendant de la Seigneurie, reprit ses méchantes idées et menaça de mettre la fière république à feu et à sang. Cette fois encore ce fut le moine qui la sauva.
Il ne se eontenta plus de conseiller, il me-
naça à son tour : « Dieu punit les rois impies, dit-il au roi de France ; ce sera votre sort si vous ne renoncez à votre dessein de saccager cette cité. » Il lui enjoignit de réserver contre Alexandre VI, qui souillait la chrétienté de scandales et de crimes, la force de ses armes, dont le ciel lui avait révélé la destination. Charles VIII s'apaisa une seconde fois ; mieux encore, il accepta les conditions de paix qui l'avaient si fort irrité. Enfin, toujours à la persuasion du moine, le roi se décida à quitter Florence, dont ses soldats vidaient les palais et pillaient les chefs-d'œuvre qui s'y trouvaient rassemblés à profusion.
Cinq ans auparavant Savonarole, appelé au lit de mort du tyrannique Laurent de Médicis, pour l'aider à régler ses comptes avec Dieu, n'avait pas craint de demander au puissant moribond s'il se sentait disposé à restituer au peuple la souveraineté usurpée par sa maison. Sur refus , le révérend républicain se retira sans absoudre le prince.
Revenons en France. A l'époque du lamentable procès de divorce royal, dont le but politique n'absout pas Louis XII des moyens ignominieux employés contre sa première femme, la pauvre reine Jeanne^ les prédicateurs, d'accord avec les sympathies populaires, se prononcèrent en faveur de la modeste victime
8o LES MOINES AUX PRISES AVEC
de la raison d'État. Pendant que Jehan Standonc plaidait, au collège de Montaigu, pour la princesse répudiée, Olivier Maillard, de l'Ordre des Frères Mineurs, fulmina du haut de la chaire contre le honteux procès de Tours. La liberté de ses remontrances alla si loin, que les courtisans renouvelèrent contre lui la menace, faite jadis à Jacques Legrand, de le jeter à l'eau : « Il me convient autant, leur dit-il, aller au ciel par eau que par terre. »
A ce trait spirituel on peut joindre celui du théologien Jean Bricot qui, reprochant à François P^ la dilapidation des finances, cette plaie vive de tous les gouvernements absolus, ajoute ce spirituel sarcasme : « — Sire, si vous continuez à avoir les mains percées, comme le grand saint dont vous portez le nom, vous ferez autant de pauvres forcés, q^ue saint ï^rançois en a fait de volontaires. »
Ce cordelier Maillard, qui eut, dit-on, le dangereux honneur d'entendre en confession les gros péchés du terrible Louis XI, prêchait, un dimanche de Carême de la dernière année du xv° siècle, en présence du comte et de la comtesse de Flandres, dans la ville de Bruges. Excité par la vue de l'auguste couple, qui n'était autre que le roi Philippe P^" d'Espagne et la reine sa femme, le fougueux sermonneur eut ridée de censurer la Cour. Il commença
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par demander à la noble assistance si l'on avait vraiment envie de se repentir.
« Qu'en dites-vous, dames et vous aultres gens de cour? Que vous semble-t-il ? Metterezvous la main à Tœuvre ? Vous y devez bien le guet. Dictes moy, par vostre âme, s'il vous plait, avez-vous point peur d'estre dampnez ? »
Puis, regardant la glorieuse compagnie, comme pour choisir celui dont il veut éplucher la conscience, il continue ainsi : « A qui commencerai-je le premier ? A ceulx qui sont en ceste courtine, le prince et sua altese la princesse. Je vous asseure. Seigneur, qu'il ne suffit pas d'estre bon homme, il fault estre bon prince ; il fault faire justice et bien gouverner », fonction dont Philippe, résidant presque toujours en Espagne, s'inquiétait fort peu.
Il s'adresse ensuite aux chevaliers de l'Ordre: A vous, dit-il, qui en prononçant le serment, « en avez faict un aultre premier que vous garderez mieulx; c'est que ne ferez rien de tout ce que vous jurerez. » Viennent après les officiers de la panneterye, de la frutterye^ de la boutillerye^ les trésoriers, les argentiers, qu'il accuse de desrober et frauder : « En bonne foy, frère, se fait-il répondre, vous ne dictes que du moins, il est ainsi ; tirez outre. » Puis vient le tour des « jeunes garches de court » auxquelles il ordonne de quitter leurs liaisons ;
puis les galants dont il prend l'un à partie, le désignant du doigt: « — Jeune gaudisseur... là, bonnet rouge, il fault baissier vos regards ; il n'y a de quoy rire, non! » A mesure qu'il parle, Frère Olivier s'échauffe ; il quitte le ton railleur et prend celui de justicier. Il parle de ceux à qui le sermon profite, de ceux qui « sont de la part de Dieu », et n'en trouve guère autour de lui. Il revient avec plus de sévérité à son énumération ; sa parole gronde :
« Qu'en dictes-vous, seigneurs, estes-vous de la part de Dieu ?... Le prince et la princesse en estes-vous?... Baissez le front 1 Vous aultres gens fourrez en estes-vous ?... Baissez le front! Gentils hommes, jeunes gaudisseurs, en estesvous?... Baissez le front! Et vous, jeunes garches, fines femelles de court, en estesvous?... Baissez le front! Vostre chambre est toute merquée avec les dyables! »
Après une aussi chaude escarmouche, frère Olivier Maillard a bien le droit de tousser, ce qu'il fait : — hem, hem, hem ! comme il est indiqué dans le texte imprimé à Bruges.
La princesse Marguerite, fille de Maximilien et de Marie de Bourgogne, assistait, elle aussi, à ce prêche de Carême : le salut final adressé par le moine â ses grands auditeurs en fait foi : <( Seigneurs, je n'ay ne or ne argent pour vous donner ; mais je vous donray de ce que j'ay :
premier au prince et à la princesse, je leur donne magnanimité et stabilité ; à la dame veuve, leur sœur, patience et humilité, car Dieu l'a bien visitée... >^ A celle-là seule, Maillard n'a pas fait baisser le front.
Marguerite de Flandres, âgée d'à peine vingt ans alors, avait eu déjà bien des tribulations. Fiancée d'abord à notre Charles VIII, qui lui préféra Anne de Bretagne, elle le fut de nouveau à Jean de Castille, fils de Ferdinand et d'Isabelle, dont une violente tempête faillit la séparer. Spirituelle comme toutes les Marguerite de cette époque, la pauvre princesse se consolait de son sort en rimant sur le vaisseau en détresse ce piquant distique si souvent répété :
Ci git Margot, la gente damoyselle Qu'eut deux maris, et si mourut pucelle.
Le même Olivier Maillard, prêchant à Paris au temps de l'expédition de Naples, date marquée en ces termes : v< Vadatis itsqiie Neapolim. quam est mine armigeris persécuta », exhorte les Parisiens à passer par le désert de la pénitence, « où beaucoup de rois, c'est-à-dire des diables sont prêts à les guerroyer, iibi habueritis milita bella ciim miiltis regibus, id est diabolis. •) Cette comparaison des rois aux diables n'indique pas de sa part une très-pro-
fonde vénération pour la majesté royale, il s'en faut.
Voici venir un des plus véhéments de ces grands lutteurs du froc : c'est Guillaume Pépin, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. Celui-ci a une physionomie à part ; plus réservé sous le rapport de la forme, plus constamment sévère et moins variable au fond, sa voix ne fait jamais entendre de ces paroles grasses, de ces échappées rabelaisiennes qui plaisaient tant aux fidèles du xv« siècle. Rien dans ses sermons passionnés ne fait, un seul instant, douter de la sincérité de son zèle ; rien ne donne jamais aux oppresseurs qu'il attaque l'espoir d'obtenir de lui des accommodements. Guillaume Pépin fut surtout un précurseur de la Réforme, un maliens prelatorum^ nous \e verrons bientôt; mais sa fougue n'oubliait pas les princes de la terre ; sa voix a fourni de rudes notes à l'âpre concert monacal contre ces derniers.
Son recueil intitulé : Sermones quadraginta de destructione Ninivœ, nous prouve, au chapitre de Destructione domus regiœ^ le peu d'estime qu'il porte à ce genre d'oints du Seigneur. Quand il parle de l'origine des rois, on croirait qu'il prend à tâche de paraphraser ce vers de Voltaire :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Ou ce rude quatrain de Jean de Meung, dans le Roman de la Rose :
Ung grant vilain entr'eus eslurent,
Le plus ossu de quan qu'il furent,
Le plus COSSU et le greignor (le plus grand)
Si le firent prince et Seignor.
Le moine est plus sévère encore : Les ancêtres des rois sont, selon lui : — Nemrod, le robuste chasseur de bêtes fauves, qui fut aussi un terrible chasseur d'hommes, verinn etiam venator hominum^ quos opprime bat ; Jephté, fils, dit-il, d'une courtisane, yz/n/.ç meretricis^ qu'avaient choisi pour prince les vagabonds et les voleurs qui s'assemblaient autour de lui ; Ninus qui ne songea qu'à désoler les nations voisines; Cyrus le Sanguinaire, dont la tête séparée du corps fut plongée, affirme-t-il , dans une outre de sang par Thamar, reine des Messagètes; et tous les fléaux des peuples dont l'histoire nous a transcrit les noms. Il déclare que la plupart des princes tirent leur véritable origine du diable qui leur fournit le moyen de régner. Ceux qui habitent cette allégorique demeure royale, qu'il condamne à être détruite, sont princes en tous maux : in prodigalitate^ in lubricitate, in crudelitate, in vanitate^ etc. Ce qu'il prouve âprement et surabondamment.
Écoutez ce charmant portrait des rois, qu'il a tracé de sa main de moine.
« La plupart des princes ne songent qu'aux sottises et aux folies. Ils tiennent surtout à voir auprès d'eux des fous, des histrions, des chiens et des oiseaux; ils se plaisent aux danses et à la familiarité des femmes , aux farces des jongleurs et des mimes. Jour et nuit, ils courent les forêts avec leurs équipages de chasse ; ils aiment à la rage les jeux de hasard, les dés , et les cartes, font du jour la nuit, et dorment dans leur lit d'ivoire, au lieu de rendre la justice. Quant aux misères de leurs sujets, ils ne les connaissent, ni ne veulent les connaître. Ils croient avoir le droit de s'emparer du bien des peuples, affirmant qu'il leur appartient. Nos rois et nos princes se disent autorisés à nous dépouiller et tailler ad nutiim. Aux impôts succèdent les tributs, les taxes, lesdixmes; les princes sont fléaux que Dieu envoie aux nations pour les punir. »
S'adressant directement à ces émules d'Attila, il ajoute : « De votre aveu il résulterait que vous êtes seuls libres, et que le reste des hommes se compose d'esclaves entièrement à votre disposition ; cela est faux , cela est impudent, car il fut un temps où l'on se passait fort bien de vous. » Et plus loin : « Qui donc vous a donné de semblables idées ? Dans quel code
avez-vous puisé ces principes injurieux à l'humanité? Dans aucun! Ce sont vos complices, vos adulateurs, vos claqueurs, applaudentihus qui réchauffent ainsi votre malice et votre tyrannie. »
N'est-ce pas là une véritable paraphrase de l'opinion que Samuel voulait donner aux Juifs du caractère des rois ? « Les rois, disait ce prophète, prendront vos fils pour en faire des soldats; ils mettront la main sur vos champs, sur vos vignes, sur vos jardins d'oliviers; ils en feront présent à leurs esclaves. Les rois mettront la dîme sur vos moissons et vos vendanges , pour en gratifier leurs eunuques et leurs laquais; ils prendront vos enfants, vos serfs, vos servantes ; ils enlèveront vos ânes pour leurs propres travaux, dîmeront vos troupeaux ; vous-mêmes deviendrez leurs esclaves. »
Pépin, qui le cite, ajoute que cette monographie royale, ironiquement sortie des lèvres d'un prophète, est devenue le titre de jouissance, le jus divinum qui leur a livré les peuples à dépouiller.
Voulez-vous une excitation plus directe à la résistance, quelque chose comme la formule révolutionnaire de la fin du siècle dernier : — V. En face d'un pouvoir oppresseur, l'insurrection est le plus saint des devoirs » ? — Nous la trouverons dans la bouche d'un prêcheur Alsa-
cien, Geiler de Kaisersberg, l'un des plus remarquables par sa vibrante franchise et sa haine énergique de l'iniquité : « Les rois et les papes, dit-il, n'ont pas le droit de faire des lois contraires aux lois de Dieu ; s'ils se le permettent, nous avons le droite mieux encore le devoir de les enfreindre ! (Postillce in Quadrag, et de Sanctis, lib. 2.)
Au temps de la Ligue, cette mêlée sanglante, si étrangement pétrie de burlesques et de tragiques incidents, l'intervention des moines dans la politique franchit toutes les bornes, et le triste est que ce ne fut plus la passion de la vérité qui l'inspira . Le tribun enfroqué devint un véritable énergumène.
Jean Boucher, si connu par son Apologie pour Jean Châtel^ s'écrie en chaire, parlant d'Henri III : « Ce teigneux, toujours coiffé à la turque , d'un turban, lequel on ne lui a jamais vu ôter, même en communiant, pour faire honneur à Jésus-Christ. »
Jean Guérin, l'un des sermonneurs les plus exaltés de cette époque, où l'injure grossière et personnelle devint à la mode chez ses confrères de la Ligue, se permet d'appeler Henri IV, « ce maudit Béarnois , ce fils de p », assurant que « sa mère estoit si publique qu'elle se prestoit à tout le monde. »
Parlerons -nous ici du frère Bernard de
Mont-Gaillard, dit le Petit-Feuillant; du cordelier Feu-Ardent; du jésuite Jacques Commelet, qui fut le premier à faire sa soumission au Béarnais triomphant; de Lincestre qui en fit autant après avoir publiquement prêché le meurtre du roi; du frère Anastase Cochelet qui, celui-là au moins, ne ménageait pas plus Mayenne que son royal adversaire ? Citeronsnous des fragments des cinq sermons de Jean Porthaise, lesquels luttent de violence avec ceux de Boucher? A quoi bon, ces temps de trouble n'ont-ils pas été assez fouillés? Terminons cette petite revue des boute -feux de la Ligue, par un trait qui porte la marque de la bonne raillerie gauloise. Le feuillant Maurice Poncet, parlant d'une procession de pénitents, conduite par Henri III en personne, pieds nus et le corps couvert d'une sorte de sac en « blanche toile de Hollande », traita cette belle dévotion d'acte d'hypocrites et d'athéistes.
« J'ai esté averti du bon lieu, dit-il dans l'église de Saint-Pierre des Arcis, que hier au soir qui estoit le vendredy de leur procession, la broche tournoit pour le souper de ces gros pénitents, et qu'après avoir mangé le gras chapon^ ils eurent pour collation de nuict le petit tendron qu'on leur tenait tout prest. Ah ! malheureux hypocrites, vous vous mocquez donc de Dieu sous le masque, et portez pour conte-
nance un fouet à votre ceinture; ce n'est pas là, de par Dieu ! où il le faudrait porter, c'est sur votre dos et sur vos espaules et vous en estriller très-bien. »
Sur votre dos est ici un synonyme honnête pour voiler la pensée de l'orateur, précaution que ne prenaient pas toujours ces prêcheurs. Ainsi en i Sôy, le franciscain Cornélis Adriasen se plaignant de ce que Monseigneur de Guise « n'avoit pas fait accrocher ce bandit de Condé à un gibet », ajoute sans souci des lois de la décence : « Mais les grands diables d'enfer lui farciront le cul de souffre et de poix ardente. »
Cependant Maurice Poncet avait terminé son invective, en assurant qu'il n'y avait pas un des gros pœnitens^ dont il parlait, qui n'eût bien gagné « d'estre bien estrillé sur le dos et les épaules » ; or, notez qu'à cette fameuse procession le cardinal de Guise portait la croix ^ le duc de Mayenne, son frère, suivait comme maître des cérémonies, et frère Auger, jésuite, batteleur de son premier métier^ dit TEstoile, conduisait le demeurant. Le roi, très -irrité de cette verte semonce , fit reconduire le pauvre Feuillant, par le chevalier du guet, en son abbaye de Saint-Pierre à Melun.
Avant qu'il quittât Paris, le duc d'Épernon le voulut voir, dit encore l'Estoile, et en riant lui dit : a. Monsieur nostre maître, on dit que
VOUS faictes rire les gens à vostre sermon ; cela n'est guères beau. — Monsieur, répondit Poncet au mignon du roi , je veux bien que vous sachiez que je ne presche que la parole de Dieu, et aussi n'en ai- je jamais tant fait rire en ma vie, comme vous en avez faict pleurer, »
J'ai dû citer le zèle des prédicateurs de la Ligue comme un exemple de l'influence des moines dans les émois politiques; il faut l'avouer cependant, leur intervention dépassa cette fois la liberté d'agiter les masses; elle fut presque toujours exorbitante et désordonnée. La cause du bien public, celle de la justice et de la vérité avaient cessé d'être le principal mobile de leurs diatribes, qui allèrent jusqu'à prêcher la spoliation et le meurtre. La Réforme venait, d'ailleurs, de jeter par le monde, même chez les nations restées catholiques, les germes précieux du libre examen et de la liberté de conscience. A partir de ce moment les moines, craignant pour l'existence matérielle de leurs corporations, font une brusque conversion du côté de Rome, et ne consentent à voir l'unité que dans l'absolutisme.
La philosophie les effarouche, la science les effraie, la raison les irrite, tout mouvement leur devient suspect; ils s'attellent encore au progrès, mais à rebours, et mettent autant de
passion désormais à engourdir les âmes, qu'ils en avaient mis jadis à les tenir en éveil et aux aguets.
Comment les princes du moyen âge pouvaient-ils résister à ces terribles attaques ? On a le droit de se le demander. A la vérité ces vives réprimandes obtenaient parfois de minces satisfactions ; comme nous l'avons vu après l'une des harangues d'Eustache de Pavilly, sous Charles VI, on paraissait sacrifier aux rancunes du peuple, non en proclamant ses droits, — jamais les tortureurs n'ont songé à abolir la torture, — mais en emprisonnant temporairement quelques seigneurs et grands officiers. Puis le plus fort de l'émoi apaisé, les malversations et les pillages recommençaient; et le moine était sacrifié, comme il arriva au pauvre Antoine Fradin, par ordre du Roi Louis XI.
Généralement le public était trop écrasé pour saisir toute la portée de ces critiques. Les véhémentes appréciations des moines se confondaient, aux yeux des auditeurs, avec les paroles de l'Évangile contre les riches et les puissants, dont le sens mystique, leur répétait-on chaque jour, n'était pas susceptible d'application immédiate : les humbles sujets des princes étaient habitués à voir remettre la réparation de leurs griefs et la réalisation de
LES PRINCES TEMPORELS. gS
leurs espérances à une autre vie. Et puis, au sortir du sermon factieux, les pauvres diables ne se heurtaient-ils pas aux hommes d'armes du roi, dont les vêtements d'acier représentaient l'invulnérabilité du maître ? Ces semences de dignité humaine ne devaient germer que bien longtemps après.