CHAPITRE III
Les moines frondeurs des princes ecclésiastiques. — Le personnel des cours épiscopales. — La foire aux bénéfices. — Princes temporels de l'Eglise, — Les évêques de Strasbourg.
i les moines traitaient avec aussi peu de ménagement les souverains de la terre, ils se gênaient moins encore avec les princes de l'Église.
De ce côté les documents sont innombrables : Vis-à-vis de leurs supérieurs hiérarchiques, qu'ils semblent regarder comme l'ennemi direct, c'est un acharnement continuel, une âpreté d'accusation, une sorte de furieuse croisade. Jamais ne s'était vu l'étrange phénomène de chefs d'un culte poursuivis avec tant de suite et d'ensemble par les propagateurs de leur propre foi. Jamais les suprêmes gardiens
d'un sanctuaire n'avaient été aussi vivement signalés àla défiance de leurs croyants, parles missionnaires de leurs dogmes, par les interprètes de leurs mythes et de leurs légendes sacrées.
Ces orateurs chrétiens, tonnant contre leurs pontifes, sont une spécialité de la chaire catholique. De pareils contradicteurs ne se rencontrent nulle part dans les clergés de l'antiquité, ni dans ceux des autres grandes religions de la terre, qui vivent encore non loin de nous : prêtres de Brahma, de Bouddha et de Mahomet.
Que reprochaient à leurs chefs ces lutteurs du moyen âge ? Quel était le plus ordinaire sujet de leurs diatribes anti-hiérarchiques, dont le but semble avoir été de préparer des arguments aux réformateurs à venir, lesquels ne se firent pas faute de profiter de ces témoignages pour mieux assurer leurs coups ? Ces prolétaires de la milice cléricale, vêtus de bure grossière, nourris maigrement, avaient pris au pied de la lettre les saints emportements du Fils de l'homme contre les princes des prêtres. Ils s'exaspéraient de les retrouver, après tant de siècles, vivants, superbes et plus gonflés encore que leurs devanciers juifs, par l'usurpation d'une part du pouvoir temporel, qu'un grand nombre d'entre eux s'étaient attribuée.
Le pape n'était pas, en effet, le seul qui
prêtât alors le flanc à leur verve, par le côté césarien de son pouvoir; les évêques s'étaient faits princes dans bien d'autres coins de la chrétienté. En Allemagne, surtout, les évêques électeurs d'Empire, les évêques grands feudataires des bords de la Meuse et du Rhin, se montraient préoccupés bien davantage de la splendeur de leur couronne temporelle que de la sainteté spirituelle de leur mission. A vrai dire, la généralité des prélats du moyen âge étaient plus ou moins princes temporels, leur dignité impliquant presque toujours une seigneurie féodale, qui leur donnait des droits de guerre et d'impôt, des tribunaux et des geôles dont ils usaient durement : « O quam duri siint paiiperibus ! dit Robert Messier (édit. Paris. iS3i, p. 4/j. Si aliquis offendat eos in minimo ponunt eiim in carceribiis, in pane et aqua. »
Cette dureté de la prison épiscopale, ce régime du pain et de l'eau, Villon l'avait éprouvé dans la prison de Thibault d'Aussigny, évêque d'Orléans. Au début de son Grand Testament^ ce vaurien de génie acquitte la dette de sa rancune, priant Dieu de se montrer envers l'évêque tel que celui-ci s'était montré envers lui :
En l'an trentiesme de mon eage, Que toutes mes hontes j'eu beues.
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Ne du tout fol, ne encor sage, Nonobstant maintes peines eues, Lesquelles j'ay toutes receues Soubz la main Thibault d'Aussigny; S'évesque il est seignant les rues.
Qu'il soit le mien, je le regny.
Peu (repu) m'a d'une petite miche Et de froide eau tout ung esté.
Large ou estroit, moult me fut chiche ; Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté!
La plupart des prélats tenaient fiefs, levaient taxes et dîmes pour leur trésor particulier, battaient monnaie et avaient cour montée : gens de fête et gens d'armes, hallebardiers, gardes du corps, équipages de chasse et de fauconnerie. A l'ombre de leur mitre, les amaigris et les humbles ne tenaient pas le premier rang. Voici la monographie d'une cour épiscopale, tracée de visu, au xv° siècle, par Guillaume Pépin. (Sermon. Dominic. tothis ann'i. Paris ii s, i534.)
« Nombreux sont les prélats qui s'enorgueillissent de la multitude effrénée, effrenata, de leurs gens : fauconniers pour les oiseaux de vol, braconniers, bracoiiariî, pour leurs meutes, muletiers attachés aux mules, majordomes, magisiri domiis, qui président à la domesticité ; écuyers pour trancher les viandes devant eux. Autour de leurs personnes sont encore des ar-
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gentiers, dont le coffre est souvent vide ; des aumôniers qui n'ont nulle aumône à faire ; des confesseurs sans ouvrage, qiios raro occupant. Il y a surtout nobiles, gallicè gentilshommes, ne servant qu'aux fêtes, aux jeux de dés et de cartes, ad decios et chartas, et tant d'autres fonctions abusives et mondaines, que la plupart de nos modernes prélats l'emportent en pompe et magnificence sur presque tous nos princes séculiers. »
Un siècle plus tard, le Cabinet du Roy de France, livre étrange qui contient de précieux documents statistiques, nous donne le tableau du luxe épiscopal, sous Henri III, vérifié, dit l'auteur « sur plus de cinquante-six évesques »; et notez que déjà, sous l'émoi des Huguenots, les prélats avaient notablement émondé leur train. Cette moyenne pastorale se composait ainsi :
« L'évesque avec un ou deux chapelains, son maistre d'hostel, son escuïer, un médecin, trois prothonotaires, trois ou quatre gentilshommes, quatre ou cinq pages, un ou deux secrétaires, un ou deux valets de chambre, l'argentier, le cuisinier, le sommelier, deux ou trois chantres, deux ou trois joueurs d'instruments, un tailleur, un apothicaire, un vivandier, huict serviteurs des officiers, tant des prothonotaires que des maistres d'hostel ,
escuïers et gentilshommes; un fauconnier, un veneur, trois ou quatre laquais, un haquebutier pour tirer au gibier, le palefrenier avec deux garçons d'estable, le muletier avec un serviteur, un charretier.....
« Et si, nous ne comptons pas aucuns de leurs neveux qu'ils mènent avec eux, avec deux ou trois chevaux ; aussi ne comptons nous pas le cochier ny les chevaux qui trainent la coche, ny moins les garçons ou laquais du secrétaire, de l'argentier, du sommelier et autres. Il n'y a pas, ajoute l'auteur, un seul des courtisans et tout homme de bons sens qui ne connoisse trèsbien que le nombre des domestiques dessus dits est très-véritable. » Et plus loin le terrible statisticien, qui pourrait bien être un moine défroqué, joint à ce premier état le nombre des dames et damoiselles qui suivent régulièrement ces cours épiscopales, vivant aux dépens de l'évêque et dans son intimité.
Combien plus luxueux, plus opulents, plus hautains et mieux entourés étaient les princes des prêtres d'en deçà et d'au delà du Rhin ! Les mémoires et chroniques sont remplis du détail du faste de leurs cours, qui contrastait avec la simplicité germanique de la plupart des princes séculiers. Nous ne dirons qu'un mot des moindres d'entre eux, les princes évêques de Strasbourg qui n'avaient pas, à beaucoup près,
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un rang aussi considérable à tenir que les archevêques électeurs de Trêves, Cologne et Mayence. L'un de ces prélats alsaciens, Walther de Geroldseck, fit son entrée dans la ville de Strasbourg avec une magnificence qui coûta cher à ses ouailles. Jamais ne s'était vue une aussi merveilleuse suite de seigneurs laïques et ecclésiastiques : l'abbé de Saint-Gall s'était fait suivre, lui seul, d'un cortège de mille chevaux, et l'évêque de Mulbach en avait à sa suite cinq cents. Pour payer tant de pompe, le prince évêque voulut écraser d'impôts ses sujets strasbourgeois ; mais ceux-ci résistèrent à ses armes doublées d'excommunications.
Au temps du 78e évêque de la capitale alsacienne, l'orgueil des tenants de ce fief-diocèse n'avait pas diminué. L'élection d'Albert, comte palatin du Rhin, nommé au dit évêché en 1478, (ce fut celui sous qui prêcha Geiler de Kaisersberg) coûta si cher, ainsi que les piaffes mondaines de sa prise de possession, que le pape Sixte IV lui octroya le privilège de la vente du beurre, pour payer tout cela. Or, le premier usage qu'il fît des revenus de ce privilège fut de faire fondre de bons canons de bronze, signe caractéristique des soins pastoraux de ce bon vieux temps, afin d'empêcher les âmes, dont il avait la charge, de murmurer trop bruyamment. De quel droit le pape lui fit-il ce don
aux dépens des fidèles ? Qui saurait le dire ?
Ce que les prêcheurs attaquaient avec le plus d'ensemble était le spectacle de rapacité, d'égoïsme et d'immoralité sous toutes les formes, que les prélats donnaient au monde. Le mot si souvent jeté à la tête des princes pontificaux : « Si le prince est damné en vous, que deviendra le pontife ? » est le thème général de nos moines. Les revenus des propriétés de l'Église, des évêchés, des fondations pieuses, des couvents, des hospices, entassés dans les mêmes mains, servant à entretenir des vices et des vicieux profanes, étaient le grand, l'universel reproche qu'ils se hasardèrent d'abord à adresser aux grands seigneurs ecclésiastiques.
Mais cette revue qu'ils s'habituèrent à faire des us et coutumes des personnes, jadis regardées comme sacrées, les amena peu à peu à étudier les idées et les choses que leurs hauts critiqués patronnaient. Aussi longtemps avant Giordano Bruno, avant Galilée, avant les grands initiateurs des révélations de la science, qui pourrait demander à ces libres prêcheurs de reprocher à l'Église le maintien de l'étroite cosmogonie biblique, et les limites puérilement restreintes des annales hébraïques dans lesquelles avait été emprisonnée l'histoire de l'humanité ? Luther lui-même ne douta jamais que les pauvres humains ne fussent parqués entre le
ciel et l'enfer, sur une terre qui était à elle seule l'univers vivant : la grande base de l'émancipation moderne leur manquait à tous. Si quelques génies supérieurs allaient plus profondément au cœur des choses, c'était par un esprit d'intuition qui manquait à la généralité des lutteurs contemporains.
Le gros de ces rénovateurs de la chaire avaient à leur zèle des mobiles plus positifs, des visées plus humaines : ils sentaient qu'ils étaient, avant tout, la partie infime, la gent menue du clergé chrétien, le bas clergé comme disent les prélats d'aujourd'hui ; et ce rôle par trop sacrifié leur paraissait en désaccord avec les principes égalitaires de l'Évangile, avec la vie de Bohême que Jésus menait fraternellement en compagnie de ses apôtres et de ses disciples. Il leur semblait dur de voir les barons ecclésiastiques narguer leur pauvreté. En bons logiciens, les simples moines se demandaient si l'accaparement des joies terrestres était bien dans l'esprit du Christ, et s'il était possible d'entasser tant de richesses sans perdre la tête et sans se laisser aller à tous les enivrements diaboliques. Puis, avec Guillaume Pépin, ils tiraient cette robuste conclusion :
« Rarement ou jamais il arrive qu'on obtienne en même temps une prébende, un bénéfice assurant la gloire et la prospérité en
ce monde, et une prébende spirituelle qui assure le salut et la gloire dans l'autre ; car il est impossible de passer des délices aux délices, transire de deliciis in delicias^ de telle façon qu'on puisse, en remplissant son ventre dans le présent, s'assurer de remplir son esprit dans l'avenir, in presenti replere ventrem et illîc mentem. »
Il était intolérable à ces indigents volontaires de voir passer à des rejetons de race noble, à des fils de grande maison, toutes les dignités et tous les revenus de l'Église. Ils s'exaspéraient de voir les orgueilleux dignitaires de la foi se tailler des fortunes particulières dans les offrandes des fidèles, sans rendre compte à personne de leur gestion, et sans plus s'occuper des pauvres moines que des mendiants de la rue. C'est à ce sentiment amer qu'est due cette vibrante exclamation de Robert Messier :
« Combien Tépouse du Christ doit être profondément désolée d'être offerte en proie aux plus vils ribauds, vilissimis ribaldis^ tantôt par le pape, tantôt par le Roi ou quelqu'autre puissant séculier ! N'y a-t-il pas dans ce trafic vol et sacrilège? S'il est juste d'appeler voleur et sacrilège celui qui dérobe le calice ou le livre de l'église, pourquoi traiter autrement celui qui fait sa proie de l'Église elle-même et de ses biens ? Si coupable est celui qui jette des cra-
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pauds, serpents, et autres vermines, verrues^ dans la chambre du roi, combien le sont davantage ces marchands qui remplissent la chambre de Dieu d'impurs, de luxurieux, de voleurs, de flatteurs, de rapineurs, qui ressemblent bien plus à des reptiles, à des crapauds qu'à des hommes véritables? »
Ces humbles corvéables du chœur, tenus à l'exacte célébration des offices du jour et de la nuit, ces pauvres diables obligés de courir, par tous les temps, à la quête des aumônes, ne parvinrent jamais à s'expliquer l'agréable licence que se réservaient les évèques, les prieurs, les abbés, de suivre la cour des princes, de se faire porter par des mules couvertes d'or et de pierres fines. « Vestra jumenta ^m<f zwnfwr o^7«5f^ ^emm?5, dit Guillaume Pépin, et vous ne vous inquiétez guère de nos jambes sans chausses, crura nostra nuda caligulis. » Ils s'indignaient de voir leurs chefs prodiguer l'argent du couvent en fêtes au moins profanes, assister à tous les galas mondains, prendre part aux grandes chasses, poursuivre eux-mêmes la bête fauve, n'accepter enfin de leur dignité évangélique que les rentes et les plaisirs.
« Allez à la table des prélats, dit Olivier Maillard, il ne s'y dit qu'obscénités, et celui qui est le plus vil dans son langage, est celui qui dit le mieux. Semper loquuniur de luxuria, et
ille qui vilius îoquitiir dicit melius. » Au fameux banquet de l'évêque Homenaz, Rabelais fait au moins parler les convives de miracles et de décrétales, au milieu des copieuses beuveries.
Et ailleurs, dans le beau latin du temps de Louis XI, Maillard ajoute : « Dites-moi, dames, demoiselles et bourgeoises, d'où vous viennent cette robe, cette chaîne, cette bague ? N'est-ce pas monsieur le prieur, monsieur l'évêque, monsieur l'abbé qui ont de bonnes bourses, bonas bursas, qui vous les ont données? Certes, je le crois, car ils donnent volontiers aux prostituées, meretricibus. »
Plus loin (Serm. 3 de la trois, semaine de Carême), parlant du luxe des bourgeoises, dont les maris ne peuvent payer les frais, il fait dire naïvement à ces belles dames : « Si nous ne sommes pas assez riches, les évêques et les abbés nous donnent istas catenas et caudas à la peine de notre corps. » Sur quoi il jette son juron familier : i(. Ad triginta mille dyabolos talis pœna! A trente mille diables une semblable peine ! »
L'Italien Gabriel Barelete, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, n'est pas moins vif en pareil sujet : (( O messieurs les prélats, comment va l'Église aujourd'hui ? Les biens des pauvres et les dotations des couvents s'en vont en chiens et en chevaux. Que dire de ce cardinal-évêque
qui, VOUS le connaissez tous, jette dix mille ducats d'or par an (un million de francs d'aujourd'hui) aux chiens et à leurs valets? Ah! Seigneug Dieu ! quel énorme crime! Et que d'autres trésors ne dilapide-t-il pas pour sa maison ? »
Ainsi les moines confirment la vérité de cette raillerie mirifique de Rabelais : « Après la quête trois manilliers de l'ecclise apportèrent à l'évêque Homenaz leurs bassins tous plains de monnaie papimanicque. Homenaz nous dit que de cette contribution et taillon, l'une partie seroyt employée à bien boyre, l'autre à bien manger. » Quant aux gros revenus des fondations, ils servaient à donner robes et bijoux aux dames, à couvrir les mules pontificales d'or et de pierres fines, auro et gemmis, à orner de rubis la coiffe des faucons. Si monotone que soit la longue kyrielle de ces reproches, il faut avoir le courage de parcourir quelques-uns de ces tristes documents, si Ton veut comprendre le sens des efforts, souvent relatés dans les chroniques des xiv« et xv® siècles, par lesquels nos pères tentaient d'enlever aux ecclésiastiques la direction des établissements de bienfaisance, pour les confier à des moines laïques.
Guillaume Pépin constate, avec sa gravité désolée, la scandaleuse facilité avec laquelle
s'accroissent les revenus des abbayes et des diocèses ; il parle d'un legs de cinquante mille livres fait par la concubine d'un roi de France à des établissements pieux : « Ces legi , qui devraient être employés à de pieux usages, servent uniquement à remplir les poches des prélats, repleut marsupia sua. »
Les uns accumulent ces richesses pour les laisser à leurs héritiers ; les autres les dépensent en femmes, et fructibus ventris ; ceux-ci en jeux , en maquignons , mangonibus , en chiens, oiseaux, chevaux et mules ; ceux-là en tapisseries, en histrions, habits précieux, édifices somptueux et autres vanités du siècle. La plupart éparpillent les trésors du sanctuaire entre leurs frères et sœurs, neveux et nièces, afin d'exalter leur race avec le patrimoine du Crucifié. Une quantité d'abbés et de prieurs, après avoir fait une part dérisoire à leurs pauvres moines et sujets, s'emparent de tous les revenus des abbayes, à la damnation de leurs âmes, laissant tomber en ruines les mœurs et les murs, relinquenles miiros et mores corruere. Et ce qui est horrible, horrendiim est^ ils ont fréquemment une famille sans mœurs, dissoîutîssimam, qui les aide à dévorer les monastères.
Dans son Spéculum aureum super vu Psalmos (in Postilla Sept.), il cite le monstrueux
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exemple d'un prélat de son temps qui avait engendré, dit-il, plus de cinquante enfants de l'un et de l'autre sexe, « non minus quam L de utroque génère genuerat. » Jugez que de rapines se devaient faire pour amener à maturité de pareils fruits, fructus ventris^ et pour tenir en bon état les commères sur lesquelles ils avaient été greffés. Aussi ne faut-il pas s'étonner si le vaillant moine ajoute : « Très-souvent encore les abbés appellent à eux des nobles et des demoiselles, et des femmes jeunes et vieilles d'une plus humble condition, forsan macquerellcp, qui font dans leurs couvents ce qu'il serait indécent d'exprimer. »
Cette rude accusation est justifiée ou mieux poétisée par Antoine de la Salle, dans son gracieux roman du Petit Jehan de Saintré. L'opulent abbé du monastère fondé par les aïeux de la dame des Belles-Cousines, reçoit voluptueusement la noble dame et sa suite : M™® Catherine, M""° Jehanne, M™° Isabelle « et aultres damoiselles » ; il les régale de friandises en plein Carême. Lui-même, « une serviette sur le col s'en va au dressouer au vin, et fait servir madame de toustées à l'ypocras blanc, puis les figues de Carême avec le sucre rosties... » Ce tableau diffère de la brutalité licencieuse des peintures de nos terribles prêcheurs; ce n'est pas cependant une scène
d'agapes chrétiennes ; sous la courtoisie de la forme, il y là un épisode de galanterie des plus effrontés. La dame des Belles-Cousines est un peu confuse de voir un abbé mitre « tenir compagnie au maistre d'hôtel », pour la servir ; de le voir « se seoir sur une escabelle viz-à-viz de madame, » pour donner l'exemple de bien boire, après a avoir faict servir du vin blanc de Beaulne, puis du vermeil de trois ou quatre façons. »
C'est bien un frère germain des prélats d'Olivier Maillard, de Robert Messier et de Guillaume Pepin^ ce damp abbé qui boit à l'une puis à l'autre, qui « faict porter son escabelle devant les dames, et là aucun peu s'assiet, et puis va devant les damoyselles, les priant de mangier et faire bonne chière joyeuse ; puis va aux femmes de la chambre et boyt aussi à elles, et revient à madame », en face de laquelle il s'enivre de vin et d'amour ; « dont en beuvant ma dame à damp abbez et damp abbez à ma dame, les yeux archiers du cueur peu-à-peu commencèrent Tung des cueurs à Taultre traire, et tellement que les pies couverts de la très large touaille (nappe) jusques à terre, commencèrent de peu-à-peu l'ung à l'aultre touchier, l'ung sur l'aultre marcher. »
Que dire des festins somptueux, approvisionnés par « des chars chargiés de cymiers de
cerfs, de hures, de costes de sanglier, de lièvres, de connins, de faisans, de perdrix, de gras chappons, de poulailles, de pigeons, etc. » et des grasses collations de jeûne qui remplaçaient les épices et le vin trempé du saint temps ; et d'autres joies outrées, qui font dire à l'auteur : « Et par ainsi toute cel Karesme passa le temps joyeusement ? » Que dire égament des longues confessions dans les chambres « à bon feu, bien tendues et tapissées », d'où sortait madame très-colorée ettrès-émue? Que dire encore de la très-intime absolution donnée, que madame récompense d'un beau rubis, monté en anneau, qu'elle met au doigt de l'abbé en lui disant : « Mon cueur, ma seule pensée et mon vray désir, pour mon tout seul amy, je vous retiens et espouse de cest annel ? »
Le digne abbé s'entendait, on le voit, à faire valoir le trésor du couvent en bien des choses que saint Pierre ni saint Paul n'avaient pas prévues. Il faut encore noter dans cette page vraiment historique le détail des faucons et des chiens, conformité nouvelle avec les mœurs épiscopales dévoilées par nos prêcheurs. Le bon abbé avait belle fauconnerie et « portoit son espervier sur le poing », à l'exemple de beaucoup de ses collègues, voire de l'un d'eux, dont parle Geiler, qui ne le quittait
même pas pendant le service divin. Julien de Bray, que la reine avait envoyé prendre des nouvelles de sa belle cousine , demande à l'opulent abbé : « — Et monseigneur l'abbez, estes-vous garny de bons chiens et lévriers ? — Se j'en suis garny ? Oy et de très bons oyseaulx, aussi bien que prélat de France quel qu'il soyt. — Saincte Marie! dist maistre Julien, ce vous est un très grant honneur. »
En face d'aussi folles prodigalités de la part de ceux qui, à l'origine, avaient été institués simples dépositaires du bien des pauvres, on comprend cette flèche barbelée d'une sainte colère, que G. Pépin dirige contre les millionnaires du clergé : « Il est constant que tous ces biens que vous gaspillez, vous ne les avez acquis ni par les travaux du commerce, ni par l'exercice de vos mains ; vous ne les possédez non plus par droit héréditaire, à moins que vous ne pensiez en vos cœurs que vous êtes, vous seuls, les héritiers nés du sanctuaire de Dieu. »
L'infatigable lutteur de la vérité oppose à ces dilapidations, rendues plus odieuses par la misère des peuples, les cris des affamés, les frissonnements de froid des pauvres demi-nus que foulaient les mules aux freins d'or des princes du clergé : « Dites-nous, pontifes, que font l'or et les pierres précieuses sur les rênes
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et les freins de vos montures ? Est-ce que l'or chasse le froid ? Est-ce que l'or chasse la faim ? A nous qui sommes nus, souffrants et affamés, que nous font les splendeurs de vos portiques ? Il est à nous, d'ailleurs, l'or que vous poudroyez ainsi. C'est à nous que vous avez enlevé ces trésors que vous employez à œuvres vaines ! » Certes, il y avait plus qu'un flagelleur des marchands du Temple dans cet homme ; il y avait un chevalier errant de la foi pratique, un redresseur des torts faits aux pauvres et à l'humanité.
Voici maintenant une semonce directement adressée en plein synode, par l'énergique Gei- 1er de Kaisersberg^ décochée à bout portant et face à face à cet Albert, comte palatin du Rhin et évêque de Strasbourg, auquel le Pape avait accordé le privilège de la vente du beurre. Le hardi Geiler débute par prodiguer l'ironie au prince mitre ; il le loue emphatiquement de son zèle pour les réformes, surtout pour celles des mœurs du clergé alsacien.
« Ce n'est pas la chair et le sang, dit-il à ce puissant du ciel et de la terre, qui t'ont si bien conseillé, non ; la chair et le sang conseillent les débauches et les impuretés, l'ivrognerie et la luxure, la paresse et la nonchalance, l'abandon des choses divines et le soin des choses charnelles... C'est donc une bonne inspiration que
tu as eue ; car malheur aux évêques qui ne se repentent qu'en enfer, avec des grincements de dents... Malheur aux prélats que l'on a vus bien plutôt entourés de goujats , de soldats, d'hommes armés, des misérables, la tête coiffée du casque au lieu de la mitre. »
Or notez que telle était la suite pontificale du superbe Albert, comte palatin. Ces gens, qui ressemblaient si fort au portrait désagréable que faisait en ce moment Geiler, trépignaient d'impatience, sans trop de respect pour les vénérables docteurs du synode ; quand, las d'ironie, le prédicateur se tourne tout à coup vers ce cortège hautain, doré, empanaché, et s'écrie en s'adressant directement à ceux qui le composaient :
« Dites-moi, ô Égyptiens, que faites-vous aux côtés de nos prêtres, surtout du prince de nos prêtres ? Vous dites : — Nous protégeons les biens temporels ; nous veillons à sa conservation ; notre entourage rend le clergé respectable. — Non, il n'en est rien, vous me faites plutôt l'effet d'avides sangsues, de méchants pourceaux. Vous entourez nos prêtres afin de leur extorquer des places, des prébendes pour vos enfants, au détriment d'hommes murs et honorables, à la honte et à l'énorme scandale de l'évêque et de l'Église. Mais, ditesvous, le clergé ne saurait subsister sans biens
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temporels. Fort bien !... Vous voulez, ô Égyptiens, que l'évèque occupe les emplois temporels ; qu'il confie les emplois spirituels à ses vicaires, à des moines, a de pauvres théologiens... O temps, ô mœurs ! O bon Dieu, quel conseil ! Mais, je vous le demande, malheureux, quel est donc le plus important, les choses temporelles ou les choses spirituelles ? »
M. Adolphe Schaeffer, auquel nous empruntons les fragments de ce sermon, qui restera comme un modèle de hardiesse évangélique, ajoute, dans sa brochure : Un prédicateur catholique au quinzième siècle, l'anecdote d'un paysan qu'ébahit le luxe d'un de ces ducs à crosse épiscopale. Le prélat, qui voit le rustre bouche béante, lui demande ce qui l'étonné ainsi. — C'est de vous voir en si bruyante et brillante compagnie. — Tu oublies, reprit le prélat, que je ne suis pas seulement évêque, mais encore prince temporel et duc. — Si vous daignez le permettre, répond le paysan, je vous adresserai humblement cette question : Si notre sérénissime duc tombait en enfer, où irait notre évêque ? Étourdi par ce coup droit, le prince évêque s'éloigna sans résoudre le problème.
Dès le temps de Charles VI, Nicolas de Clémangis, élève de l'illustre Gerson, constatait le lamentable état moral où étaient tombés Rome
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et ses princes mitres, dans son Tractatus de corruptœ ecclesice romanœ statu : « On y trouverait aujourd'hui, dit-il, plus de larrons que de pasteurs, pliires latrones quam pastores inrenias. » L'audacieux gallican énumère les vices qui rongent la papauté orgueilleuse de son pouvoir temporel et telle que l'a faite Clément VII :
« Cest la cupidité, l'amour des biens temporels, s'écrie-t-il, qui met à l'encan les âmes, les consciences, les dignités ecclésiastiques et le Saint-Siège lui-même... Les pontifes ont commencé par ruiner la discipline de l'Église, en confisquant les droits du clergé, en supprimant l'élection populaire, en organisant un système de fiscalité vexatoire, de chicane ruineuse... Tyrans de leur Église, ils sont devenus les courtisans du pouvoir laïque. Les cardinaux, jadis simples prêtres chargés de l'humble fonction d'ensevelir les morts, se sont enrichis, enorgueillis, depuis qu'ils ont usurpé le privilège de faire les papes. Ils regardent avec dédain les évêques, qu'ils nomment episcopillos. Ceux-ci se dédommagent en rivalisant de luxe et de dissipation avec les hauts barons ; ils passent leur vie à la chasse, entrent à peine deux ou trois fois l'an dans leur église, et ne songent qu'à s'engraisser du lait et de la laine de leurs ouailles, lana et lacté ovium suarum
incrassare student. Les abbés et gros bénéficiers imitent leur exemple... »
Après avoir longtemps prolongé cette verte diatribe, Clémangis termine en suppliant qu'au jour de la justice, le Seigneur veuille sauvegarder les justes du grand naufrage, dont ni décrets, ni bulles, ni conciles ne pourront préserver les princes des prêtres et les prévaricateurs.
Encore un mot sur la façon dont les hauts fonctionnaires ecclésiastiques entendaient, en ce temps-là, le service religieux. Ce sera l'infatigable Guillaume Pépin qui nous renseignera sur cette scabreuse matière. « Quand nos seigneurs du clergé voient mourir des gens de peu de bien, parum habentes, ils ne daignent sortir de leurs antres, cavernis suis, pour les dépouiller; mais, pour de telles proies, ils délèguent leurs famiilos ,' eux-mêmes demeurent au logis, jouant aux cartes, aux dés, ou se reposant, seii alias. Mais quand ils entendent les grosses cloches mises en branle pour de riches décès, ils flairent les grosses rétributions ; alors illico et illicite ils y courent en personne... semblables aux chouettes et aux chauves-souris, qui n'entrent dans l'église que pour s'engraisser de l'huile des lampes. » [Feria IV post prim. domin. Qiiadrag.) Pour nos gros curés de ville et nos prélats modernes, ce pas-
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sage des vieux sermonnaires ne semble pas avoir trop vieilli.
Olivier Maillard, qui ne quitte guère ce triste thème, le traite parfois en termes difficiles à traduire en français de bon goût. Dans le sermon du troisième dimanche de l'un de ses Carêmes, prêché à Paris, il se laisse emporter jusquà cette formidable interrogation : « Dismoi, ô prêtre, comment oses-tu toucher la chair du Fils de la Vierge avec ces lèvres et ces mains dont un moment auparavant tu as touché la chair des prostituées, quitus paulo ante attrectasti carnem meretricium ? »
Le hardi cordelier Menot fait du sujet brûlant des domaines temporels de l'Église le texte favori de ses sermons : « Certes, ne semble-t-il pas que nos prélats soient envoyés par la colère divine ou mieux par la malice du diable, afin de détruire et de dépeupler l'Église ? » Plus loin il a recours à une de ces images populaires, dont il émaille volontiers sa parole : « Milla prelati sunt causa que le pauvre simple peuple pèche et se damne ad omnes dyabolos. Quand le maistre est tabourin et ménestrier, communément, les valets sont danseurs, m (Fol. cm, édit. Pierre Gaudoul.)
Son troisième sermon de la première semaine de Carême (même édition), ferait frémir les prédicateurs modernes, dont le zèle ne
s'échauffe plus que contre la tolérance et le progrès; le brave lutteur y signale sans ménagements les prélats qui se sont glissés dans les dignités ecclésiastiques , sans l'aide du Seigneur. Ce sont, dit-il des boeufs arrogants, des moutons hypocrites , des pigeons luxurieux, des usuriers trafiquant des choses saintes.
Boves superbîœ et arrogantice, Oves hypocrysiœ et apparentiœ.
Coliimbœ luxuriœ et immunditice, Niimmulari rapince et symonice.
Et cette quadruple accusation, il la développe avec une ardeur pittoresque, dont les prédicateurs de la Réforme, dans les premières effervescences de leur haine contre les prélats de Rome, nous offrent peu d'exemples aussi vivement accentués. « Nous voyons, dit-il, qu'on entre aujourd'hui dans l'Église comme les bœufs entrent dans l'étable : Cornibiis élevatis^ par la pointe de l'épée et à moyen de gens d'armes; nec eîectione talium non reperitur Spiritus Sanctiis, cum videt espées, hacquebutes et hallebardes, il n'a garde de cheoir sur telles élections... Régnât hodie maximus abusus : Quand le pape, les abbés et les prélats sont faicts, il fault que leurs neveux soient ourvus. Or, ajoute-t-il, ces nouveaux prélats
n'ont pas les deux cornes de la sainteté et de la science : ce ne sont que veaux, proprie loquendo siint vitiili^ des petits advortez ; pensez que c'est un bel estât. » Dans son sixième sermon de la deuxième semaine, le même Frère de la corde s'écrie : « Les temples s'écroulent plutôt sous le poids de l'or que sous l'effort des vents. On dit que la dévotion a enfanté les richesses de l'Église ; oui, mais la fille a étouffé la mère^ Jilia suffocavit matrem... Hélas, Seigneur! vous ne récolterez de longtemps du fruit dans la vigne céleste que vous avez plantée. Combien y a-t-il d'années qu'elle est gelée! Nous n'y avons plus d'espoir, à moins que vous ne la replantiez à nouveau ; car il n'y a seth (cep) ni sarment qui vaille. »
Ainsi, aux yeux de nos vaillants moines, les richesses et la puissance temporelles sont un venin dans les veines de l'Église, effectum est venenum in Ecclesia ; et remontant à la source, ils attaquent ces richesses et ces puissances, qu'elles s'offrent à eux usurpées par le Pape ou par les princes évêques des autres pays. Tous s'accordent à regretter le temps où les Apôtres n'avaient ni dotations, ni domaine, ni soie, ni velours, ni meutes, ni mules, ni soldats, ni courtisans. Voyons comment, en pleine péninsule italienne, un compatriote de Savo-
narole, Gabriel Barelete traitait cette irritante question.
Barelete débute par prouver que la papauté était fort peu recherchée au temps où la pauvreté et le martyre étaient le plus clair de ses avantages ; il cite entre autres l'étrange cas (où a-t-il déterré cela ?) de Marc l'Évangéliste qui se coupa le pouce, afin d'éviter ce dangereux honneur. Puis il poursuit ainsi , sans mettre en doute la légende de Saint Pierre à Rome : « Depuis le règne de Pierre jusqu'à celui du pape Sylvestre, il y eut trente deux pontifes, tous martyrisés ; aussi après le pontificat de Sixte, la papauté resta longtemps vacante, personne n'en voulait, par crainte de la mort et de la pauvreté. » Au sermon de Paucitate salvandorum^ il ajoute : a Aujourd'hui que le siège papal est puissant et riche, on l'envahit par séduction et par simonie ; tous les moyens sont bons pour arriver à s'y asseoir, » L'honnête prêcheur paraît ici faire peu de cas de l'inspiration du Saint-Esprit que l'on dit descendre sur le Conclave ; mais poursuivons. « Dante a bien raison, continue-t-il, de s'écrier: — O misérables copies de Simon le Magicien! O vous rapaces qui souillez par l'or et l'argent les choses divines, les épouses de la divine bonté 1 »
Ecoutons encore l'intrépide Michel Menot
tonner sur ce thème de scandale, avec ce réalisme de vérité qui nous fera souvent feuilleter son œuvre, « Les pontifes qui succédèrent à Sylvestre ne furent pas fâchés de la donation de Constantin ; ils approuvèrent ce fait sous prétexte que, de même que l'âme ne peut vivre sans le corps, les ecclésiastiques ne sauraient vivre sans biens temporels. Résolvez si vous pouvez ce problème : Est-il bien vrai que Constantin ait donné à Sylvestre ce fruit temporel ? On peut objecter que les leçons de cette donation paraissent apocryphes, possunt dici apocriphœ ; quoi qu'il en soit, on lit qu'après ce legs un ange fut entendu, criant par les airs : — Aujourd'hui le poison est dans l'Église, effectum est venenum in Ecclesia. » (Feria sexta domin. Qiiadrag.)
Comme point d'orgue de ce concert de malédictions contre le pouvoir temporel des princes du clergé, citons ici cet anathême symbolique, lancé contre Rome par le terrible Savonarole.
« Écoute, Italie et toi Rome, le Seigneur a dit : Je visiterai Rome et ses autels ; je ferai qu'à Saint-Pierre les autels seront consacrés aux courtisanes. On y fera toutes les abominations. Je couperai, dit le Seigneur, les cornes des autels, c'est-à-dire les tiares, les mitres et les barettes; je retrancherai les têtes. Tous ces
beaux palais, je les jetterai dans la poussière!...» (Sermon du 17 février 1495, vieux style.)
On n'en finirait pas si Ton voulait citer toutes celles de ces véhémentes philippiques qui atteignaient les princes apanages de l'Église : les doutes sur leur suprême sagesse sortent à chaque instant des lèvres des moines prêcheurs, jusqu'à la conclusion logique tirée par leur confrère, le moine Luther. Longtemps après les premiers coups portés par la Réforme, nous trouvons encore de très-irrespectueuses appréciations des princes du Vatican. Voici ce que le père Christophe Aubry, l'un des prédicateurs de la Ligue, dit aux ligueurs parisiens de la paroisse de Saint-André des Arcs, en leur annonçant la mort de Sixte-Quint : « Dieu vient de nous délivrer d'un méchant pape et politique ; s'il eût vécu, on eût été étonné de voir prêcher dans Paris contre le Pape, et il eût fallu le faire. »
Le Pape, répétons- le, ne luttait pas seul contre l'impossibilité de s'acquitter à la fois des exigences d'un domaine parfaitement mondain, et des devoirs imposés par l'héritage de Jésus, dont le domaine n'était pas de ce monde. Les princes ecclésiastiques de Lorraine et d'Allemagne étaient également fort gênés dans les soins de leur mission spirituelle par les grandeurs de leur puisssance terrestre. A l'exemple de Jules III et de nombre de ses prédécesseurs,
les évéques électeurs de l'Empire, par exemple, endossaient aussi volontiers la cuirasse que rétole, et distribuaient aussi habilement les horions sur le champ de bataille que les bénédictions à l'autel. Heureusement pour ces grands prêtres dans l'embarras, la Réforme vint forcer quelques-uns d'entre eux à renoncer à la part sanglante de leurs fonctions, en attendant que la Révolution française achevât de les spiritualiser, à leur grand regret peutêtre, car ils nous font encore attendre leurs remerciements.
Ponctuons nos citations par un maître raisonnement, aiguisé par le moine germain Césaire d'Heisterbach ; par le mot le plus logiquement cruel qui ait été lancé à ces doubles dignitaires de l'Empire et de l'Église, à ces hauts seigneurs de la force et de la foi. Le moine de Cîteaux met dans la bouche d'un prédicateur de Paris cette audacieuse proposition :
« — Je puis tout croire ; mais ce que je ne me résignerai jamais à croire, c'est qu'un évêque d'Allemagne puisse être sauvé. » Puis il fait demander par un certain Apollonius, l'un des interlocuteurs de ce dialogue : « — Pourquoi les évéques teutoniques seront-ils jugés plus sévèrement que leurs confrères de France, d'Angleterre, de Lombardie ou de Toscane? » A cette question, Césaire d'Heisterbach fait
cette foudroyante réponse, qui s'abat de tout son poids sur le plus grand prince temporel de l'Église, sur le dernier dépossédé des évêques, celui de Rome, qui ne cesse de remplir le monde des regrets de sa royauté perdue.
« — C'est parce que les évêques d'Allemagne portent les deux glaives, le spirituel et le temporel ; c'est parce qu'ils versent le sang et suscitent des guerres, quia de sanguine judicant et bella exercent^ et qu'ils sont forcés d'être davantage occupés de la solde de leurs troupes que du salut de leurs ouailles, magis eos sollicitos esse oportet de stipendiis miliium quam de sainte animarum sibi commissarum. »
On doit surtout remarquer ici la haute signification de cet oportet : il faut qu'ils soient plus occupés de la solde de leurs soldats. Ce renversement absolu des fonctions, cette anomalie inconcevable d'un prêtre qui se fait capitaine, qui cache sa tonsure sous l'acier d'un heaume, est le grand cheval de bataille de nos frondeurs de monastère. Comme ses confrères en éloquence chrétienne du moyen âge, le moine de Cîteaux qui nous a fourni ce dernier trait comprenait fort bien que les soucis du temporel étaient les plus absorbants, les plus ostensiblement forcés et nécessaires. Un prince doit chaque jour penser à ses frontières, à ses hommes d'armes, à ses gens de justice, à ses potences, à
ses prisons. Les soucis des choses de la terre sont pour le prêtre comme les soins du ménage choisis par la sœur aînée de Lazare ; ils détournent de la conversation de Jésus ; Marie- Madeleine en choisissant cette dernière part dut renoncer à aider Marthe à cuisiner.