‹ La vie au temps des libres prêcheursChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Précurseurs de la Réforme. — La Foire AUX Indulgences. — Les Montreurs de Reliques. — Le Tarif des Péchés. — Confessions gaillardes. — Excommunications pour une paire d'éperons.

e nous étonnons pas de voir que la grande protestation du xvi^ siècle ait eu besoin d'une si longue préparation, d'une si longue suite de précurseurs. L'humanité ne s'est pas hasardée de prime saut à examiner de près les fantômes qui effrayaient ses premiers pas; innombrables ont dû être les frissons de terreur qui ont agité ses nerfs, avant qu'elle ait osé prendre ces épouvantails corps à corps, pour les écarter de son chemin. Combien de siècles, par exemple, se sont écoulés avant que l'œil de l'homme ait pu, sans trem-

bler, regarder la foudre, dont son imagination avait fait une manifestation de la colère divine ; avant que son génie ait fait de Télément du tonnerre l'un des plus puissants auxiliaires de la communion des peuples, se'parés par les mers et les continents ?

Que d'esprits audacieux et intelligents se sont succédé avant d'entraîner à leur suite des groupes de leurs centemporains, assez nombreux pour arriver à régulariser, au sein des sociétés humaines, un courant permanent d'épuration, de protestation sévère ou railleuse, grave ou satirique, métaphysique ou rabelaisienne !

Ce que valent au fond aujourd'hui les réformes théologiques de Zwingle, de Luther et de Calvin, il est difficile de le dire. Comparées aux conceptions modernes, illuminéespar la science, les théories huguenotes, étayées, comme celles qu'ils combattaient, sur les idées du temps de Moïse, ont singulièrement vieilli. Mais au point de vue de la libération générale, de l'abolition des entraves, l'œuvre de ces lutteurs victorieux, qui ont vaincu avec les armes de tant de lutteurs sacrifiés, doit être regardée comme l'une de celles qui ont le plus contribué à la rédemption humaine dans le passé.

Ces triomphants dans la grande bataille de leur siècle sortent, ainsi que les héros du rire :

Érasme, Rabelais, Bonaventure Des Perriers, et les auteurs de la Satire Ménippée, des entrailles mêmes des peuples. Chefs diversement armés du même combat, ils partagent à nos yeux le rare mérite d'avoir habilement résumé les aspirations antérieures, d'avoir réussi à donner un surcroît de dignité aux âmes de leurs contemporains.

Les germes de ces nouveautés supérieures qui ont tout à coup passionné les foules, nous allons essayer de les faire jaillir des sermonnaires gothiques, où ils se trouvent à peu près enterrés. Chacun des feuillets de ces recueils nous montre les moines aux prises avec les questions brûlantes qui allaient un jour boule, verser si profondément la chrétienté. Celles de ces thèses que leurs auteurs abordaient le plus volontiers, étaient celles qui excitaient le plus vivement l'attention de leurs auditeurs; ils donnaient généralement la préférence au côté financier des abus ecclésiastiques, ce dont nous avons pu déjà nous convaincre au chapitre précédent. Il faut donc y revenir avec de nouvelles catégories de citations.

Les griefs que flagellait avec le plus de suite la verve de ces prêcheurs indépendants, étaient les prélèvements faits sous tant de formes par les pontifes romains sur les revenus des Églises nationales, les envois périodiques de col-

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lecteurs ultramontains , chargés de vendre, à beaux deniers comptants, les reliques tirées de l'inépuisable ossuaire des Catacombes; les indulgences, qui prétendaient diminuer l'expiation du Purgatoire ; les dispenses des gênantes pratiques imposées par la discipline pontificale; l'exemption des dures pénitences, dont tout le poids restait sur la tête insolvable des pauvres ; enfin toutes les inventions mercantiles du grand commerce de Rome, qui rendaient Éditue si affirmatif sur l'abondance absolument assurée aux benoîts habitants et aux oiseaux sacrés de l'Isle Sonnante.

(( N'ayez paour que vin et vivres ici faillent, disait ce pieux guide de Panurge ; car quand le ciel seroyt d'arain et la terre de fer, encores vivres ne nous fauldroyent, feust-ce par sept, voyre huyct ans plus longtemps que ne dura la famine en Egypte. » (v® livre de Pantagruel.)

Cette fréquente énumération des richesses extorquées avait le privilège de tenir le peuple éveillé aux sermons, et de le disposer à comprendre et à écouter les accusations plus graves dont les moines faisaient fréquemment suivre cette émouvante entrée en scène. A cet examen répété, les prêcheurs gagnaient eux-mêmes des tendances communistes très-marquées; ils arrivaient à regretter le temps oîi Saint Pierre punissait de mort ceux qui essayaient de sous

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traire une part de leurs biens à l'association égalitaire qu'il avait voulu établir entre les premiers chrétiens. Ils auraient traité, s'ils l'eussent pu, abbés, prélats, prieurs et légats, comme le chef des Apôtres traita Ananias et Saphira. Voyons d'abord comment ils envisageaient la vente des indulgences, cette question, la plus bruyante de toutes, qui mit le feu aux étoupes sacrées, dans les premières années du xvi** siècle.

Déjà au temps des Trouvères, on reprochait à Rome d'avoir changé l'autel en un comptoir dont il ne fallait s'approcher que la bourse pleine; or, cet esprit mercantile était arrivé, dans les siècles qui nous occupent, à agir sans honte et le front levé. Savourez ce portrait que l'austère Guillaume Pépin nous trace des commis voyageurs de la maison romaine, qui parcouraient les rues et les foires, comme les marchands de thériaque et d'onguent.

« Voyez-moi, dit le bouillant moine, ces quêteurs, ces preneurs d'indulgences qui, avec des tromperies et des mensonges sans nombre, s'efforcent de vendre le paradis à prix convenu, pretio appreciato, comme on vend des chevaux et des porcs à la foire, en criant : — J'offre une denrée précieuse. — Laquelle ? — Le royaume des Cieux. — Combien? — Pour de l'or et de l'argent en lingots ou en espèces monnayées;

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pour de bons linceuils, pour des couvre-chefs, des serviettes, des pots d'étain ; pour du blé, de l'orge et autres choses comestibles. — Quo emitur? — Auro^ argento monetato et non monetato, bonis lintheaminibus, capitegiis, servietis^stanneis vasis^frumento, hordeo et hujusmodi. w [Sermo XVIT, opus de Adventu Domini.) Ne croirait-on pas que le grave prêcheur se laisse aller, cette fois, à imiter le ton facétieux de la plupart de ses confrères ? En effet, il semblerait que Pauteur de la farce du Pardonneur et du Triacleur ait tiré son sujet de ce passage railleur, et qu'il Ta tout simplement rimé ; écoutons parler le Pardonneur : (Ancien Théâtre Français, puhl. par Viollet- Leduc.)

Venez cy gaigner les pardons; Aportez flesches et lardons, Jambons, eschinées, coustelettes, Fusées, napes, touaillons, Chausses, robes, chapeaux, cornettes ; Guidez-vous que ce soient sornettes Des pardons?... Véez en cy les seaux.

Le véhément orateur, en décrivant cette criée ridicule des indulgences, pretio appreciato, parlait très-sérieusement; il ne faisait qu'exposer un trait de moeurs, que décrire une parodie cléricale, inventée en Cour de Rome.

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Plus loin, au 26« sermon du même recueil, Pépin parle en termes aussi pittoresquement indignés, d'un autre genre de charlatans sacrés, qu'il traite de ruffians et d'infâmes : « item de mis riiffianis et infamibus qui traînent sur des chevaux ou des chariots les sacro-saintes reliques des Saints, pour tromper les simples avec toutes sortes de piperies ; déclarant qu'il faut employer la subtilité de son esprit à extorquer l'argent des barbares. »

Cette manière scandaleuse de crier les indulgences, comme on criait le vin, les harengs frais ou sorets, le beurre et les œufs; de traîner les reliques miraculeuses sur de hauts chariots, était parfaitement dans les habitudes des émissaires pontificaux. D'autres que les moines raillaient ces vendeurs de talismans sacrés. Oyez encore ces vers de la farce du Pardonneur luttant avec le Triacleur qui vend ses onguents :

Je vous veuil montrer la crête Du coq qui chanta cheus Pylate, Et la moitié d'une late De la grande arche de Noë...

Boccace n'a-t-il pas aussi son fameux frère Cipolla qui montre, à la place des plumes de l'Ange Gabriel, des charbons qui servirent à griller Saint Laurent? « / carboni co qualifu

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arrostito san Loren^o, qu'il disait avoir rapportés du pays di Triiffia et di Buffia, contrées très-habitées et voisines de la terre de Mensonge, où il avait rencontre nombre de Frères de son Ordre et de toutes autres religions.

Tout nous prouve que ces ventes en pleine rue, avec parades, étaient un fait très-ordinaire. Olivier Maillard, dans le 12° sermon de son Carême édité en i5oo, s'étonne avec une pointe de colère que les prélats ne missent point obstacle à ce scandale ; d'autant plus, dit-il « que cette question des indulgences est au moins douteuse » ; mais, dirait quelque commère : « — Père, n'est-il pas mieux d'en acheter, puisque nos évêques les autorisent? » A quoi Maillard fait cette cruelle réponse : 0: Je crois qu'ils y ont bonne part et qu'ils sont tous voleurs, et sunt omnes fures. »

L'honnête moine déclare avoir entendu ces bullatores affirmer qu'ils ne prieraient pas pour leur propre père, s'il n'était muni de cette benoîte marchandise : « Je ne veux pourtant pas, dit-il, révoquer en doute la clef miraculeuse de Saint Pierre ; mais je le soutiens avec tous les bons docteurs, ces pardons valent ce qu'ils sonnent, tantum valent quantum sonant. » Et plus loin, préludant à l'ironie de Calvin sur cette question de la clef du Paradis :

« Croiriez-vous par hasard, s'écrie-t-il, qu'un

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usurier plein de vices, qui a mille milliers de péchés sur la conscience, ait remise de tout cela, en glissant six blancs dans le tronc du quêteur, dando sex blancos trunco ? Certes il m'est dur de le croire, et encore plus dur de le prêcher ! » Aussi, voyez comme il le prêche, le bon Cordelier ; pas plus que ses devanciers les Trouvères, il n'est disposé à voir dans l'ouverture des portes du Ciel autre chose qu'une pure faveur de dom Argent.

Michel Menot ne traite pas avec plus d'indulgence ces balayeurs de bourses timides, qu'il appelle tisons de cupidité, piliers d'avance. Au 4e sermon de son Carême prêché à Paris, il leur adresse la parole en ces termes : a O vous tysones cupiditatis, pilaria avaritice^ afin de faire rouler les dons dans la poussière du temple, puis dans vos poches, in marsupia vestra, vous dites qu'entre deux dévotions : celle de donner à l'Église et celle de subvenir aux besoins de ses parents, un bon fils doit plutôt faire l'aumône au Seigneur, que venir en aide à ses père et mère. Voilà les exhortations de ces porteurs de pardons, aux pauvres veuves, pauperculis viduis ; ils leur disent qu'elles doivent plutôt se laisser mourir de faim, elles et leurs familles, que de ne pas acheter de ces indulgences. »

Ceci est déjà bien différent de l'opinion ro-

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maine : s'indigner à l'idée que Ton puisse conseiller de préférer l'Église à ses parents dans l'indigence, quel blasphème aux yeux du Pape ! Et cela n'est pas, il s'en faut, une excentricité isolée; ces anathêmes contre l'âpreté avaricieuse de Rome fourmillent sur les lèvres de nos prêcheurs. On a essayé de mettre sur le compte d'un dépit de concurrence, l'ardeur déployée par certains Ordres contre ces vendeurs de bulles; nous voyons à la vigueur de leur désapprobation qu'il y avait mieux là qu'un sentiment de mesquine jalousie.

Si Maillard affirme qu'il lui est dur de croire à l'efficacité de ces rossignols, destinés à crocheter les portes du Ciel, Menot n'hésite pas à en déclarer la complète impuissance. Ne croiraiton pas entendre tonner Luther dans ces paroles de son devancier ? « Nous avons, ditesvous, bonne provision d'indulgences. A l'heure de la mort, nous les présenterons à Dieu. O grand abus ! O abîme et perdition d'une infinité d'âmes! Mille et mille d'entre vous croient aller droit au Paradis, au moyen de ces bulles; ils iront à tous les diables, ad omnes dyaboîos! »

Et plus loin, il revient avec une raillerie mordante sur ces cafards qui trompent le peuple, caphardos qui decipiunt populum : « Que dites-vous de ceux qui, ayant perdu leurs reli-

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ques à la taverne, mirent à la place un brin de fagot, trouvé au foyer d'une étuve, en affirmant qu'il provenait du bûcher de Saint Laurent? » Cette fois nous tenons bel et bien un émule du fameux Frère Oignon de la sixième journée du Décaméron de Boccace.

Si les papes étaient âpres au gain, ils n'étaient pas fort disposés à dépenser ce gain en aumônes. Voici du moine alsacien Jean Pauli, grand conteur d'anecdotes, un joli dialogue entre un pape et une vieille qui le sollicitait; cette malice monacale nous montre l'opinion qu'on avait de la générosité des pontifes.

La pauvre vieille demande au Pape a un shilling, pour l'amour de Dieu. — Non, dit le Pape, c'est trop. — Un plapart alors, s'il vous plaît ? — Non pas.— Un kreutzer ? — Pas davantage;, si tu veux ma bénédiction ? — Si votre bénédiction valait un liard, vous me l'eussiez également refusée, » Puis, ajoute M. Ad. Schœffer auquel j'emprunte cette historiette, la vieille lui tourna le dos, en grommelant : — uM... pour votre bénédiction ! »

Sur cette question de l'avidité insatiable des papes et de leurs agents, il y a chez les prêcheurs une entente parfaite avec les poètes et les chroniqueurs. Tout ce qui tenait une plume ou une chaire constatait qu'il était inutile d'aller chercher des pardons à Rome, si l'on n'était

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largement fourni d'or et d'argent. On a conté souvent cette anecdote d'Innocent IV qui s'enorgueillissait devant Saint Thomas d'Aquin des sommes qu'il faisait compter devant lui : « — Vous le voyez, disait le Pontife, nous ne sommes plus au temps où Saint Pierre disait : Je n'ai ni or ni argent. — Oui, répondait ce saint, mais qu'est devenu le temps où l'apôtre disait au paralytique : Levez-vous et marchez ! » Au temps de Thomas d'Aquin, cependant, les papes n'avaient pas encore publié un tarif des péchés et des crimes; cela se discutait à huis clos, d'après une tradition variable, que l'on pouvait encore faire fléchir avec des protections.

A partir de Jean XXII, selon Polydore Vergile, la cote du marché fut mise au jour et répandue, autant qu'on le pouvait faire avant l'invention de l'imprimerie; depuis cette innovation chacun des successeurs de ce pontife si bien avisé ajouta à la liste des objets tarifés. Ce singulier promptuaire des principaux prix du comptoir central de la papauté est si connu, que nous n'en parlerons qu'en. passant. Il suffira de deux ou trois citations traduites littéralement, pour montrer le genre d'infamies qui y étaient cotées, de ces monstruosités qui paraissent heureusement sorties de la cervelle des vicieux de notre époque, mais qui s'avouaient alors, pa-

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raît-il, ouvertement. Ouvrons ce tarif intitulé : Taxœ Camerœ seu cancellarice apostolicœ et sacrœ penitentiarice, au chapitre XXX : de lapsu

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