GARNIS
Article i^'^: Pour le péché de la chair et tout délit de paillardise^ commis par un clerc, même avec des nonnes, etiam cum monialibus^ en dedans ou en dehors du monastère, soit avec des parentes ou alliées, soit avec sa fille spirituelle (sa filleule), ou avec n'importe quelle autre femme; si le coupable demande l'absolution, avec dispense pour ses ordres et ses bénéfices, il sera absous avec assurance contre toute poursuite pour 36 livres tournois, 5 ducats.
Art. 2 : Si, outre les péchés précédents, il demande l'absolution d'un crime contre nature, a crimine commisso contra naturam, vel cum brutis, même de bestialité, avec dispense comme ci-dessus, il paiera pour rémission entière, sans possibilité de poursuites, 90 livres tournois, 9 ducats.
Art. 3 : S'il demande simplement, tantum^ absolution pour le crime de sodomie et de bestialité, avec indemnité complète, il ne paiera que 36 livres tournois, 9 ducats.
Art. 4 : Une nonne qui se serait laissé connaître par plusieurs, au dedans et en dehors des murs du cloître, sera absoute, avec réhabilitation et possibilité de. parvenir aux dignités
de son Ordre, même à celle d'abbesse, etiam ahbatialem^ pour la somme de 36 livres tournois, 2 ducats.
Pour un laïc, le prix est moindre, disent les articles 7 et 8 du même chapitre : pour tous les péchés abominables énumérés dans les précédents articles, il en sera quitte, inforo conscien-
' tiœ^ en payant 6 livres tournois, 2 ducats. Si ce n'est qu'un inceste, ah incestu^ il ne paiera que 4 livres . Si pourtant le concubinaire désire en même temps une dispense pour parvenir aux ordres sacrés et aux bénéfices, il en sera quitte en payant 21 livres tournois, 5 ducats, 6 carlins, inforo conscientice.
Une chose nous étonne particulièrement dans ces tarifs : c'est d'y voir fréquemment intervenir la conscience, par cette formule : in
foro conscientiœ. Est-ce de la conscience du taxateur ou de celle du taxé qu'il est ici question? Il y a aussi des possibilités d'obtenir des améliorations de prix en payant en gros. Si, par exemple, un mari adultère et sa femme, dans le même cas, demandent ensemble l'absolution, on leur accorde une bonification de 2 livres sur le prix de 8 livres qu'ils auraient eu à débourser, en payant chacun séparément.
De même pour un paillard concubinaire, adultère ou incestueux, s'il solde, avec la sienne, l'absolution de ses complices.
Sont tarifés également les parricides, les infanticides, les mutilations, les meurtres simples, les habitudes de sorcellerie, les vols, les faux serments, etc.... Mieux encore, on obtient à prix d'argent des dispenses de chasteté pour les prêtres, d'abstinence, de jeûnes; pour dérogation au repos du dimanche ; pour légitimer l'enfant d'un laïc, d'un clerc et même d'un moine ; pour le déguisement d'un ecclésiastique ; pour permission à un moine de porter chemise et de coucher dans de la toile... On n'en finirait pas si l'on voulait tout énumérer, car il y a dans ce livre des taxes, 62 chapitres contenant chacun une vingtaine d'articles en moyenne.
Il était si facile de laver les plaies de l'âme, qu'on ne s'inquiétait guère de la souiller, quand on avait de l'argent. Les membres du clergé payaient-ils exactement les taxes? Nous verrons plus loin que le Concile de Constance ne punissait ce genre de délit que lorsqu'il était commis publiquem.ent, et que le coupable pouvait être convaincu par preuves ave'rées. Les accusations que les moines lancent contre la paillardise des princes de l'Église et du clergé séculier tendraient à prouver que ces cafards, caphardi, dit Menot, n'étaient guère retenus par l'obligation de payer les dispenses : « Aujourd'hui, s'écrie-t-il, les biens de l'Église ne sont
que soufflets pour attiser la fournaise de luxure. »
Si les ecclésiastiques de haut rang avaient quelque scrupule, ce n'était guère qu'au temps de Pâques et de Noël, aux époques où ils avaient à réconcilier leurs victimes avec Dieu, qu'ils songeaient à les faire confesser par leurs confrères, dans l'idée que la chose était plus décente, exécutée ainsi. Voici une précieuse révélation de Guillaume Pépin sur ces mœurs singulières : « Dans la Semaine Sainte ces insolents prêtres, taies insolentes sacerdotes, se transmettent mutuellement leurs concubines pour les préparer à recevoir les sacrements, se rendant ainsi service pour service... En effet, si un prêtre confessait lui-même celle avec laquelle il a péché, la coupable ne rougirait guère de ses aveux; déplus, il pourrait arriver que l'un et l'autre sentissent se réveiller leur ardeur au souvenir de leurs turpitudes. »
A quoi il ajoute : « L'avis des docteurs est qu'il n'est pas bon que le confesseur ait eu des familiarités avec sa pénitente : ceci est le cas de ce tas de bigotes, hoc autem contra militas bigotas^ qui sont grandes amies de leurs directeurs, lesquels avant ou après la confession ne craignent pas de rire, de jaser, de plaisanter, corridere, confabulari, cachinnari. Je me tais des paroles équivoques, des expressions
obscènes, des attouchements qui vont de la face jusqu'aux mamelles, et de bien d'autres familiarités qu'il est indécent dénommer.» [Opusculum super Confiteor, cap. VI.)
De là à douter de l'efficacité de certaines confessions d'abord, puis de la confession en général, il n'y a qu'un pas. Déjà les familiarités entre directeurs et pénitentes donnent de grands doutes; l'honnête Cordelier ajoute à cette catégorie celles des ecclésiastiques qui se confessent entre complices : « Quelle honte peut éprouver le prêtre en confessant ses impuretés à son compagnon de prostibulum^ en avouant ses délits d'ivresse et de jeux de hasard et autres habitudes vicieuses à ceux qui les commettent avec lui. N'est-ce pas le cas de leur appliquer le proverbe : Un barbier n'en saurait raser un autre. »
Geiler de Kaisersberg entre plus franchement dans la question de l'efficacité du sacrement de pénitence ; dans ses Postilles sur le Carême et les Fêtes des Saints, il dit : <.< — Que pouvons-nous faire? Jésus a pardonné à la femme adultère; c'est là un vrai pardon , un pardon complet , entier du Seigneur dans sa puissance; voilà le vrai confesseur qui a puissance de remettre les péchés. Mais nous, que pouvons-nous faire? La puissance nous manque. Avons-nous la clair-
voyance, la puissance de Dieu pour pardonner? »
Son compatriote, le franciscain alsacien Jean Pauli, décoche à son tour cette sainte boutade aux confesseurs de haut rang : « Ne craignez pas l'homme, le puissant prélat qui est votre confesseur, qui dispose des sacrements et s'en sert pour vous pousser à l'adultère, au parjure conjugal; non, ne le craignez pas. Craignez Dieu seul qui vous attend. » [Schimpf iind Ernst, Augsbourg, i535.) Le même, dans ce même ouvrage, nous conte qu'un pape damné apparut dans un pitoyable état à son chapelain ; celui-ci comprit aussitôt que son très-saint maître était tombé dans les griffes du diable : « — Vous damné ! s'écria-t-il ; vous le maître des indulgences et des absolutions ! — Hélas ! répond le pontife, Jésus a refusé d'apposer son sceau à ces indulgences et absolutions, » Cela non plus n'est pas très-orthodoxe : quelle que soit la valeur du confesseur, l'Église permetelle de mettre en doute que le Christ ratifie son absolution?
Plus près de la source des grâces, d'où rayonnait sur toute la terre le pouvoir de lier et de délier, le moine napolitain Gabriel Barlete laisse échapper cette raillerie sur les allures de certains confesseurs de son temps : « Ils font une absolution sur la tête, dit-il, une autre
sur la bouche, unam absolutionem super capiit aliam super bursam.... Ils disent je t'absous, ce que je ne dois pas faire; je te réconcilie avec les sacrements, ce que je n'ai puissance de faire, qiiod nonpossum. In nomine patris, etc.; donne-moi un carlin, verse-moi un blanc... Oh ! comme ce Père confesse bien! disent les femmes. » (Sermo XXV IL)
Si nous disions encore quelques mots de la grosse question des bénéfices; ce que nous en avons dit au chapitre précédent ne me semble pas l'avoir épuisée. Ces grasses prébendes, ces bonnes abbayes, qui s'entassaient dans quelques mains, tenaient fort au cœur des libres prêcheurs ; ils y reviennent à tout propos, même lorsqu'ils ont mis le doigt sur une autre cause. Faisons comme eux ; c'est d'ailleurs un des grands scandales dont se sont débarrassés les pays réformés. Je tiens Olivier Maillard ouvert sous mes yeux, et j'y lis ce splendide résumé, cette morale de la question :
« Croyez-vous, dit ce franc -archer de la chaire, que Christ, qui a souffert pour nous, soit venu en ce monde pour ses plaisirs, pour être cardinal, évêque ou abbé ; pour obtenir plusieurs bénéfices, et se livrer à la débauche .^ Jamais, non jamais Christ ne fut concubinaire ; jamais il n'eut plusieurs bénéfices ; jamais il n'entretint des chiens de chasse ni des
oiseaux de proie ! » Et ailleurs : « Écoutez, pécheurs ecclésiastiques qui vivez des biens du Crucifié, qu'arrivera-t-il de vous qui consommez les revenus des bénéfices de l'Église avec les filles, les entremetteurs, les chiens et les faucons, cum meretricibus, lenonibus, canibus et accipitribus?... Et ces protonotaires apostoliques qui ont des dispenses pour posséder jusqu'à quinze bénéfices, ne sont-ils pas simoniaques et sacrilèges?... Si quelque évêché vient à vaquer, ils offriront, pour l'avoir, un fagot d'autres menues charges ecclésiastiques : un archidiaconat, deux prieurés, quatre ou cinq prébendes, et ils donneront le tout pour un évêché... N'est-ce pas la vérité? Est-ce qu'aujourd'hui le cardinalat et l'archevêché ne sont pas lardés, lardati, d'évêchés? Est-ce que les évêchés ne sont pas lardés d'abbayes et de prieurés? Ad omnes dyabolos talis modus faciendi! « (Sermon du samedi post cineres.)
Cet envoi à tous les diables, refrain obligé de toutes ces virulentes tirades, ne manque pas ici d'à-propos, il faut l'avouer. Or, tous ces bénéfices, les titulaires les louaient et les affermaient à quelques serviteurs : « Ils les louent à de pauvres prêtres, afin d'en recevoir dix francs de rente, decem francos pro pensione, » dit Michel Menot. Ces braves sermonneurs insistent surtout sur la façon dont s'obtiennent ces opulentes
sinécures. Ces étranges marchés se faisaient ouvertement, sans la moindre honte; on cherchait preneur de ces valeurs sacrées, ou vendeur, selon que Ton avait à vendre ou à acheter, absolument de même qu'on le fait aux bourses modernes pour les valeurs de chemins de fer, les fonds d'États, canaux et autres. Guillaume Pépin, comme ses confrères, ne nous laisse aucun doute à cet égard ;
« Il y a quelques jours, raconte-t-il (in secunda statione Christi patientis), vint me trouver un familier d'un haut baron qui sans doute m'avait indiqué à lui : — Si vous avez dans votre famille, me dit-il, ou dans vos amis un prêtre qui veuille acquérir une cure de la valeur de quarante livres tournois, je la lui donnerai par égard pour vous. Je lui demande pour ma commission d'avis une somme égale, 40 livres une fois payées ; je les ai refusées, il n'y a qu'un instant, et Disant cela il m'exhibait sa procuration. — J'ai en effet un frère ecclésiastique qui réside à trois lieues d'ici, lui répondis-je ; il n'a pour tout bien que son patrimoine; mais je ne voudrais pas le voir vous acheter TÉglise que vous avez à vendre. Cherchez marchand ailleurs! Et je le renvoyai rouge de confusion. »
Le vaillant moine nous apprend aussi que, de son temps, les prélats abandonnaient le gouvernement de leurs Églises, pour le temporel
comme pour le spirituel, à des officiers qui se chargeaient de les affermer : « C'est au plus offrant, dit-il; à la fin de l'année ou bien tous les trois ans, on remplace les anciens fermiers par des nouveaux, s'ils offrent plus cher de la charge à louer. Et cela du petit au grand, l'avarice est partout : du prêtre au lévite, partout la rapine et la fraude. [Expos, évangel. quadr. feria VI, post dominicam in passione.)
Dans son 6® sermon après le premier dimanche de Carême, le même G. Pépin parle allégoriquement de cinq portiques par lesquels on pénètre dans le domaine de l'Église. Le premier est le portique d'or, où se font les achats à vie ou à terme, les locations à long bail avec ou sans survivance. Le second est le portique royal, par lequel les fils des puissantes maisons arrivent aux prieurés, aux abbayes, aux églises cathédrales ; une bonne escorte de gens d'armes suffit pour entrer en possession. Le troisième est le portique du sang, dicitur sanguinis : par celui-là passent les favoris du népotisme et même une espèce d'héritiers plus effrontés. Pour mieux expliquer le sens de ce dernier cas, qu'on me permette d'emprunter une citation du même recueil :
« Le cas est tel, dit Pépin ; un ecclésiastique ayant la jouissance de plusieurs bénéfices, tient une concubine ordinaire, de laquelle il a engen-
dré plusieurs fils qu'il a fait élever avec soin. Quand il se sent vieillir, il désire leur résigner ses fructueuses dignités, en tout ou en partie ; or, pour distribuer à ses bâtards ses évêchés et prieurés, et les meilleures charges de son propre diocèse, celui dont il porte le titre, il les fait lui-même monter aux ordres sacrés. De quel droit ce prélat agit-il ainsi ? » [Feria 4^ post III dominic. Quadrag.)
Revenons à nos cinq portiques. Le quatrième est dit portique de Rome ; c'est celui par lequel passe le bon plaisir du pape et des cardinaux. L'austère prédicateur parle ici de la nomination de certains clercs, que l'on récompense ainsi de certains services, même des moins honnêtes, rendus à quelque cardinal, à quelque haut prélat, si ce n'est au chef lui-même de la Cour pontificale. Le cinquième enfin est le portique où passent les méritants, les gradués. Celui-là est le seul régulier ; encore est-il corrompu comme les autres, par la simonie et la vénalité.
Pour désassombrir un peu ce terrible sujet, jetons une pincée de sel gaulois emprunté au 46 sermon de la deuxième semaine du Carême prêché à Paris par notre Menot. « Aujourd'hui, dit-il, une paroisse de cinq cents feux, in quà sunt CCCCC ignés, est donnée à un enfant de dix ans, auquel on adjoint, la plupart du temps, pour la gérer, ung gentil homme de court qui
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après Dieu ne hait rien tant que l'Église. Si vous demandez comment ce bambin a pu obtenir ce bénéfice, vous savez ce qu'on répond : — Sa mère estoit fort privée de Tévesque, et pour ses congnoiscences dédit illi, car aujourd'hui les femmes dominent sur les gens d'Église. » Cette facétieuse citation ne nous semble-t-elle pas avoir inspiré ce joli motif de l'opéra de Joconde : « Ma mère et le bailli sont bien ?... »
On serait tenté de croire qu'il y a exagération dans ces reproches jetés ouvertement à la tête de ces larrons publics, revêtus d'un caractère sacré, et que nos prêcheurs ont voulu enjoliver ainsi et dramatiser le texte de leurs sermons; heureusement pour leur mémoire, les chroniques fourmillent de documents qui prouvent leur scrupuleuse véracité; nous n'en citerons qu'un seul, mais il est capital et le scandale reproché vient de si haut, que cette citation suffira. Dans son Histoire de Charles VI, Juvénal des Ursins dévoile la rapacité des princes des prêtres, au xiv® siècle, en parlant des suites delà reconnaissance de Clément VII, le pape d'Avignon, par le roi de France ; en ce temps-là le Papegaut n'était pas un oiseau unique, comme celui de Vlsle sonnante du V» livre de Pantagruel.
« Avec Clément VII, dit Juvénal des Ursins, y avoit bien trente-six cardinaux, lesquels
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meus de grande avarice, soulurent d'avoir tous les bons bénéfices de ce royaume par divers moyens, et envoyèrent leurs serviteurs parmi le royaume, enquérans de la valeur des prélatures, priorés et autres bénéfices. Et usoit Clément de réservations, donnoit grâces expectatives aux cardinaux, et anteferri. Et feut la chose en ce point, que nul homme de bien, tant de l'Université que autres, ne pouvoient avoir bénéfices. »
Si véreuse que fût la façon dont ils obtenaient la puissance pontificale, les évêques n'en exerçaient pas moins avec une grande dureté tous les droits, même les droits excessifs qui s'y trouvaient attachés. Olivier Maillard parle de leur extrême facilité à lancer les excommunications, et dit qu'en usant de ce pouvoir « qu'ils croient avoir » de lier sur la terre, ils ne lient rien du tout. Si par exemple ils excommunient un pauvre diable qui n'a de quoi leur payer un écu ou deux, ce malheureux ne se trouve pas excommunié, « in foro conscientiae non est excommunicatus. » Au lieu d'excommunier pour des intérêts matériels, ajoute-t-il, qu'ils le fassent donc pour des scandales publics ; qu'ils lancent leur excommunication à un prêtre qui tient une concubine, « uno ecclesiastico qui tenet iinam meretricem, et non vult amendari. »
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Puis prenant le ton de la raillerie, et se moquant de ces anathèmes, prodigués à tout propos, il raconte qu'en Dauphiné, un doyen avait eu son bréviaire emblé par un voleur qui, ne sachant que faire de ce livre, le déposa sur la branche d'un chêne; le doyen irrité n'hésita pas à excommunier celui qui détenait son bréviaire, quel qu'il fût. A l'instant, le croiriezvous ? le pauvre arbre fut desséché, ex subito illa arbor dessicata est. Voilà un miracle fait bien à propos.
A son tour, Menot fulmine contre ces foudroyants, il cherche à garantir de leurs foudres la tête des pauvres gens, et met à cette charitable besogne la passion d'un vrai réformateur. Voici cette chaude admonition dans son texte macaronique, qui cette fois n'excitera plus le rire :
0 Vadatis ad parochiam quando se faict le prosne, vos audietis projicere excommunicatiennes pour ung fagot, pour une paire d'éperons. Ego laudarem multum si projicerent pro malefactoribus et blasphematoribus, qui blasphèment et despitent le nom de Dieu,^row5wrariis, pro deceptoribusfiliarum, les abuseurs de filles ; sedpro temporalibus est horror, mais pour des intérêts personnels c'est une horreur... Qiii pro decem solidis dant alios dyabolo, dentiir sic dyabolo! Que ceux qui donnent les autres au
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diable pour dix sous, aillent eux-mêmes au diable ! Ceux qui devraient miséricordieusement ramener les pécheurs à Dieu, se montrent eux-mêmes les plus cruels et les plus méchants. »
Il y a dans ce dithyrambe improvisé un élan de justice, un sentiment d'amour du prochain, une verve de charité qui rachètent bien du mauvais latin, et font un solide contre-poids aux licences et aux bizarreries qui ont été si souvent reprochées à ces énergiques soldats de la foi chrétienne.
Est-ce par le fait des accaparements de bénéfices, dont nous venons de parler, de ces fagots de cures, de prieurés, d'évêchés, de canonicats entre les mains de quelques puissants drôles aux vigoureux tempéraments, que beaucoup de prêtres se voyaient forcés de faire toute sorte de métiers pour vivre? Fait constaté par l'un des Pères du concile de Sienne : « On voit aujourd'hui des prêtres usuriers, cabaretiers, marchands, gouverneurs de châteaux, majordomes, notaires, courtiers de débauches, ruffiani. Le seul métier qu'ils aient encore dédaigné d'exercer est celui de bourreau. »
Pépin parle aussi des occupations de tout genre auxquelles s'adonnaient les clercs, plus d'un siècle après cette diatribe du concile de Sienne; il cite entre autres un évêque qui occupait l'em-
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ploi de fauconnier à la Cour de Louis XII, et qu'il a vu de ses yeux, dans le costume court troussé du métier, consacrer tous ses soins à l'éducation des gerfauts et des éperviers.
(( Aujourd'hui, dit-il, les prélats remplissent auprès des princes les emplois les plus vils et les plus indignes de leur caractère. Qu'on m'appelle menteur si je n'ai vu de mes yeux un évêque fauconnier à la Cour du roi Louis XII. »
Un autre résultat déplorable de cette dilapidation d'établissements religieux et de fondations hospitalières, c'est que, pour en réserver la rente à leur profit, les accapareurs laissaient tomber les bâtiments en ruine, et diminuaient de plus en plus les admissions dans les hospices et les maladreries. Pierre RebufFe (in praxi Benefic.) résume ainsi les inconvénients matériels de pareils désordres : « Ces étrangers qui tiennent les abbayes, ces commendataires et usufruitiers ruinent, pillent et consument tous les biens des monastères, comme il paraît assez dans les bois et autres choses qu'ils vendent... Ils vont jusqu'à boucher les fenêtres des édifices et les murer, pour s'exempter d'y entretenir des vitres, ce qui a donné lieu à cette façon de dire : C'est une vitre d'abbé. »
Au moins si le célèbre abbé du Petit Jehan de Saintré péchait contre la sobriété, l'humilité et la chasteté, c'était au milieu de ses moines, dans
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les chambres de son couvent, qu'il tenait c trèsbien tendues, tapissées et natées, et les fenêtres verrées. » Il chantait messe au milieu de ses religieux, parfaitement en règle sur l'obligation de la résidence. Ce voluptueux abbé était canonique, en ce sens au moins qu'il n'imitait pas ceux dont il est question dans cette dernière citation de Menot :
Le brave Cordelier, dans son sermon du samedi de la 2^ semaine du Carême, parle d'une abbaye de quinze mille livres de rente, grosse somme au temps de Charles VIII; touty chet en ruines, dit-il; à peine si une douzaine de moines y peuvent vivre. Puis il se suppose en promenade,/"^r campos- apercevant de loin «ung campanile à demi couvert, une vieille église ruinée, ^) il demande à qui appartient ce moustier : a — Père, c'est celui d'une abbaye de trois mille livres d'or de revenu. — Hé, où en est l'abbé ? — Est in ciiria, en Cour, sequitur regem qui dédit ei hanc ahbatiam, et s'occupe peu de son abbaye dont les moines meurent de faim. »
Il passe outre et voit une autre église fondée pour tant de chanoines réguliers avec de gros revenus, ciim magnis redditibus : « — Comment, demande-t-il, n'est-elle pas en meilleur état ? Sont-ce les moines qui l'ont ruinée ainsi ? — Heu ! non, pater; mais le seigneur prélat de cette église en a bien d'autres ; chaque année on lui
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porte les revenus de ceste-ci, et non facit aliam mentionem.)) Menot ponctue ce récit par cette ironique boutade : « S'ils ne peuvent vivre d'un si gros faisceau de bénéfices, c'est qu'apparemment l'un mange Tautre. »
Une des plus grandes humiliations que la Réforme ait fait subir aux habitants du ciel est, à coup sûr, celle de dépouiller les Saints de leur culte particulier, de leurs bonnes fêtes chômées et carillonnées; d'abattre leurs statues; de leur enlever cette part de puissance miraculeuse qu'ils étaient censés avoir usurpée sur l'Éternel, de complicité avec les appétits obstinément polythéistes des fidèles du catholicisme italien. Qui se fût attendu à voir dans les Sermonnaires ce point délicat entamé et préparé à l'audacieuse enquête de Luther et de Calvin?
Réduire la vertu des saints patrons dont les chrétiens portaient les noms avec orgueil; leur ravir le droit de protection positive, immédiate, la puissance de guérir, d'enrichir, de suivre leurs clients sur terre et sur mer, de les faire entrer au ciel, quel que soit le lot de leurs mérites, au moyen d'une invocation très-simple qu'on récitait au lit de la mort; dépouiller leurs châsses du don de faire la pluie et le beau temps, et leurs reliques, pieusement portées sur soi, de la vertu de prévenir tous les accidents : cela était bien de nature à choquer vivement
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le personnel, chamarré de talismans catholiques, qui se pressait aux sermons de nos moines.
Malgré ce danger réel, on trouve dans ces pieux recueils des attaques ouvertes ou déguisées contre cette dévotion si fortement enracinée dans les masses. On sait d'ailleurs que, dès les premiers siècles du christianisme, les Pères de l'Église avaient souvent agité cette question, frappés qu'ils étaient de la propension des premiers chrétiens à adorer ces nouvelles idoles, d'un culte de latrie. Que dire, par exemple, de la citation suivante, empruntée à Guillaume Pépin [Expositio Evangeliorum Quadrag. Feria F, post. domin. Quart.) ?
« On instruit aujourd'hui, dit ce prêcheur, les fébricitants à recourir à Dieu et à ses Saints, par soi-même ou par ses amis valides, spécialement à ceux de ces Saints qui ont reçu la faculté de guérir de tel ou tel genre de maladie, les dévots qui ont mis leur confiance en eux. Saint Augustin rapporte à ce propos que les anciens Romains avaient plusieurs Dieux et Déesses, des bons et des mauvais : des bons dont ils attendaient secours ; des mauvais, comme la Déesse de la fièvre, Deam febrem, qu'ils honoraient pour n'en pas recevoir de dommage. Nous autres chrétiens, qui confessons un seul Dieu créateur du ciel et de la terre et de tous les
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reptiles qui s'y trouvent, omnia reptilia in eis, nous admettons également une pluralité de Saints et de Saintes, qui sont Dieux dans une certaine façon, quisunt quodam modo DU. Tous ces derniers sont, il est vrai, du nombre des bons. »
Ce correctif est-il suffisant à excuser la pluralité des Dieux, empruntée au paganisme? Ne savait-il pas, le bon Dominicain, que la lacune des mauvais génies pouvait se combler par l'active intervention des diables, qui étaient eux-mêmes fort redoutés et fréquemment invoqués dans ce temps-là ? II est très-permis de soupçonner une pointe d'ironie dans ce passage, surtout en lisant ce qu'il ajoute à cet inventaire comparé des régions transmondaines du présent et de l'antiquité.
Les Saints et Saintes, reprend Pépin, n'ont pas tous la même spécialité de services, non plus que les Dieux et les Déesses d'autrefois. « A chaque Saint il faut donc rendre un culte particulier; honorer celui-ci de telle façon, celui-là de telle autre ; car certains Saints déterminés sont réclamés contre certaines infirmités et nécessités déterminées; quod certi Sancti reclamantur contra certas œgritudines et nécessitâtes : sic videmus de Beato Huberto, de Laurentio, de Mathurino, de Memma, de Johanne Baptista, de Fiacrio et hujus modi. »
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Puis il cite l'auteur profane Varron, qui déclare chose nécessaire de connaître les Dieux par leurs noms et la spécialité de leur ofRce, et recommande de ne pas réclamer, par exemple, de l'eau à Bacchus le Dieu du vin, Deus vini^ ni da vin aux Nymphes qui ont la surveillance des eaux. Ainsi faut-il bien prendre garde de ne demander à chaque Saint que ce qui concerne les privilèges de sa charge. Il termine en donnant pour modèle de ces attributs séparés, qu'il faut apprendre à connaître, les officiers de service à la Cour du Roi, qui ont chacun leur office et leurs fonctions.
Après avoir lu cette curieuse page, où le prédicateur entremêle si bizarrement les Dieux et les Déesses de la Fable, les Saints et les Saintes du calendrier, et les compare si longuement les uns aux autres, n'est-on pas disposé à penser que notre moine prêcheur attendait de son sermon un effet qui ne devait pas être absolument au profit des perpétuelles interventions des habitants du ciel chrétien ? C'est là d'ailleurs une question à laquelle nous consacrerons un chapitre particulier.
Parlerons-nous des doutes, plus que des doutes, sur la part de divinité que la superstition romaine essayait déjà de donner à la mère du Christ? Cette protestation est l'une des plus bruyantes des négations de la Réforme. Ici
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encore les moines prêcheurs avaient, on peut le dire, mâché la besogne à Luther et à Calvin. Nous n'étonnerons personne en disant que les Dominicains fournissent à cet égard les plus curieux arguments. Nous nous contenterons pour le moment d'une citation tirée encore de Thonnéte Guillaume Pépin, le moine de cet Ordre qui, avec Savonarole, s'est montré le plus ardemment réformateur et le plus sincèrement consciencieux. Ce sujet délicat sera d'ailleurs repris au chapitre des Légendaires auquel il appartient. Dans son recueil, Opus de Adventu, a.u i^r sermon de concept. Virginis, Pépin nous fait cette révélation historique : « Aujourd'hui, dans l'Université de Paris (à la fin du xv° siècle), nul n'est reçu docteur, s'il ne prête serment de prêcher que la mère de Dieu a été conçue dans le péché originel. Je le sais bien, car ce serment je l'ai prêté moi-même. » Et il le fait comme il l'a juré. Dans ce même sermon, il déclare qu'il faut noter ce fait que la Vierge n'a pas été conçue d'un baiser de Joachim et d'Anna, non fuit concepta solo osculo Joachim et Annœ, pro ut simplices fatui credunt, comme le croient follement les simples, s'appuyant sur ce qu'ils voient, dans les peintures des églises, lesdits Joachim et Anna qui s'embrassent. La Vierge Marie naquit bel et bien d'un homme et d'une femme, nonautrement que les autres hommes...
Et c'est un abus aux peintres de nous la représenter sortant, comme un rayon de soleil, du nombril de Sainte Anne, ad instar radium solis procedentis ex mnbilico Beatœ Annœ.
Tout ce que G. Pépin peut admettre, c'est, affirme-t-il, qu'en accouchant de Marie, Sainte Anne dut obtenir la grâce d'avoir une délivrance moins douloureuse que les femmes ordinaires. « Mais, conclut-il, ne donnez pas à la mère le privilège du fils qui fut conçu « sine semine. »
Gabriel Barelete accorde cependant qu'elle a pu être sanctifiée,/» utero matris suœ^antequan nata ex utero. Les moines italiens aimaient fort à aller au fond de ces scabreuses questions. Celuici, dans son sermon, de conceptione Beatœ Virginis, résume toutes les opinions émises à cet égard, i^ parles Pères de l'Église; 20par lescanonistes; 3» par les religieux des Ordres monastiques. Nous laissons à ceux qui seraient curieux de peser le pour et le contre de ce mystère, dont Pie IX vient de faire un article de foi, le soin de dépouiller les pièces de ce singulier procès. Si les avis sur la conception de Marie étaient si terriblement divisés, il ne faut pas s'étonner que la Réforme ait tranché le différent légendaire, dans le sens le moins nébuleux.
Rien de moins concordant aussi que l'opinion de ces chefs du tiers-état de l'Église avec celle des
papes sur la question des conciles. Si Ton veut extraire des vieux Sermonnaires la doctrine admise par la plupart des moines, touchant le pouvoir spirituel de Rome, on la trouvera conforme à celle proclamée en pleine Université, sous Charles VI, par Nicolas Clémangis et par Jean Gerson. Nos libres prêcheurs proclament, comme ces derniers, «le pape sujet aux décisions de l'Église » et n'admettent pas non plus le droit, réclamé paf les prélats, de composer exclusivement les assemblées législatives de la religion, les réunions dogmatiques dites conciles.
Selon eux, tout chrétien pouvait y être envoyé par droit d'élection : non-seulement toutes les classes, mais toutes les opinions de la chrétienté avaient le droit de s'y faire représenter. Ceci nous explique pourquoi les papes, devenus rois absolus, repoussent les conciles; ou, s'ils sont forcés d'y recourir, en limitent sévèrement les possibilités d'admission, et s'y assurent la majorité par l'adjonction de ces prélats domestiques qui abondaient autour de la Cour pontificale.
« Si demain on faisait un concile, voilà ce qui arriverait, dit le fougueux Geiler de Kaisersberg; on y convoquerait les prélats, les abbés ; mais pas un docteur, pas un savant.... Alors il n'y aurait pas de réformation générale; chaque supérieur réformerait ses inférieurs; i'évêque son évêché, l'abbé son abbaye, le magistrat sa
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cité. Tout cela est facile; mais une réformation générale, ce serait très-difficile; aucun concile n'a encore osé chercher la voie de la vérité. »
Aussi l'Église alla-t-elle se déformant déplus en plus. Même après que Luther eût levé l'étendard de la Réforme, Robert Messier, resté catholique uniquement, sans doute, pour pouvoir continuer d'attaquer Rome à son aise, du haut de la chaire, s'écriait: L'Église ressemble à une vieille (folio CXXII), ce qui se connaît «quando habet fulcos rugationis ; elle a des rides comme une vieille pomme de Capendu.... Je me suis fait, peut-elle dire, une vieille chair et une vieille peau; il n'est donc guère possible qu'elle puisse conserver son autorité. »
Voilà comment encore au commencement du xvi° siècle, parlaient les orthodoxes ; quelle était leur différence avec les Huguenots? Oh certes, les Huguenots n'allaient pas beaucoup plus loin. Calvin lui-même quand il nous dépeint, dans les Actes du concile de Trente, avec le remède contre la poison, les mœurs et la valeur des prélats qui composaient ce concile, ne s'exprimait pas avec plus de verve et d'indignation.
Un point spécial à ces devanciers de la Réforme, est le besoin de simplicité dans le culte, de moralité dans le clergé, de clarté dans les prescriptions dogmatiques; tous se plaignent de l'immense fardeau d'inventions pontificales.
« que Rome impose aux épaules du pauvre peuple, et que cent chevaux ne sauraient traîner », dit Geiler. Tous désiraient le retour à la simplicité dans les ornements du temple.
« O prêtre ! voyez ce que Dieu demande de vous, dit Savonarole... (Sermon pour le Carême de 1495, éd. de Venise); revenons à la simplicité. Jésus a été pauvre, soyons-le... Prenez la croix, souffrez les humiliations, laissez là vos idoles. Vous nonnes, laissez là vos bambini, qui sont vos idoles. Vous moines, laissez les ornements inutiles de vos autels; le Seigneur ne tient pas tant aux cérémonies extérieures. »
Et plus loin(mème sermon, fol. 90), il ajoute : « Dans vos églises les figures de Saintes sont des portraits de telles et telles dames, si bien qu'en les regardant les jeunes gens les reconnaissent et les nomment par leurs noms : Voici la Madeleine! Voilà Saint Jean! Quel mépris des choses saintes! Pourquoi tant de vanité ? Croyezvous que Marie était ainsi vêtue ? Elle était habillée comme une pauvre femme, la figure presque couverte, ainsi que Sainte Elisabeth. Pourquoi la représenter d'une façon si déshonnète, et donner à la Vierge l'air d'une courtisane? »
« Dans les couvents, dit encore ce padre Girolamo, on ne voit que les écussonsde ceux qui les ont fondés : sur les murs, sur les portes,
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partout des armes, et jusque sur les vêtements sacrés où les blasons héraldiques remplacent la croix de Jésus. »
Voyons ce que dit à son tour Geiler de Kaisersberg : « Ce qui est indécent dans Thomme, la nature Ta placé dans les endroits secrets de son corps; aujourd'hui quand les tailleurs d'images représentent l'enfant Jésus, on pense à la portiunciila, il faut qu'il ait la portiimcula, comme disent les béguines. Essayez d'offrir à un couvent de femmes un enfant Jésus qui en soit privé, il sera refusé net.... Comment représente-t-on les Saints et les Saintes : Sainte Catherine, Sainte Barbe, Sainte Agnès ou la Madeleine? N'ont-elles pas l'air de dames nobles ou de prostituées? Car, comme me disait un jour le comte Eberhard de Bavière : — il n'y a aujourd'hui aucune différence de costume entre les femmes de qualité et les courtisanes. »
Que peut-on ajouter à de semblables citations? Ces pages où nous voyons les moines attaquer et vouer ad omnes dyabolos les vendeurs de reliques, les porteurs d'indulgences, les accapareurs de bénéfices, les prélats qui ne voyaient généralement dans leurs troupeaux que la laine et le lait qu'ils en pouvaient tirer, sont d'une éloquence historique. Ces diatribes amères ou railleuses contre le luxe et la corruption du haut clergé, contre les pasteurs re-
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pus qui se séparaient de plus en plus de leurs ouailles, ne sont-elles pas des aveux authentiques, sortis de la bouche des prédicateurs catholiques les plus autorisés? Et n'est-il pas juste de voir dans ces étranges documents, si nombreux, si précis, la préface naturelle de la protestation du xvi® siècle?
Ce sont bien là les premières pièces de ce grand procès qui dévora les biens temporels du clergé, dont les princes des prêtres faisaient un usage si, peu édifiant et si peu profitable au bien commun. En effet, si l'Église n'a pas vu partout l'hérésie triomphante confisquer brusquement ses domaines, elle n'en a pas moins, même chez les nations restées fidèles à ses croyances, perdu la direction des biens ecclésiastiques, dont l'administration a passé peu à peu aux mains des gouvernements.
Les prédictions sinistres n'avaient pas manqué à la Rome pontificale qui n'était pas capable de se réformer elle-même. Entre cette sentence de Clémangis : « L'Église souillée de vices a besoin de vêtir le cilice, de s'accuser publiquement, la tête couverte de cendres, pieds nus, se meurtrissant la poitrine, et le gros cierge de cire jaune à la main», et la déclaration de vétusté formulée par Robert Messier, qui la trouvait si vieille qu'elle lui faisait l'effet «d'une pomme ridée de Capendu prête à cheoir;»
combien d'annonces de châtiment avaient retenti autour d'elle, sans ébranler ses abus!
(( Seigneur! nous n'avons plus d'espoir dans la vigne que vous avez plantée, à moins que vous ne la replantiez à nouveau », avait dit Menot. « Je serai mort quand les Réformateurs arriveront, avait dit Geiler; mais plusieurs d'entre vous seront vivants : vous verrez crouler l'édifice. » Et Savonarole, le grand moine florentin, avait mis dans la bouche du Seigneur ce terrible avertissement : « Je couperai les cornes des autels, c'est-à-dire les tiares, les mitres et les barettes ! « Le temps était proche où allait se réaliser la strophe prophétique, lancée dès la fin du xiv^ siècle, par Honoré Bonnet, prieur de Salon, dans son Apparition de Maistre Jehan de Meung :
Mais, je voy, le temps est venus, Qu'ils ne en seront plus creus; Car li mondes voit par exprès Leurs oultrages et leurs excès.
A mesure qu'approchait l'heure où Rome allait perdre la moitié de ses croyants, les prédictions deviennent plus claires, plus affirmatives, plus impatientes. De plus pressant de ces faciles prophètes, à la veille de voir la torture lui briser les membres, comme on le fit à
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Galilée ; de voir jeter son corps au bûcher, comme il advint cent ans plus tard à Giordano Bruno, Savonarole crie avec ferveur aux portes de Rome : « Qu'attends-tu, seigneur Dieu? Hâte-toi, viens réformer ton Église; nous ne pouvons plus la supporter ! »
La chrétienté paraissait impatiente de revenir à un idéal religieux plus simple, moins chargé de pratiques puériles et d'erreurs superstitieuses. On voulait des pontifes plus croyants, moins superbes et moins dorés; des pasteurs plus humains, moins séparés du reste des fidèles, plus rapprochés de la vie commune, moins en dehors de la famille, et ne vendant plus leurs prières et leur intervention à prix d'or. Dans la moitié du monde chrétien, partout où les princes ne prêtèrent pas leurs gens d'armes à la vieille Église, ce vœu, qui ne rompait nullement. les traditions chrétiennes, fut exaucé, dans la mesure des possibilités du temps et des conceptions assez peu tolérantes du siècle.