CHAPITRE V
Interventions surnaturelles. — Les habitants DU CIEL VOISINANT AVEC CEUX DE LA
terre. — Dons réciproques. — Cosmogonie DU temps des moines. — Talismans chrétiens.
ous allons voir nos anciens prêcheurs aussi crédules, aussi timorés, aussi naïfs que les fidèles auxquels s'adressait leur parole.
Je ne veux pas dire qu'ils crussent absolument à tous les miracles qu'ils patronnaient, ni que toutes les reliques fussent également vénérables à leurs yeux, non certes ; il y avait bien là une part de charlatanisme. Le propter magnam questam^ que reprochait Maillard à ses confrères, les engageait souvent à forcer la dose du merveilleux.
Il y avait parmi eux des esprits fort alertes, qui se croyaient permis de prendre leurs aises avec les choses célestes, et de prêter familièrement des miracles à Dieu et des reliques aux Saints qu'ils vénéraient le plus, comme on prête des vertus et des traits aux princes, pour augmenter le respect qu'ils doivent inspirer. De semblables générosités ne devaient pas être moins agréables aux habitants du ciel, qu'elles l'étaient aux oints de la terre.
Le Frater Cipolla de Boccace, le moine aux charbons de Saint Laurent, a-t-il forcé la dose, en disant que, dans son voyage aux pays de Truffia et de Buffia, paesi molto abitati, ainsi qu'au vaste pays de Mensonge, di Mem^ogna, il a rencontré un grand nombre de Frères de son Ordre et des autres religions, « dove molti de nostri fratri et d'aîtra religioni trovai assai? » Ce point n'a pas été complètement éclairci.
Malgré ces libertés que prenaient nos moines avec leurs amis de l'autre monde, ils n'en croyaient pas moins, en thèse générale, à la possibilité du bouleversement des lois de la vie par celui qui les avait posées.
Comment eût-il pu en être autrement ? Un moment illuminé par l'irradiation grecque, dont le génie avait, sans le secours du télescope ni d'aucun des instruments de la science moderne, deviné la forme des astres, leur
mouvement, la pluralité des mondes habités, et soulevé une partie du voile qui recouvre les secrets de l'ordre universel, l'esprit humain subit une sorte de dégradation, à partir de l'époque des invasions périodiques du monde barbare, au sein des peuples civilisés. Le niveau de l'intelligence s'affaissa ; les tètes où la raison avait fonctionné semblèrent se vider tout à coup : la commotion imprimée aux âmes de nos pères, par cette cause de terreur permanente, bouleversa en elles les vérités entrevues. L'Europe tout entière perdit les notions de la réalité ; on s'y prit à croire à une obsession, à une possession totale de l'humanité par des puissances surnaturelles.
Le merveilleux devint le fait normal de la vie ; c'était un des éléments essentiels des sociétés féodales, le fondement unique de la science à leur usage. Pas un coup de foudre n'éclatait sans l'intervention directe de la Divinité ; pas une ondée de pluie, sans l'intercession de quelque Saint. Il ne se passait rien d'extraordinaire dans l'espace, qui ne fût un présage. Une comète était une épée de feu menaçante ou l'annonce de la mort de quelque grand personnage ; une éclipse, un passage d'aérolithes, une aurore boréale consternait les populations. La nature n'agissait autour de nos ancêtres que par accidents surnaturels. Si
la guerre dépeuplant les villes, y laissait pénétrer les bêtes féroces, c'était encore un signe de la colère de Dieu ; une récolte manquée était une épreuve d'en-haut ; la peste rappelait Tépée vengeresse de l'ange exterminateur.
Pendant Tinterminable moyen âge, l'imagination domina les intelligences ; à part quelques éclairs d'intuition morale, les sociétés semblaient se débattre au milieu d'un long cauchemar. Le génie humain cherchait péniblement sa route ; semblable au groupe du fabliau des Trois Aveugles de Compiègne, il acceptait pour monnaie de bon aloi tout ce que de puissants railleurs étaient censés jeter dans son escarcelle vide. L'esprit de recherche, surgissant par secousses, allait à tâtons par les sentiers du merveilleux. Alchimistes, astrologues, magiciens, rêveurs mystiques, nécromanciens, tireurs d'horoscopes, cosmographes, visionnaires, miraculistes de tout genre, représentaient la science et le bon sens, les lettrés et les savants. A cet égard nos moines étaient bien de leur temps.
Ces bons frocards ne doutaient, non plus que les timorés qui entouraient leur chaire, de la réalité de puissances impalpables, constamment 'occupées à déranger Tordre de la nature, soit pour venir en aide à ceux qui les invoquent, soit pour causer des maux à ceux
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qui les oublient. Pour bien comprendre la sérieuse bonne foi de cette naïve croyance, et se montrer juste envers ceux qui la propageaient, il faut nous reporter à la cosmogonie adoptée à cette époque, qui paraît si éloignée de nous.
Aux yeux de nos pères, la terre était et demeura, jusqu'à la découverte de Christophe Colomb, une surface plane, immobile, placée sous une cloche d'azur à apparence cristalline, dont on avait fait la brillante frontière du ciel ; on la supposa ainsi isolée et emprisonnée jusqu'aux révélations du télescope, jusqu'à l'apparition du Nuntius sydereus de Galilée, ce premier lever du rideau qui cachait le spectacle de la vie universelle. Notre planète n'avait point alors de sœurs habitées dans les profondeurs du ciel ; notre soleil n'avait pas de confrères éclairant et échauffant, comme lui, un essaim de planètes dont l'orbe harmonieusement calculé obéissait à leur féconde influence. L'infini peuplement de l'espace n'était pas même deviné : étoiles et planètes étaient de simples ornements d'or, disposés sur nos tètes, sans mouvement et sans autre utilité que celle d'égayer les nuits de notre humble demeure, dont la création et l'ameublement avaient occupé les six jours du travail de Dieu.
Dans ce système, on séparait l'univers en
trois parties distinctes, mais juxtaposées par les bords. Dans la région suprême, Dieu régnait au milieu de la cour céleste, taillée sur le modèle de la Cour de nos rois ; dans la partie inférieure était l'enfer ou l'abîme, où trônaient Lucifer et ses sinistres légions. Enfin au milieu de ces deux royaumes, celui du bien et celui du mal, se trouvait la terre, entre-sol de l'édifice intégral, où luttait l'homme tiraillé alternativement par les envoyés des deux autres demeures, lesquels jouissaient du pouvoir de se transporter auprès de lui avec la rapidité de la volonté. Placée ainsi entre les éclairs d'en-haut annonçant les fantaisies divines, et les éruptions volcaniques qui faisaient luire par avance les lueurs de l'éternel supplice, comment l'humanité, seule militante, seule responsable, aurait-elle pu conserver Tusage régulier de sa raison?
Il y avait une telle connexité dans cette organisation trinaire du monde, que les habitants des trois étages pouvaient communiquer matériellement entre eux, malgré la diversité de leur conformation. On en avait logiquement induit qu'il leur était possible de s'aider ou de se nuire, de se donner et de se prendre, de s'enrichir et de se ruiner. Les dieux, les anges et les Saints n'avaient guère, aux yeux de nos ancêtres, de raison d'être que par les faveurs
dont ils pouvaient combler leurs fervents; et les démons, que par les maux de toute nature dont ils pouvaient accabler ceux qui donnaient prise à leur génie malfaisant.
Rien de plus naturel alors que les Saints et les hommes se fissent des dons réciproques, ce que nos pères croyaient aveuglément. Les riches vouaient donc aux habitants du ciel des abbayes, des chanoineries, des établissements hospitaliers; les pauvres donnaient leur obole : ils habillaient leurs statues, plaçaient devant elles un cierge, un ex-voto, un bouquet ou quelque chose de leurs récoltes. Les Saints payaient tout cela en faveurs spéciales : Saint Roch garantissait de la peste; Saint Udalric préservait la gerbe de la dent des rats; Saint Hubert guérissait de la rage; Jésus imprimait au doigt de Sainte Catherine un anneau en signe de fiançailles; Saint Vincent chargeait de raisins les vignes de ses amis; Saint Antoine de Padoue rendait les objets perdus. Quant aux démons, on sait combien ils avaient de suppliants, et comment ils échangeaient leurs faveurs contre l'âme de ceux qui les acceptaient, quitte à se faire absoudre plus tard.
Un des plus bizarres de ces échanges est l'investiture historique faite à la Vierge Marie par Louis XI, en 1478, du comté de Boulonnais, pour obtenir sa protection. Les lettres patentes
de cette inféodation stipulaient que le roi et ses successeurs en tiendraient la possession de la suzeraineté directe de leur haute protectrice, et que chacun d'eux lui ferait hommage d'un cœur d'or, en entrant en jouissance de ce fief. Louis XI comptait bien, par cette générosité, forcer le cœur compatissant de la Vierge à appeler à elle son grand vassal à l'article de la mort.
II y avait des protections de tous genres et des Saints de toutes spécialités; ce sujet a été si souvent traité dans l'unique but d'égayer les lecteurs, qu'on ne s'étonnera pas si je rétrécis la place qu'il pourrait occuper ici. La puissance des élus ne valait qu'à la condition de s'exercer fréquemment et d'une façon éclatante qui fît grandir de plus en plus leur renommée, à laquelle les patrons du paradis tenaient, disaiton, tout autant que les avocats de la terre; seulement les premiers ne briguaient la réputation que pour en rapporter la gloire au maître éternel. Cela était si connu, qu'on ne cessait d'importuner ces bien-aimés du roi du ciel.
Dans leurs sermons sur les fêtes des Saints, Sennones de Sanctis, les prêcheurs ne manquaient jamais d'énumérer les vertus spéciales dont jouissaient les Saints du jour, et la manière de s'en appliquer l'usage. A ce moment, toutes les oreilles se dressaient vers la chaire; les dormeurs s'éveillaient en se signant, et chacun no-
tait avec soin les faveurs qui découlaient infailliblement de tel bienheureux placé dans telle ou telle chapelle, sur un autel désigné et dans telle église qu'il avait choisie de préférence.
Cette délimitation bien définie des pouvoirs de chacun est, en effet, ce qui nous a conservé la mémoire de la plupart de ces saints patrons. Qui connaîtrait aujourd'hui Saint Médard, si l'on n'avait entendu parler de ses prédilections pour la pluie? Qui s'inquiéterait de Saint Antoine de Padoue, s'il n'avait la réputation de faire retrouver les objets perdus ?
Ces catégories de services déterminés qu'on avait droit d'implorer de chacun des bienheureux, sont restées dans la mémoire de nos dévotes, qui, â l'occasion, les en tirent à leur profit et à celui du prochain. Les spécialités médicales, surtout, doivent d'être demeurées vivantes, aux railleurs incrédules du xvni® siècle, qui ont pris soin d'en répéter partout Ténumération. On a tant parlé, même de nos jours, des vertus particulières dévolues aux élus de l'Église triomphante, de leur pouvoir de guérir, préserver, conforter, féconder, raccourcir ou rallonger chacune des parties du corps humain de l'un et de l'autre sexe, que nous glisserons sur ce sujet, de peur des redites et des banalités.
Ce genre d'invocations se rédigeait, la plupart du temps, en latin dit de cuisine, ou se mettait
en rimes, afin que l'expression exacte s'en gravât mieux dans les esprits. Dans les nombreux opuscules de piété, réédités au commencement du XVI® siècle par Guillaume Merlin, nom bien approprié à ces sortes de talismans, on rencontre quelques-unes de ces formules rimées à l'époque de Charles VII, et que son fils, le terrible Louis XI, dut porter dans son bonnet de feutre, à côté de ses petites idoles de plomb. J'en extrais plusieurs, excellentes à servir de type : la première est une piteuse oraison de Saincte Syre, qui avait la spécialité de guérir la gravelle et le mal de reins. Le poëte de couvent qui a rimé cette pieuse requête, commence par saluer « la glorieuse dame et pucelle v par une dizaine de vers ; puis il formule ainsi son invocation :
Dévotement je te requier Qu'il te plaise de nettoyer Mon corps de toute maladie.
Par tes vertus et sainctetez,
Des reins pierres grosses et dures
Sont boutez hors et dégettez,
De toutes pôvres créatures ;
Et gravelle pareillement,
Doulce dame tu fais yssir
De maintes gens, incontinent...
Cette autre est l'oraison de Sainte Marguerite,
« à dire pour les femmes grosses; » elle est tirée du petit poème intitulé : La vie de Madame Saincte Marguerite vierge et martyre, si souvent réédité aux premiers temps de l'imprimerie. L'aide qu'on lui demande est si nettement précisée, que la requête pourrait bien n'être qu'une traduction libre de celle que les Romains adressaient jadis à Lucine, la bonne déesse qui présidait aux accouchements.
Si te supplie vierge honorée,
Noble martyre bien eurée,
Par ta piteuse compassion
Et ta saincte pétition,
Que Dieu veuille[s] pour moi prier,
Et doulcement luy supplier
Que par pitié il me conforte
Es douleurs qu'il faut que je porte,
Et, sans péril de ame et de corps.
Face mon enfant yssir hors,
Sain et sauf, que je le voye
Baptiser à bien et à joye...
Je pourrais multiplier ce genre de citations, dont la versification sans malice a sans doute inspiré celle de la poésie des complaintes; contentons-nous d'une dernière oraison, adressée à la sainte troupe des onze mille Vierges, dont on montre les reliques à Cologne, et qui dut à une erreur des initiales de deux vierges mar-
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tyres, traduites en chiffres romains, le nombre prodigieux et les hommages extraordinaires dont elle a e'té comblée. Cette pieuse invocation suppose naturellement des vertus multiples à la multiple et sainte compagnie. La voici en son entier :
Toutes souffrîtes par martyre, Entre vous unze mille vierges, Vueillez donc prier, je vous prie, Qu'en paradis soye concierge, Et que ne soye batu de verges, De guerre, de peste ou famine, De maladie ou litargie.
Mais tout mon cueur enlumine.
Je n'oserais pas ajouter à ces pieuses prières celle que je trouve dans le Mortilogus de Conrad Reitter, imprimé à Augsbourg en 1 5o8 ; c'est une façon d'ode placée en tête de ce singulier recueil, où Marie est invoquée dans la bizarre intention d'être délivré a morbo gallico. C'était comprendre étrangement la vertu médicale de la Mère de Dieu. Dans le nombre de ces bieneurés faisant miracles, il y en avait quelques-uns qui se montraient peu prodigues de leurs faveurs, et qui, à l'exemple des dieux nationaux du monde antique : Gog, Magog, Belus, Odin, Teutatès, ne daignaient se mettre en frais de bienfaits que pour les gens du pays;
quelquefois même pour les seuls membres de la confrérie où ils avaient été honorés de leur vivant.
De ce nombre était un Saint belge, Saint Gommaire, dont parle A. Schayes, dans son curieux recueil des traditions et pratiques religieuses des Belges. Ce vénérable intercesseur, inconnu partout ailleurs qu'au bourg de Lierre, au pays de Campine, avait pris en amitié exclusive les nonnes d'un couvent de la contrée, dont sans doute il avait été directeur avant sa canonisation. Il comblait ces saintes filles de prodiges agréables, et leur adoucissait ainsi les mélancolies de la vie cloîtrée. Un jour, par exemple, les Sarrasins ( étaient - ce bien les vrais Sarrasins?) ayant pénétré jusqu'à Lierre, voulurent faire violence à la chasteté de ses protégées; elles prévinrent à la hâte Saint Gommaire, qui ordonna aux cloches de sonner l'alarme d'elles-mêmes, pour appeler à l'aide, et couvrit les téméraires «de plaies et de fléaux».
Une preuve anecdotique de ces incessants rapports de la terre et du ciel, racontée dans le « Livre de la Femme forte, par un religieux de Fontevrault y>. m'a paru propre à jeter un peu de variété dans cette dissertation théologique. Il s'agit d'une punition foudroyante, infligée à de méchants moines qui avaient violé, au préjudice de leurs confrères, les lois de l'hos-
pitalité; ce fait a de plus le me'rite d'être rédigé dans le français naïf d'Antoine de La Salle.
« Auchuns frères mineurs de l'ordre de saint « Françoys, estans en Engleterre, vinrent en « ung manoir situé et assis en une grande fo- (( rest entre Londes et Ozone, lequel lieu et « manoir est des appartenances et deppenden- « ces d'ung monastère de moynes noirs de l'or- « dre de saint Benoist. Or les dicts frères mi- « neurs estant en ladicte forest, et voyans qu'il « estoit tard et presque nuyt, et qu'ils ne pou- « voient procéder plus oultre, à l'occasion de <-< grande inundacion d'eaues, craignans estre (( en péril de faim et de froit, supplîrent hum- « blement estre logez audict manoir, pour « passer la nuyt. Le portier, voyant lesdicts « frères pouvrement habilez et d'estrange lance gue, cuida qu'ils fussent joculateurs et bate- '-( leurs, et l'annonça au prieur, lequel pour « récréation estoit venu audict manoir avec « auchuns aultres moynes, c'est assavoir le se- « crétain, le cellerier et ung jeune novice.
« Adonc ledict prieur les fist introduire de- « dans, disant auxdicts frères mineurs qu'ils « beussent et qu'il commensassent à jouer et « jengler, pour les rejoyr. A quoy respondirent « lesdicts frères mineurs qu'il n'estoient pas « jouers ne joculateurs, mais religieux et sec-
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« tateurs de la vie apostolique. Leur responce « ouye, ledict prieur et aultres moynes indignez a exclurent et misdrent hors la porte dudict « manoir les frères mineurs, comme faulx « questeurs et bélistres. Mais le jeune novice « en oit pitié et compassion, et fist prière et « requeste au portier qu'il introduisit lesdicts « frères mineurs secrètement en l'estable du « fenil, après que le prieur seroit couché. La « quelle chose fut ainsy faicte, et ledict novice « leur fit provision de pain et de cervoise, et se « recommanda aux prières et oraisons desdicts « frères. »
Pendant la nuit, le compatissant novice eut un songe qui lui montra Jésus-Christ assis sur son trône et rendant justice aux opprimés; un pauvre, vêtu en Frère mineur, se présente et demande justice, au nom des pauvres Frères mis en danger de mort, par Tinhospitalité du prieur des moines noirs et de sa suite. Jésus ordonne d'amener devant lui les coupables, et procède ainsi à l'interrogatoire du principal accusé :
« De quel ordre es-tu? — Ledict prieur res- « pondit : Je suis de l'ordre de saint Benoist. — « Et adonc le juge dist à sainct Benoist : Est-il « vray que ce prieur est de vostre ordre ? — « Sainct Benoist respond : Sire, ledict prieur « est destructeur de ma religion et ses compai- « gnons; car j'ay commandé en ma reigle, que
(( la table de l'abé soyt tousjours avec les hos- (c tes et pouvres indigens, et ce nonobstant « ceulx-ici ont refusé les choses nécessaires aux « hostes.
« Adonc le juge donna sentence diffinitive, c et commanda que incontinent, sans délay, « ledict prieur fust pendu et étranglé en ung « arbre qui estoit dedans le cloistre. Et pour « faire bref, ainsy fut-il fait du cellerier et du « secrestain, après les repréhensions faictes par « le juge. Après ces choses faictes comme dit « est, le juge appella le jeune moyne novice « qui avoit fait miséricorde aux frères mineurs, a et les avoit logez secrètement au fenil, et « l'interrogea comme les autres de quel ordre il (( estoit. Ledict novice tremblant de paour « n'osa dire et respondre au juge qu'il estoit de ce l'ordre de saint Benoist mais dist : — Sire, je (c suis de l'ordre de ce pouvre icy. Et adonc le ce juge dist au pouvre, et c'estoit sainct Françoys « qui avoit demandé justice pour les frères mia neurs : — François est-il vray que ce jeune « moyne est de ton ordre ? — Saint François res- « pond : Sire, il est myen, et le reçoy dès mainte- « nant. Et incontinant ce fait, le jeune moyne « se esveilla; et tout esbahy de ladicte vision « s'en alla hastivement pour l'annoncer au « prieur; mais le trouva tout mort et suffoqué en « sa chambre, et estoit noir et déformé. Par
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<( quoy ledict novice tout espouvanté commença (' à crier et courrut au cellerier et au secrestain, (^ lesquels semblablement estoient morts et es- « tranglez. .>
On est constamment coudoyé dans les sermons de cette époque, par des esprits en tournée sur la terre; ces êtres bienfaisants ou malfaisants, très-désœuvrés dans les régions supérieures et inférieures à notre monde, où tout travail utile a cessé à jamais pour eux, se montrent exclusivement occupés de diriger les actions des hommes, dans le sens du bien ou du mal, dont ils paraissent connaître parfaitement les limites. On peut se demander, à ce propos, ce qu'ils feront quand ils ne nous auront plus pour les distraire, lorsque la trompette de l'ange aura sonné Theure où les étoiles tomberont sur la terre, et que la race humaine. Tunique race dont l'intelligence soit active, aura disparu, métamorphosée tout entière en élus et en damnés.
Hélas ! on verra commencer alors pour les élus une éternité sans fin, de béatitude oisive et immobile; et pour les damnés, de supplice monotone et sans distractions, dont la seule pensée fait bâiller ou frémir. Mais nous n'en sommes pas encore là ; revenons à nos miraculeux coudoiements.
Le recueil desScrmoues discipuli, compilé par
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vénérable Frère Jean Herolt, de l'Ordre de Saint- Dominique, est en ce genre un témoignage historiquement précieux. Le pieux compilateur eût pu appeler Trésor des miracles, son livre composé de deux cent dix sermons, généreusement préparés, comme ceux du Dormi secure. pour servir d'aides-mémoire, dirai-je de guideâne? aux prédicateurs inhabiles ou paresseux.
Ce Mémorandum des faits héroïques des demi-dieux de l'autre monde, se termine par un promptuaire où sont résumées toutes les interventions surnaturelles éparses dans ses feuillets gothiques; c'est à vrai dire un choix des sermons d'aventures des vieux maîtres de la chaire; c'est un jardin merveilleux planté d'arbres de diverses essences, dans lequel ne cessent de se promener, de converser, de lutter avec les simples mortels, les créatures invisibles et impalpables dont nos pères étaient si fort préoccupés; allons-y donc nous-même à leur rencontre.
Voici un bailli inhumain qui traitait, sans miséricorde et avec la dernière avarice, plusieurs villages soumis à sa juridiction. Un jour qu'il s'en allait à ses exactions ordinaires, un camarade venu des régions inférieures se met à faire route à côté de lui, à la grande terreur du méchant fonctionnaire, qui flairait le démon dans ce compagnon de route. Chemin faisant,
on rencontre un pauvre homme qui chassait devant lui un cochon récalcitrant : — Que le diable t'emporte! fit le paysan. Le bailli se tourne vers son terrible voisin, et l'engage à se contenter de cette proie : — Ce cadeau ne m'est pas fait de bon cœur, répond le diable. Plus loin, ils entendent une mère, impatientée contre son enfant, répéter cette banale formule : — Que le diable t'emporte ! Le malin esprit ne trouve pas encore l'offrande suffisamment cordiale. Tous deux arrivent enfin sur la place du village, où le bailli allait instrumenter. Là, un groupe de paysans s'écrient avec entrain : Voici notre bourreau , que le diable l'emporte ! — Pour cette fois, dit le diable, le cœur y est, j'accepte l'offrande. Et il emporte l'infortuné bailli.
Ailleurs, c'est un jeune homme qui usait indiscrètement de la femme de son prochain; une mort subite l'enlève sans lui donner le temps de se repentir : il partit pour l'enfer, sine confessione et sacramento. Dieu permit que, quelque temps après, il apparut, voceraiica et qiierulosa à la femme adultère, qui le questionna de suo statu. — Je suis damné, répondit-il. Et pour lui prouver l'intensité du feu qui le dévorait au dedans et au dehors, il lança un jet d'urine ardente comme du cuivre en fusion, emittit urinam quœ fuit sicut cupruni bulliens.
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La malheureuse épouvantée se convertit à l'instant.
Dans son sermon LXXXV, le même Jean Hérolt conte le fait suivant, qui nous paraît plus digne d'un patron protecteur ou d'un ange gardien que du diable; car celui-ci se montre là d'une délicatesse inaccoutumée : a Une femme sodomita, dit le texte, au lieu sans doute d'onanista, était dans son lit, où elle péchait seule avec elle-même, ipsa sccum. Tout à coup elle ouït entre son lit et la muraille le diable criant par trois fois : pfi! pfi! pfi! » On comprend sans peine que cette satanique désapprobation ait eu pour résultat immédiat la conversion de l'égoïste pécheresse.
Si nous surprenons par extraordinaire le diable désapprouvant le vice et donnant ainsi un conseil de conversion, voici en revanche un Saint qui se fâche pour une cause toute matérielle, lui qui n'a besoin de rien au paradis. Je l'extrais du Promptiiarium exemplorum, de littera U du même recueil : Un paysan conduisait une vache et son veau au Mont Saint- Michel de la côte d'Avranches, que les marées rendaient déjà d'un difficile accès. Comme le flux ramenait la mer sur son chemin, le pauvre homme, exclamans, promit sa vache et son veau au saint patron du Mont s'il échappait au péril. Le danger passé il se dit : « Saint Michel
est bien sot, bene fatinis, s'il a cru à ma promesse. » A peine avait-il formulé cette mauvaise pensée, que le flot revint sur lui; il fit alors le même vœu et reçut le même secours. Délivré de nouveau, le rusé reprit en riant : i O Saint Michel ! tu n'auras ni ma vache ni mon veau. » Il était arrivé sur la terre ferme, et se croyait enfin bien en sûreté; il comptait sans la rancune du Saint qui tenait, paraît-il, beaucoup à la vache et au veau du pauvre homme. Le bienheureux irrité suscita un flot plus furieux que les premiers, qui atteignit le parjure et le noya, lui, sa vache et son veau; et vaccam et vitulum cum eo suffocavit. Ah! Saint Michel, cela n'est pas bien!
Ailleurs, c'est un nommé Etienne qui, au retour d'un voyage, appelant son domestique avec colère, lui crie : — Diable ! viens me déchausser; diabole, discalcia me! A sa grande stupeur, il voit les courroies de ses souliers et les boucles de ses houzeaux se dénouer seules, avec une grande rapidité ; ce qui prouvait que le diable l'avait exaucé, quod ei diabolus adisset et obedisset.
Ces miracles sont, du reste, communs à tous les sermonnaires; les prêcheurs se les empruntaient les uns aux autres, en y ajoutant les imaginations de leur temps. L'auteur du recueil intitulé : La Fleur des Commandements, a traduit
tout ce qu'il a pu en rassembler, afin de prouver aux contemporains de Louis XI le danger immédiat qu'il y a à transgresser les lois de Dieu. Comme il a l'honnêteté d'indiquer ses sources, on peut se convaincre que la plupart des extravagantes anecdotes dont ce vieux livre est gonflé ont été déjà racontées en chaire, sous bien des formes, avant de prendre place dans ses feuillets. En voici deux que j'ai scrupuleusement laissées dans leur enveloppe du xv° siècle :
« L'en trouve par escript ce que s'ensuyt que le Disciple récite au livre de son promptuaire, et dit que ung jeune homme se courroussa fort, pour ce qu'il avait perdu à jouer à la paulme. Pour ce il commença à jurer et despiter Dieu et la vierge Marie, et incontinent sa teste se tourna ce devant derrière, et sa langue lui saillit dehors plus d'un demy-pied. Et trois jours après, il mourut et fut enterré en une abbaye. Mais chascune nuyt y venoit si grant quantité de chats qui y faisoient si grant tempeste que les moynes ne pouvoient repouser. » Est-il besoin de dire que ces chats étaient des diables ? En ce temps-là on en mettait partout. Passons au second miracle :
« En l'an de l'Incarnation nostre Seigneur, « mille et VI, il advint en une cité du pays de « Saxonie, en laquelle avoit ung curé, lequel
« se nommoit Tulles, que en la vigile de Noël '( plusieurs de ses paroyssiens, hommes et « femmes, se mirent à dancer au cymetière de « l'église et à chanter, par tele manière qu'ils « empeschoient ledict curé en son office. f( Pourquoy il leur manda qu'ils se cessassent, ce lesquels ne voulurent obéyr, ne cesser leurs « esbatemens. A donc il les mauldict, en requé- « rant à Dieu que de tout l'an ne pussent-ils « cesser. Ainsy par miracle de Dieu advint et « fut faict que, en tout l'an, ne cheut goutte « d'eau sur eulx, ne souffrirent faim ne soif, ne « leurs vestemens ne chaussemens ne furent tt rompus ; mais pour envy et continuation de « tourner, ils tenoient fort dedans leur cercle. « Et moult grant nombre de gens de tous estats « et de diverses régions venoyent pour veoir « la punycion de Dieu.
<s Quant vint au bout de Tan, l'archevêque « de Coulongne, nommé Hébert, vint là pour « les absouldre, et les fit venir à luy devant le « grant autel de ladicte église, en laquelle place « une femme et deux hommes d'entre eulx ren- « dirent leurs esperits sur l'heure. Les aulcuns « autres dormirent trois jours sans esveiller. « Les autres, tant qu'ils vesquirent, tremblèrent « la teste et les membres. »
Les confrères de Jean Hérolt et de l'auteur de la Fleur des Commandements, ne se sont pas
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non plus fait faute de citer de semblables prodiges; il n'y a pour s'en convaincre qu'à tourner leurs feuillets. Le sermonnaire de Gabriel Barelete, édition de Hagueneau, i5i4, se trouvant ouvert en ce moment sous mes yeux, j'y vais puiser à peu près au hasard.
Au sermon XXXVI°, le moine napolitain nous conte que les pêcheurs de l'évêque Théobalde amenèrent un jour dans leurs filets un morceau de glace. On était alors dans les chaleurs de l'été ; ils portèrent donc leur prise phénoménale au prélat, qui l'appliqua sur ses pieds, pour soulager sa goutte. Or, une voix lamentable sortit de ce glaçon, disant : — Seigneur, prie pour moi dans tes messes. — Qui es-tu ? dit le prélat surpris (on le serait à moins). — Une pauvre âme en peine, qui accomplit sa pénitence sous cette froide enveloppe. L'évêque se mit à l'œuvre, et à la trentième messe, la pauvre âme vit fondre sa prison. En agissant ainsi le digne prélat fit preuve de dévouement; n'eûtil pas pu faire servir au soulagement de sa goutte, pendant un été au moins, l'enveloppe réfrigérante que ses messes avaient seules le pouvoir de fondre?
Il est question, au sermon VHP, d'une tête trouvée à Lyon dans les fondations d'un bâtiment, laquelle avait conservé sa bouche, ses lèvres et ses dents, recenîia et viva : « Portez-
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moi à l'évêque, dit cette tête aux ouvriers, afin qu'il sauve mon âme. » Cet ordre fut exécuté, la tête dit au prélat que son âme avait fidèlement suivi la loi de Moïse, et s'était conduite de façon à mériter de Dieu la grâce d'habiter son crâne, jusqu'à l'instant où viendrait pour elle l'occasion du salut. « Baptisez-moi et mon âme s'envolera au ciel. » A peine l'eau sainte eut-elle touché ce crâne vivant, qu'il tomba en poussière, laissant partir l'âme délivrée.
Dans le sermon VII« du même, un damné revient dans sa maison, sous la forme d'un pourceau, auquel sa femme et ses enfants indignés distribuent force coups de bâton, jusqu'au moment où il retrouve la parole pour leur apprendre qu'il est leur époux et leur père transformé ainsi, en punition des ordures dont il avait souillé sa vie.
Pierre de Natalibus cite, dans son Catalogus Sanctorum^une infinité de ces prodiges, qui ont fait rêver tant de siècles. En voici un entre mille, qui provient de la puissance même de Jésus enfant : « Joseph son père faisait un grabat, « cum grabatum faceret » ; examinant les planches qu'il avait taillées dans ce but, il en trouva une plus courte que les autres, et s'en attristait. Mais Jésus plaça la planche trop courte sur les autres, et la tirant, il l'allongea à la longueur voulue, comme si elle eût été de cire, iit esset
cera mollis. » La gravure qui accompagne cette gracieuse historiette représente TEnfant-Dieu avec son nimbe autour de la tête, en forme de panama mis sur l'oreille; il a de beaux mollets saillant d'une jaquette plissée, et des souliers à la poulaine. Certes, messieurs les menuisiers, ne seriez-vous pas bien aises d'avoir un pareil apprenti ?
Les animaux, dans certains cas, reconnaissaient eux-mêmes la présence de nos grands voisins du ciel; ils obéissaient à leur ordre et se recommandaient à leur intercession. On voit dans le livre des Conformités de Saint François, un loup repentant, qui sert dévotement la messe; ailleurs, ce sont des hirondelles qui écoutent avec recueillement un sermon en plein air. Geiler nous parle d'un coq rôti et découpé, qui reprend ses membres et se remet à chanter, pour confondre un serment sacrilège. A cet égard Guillaume Pépin [in festo corporis Christi) cite ce fait de clairvoyance miraculeuse des abeilles :
« Un bandit avait volé dans une église un ostensoir d'argent, renfermant le corps du Sauveur; il l'emporta dans la campagne, s'assit sous un arbre, enleva la sainte hostie qu'il jeta à terre, et cacha dans ses vêtements le vase consacré. Un essaim d'abeilles, témoin de ce sacrilège, construisit aussitôt dans l'arbre une cellule pour abriter l'hostie; ces petites bêtes éloi-
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gnèrent avec soin des bergers qui la voulaient regarder. Ils purent la voir cependant, et en prévinrent le curé de la paroisse. Celui-ci se rendit processionnellement au lieu indiqué, où, les abeilles lui abandonnant la place, il trouva dans l'arbre lesanctum corpus enveloppé comme dans l'ostensoir. Le prêtre le prit avec respect et le reporta à l'église, escorté dévotement par ces abeilles si merveilleusement dévotes.
A partir du xiv« siècle, les rosaires, les chapelets, les anneaux bénits et venant de Rome; les petites pièces de drap de diverses couleurs, dites scapulaires; les phylactères bénits, les ceintures et bracelets sur lesquels des prêtres avaient tracé des versets des Saintes Ecritures et des croix grecques ou latines; des coquilles d'œufs pondus le Vendredi Saint; du buis béni le dimanche des Rameaux; des noyaux d'olives venant de Jérusalem ; des cédules bénies par le Pape; des reliques de tout genre : fragments d'os, cheveux, sang desséché, pièces de vêtements ayant appartenu à quelque Saint, morceaux d'instruments de supplice ayant été employés contre quelque martyr, avaient à peu près complètement remplacé les anneaux enchantés, les pierres talismaniques, les amulettes féeriques, les charmes et les objets magiques du premier moyen âge.
On allait jusqu'à donner à des débris sans
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nom la réputation d'appartenir au corps de Jésus ou à celui de sa mère; ce dont le Traité des Superstitions de J.-B. Thiers nous offre de tristes exemples. Je ne relèverai de ces erreurs de la haute dévotion que l'anecdote suivante, tirée du livre des Croyances et Traditions belges de Schayes. Il est question de cette relique inavouable, qui est encore confiée aujourd'hui à un couvent de femmes, où elle est adorée avec ferveur et en toute simplicité, sous le nom de caro rubra, bien qu'elle puisse être confondue avec un morceau de charbon ; si tant est qu'elle existe encore sous ses enveloppes multipliées. La relique était alors à Anvers; en 141 o, l'évêque de Cambrai, en tournée dans la ville, voulut contempler la sainte substance; or, voici comment les chanoines chargés d'attester, en ce temps-là, l'authenticité de ce débris sacré, racontent le fait :
« Il advint que dans sa sollicitude pastorale notre vénérable père et seigneur de Cambray visita notre église. Ayant à célébrer une messe solennelle pour honorer 5^cro5<^«c/wmZ)ommi/7r^putium, il ordonna qu'on le plaçât sur le corporal dont il se servait pour officier, corporali quo utebatur superponi...y) Les chanoines déférèrent à ce vœu, et l'évêque pria le peuple de se joindre à lui, pour obtenir que le divin circoncis, à qui avait appartenu l'objet placé sur
le corporal, daignât faire un miracle en sa présence, signum aliquid mittere dignaretur. « O chose merveilleuse, mira res! Ex pre/ato Domini preputio, trois gouttes de sang tombent sur le corporal », lesquelles se voient encore aujourd'hui, ajoutent dans leur rapport les bons chanoines de 141 o.
Ces pue'rilite's superstitieuses dont on attendait de si grands secours me remettent en mémoire les ridicules secrets de la médecine populaire qui avaient encore cours au commencement du xvi® siècle, au dire du célèbre J.-F. Fernel, premier médecin d'Henri II et de Catherine de Médicis, à laquelle il avait rendu la fécondité. Ce savant restaurateur de la médecine rationnelle a fait, dans son traité, De abditis rerum causis, la railleuse énumération de ces formules absurdes dont voici quelques-unes :
« Se scarifier les gencives avec une dent d'un homme mort de mort violente, est bon pour se préserver du mal de dents.
« Boire, la nuit, de l'eau de fontaine dans le crâne d'un homme qui a été brûlé, profite pour la guérison du mal caduc.
« Se faire des pilules avec le crâne d'un pendu, guérit les morsures d'un chien enragé.
(( Percer le toit d'une femme en travail d'enfant, au moyen d'une pierre ou d'une flèche dont on aura tué trois animaux : un homme,
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un sanglier et unours, doit procurer à la femme une prompte délivrance.
(( Pour gue'rir la fièvre quarte, envelopper de laine et suspendre à son cou un fragment de clou arraché au bois d'une croix, etc., etc. »
Ces merveilleuses pratiques de salut avaientelles plus ou moins d'efficacité que les niaises reliques énumérées plus haut? Je laisse au lecteur à décider cette énigme délicate.
Si Ton rencontrait encore quelques-uns de ces objets magiques, dont Merlin, Obéron, Mélior, la fée du Partonopeus et sa compagne Morgan avaient si chaudement patronné l'usage, c'étaient des raretés, comme la pierre féerique que le pauvre connétable de Saint- Pol, selon la Chronique scandaleuse, remit au cordelier Jehan de Gordun, avant son exécution, en lui disant :
« Beau père, véez-cy une pierre que j'ay longuement portée en mon col, et que j'ay moult fort aymée, parce qu'elle a grant vertu; car elle résiste contre tout venin et préserve aussi de toute pestilence. » Ladite pierre que le connétable désirait voir remettre à son petit-fils, fut, par ordre du chancelier, « baillée au Roy, pour en faire son bon plaisir. » Or, Louis XI s'en appliqua tranquillement les précieuses qualités.
Il serait téméraire d'affirmer que les précieux
talismans, décrits par Albert le Grand, dans son traité, De virtiitibiis lapidmn qiioruyndam, ne fussent plus recherchés de personne ; mais leurs derniers appréciateurs en faisaient la recherche secrètement. Ces objets magiques, que nousavons vus si grandement en honneur, au temps des Trouvères et des Cours d'Amour, avaient acquis, depuis, une arrière saveur diabolique; or, avec les faveurs des démons, il n'était plus permis ni prudent de plaisanter. Cependant, comme il est utile de tout connaître, citons encore, d'après le Livre des Légendes de Leroux de Lincy, un fragment du Lapidaire François? de Jehan de Mandeville, qui nous prouvera que, même avec l'Église, il est des accommodements. Jehan de Mandeville commence par énumérer la forme, la qualité et la vertu des pierres talismaniques, dites Gamahez, où se trouvent accidentellement représentées des figures d'hommes et d'animaux, comme on va le voir par ces échantillons :
« Se tu trouves en une pierre ung torel et « ung mouton (représentés), cette pierre vault a à faire beau parler, et contre ydropisie... Ung c( homme en une pierre, qui ait un cor à son (i. col, il oste raige et fantosme... Une pierre où « il y ait une nef à tout le mast et une voile, « vault à entretenir ses besognes... Se en vert « jaspe a figure de croix, elle a vertu que celui « qui la porte ne peut se noier. Se un bazilict
« (une pierre de) a une seraine, elle donne « seurté d'aller contre les serpents... Se en une « pierre est figure de moustier, elle garde « contre luxure et rend l'omme agréable « à Dieu et aux hommes et femmes... Etc.» Puis Mandeville ajoute que les dites pierres peuvent, comme les hommes, perdre leur vertu, par l'usage du péché; et il donne cette manière toute catholique d'y remédier :
« Et pourtant quant vous voyez que vos tt pierres ont perdu leurs vertus, vous les devez « mettre en un drap de lin net, et puis les « mectre sur l'autel, jusques à tant que trois a messes soient consacrées dessus. Puis après, « le dernier presbtre qui aura chanté la troi- « sième messe, revestu des vestemens sacrés, tt dira la bénédiction en telle manière : — Do- « minus vobiscum. Et cum spiritu tuo. Ore- « mus... Deus omnipotens pater qui, etiam per « quasdam insensibiles creaturas, virtutem « tuam in omnibus ostendistis ,- qui Moysi, « famulo tuo, inter vestimenta sacerdotales ra- « tionale judicii, duodecim lapidibus pretiosis « adorare percepisti. .. r>
Mais peut-être vaut-il mieux, pour ceux qui ont oublié leur latin, achever cette belle oraison en français. Les premières lignes nous ont dit que c'est en souvenir des douze pierres précieuses, que Dieu le père ordonna à Moïse de
porter sur ses vêtements sacerdotaux, que Ton consent à consacrer ce genre de charmes.
«Seigneur par la sanctification et l'incantation de ton nom, que ces pierres soient sanctifiées, bénies et consacrées, et que leur soit rendu par toi l'effet des vertus qui leur ont été concédées, selon leurs espèces reconnues par l'expérience des sages ; afin que quiconque les portera sur soi, sente toute ta vertu par elles, et qu'il mérite de recevoir les dons gratuits qu'elles répandent par la grâce de Jésus-Christ ton fils, en qui résident toute bénédiction et consécration. »
Le champ du merveilleux est loin d'être épuisé. Nous pourrions exhumer encore, des Sermonnaires, les oraisons spécialement destinées à obtenir la pluie, les mêmes peut-être qui faisaient sourire les sorciers de l'Afrique australe, quand l'excellent missionnaire anglican, Livingstone, les récitait devant leurs tribus désolées par la sécheresse ; les prières destinées à détourner la grêle et à ramener le beau temps. Il s'en trouve de ce genre dans le recueil de Nicolas de Gorra, intitulé : Fundamentum aiireum omnium anni sermonum. A ce propos voici, avant de finir, une dernière recette pour détourner les inondations, laquelle serait fort utile dans les saisons où nos fleuves sortent de leur lit, au grand dommage des riverains : « Il est escript au livre III du dialogue saint
« Grégoire que ung fleuve couroit auprès des « murs d'une cité, et par ses dérivaisons l'eaue & espandue parmi les champs arrachoit ce qu'elle « trouvoit semé et planté. Après que ladicte a eaue eust faict de grans maulx, les hommes « s'estudièrent par grands labeurs à faire tource ner ses dérivaisons par aultre lieu; mais ils « ne peurent, jaçois qu'ils y labourassent lon- « guement. Adonc l'évesque qui estoit homme 8 dévost, fist un petit râteau; après se mist en <i oraison et commanda l'eaue qu'elle l'ensuyvist « par les lieux qu'il luy montreroit. Et il tira le « râteau par dessus la terre, laquelle eaue laissa « hastivement son propre cours; et toute l'eaue « l'ensuyvist, tant qu'elle laissa le lieu accou- « tumé, et fist son cours où ledict évesque « traîna son râteau; et en outre ladicte eaue ne « blessa plus ce qui estoit semé et planté. » [La Fleur des Commandements, folio LXXXVII.) Les interventions surnaturelles, loin d'être la spécialité des Sermonnaires, remplissaient les chroniques, les poëmes et les compilations prétendues savantes de cette époque. Partout les miracles étaient accueillis avec la même curiosité, avec la même crédulité que s'ils sortaient des lèvres des prêcheurs. On les retrouve aussi bien dans le Miroiter Iiystorial de Vincent de Beauvais, dans les Faicts et Gestes des François^ par Robert Gaguin, dans les compilations à
prétentions scientifiques de Barthélémy de Glanville, de Jean Cuba, d'Isidore de Séville, de Richard de Fournival, que dans les œuvres dévotes des Jacques de Voragines, Pierre de Natalibus et Jean Hérolt.
Le moyen âge tout entier, et Dieu sait s'il a poussé loin des rejetons verts et drus, le moyen âge n'a jamais pu échapper à l'influence énervante de son étroite cosmogonie; ses plus grands génies ont manqué d'air sous cette cloche pneumatique du vieux ciel, qui tenait, à leurs yeux, notre planète prisonnière, immobile et isolée.