‹ La vie au temps des libres prêcheurs, ou, Les devanciers de Luther et de Rabelais.: croyancesChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Conteurs et fabulistes de la chaire. — Les Oies du Frère Phiuppe. — Délicate position DE LA Vierge. — Droits féodaux des carnassiers. — La Veuve et les Cloches. — Soumission conjugale.

E titre est singulier et faôt pour surprendre au premier abord. Combien de lecteurs n'ont jamais entendu parler de conteurs et de fabulistes de ce genre, et peuvent s'imaginer que ce chapitre, en apparence égaré ici, n'est qu'un regain de ma récolte sur les Trouvères, si ce n'est un avant-goût de mes Conteurs de France et dltalie. Ceux qui n'ont entrevu que sur les majuscules des manuscrits et des incunables, sur les découpures humoristiques des anciennes stalles de chœur, ou dans les sculptures gro« tesques des façades de nos églises gothiques,

la physionomie rabelaisienne des compères de la cagoule et du froc, avaient assurément le droit de croire que ces bizarreries n'étaient autre chose que le produit accidentel de malicieux caprices des artistes du moyen âge.

Ce nouvel aspect du moine contrastait trop fortement avec son attitude austère, traditionnelle, avec sa posture d'oraison, pour ne pas paraître une sorte de délit d'irrévérence envers les révérends personnages dans la bouche desquels la routine dévote ne mit longtemps que des prières, d'édifiantes homélies et des paraphrases des textes saints. A mesure cependant que se dérouleront les feuillets de cette seconde partie, nous constaterons qu'il n'y a rien de moins exact que cet exclusivisme de gravité dont on a alourdi la figure de ces héros bigarrés du monde chrétien.

Oui, les moines savaient rire à leur heure, rire largement, sans pincer les lèvres; quand ils avaient affolé, par les sombres perspectives des fins dernières, tes ouailles candides qui leur prêtaient si docilement l'oreille, ils s'entendaient très-bien à les rendre à la vie, à ranimer en elles le goût des choses terrestres. Ils jetaient adroitement sur ces terreurs dogmatiques le baume souverain de l'accès de rire et de la franche gaieté.

A voir Tentrain de bon aloi que certains

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d'entre eux mettaient à leurs intermèdes gaulois, on serait tenté de supposer que c'était un devoir, aux yeux de nos libres prêcheurs, de dédommager les fidèles des plaisirs profanes qu'ils avaient mission de leur interdire. Par la gaillardise des récits qu'ils glissaient dans leurs sermons, par les licences souvent échevelées des parodies chrétiennes qu'ils laissaient introduire dans le lieu saint â<:ertains anniversaires, ils semblaient prendre â tâche de faire du temple du Seigneur un lieu de passionnément intégral, où. tous les besoins de la vie devaient se résumer pour le troupeau chrétien : émotions tour à tour poignantes et comiques, idéales et positives; aspirations d'avenir et joies immédiates; l'équilibre du corps et le salut de l'âme. Dans les. pittoresques mascarades connues sous les noms de Fêtes de l'Ane, des Fous, des Innocents, des Diacres saouls, du Prince de la Jeunesse, etc., dont le principal cérémonial s'accomplissait au pied même des autels, avec les ornements qui servaient au culte, nous verrons les offices divins parodiés, rendus burlesques, entremêlas de farces dialoguées, les processions bariolées de clercs masqués, de pénitents en goguette, de bouffons improvisés, de femmes folles et d'animaux indécemment parés. Mais nous avons à parler ici des conteurs de monastères.

Nos irréguliers de la chaire se rappelaient sans doute qu'ils avaient eu les Trouvères pour devanciers, et qu'ils avaient fourni à Boccace et aux premiers poètes qui se firent une spécialité de ces galants récits le type de la plupart des oontes de leurs recueils. Sous leur nouvelle enveloppe, ils continuèrent à tirer de leurs crânes tonsurés et rasés des motift d'anecdotes souvent grivoises, pour alimenter les recueils qui ont paru depuis. Cependant, afin de sauvegarder la dignité de leur robe, ils mettaient cette tendance profane sur le compte de la mode.

Jean Clérée, qui fut confesseur de Louis XII, excuse ce côté jovial de la prédication du moyen âge par le goût qu'y prenaient les auditeurs. Que voulez-vous? il fallait conserver sa clientèle. Dans la série de ses sermons de Carême, prêches à Valenciennes (Feria II post secund, Domin.)^ Clérée exprime ainsi ce sentiment de condescendance : « Hélas! cœurs endurcis, il vous faut un prédicateur joyeux, bon compagnon, bonutn socium, disant des &rces; qui se comporte en chaire comme un histrion ou un jongleur, tienne bien sa place à dîner ou à souper, et soit bon convive même en Carême, comme s'il n'était pas question de jeûne. Voilà ce qu'il vous faut, b

Et pourtant Jean Clérée n'était pas le moins osé dans ses images et dans ses expressions.

C'est lui, le bon apôtre, qui a fait cette compa« raison piquante entre une fille publique et un avocat : a Cherchez d'une fille publique ou d'un avocat, lequel des deux paraît le mieux en grâce ou en yertu ? L'avocat est peut-être pire que la pauvre fille, pejor est quant meretrix, laquelle prostitue le membre le plus vil de son corps, tandis que l'avocat fait le même usage du plus digne, scilicet linguam, c'est-àdire de sa langue. » C'est encore lui qui fait ainsi confesser publiquement la fille de joie (Ibid. Feria II post prim. Dont.) : t Moi, depuis longues années, je me suis abandonnée sans choix à tout venant : les jeunes, les vieux, les laïques, les clercs, les religieux, les séculiers, tous y ont passe, et cela les jours fériés comme les autres. » Ainsi, malgré ses excuses patelines, Clérée était bel et bien un devancier de Rabelais.

Ce bon compère de l'Ordre dès Frères Prêcheurs ne manquait guère d'imiter, quand l'occasion s'en présentait, les prédicateurs joyeux qui, de son aveu, plaisaient si fort c aux cœurs endurcis. » Il jetait çà et là, dans les Carêmes, de petits contes courts et vifs, et faisait, en maître coloriste, de petits tableaux de mœurs, dont je vais donner quelques exemples en passant.

En parlant des gens d'armes, armigeri, qui

pillaient le paysan et envoyaient leur palefrenier, « mangonem suum, au fourrage, ad do" mum pauperis, ad faciendum guerram gallinis, caponibus, mutonibus et cetera, pour faire la guerre aux poules, aux chapons, aux mou-, tons, etc. », il récite cet|e fourberie basée sur un - calembour de soudard , de armigero : celui-ci avait un chien auquel il avait donné le nom à double sens de Passe. Or, quand ce pillard allait per villagia, par les villages, il excitait, en l'appelant par son nom, ce chien, qui sautait sur les volailles et les lui apportait bel et bien dans ses poches, in marsupia sua. A cette vue, les paysannes jetaient les hauts cris; mais le malin troupier du Roi Louis XII, qui ne se piquait pas d'être sans reproche, à l'exen^ple de son chef le chevalier Bayard, s'excusait en disant : a Ma mie, ce n'est pas moi le coupable. N'entends-tu pas que je crie à mon chien de passer son chemin? Clamavi post canetn meum dicens : Passe!

Passe! » Puis la morale qu'il adresse en ces termes au maraudeur : « — Certe amicel Tu es tenu à la restitution. » (Sabbato post lYDôm,- Quadrag.)

Quelques lignes plus loin, au même sermon, Clérée parle du gain fait par una macquerella honoris, en recevant le produit de larcins d'un genre honteux, commis sur les pauvres filles

séduites par elle, t — Ne reçois-tu pas, dit-il à rentremetteuse, ce gain que le voleur n'oserait porter dans la maison du père de la victime?

— Ita^ répond-elle, quia ex hoc aliquid lucror; oui, car il y a là quelque chose à gagner pour moi. — Eh bieni tu es tenue, toi aussi, à la restitution. — Comment cela, Frère? Le loyer des maisons est devenu si cher, que chacun s'en étonne. »

La découverte de l'Amérique avait, en effet, considérablement amoindri la valeur des métaux précieux, en doublant et triplant tout à coup, au commencement- du xvi® siècle, la somme de Tor et de Targent monnayés.

« — Ego eram quondam juvenis meretrix, jadis quand j'étais jeune je me prostituais moimême, reprend la scandaleuse commère; depuis je me suis retirée du métier, et fui effecta macquerella, et mis ainsi plus de discrétion dans la conduite de mes affaires. — En es-tu devenue plus riche? reprend le prêcheur. — Non, mais fay ung fin oyseau de proye qui porte à mon nyd des plumes, duquel fay bien intention d'estre remplumée, — Hélas ! pauvre misérable, viendra un autre oiseau de proie, avis venatica, qui te dépouillera et emportera ton âme. — Quel remède y a-t-il. Frère? — Il faut te repentir et restituer. »

A son tour on pourrait questionner Clérée

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faisant le bon compagnon, bonum socium, sur ce qu'il trouve blâmable chez les autres^ et lui dire : — Frère, était-il besoin de friser d'aussi près les secrets de ce vilain métier, pour prouver la nécessité de la restitution ? -* Certes non; mais ne fallait-il pas attirer à mes sermons les cœurs endurcis, ces fidèles, hélas l trop nombreux, qui n'aiment que le genre de prédicateurs, c se comportant en chaire comme des jongleurs et des histrions? f

Dans son quatrième sermon de l'Octave de Pâques, le même moine parle de la grande pêche que fait, des hommes de son temps et de tous états, le pêcheur diabolique qui tend ses hameçons par le monde et y jette ses filets.' Cela ne se faisait pas aussi facilement autrefois, dit-il : « au temps passé, ceux qui étaient probes étaient seuls élevés à la prêtrise; n'y parvenaient jamais, comme aujourd'hui, sicut nunc, à prix d'argent, les concubinaires ni les adultères. Alors les Saints étaient seuls choisis pour la prélature; mais, à notre époque, y sont promus par faveur les luxurieux, luxu' riosiy les ivrognes, ebriosi, les chasseurs, les nobles de race dont le cœur est infâme et vilain, corde villani et infâmes, les ignorants et généralement les inutiles. Aussi le Diable pêchet-il dans leurs rangs avec ses grands filets ». Jadis le commerce se faisait sans fraude : « le

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Dyable n'y peschoît sinon à la ligne, nunc autem à la roitz », à présent il pêche les marchands à répervier. Également, dans les gens de justice, il ne péchait qu'à l'hameçon, « solum in hamo, car les juges étaient honnêtes. Aujourd'hui ils trafiquent de leurs office^pour améliorer leur propre fortune, et ideo il en reporte par chartées. »

Cette nomenclature de poissons symboliques à la merci de Satan est déjà longue; mais le prédicateur va l'allonger encore, après avoir toussé trois fois pour éclaircir sa voix :

« Autrefois, reprend Jehan Clérée, il y avait encore quelque chasteté dans le mariage; on lapidait les adultères : maintenant c'est toute chiennerie, Aii moins les bêtes se contententelles de l'ordre de la nature, ce que ne font pas les hommes. Dans l'ancien temps, les jeunes gens ne s'adonnaient à l'œuvre de chair qu'à l'âge de trente ans à peine; maintenant, hélas t c'est à douze ou quinze ans. Et voilà pourquoi le Diable pêche aussi dans la jeunesse avec ses grands filets. »Ohl le malicieux pêcheur que le Démon ! Vous êtes ses coadjuteurs, mais il vous en cuira à vous tous, qui jetez l'hameçon du vice et étendez vos filets sur la surface des eaux. « Gens de vie scandaleuse, notoires macquerelles, usurarii, hlasphematores, pipéurs, trompeurs, détracteurs, vous estes coadjuiôtes

magni Diaboli dans sa grand pescherie, in sua piscatoria, — Mais, Frère, quelle récompense auront ces gens-là? — Ils pleureront tous, quand ils se sentiront frire avec leurs victimes dans la poëlle ou chaudière de l'Enfer, in patella vel caldaria inferni. »

Que dites-vous de cette satire assaisonnée à la s^uce monacale ? Est-elle assez vivante, épicée et mordante, et ne rappelle-t-elle pas bien les flagellations du vice que nous ont laissées les grands satiriques de l'antiquité? Cette page eût peut-être été mieux à sa place dans l'un des chapitres qui traitent des usages et des mœurs de ces singuliers temps; mais je la tenais,, et dans l'innombrable botte de citations qui sont sur ma table, j'ai eu peur de perdre cette aiguille si bien effilée. Dans la même crainte, et puisque nous tenons Jean Clérée, empruntons encore à ce grand dialogueur ce piquant dialogue sur les promptes récidives des pécheurs qui se sont fait absoudre à Pâques, pour obéir aux règlements.

Jean Clérée demande, dans un sermon du jour de Pâques, à un de ses auditeurs indéterminés, s'il s'est mis en règle avec l'Église ? — Sans doute, Frater. — Et combien de péchés avais-tu commis avant la Pâques ? — Un grand nombre, mais je m'en suis entièrement confessé. — Dis bien le nombre? « — Autant que

j'ay de cheveulx en la perruque. » — Voudrais-tu que tous ces péchés revinssent à ta charge? — Non, certes! pour tout Tor du monde. — Mais si tu retombes ils y reviendront tous. — A la vérité, Frère, j'ai fait avant-hier une paix plâtrée, a car je vous ditz franc que Quasimodo ne sera pas sitôt passé, que je reprenne ma vengeance, vel moriar ad pœnam, ou je mourrois à la peine. »

Quelques lignes plus loin, le moine revient à la rechute des repentis : « — N'es-tu pas sorti de rétat de grâce dès le lendemain? — Non, sire.

— Dis-tu la vérité? — Oui, Frère, mais pas trop hault. — Or çà, la gauppe remplumée est-ne reversa ad columbarium, n'est-elle pas revenue au colombier? — Elle en avait la clef.

— A-t'elle point mangé aujourd'huy ses flans de Pasques avecque toy? — Oui, Frère. » — Si tu retournes à tes vices. Dieu te condamnera pour toute la râtelée d'autrefois et d'à présent, à l'exemple d'un maître justicier.

« Ung fin larron qui a déservi la corde ou la sépulture des bons enfans, pour son premier cas le juge lui quittera son sursum corda.

Pour le second, il aura déservi d'estre esquartélé ; iterum la peine lui sera espargnée.

Mais, pour la troisième rechute, que lui sera-t-il fait? — Frater,\\ s'en va, il poise. ». Cette dernière expression rappelle le dernier

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mot de ce vers de Villon, en danger d'être pendu :

Sçaura mon col que mon cul poise.

Cette mode de &rcir les sermons de bons contes à dérider les fidèles était déjà ancienne ; dès le XIII" siècle, on commençait à y introduire des fabliaux en prose sacrée. Si nous voulions remonter vers cette époque, nous pourrions en rencontrer et des meilleurs; il est du reste à remarquer que *les critiques adressées aux femmes avaient déjà le privilège d'égayer le pieux auditoire. Je ne citerai qu'un de ces traits acérés, dont les dentelures comiques nous of«frent le premier dessin de l'exhilarante pièce de Molière : le Médecin malgré lui. Dans son étude sur la Chaire française au moyen âge, M. A. Lecoy de la Marche met cette piquante raillerie dans la bouche du célèbre Jacques de Vitry, qui fut doyen d'Argenteuil, sous Saint Louis, et suivit les Croisés en Terre Sainte.

« Un mari et sa femme, revenant du marché, virent un lièvre. — Quel beau lièvre 1 s'écrie le premier; comme je le mangerais volontiers frit avec du saindoux et des oignons l — Il serait meilleur avec du poivre, dit la ménagère. -^ Non pas! — Mais sil — Mais non! — A force de se disputer sur les ragoûts et les sauces, ils

en viennent aux coups. Surviennent les gens du roi, qui sont à la recherche d'un médecin pour leur maître malade. Aussitôt, pour se venger, la femme leur donne son mari comme un mire des plus habiles, qui a la manie de dissimuler sa science jusqu'à ce que le bâton lui rende le bon sens. » Cette petite satire qui, dit notre savant traducteur, émouvait tout l'auditoire féminin, nous montre que le mari empiétait déjà sur le domaine culinaire de sa femme, et que celle-ci supportait aigrement cette usurpation.

Au xv<* siècle, le Dominicain Jean Hérolt a bourré le Promptuarium 'exemplorum, qui suit son recueil : Sermones discipuli, d'une foule d'anecdotes, souvent fort libres, qu'il dit avoir empruntées aux sermonnaires de ses confrères. On trouve là, moins les longueurs de rédaction, des contes tout aussi piquants que ceux de la reine de Navarre, des fables d'une morale tout aussi frondeuse que celles de La Fontaine. Voici, entre autres, un premier crayon des Oies du Frère Philippe, que notre bon fisibuliste a si largement popularisées :

a Un jeune hermite, qui n'était jamais sorti de son couvent, accompagna un jour son abbé à la ville voisme. Quelques jeunes femmes qui riaient, en causant sur une place, frappèrent Tanention de l'adolescent cloîtré; il ne les per-

dait pas de vue, et se prit à demander avec in- . sistance à son mentor ce qu'étaient ces gracieuses créatures . — Ce sont des oies, dit Tabbé.

— De retour à son couvent, il se mit à pleurer.

— Que désires-tu, mon fils? lui dit son supérieur. — Père, fit Tadolesceht, je voudrais une de ces oies que j'ai vues sur une place de la ville. L'abbé, étonné, rassembla les religieux et leur parla ajnsi : — Considérez avec attention, mente sollicita, mes frères, combien est dangereuse la vue de la femme, puisque cet innocent qui n'en avait jamais vu avant cette rencontre, est à ce point enflammé par la concupiscence char- .nelle, à leur premier aspect, qu'il n'a d'autres désirs que d'en posséder une. »

A cette naïveté savoureuse, Jean Hérolt en joint une du même goût. Il s'agit d'un fils de roi, nourri par ordre des médecins dans une caverne solitaire jusqu'à Tâge de dix ans, pour éviter de perdre la vue, danger dont il est menacé s*il voit la lumière avant cette époque. « Les dix ans révolus, l'enfant est tiré de son antre, de antro reducitur, n'ayant de visu aucune notion des choses mondaines. A partir de ce moment on exerce sa vue ; on lui montre, par exemple, un groupe d'hommes et un groupe de femmes; or, les femmes attiraient tout particulièrement son attention, et l'enfant insista pour qu'on lui apprît ce que c'était. — Ce sont

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les démons qui séduisent les hommes, lui dit-on. Le soir, le roi demanda à son fils ce qui, de tout ce qu'il avait vu, lui avait plu davantage ? — Père, dit-il, à tout je préfère les démons qui séduisent les hommes. »

Ces deux historiettes ne donnent pas grande idée de la galanterie des moines, bien qu'au fond ces pauvres frocards ne tinssent pas les femmes en si grand dédain que leurs vœux les forçaient d'en avoir l'air. Pour eux comme pour tous, la femme avait une puissance d'attraction irrésistible, et, sans leur vœu de chasteté qui la leiir présentait comme une ennemie et le complice le plus actif du Démon, qui sait ce que leurs lèvres auraient avoué? Françoys Garin, Lyonnois, qui rima sa Complainte et enseignements sous le royal amant d'Agnès Sorel, déclare que la principale cause des cocuages de son temps est dans le célibat des clercs, et que si eux-mêmes « mariés estoyent, le remède y chercheroyent. » Il ajoute que, tout en faisant grand cas de ces jolies créatures, ils mettent leur ruse à faire croire qu'ils les dédaignent, et salissent l'objet de leurs ardents désirs pour donner le change :

Ceulx sont qui plus femmes honissent, Où ils repairent, ils conchient.

Toujours ils cherchent la grant cuyre, II 8

' Faisant le lourt et cautement, Comme regnard tout proprement Qui se trainne au rez de terre, Pour la proye avoir et querre.

Françoys Garin n'est pas tout à fait dans le vrai; si les clercs de son temps avaient Pair de conchier la femme, c'était plutôt par un sentiment de terreur que par un sentiment de renardie. On l'avait £iite leur adversaire, et ce n'était que par une sincère défiance de leurs forces en face de ces puissantes fascinatrices, qu'ils les appelaient oies et démons, au lieu de cygnes et de chérubins. Leurs fanfaronnades masquaient tout simplement l'aveu de leur faiblesse. C'est cette appréhension du péril, cette crainte de trouver auprès d'elle la perte éternelle de son âme, qui inspire au Carme espagnol Jacques Nisseno, dans son sermon du dimanche après les Rois, cette rude sortie contre ces angéliques tentatrices :

c Si la femme n'était pas arrêtée par la bride « d'une honte naturelle; si elle osait solliciter « un homme, si hcec ad marem sponte accu^ a rerety avec sa face toute gaie et son visage « tout riant, je ne pense pas que personne pût ce faire son salut. Nonl il n'y aurait pas un ce homme vivant qui pût échapper, si Dieu dé- « tachait sur nous cet animal venimeux qu'il « retient avec le frein de la pudeur. »

Dans cet aveu brutal du pouvoir de la beauté féminine sur les cœurs les mieux cuirassés et les mieux habitués à la lutte, n'y a-t«il pas une reconnaissance naïve de la faiblesse deThomme, une sorte d'admiration qu'on n'ose avouer, quelque chose qui ne doit pas déplaire entièrement au sexe qui paraît si redoutable au çaoîne espagnol? L'anecdote suivante, tirée des mêmes Sermones Discipuli, nous prouvera d'ailleurs qu'il y avait dans ces âmes de moines un coin d'indulgence ineffable pour ces pécheresses, dont ils redoutaient tant le sourire. L'héroïne est une nonne, une vierge du Seigneur, qui, aux yeux du narrateur, devait paraître avoir comblé la mesure de l'incontinence. Je la traduis littéralement :

a II y a longtemps qu'était dans un couvent de religieuses une vierge nommée Béatrice, belle de corps, dévote d'âme et très-fervente au service de la Mère Dieu. Devenue économe du couvent, custrix, elle s'y comportait pieusement et libéralement, lorsqu'un clerc la voyant et la désirant, se mit à la provoquer. La pauvrette dédaigna d'abord ses excitations lubriques, mais le clerc insistait : l'antique serpent enilamma tellement la poitrine de Béatrice, qu'elle ne put supporter cette flamme amoureuse. Elle vint à l'autel de Marie, et lui dit : a Ma maîtresse, je t'ai servie aussi dévote-

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ment que je l'ai pu, maintenant je te remets mes clés : Tentationes camis diutius sustinere non valeo;Ti puis elle déposa ses clés à ses pieds et suivit le clerc qui la délaissa, le misérable, après l'avoir corrompue pendant quelques jours. »

La pauvre abandonnée ne savait plus où trouver sa subsistance. « N'osant retourner à son couvent, elle se prostitua, facta est mere^ trix. Après quelques années de cette vie, elle vint un jour à la porte de son monastère, en habit séculier, et demanda à la portière, porta' trix : — Connaissez-vous Béatrice qui a été économe de ce couvent? — Parfaitement, répondit celle-ci ; c'est une dame probe et sainte qui, sans reproche, a vécu ici depuis son enfance. Béatrice ne comprit rien à ce langage; elle se disposait à s'éloigner, quand la Mère de miséricorde lui apparut et lui dit : — Ma fille, pendant les quinze années de ton absence, j'ai rempli ton office; rentre donc et fais pénitence, car personne ne connaît tes excès :

Nullus hominum novit excessum tuum, »

Cette intervention de la Vierge rappelle celle attribuée à Gautier de Coinsi , où la Sainte protectrice, montée sur un robuste destrier, descend dans la lice et enlève le prix du tournois, au bénéfice d'un chevalier qui s'était attardé à entendre plusieurs messes 'à son inten-

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tion ; et cette autre, également citée dans mes Trouvères, où elle daigne guérir, de son propre lait, un moine cancéreux, dont la peau était maculée « de si grans boces et si grans clous, et tant de playes et tant de trous, » qu'il était regardé comme incurable. Si étranges que fussent ces beaux miracles, ils avaient un côté touchant; le Père Liguori, fondateur de l'Ordre des Marianistes, outra jusqu'à l'obscénité cette bénignité miséricordieuse. Je trouve dans VOih servateur catholique, livraison du i^' décembre i856, le trait suivant, que reproduit avec indignation le pieux rédacteur, dont le bon goût désapprouve la fondation de la nouvelle secte :

a Une femme dévote à Marie alla un jour, « sans le dire à son mari, visiter une église « consacrée à la Vierge ; le soir elle fut empê- « chée par un orage de retourner chez elle.

« Lorsqu'elle rentra le lendemain matin dans « sa maison, elle était en grande anxiété, dans « la crainte que son mari ne fût en colère contre a elle; mais la Sainte Vierge avait pris sa place a (au lit conjugal), et le mari ne s^ était pas a douté de son absence s.

Bien qu'elle soit tirée littéralement des Gloires de Marie, je dois déclarer, avec le rédacteur de la Revue catholique, que cette histoire est des moins édifiantes, et que le sens moral du Bienheureux Père Liguori, dont le pape a

depuis fait un Saint, ne me paraît pas avoir été parfaitement développé.

Dans les dialogues de Césaire d'Heisterbach, on lit une singulière fantaisie d'un pape Innocent, qui parut si édifiante à Jean Hérolt, qu'il la reproduit dans son quarante-troisième sermon : de Contritione. Une femme, tant igné lihidinis incensa, avait aimé, et conçu de son propre fils ; bientôt touchée de repentir, la malheureuse prend dans ses bras le fruit de son inceste, et s'en va à Rome acheter l'absolution. A force d'importunités et de largesses, elle parvient à se glisser dans l'appartement du pape, qu'elle remplit de clameurs et de sanglots, accusant publiquement son crime, à l'ébahissement des assistants.

Le pape, touché lui-même de tant de repentir, voulut la purifier par une pénitence courte, mais éclatante. Il lui ordonna de se mettre devant toute sa Cour dans l'état où elle s'était mise pour pécher avec son fils; mais traduisons mot à mot, afin d'éviter d'être taxé d'exagération :

« La pécheresse, comparant l'éternelle confusion à un instant de honte, alla dépouiller ses habits et revint en chemise, entièrement préparée, paratissima, à toute espèce de satisfaction. Le Saint Père, en considération d'une telle humiliation, d'une telle obéissance, d'un

pareil repentir, dit à la pauvre femme : — Vas en paix, ma fille, ton péché t'est remis! »

Je ne sais si ce pape Innocent mit de la sincérité dans cette parodie du jugement de la Femme adultère; mais il n'est guère douteux que cette fantaisie pénitentielle, qui débute comme un conte grivois, n'ait dû soulever quelques mouvements de concupiscence dans le cœur des clercs assistants.

Dané les pénitences infligées, les moines nous apprennent qu'on tenait compte soigneusement des droits féodaux des seigneurs; et que si le meurtre, le vol ou autres péchés se trouvaient dans les usages traditionnels des ancêtres d'un haut et puissant pécheur, on passait l'éponge sur le cas. Dans son quatrième sermon de Pœnitenlia, Jean Raulin, grand-maître du collège de Navarre, glisse un exemple de jugement féodal rendu au tribunal du lion, contre trois coupables qui confessent leurs péchés devant lui :

« Le loup s'accusa ainsi : — J'ai méfait en mangeant une brebis qui n'était pas à moi; mais j'ai usé en cela du droit légitime de mes pères qui ont, de tout temps, agi de méme^ notamment mon père, mon aïeul, mon bisaïeul et mon trisaïeul. A quoi répond le lion : — Est-il bien vrai que, de toute antiquité, ta race aîl joui du droit prescrit de dévorer des mou-

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tons? — Oui, sire, dit le loup. — Pour un tel péché tu diras donc un Pater noster, ».

Le renard s*appuie, également, pour excuser ses meurtres de volailles, sur l'usage immémorial de ses pères, formidable argument qui n'a pas encore tout à fait cessé d'être invoqué, pour donner à l'injustice une base consacrée. Sachons gré au révérend Jean Raulin d'avoir eu le courage de railler audacieusement cette façon de comprendre le droit des gens, en plein XV* siècle. Or le lion, tenant compte au renard des privilèges de sa race, le tient quitte, lui aussi, pour un Pater,

t^e troisième pénitent est l'âne, qui s'accuse de trois péchés : le premier, d'avoir mangé du foin tombé d'un char. — Grande peccatum !

s'écrie le lion; manger du foin qui n'était pas à ton maître ! Le deuxième, d'avoir conchié le cloître des Frères. — C'est souiller la terre sainte! exclama le juge. Le troisième crime de l'humble baudet, qu'il n'avoua qu'en gémissant, cum ejulatu et gemitu, était d'avoir osé braire et feire de la mélodie à l'imitation des Frères. —Gravissimum peccatum! fit le lion; c'est avoir mis la dissonance dans le chœur des moines ! Pour ces peccadilles, conclut Raulin, l'âne fut cruellement battu, et seigneurs le loup et le renard reconquirent les droits de leurs ancêtres.

Quelle excellente satire des droits féodaux ! L'honnête Peignot déclare, dans son Predica^ toriana, qu'il trouve cet apologue déplacé au milieu d'un sermon ; je suis loin d'être de son avis. Je pense, au contraire, que c'est faire entendre très-spirituellement aux oppresseurs de tradition, les prescriptions égalitaires de la pensée chrétienne. Deux siècles plus tard, La Fontaine ne fera pas mieux dans les Animaux malades de la peste, dont le fond semble greffe sur cette verte fantaisie. A côté de l'âne de Raulin qui voulait se mêler au chœur, cette £icétie de Gabriel Barelete vient fort à point :

a Une femme pleurait en entendant, le Samedi Saint, un prêtre qui chantait : Exultet jam angelica turba cœlorum ; celui-ci la voyant pleurer, s'imagina qu'il l'avait attendrie par la douceur de sa voix et la beauté de son chant. Au sortir du sermon il lui demanda ce qui Tavait ém.ue à ce point. — C'est, répondit la femme , que vous m'avez rappelé mon âne mort, lequel chantait tout aussi mélodieusement, qui sic et dulciter canebat ».

Jean Raulin nous offre également, dans son quatrième sermon sur le veuvage (édit. de Jehan Petit), le type des hésitations de Panurge à l'endroit du mariage, lorsque Rabelais le fait si grotesquement conseiller par les cloches et par le philosophe Trouillogan ; seulement le bon

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Raulin met en scène une veuve à la place du célèbre vaurien. Voici le résumé de ce curieux conte, qui dut égayer beaucoup les fidèles groupés, ce )our-là, autour de la chaire de vérité : Une veuve alléguait à son curé qu'elle avait besoin d'un aide, et que son valet était bien ce qu'il lui fallait pour continuer la besogne de son défunt mari. — Eh bien I dit le curé, épouse*le. — Mais, répond la veuve, et s'il allait faire le maître ^ — Eh bien 1 ne Tépouse pas.

— Mais je ne puis faire seule l'ouvrage.

— Épouse-le donc. — Et s'il est brutal et dépensier? — Alors, ma mie, ne l'épouse pas.

Le curé faisait ainsi droit à toutes ses objections; il finit par avoir recours aux cloches pour la mieux conseiller. La veuve y prêta l'oreille et comprit clairement que les cloches lui disaient : « — Prends ton valet, prends ton valet! Quo accepta, servus egregie verberavit eam ; une fois mari, le valet la battit gaillardement ». La malheureuse retourne à son curé qui lui dit : — Ma mie, tu n'as pas compris les cloches, écoute-les de nouveau, et il les remit en branle. La pauvre battue comprit alors a quod campanof dicebant : Ne le prends pasi ne le prends pasi 9

Le même Jean Raulin enseigne ses auditeurs à lire dans le livre de la nature en le tenant, dit-il, ouvert dans le vrai sens, et non comme

une dame de sa connaissance qui, ayant un livre d'heures tout doré- et historié, le tenait à rebours rétrograde ante se tenebat. Ainsi le philosophe apprend à chasser la puanteur du péché, en écoutant les petits de Thirondelle crier : Fi! fi! quand leur nid est souillé d'ordures et qu'il faut le nettoyer; il apprend de la colombe â se mirer dans les eaux pour savoir s'il est net et bien tenu ; l'hippopotame lui enseigne la saignée, l'art de purifier le sang, phlebotomiam; la cigogne, l'art des clystères; le cerf, la vertu du dictame qui fait sortir le fer du corps blessé ; la belette, à chasser le venin du basilic par la vertu de la rue, et tant d'autres animaux qui tous nous indiquent à faire l'expulsion, vomitus, des choses qui nous nuisent, et à nous médicamenter des choses utiles. Avouons que cette façon de conseils pharmaceutiques devait singulièrement intéresser les fidèles, toujours en quête de recettes propres à conserver la santé, en ce temps-là plus encore qu'aujourd'hui.

Voici de Robert Messier (Sertno dômin. in ramis Palmarum) quelque chose de plus gai :

il raconte comment un cheval de jongleur, jecuîaioris, qui savait se mettre à genoux à la voix de son maître, évita grâce à ce talent d'être amblé par un gendarme, armiger. Il arriva un jour, dit notre Frère Mineur, que le

susdit jongleur mit son cheval à l'étable et monta dans le salon de quelque personnage noble, c ad curiam cujusdam nobiliSf pour jouer de passe-passe. » Survint un soldat qui voyant à Técurie ce cheval en bon point, lui mit la bride et l'enfourcha. Aussitôt prévenu du fait, le baladin courut après le voleur, qu'il vit traverser le gué de la rivière pour s'enfuir: il eut ridée de crier a son cheval le mot convenu pour le faire agenouiller. A la voix de son maître, l'animal, au milieu du gué, fléchit les genoux, jette l'homme d'armes dans le courant et retourne au jongleur. Sans le respect dû au saint lieu, un bon éclat de rire aurait certainement répondu à cette spirituelle victoire du cheval et de son maître sur le soldat, l'ennemi commun de ce temps-là.

Ces bonnes créatures de la race équine ne sont pas toujours récompensées selon leur mérite, de l'avis du même Robert Messier : la mule, par exemple, qui porte un prélat en voyage pendant les jours de jeûne, entend son maître se commander un bon repas, optimam cœnanij sous prétexte qu'on se fatigue à courir les champs. « Cependant, dit le prédicateur au prélat, ce n'est pas toi qui dois manger pour réparer les fatigues du chemin, mais bien ta mule, qui s'est éreintée à te porter. » Un murmure d'assentiment général dut se faire alors

autour du facétieux Frère Mineur, auquel, si elle eût été présente, la mule se serait volontiers associée.

A propos de la gourmandise sacerdotale, Geiler, le rude prédicateur de Strasbourg, nous conte, dans le Livre des péchés de la bouche, cette raillerie diabolique : a Un curé trèsfriand avait acheté des poissons qu'il ordonna à son cuisinier de faire cuire, pendant qu'il allait dire sa messe. Or, tout en officiant, le gourmand ne songeait qu'à ses poissons. — Ce garçon va les laisser brûler! se disait-il... l'imbécile va trop les saler. Il ne pensait qu'à cela pendant l'Épître, l'Évangile et le Canon : — La friture sera desséchée!... la graisse va flamber!... répétait-il en lui-même. Enfin, le Diable se mit de la partie ; il prit la poêle et la lui portant frétillante sur l'autel : — Tiens, les voilà ! lui dit-il ; sale-les toi-même, tu seras sûr qu'ils seront bons. »

Le saint patron d'Alicante, le Bienheureux Vincent Ferrier, qui fut contemporain de Boccace, fournit lui aussi, malgré sa gravité d'Espagnol et sa réputation de sainteté, son contingent de jolis contes assez savoureusement épicés. Dans son sermon du premier jeudi de Carême, le prédicateur castillan compare le Sauveur à un médecin habile qui a sept moyens de reconnaître la maladie et de la guérir :

a lO Faciès inspicitur, il regarde la face; 2^ il tftte le pouls ; 3^ il inspecte l\irine, urina attenditur; 4<> il prescrit la diète; 5^ il ingurgite le sirop, sirupus; 6^ il ordonne la purgation ; j^ il permet un peu de réfection. Et sur ce thème intéressant, il brode des arabesques pieuses, plutôt empruntées au souvenir des docteurs maures qu'à l'Évangile. Le troisième point, celui relatif à l'inspection des urines, est plus particulièrement analysé, a La confession, dit-il, est l'urinai dans lequel l'urine est placée sous les yeux du confesseur; il faut que l'urinai soit clair, que l'ouverture en soit bien close, etc. d

Mais le plus original de ces hors-d'œuvre de la chaire, dû à l'imagination du patron d'Alicante, est son joyeux commentaire de la Conception de Saint Jean-Baptiste (Serm, de Sanctis. De Sancto Johanne BaptistUy S. III). Les raisonnements de l'épouse rebelle qu'il met en scène ont tant de ressemblance avec ceux dont le vieux Richard de Chinzica payait les impatiences amoureuses de sa jeune femme, qu'on les croirait empruntés à la dixième nouvelle de la seconde journée du Décaméron, Il nous présente le pauvre Zaccharias devenu muet, pour avoir hésité à croire qu'il serait le père du Précurseur, et Sainte Elisabeth sa femme étonnée de voir son mari se mettre en mesure

d'accomplir les ordres du Ciel, sans pouvoir les lui expliquer autrement que par gestes : — Seigneur Dieu ! qu'avez-vous ? s'écriait-elle en riant ; que vous arrive-t-il ?

Quant au pauvre muet, il ne put que la prendre entre ses bras, « cepit eam inter brocchia ». Cependant voyant la résolution de son mari fermement arrêtée, et malgré ses grands étonnements^ la vieille épouse, qui ne savait rien du message de l'ange, s'accorda enfin à la volonté de Zaccharie : « Finaliter videns voluntatem viri sui, consensit. » Vincent Ferrier ne tarit pas d'éloges sur cette gracieuse docilité. Elisabeth ne ressemblait pas, dit-il, à ces gens qui, obligés à tous les devoirs du mariage, cherchent perpétuellement des excuses pour se dispenser du plus grand d'entre eux, et se damnent par une dévotion imaginaire , ficta devotione. Il appuie cet éloge du contraste d'une raisonneuse qui craignait, chaque jour, de profaner la fête de quelque anniversaire ou de quelque Saint.

« Notez, dit-il, ce fait d'une dévote qui, aux insistances de son mari pour obtenir d'elle le devoir conjugal, trouvait sans cesse des excuses. Si c'était un dimanche : — Hayl Sainte Mère de Dieu 1 aujourd'hui jour de la résurrection du Sauveur, voudriez -vous faire une telle chose ? Si un lundi : — Hay ! aujourd'hui Dieu

nous ordonne de prier pour les morts! Si un mardi > — Aujourd'hui T Église honore les anges! Si c^était un mercredi, /?rtâ( quarta : — Aujourd'hui le Christ a été vendu pour nous! Si un jeudi, /eriVi quinta : — Ah! Seigneur I aujourd'hui que le Christ est monté au ciel! Siferia sexta : — Hélas ! aujourd'hui que le Christ est mort pour nous ! Si le jour du Sabbat : — Ce jour n'est-il pas consacré à la Vierge ? L'époux , las de ces sempiternelles excuses, appela sa servante : — Viens dormir ce soir avec moi, ma mie. De sero venias ad me, dormias mecum. — Libenter mi domine.

Volontiers, monseigneur! Ce que voyant la dévote, elle voulut se ponere in lecto, — Non, madame, non, fît le mari ; demeurez en prières pour nous pauvres pécheurs. Et depuis il la prit en aversion et aima sa servante. »

Jean Qérée ne trouvait pas plus que Vincent Ferrier qu'il était bien aux femmes d'apporter des excuses à l'exercice des devoirs conjugaux, et il exprime gaillardement cet avis dans son troisième sermon de l'Octave de Pâques : « Et vous, damoyselles (en ce temps on n'appelait dames que les femmes des grands seigneurs), domicellœ, qui déniez le devoir à vos maris, maledicendOy n^étes-vous pas la cause quod maritus vadit ad lupanar ? N'est-ce pas là une dévotion fatuam ou enragiée ? — Est-ce pos-

sible, Frère ? — Et qu'advient-il quand vous restez à l'église pendant le temps de faire le dîner et que votre mari, revenant du travail, ne trouve rien, ne pot au feu ne escuelle lavée? Alors le sang du Christ, ses plaies, sa mort, la vertU'Dieu ne cousteront sinon les nommer. Les blasphèmes, les rixes, la discorde merveilleuse, mirabilis, entreront au logis ; et voilà les fruits de votre dévotion : commencée au nom de Dieu, elle se terminera au nom du Diable. »

Les sermons de nos moines fourmillent de fables et d'apologues, dont un certain nombre sont d'une parfaite originalité. Michel Menot, dont l'imagination crée plus qu'elle ne copie, compare curieusement la courtisane au coli* maçon, qui met à nu la partie antérieure de son corps, pour atteindre sa proie.

a Nos courtisannes et gaudisseresses, apertas usque ad ^onam^ ressemblent au colimaçon qui sort de sa coquille pour grimper à la vigne ; il montre son corps jusqu'au milieu, et sic illœ sont démembrées usque ad fçonam, jusqu'à la ceinture. Que leur restè-t-il à montrer? Le limas, il se descouvre ad ostendendum son collet... Ecce nihil tegitur in multis nisi im" munditia ; Ecce tu lâches l'arbalestre et le trait vient frapper un passant. »

A propos de l'amour que Jésus exige tout entier des fidèles, Robert Messier trouve l'a-

gréable apologue d'une jeune fille d'une grande beauté, qui avait une pierre précieuse, in gremio suo, dans son sein. Ce joyau excitait la convoitise de plusieurs jeunes hommes, dont chacun lui ofifrait tout ce qu'il savait faire pour le posséder. — Que m'offres-tu? dit la belle au premier. — Ma sœur, je suis peintre et je te ferai un beau portrait. — Et toi ? dit-elle au second. — Je suis ménestrel et sais jouer de tous les instruments ; je t'enchanterai par mes accords. Vint le troisième. — A ton tour, dit la pucelle ; que me donnerais-tu pour ma bague ? Celui-ci était parfumeur, apothecarius, — Je te donnerai des parfums exquis. Ce n'était pas encore ce qu'il fallait à la jolie fille pour le prix de son joyau. Le quatrième, qui était cuisinier, lui dit : « Dabo tibi du soupicquet. » Ce soupicquet ou saupiquet était un condim'ent exquis qui rendait tous les aliments délicieux. — Et après ? fit la pucelle, en serai- je plus heureuse ? Ce que lui offrit le cinquième, qui était entremetteur, leno, est peu honnête à dire : c'est une variété d'amants qu'il suppose devoir la réjouir infiniment. La belle fille s'indigne et jette cet homme honteux à la porte : — Ite rustissime et turpissime ! A Dieu ne plaise qu'un leno et maquerellus obtienne mon précieux joyau ! Vint enfin un prince, un fils» de roi, honnête et gracieux, comme il y en

a dans les contes de fées : — Ma mie, lui dit-il, je m'ofîre moi-même tout entier à toi. Celui-ci obtint aussitôt le précieux joyau. C'était Tamour que voulait la pucelle, et le don tout entier d'un cœur. (Feria VI, post ter t. Dont. Quadrag.)

L'austère Guillaume Pépin, qui ne plaisantait guère, a cependant, lui aussi, des boutades satiriques et de grasses anecdotes qui, lancées . •dans l'unique but de faire rougir les coupables, auraient pourtant fait la joie de Panurge et de Frère Jehan des Entommeures. Dans son quatrième Sermon après le troisième dimanche de Carême (Exposit. Evang, Quadrag.), il cite au nombre des pénitences singulières et plus ' utiles ad gulatn confessons qu'à l'âme du pénitent, celle qu'avait imaginée un prélat de Picardie, à l'égard d'un de ses clients qui récoltait de bon vin, du beurre fin et d'excellent froment.

a Nota de illo prelato in Picardia, qui condamnait un de ses administrés, convaincu d'un péché de la chair, à lui payer une pinte de vin blanc, pintam vint albi ; car il raffollait de ce genre de vin, hujusmodi vinum diligebat ; plus une certaine portion de beurre et de pain de bonne qualité. Ce que je raconte là, ajoute encore notre Pépin, est vrai : Ver a sunt quœ refero, »

Un peu plus loin, même sermon, il s'indigne contre les prêtres qui montent â Pautel sans se laver les mains, c'est-à-dire sans confesser leurs péchés : « De ce nombre, dit-il, sont nombre d'ecclésiastiques concubinaires, simo^ niaques, adonnés à la crapule et à l'ivrognerie, crapulœ et ebrietati dediti, et pareillement aux jeux de hasard. » Or, comme exemple d'un prêtre plus consciencieux que la plupart des autres, le bon moine cite l'égrillarde histoire , que voici :

« Prenons exemple de certain chapelain d'un grand seigneur que son maître vit, un matin, par la fenêtre de sa chambre, en train de caresser une de ses servantes dans un coin du ]£LTàm^ perperam agere cum quadam ancilla in horto. Un peu après, le seigneur fit venir le coupable et le prévint qu'il ait à se préparer à dire la messe. Le pauvre prêtre, se rappelant sa faute et songeant d'autre part qu'il n'était pas facile d'avoir un prêtre sous la main pour s'en faire absoudre, s'excusa de la célébration du service divin, en répondant à son maître qu'il venait de manger une prune rencontrée par hasard dans le jardin. Le noble châtelain sourit et sut bon gré à son aumônier de son scrupule d'aborder l'autel avec des. mains fraîchement souillées. »

Ce petit tableau caractérise parfaitement

cette époque, où le clergé prenait si largement ses aises avec le Ciel. On reconnaît à la haute considération que le seigneur châtelain accorde à son aumônier, pour un fait si peu louable, puisque le point de départ en était l'oubli de son vœu de chasteté, le temps où Olivier Maillard s'écriait : Combien de prêtres ne font pas difficulté de monter à l'autel, souillés du péché de la luxure, et ne craignent pas de toucher la chair du Christ, de ces mains avec lesquelles • ils viennent de toucher la chair des filles de joie, attrectare carnem meretricium !

Robert Messier aimait beaucoup à présenter ses censures en façon de fables et de para* boles ; en voici une dont les avocats et procureurs qui officiaient autour de lui portent le poids ; elle est digne de faire pendant à la comparaison de Jean Clérée : Un peintre avait fait un tableau des trois ordres de la société féodale : l'agriculture (le tiers état) avec cette devise :. — Je nourris les deux autres; la noblesse disant : — Je les défends ; l'Église : — Je prie pour eux. Un autre peintre survint qui compléta ainsi l'apologue : il ajouta le barreau sous la figure d'un avocat, avec cette devise : — Moi, je les dévorerai tous les trois.

Voici encore une fable de ce même prédicateur, l'un des derniers venus de la pléiade macaxonique de la chaire ; celle-ci est d'un senti-*^

ment plus profond et d'une mélancolie plus accentuée ; c'est une sorte de congrès de Peau, du vent, du feu et de la vérité qui se confient leurs douleurs : « Tout le monde, disait le feu, me chasse et m'éteint en été ; c'est pourquoi je me réfugie dans les veines du caillou. — Pour moi, dit l'eau, on m'emploie à laver la boue et l'ordure ; cela fait, on me jette, c'est pourquoi je me cache dans les joncs du marais. Le vent prend la parole et dit : — L'hyver venu, les hommes me chassent de leur demeure, et je me cache sous la feuille du tremble, p La vérité seule s'était tue ; elle parla à son tour et dit : a Tout le monde me poursuit ; je ne sais où me réfugier ; j*ai peur de mourir sans confession, car personne ne veut me prêter l'oreille; aussi fuirai-je par delà les nuées, ad nubes Domine veritas tua. »

Il y a dans cet apologue au parfum oriental une indéniable poésie, un sentiment large et triste, puisé aux grandes inspirations de la nature. Chez ces humbles moines, dont la< parole a généralement des accents moins élevés, ces notes puissamment poétiques sont loin d'être des raretés. A leur heure. Maillard et Menot, dont tant de gens superficiels ont cru avoir le droit de rire, ont eu aussi leurs inspirations poétiques, et nous verrons des échantillons de leurs vers. En attendant, et

bien que cela paraisse un hors-d'œuvre au milieu de contes et de fabliaux, écoutez cette citation de Michel Menot, qu'on croirait copiée sur la charmante ballade de François Villon, célèbre par son touchant refrain :

Mais où sont les neiges d'antan !

« O Seigneur, hélas! s'écrie-t-il (Feria V post Cineres), omnes vadimus mori, nous allons tous à la mort. L'humanité ressemble à la Loire qui coule sans cesse; mais Teau qui passe aujourd'hui sous le pont est-elle l'eau qui y passait hier? Le peuple qui s'agite maintenant dans cette cité de Tours est-il le même qu'il y a cent ans? Me voici maintenant dans cette chaire, une autre année quelque autre prêcheur m'y remplacera. Qu'est devenu ce roi Louis (XI) qui tam erat craint? Qu'est devenu ce roi Charles qui, à la fleur de son âge, faisait trembler l'Italie? Hélas! ils pourrissent sous terre. Où sont les damoyselles qui jadis ont tant fait parler d'elles? Avez- vous lu le Roman de la Rose et celui de Mélusine, et tant d'autres qui ont eu si grande vogue ? Certes, c'est ainsi que tout passe! Tous nous devons disparaître, et, comme les gouttes d'eau, être absorbés par la terre. »

Revenons aux fables et apologues dont nos

80 CONTEURS ET FABUUSTES

libres prêcheurs se servaient avec autant d'adresse que les orateurs de la Grèce antique. Les plus érudits d'entre eux rajeunissaient pour les appliquer aux homélies chrétiennes, les fictions de l'antiquité, que devaient leur emprunter, à leur tour, les fabulistes modernes. De ce genre est la fable ingénieuse de la chauve-souris, que Robert Messier a glissée dans son quatrième sermon après le troisième dimanche de Carême; il l'adresse spirituellement à ceux qui se tiennent cois devant Tini- . quité, devant Terreur, devant Pabus de la force ; prêts à se dire partisans de l'opinion qui l'emporte, du parti qui triomphe. Bien que dite en simple prose au couvent des Frères Mineurs de PariS) la version de Robert Messier et la morale qu'il en tire sont exactement les mêmes que celles adoptées par La Fontaine près de deux cents ans plus tard.

La guerre s'émeut entre les quadrupèdes et les oiseaux; or, pendant qu'ils échangent des coups de bec et des coups de dents, la chauvesouris se contente de humer Phuile des lampes du sanctuaire, et ne prend parti d^aucun côté. Après les armes faites, elle est rencontrée par des gens des deux partis, qui furieux encore de leurs pertes, se disent : — Voilà un de nos ennemis, il faut le tuer! — Oh! mes amis, répond la cauteleuse bête, que dites-vous là? Aux

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quadrupèdes, elle dit : — Je suis dé votre bande; voyez mes quatre pattes. Aux oiseaux : — Je suis des vôtres, voyez mes ailes.

De ce genre encore est la fable de V Homme et de ses deux Maîtresses, de Vincent Ferrier : Tune Jeune et l'autre vieille, qui le rendent chauve en Tépilant tour à tour de ses cheveux noirs et de ses cheveux blancs. Également celle des rats qui veulent attacher un grelot au cou des chats, laquelle est contée par Guillaume Pépin dans son sermon du dimanche de la Passion. Tout le monde convient, dit-il, qu'il est nécessaire d'adresser de vertes remontrances au roi, au prince, à Tabbé, à Tévêque, au président ; de leur reprocher tels ou tels abus d'au* torité, telles ou telles iniquités qu'ils commettent ou qu'ils autorisent; mais nul n'ose s'en charger. « Ils sont semblables en cela aux rats qui s'assemblent, un beau jour, et arrêtent qu'il est indispensable de suspendre un grelot, parvam nolam, au cou des chats, qui les guettent nuit et jour et les étranglent inopinément. La mesure est prise à l'unanimité ; mais aucun de ces prudents conseillers n'ose dire : — Puisque chacun craint pour sa peau, ce sera moi qui attacherai le grelot. » Aussi pusillanimes sont, ajoute Pépin, les prédicateurs des grands, les conseillers des puissants, les docteurs et les confesseurs de Cour,

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