II M
Le Dominicain Robert Holkot, qui a tant prêché dans les dernières années du ziv* siècle et les premières du xv*, afifectionnait les comparaisons bizarres. Sous prétexte de leçons sur les Proverbes de Salomon, In Proverbia Salomonts, il passe en revue, dans près de deux cents homélies, toutes les légendes et les mythologies de l'antiquité ; il trouve dans ce vieux bagage une foule de motifs à analogies chrétiennes; voici quelques-unes de ces paraboles prises à l'aventure :
Les bœufs aux cornes desquels Fabius Cunctator attacha des fascines enflammées, pour efifrayer les soldats d'Annibal, représentent, à ses yeux, les prélats de TÉglise agités par l'embrasement de la foi et lancés par leur divin général contre les légions de TEnfer. [LeC" tio LU,) Ariane, oubliant dans les bras de Bacchus les larmes que lui a fait verser l'abandon de Thésée, figure la pécheresse à laquelle Dieu veut apporter l'ivresse de la béatitude en échange de ses baisers. (Lectio XXXIV,) La baleine qui, dit-il, défend vaillamment les poissons attaqués par le cocodrilus sine corde, est le symbole de la protection constante que Jésus accorde à ses fidèles, contre les embûches de Satan. (Lectio CIIL) Ajax et Narcissus, changés en fleurs, sont des images du peu de durée de la gloire et de la beauté mondaines. (Lec^
tio XXXI.) L'arc d'Apollon représente d*une façon frappante la science des secrets divins ; cette science étant la seule qui puisse se plier à toute interprétation catholique, ad omne sensum catholicum, moralem et mysticum.
(Lectio XLIIL)
Ne doit-on pas rendre justice au grand sentiment philosophique contenu dans cette comparaison de la flexibilité de l'arc à l'élasticité désirable dans les interprétations de F Église? Certes, il est à regretter que la Papauté n'ait jamais pensé à adoucir le rigorisme d'orthodoxie qu'elle ne cessa de vouloir imposer au monde. Il est fâcheux qu'elle n'ait pas admis, avec Robert Holkot, la flexibilité de l'interprétation religieuse, la docilité évangélique à accueillir et. à placer dans le trésor de la révélation, à mesure que les grands travailleurs inspirés de la science les découvraient, cette part des secrets divins qui forment, avec le sentiment chrétien d'amour et de réciprocité universels, le faisceau lumineux de la vérité.
Une pareille élasticité du sens divin eût conservé à la religion fondée sur l'explosion des sentiments humanitaires, sortis des lèvres jeunes et ardentes de Jésus, le caractère d'indéfinie progression dont ne saurait se passer tout ce qui doit vivre et grandir avec l'humanité, indéfiniment entraînée, par ses aspirations toujours
84 CONTEURS ET FABOUSTVS DE LA CHAmS.
actives, à la pénétration de l'incoonu, à la recherche du mieux.
Ces regrets adressés à la clairvoyance de l'Église romaine ne doivent pas nous empêcher de constater, après les quelques citations de bonne humeur de ce chapitre, dont il eût été Êtcile de doubler et de tripler la dose, que l'esprit des Moines prêcheurs n'était pas trop mélancolique. Malgré la sévérité des doctrines qu'ib enseignaient, a-t-on trouvé, depuis, beaucoup de prédicateurs qui s'entendissent mieux que ces libres compères à empêcher leurs auditeurs de s'endormir ou 1