CHAPITRE X Parodies sacrées, Processions bizarres et
MASCARADES DES OcTAVES DE NOËI., DE PaQUES,
DE LA Pentecôte, de la FÈtb-Dibu et de la Saint-Jean. — Danses, jeux et orgies dans LES ÉGLISES. — Rôles qu'y jouait le Clergé.
— Reliques de l'Anesse légendaire, conservées A Vérone. — Miniatures satiriques DES livres d'heures et sculptures comiques des cathédrales,
: faisceau de singularités semi- I naïves, semi-grotesques, rentre " bien dans notre cadre : il constil'un des débraillements illogiques le plus caractéristique des mœurs de nos aïeux contemporains de ces curieux siècles : c'est la série des sentiments contrastés qu'ils mettaient dans l'exercice de leur culte. On refuserait assurément de croire à la versa-
tilité avec laquelle ces hommes, dont le zèle religieux allait jusqu'à l'abnégation de la raison, passaient, à l'égard de leurs mystères respectés, de la vénération la plus aveugle à la raillerie la plus mordante. C'était dans les églises et dans les cloîtres que se célébraient ces cérémonies parodiées ; et quand les acteurs en sortaient sous forme de procession, ils parcouraient les champs et les rues, redoublant leurs bouffonneries, sous la conduite et à l'imitation des membres du Clergé.
Nos ancêtres du moyen âge étaient revenus à ce degré primitif de la vie collective, où tous les éléments de la société sont puisés dans le sanctuaire : toutes les notions de l'autorité, de la loi et de la science découlaient pour eux de cette source mystérieuse et inspirée. Le temple leur offrait les notes complètes de la gamme humaine ^ ils y trouvaient l'enseignement de tous les devoirs, la consolation de toutes les peines et la satisfaction de toutes les joies.
Pas plus que les nations antiques, dont l'histoire a compté les premiers pas ; pas plus que l'Egypte du temps des Pharaons, la Grèce du temps d'Homère et d'Hésiode, Rome à l'époque où le Ciel lui envoyait les boucliers sacrés ; pas plus que THindoustan, dont nous avons surpris la foi immobile et le sommeil intellectuel, les peuples du moyen âge n'échappèrent
à la fantaisie de jouer de temps en temps avec les choses et les êtres surnaturels dont ils avaient fait Pobjet de leur culte. Les libertés souvent excessives qu'ils prirent avec les mystères des nouveaux autels, partaient du même besoin de contrastes, de cette même loi de l'accord des extrêmes qui est au fond de Tâme humaine ; mais ces licences tapageuses ne sont pas, comme on Ta si souvent répété, de simples regains des traditions païennes, de pures imitations des Bacchanales et des Saturnales.
L'enfant qui saute sur les genoux d'un aïeul, lui tire la barbe et les cheveux en riant, qui emprunte à ce vieillard aimé sa longue canne et son grand chapeau pour amuser les assistants, ce jeune rieur n'imite personne en faisant cela : ces joyeuses espiègleries sont vieilles ' comme la première famille de la race humaine. Chaque génération de bambins répète ces malices et ces mascarades enfantines ; tous et à toutes les époques, ils ont éprouvé un bonheur extrême à prendre, un instant, leurs aises avec l'être vénéré, à se moquer un peu de la haute autorité de la famille.
Ce que les historiens nous content des orgies qui se faisaient dans les temples de l'antiquité, ce qu'ils nous apprennent des moqueries irrévérencieuses que 4es peuples d'autrefois mêlaient à leurs solennités austères, avec la parti-
cipation de leurs pontifes , si nous le retrouvons pratiqué dans TÉglise chrétienne, cette coïncidence se produit sans aucune nécessité de plagiat. Que ces familiarités de nos pères avec les nouveaux habitants du ciel vinssent du même besoin de prendre un instant de répit, presque de revanche, avec les autorités indiscutables, dont l'absolu respect écrasait leur esprit, ce point évident de rapport avec les croyants des religions antiques me semble des plus naturels, et je l'admets volontiers, mais là s'arrête l'imitation des Chrétiens.
Il dut se creuser un fossé profond entre les générations grecques et romaines, desquelles nous aurions, au dire des érudits, reçu de semblables traditions, et les générations des temps féodaux, remaniées, triturées par les mélanges de races nouvelles et les misères des invasions. Après l'an mille, par exemple, qui remplit de tant de terreur l'âme des populations, lesquelles s'attendaient à chaque instant à voir sonner la dernière heure de l'humanité, n'avons-nous pas constaté, dans la Vie au temps des Trouvères, qu'à l'aspect- des sociétés féodales si complètement; métamorphosées, on eût pu supposer qu'un récent déluge avait noyé les premières couches humaines, et qu'une race entièrement neuve, en Europe au moins, leur avait succédé?
L'étude approfondie des fêtes à grelots, dont nous allons esquisser un tableau rapide, nous autorise à admettre, contre Tavis commun, que ces fêtes sont sorties d'une impulsion originale , qu'elles ont jailli du cœur même de la société chrétienne. Il suffit d'examiner avec attention le programme de ces nouvelles mascarades pour en découvrir le cachet particulier. Lé rituel de ces offices parodiés, de ces processions enfantines, dont il ne nous reste que la scène dialoguée de l'ouverture des portes de l'église après la procession des Rameaux, le marteau bruyant de la cérémonie des Ténèbres, la crécelle du Vendredi Saint, le tombeau, la crèche, les torches de la Chandeleur et quelques scènes atténuées ; le caractère des acteurs qui jouaient leur rôle dans ces ébauches de drames hiératiques ; tout , jusqu'aux paroles , aux hymnes, aux costumes et aux imitations des cris des animaux de la légende biblique, portait absolument la livrée de la foi évangélique ; tout dans ces fêtes était marqué au sceau des livres d'Israël, aux armes héraldiques des deux Testaments.
A la fête de VAne, était-ce le baudet du vieux Silène qui jouait encore son rôle à la procession établie en son honneur ? Non, pas le moins du monde. Le nouveau triomphateur était l'ânesse paisible de la fuite en Egypte et II 12
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du triomphe de Jésus à Jérusalem ; c'était aussi râne de la crèche de Bethléem. La prose de Pierre de Corbie le témoigne dès le xii<* siècle : le modeste animal avait été nourri dans les collines de Sichem et descendait de la race améliorée dans la tribu de Ruben ; il avait traversé le Jourdain pour assister à Tenfantement sacré de Bethléem :
Hic in collihus Sichem, Jam nutritus sub Ruben, Transiit par Jordanem, Saliit in Bethléem.
Cétait encore l'ânesse clairvoyante de Balaam, que l'on continuait à faire parler à son tour aans ces anniversaires facétieux. Rien de moins païen que ce favori de nos fêtes : l'hymne qui loue sa vigueur et sa sobriété ne fait aucune allusion aux rits chers aux faunes et aux bacchantes. C'est à sa force patiente, à- son pied lent, qiais sûr, dit Pierre de Corbie, que rÉglise du Christ dut de voirj'or d'Arabie, l'encens et la myrrhe de Saba afQuer dans ses sanctuaires :
Aurum de Arahia, Thus et myrrhum de Saba, Tulit in ecclesia Virtus asinaria.
Ainsi des autres personnages de la fête : c'é-
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taient des clercs, des chanoines, des personnages aux fonctions graves, dont les costumes bibliques, les longues barbes, les paroles représentaient les héros de la procession nouvelle, comme le témoigne le rituel conservé à Rouen, sous ce titre : Ordo processionis Asinorum, dont j'ai sous les yeux une copie textuelle que je dois à l'obligeance de M. Delasize, bibliophile zélé et Tun de mes bons amis. C'étaient des acteurs gradés dans l'Eglise qui représentaient les prophètes, les chefs et les princes mis en scène dans ces souvenirs de la Bible.
Le bacchique Évohé des Grecs avait fait place au braiment éclatant de l'âne glorifié ; et les assistants imitaient avec entrain ce clairon asinique, non -seulement après chaque strophe de l'hymne du pieux archevêque de Sens, mais à l'introït de la Messe, au Sursum corda jusqu'à Vite Missa est, qu'il remplaçait, ainsi qu'on peut le lire dans VOrdinarium de cette fantasque cérémonie, daté du xii*' siècle et si souvent cité : « In fine missœ, sacerdos versus ad populum, vice : Ite missa est, ter HiHANNABiT ; » le prêtTC, tourné du côté du peuple, braira trois fois, au lieu de chanter Ite missa est. « Populus vero, vice : Deo Gratias ter respondebit : Hi han, hi han, hi han ! » et le peuple répondra aussi par trois sonores braiments.
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Rien de moins vénérable, aux yeux des Grecs, que râne des Bacchanales ; quant à la modeste monture de Jésus et de sa Sainte Mère, elle était honorée à l'égal d'un Saint : elle avait sa légende à elle et ses reliques miraculeuses. La tradition disait que, fatigué de ne rien faire en Palestine où, par la volonté du Ciel, il avait été délivré du bât, Tintelligent animal fut pris de Tenvie de visiter les pays étrangers et de passer la mer. Parvenu au rivage de la Méditerranée, les flots devinrent sous son pied solides comme le cristal, lui permettant de vi siter Chypre, Rhodes, la Crète, Malte et la Sicile. Le saint voyageur aborda enfin Tltalie, sur la place où devait plus tard être bâtie Venise ; mais il y trouva l'air malsain et Therbe amère, et, remontant l'Adige, il s'établit à Vérone, où il séjourna jusqu'à sa mort. Les habitants de la cité lombarde rendirent des honneurs presque divins â ses dépouilles, qu'on recueillit dans un reliquaire de forme particulière : une image d'âne en bronze doré, où la piété des fidèles put longtemps les honorer.
Quels débris de réminiscences païennes pourrait-on également trouver dans la fête des Apôtres^ qui se célébrait en Espagne, le . jour de la Pentecôte, avec grands roulements de tonnerre au sommet de l'église, avec chutes de
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leuilles de chêne et de vieux papiers enflammés, avec torches ardentes qui tombaient sur le public, en souvenir des langues de feu ; avec tourterelles et pigeons pour figurer le Saint- Esprit? Et dans les banquets de la mi-Carême, qui se faisaient bruyamment le quatrième dimanche, au cœur même du temple, sous le titre de Dominica refectionis? Et dans les fêtes des Fous et des Innocents, où Ton élisait, le jour de TÉpiphanie, un évêque ou un pape enfant, selon que le diocèse relevait directement du royaume ou de Rome, afin d'honorer Tenfence du Christ ? Et dans tant d'autres réjouissances singulières à base chrétienne ?
Cette mise en scène des légendes religieuses n'.était pas, d'ailleurs, particulière à l'antiquité classique ; on la voit pratiquée sur les rives de l'Indus et du Gange. Les indigènes de l'Amérique se masquent également pour célébrer certains anniversaires de leurs croyances, et dansent la danse des Bisons et du Tomahawk, pour honorer leurs ancêtres et le Grand-Esprit. Les nègres eux-mêmes ont transporté dans nos colonies certaines cérémonies mystérieuses du centre de l'Afrique et des danses symboliques du pays où croît le boabab.
Le Tour du Monde a reproduit, il y a quelques années, les détails d'une procession annuelle, faite par la vaste secte musulmane des
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Schites : en Perse, dans le Daghestan, le Khoraçan, le Boukhara et jusque chez les croyants de la secte des Sunnites, répandue dans les provinces de THindoustan, pourNcélébrer l'anniversaire des martyrs de Tlslam, Hussein et Hassan, son frère, cinquième successeur direct de Mahomet dans le gouvernement de Médine et le khalifat d'Arabie. Ces deux descendants du Prophète, victimes de l'ambition d'un prince de Syrie, du nom d'Aysid, ont laissé une mémoire vénérée dans toutes les contrées transcaucasiennes. Or la procession, où Ton pleure encore leur martyre, a beaucoup de rapport avec nos processions de flagellants ; des supplices volontaires y figurent, à la grande dévotion des assistants : les Balafrés, qui s'entaillent le front et les tempes. à coups de sabre; les Martyrs, qui se couvrent la face et le haut du corps de couteaux, de yatagans et de bâtons pointus fichés dans les chairs ; les Pénitents, qui s'écrasent la poitrine à coups de briques et se détériorent la peau, tous luttant de fisinatisme cruel pour plaire à Dieu.
La coutume de semblables fêtes était donc générale chez les peuples vivant à l'état hiératique, et chacun d'eux y apportait des excès d'humeur sombre ou d'humeur joyeuse, selon les instincts de sa race et son tempérament.
Chez nous, nous le verrons, ces deux genres
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d'excès alternaient et même s'entremêlaient avec le même entrain.
A Tépoque féodale, les églises étaient infiniment moins respectées qu'elles le sont devenues de nos jours; ce n'étaient, pas, il s'en fallait beaucoup, des lieux exclusifs de méditation et dé recueillement. Aujourd'hui ceux qui ne croient plus à leurs mystères ont simplement cessé d'en franchir le seuil, et les fidèles persévérants n'y entrent désormais que pour se recueillir et pour prier. Au moyen âge, on y entrait à toute occasion et pour tout faire : les prêtres donnaient eux-mêmes l'exemple de ce sans-gêne. Guillaume Pépin signale ceux du XV® siècle comme des « barbares qui s'étalent en véritables brutes dans l'héritage du Seigneur, polluant le saint temple, les presbytères et les cloîtres de leurs actions ordurières. » (SpecU" lum aureum super Psalmos; Postilla septimi psalmi.)
, Ailleurs, le même prêcheur nous montre les chanoines à prébende, prebentati, ne venant aux heures canoniales et à l'office des morts que pour les distributions qui les suivent, propter distributiones. Or en attendant les grasses prébendes, que font ces messieurs ? Ils vaguent par l'église, tuant le temps en commérages et en toutes sortes de sottises avec les laïques et autres gens, vagantur in ecclesiam.
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terrentes tempus in confabulationibus et levu tatibus multis, cum laicis et alteris personis.
Dans le même sermon, in die PurificationiSy Pépin nous représente l'église servant aux rendez-vous d'amour : « Beaucoup de gens y entrent en esprit de fornication et de luxure, fomicationis et luxuriœ; de ce genre, ditil, sont nombre de femmes, sunt multœ mU" Hères, » Plus loin, il nous apprend qu^il s*y &isait des festins et des orgies : « Combien viennent dans le temple en esprit d'ivrognerie et de goinfrerie, in spiriritu ebrietatis et crapulce! De ce nombre sont beaucoup d'habitants de la campagne, rurales, qui observent certaines confréries, quasdam confraternitates, en l'honneur desquelles ils doivent, disent-ils, se réunir à certains jours de l'année pour festoyer dans des banquets. Et cela se fait dans les églises, parce qu'ils ne trouvent nulle part ailleurs des salles aussi vastes et des édifices aussi spacieux. Ainsi ils profanent et souillent le sanctuaire par leurs débauches, leurs ivresses, leurs ordures et leurs clameurs, suis cra^ palis et ebrietatibus y spurcitiis et clamori" bus. »
Geiler de Kaisersberg complète la liste des usages auxquels on employait les nefs saintes. La cathédrale de Strasbourg, où il prêcha la plupart de ses courageux sermons, servait de
grand chemin. Pour abréger de quelques pas, dit-il, les gens de la ville la traversent sans façon, et ceux de la campagne y font même passer leurs bestiaux. Comment s'étonner qu'on s'y permît les excentricités burlesques des anniversaires parodiés, dont nous invoquons sommairement ici le souvenir ?
Rappelons-nous la camaraderie, souvent trèsintime, que nous avons constatée dans le premier volume de cette étude, la familiarité décidée avec laquelle nos ancêtres traitaient les Anges, les Saints et les personnes de la famille céleste, et comment ils s'en étaient fait des patrons, des médecins, des pourvoyeurs, des voisins à leur portée, des parents même et des amis. N'oublions pas non plus les plaintes faites par ce même Geiler et par son confrère italien Savonaroie, sur l'habitude prise par les peintres de leur temps, de représenter les vierges et les compagnes des Saints sous les traits de leurs maîtresses et de celles de leurs amis.
Ces prémisses posées, les licences des fêtes de y Ane, des Innocents, des Fous et leurs processions débraillées, nous paraissent bien moins sacrilèges et bien moins scandaleuses.
Le groupe principal des plus licencieuses de ces réjouissances liturgiques se plaçait autour de Noël. A toutes les populations de notre hémisphère, l'hiver a toujours paru la saison la II i3
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plus favorable aux longs festins et aux grandes risées. Chacun y est plus libre de son temps : on peut s'assembler sans s'occuper de Pétat du ciel et de la terre, sans craindre pour les fruits de la vigne et les herbes des champs. Les récoltes sont dans la grange et dans la cave, les saloirs sont pleins; on peut y puiser sans crainte ; et puis autour de Noël, le soleil reprend sa course, il faut célébrer cette renaissance, en buvant et en chantant, quel que soit le nom du dieu ou du prophète qui ait succédé à cette première déification de la lumière et de la vie.
Pendant TOctave de Noël et de TÉpiphanie, on se réunissait donc dans les plus vastes salles qui fussent à la disposition de tous, comme dit Pépin, c'est-à-dire dans les églises. Les théâtres où Ton pût dramatiser des sujets d'intérêt général n'existaient pas encore. Il n'y avait guère, nous le verrons au chapitre des détails de mœurs, que de petites scènes étroites, dans des logis privés, où l'on blasonnait, en façon de commérages dialogues, les parents, les voisins, les habitants d'une maison, d'une rue, tout au plus d'un, même quartier. Il y avait nécessité à ouvrir les nefs des temples pour les essais dramatiques empruntés aux sujets de la mythologie nouvelle, familiers à tous les spectateurs ; pour les explosions de l'esprit
satirique, contenu si étroitement pendant les autres mois de l'année.
L'âne, célèbre par le rôle que lui avaient attribué les textes saints, était, de tous les héros mythologiques, le personnage le plus connu, le plus populaire, celui qui se prêtait le mieux aux allusions critiques , celui dont le nom sonnait le plus joyeusement aux oreilles de toute la chrétienté. On célébrait partout les vertus dé ce collaborateur des prophètes d'Israël, de ce porteur de tant de reliques, de cet associé aux revers et aux gloires du Rédempteur. De même que toutes les choses qui émerveillaient les vieux siècles, comme Tétoile qui s'arrêta sur Bethléem, comme les Mages, n'était-il pas venu de rOrient?
Orientis partibus Adventavit asinus, Pulcker et fortissimus, Sarcinis aptissimus.
Ecce magnis auribus, Subjugalis filius, Asinus egregius, Asinorum dominus.
11 est venu d'Orient Ce bel âne si vaillant, Si capable de son dos  transporter les fardeaux.
Voyez quelle ampleur d'oreilles Chez ce fils docile au faix !
Cet âne bel à merveille Est le seigneur des baudets.
Ajoutez aux neuf strophes de ce genre candide, qui sont restées dans toutes les mémoires, cet éclatant ricanement des naseaux, que les assistants cherchent â imiter en manière de refrain, pour honorer le favori de la fête, caparaçonné d'une ample chape brodée et dorée, et vous comprendrez le retentissant effet de cette solennité. Toutes les maisons se vidaient à l'heure de ce bruyant office : les tavernes, les boutiques, les écoles, les étuves, jetaient leur contenu sur les pas de la procession. Chacun accourait pour faire chorus dans ce braiment de reconnaissance qui, poussé par des milliers de poitrines, montait au ciel avec le parfum de vieux cuir s'exhalant des encensoirs au lieu de celui de l'encens:
Ëh ! sire âne car chantez^ Belle bouche rechignez, Vous aurez du foin assez Et de Pavoine à plantez !
Hi han! hi han! hé hé!
On mêlait Tâne à la plupart de ces processions parodiées ; c'était lui qui portait sur son dos révêque des Fous, l'évéque des Innocents, la Vierge Marie à la procession des Apôtres; et cela non-seulement dans toutes les
Villes de France, mais dans les cités flamandes, dans celles d'Angleterre, d'Espagne et d'Italie; son culte était véritablement universel dans la chrétienté.
Le grand attrait de ces réjouissances à tous crins était surtout dans les sarcasmes, dans les satires et dans les allusions insolentes dont on accablait, à cette occasion, les grands dignitaires de l'Église, devant lesquels on se prosternait avec tant de révérence pendant les autres jours de l'année. La papauté, l'épiscopat et toutes les autres dignités cléricales étaient représentées se vautrant dans les excès les moins honnêtes, proférant les expressions les plus scandaleuses. Est-il besoin de rappeler ici tous les dévergondages de ces fous revêtus de chapes, d'étoles, de dalmatiques', coiffés de barrettes et de mitres, le tout mis de travers et porté en dérision?
Ces railleurs des choses et des hommes consacrés au culte chantaient des refrains obscènes, mimaient des postures indécentes, menaient des danses échevelées, embrassaient les femmes de l'assistance. Pendant que l'un d'eux, unus ex saturatis diaconis vel canonicis, célébrait ce qu'on appelait une messe blanche, c'est-à-dire sans hostie ni consécration, ses acolytes, prêtres et chanoines, dévoraient gloutonnement des viandes grossières sur les cornes
deTautel, buvaient Thydromelet le vin à pleins pots, jouaient aux dés, aux osselets et plus tard aux cartes, et disaient rouler devant le tabernacle les deniers et les testons. Ils semblaient avoir à cœur de mettre publiquement en pratique ce mot des sermonnaires si souvent répété : a Vous dévorez sans rougir le patrimoine du juste qui pend en la croix 1 »
Bien plus, et vraisemblablement afin de signifier que les gens d'Église détournaient â leur profit les frais du culte, ils se servaient pour des usages licencieux des vases et du linge consacrés au service divin, et encensaient la foule avec de vieux suif et de vieux chififons, au lieu de benjoin et d'encens.
Pour excuser ces indécentes orgies, on a essayé de prétendre que le haut clergé les déplorait, ce dont les décrets des conciles et des synodes feraient foi. Avouons, si l'on y tient, que presque toujours, en effet, ces assemblées ecclésiastiques consacrèrent quelques lignes à blâmer de tels désordres ; mais le bon sens ne se satisfait pas complètement de cette excuse. A cette époque où le joug de l'Église était si pesant, on ne saurait douter que la conscience publique n'eût, à l'instant, réprouvé ce qui aurait fait l'objet de la réprobation des prélats. L'excommunication eût d'ailleurs &it prompte justice de ces parodies effrontées et de leurs
auteurs. Dans les synodes, le haut clergé ne protestait guère que pour la forme ; en réalité, les prêtres de tous rangs mêlèrent, pendant de longs siècles, leurs éclats de rire à ceux de la foule, et la conscience ecclésiastique s'accommoda de ces saturnales chrétiennes, sans plus de façon que la conscience laïque et profane.
On n'en finirait pas, si Ton voulait énumérer toutes les folies que le monde chrétien se permettait dans ces kermesses traditionnelles de la foi. On s'y masquait de mille manières : les prêtres en laïques et les laïques en prêtres ; les deux sexes échangeaient leurs vêtements. Quelquefois même, à celles de ces fêtes qui tom-r baient au printemps ou en été, on paraissait, hommes et femmes, presque aussi peu vêtu qu'aux bains publics et aux étuves. Cela arrivait, par exemple, à la procession du Saint- Sacrement d'Aix en Provence, qui plaisait tant au bon roi René. Or, ce costume léger et ce mélange des déguisements favorisaient les attouchements les plus libres et les caresses les plus accentuées.
On y dansait dans la nef des églises, comme le témoignent les rituels spéciaux, celui de réglise collégiale de Sainte-Marie-Madeleine de Besançon, entre autres, où il est dit, au chapitre du jour de Pâques : « Finito prandio, post sermonem, fiunt choreœ in claustro vel in me-
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dio navis ecclesiœ, si tempus erat pluviosum, cantando carmina ut in processionariis continentur, Finita ckorea, ût collatio cum vino rubrOf etc. » Le banquet achevé et le sermon fini, on danse dans le cloître ou dans la nef de l'église, si le temps est pluvieux, en chantant les vers indiqués dans les processionnaires.
Cela fait, on se reprend à manger et à boire. — Or, que chantait-on ? A peu près ce que l'on voulait, disent les vieux témoins, bien que Ton pût avoir recours, selon le Rituel, aux strophes indiquées dans les livres spéciaux. En ce cas, voici en spécimen le premier couplet d'une de ces cantilènes officielles, notées et conservées jusqu'à nous par un chanoine de Besançon, qui vivait au xv* siècle et se nommait Hugues de Vilète :
Fidelium sonet vox sobria, Convertere Sion in gaudia, Sit omnium una lœtitia Quos unica redemit gratia.
Si la voix des fidèles eût été sobre, selon le vœu de la strophe, elle eût pu se contenter de chanter la joie commune à tous de la Rédemption ; mais vox fidelium s'était exaltée à la table d'où elle sortait ; à cette mince poésie la foule joignait donc des refrains fentaisistes, qui s'harmonisaient davantage avec « les fouaces et
le lard bénis » qu'on avait distribués aux assistants. On ne se contentait pas de danser aux pieuses paroles des processionnaires, on se trémoussait aux chansons les plus risquées du temps.
Dom Martène mentionne aussi les danses liturgiques qui s'exécutaient à Chalon-sur- Saône, le jour de la Pentecôte, lesquelles étaient également précédées et suivies de copieuses libations. C'était, d'ailleurs, moins la boisson, un usage général de danser, dès les premiers temps du christianisme, dans la plupart des basiliques chrétiennes, en accompagnant les hymnes à tons gais des fêtes de Pâques, les Alléluia et la prose : O Filii et Filiœ, qui se chantent encore aujourd'hui, mais au chant desquelles les lèvres seules remuent, sans l'accompagnement des jambes et des pieds.
A Limoges, le peuple dansait des rondes du pays le jour de la Saint-Martial, patron de la ville, en chantant des chansons plus ou moins pieuses, dont le refrain était : « Saint Martial, pregas per nos et nos epringaren per vous. »
Quelquefois ces ballets, exécutés dans l'intérieur du temple, dégénéraient en scènes d'une licence qui allait jusqu'à l'obscénité. Mézerai rapporte qu'à la fin du xiv® siècle, notamment en Tan i373, les Français furent saisis d'une
telle fureur de danser, que nombre d'entre eux dépouillant leurs habits, s'en allaient nus, hommes et femmes, sauter dans les cloîtres, dans les églises et sur le parvis des moûtiers.
Cette folie se nommait la danse de la Saint- Jean. Quelques prêtres candides soupçonnèrent le démon d'être le promoteur de cette manie de trépidation ; ils eurent recours aux exorcismes. Le meilleur des remèdes à cette dansomanie fut le retour du froid, qui ne manquait jamais de remettre à la mode Tusage des habits. De cette danse de la Saint-Jean aux poses plastiques un peu trop accentuées, il nous est resté, en certains pays, la danse des Brandons, qui a presque entièrement perdu son caractère sacré.
L'une des plus complètes de ces curieuses fêtes est celle du Saint-Sacrement, qui se faisait à Aix, en Provence, et durait huit jours; le roi René, qui en aimait les divertissements, en confirma et étendit les privilèges. A cette solennité, on peut le dire, toutes les excentricités des autres de ce genre semblaient s'être donné rendez-vous. Pendant l'Octave entière de la Fête-Dieu, les sanctuaires de la cité provençale retentissaient du bruit des joies profanes : jeux, festins, chants du ciel et de la terre, danses liturgiques et danses échevelées, rien n'y manquait.
De toutes les cités environnantes, Nimes, Montpellier, Marseille et autres plus lointaines, accouraient les jeunes courtisanes; elles étaient accueillies à leur arrivée par la jeunesse dorée de la ville d'Aix, qui s'arrachait Thonneur de leur donner Thospitalité. Si étranges que fussent les cérémonies bigarrées de l'intérieur du temple, les cérémonies de l'extérieur, les singularités licencieuses des processions qui parcouraient les rues, avaient un bien autre attrait pour les fidèles de ce temps-là. Pour s'en convaincre, il faut lire la lettre plaintive adressée par Mathurin Neuré à Gassendi a sur Tindécence de ses compatriotes et de leurs mœurs, à l'occasion des boufifonneries ridicules de la P'ête-Dieu d'Aix. »
Les jeunes ravisseurs des courtisanes venues des environs y figuraient avec leurs proies ; ils y disputaient les honneurs du pas avec des confréries de Pénitents gris, blancs, jaunes, noirs, de toutes couleurs, dont la tenue était des moins décentes, en dépit de leur pieux uniforme. Car si leur personne disparaissait ensevelie dans cette façon de san benito, à peine ouvert de deux trous à la hauteur des yeux, leurs langues et leurs mains se manifestaient amplement : ils se gênaient moins encore que tous autres, pour lancer des lazzis et des invectives, pour jeter des figues à la tête
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des gens, pour hurler les poésies gaillardes les plus accentuées.
Écoutons un moment les propres paroles de Mathurin Neuré : a Les amours se mêlent dans les rangs ; à la suite des corps de métiers sont des jeunes gens des deux sexes, habillés les uns en bergers, les autres en nymphes. Et ce qui est de la dernière indécence, malgré la présence du Saint-Sacrement, les bergers ne se piquent point de sagesse ni les nymphes de sévérité. » A propos des orgies qui suivent les cérémonies de chacun des jours de l'Octave, le dolent Neuré s'écrie : a Indépendamment des festins particuliers, il y en a de publics. C'est là que se rendent tous ceux qui ont représenté. On ne saurait croire la voracité qu'ils font paraître, et la pudeur permet encore moins de rendre les choses qui se disent et se font dans ces banquets tumultueux. »
La satire et la comédie avaient leur rôle dans ces régals : le roi René ayant vu à Paris les confrères de la Passion et leurs mystères, avait voulu qu'on ornât ces réjouissances de la Fête- Dieu de représentations théâtrales et symboliques, avec personnages empruntés aux faits de l'Histoire sainte. On y jouait aussi tles scènes comiques qu'on nommait le Jeu des Momons, de Momus, le dieu des railleurs ; les troubadours provençaux y récitaient, en langage
rhythmé, de mordantes satires, dont chaque strophe atteignait une classe spéciale, un personnage marquant du pays ou quelque haut dignitaire du clergé.
Disons encore un mot de la fête des /nnocents, une des joies bruyantes de Thiver, qui partageait la vogue des fêtes de VAne et des Fous^ et se confondait même avec ces dernières dans certaines contrées. Ce jour-là les enfants de chœur, mêlés à d'autres innocents, faisaient le service religieux à la place des prêtres et des chanoines ; Tun d'eux était habillé en évêque et obtenait, à l'élection, pendant plusieurs jours, les privilèges honorifiques de l'épiscopat. Dans plusieurs diocèses, on laissait même à la disposition de ce prélat imberbe les menus bénéfices qui vaquaient en ce moment. On donnait à ce joyeux élu toutes les joies du triomphe ; il était processionnellement promené par les rues, où chacun s'inclinait en souriant sous son enfantine bénédiction.
Cette partie du cérémonial avait pour but d'honorer Jésus enfant, trouvé dans le temple, où il enseignait les docteurs d'Israël ; on la prenait jadis fort au sérieux, et Ton a conservé plusieurs listes souvent très-longues des ornements dont le jeune prélat devait être revêtu. J'ai sous les yeux celle d'une église du Northumberland, où sont désignés entre autres
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objets : une mitre dorée sur ses deux faces, ornée de perles et de pierres précieuses ; des anneaux d'or garnis de pierres rouges; une crosse à bâton de cuivre doré, portant l'image de Saint Nicolas ; un vêtement rouge galonné d^or et semé de lions d'argent ; des chapes, les unes semées d'étoiles, les autres en étofife bleue brodée d'or. Un autre document de ce genre cite un legs fait par un évéque, celui-là véritable, d'une mitre de drap d'or avec ornements d'argent dorés et émaillés, pour le service de l'évêque-enfant. Tout était prévu pour cette fête, qui avait encore le mérite de passer pour une expiation du massacre des Innocents, commis par Hérode, quelques jours après la naissance de Jésus.
Mais l'attache évangélique de la fin n'empêchait pas qu'on y joignît toutes sortes de bouffonneries et de mascarades, ni qu'à ces turbulences ne vinssent se mêler les grandes personnes du populaire et du clergé. L'originalité était surtout dans la coutume établie, on ne sait trop pourquoi, d'aller, en cette occasion, réveiller de grand matin ceux ou celles qui oubliaient les périls de la solennité entre leurs draps. Ne serait-ce pas pour apprendre la diligence aux enfants qu'on agit primitivement ainsi avec eux seuls? Ce ne serait alors que par un abus de la tradition qu'on éveillait
ainsi tout le monde et principalement les nouveaux mariés, et qu'on ajoutait la fustigation, comme pénitence infligée à ces ahuris du sommeil ? Quoi qu'il en soit, cette flagellation railleuse, qui se donnait avec la main ou avec des brindilles de bouleau , florissait encore du temps de François I®*", à la grande joie des amis et des amants, comme le prouve cette épigramme de Clément Marot :
Très chère sœur, si je sçavois où couche Votre personne, au jour des Innocents, De bon matin j'irois à votre couche, Voircegent corps que j'aime entre cinq cents: Adonc ma main, veu l'ardeur que je sents, Ne se pourroit bonnement contenter, Sans vous toucher, tenir, tâter, tenter ; Et si quelqu'un survenoit d'aventure, Semblant ferois de vous innocenter :
Seroit-ce pas honneste couverture ?
De semblables libertés feraient volontiers admettre cette autre cause assignée par Savaron aux détails licencieux de ces anniversaires : c'est qu^aux époques où ils revenaient, on absolvait les fornications et les adultères; or, pour avoir le bénéfice de ces benoîtes absolutions, on s'empressait de commettre de tels péchés. Ici encore, hélas ! les prêtres prenaient leur bonne part de ces joies illicites; ils disaient^ si Ton en croit Mosheim, que telles li-
cences leur revenaient principalement à eux, célibataires forcés, qui n'avaient pas l'amour à poste fixe. Nous lisons, en effet, la confirmation de cet aveu naïf dans la précaution prise par le concile de Nantes, tenu en 143 1, de défendre aux prêtres l'usage « de se répandre désormais dans les maisons de la ville, et d'arracher les personnes de leur lit, le jour des Saints Innocents, pour les conduire nues par les rues et les placer ensuite, avec de grands cris, sur les autels, dans le chœur des églises et ailleurs... »
Le côté sombre de la foi, le fanatisme sanglant avait aussi ses processions où l'on voyait, comme à l'anniversaire musulman du martyre d'Hussein, figurer des suppliciés volontaires se lacérant le corps pour plaire à Dieu. Guillaume Guiart nous apprend qu'en 1224, lorsque Louis X, dit le Hutin, alla combattre les Anglais à la Rochelle, la reine Isemberge, la reine Blanche et la reine Marguerite firent à Paris une procession dans laquelle figurèrent plusieurs personnes allant pieds nus et en chemises. Plusieurs, même, suivaient sans chemises, ajoute le chroniqueur : .
De gens privés et d'estranges.
Par Paris, nuds-pieds et en langes, Que nul des trois n'ont de chemise.
On le voit, la pudeur ne gagnait rien à ces austérités qui se renouvelèrent souvent. Au temps de la Ligue, on assista encore, à Paris, à de semblables spectacles. En parlant d'une de ceç processions expiatoires, qui se iît le 14 février 1 589, dans la paroisse de Saint-Nicolas, un écrivain contemporain dit : « Il y avoît plus de mille personnes, tant fils, filles, hommes que femmes, tous nuds .... Les prêtres de ladite église de Saint-Nicolas aussi pieds nuds, et quelques-uns tout nuds, comme étoit 1^
curé, nommé François Pigenat tellement
qu'on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci ! » Je pense cependant que par cette expression tout nuds, il faut comprendre vêtus seulement de leur chemise, au moins quand il s'agit de clercs et de curés.
A ces nudités, les pénitents ajoutaient les flagellations. La Chronique flamande, imprimée à Anvers en i565, raconte que « le soir du Jeudi Saint les flagellants alloient par les rues de Bruxelles, savoir Espagnols et Italiens, au nombre de cent cinquante, qui se flagelloient avec des cordes, au bout desquelles il y avoit des estoiles d'argent, et l'on voyoit le sang couler dans les rues. » Les Espagnols, pour plaire à leurs maîtresses, redoublaient à leur vue la vigueur de leurs coups, et, par une sorte de galanterie sauvage fort à la mode au pays II i5
OÙ fleurissait le Saint Office, ils ensanglantaient dévotement le seuil du logis qui abritait leurs amours.
Ces dévotions cruelles durèrent, par delà les monts, plus longtemps que les fêtes joyeuses : le Père Labat, dans son Voyage en Espagne et en Italie, décrit encore une cérémonie de ce genre, dont il fut témoin à Civita- Vecchîa :
J'avois été averti, dit-il, que malgré les défenses il devoit se trouver des saints Jérômes^ On appelle ainsi certains pénitents qui, pour représenter ce grand docteur de l'Église, n'ont sur eux qu'un linge attaché à une ceinture recouvrant à peine les parties antérieures et postérieures. Ils tiennent une grosse pelote de cire remplie de morceaux de verre, dont ils se frappent l'estomac, les bras, les cuisses et le gras des jambes, avec grande efiusion de sang,
qui les fait ressembler à des gens écorchés
J'en vis un de loin, et j'avois donné l'ordre au barigel de s^en saisir; mais il se trouva vêtu d'un caleçon : c'étoit n'être pas nud et n'être
pas compris dans le décret Il y avoit là des
pénitents plus que je n'en avois encore vu ; d'autres, outre la flagellation, avoient à chaque jambe de grosses chaînes de forçats, qu'ils trainoient à peine, et ne laissoient pas de s'écorcher le dos 11 y avoit des confrères portant
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des têtes de mort, qu'ils regardoient attentivement, et se donnoient de temps en temps de grands coups de poing dans l'estomac. Tous avoient des couronnes d'épines, aux dépens des bayes qui entourent les vignes et les jardins qui en souffrirent beaucoup, et les propriétaires encore plus. »
Constatons en passant que le caractère mixte de ces dévotes mascarades est bien dans le ton des sermons bigarrés de nos libres prêcheurs : la gravité y côtoie la licence ; le langage gras, presque grivois, suit ou précède sans transition les exhortations pieuses; les aspects les plus sombres, les considérations menaçantes s'entremêlent avec les pasquinades et les rires effrontés; le sang y est versé par les mêmes mains et presque en même temps que le vin et l'hydromel.
Y eut-il jamais dans les annales humaines une époque pareille à celle-ci ? Vit-on jamais une société aussi mouvementée de contrastes et d'apparents démentis, tournoyant sans trêve de la douleur à la joie, sautant du sanctuaire aux mauvais lieux, de la procession à la danse lubrique, du confessionnal à la taverne, de la terreur sainte à l'orgie échevelée ? Bien naïfs sont ceux qui ont cru pouvoir peindre de pareils siècles en un coup de pinceau, les représenter exclusivement comme une période sainte
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et soumise, ou comme une phase sanglante et maudite. De toutes les pages de l'histoire des hommes, celle-ci est, à nos yeux, la plus compliquée, la plus illogique, la moins facile à comprendre et à expliquer.
Revenons un moment encore aux processions facétieuses qui étaient mieux dans le caractère de notre nation. Bien qu'il fût le plus populaire de nos animaux légendaires, l'âne n'était pas le seul qui figurât dans ces fantasques cérémonies ; le bœuf de la crèche y paraissait à son tour. Il avait sa prose à lui aussi bien que le baudet ; le Père Théophile Raynaud en fait foi dans ses Heteroclita spiritualia. Sauvai, dans ses Antiquités de Paris, parle aussi de la fête oii figurait le renard. Un beau type de ce malicieux animal, vêtu d'un surplis fait à sa taille, la mitre ou la tiare en tête, prenait place au milieu du clergé, et recevait des révérences et de l'encens en l'honneur sans doute des renards employés contre les Philistins par Samson. Un des amusements de cette fête consistait a mettre de la volaille à la portée de ce maître fourbe, et d'applaudir aux distractions que la vue de sa proie excitait chez ce dignitaire improvisé, qui oubliait ses pieuses fonctions pour essayer de l'attraper.
Sauvai ajoute que le roi Philippe le Bel raffolait de cette procession. « Il prétendoit que
les ravages causés par le renard signifîoient les exactions du pape, dont il se plaignoit amèrement. »
Dans son Histoire de Reims, Anquetil cite la ridicule procession du Hareng,' le Mercredi Saint tout le clergé de Reims se rendait à Saint- Rem i pour y faire une station. On y marchait sur deux files et tous les ecclésiastiques traînaient un hareng attaché à un ruban ; chacun d'eux n'était occupé qu'à marcher sur le hareng de celui qui le précédait et à préserver le sien des surprises de la personne qui le suivait. Le clergé de Reims, ajoute l'historien, trouvait dans cet enfantillage un mystère si respectable, qu'on ne parvint que difficilement à abolir cette sotte procession.
A Bruxelles, c'était un ours aôublé d'un surplis, qui touchait de l'orgue, c'est-à-dire d'un instrument imitant l'orgue, dont chaque touche aboutissait à la queue d'un chat, attachée par une corde au registre de l'orgue; ainsi tirée par la lourde patte de Tours, chacune de ces queues provoquait un miaulement de l'animal auquel elle appartenait, lequel se mêlait au glapissement des chantres, et produisait dans l'église un charivari épouvantable. Ailleurs c'étaient des porcs ou d'autres animaux qui représentaient autant de personnifications des hautes dignités de l'Église.
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Le savant abbé d'Artîgny, dans ses Mémoires d'histoire et de littérature, fait un rapprochement de cet usage de tourner en ridicule les fonctions ecclésiastiques, avec celui de glisser des caricatures tout aussi mordantes dans les psautiers et les livres d'heures : « La bibliothèque des RR. PP. Cordeliers de Saint-Bonaventure de Lyon, dit-il, conserve des heures qui ont appartenu à Anne de Bretagne ; c'est un manuscrit sur vélin, in-4®, enrichi de miniatures d'une fraîcheur et d'une beauté admirables. J'y ai vu dans une des bordures un singe mitre qui impose les mains à un homme prosterné devant lui. Cela pourrait bien avoir quelque rapport à la fête des Fbus. L'empereur Charles-Quint, quelque religieux qu'il voulût paraître, fit écrire des heures pour sa maîtresse, et toutes les bordures étaient ornées de figures extravagantes peintes par le célèbre Albert Durer. »
J'ajouterai que les sculptures des cathédrales, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, portaient également de nombreuses traces de cet esprit satirique dans lequel se complaisaient nos pères. Leber, dans une des notes de sa Col' lection de dissertations et traités relatifs à V histoire de France ^ dit ayoÏT remarqué, sur l'un des chapiteaux des grands piliers de la cathédrale de^ Strasbourg, un bas-relief représentant une
procession dans laquelle figurent un pourceau portant un bénitier, des ânes revêtus d'habits pontificaux, des singes tenant entre leurs griffes divers attributs de la religion, et un chat se prélassant dans une châsse, comme un chanoine qui guette sa prébende. A la cathédrale du Mans, de pareils emblèmes ornaient les piliers extérieurs, entre autres des porcs dressés sur leurs pattes de derrière, et tenant une crosse dans celles de devant. Autant en peut-on dire des cathédrales d'Autun, de Chartres, de Reims, de Paris et de tant d'autres.
Ces insolentes sculptures passèrent-elles inaperçues des Pères, des synodes et des conciles ? On ne les voit anathématisées nulle part; mais bien le furent à diverses reprises les fêtes et les processions dont nous venons de parler. Ce serait même aux décrets de ces saintes assemblées que les historiens de ces singularités devraient demander les détails les plus inédits et les preuves les plus nombreuses de ces exhilarantes parodies des choses sacrées.
Un exemple, un seul mais des plus éclatants et des plus authentiques, nous suffira â prouver la valeur de ces canoniques indiscrétions. Nous l'emprunterons aux décrets du Concile de Bâle, à la Pragmatique Sanction. Le dix-septième article de cette pièce historique : De Spectaculis in ecclesia non faciendis, déclare que c'est un
abus honteux, turpe abusum^ de bénir par moquerie, avec la mitre à la façon des évèques ; d'introduire dans les églises des mascarades et des jeux de théâtre, larvales et théâtrales iocos, des danses et des trémoussements d'hommes et de femmes, choreœ ac tripudia marum ac mulierum^ et d'y exciter des rires désordonnés, cachinnationes. On y défend aussi les repas et les banquets, commensationes et convivia. Or il est clair que l'on ne défendait ainsi, sous Charles VII, que les excès qui persistaient à vivre et n'étaient nullement en désaccord avec les coutumes populaires depuis longtemps acceptées. On retrouve du reste de fortes traces de tout cela sous le règne de Louis XI et même sous celui de Charles VIII qui vint mourir au seuil du XVI® siècle.
Parlerons-nous des beuveries canonicales, obligatoires à certains jours de Tannée ; de la cueillette processionnelle des branches, la veille des Rameaux; du jeu de la pelote, pilota^ qui se faisait entre chanoines des collégiales d'Anxerre, d'Amiens, de Reims? Disons seulement que Du Cange discute avec soin le terme de la pilota, les circonstances et la durée de cet exercice exécuté dans les nefs sacrées. La matière est si abondante sur ce sujet drolatique, qu'il y aurait folie à vouloir l'épuiser.
Un point important est à noter dans ces ex-
travagantes distractions des foules chrétiennes, c'est que, là encore, nous retrouvons cette anomalie presque unique, dont nous avons été frappés en étudiant l'œuvre de nos moines prêcheurs : celle de rencontrer, dans l'Église du moyen âge, des fidèles, des prêtres, des prédicateurs d'une religion, raillant, tournant en ridicule une partie de leurs croyances et les hauts dignitaires de leur propre culte. Cependant ces sortes de priapées évangéliques, qui nous paraissent indécentes et sacrilèges, n'ont jamais atteint le fond même de la foi.
Le clergé, dont une partie s'amusait de ces parodies â personnages symboliques, et leur fournissait les principaux acteurs, le clergé se sentait d'ailleurs assez dominateur, assez puissant, pour tolérer ces caricatures passagères, et pour ouvrir ses temples à ces scènes grotesques qui respectaient l'essence de ses dogmes. Aux jours de leurs triomphes, les Césars ont-ils jamais redouté les insulteurs ?
, Mais après les secousses de la Réforme, qui firent trembler l'Église de Rome jusque dans ses fondements ; lorsque la moitié de l'Europe eut quitté le giron de la ville éternelle, le mot d'ordre fut changé : on devint intolérant au delà des monts, par crainte de voir s*agrandir la brèche où s'était engloutie une si large part de la puissance pontificale. Alors on commença II i6
sérteuseroeot la chasse aux fîtes à grelots, aux parodies effrontées qui faisaient retentir le sanctuaire des ricanements de la folie. Les représeaiaiions des mystères, les processions bui^ lesques, les travestissements ridicules, l'abus des choses saintes, les messes blanches en l'honneur des ânes et des fous, furent violemment supprimées. Les églises furent rendues à la prière et au recueillement, dans l'intérêt direct de la papauté.