‹ La vie au temps des libres prêcheurs, ou, Les devanciers de Luther et de Rabelais.: croyancesChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les précurseurs de Rabelais : — Paroles

GRASSES, railleries ÉPICÉES, DESCRIPTIONS

dangereuses, censures immodestes. — La

FILLE qui souille SES NOCES. — Le SORT DES SERVANTES d'aUBERGE. — DiATRIBE CONTRE LE

mariage. — béguines, prêtres et pigeons.

— Portrait cynique des attraits d'une

REINE. — Le VAISSEL plein de LAIT VIRGINAL.

— Procès d'impuïIbsance.

u temps de nos improvisateurs de la chaire, le langage, ni le goût, on ne saurait trop le redire, n'avaient pas encore subi le raffinement que lui imposèrent les vaillantes de Thôtel de Rambouillet. On nommait volontiers alors les.

choses par leur nom. Pour se faire comprendre de contemporains grossièrement sensuels, les moines prêcheurs étaient souvent obligés de parler Targot du vice, d'employer des exprès-

sions efiEromées, dont les meilleured compagnies de cette époque ne se choquaient pas outre mesure, et dont les cours des princes, celles même des princes spirituels, usaient jadis, sans trop se gêner, comme nous l'a appris ce mot terrible d'Olivier Maillard, que nous avons déjà cité : a A la Cour de nos prélats, qui vilius loqui" tur, loquiturmelius, »

Ce milieu illogique est plein d'étranges surprises : le mysticisme le plus timoré y coudoyait le réalispae le plus impudemment charnel; le rire venait aussi facilement aux lèvres que les pleurs aux yeux, et l'on était peu délicat sur les moyens de faire succéder la grosse gaieté à la folle terreur. On dirait que la plupart de nos orateurs de couvent avaient pris pour précepte ce conseil d'un moine anonyme auteur du manuscrit de Valenciennes intitulé la Forteresse de la Foy : « La prédication ne doit pas resplendir de mignottes paroles ne estre trop pîcturée de couleurs de rétorique ni de languaige trop aorné et mal entendible des simples gens. » Ce qui veut dire parler un langage vulgaire, et laisser tomber les mots tels qu'ils viennent se placer sur la langue.

L'auteur de la Forteresse de la Foy semble vouloir joindre l'exemple aux conseils. Ainsi il déclare aux pécheurs endurcis que leur cœur ressemble au nid que la huppe se fait avec des

excréments : « Le dyable, dit-il, ne habite synon en lieu immonde, c'est assavoir à la similitude de la huppupe qui faict son nit en ung estront. » Et plus loin il jette cette cruelle raillerie à l'ignorance et à la sensualité du haut clergé de son temps : a Nos évêques étudient plus dans le saumon que dans Salomon, plus in Salmone quant in Salomone, »

Il faut se garder de se scandaliser par trop, quand on rencontre, dans les pages des sermonnaires les plus édifiants, ces expressions trop crues, que nous avons chassées de toutes conversations honnêtes : paillardi, ribaldi, ma' lœ garsiœ, ruffiani, maquerellœ^ lenones^ truphatores, bordelum, lupanar, etc. C'est fort heureux pour nos oreilles qu'il ne leur prenne fantaisie de les mettre tout bonnement en langage vulgaire, ce qui ne leur arrive que de temps en temps.

Avant d'aller plus loin, j'avouerai que si j'avais pu me dispenser d'exhumer ce lot de reliques scabreuses, je l'aurais fait. Si j'avais pensé pouvoir faire admettre, autrement que par des citations authentiques, le sans-gêne inimaginable d'expressions, mis à la mode par les bandes sans nombre qui bouleversaient, ruinaient, barbarisaient ces malheureuses sociétés, j'aurais évité cette portion de ma tâche historique. Mais qui m'aurait cru sur parole, si je

m'étais contenté d'affirmer sans preuves que le temps était aux crudités choquantes, aux paroles cyniques, aux indécentes allusions; et que l'usage s'en était glissé, du tourbillon de batailleurs de toutes races, qui affligèrent si longtemps les provinces de France, jusque dans les rangs des gens de Cour et d'Église, jusque sur les lèvres des moines qui, du haut de la chaire chrétienne, essayaient de moraliser les foules?

Pour arriver à résumer intégralement la monographie des libres Prêcheurs, j'ai donc été obligé de tenir compte de toutes les indiscrétions de leurs œuvres et de ne négliger aucune de leurs licences oratoires. La discrétion sur ce point eût produit une lacune importante , nonseulement dans la vie de nos moines, mais dans la vie des siècles où ils prêchaient. Ainsi l'on ne doit pas se choquer de me voir reproduire cette ride de leur physionomie mouvementée ; la seule atténuation que je puisse offrir, c'est que, ride ou verrue, tache ou macule, ce signe particulier, nos orateurs enfroqués le doivent surtout à la mode violemment introduite, dans le royaume et les provinces frontières, par les gens d'armes, les chefs de bandes et les soudards.

Sous le règne de François l^^ qui passait pour un type achevé de galanterie et de raffinement

courtois, quand maître François Rabelais, ce prince des frondeurs, s'avisa de recouvrir d'une couche scatologique son pamphlet de Panta-^ grueî^ cette satire si mordante, si complète, si solidement railleuse, il savait bien que le raffinement royal tant vanté était tout superficiel; il n'ignorait pas qu'à la cour du roi gentilhomme on riait surtout des grivoiseries et des farces épicées; qu'on s'en désopilait la rate non sous cape et à l'abri de l'éventail, mais à visage découvert et à gorge déployée. Le bon railîard savait, comme il l'insinue dans le prologue de son quatrième livre, que l'esprit de ce prince « sacré chevalier par Bayard » avait une grande ressemblance avec celui de c Messer Priapus », dont Jupiter parlait ainsi :

Et habet tua mentula mentem.

Il ne se trompait guère sur la chasteté des oreilles à cette époque, quand il mettait, par un beau dizain adressé à la reine de Navarre, son troisième livre sous la protection de la spirituelle Marguerite d'Ângoulême, sœur unique du roi; ni sur le zèle des convictions religieuses, quand il dédiait au cardinal Odet de Châtillon son quatrième livre, où il est question des ébouriffantes orgies du clergé de l'île des Papimanes et des exhilarantes parodies de miracles que

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Tévèque Homenas raconte, après boire, à la louange des Décrétâtes,

Rabelais avait assez de flair pour deviner que monseigneur Odet de Châtillon s'en trouverait fort réjoui, et qu'il ne démentirait pas les jugements favorables déjà portés sur son œuvre par le cardinal du Bellay. Cela arriva en effet comme il l'avait pensé : le cardinal de Châtillon trouva Pantagruel si plein de philosophie lucianique, qu'il ne donnait de bénéfices, dans son diocèse, qu'à ceux qui avaient a Iule livre », au dire des mémoires. Loin de s'en scandaliser, la Cour et l'Église s'arrachèrent la puissante satire, qui eut l'honneur d'avoir, à son début, pour signataires de ses privilèges et autorisations d'imprimer, deux noms de rois : François !•' et son fils Henri II.

Le style du grand moine, qui mit si bruyamment le rire au service de la protestation, ne parut donc pas si isolé, si extravagant dans sa forme extra-colorée, qu^il nous semble à nous lecteurs délicats du xix* siècle. Son langage cynique et obscène fiit même, on peut l'afEirmer, mieux goûté, mieux compris que sa pensée.

Cest grâce à cette enveloppe si habilement ointe et parfumée, au gré des narines de ses premiers lecteurs, que ce glorieux génie, qui de simple Cordelier passa maître docteur, profond philosophe, linguiste émérite et curé de

Meudon, évita le fagot toujours prêt, sous le roi gentilhomme, à griller ceux qui protestaient trop gravement.

Longtemps avant l'apparition de l'œuvre de Rabelais, les plaisanteries monacales étaient réputées friandises de haute saveur : les nobles conteurs du château de Genappe en faisaient leurs gorges chaudes, autour du duc de Bourgogne et du dauphin Louis, qui devint le roi de France Louis XL La Marguerite des Marguerites, qui racontait plus qu'elle ne contait dans son château d'Odoz en Bigorre, puisque la majeure partie des héros de ses contes ont vécu autour d'elle, en a elle-même recueilli d'assez friandes, dans son Heptaméron, De son côté l'auteur des Colloquia, Érasme de Rotterdam, ne s'est-il pas plu à illustrer un certain Rober^ tus Liciensis, dit Robert de Lys, une des meilleures faces rutilantes que les cloîtres aient fournies à la prédication ?

Ce bon moine faisait de singuliers paris, moyennant un bon dîner ou quelques bouteilles de vin. Un jour il gagea qu'il parviendrait à exciter en même temps le rire et les larmes, dans le pieux auditoire qui se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu. Il y réussit en montrant sa figure désolée de l'obstination du pécheur, aux ouailles qui lui faisaient face, et « se rebrassant par derrière », il

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découvrait aux yeux du reste des fidèles ce que montra malgré lui « le pauvre beau Père » disant la messe, après que Panurge lui eut cousu ses habits.

Robert de Lys avait parfois de meilleurs motifs à ses bouffonneries; en voici une entre autres, qui eût fait bonne figure dans notre chapitre des frondeurs des princes de l'Église. Prêchant un jour devant le pape et les cardinaux, dit Henri Estienne, qui traduit le texte d'Érasme, ce Robert se mit à jeter le mépris aux saints fondateurs de la religion chrétienne, « en s'escriant : Fy Sainct Pierre I Fy Sainct Paul! et crachant puis d*un côté, puis de l'autre. » Ces blasphèmes n'étaient du goût du Saint-Père ni de ses acolytes pourprés, et l'on se disposait à conduire le moine en prison, quand il offrit cette foudroyante excuse :

« G}nsidérant que vous avez si bien tous vos plaisirs en ce monde, et qu'il n'y a pompes ni magnificences pareilles aux vostres; et d'autre part considérant en quelle pouvreté et misère les Âpostres ont vécu, je ne m'ay pu garder de les desdaigner comme les plus sottes gens du monde, de ce que pouvant aller au ciel, en vivant de la même façon que vous vivez, ils ont mieux aimé mener une vie si austère et se donner tant de peine, »

Déjà dans nos précédents chapitres se sont

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gliésées quelques-unes de ces escapades débraillées qui eussent été mieux à leur place dans celui-ci. L'anecdote, par exemple, contée par le moine alsacien Jean Pauli, d'une vieille qui, irritée du refus que lui fait le pape de la moindre pièce de monnaie, s'écrie à l'offre de sa bénédiction : — c Si votre bénédiction, valoit unliard, vous me l'auriez refusée; mer... pour votre bénédiction! » Et ce trait peu respectueux lancé aux prélats par Robert Messier : — « Nos évêques sont comme les champignons, ils n'amendent que par le ventre. » Et cet autre de Geiler de Kaisersberg : — « Nos prélats sont comme les cornemuses, ib ne rendent de son que lorsqu'ils ont le ventre gonflé I » Et la comparaison immodeste que fait Jean Clérée de la partie de leur corps que les avocats livrent à la prostitution et de celle moins noble dont les filles de joie font le même usage.

Ces hardiesses de la chaire auraient tenu bonne compagnie à celles du même Clérée nommant certaine classe de pécheurs, chanoines d'étuves et de lupanars : « Tu vocaris canonicus stuffarum et lupanaris^ toi qui vas toucher dans ces mauvais lieux tes distributions et tes prébendes »; et appelant les prêtres enrichis « crocheteurs d'offices et de bénéfices. » Elles eussent rivalisé pour le langage avec celui dont se sert le même prédicateur dans son pre-

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mier sermon de Carême sur la contrition (édit. de 1 529) : « Et comment se fait cela ? dit-il au pécheur retombé. — Certe quod povrement suis embrelucoqué d'une mauvaise paillardç mariée; sed/ecittantaj mais tant a fait avec la maquerelle, que je suis retourné. — Hélas ! mon ami, hoc vocatur recidivatio^ voilà une belle récidive. »

On eût pu allonger cette série d'un choix douteux, de cette opinion de Vincent Ferrier sur le résultat ordinaire des pèlerinages, oii, dit-il, l'habitude de coucher pêle-mêle fait que 1^ femmes honnêtes s'y corrompent, « et au lieu de s'y sanctifier en reviennent courtisannes, » Puis de certaines images trop vigoureusement dessinées par notre Michel Menot, dont celle-ci : a O misérables paillards et paillardes, vous mangez de l'ail pour avoir de l'appétit ; mais l'ail fait puer la bouche; et quand vous vous livrez à la luxure pour avoir du plaisir, delectationemy qu'en peut-il résulter sinon la puanteur? Quid potest accedere nisifetor des membres et de la réputation ? » (Feria III postquam Dom. Quad.) Et celle-ci du même, qui s'est glissée au deuxième sermon du troisième dimanche de Carême : Après avoir déclaré que les biens de l'Église ne sont a que soufflets pour attiser la fournaise de luxure », il ajoute : « Ces biens procurent aux uns la vérole de Naples, d'autres

en deviennent lépreux, fétides et pouacres. « Et cette autre encore où, à propos du danger où les mères mettent leurs filles en les faisant servantes d'auberge, ce bon prêcheur déclare que la pauvrette ainsi placée a effîcietur ibi iina meretrix; car les pois ne sont pas tant secoués dans la marmite, qu'elle Test à Tauberge pisœ in olla non ita moventur utfilia : elle est baisée, tastée, etc. Au bout de l'an, on vous la rend, reddetur tibi souple comme un gan. »

Les comparaisons de ce genre, intrépidement abordées et dénudées comme à plaisir, ne seraient-elles que de petites trêves gaillardes, destinées à raviver l'attention et à la ramener plus active aux gravités de la parole de Dieu ? Certaines d'entre elles paraissent cependant de simples hors-d'œuvre qui semblent avoir pour but de flatter le palais des assistants, plutôt que d'exciter en eux les appétits spirituels. Voici quelques-unes de ces conserves poivrées, dont la recette eût volontiers germé dans le cerveau narquois du curé de Meudon :

Pierre Dorbelli (Hortulus Conscientiœ^ ser^ mo III) y pose cette leste question, souvent débattue depuis par des Pères de la Compagnie de Jésus : — Y a-t-il plus de mal à pécher avec une belle femme qu'avec une laide? Le cas lui paraît douteux. « Intentionnellement, dit«il, le péché est plus grande commis avec la belle,

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quia magis voluptuose cognoscitur. » Pourtant il admet une sorte d'excuse dans le ravissement exercé par la beauté : a II y a tant de choses qui nous invitent à connaître la belle, commis-' ceri pulchrœ, sicut pulchritudo et libido.,. Avec la laide, au contraire, le péché est plus répréhensible, en ce qu'il y a moins d'aiguillons et de flammèches incendiaires qui de sa part viennent vous exciter. »

Dans son premier sermon de Sancta Maria Magdalena, Jean Raulin pose une autre question non moins indécente. Il examine, en termes difficiles à traduire, si l'opulente pécheresse ne fut pas plus coupable que les prostituées publiques, en faisant de sa propre. maison un lieu de débauches; et il se prononce pour l'affirmative : « Multo plus peccavit quam meretrices quœ.ad bordelum vadunt, quia illa suis sump~ tibus lenones in malum fovebat et provocabat; tandis que celles qui vont dans les mauvais lieux, au lieu de. provoquer les entremetteurs à leurs frais, sont elles-mêmes provoquées, nourries, enflammées par ces vilaines gens. »

Guillaume Pépin s'indigne de voir la Femme adultère amenée seule devant Jésus-Christ :

— Pourquoi, demande-t-il, n'a-t-on pas amené le coupable, adulterum cum adultéra? A quoi il répond, avec le sentiment d^équité fraternelle avec lequel il ne transige jamais : — « Le

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coupable adultère était riche, il paya et il lui fut permis de s'évader, comme il arrive fréquemment aux accusés d'aujourd'hui. Quant à la pécheresse, c'était sans doute quelque pauvre petite femme, muliercula, qu'ils entraînèrent parce qu'elle n'avait pas de quoi leur payer le vin, paupercula quant adduxerunt, eo quod forte non habuit unde illis solveret vinum. »

Cette fois il y a mieux qu'une raillerie où une curiosité gratuite dans la manière de résoudre le cas que Pépin s'est posé. Rien ne fait plus d'honneur à la charité chrétienne que cette commisération de l'excellent prédicateur : sa réponse n'atteint que l'iniquité de la justice ordinaire des hommes, et l'on ne peut s'empêcher d'approuver la sollicitude qu'il montre à l'égard de la pauvre victime, que les Juifs voulaient Élire condamner isolément à être lapidée, pour une faute qui ne peut se commettre sans complice et sans coopérateur.

En ces sortes de questions, l'Italien Barelete portait la même ardeur d'investigation que nous avons constatée déjà, dans les singuliers dialogues où il met en scène les grandes résolutions de la. cour céleste. Curieux et subtil comme un Napolitain qu'il était, Barelete avait à cœur de savoir le détail de tous les mystères divins et humains, et les, raisons que le grand Conseil, présidé par le Père Éternel , avait eues de les

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accomplir. Ainsi , au sermon XXXI de son Carême, notre moine s'enquiert si les Apôtres portaient de l'aident sur eux. —-Assurément ouil dit-il, puisque le texte saint affirme qu'ils allèrent à la ville pour acheter des vivres. Quant à la boisson, ils la trouvaient au puits; et c'est là que la Samaritaine rencontra tout naturelle* ment le Sauveur.

Ici autre question plus bizarre : Barelete se demande à quel signe cette étrangère reconnut que le Christ était Juif? — a A trois causes, répond-il : la première, à If habit qu'il portait ; la seconde, parce que jamais le rasoir n'avait touché la tète d'un Nazaréen; la troisième, à la trace de la circoncision. » Cette troisième preuve me paraît tout à fait impertinente, sans compter qu'il est difficile de s'expliquer comment cette femme, si expérimentée qu'on la suppose,. ait pu s'assurer du fait.

Ailleurs le même prédicateur discute gravement les limites de l'âge où les deux sexes peuvent engendrer. Au sermon XXXVII, de ViduitalCy il cherche les raisons qui rendent généralement les enfants plus chers à leurs mères qu'à leurs pères; la meilleure est,* dit-il, que nous aimons d'autant mieux une chose, que nous la savons plus incontestablement à nous : a Or la mère seule sait, à n'en pas douter, qu'elle a procréé son enfant ; le père le croit,

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mais sans être tout à fait assuré, non tamen certusest. »

Quelques-uns de ces assaisonnements rabelaisiens paraissent le fruit ordinaire de cette propension presque irrésistible, chez ces célibataires par état, à retomber toujours sur le sujet irritant de leurs privations. La nature, qui n'oublie jamais ses droits, se vengeait-elle ainsi des serments téméraires qu'un si grand nombre de moines prêtaient en ce temps-là, avant d'avoir atteint l'âge où ils pouvaient en comprendre la gravité? Toujours est-il qu'on ne peut s'empêcher de constater, à la lecture des sermonnaires, que le scabreux sujet du péché de la chair est celui qui revient le plus fréquemment dans leurs feuillets ; à ce point que l'on ne peut ouvrir certains de ces pieux recueils, sans tomber sur une de ces dangereuses descriptions.

La plupart de ces volontaires de la chaire chrétienne semblent guetter l'occasion d'égrener le chapelet des voluptés, dont chacune devait raviver leurs regrets. Ils n'oublient guère, il est vrai, de présenter à leur auditoire l'éternel séducteur de notre sexe, la femme, ce gracieux complice du despotisme de la nature, comme étant un complice volontaire du génie du mal ; mais souvent, au lieu de stigmatiser sans méniagement les infractions luxurieuses, ils le font IX i8

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de manière à faire croire que leur véritable but est d'attiser la fournaise , ad accendeniam for^ nacem luxuria, selon l'expression de Menot.

Quelle imprudence, en effet, de s'étendre si complaisamment sur ce terrible péché, de le détailler, de l'orner de commentaires, si bien qu'ils paraissent parfois y voir un sujet de poésie, à l'imitation des trouvères leurs aïeux.

Ainsi, quand Maillard fait commettre les galanteries sous tout arbre feuillu et ombreux ^ sub omni ligno frondoso ; quand il fait danser et jouer les fornicateurs sur les prés verts, super prata viridia, n'est-ce pas, en dépit de la morale qui accompagne ces images, induire les cœurs en tentation ? Et Michel Menot racontant comment une bonne commère s'enferme avec un amant, pendant qu'elle envoie sa fille au jardin, « et filia va peler les pommes (pour compotes) au jardin » ; il a beau ajouter que c'est ainsi que les filles apprennent à être cor-* rompues, il n'en a pas moins donné un tour trop idyllique au péché. Autant en doit-on dire de cette exhortation tirée d'un sermon prononcé, le jour de la fête de Saint Luc, par Jean de Douai qu'il faut bien se garder de confondre avec le moine du même nom, qui possédait à Paris et aux environs, c cens, vignes et maisons», et qui aida de ses richesses à la fondation de la Sor-

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bonne. Écoutez la facétieuse description que iait, des attouchements illicites, le Jean de Douai qui prêchait aux Champeaux :

« Je dis à quelqu'une, aliquœ : — Belle-sœur, pourquoi soufTres-tu que cet individu te touche ainsi et te pince, itatangit et pinceat? Elle me répond : — Oh! je voudrais bien qu'il ne vînt plus. Je lui demande : — Voyons, ris-tu ? Oui, tu ris, car dès que tu le vois, ne peux -tu lui dire : Allez vous-en I Vous êtes le malvenu, et même le frapper de la main jusqu'au sang?

Mais bah! il voit bien que le jeu te plaît. »

Voici également un tableau de félicités teutoniques, tracé par le moine alsacien, Jean Pauli ; ce programme de grosses délices tend-il à faire aimer la continence ou à la faire prendre en mépris, sans en excepter les joies paisibles du mariage? Je laisse au lecteur le soin de résoudre ce problème qui n'est pas aussi simple qu'il semblerait, même après avoir lu la traduc-* tion, rendue décente, de cet étrange morceau d'éloquence, telle que je l'emprunte au livre de M. Ad. SchœfTer: Un moine protestant avant la Réforme.

a Au lieu de trouver dans le mariage la paix, le bonheur, il arrive trop souvent qu'il n'en résulte pour les époux que disputes, querelles, inquiétudes, luttes et soucis continuels. Voilà pourquoi il vaudrait mieux ne point se marier

et semr Dieu, Notre^eigneur et ses Saints bien-aimés, lesquels aussi ont vécu sous l'obédience et la chasteté ; c'est là la vie la plus douce et la plus tranquille. Pour passer un heureux moment, que faut-il ? une poule rôtie savourée en compagnie d'une jolie fille. Pour doubler votre bonheur, régalez-vous d'une oie rôtie, moitié le matin, moitié le soir. Abattez un porc, et vous aurez de quoi faire durer la jouissance pendant une semaine entière, de la viande et des saucisses par-dessus. Faites tuer un bœuf, et vive la joie pendant un mois. Cela ne vous suffit pas ? Fh bien, mariez-vous, et je vous promets la joie pour un an, au cas favorable. Tenez-vous enfin, plus sages, à couler des jours doux et agréables jusqu'à la fin de votre vie, vivez chastement et purement, comme nous devrions faire nous autres prêtres et religieux »; car il est hors de doute que se charger des liens de la vie conjugale, c'est s'imposer un lourd fardeau. »

Quel enseignement pratique, quelle morale suffisamment consolante contient cette tirade excentrique ? Je ne me charge certes pas de l'indiquer. Avec un but mieux accentué, l'image suivante que j'extrais du Stimulus divini amo^ ris, œuvre quintessenciée du mystique Saint Bonaventure, de l'Ordre des Frères Mineurs, ne dut pas moins piquer l'âpre palais de nos

aïeux ; le docteur du xiii® siècle s'adresse au pécheur endurci :

« Que n'as-tu au moins le front de la courtisane, frontem mulieris meretricis ? s'écrie le saint Docteur. Dites-moi s'il existe une seule de ces femmes perdues qui se glorifie de son écoulement mensuel, sic corrupta de sanguine thenstruato, quœ de menstruo glorietur ? Verrèz-vous, au contraire, une seule de ces filles de joie qui ne soit confuse de cet accident, et qui ait Timpudence de le révéler à son amant le plus aimé ? Pourquoi donc, ô insensé, te rengorges-tu dans ta malice ? Si tu péchais seulement une fois chaque mois, ad modum mu" lieris, peut-être aurais- tu sujet d'être fier ; mais sois honteux et rougis de ce qu'au lieu d'être mensuel, ton flux impur coule sans discontinuer, continuus est fluxus tuusl » (III* pars Stimuli, cap, tertium.)

Puisque Saint Bonaventure nous reporte au XIII® siècle, examinons un peu la manière de s'exprimer des vieux prêcheurs de ce temps, macaroniques et autres, auxquels M. Barthélémy Hauréau a consacré une longue notice dans le vingt-sixième volume de V Histoire littéraire de la France,

Voici un Arnold le Bescochier qui dans un sermon, prêché le mardi de Pâques à la chapelle des Béguines, parle ainsi de l'Eucharis-

tie : « Scitis quod cibus rostitus, inter cetera cibaria, est magis saporosus in brocha^ sachez qu'entre les autres mets, le rôti cuit en broche est le plus savoureux. Quelques-uns le mettent rôtir sur le gril, super craticulam; mais celuici a été bel et bien mis en broche, sur la broche de la croix, in brocha crucis. L'Eucharistie est le pain grillé, partis assus, que nous devons manger savoureusement, parce qu'il a été grillé à la broche, quia in brocha fuit rostitus. »

Peut-être pourrait-on trouver un langage plus macaronique, mais on trouverait difficilement une comparaison plus irrévérencieuse et un latin de cuisine mieux réussi.

Et Guillaume de Montreuil, qui censure gaillardement les mœurs de son temps et, les comparant à celles du temps passé, dit que les filles n'osaient autrefois regarder un homme et que les femmes mariées étaient paisibles comme des brebis; mais qu'aujourd'hui ce sont toutes des effrontées, hardies comme des lionnes ; « qui, bien plus, veulent porter culottes, yolunt portare brachas, » Puis, passant aux hommes, il ajoute : Autrefois un bon mari ne voulait que ce qui était agréable à sa femme. « J'ai entendu parler de l'un d'eux qui, ayant vécu vingt-deux ou vingt<-trois ans avec la sienne, ne l'avait jamais appelée que bêle sur (belle-soeur) ; maintenant ils les appellent viles

catins, meretrices; les mordent^ les frappent sans raison et quelquefois les tuent. Maris et femmes sont aujourd'hui chiens et chats. Est-ce là le mariage ? Non, ce n'en est que la farce : Trufa est y f rater; ita bene potes damnare in tali matrimonio sieut in hordelagio, »

Cest encore Gaultier de Château-Thierry, qui eut l'honneur d'être chancelier de l'Université de Paris ; ce Gaultier, dit M. Hauréau, emploie peu les termes macaroniques ; il se contente de prendre quelques expressions à la langue vulgaire, soit pour expliquer les mots latins, soit pour suppléer à leur défout. En parlant, par exemple, des prélats qui ne songent qu'à bien vivre et à amasser de l'argent, contrairement à leur Maître qui, après avoir confié sa Mère à Jean et son Église à Pierre, confie sa bourse à un voleur, à Judas, il ajoute : a Ils font le contraire de ce qu'a fait Jésus ; ils ont, en effet, bientôt rencontré celui à qui ils délégueront la curatelle des âmes, ce sera à quelque petit neveu : Scilicet nepotU" lum, imo ut melius dicam, merdaculum, quelque petit merdeux. Quant à leur argent, ils ne le confieront à personne. »

Nous pourrions augmenter de beaucoup ces citations du temps de Saint Bonaventure, mais yt craindrais qu'on ne me fît le reproche de ne pouvoir compléter ce chapitre avec les tours

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rabelaisiens des prédicateurs qui ont vécu pen? dant la période du moyen âge, que j'ai limitée ici. Contentons- nous de savoir qu'il arrive souvent à Thabile érudit, auquel j'emprunte ces citations, de déclarer qu'il n'a pas osé traduire certains passages par respect pour les oreilles de notre temps : « Dès que la trivialité, dit-il, va jusqu'à l'obscénité, le traducteur s'arrête. »

Le fougueux Michel Menot, dont nous avons déjà constaté la rude franchise, ne reculait pas lui non plus devant les mots à sensation ; on peut dire qu'il était passé maître dans l'emploi de la pointe équivoque. Il savait oser à propos les mots de taverne ; je crois même qu'à cet égard il est difficile de moins se gêner que lui. On est obligé de se rappeler qu'en agissant ainsi, il le faisait pour mieux inspirer l'horreur du vice ; ne soyons donc pas trop scandalisés de ses licences oratoires, et passons-lui ses grasses figures en faveur de la bonne intention.

Dans son cinquième sermon après le quatrième dimanche de Carême qu'il prêcha à Paris, a in Pariseorum achademia^ » le bon cordelier cherche à rendre plus humbles les triomphants de la terre, en leur rappelant notre commune origine : a O mundani et mundanœy vous ne pouvez vous saouler de vos

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farderies. Si bene consideremus portam par laquelle nous entrons dans la vie, c'est une porte sale et orde. Non est rexy papa, vel dominus qui non habeat transira per hanc portam : tous, roi, pape, seigneur quelconque, est forcé de passer par cette porte. Une autre porte est celle par laquelle nous devons sortir de ce monde. Et si prima est orde et villaine, ita ut que, parlant d'elle, fault baisser le front ; adhuc secunda est vilior et fetidior et plaine d'ordure. »

Ailleurs, au quatrième sermon après la Passion du même Carême, Menot compare, les brebis et les porcs aux justes et aux pécheurs : l^s brebis, dit-il, sont faciles à conduire et Dieu les repaît de sa propre substance ; les porcs, au contraire, il faut les lier de grosses cordes à la jambe. Puis il ajoute en parlant des luxurieux : « Dieu leur a envoyé une rose rouge de Naples, et pourtant ils ne veulent pas encore s'amender. Qu'attendent-ils de mieux ? »

Dans le cinquième sermon après les Cendres de son Carême prêché à Tours, on lit cette parabole un peu trop odorante qu'il offre aux pécheurs, afin de leur faire plus fortement sentir combien leur indécente conduite est désagréable à Dieu le Père, à son Fils et à la Vierge Marie : « Numquid si une fille de quinze à seize ans, quam pater desponsavit cum hon-

nesto virOj mariée par son père à un honnête homme, en revenant à la maison le jour de ses noces, s'accroupit en pleine rue, ponat se in vico, et y fait ses ordures : n'est-ce pas là une grande cause de joie, patri, maritOy vel matri, pour son père, pour son mari et pour sa mère ? Or, tel est le bel effet que le péché produit sur la famille céleste, i Frère Jean des Elntommeures n'eût pas mieux dit.

Même recueil, il compare Tenfant à un petit chevreau et dit : « Quand le petit chevreau est avec sa mère, est pulcher, il est beau ; mais il grandit, et quand il est grand, il devient ung bouc, etfetet, et il pue. » Plus loin (Feria VI, post 3 domin, Quadrag.), il parle d'une bourgeoise qui ne fait le métier de prostituée qu'à bon escient : « Voici, dit-il, madame la bourgeoise, domina hurgensis ; elle ne voudrait pas être appelée meretrix ,' mais (ceci est en bon français dans le texte) pour faire plaisir à ung homme de bien, pour prendre demye douzaine d'escus, et ad faciendum les gambades et les mômeries, céder lui paraît peu de chose, et delà à une dizaine de lieues il en bruyt ; car le chant de Tâne ne fait pas tant de rumeur. »

On connaît de ce fantasque cordelier, le plus humoriste de tous les prêcheurs, la gamme qu'il met dans la bouche des damnés : c Scilicet : ut, rcy mi, fa, sol, la. La première note,

que chante lamentablement l'hôte de Satan, est ainsi : UTinam consumptus essem, que ne suisje entièrement consumé ! La seconde : "REpleta est malts anima mea, mon âme est une sentine de vices. La troisième se chante en chœur par la troupe des maudits : Mlserabiliores facti sumus omnibus hominibus. L'un d'entre eux reprend en solo la quatrième : FAcies intumuit afletu. Le chœur reprend la cinquième : SOL justiciœ non est ortus nobis ; ainsi que la sixième : LAssati sumus in via iniquitatis, nous nous sommes fatigués sur la route de Tiniquité. »

Citons de cet excellent raillard un dernier trait d'humour assez original, dans lequel 11 compare le blasphème à tous les autres péchés, et montre que tous ont leur excuse et leur profit, à l'exception de l'action de blasphémer. « De l'homme adonné à la luxure, on peut dire : — C'est un bel homme, il est noble, il est jeune ; de la femme galante : — Elle est paillarde, mais elle est belle. Les entraînements de la luxure sont les présents, les baisers, la sensualité, etc. A propos de la gourmandise, in gula et ebrietate : — Il y a de bons morceaulx et de bon vin. De l'avarice, de avaritia, on peut dire : — Il fault vivre. Et ainsi des autres vices; mais dans le blasphème, il n'y a pas d'excuse, nulla est excusatio. »

Geiler de Kaisersberg est ' également fort porté aux facétieuses exhortations ; il en use comme l'amphitryon du repas ridicule de Boileau usait de la muscade, il en met partout, avec plus ou moins d'à-propos. Voici, par exemple, quelques conseils tirés de son recueil : Sermones prcestantissimi, de arbore Humana, C'est d'abord à ses confrères que s'adresse cette première flèche : « Souviens-toi du proverbe : Si tu veux avoir ta maison nette, garde-toi des prêtres, des moines et des pigeons ; surtout méfie-toi des moines. N'en souffre jamais chez toi, sinon tu compromettras la chasteté de ta femme. Ces cochons de Saint Antoine ne nous quittent jamais sans emporter quelque chose.

— Mais, Frère, à quoi les connaîtrai-je ? — Ils viennent avec un petit novice bien timide, pas plus gros que le poing, qui restera assis dans un coin, pendant que ta femme promè« nera le moine partout ; il aura de petits cadeaux pour toi, pour ta femme, pour les domestiques, pour les enfants. Tu le reconnaîtras encore à ce troisième signe, qu'il te fera plus grand honneur que de raison : si tu es artisan, il t'appellera monsieur ; si bourgeois, il te traitera de seigneur et maître. Lorsque tu verras chez toi un moine pareil, n'oublie pas de faire le signe de la croix, de peur que ce ne soit le diable. » Folio 84, recto.

Un peu plus bas, il revient sur ses curieuses recommandations : « Garde-toi des prêtres, suivant le proverbe : « Ne laisse entrer chez « toi ni vieux singes, ni jeunes prêtres, ni oies « sauvages. » Défie-toi surtout des confesseurs, des chanoines et des prêcheurs. Si tu desires leur faire honneur, que ce soit hors de chez toi ; il y va de l'honneur de ta femme. — Pourquoi cela. Frère ? — C'est que lorsqu'on a faim on n'a pas de nausées ; ils ne sont pas comme toi blasés sur ta femme. Elle-même est légère, pétulante, elle aime la nouveauté ; bref, la curiosité la chatouille. »

Sous ce ton plaisant retentit un terrible aveu : le célèbre prédicateur de Strasbourg a la franchise d'avouer, à ceux qu'il invite ainsi à se mettre en garde, que le vœu sacerdotal et monastique n'est pas assez puissant pour empêcher la nature de pousser à la révolte la chair macérée et torturée. Un feuillet plus loin (85, recto), il reprend son thème d'amère critique :

c( Crains également les Béguines et les Frères Hospitaliers; lorsqu'ils vont chez les malades, il s'y commet bien des adultères : si la femme est malade, le mari est bien portant, et la Béguine remplace sa femme auprès de lui. Il faut se défier du béguinage autant que des maisons de joie.... Ces femmes sont partout, surtout

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lorsqu'il y a des lits.... Elles ont leurs entrées dans les maisons des grands, et savent y oublier quelque chose pour revenir le chercher. On le cherche ensemble et c'en est fait de la fidélité envers l'épouse. » Ne croirait-on pas entendre parler un de ces malins trouvères qui nous ont laissé tant d'indiscrètes révélations ?

Le cordelier Olivier Maillard n'a pas la langue moins librement pendue que ses confrères, et ses révélations rabelaisiennes ne sont pas d'un intérêt moins piquant. Écoutez cette verte semonce adressée par lui aux bourgeois de son temps, qui louaient leurs maisons aux prostituées, pour en tirer plus de profit. (Ser^' mo XXVIII Quadrag, declam. in ecclesia Sancti Johannis in Gravia.)

« O macquerellœ et meretrices, et vous, bourgeois, qui leur louez vos maisons pour y établir lupanaria ad exercendum suas immundi^ citias, et ut lenones vadunt : certes, à la face de Dieu, je prends le fait à témoin et m'étonne que la terre ne s'ouvre pour vous engloutir, comme Dathan et Abyron. N'avez-vous pas de quoi vivre, messieurs, que vous veuillez vivere de posterioribus meretriciuml » Quelle mordante ironie ! Ici le style effronté de Rabelais est admirablement mis au service de l'indignation. Les bourgeois, domini burgenses, auxquels Maillard ose appliquer ce soufflet san-

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glant, durent baisser le front, confus et humiliés. Ce trait si cruellement barbelé de dédain dut porter d'autant mieux que Thypothèse obscène peignait plus brutalement le résultat d'une semblable location.

Ailleurs, sermon quarante -cinquième du même Carême, il se permet de souhaiter aux jolies femmes des grains de beauté d'un singulier goût : a O vous, jeunes dames, qui portez le front haut et vous découvrez, il serait bon que vous ayiez un grain de lèpre au front et un autre au nez, et que vous appreniez à porter des clicquettes, au nom de Jésus. » Ces clicquettes, qu'il nomme ici par leur nom vulgaire, sont une sorte de longues castagnettes d'os ou de bois dur, dont se servaient alors les lépreux pour prévenir les passants de leur contagieuse approche.

Dans le sermon XIX de son Carême prêché à Nantes, le rude Maillard laisse tomber comme autant de grêlons une volée d'épithètes injurieuses, qu'il ne prend même pas la précaution de latiniser : « Qui sont, s'écrie-t-il, ceux qui s'introduisent maintenant dans la maison de Dieu? Quisunt et quales qui nunc in domoDei introducuntur? Certes 1 chasseurs, rufliens, ribaulx, paillars, ignorans, ambitieux, aveugles, les yeux bandés, et hujus modil » Or, notez qu'il traite ainsi les victimes de la perpétuelle

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colère des moines prêcheurs, les princes des prêtres, le haut clergé de son temps.

Bien qu'il faille, pour trouver un des plus impudents prédicateurs de ce modèle, faire un saut de plusieurs siècles, et nous placer au temps d'Henri IV, je ne puis m'empêcher de vous présenter le Père Valladier, le même qui nous a déjà fourni d'obscènes détails de sorcellerie. La préface burlesque, prétentieuse et quintessenciée de ses sermons prêches à Saint- Germain l'Auxerrois, et publiés sous ce titre : la Sainte Philosophie de Vâme, est un chefd'œuvre d'indécence et d'indiscrète flagornerie. Il y fait réloge des trois étages du corps de Marie de Médicis, en termes qui durent bien réjouir le Béarnais.

C'est d'abord le visage que Valladier compare à tous les astres, à toutes les pierres précieuses, à toutes les fleurs. Puis le second étage, les mamelles royales, qu'il qualifie ainsi : « Deux fontaines cristallines de lait, deux magazins de manne, deux sources d'ambroisie, deux fontaines de nectar, deux cannes de sucre, deux cruches de miel, deux plantes de bausme, deux montres de l'horloge intérieur, deux bastions et rampars du cœur, etc. » Il arrive enfin à ce qu'il appelle *le premier étage des splendeurs royales : « Le pratelin principal de la génération, que l'époux descouvre et admire en se

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taisant, absque eo quod intrinsecus lateu »

Henri IV était-il aussi respectueusement contemplatif que cela ?

Dans cette rare description, Taudacieux flagorneur se sert avec adresse du Cantique des Cantiques^ dont les docteurs subtils ont tant commenté les sensuelles définitions, bien qu'elles n'aient rien à mon avis que de trèsréaliste, surtout si Ton accepte le roi Salomon pour auteur de cet épithalame d'amour si ardemment voluptueux. Le premier étage des merveilles chamelles de la puissante reine est donc : a tantost un jardin bien clos, tantost une tontaine bien scellée, tantost un puits d'eaux vives, pour ce que c'est là que nous puisons la vie; tantost une gerbe de froment avec une cloison de fleurs de lys, à cause qu'il est pudiquement fécond, etc. » Il ajoute que « ces agréables atours de la nature mesme corporelle, grâce à la beauté de Pâme, seront perpétués, voire augmentés en l'éternité. » Rubens cependant nous les a solidement représentés.

Tous les sermons de l'Avent, qui composent ce recueil de la Sainte Philosophie de Vdme, répondent entièrement â cette inimaginable préface. A la page 636, il décrit, en termes de praticien, « les trois choses qui concourrent pour donner puissance aux organes que Dieu a ordonnés pour la génération. » A la page loo,

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il fait longuement Téloge des diverses parties de ces mêmes organes, qu'il déclare « d'une perfection presque miraculeuse, représentant en la propagation un rayon de l'immortalité, et qui sont autant esmerveillables que belles, décentes et proportionnées en leur situation. » Il donne, page 969, des détails fort intimes sur Taccouchement de la Vierge. Certes, ce Père Valladier eût bien mérité de la bénigne Mère de Dieu, le beau présent d*un vaisseau rempli du lait de ses divines mamelles, qu'elle vint elle-même offrir à un pieux évêque, si Ton en croit le joli mystère intitulé : VÉvesque à qui Nostre Dame s^apparuU édité par la Société des anciens textes français. Voici les touchantes paroles dont la Vierge accompagna ce don friand :

Mon ami, pour ce que ton ame En tes grants contemplacions Ait plus de consolacions, T'ay-je apporte ce vaissiau d'or Des cieux ; or en fay un trésor.

Car ce sont reliques moult bêles ; Plain est du lait de mes mameles Dont le fil Dieu Vierge allaittay ; Et pour tant apporté le t'ay.

Mais^ hélas, ce Père Valladier a mêlé son livre de trop d'indécentes singularités, pour mériter

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c un si biau don. » Il a surtout trop parlé de sorcellerie, comme déjà nous nous en sommes assuré au premier volume de cet ouvrage. Il explique, par exemple, au sermon du lundi après le 3° dimanche de l'Âvent, la £Eiçon de composer des philtres avec c des simples et des drogues en grand nombre, très cogneues à ce vieux maquereau de Satan, propres et puissantes à porter le corps à une rage d'amour ou aussi â Testeindre et à la glacer. » Je n'ajouterai plus que cette drolatique kyrielle d'épithètes, qu'il adresse à ceux qui doutent de l'Enfer et du Paradis : a Ce sont, dit-il, quelcfues pédants crottez, vieux péteurs, songe-creux, écervellez, grimasseux, très idiots et très brutaux. » (Page 177.)

Il faut remarquer d'ailleurs qu'on ne rencontre plus, chez cet étrange prédicateur de Cour, la naïveté, le feu de l'improvisation ni le feu de chanté qui sont de si puissantes excuses aux licences de ceux qui Tont précédé. La flatterie impudente de sa préface aux beautés de la reine, lemme d'Henri IV, indique, sous sa forme outrée et burlesque, la voie nouvelle où vont se lancer les orateurs de la chaire. Le zèle de colère contre l'oppression du puissant, et l'ardente sympathie pour les soufifrapces du faible iront chaque jour s'amoindrissant. La complicité avec le pouvoir s'accentuera de plus

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en plus ; la décadence commencée ne doit plus s'arrêter.

Si un demi-siècle après Vailadier, l'ampleur oratoire inaugurée par Bossuet n'était pas parvenue à voiler la défaillance du large sentiment chrétien, dont nous avons admiré la puissance chez les libres prêcheurs des xiv^ etxv® siècles; si les homélies plus littéraires qu'évangéliques; û le sermon stylé et disert n'avaient réussi à prendre rang dans la haute littérature du siècle de Louis XIV, Téloquence de la chaire aurait fini par retentir dans le vide, sans auditeurs et sans écho.

Si ce chapitre n'avait pas été déjà aussi rempli, je comptais y joindre, comme complément des licences de ces terribles siècles et comme suite naturelle des forces rabelaisiennes, des détails historiques sur la manière dont les juges d'Église se tiraient des procès d'impuissance, dont ils avaient fait une part majeure de leurs attributions. Pour mettre en contraste l'obscène procédure de ce temps, ramené à la barbarie, avec les lois délicates des Cours d'amour, j'avais recueilli une gerbe d'observations authentiques sur la visite minutieuse et chirurgicale des époux, approuvée par l'Église et pratiquée par les juges de droit canon; sur le chapitre des Décrétales: Defrigidis et maleficiatis ; sur la difficulté que les juges ren-

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contraient à s'assurer de l'intégrité de réponse ; sur le devoir qu'ils avaient de s'enquérir, par la notoriété publique et par le témoignage du prêtre de la paroisse, si le mari supposé impuissant n'avait pas donné des preuves de virilité avec d'autres femmes : cas où il y avait encore à distinguer si l'impuissance était radicale ou conditionnelle, c'est-à-dire si, puissant avec une femme mariée ou veuve, l'époux s'arrêtait devant l'obstacle de la virginité.

Saint Thomas (cité par Hostiensis] a prévu ce cas d'impuissance relative, et il y a trouvé le remède suivant, qu'il faut citer pour y ajouter foi : (t Nori potest esse impedimentum in viro, respectu unius personnœ et non alterius; nam si non possit implere naturalem coitum cum vir" gine, et possit cum corrupta, tune medicinaliter aliquo instrumenta posset claustra pudoris/ran' gère, et ei conjungi, nec esset hoc contra matri" monium ; quia non ad delectationem fieret^ sed ad medicinam, » Ainsi pour le saint casuisteet pour d'autres qui ont donné leur avis sur cette matière, si la virginité est un obstacle pour l'époux, on peut l'en débarrasser par quelque instrument à l'usage de la chirurgie ; et cela leur paraît très-décent, par cette belle raison que l'on n'agit pas ainsi pour la délectation, mais bien pour apporter remède à cet incom* mode empêchement.

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Il y aurait beaucoup à dire aussi sur l'abominable usage du Congrès^ mis jadis à la disr position des juges ecclésiastiques, où Tépoux était tenu, sur Paccusation de sa propre femme, à ùÀre œuvre virile et probatoire, sous les yeux de témoins ; pub sur les délais de répits facultatifs, pouvant durer de trois mois à trois ans, accordés au mari, afin qu'il ait à accomplir l'opération matrimoniale à la satis&ction de la plaignante, en demeurant lui-même sous la surveillance de cette juridiction spéciale.

Constatons au moins les vi& regrets manifestés par les juges ecclésiastiques, quand, par arrêt du Parlement de Paris, du 1 8 février 1 677, l'obscène enquête du Congrès leur fut enlevée, pour apaiser le dégoût qu'elle soulevait dans l'opinion publique. A ce propos l'auteur du factum intitulé : V Apologie du Congrès pour cause d'impuissance^ un clérical sinon un clerc qui a gardé l'anonyme, s'exprimait de la sorte : « Les juges d'Église, qui étaient particulièrement intéressés â se plaindre de l'abrogation du Congrès, se sont fait une honte de parler en sa faveur; ils se sont contentés de gémir en secret de l'embarras où les jette quelquefois l'interdiction de ce genre de preuve, et de l'appréhension qu'en ont souffert quelques maris; mais aucun (de ces juges d'Église) n'a eu le courage de rendre ses plaintes publiques. »

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11 est vrai que, pour conserver ce genre de preuve, qui choquait si vivement la pudeur générale, les canonistes avaient fait agir toutes les influeiices qu'ils avaient dans leur main ; mais ces perpétuels attardés se trompaient de siècle. Sans la moindre sympathie pour leurs regrets, Boileau put dire, aux applaudissements de tout le monde :

Jamais biche en rut n'a, pour fait d'impuissance, Trolni du fond de* boii un cerf à l'audience, Et jamais juge, entr'eux ordonnant le Congrès, De ce burlesque mot n'a uli ses arrSts.

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