‹ La vie au temps des libres prêcheurs, ou, Les devanciers de Luther et de Rabelais.: croyancesChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La Piété au temps des Moines Prêcheurs. — Monastères rebelles aux réformes. — Les ChanoinJës aux Offices. — Tenue des fidèles DANS LES ÉGLISES. — POLITESSES QU'y

Échangeaient les gentillatres. — Les

LIVRES d'heures. — EXCUSES POUR SE DISPEN- SER DU JEUNE. — Façon dont se recrutait le Clergé.

[ans r Europe telle que Tavaient faite les incessantes désolations de la guerre internationale et civile, les torrents dévastateurs de la soldatesque, les mœurs n'étaient rien moins qu'édifiantes. Il ne faut pas s'attendre à trouver dans ce milieu dégradé des institutions gracieuses, Comme celles dont nous avons constaté l'existence au temps de Philippe-Auguste et de Saint Louis; on n'y rencontre plus de ces

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licences presque naïves, abritées sous des préceptes d'honneur et de moralit<6, comme les prescriptions des articles du code d'amour ; plus même de ces écarts sensuels élégamment masqués d'un vernis d'intention honnête, où il nous soit encore permis de voir la part du feu.

Le sang et la boue jaillissaient si largement, si régulièrement sur la plupart des actes de ces sociétés démoralisées, que tous les essais de réforme, dirais-je de repentir, que tous les efforts d'amélioration y étaient invariablement détournés, annulés, violentés et bafoués. Rien de franchemement bon n'arrivait à maturité sous l'atmosphère orageuse de cette reprise de la barbarie.

Les plus énergiques conseillers des atténuations morales semblaient se décourager euxmêmes, et se lasser de crier gare I Les populations n'y prenaient garde ; le tocsin perpétuel et le bruit des armes ne permettaient plus d'écouter la voix des moines, qui diminuait de foi et d'énergie. On sentait que le virus général avait peu à peu gagné le cloître et le couvent.

L'heure approchait où le moine qui, depuis plus de trois siècles, faisait le tour de cette société en détresse, dénombrant ses iniquités, ses égoïsmes et ses vices, et criant : — Malheur à chacune de ces classes rebelles à la loi de la

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fraternité 1 allait enfin crier : -^ Malheur à moi-même ! puis rentrer dans la légende pour ne plus reparaître qy'au service des dominateurs, et portant la livrée de l'ambition romaine qu'il avait si longtemps flagellée.

Sous le roi Louis XII, les monastères, peu soucieux des austères obligations de leur règle, résistaient déjà à ceux qui voulaient les ramener à la pureté cénobitique. La voix du souverain pontife d'alors, qui se nommait Alexandre Borgia et résumait en lui toutes les iniquités des princes de TÉglise, indignait les moines que ce pape couvert de crimes s'efforçait de réformer. Dans son Histoire de Louis XII^ Jean d'Auton consacre plusieurs chapitres à ces essais de réforme, entrepris à Paris en i Soi, par deux moines, Olivier Maillard et Jean Raulin, bien connus de nos lecteurs. Les Jacobins ou Dominicains auxquels premièrement « fut faict commandement exprès, de par nostre Sainct Père le Pape, sur peine d'excommunication, de vivre doresnavant selon la reigle et forme de leur Ordre », prétendirent qu'ils étaient plutôt étudiants que moines, et que les austérités du cloître étaient incompatibles avec les exigences de leurs études.

« Lesquels, dit Jean d'Auton, feirent sur ce response qu'ils estoient escoliers et de divers pays et de plusieurs collèges, là envoyés par leurs gar-

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diens et maistres de TOrdre, pour estudier et apprendre science, dont leur estoit requis, pour ce faire, sortir souvent de leur convent et aller aux lectures des docteurs, par divers collèges, et soy trouver aux disputes de la Sorbonne, et quelquefois sortir de la ville pour prendre vie récréative et esveiller les esprits. Et aussi que tenir vie austère et continuellement estudier estoyent ensemble choses incompatibles et contraires, voire impossibles à soustenir. Et que autre réformation ne leur failloit pour rheure, ne n'estoient délibérez d'en avoir ni de vivre aultrement qu'ils avoient appris et accoustumé. »

Une pareille réponse n'était pas un simple prétexte ; elle indiquait au moins que déjà les clercs cloîtrés avaient ouvert l'oreillQ au bruit fait par les grands réfugiés de la littérature antique, qui fuyaient Constantinople et l'empire d'Orient envahi par les Turcs : symptôme lumineux d'une réforme bien autrement considérable, à Tapparition duquel le monde studieux tout entier avait tressailli.

Mais les pauvres moines protestèrent en vain ; ils en appelèrent inutilement à Rome.

Le légat et ses acolytes ne tinrent compte de leurs raisons. Les Jacobins essayèrent alors de résister à force d'armes. « Contre les gens du Roy se voulurent fortifier dedans leur convent

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et mettre en défence, avec plusieurs escoliers de la ville, venus à grand effort et armez soubs leurs robes longues. » Rien n'y fit, ils furent vaincus et contraints « de vuider la ville. Et ainsi s'en allèrent les pauvres Jacopins, vagabonds et dispers ».

Jean d'Âuton parle ensuite des Cordeliers qu'un des leurs, Frère Olivier Maillard, de rObservaQce, essaya, par ordre du célèbre cardinal d'Amboise et avec l'assistance des évêques d'Autun et de Castellamare, a de remettre en l'estat de leur perfection ». Frère Maillard amenait avec lui cinquante Cordeliers de l'Observance, qu'il tenait à introduire au milieu des autres, pour les réduire à l'observation de la règle, par leur propre exemple. L'affaire traîna ; les Cordeliers rebelles avaient avec eux de bons docteurs, qui tentèrent de prouver qu'ils étaient restés dans l'esprit de Saint François; quelques-uns ajoutèrent « que sans manier argent ne pourroient suivre les estudes ni profiter en sçavoir ». Les autres Frères essayèrent du sentiment :

(t Ils ne sceurent que dire, si ce n'est que s'ils eussent sceu que à tant estroicte reigle eussent été obligez, jà n'eussent faict ceinture de corde nouée. » Les Cordeliers furent plus heureux que les Jacobins; ils obtinrent que les intrus quitteraient leur couvent, les laissant se ré-

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former eux-mêmes, t Et ce fait, Frère Olivier Maillard, avec ses cinquante Cordeliers, fut honteusement mis hors du dict collège et hué d'un chascun. »

Après les Mendiants vint le tour des Religieux de rOrdre de Saint-Benoît, contre lesquels furent commis notre Frère Jean Raulin et Philippe Bourgoing, tous deux de l'Ordre de Cluny. Ces deux réformateurs s'adressèrent d'abord à l'abbaye de Saint-Germain des Prés, qu'ils envahirent « à force sergens et autres gens armés qui meirent trois des dicts Religieux dehors le sus dict monastère». Les Bénédictins en appelèrent à Rome « et par devant le très chrestien Roy Louis douzième, protecteur du dict monastère... » Mais cela sans grand succès; cependant ces derniers obtinrent aussi de rester dans leur couvent.

Serait-ce de ces moines rétife à la règle cénobîtique que le rude Olivier Maillard, hué pour son zèle, parle en ces termes, au sermon XXXVII de son Carême (édit. de Paris, 1 5oo) ? « Qu'y a-t-il de pire que de porter la robe de sainteté, comme les Religieux de notre temps, et de tenir des filles de joie dans ses cellules, et tenere meretrices in cameris suis? » Et ail** leurs : a Et vous, messieurs les Religieux, quel exemple donnez-vous aux séculiers, quand vous fréquentez le lupanar! » (SermoXXIV.)

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Guillaume Pépin nous décrit Torgueilleuse façon dont les nonnes de sang noble entendaient Tégalité évangélique, que Ton se serait attendu à voir pratiquer au moins dans les couvents. Après avoir parlé de l'orgueil insupportable des moines de grande maison (Feria V post prim, dont. Quadrag,), il ajoute : « Ainsi en est-il d'une quantité de Religieuses qui ont plus de vanité que de piété. Elles marchent dans la pompe et l'arrogance, mieux vêtues que leurs sœurs restées dans le siècle. Elles vont comptant leurs pas^ incedendo dinumerant gressus suos, traînant des robes à queue, à la façon des paons; elles se font suivre de plusieurs servantes attachées au service de leurs cellules, je veux dire de leurs très- vastes appartements. Elles ne souÔrent pas qu'on les appelle sœurs y mais bien mesdames; et se disent du sang d'Abraham, c'est-à-dire de noble et superbe extraction. »

Quant aux couvents des bords de la Moselle et du Rhin, leurs hôtes ne cherchaient pas même d'excuses à la pro&nation de leur règle; ce n'était ni pour se trouver aux disputes des docteurs ou aux lectures des maîtres, ni pour aller prendre vie récréative aux champs, afin d'y réveiller leurs esprits, qu'ils rompaient le serment de clôture ; mais pour laisser entrer parmi eux de joyeuses compagnies.

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« Aujourd'hui dans les couvents, dit Geyler dans ses Postillœ (livre I, folio 24), le jour de la consécration et tous les autres jours de fête servent à des réjouissances désordonnées. Les femmes y entrent et viennent folâtrer avec les moines, pénétrant dans les cellules, furetant dans tous les coins. Il faut qu'il soit défendu aux femmes d'y entrer, car plus d'une y entre honnête et en sort courtisane. C'est bien fait pour vous, messieurs les maris! Pourquoi souffrez-vous que cela se passe ainsi?... De graves péchés, des querelles, des vices honteux, voilà ce que produisent ces fêtes de l'Église; ces façons de courir, de sauter, de gambader, de danser dans les couvents sont bonnes pour des maisons de prostituées. »

Parlerons-nous des moines italiens ? Depuis longtemps ils ne prêchaient même plus sérieusement ; il est difficile de prendre au sérieux les bouffonneries des imitateurs de Gabriel Barelete, qui passait au delà des monts pour le Cicéron de la chaire chrétienne. Beaucoup d'entre ces frocards appartenaient à cette catégorie de moines dont parle Pascal dans sa sixième Provinciale^ comme étant déchargés de l'excommunication qui menace les Religieux se montrant sans l'habit de leur Ordre, quand ils le font pour n'être pas surpris avec cet habit vénéré à voler furtivement

et à s'introduire incognito en des lieux de débauche, « le devant bientôt reprendre, » Ce que Pascal déclare être expliqué ainsi dans le Praxis ex Societatis Jesu schola : « Si habi" tum ditnittat ut furetur occulte vel fomi^^ cetur, »

Sur ce point les révélations désolées du Vénérable Âmbroise, abbé général de FOrdre des Camaldules, dans son Hodœporicon^ sont une preuve irrécusable du désordre introduit dans les couvents de la Péninsule. Ce livre imprimé deux fois, l'une en 1492, l'autre en 1678, avec approbation de la Cour de Rome, dans le but de servir de légitimes admonitions à la corruption monacale, est le journal de voyage du bon abbé, qui avait reçu du pape Eugène IV la mission de visiter et de réformer les couvents des deux sexes, appartenant à son Ordre. Ce qu'il vit dans cette tournée disciplinaire dépasse toute imagination : les monastères de femmes étaient la plupart devenus de vraies maisons de prostitution ; les monastères d'hommes recelaient tant de variétés du vice, que le Vénérable Âmbroise a parfois recours à la langue grecque pour ne pas faire rougir même des fronts italiens.

Il trouva des moines portant des armes « à la manière des gens de guerre »; lui-même fut attaqué et maltraité; et pourtant Am- II 22

broise n'était rien moins que sévère ; il savait rarement résister aux larmes des coupables, qui presque tous, d'ailleurs, étaient fortement protégés par les autorités profanes. Le mal ne se découvrait pas toujours à première vue; généralement l'abbé trouvait ses visités en prières et célébrant dévotement l'office divin.

Au couvent féminin de Sainte-Catherine, près Bologne, le pieux Ambroise ne vit tout d'abord que ferveur et austérité. Il versait encore des larmes d'attendrissement, songeant à l'édifiant spectacle de ces nonnes en prières, quand on vint l'avertirque toutes avaient rompu leur vœu de chasteté. Il y retourne et apprend que l'abbesse elle-même venait d'accoucher; il découvre que des soldats, occupant une maison contigué à l'abbaye, en avaient fait leur lieu de débauche, et que des communications secrètes existaient avec cette maison, louée expressément à cause de la commodité du voisinage. Jugez de la douleur du pauvre Ambroise ! Cependant il dut se borner à.des réprimandes et à des exhortations de mieux vivre, vu la licence générale des temps.

Au monastère de la Chênaie, autre repaire de filles corrompues, il eut grand'peine à obtenir des aveux; mais ces aveux étaient infâmes et cocaplets. Cette fois le bonhomme força sa voix et menaça les nonnes coupables « de faire

raser le couvent, si venait à ses oreilles le bruit de nouvelles infamies. » Comme il se retirait navré, un singulier solliciteur se présente à lui. Ici laissons parler Ambroise, d'après la traduction de ce fragment, donnée par M. E. Dutilleul, dans son Histoire des Corporations religieuses en France : « Vint un petit libertin de moine qui, avec un grand artifice de discours, me demanda à être nommé directeur de ces filles ! Il fut tancé par moi d'une façon rigoureuse, je le menaçai si bien, que j'obtins encore de lui d'importantes révélations. Je lui imposai une pénitence, et fis boucher toutes les issues de la communauté. »

Ne nous étonnons plus, après ces terribles aveux, si nous trouvons des signatures de moines, celle du Dominicain Bandello, par exemple, sur le titre des plus licencieux recueils de Novelle, publiés en Italie.

Si les moralisateurs de la société étaient tombés dans un tel état de décadence, que pouvonsnous attendre des mœurs de leurs contemporains? D'après les vivants témoignages que nous avons recueillis, la chasteté imposée à tous ces célibataires de l'Église, vigoureux et bien nourris, car, à peu près seuls dans ces siècles de misère, ils faisaient leurs repas régulièrement, la chasteté a toujours été le grand écueil. N'ayant pas de femmes, dit Pépin dans son sermonnaire

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De Destructione Ninivœ^ ils empruntent celles des autres. Or le scandale était double, et le virus se répandait dans les familles. « O quœ mala attulitin Ecclesia cœlihatus isle! disait le cardinal Contarini au seigneur de Velly, notre ambassadeur à Rome. De son côté, le savant Eneas Sylvius, depuis pape sous le nom de Pie II, n'avait-il pas dit aussi : On a pu avoir de bonnes raisons pour interdire le mariage aux gens d'Église, mais combien il y en a de meilleures pour le leur restituer, bona fortasse ratione matrimonia preshyteris interdicta erant, sed majori restituanda esse! »

Ce lourd serment à tenir devait être la lutte principale des clercs cloîtrés ou libres ; c'est sur ce point douloureux que devait se fixer leur attention; c'est vers le but de mftter la chair, de la mortifier, que convergentla majeure partie des règlements ecclésiastiques. Cette attention perpétuelle maintenait toujours sous les yeux l'objet dangereux de la lutte et le grandissait, en dépit des efforts pour l'amoindrir et le détourner. Cette vision irritante, qu'un légitime mariage eût réduite à sa juste valeur, prenait des proportions exagérées par la privation absolue. Là était la pierre d'achoppement de toute vertu, le crime le plus détestable en face de divinités vierges. Aussi quand, à bout de luttes, le pauvre assermenté succombait au

plus énergique appel de la nature, qui ne se soucie guère de nos conventions, le reste des devoirs de la vie n'était plus rien pour lui. De là les désordtes de toutes sortes que, de l'aveu de ses propres orateurs, le clergé déversait sur les sociétés, dans lesquelles il entrait, sous toutes les formes, pour près d'un tiers de la population.

Ce seuil de la damnation une fois franchi, les clercs perdaient tout scrupule. Ils couraient aux richesses avec une frénésie toute romaine; ils vendaient, nous l'avons vu, les pardons de l'Eglise, les reliques et les indulgences; ils trafiquaient de toutes les dignités, de tous les bénéfices : évêchés, prieurés, abbayes, doyennés, cures, canonicats, ils mettaient tout à l'encan. Ces hommes, voués au service divin, exerçaient tous les métiers profanes, tendaient tous les pièges aux bourses de leurs ouailles, et, sous prétexte d'ouvrir le Ciel, s'emparaient des plus grasses dépouilles de la terre. Cela dura longtemps, et Ronsard, le poète favori de Charles IX, put dire au milieu du xvi® siècle, sans étonner personne :

Et que diroit Saint Paul, s'il revenoit ici, De nos jeunes prélats qui n'ont point de souci De leur pauvre troupeau, dont ils prennent la laine Et quelquefois le cuir; qui tous vivent sans peine,

Sans prêcher, sans prier, sans bons exemples d'eux, Parfumés, découpés, courtisans, amoureux, Veneurs et fauconniers, et avec la paillarde Perdent les biens de Dieu, dont ils n'ont que la garde.

Gomment les fidèles auraient-ils été scrupuleux sur leurs devoirs de religion ? Comment se seraient-ils crus obligés au recueillement dans les églises, quand les officiants se gênaient si peu eux-mêmes dans l'enceinte de leurs temples et dans l'exercice de leurs fonctions sacerdotales ? Robert Messier nous représente les chanoines assistant à l'office sans y prêter la moindre attention, « dormant la jambe estendue en haut, causant ou se pourmenant dans la nef. » L'âme des officiants, dit-il, ne participe en rien aux prières ; « ils remuent les lèvres et disent la patenostre du singe ; » seuls les enfants de chœur sont pieux et recueillis... Les vicaires chantent le menu /a, et leur grand'messe est vite finie. Ils ne marmottent que le commencement et la fin de chaque verset, supprimant le milieu, « semblables à ceux qui volent des poissons et en emportent le corps, ne laissant que la tète et la queue. »

Avec sa verve débraillée mais consciencieuse, notre Menot pose cette question : « Demandez si les chanoines et les justiciers vont au sermon ? Certes, ils restent les uns à jouer aux

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cartes et à blasphémer, les autres alii, à leur paillardise. Ils en sont diffamés par les enfants criant le soir à la moutarde, clamantibus insero sinapium, qui les accueillent par ces paroles : — O! /rater oportet^ il faut battre les crespes et faire les buygnets. » (Folio X du Carême prêché à Tours.)

Ainsi la piété, qui nous semble la vertu par excellence de nos aïeux, était généralement une affaire de routine, une convention traditionnelle, toute de mine et d'apparat ; à part de rares exceptions, aucun recueillement profond, aucune conviction réfléchie n'accompagnait leurs démonstrations dévotes. On mettait des cierges devant telle ou telle statue divi seu divœ^ on en baisait la main ou le pied ; on suspendait quelque amulette , un ex-voto à leur cou ou à leur bras; on parlait à chacune de ces images un langage spécial, la prenant moins pour une représentation sainte que pour une idole incarnée dans sa forme de métal, de marbre ou de bois. Le paysan de Guillaume Pépin, qui refu* sait de s'incliner devant un crucifix, parce qu'il avait été taillé dans le bois d'un poirier de son jardin, représentait bien la foi de cette époque.

Toutes ces superstitieuses pratiques indiquaient un retour au paganisme, plus ou moins déguisé, une adoration polythéiste très-utile à

retenir la ferveur populaire. Ces cultes rivaux faisaient la vogue des Saints et des Vierges de couleurs, de vertus et de costumes variés, et la fortune des temples divers qui les abritaient dans leur enceinte. En résumé, on s'inquiétait moins de faire le bien que d'entretenir par des prières et de menues offrandes Tiardeur des habitants du Ciel à protéger leurs clients; de même qu'au temps d'Aristophane certaine dévote de Corinthe offrait des moutons sur Pautel d'Atlas, afin qu'en réparant ses forces ce dieu continuât à porter la voûte céleste, dont la chute eût écrasé le monde. Voyons par quelques citations authentiques quelle était la tenue de nos pères dans le lieu saint :

a Si les murs des églises avaient des yeux et des oreilles, s'écrie Olivier Maillard, je crois qu'ils nous conteraient des merveilles. O pauvres prostituées, vous vous y montrez le front haut, et faites là vos infâmes marchés et vos signes impudiques, et vestra signa impudica^ Et vous, les marchands et gens de la ville, c'est dans l'église que vous traitez vos affaires; n'avez-vous pas des lieux profanes à votre disposition, pour épargner ce mépris à la maison de Dieu ? » (Folio LXXII du Carême prêché à Saint- Jean en Grève.) Et plus loin : « Je m'étonne que les Saints, qui ont leurs reliques dans ces églises ainsi profanées, ne sortent de leurs

châsses pour arracher les yeux aux paillardes et à leurs ribauds. »

Écoutez ce que dit à ce sujet le Vénérable Antoine de Verceil, de l'Ordre des Frères Mineurs, qui prêchait dans le Nord de l'Italie, au milieu du xv* siècle; et l'incroyable profanation arrivée de son temps à Lodi :

« Beaucoup viennent à Téglise pour regarder les autres; quelques-uns pour y vendre et acheter, d'autres pour y chanter, pour y danser, pour y jouer; mais ce qui est pis, il y en a qui viennent dans le saint lieu pour y chercher l'ombre favorable à leurs fornications, faisant du Christ une sorte d'entremetteur, ex hoc fre^ ciosum Christi corpus fiât rufianus fomican-' tium. En i4o5, à Lodi, un jour où Ton fêtait la Vierge et pendant qu'un moine de notre Ordre prêchait dans la cathédrale, il advint qu'un ribaud et une nhaade quidam ribaldus et ribalda, furent surpris en flagrant délit de luxure derrière l'autel de Sainte-Catherine... O libertinage efOréné! O diabolique génération! Êiire du temple de Dieu un lupanar!... Il est dit : Quiconque violera le temple du Seigneur sera perdu pour un tel crime ; ne sera-ce pas en accouchant, I» partUy que seront perdues de semblables pécheresses?» (Folio CCXI. Quadrag.

fratris Antonii de Vercellis^ éd. Venet. i5o5.)

De tels crimes étaient à la vérité des excep-

tions; les luxurieux qui se donnaient rendez-vous dans l'église n'allaient pas jusqu'à cet excès de sacrilège. Bien qu'il me soit facile d'en citer d'autres exemples, je ne veux pas arrêter les yeux sur d'aussi infâmes profanations, dont la seule pensée fait frémir aujourd'hui même les tièdes en matière de religion. Venons à des détails plus supportables, mais tout aussi par* ticuliers à l'histoire des mœurs de cette époque troublée et démoralisée.

Dans le vingt-sixième sermon de son Carême prêché à Paris (édit. de i5i3), Olivier MaiUard parle de dames qui portaient les noms de leurs amants les plus chers sur les marges de leurs livres d'heures : « In horis suis, amantiorum TKh mina utpote : Vostre loyal, vostre mignon, vostre serviteur, vostre tretout, filia dyabolica ! » Cette coutume rappelle le livres d'heures de Charles-Quint; elle est plus élégante et moins perverse, et l'on voit qu'il s'agit ici de pécheresses d'un rang plus élevé. Voici un autre trait du grand humoriste du xv« siècle, Michel Menot, qui caractérise à merveille le laisser-aller des mondains, aux mœurs plus élégamment étudiées :

« Si madame est dans l'église, et arrive un gentillâtre, alors pour maintenir les coutumes de la noblesse, oportet que la dame ou damoyselie se lève aumillieu de l'assistance, in medio .

popuii, au moment où tous entendent à louer Dieu, où le prêtre consacre le corps du Christ sur Tautel ; le gentillâtre s'approche et la baise sur la bouche, et osculatur eam bec^à^bec. Ad omnes dyabolos talis modus faciendi! A tous les diables une telle façon, et aussi la manière et la coutume qui vaut a Dieu une pareille irrévérence i» {Serm. Il, post Dont, iv Quadr,)

Ailleurs le même prédicateur, dans son Carême prêché à Tours (folio C, éd. dé 1 52 5), raconte, avec son ton ordinaire de raillerie joviale, ce que faisaient les assistants pendant la célébration du service divin :

a Et vous, gallans, qui ità ambulatis colloquendo per ecclesiam^ qui vous promenez ainsi par réglise (où, avouons-le, les sièges étaient rares alors] en causant, et à regarder qui a le plus beau n^f , et qui est le plus orné, le mieux paré et le plus licencieux d'aspect, lascivior aS' pectu; et vous, mesdames, qui tenez des Heures si bien acoutrées et n'y savez rien lire, vous jetez çâ et là vos yeux impudiques ; vous di^ posez artificieusement vos attraits pour qu'on vous contemple et qu'on dise à Tenvi : — Ecce la paillarde d'ung tel ; la voilà qui regarde 5uum lenonem, »

Et encore dans le même recueil prêché a Tours: « Je vous dirai, mesdames, que dans ce temps de Carême où nous voilons les Saints,

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abscondimus SanctoSy je m'étonne que vous ne cachiez pas aussi les vôtres, vestros sinus» » Ah, par exemple, voilà un calembour, un bel et bon calembour de Cordelier; qui s'y serait attendu? Mais reprenons ce beau passage, a De même qu'on vend la chair au marché, continue Menot, vous offrez la vôtre en vente dansFéglise, et ne rougissez pas de montrer les instruments de la luxure. Si pourtant vous voyiez une fillette laissant voir sa chaussure, caligam ostendere, vous lui feriez baisser sa robe, et vous ne rougissez pas de montrer vous-mêmes les membres qui provoquent à Timpudicité et à l'incontinence. » (Folio LXIV, éd. de i525.)

Le prêtre à Tautel oubliait parfois aussi son devoir envers Dieu, pour adresser quelque œillade, quelque parole amoureuse aux plus tendres de ses brebis. Guillaume Pépin nous a conservé ce mot galant d'un curé, qu'il cite comme chose connue de tous ses paroissiens : n Parlons, dit-il, de ce curé qui à l'offertoire, donnant la patène à baiser à une toute jeune femme, quœdam juvenculœmulieriy lui glissa ces mots dans l'oreille et à voix basse, submissa voce : — Oh I je vous aime tendrement, ma très-chère ! — Et moi, répondit la mignonne, j'en fais autant pour vous de mon côté, très-cher seigneur 1 caris' sime domine! » (Serm. Quadrag,, fol. XXVIII, éd. de Paris, i526.) Et plus bas, même folio, Pe-

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pin ajoute : « Multi lascivi homines^ nombre de débauchés profèrent de sottes paroles pour faire rire à l'excès les dames qui, près d'eux, assistent au service divin ; la plupart du temps, plerumque^ ils poussent le scandale jusqu'à provoquer pollutiones, cogitationes turpes^ usque ad opus nepharium^ jusqu'à l'œuvre criminelle. »

Quant à l'observation des dimanches et fêtes, elle était loin d'être aussi rigoureuse que l'ont imposée les Réformés à Londres et à New- York. Cette observation consistait surtout en accroissement de débauches, dans le genre de celles que. nos prêcheurs reprochaient aux moines et aux chanoines. A cet égard, c'est encore notre Cordelier fevori qui va nous renseigner : c Comment sont célébrées les fêtes?

s'écrie le fougueux Menot : les boutiques sont ouvertes dimanches et fêtes; les maisons de prostitution sont publiquement fréquentées, et généralement vous prenez plaisir à vous moquer des commandements de Dieu et de l'Église l »

Et encore, au sermon du quatrième dimanche de son Carême prêché à Paris : c Si vous daignez entrer dans l'église, dit-il, c'est pour faire de Dieu vestrum lenonem. Si une truande velit facere mercaîuram cum adultéra, elle lui dit : — Vous me trouverez dans telle église, à telle

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heure, et nous j parlerons de notre afiBeùre, tune loquemur de négocia. Aussi en prenant de l'eau bénite ne vous prend-il pas envie de rire en pensant à de telles dissolutions et dérisions ? Quelle sanctification des jours réservés au Seigneur 1»

Les jeûnes et les abstinences étaient-ils mieux observés? Il est difficile de croire à beaucoup de scrupules sur ce point. Le peuple jeûnait en ce temp^-là plus qu'il n'eût voulu; nous qui vivons dans un état d'abondance relative, en* tretenue par l'extrême rapidité des relations et des échanges, nous ne saurions nous imaginer la fréquence de ce terrible fléau, frère ger* main de la guerre et de la peste, qu'on nommait la famine, et qui couchait de temps en temps par terre une partie de la population.

Hélas! la misère était générale, dans ces siècles de fer où la charrue, effarouchée par les gens d'armes, chômait si souvent ; on y était loin de manger tous les jours plusieurs fois, et sur» tout de choisir ses aliments. Aux jours où l'on devait faire maigre, le peuple évitait de mettre dans sa marmite le lard, cet aliment symbolique du Chrétien, odieux au Sarrasin et au Juif; cependant, s'il lui en tombait sous la main, il ne résistait guère à ce pauvre régal qui s'offrait à lui presque providentiellement.

Il en allait autrement pour les privilégiés,

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aux cuisines desquels aboutissaient les dîmes, les rentes, les redevances et tout le suc de la terre. Pour ne pas trop multiplier nos citations, nous nous contenterons de ce petit tableau si pittoresquement traité par le bon dialogueur Jean Clérée. Après avoir énuméré les cas où Ton est canoniquement dispensé de faire diète^ (Feria V post Cineres\ il poursuit ainsi cette allocution de Carême :

c Écoutez, madame la bourgeoise, et dites* moi si vous avez quelqu'un de ces empêche»

ments? — Non, assurément, Frère; mais quand je jeûne je ne puis dormir, quia caput me do^ let, parce que j'ai mal à la tête. >-* Mais, je vous prie, ne passez-vous pas la moitié de la nuit à jouer, ludendo au glicq, aux cartes, aux dés, et à conter des aventures, cacquetant comme une pye ? — Oui bien, Frère, mais j'aime la société. — O, pauvres pécheresses, regardez dans les champs ces pauvres femmes courbées, tout le jour, sur l'ouvrage et portant leurs petits sur leurs épaules, filios suos in humeris portantes; elles ne mangent rien, les pauvrettes, que des fèves au sel et à l'eau, /ato cum sale et aqua», Eh bien ! demandez-leur : — « Ma mie, avez»

vous déjeuné ce matin? » Elles vous répondront : « Déjeuner!... Jésus, ne sommes-nous pas en Carême?... 9 Ôr, je vous dis que personne n'est plus que vous obligé au jeûne, dont

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VOUS vous souciez si peu ; car vous vivez de morceaux délicats, delicatis cibariis^ et remplissez largement votre ventre. »

L*abstinence des aliments gras était d'ailleurs facilitée par une grande complaisance sur la nature grasse ou maigre de certains oiseaux : le gibier d'eau était reconnu à peu près partout pour absolument maigre, et beaucoup y ajoutaient la volaille de basse-cour, s'appuyant sur le texte de la Genèse, qui déclare que les poissons et les oiseaux ont été créés le même jour. Saint Thomas d'Aquin appuyait cette indulgente opinion, et ajoutait que ces derniers avaient été également produits par les eaux, c et ideo productio avium aquœ adscribitur, »

A ce propos, voici une anecdote contée gravement dans la Vie de Saint Odon, abbé de Cluni : a Un moine de cette abbaye était allé voir ses parents. En arrivant il demande à manger; c'était un jour maigre et on lui offrit du poisson. Il aperçoit des poulets dans la cour, prend un bâton, en assomme un : — Voilà, dit-il, le poisson que je mangerai aujourd'hui, car une volaille n'est point de la chair, non est caro^ les oiseaux et les poissons ayant été créés en même temps, comme l'enseignent l'histoire de la Création et l'hymne qui la glorifie. »

Ainsi, cela est surabondamment constaté à la décharge des paroissiens, le clergé du temps ne

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prêchait guère d'exemple. Les princes de l'Église, nous Pavons vu, ne se gênaient en rien, et les clercs de rang inférieur ne le cédaient pas de beaucoup à leurs supérieurs sur le chapitre du relâchement. Les sermonnaires ont d'incroyables indiscrétions sur ce scabreux sujet ; il n'y a là vraiment que l'embarras du choix. Et d'abord, de quelle nature était la vocation qui comblait les rangs du sacerdoce ?

On répète parmi nous que le clergé se recrute aujourd'hui au milieu des pauvres de fortune et d'esprit, et que la débilité du corps et de l'intelligence décide les pères de famille à consacrer leurs fils à Dieu. Ces plaintes indiqueraient qu'il en était autrement jadis ; sur cette question nous laisserons nous répondre les moines prêcheurs.

a La multitude d'infirmes, d'aveugles, de paralytiques, dit Guillaume Pépin (in feria VI post, prim.Dom, Quadrag.)^ qui dans l'évangile de ce jour sont dits attendre le mouvement des eaux de la piscine, nous désigne la multitude de ceux qui sont, à la lettre, viciés de corps, comme boiteux, bossus, borgnes, ut pote claudiy gibbosiy monoculi et hujusmodiy qui, à cause de cela, sont par leurs parents placés dans les rangs du clergé, surtout quand ils sont de bonne maison, parce qu'ils seraient méprisés dans le siècle et inhabiles à la guerre, II 24

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quia viles essent in seculo et inapti ad mili^ tiam. »

Olivier Maillard confirme ainsi ce témoignage dans le treizième sermon de son Carême prêché à Saint- Jean en Grève : « Vous, messieurs les bourgeois, si vous avez un fils défectueux ou monstrueusement conformé, vous sentez le besoin d'en faire un ecclésiastique, et ainsi de vos filles. Or ces infirmes n'entrent dans TÉglise que pour en obtenir les bénéfices, et cela non par la voie canonique, mais par l'intercession des concubines, per intercessionem meretricium et concubinarum, »

Geiler, le vaillant prédicateur de Strasbourg, nous apprend, à son tour, qu'on agissait de même sur les bords du Rhin, en deçà et au delà : « Nous donnons à Dieu, dit-il, ce que nous avons de plus mauvais; s'il se trouve parmi vos enfants un pauvre estropié que vous voudriez voir au pays où croît le poivre : celui-là, dites-vous, fera un bon prêtre, un moine, une nonne, et vous l'offrez à Dieu, à peu près comme on offre un cochon ladre à Saint Antoine, une poule malade à Saint Valentin. Oui, c'est là ce qu'on fait quand on voue ses enfants à l'Église ; les avortons, on les donne volontiers au Seigneur. ».

Que devenaient de pareils prêtres ? La plupart étaient ouvertement concùbinaires. Ceux

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d'entre eux qui vivaient publiquement avec une compagne étaient si peu rares, qu'en arrivant dans les villages, leur maîtresse était la première proie que cherchaient les gens de guerre. En parlant des excès des soudards et sergents, n qui, dit-il, ne sont pas amis de l'Église», notre grand causeur Menot, que l'on a tant de plaisir à citer à cause de la verte franchise de ses aveux, s'écrie :

« Vultis dicere que ung tas de gens d'armes avollés, cum primo intrant in villagium, lorsqu'ils entrent dans un village, la première chose qu'ils demandent est : ce Où est la mai- « son du curé? Où est sa concubine, sua me- «f retrix? » Et souvent, pour le lui faire dire, ils le frappent et à grand tort. » (Feria post Dont, IV Quadrag,, ed. Pétri GaudouL) Ailleurs, au premier dimanche de Carême du même recueil, il demande si l'on doit absoudre les pécheurs chez qui le vice est enraciné : « Ce cas est tel, dit-il, une fille séduite qui a été, pendant un an, enfermée avec un prêtre, cum poto et cochlearij à pot et à cuiller, et vient ensuite à la confession, avec Tintention de retourner demain ad dormiendum avec un chanoine ou quelqu'autre prêtre. »

Ceux qui se sont fait, en imagination, un moyen âge angélique, tout confit en dévotion, auront peine à croire ces irrécusables témoi-

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gnages. Ils supposeront que nos fougueux moines prêcheurs se sont laissés aller à exagérer le mal; mais qu'auraient-ils gagné à déconsidérer ainsi leurs propres confrères? D'ailleurs l'œuvre majeure du concile de Bâle, la Pragmatique Sanction, avec son autorité historique, ne coniirme-t-elle pas dans son décret xyiii, de Concubinariis^ la plus grave de ces révélations?

« Tout clerc, y est-il dit, de quelque condition qu'il soit, de quelque dignité ecclésiastique, etsipontificalis^ même de la dignité pon-» tificale ou de toute autre prééminence, qui, après avoir eu connaissance de cette Constitution (c'est-à-dire deux mois après sa publication dans les églises cathédrales, les diocésains étant tenus de publier ladite Constitution dès qu'elle leur aura été notifiée), sera trouvé vivant à l'état de concubinage public, concubinatus publiais^ devra être privé, ipso facto, du tiers du revenu de tous ses bénéfices, etc. »

Si après cette suspension de jouissance, qui doit durer trois mois, trium mensium spatio, le prêtre concubinaire (il ne s'agit ici que du scandale public) , ne consent à s'amender, il pourra être suspendu de la possession de ces mêmes bénéfices, demeurant néanmoins susceptible de les récupérer, s'il se décide à renvoyer les pécheresses, post ipsarum concubina'

rum dimissionem^ et s'il donne des gages d'une meilleure conduite.

Il est vrai que le tarif de la Chancellerie romaine était moins sévère que le concile de Bâle qui, à la barbe de Rome, avait osé s'attaquer aux privilèges des souverains pontifes.

Les ascètes étaient devenus rares dans toutes les classes de cette société étrange, et le véritable esprit religieux y était assurément bien inférieur à celui de notre temps. Il y avait sans doute des jours et des semaines où la tradition sévère paraissait faire fléchir toutes les têtes ; le Carême, TAvent, certaines vigiles de grandes fêtes, étaient généralement des trêves à la débauche, à la violence. Mais après ce temps de pénitence apparente, les appétits vivaces reprenaient le dessus ostensiblement, largement, impudemment.

Nos ancêtres étaient plus instinctif, plus spontanés que nous. Chez eux, pas de milieu entre la débauche et l'abstinence, de grandes expiations succédaient violemment à de grands scandales. Quand on violait la loi, c'était publiquement, tout le monde le savait; quand le repentir touchait les cœurs, c'était ouvertement et sans respect humain. La dissimulation, mise depuis à la mode et presque en honneur, par la célèbre Compagnie de Jésus, et le feint respect de l'opinion publique, n'existaient alors

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qu'à l'état d'exception ; le décorum était consacré tout bonnement aux cérémonies publiques. Hors de là il y avait un sans-gêne, un débraillement d'existence, une naïveté ou plutôt une impudence d'allures, dont chaque classe donnait l'exemple à qui mieux mieux.

Cependant dans les errements de ces siècles endiablés, on rencontre des détails moins choquants, moins exagérés, des originalités particulières dont la saveur et le pittoresque jetteront quelque gaieté dans les derniers feuillets de cette étude ; car cet état de siège, dans lequel des nations entières se trouvèrent comprimées, malgré sa durée interminable, eut quelques intermittences qui leur permirent de respirer.

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