‹ La vie au temps des libres prêcheurs, ou, Les devanciers de Luther et de Rabelais.: croyancesChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Vente céNéRALs de l'ame et du corps. — Diversité des entremetteurs. — Hôtelleries ET voyageurs. — Justiciers et leurs MŒURS. — Les théâtres : Mystères, moralités ET sotties. — - Les écoliers au pré AUX clercs et sur les places de paris. — Excès DE LUXE : Bizarrerie outrée des

VÊTEMENTS. -«- Le COUP d'ÉPÉE DE SAINT MARTIN.

ARMi les choses oubliées et dont le souvenir, en apparence invraisemblable, fait sourire les gens qui ont la naïveté de prendre pour type de la vie humaine Tépoque et le lieu où ils vivent, il faut ranger la difficulté extrême d'assurer la vie matérielle, dans les siècles dont nous essayons d'éclairer les coins obscurs. Au milieu des dissensions civiles, des rapines à main armée, des bouleversements perpétuels, Tinima-

ginable instabilité de la fortune faisait ressembler la France et les nations voisines, à ces pays de race nègre que dépeuplent périodiquement les sanglants caprices de despotes inintelligents, et les hideuses spéculations de la traite des esclaves. Tout aussi bien que le$ artisans, les paysans et les prolétaires, messieurs les bourgeois, burgenses, et les hobereaux avaient de rudes moments à traverser. Ne pas se laisser mourir de faim était souvent un problème pour tous; aussi ne résistait-on guère à la tentation de vendre son âme ou son corps, quelquefois les deux ensemble, pour rendre sa condition plus supportable.

La prostitution était la plaie vive de cette seconde partie du moyen âge, où les censeurs monastiques faisaient entendre leurs voix.

Pendant que les contemporains de ces hardis prêcheurs luttaient avec les misères de la vie, leurs femmes et leurs filles étaient sollicitées et provoquées par tous les moyens de séduction.

Ceux qui possédaient des apanages, des ûek ou des bénéfices, qui suivaient la fortune des prinœs, des chefs de bande et des grands accapareurs des dignités de TÉglise, mettaient une part de leur fortune mal acquise aux pieds de ces pauvrettes affolées. Celles-ci n'avaient-elles pas d'ailleurs l'exemple des maîtresses royales, des concubines de princes et de hauts person-

JUSTICIERS, écOLIERS, COSTUMES. IQS

nages, dont le vice faisait des héroïnes, et dont la perte de leur honneur avait grandi la renommée?

Nous avons vu, aux chapitres des princes temporels et des princes de TÉglise, comment les femmes payaient leur luxe et 3e procuraient ourrures, bagues, chaînes d'or, parures et toilette. Les prédicateurs ne tarissent pas sur la vente qu'elles faisaient de leur pudeur, dans toutes les classes de la société ; le nombre des entremetteurs qui les harcelaient était effrayant. Des mères elles-mêmes engageaient souvent leurs filles à gagner leur dot de cette indécente façon : « Nous avons, dit Maillard, des mères qui sont maquerellœ filiarum suarum, qui leur font gagner leur mariage à la sueur de leur corps, ad pœnam et sudorem sui corporis, »

A chacune de leurs pages, les vieux sermonnaires fulminent contre les drôles de toute condition qui, pour être agréables aux heureux du jour, se faisaient sans rougir lenones, ruffiani, procuratores, maquerelli. Ce déplorable commerce enrichissait ceux qui s'y livraient; il les faisait non-seulement puissants et riches, mais leur ouvrait la porte des honneurs et des dignités. A entendre nos prêcheurs, beaucoup de ces infâmes devenaient abbés, chanoines, prieurs et doyens ; les princes en faisaient leurs conseillers, leurs justiciers, leurs ministres.

194 JUSTICIBRS, ÉCOLIKRS, COSTUMES.

Combien de familles n'ont acquis la noblesse, au dire de l'histoire , que par de semblables services ?

Dans son piquant recueil : De destructione Ninivœifiap. VI ^ De destructione vici prostibuli)^ Guillaume Pépin nous révèle une autre variété de ce détestable commerce^ qui avait son centre en Italie, a De même qu'il y a en France, dit-il, des femmes quce vocantur maquerelUe^ qui pour de l'argent vendent des jeunes filles aux débauchés, ainsi sont en Italie des gens infâmes, maquerellos juvenum puerorum, qui vendent de jeunes garçons pour de l'argent :

nefandis viris sodomiticis. »

A un degré plus bas, où le vice est devenu, non plus un moyen de se tirer momentanément d'embarras, mais une véritable profession, la prostitution envahissait toutes les rues^ malgré les édits qui, depuis Saint Louis, cherchaient à l'isoler ; elle s'installait dans les bains, dans les étuves, dont les salles étaient alors communes aux deux sexes, et finit par décrier tellement ces bains orientaux, dont la mode nous était venue des Croisades, que les prédicateurs les poursuivirent de leurs anathémes jusqu'à leyr entière disparition. On la retrouve oans les hô^ telleries et dans les tavernes. Voici à ce propos le langage peu fardé que l'indiscret Michel Menot prête à ses conteniporains :

JUSTICI£RS, ÉCXHAER», COSTUMES. igb

A Que dites-vous entre vous, jeuoes procureurs, procuratores, jeunes avocats, notaires, agents des finances, cleriçi finantiarum, marchands, tous nouvellement mariés, lorsque vous avez à courir les champs : les uns pour commissions de justice, les autres pour recueillir les deniers royaux, d'autres pour les affaires de votre commerce ou ppur vos propres intérêts ? Vous dites : — Si nous devons rester éloignés de notre maison, vous pensez bien que nous ne pouvons avoir nos femmes sans cesse pendues à notre ceinture, quod non possumus semper hdLbere uxores juxta nos, appen$0^ ad s[onam nostram, ou les porter dans notre manche, in manica nostra; et cependant nous ne pouvons pas nous passer de femmes. Quand nous arrivons au gîte, à la taverne, à Thôtel, à Tétuve et alla bona loca, nous trouvons là des servantes très-expertes et qui se contentent d'un faible salaire. Est-ce mal de s'^n servir comme de sa propre femme?» (Sab, post III Dom.

Quadrag. in Paris, Achadem. declam,)

Et dans son Carême prêché à Tours, au deuxième dimanche, le même (humoriste de la chaire confirme la facilité <ies maîtres et maîtresses d'auberge à être agréables aux jeunes voyageurs : « Vous, les hostesses, dit-il, nonm habetis des servantes à la main ? On baille in domo^ da^s VQtf^ maison, tout ce qui appar-

tient au corps humain.... Ah certes! jamais singe ne fît plus de soubresault^ que la pauvre servante, pour entretenir la bonne chère. A tous les diables la maîtresse de telle chambrière! »

Ainsi la coutume paraissait toute naturelle, si naturelle, que messieurs du Parlement, juges et avocats, louaient leurs propres maisons ad tenenda lupanaria; là-dessus Messier, Pépin, Maillard, tous sont de l'avis de Menot, le plus hardi et le plus franc dans ses indiscrétions. Écoutez encore ce que dit ce dernier de messieurs du Parlement : « Que ma voix s'élève contre nos seigneurs du Parlement, dominos Parlamenti, qui louent leurs maisons aux lénons, aux ruphiens et meretricibus pour en faire des lupanars, et ainsi ils favorisent ce qu'ils devraient punir et fovent plains bordeaulx.

Vêla bel honneur pour gens de judicature, facere talia peccata! » [Feria III post prim.

Dom.)

Mieux encore, au témoignage du même prédicateur, les sergents et exécuteurs de justice pourvoyaient eux-mêmes au recrutement de semblables compagnies; c'étaient eux qui vendaient aux ruphîans, ruphianis, les pauvres filles qui avaient <x clochié uno pede », et cela afin de s'aider à payer leur charge : « Paillards et gens de vostre sorte, s'écrie-t-il, vous la

venez enlever, et fault que lapouvre misérable marche, ou aultrement vous la forcez en la frappant à grands coups de plat d'espée, super humeros, sur les épaules, sub umbra et specia quod emistis officia vestra, sous prétexte que vous avez payé votre charge. Et vous dites que vous êtes officiers de justice ! » (Feria III post Dont, tert. Quadrag. in Paris. Achadem, declam.) Ainsi toujours la même charité pour le faible, fût-il coupable^ toujours la même indignation contre la violence et Tiniquité.

L'excuse que Menot place dans la bouche de ces sergents de justice servait à la plupart des juges et des procureurs, qui ne s'étaient pas beaucoup amendés, sinon dans la forme, au moins dans le fond de leurs errements judiciaires, depuis que Rutebeuf, le grand satirique du siècle de Saint Louis, avait jeté cette terrible accusation aux justiciers de son temps :

... Je regart que li provost, Qui acensent (afferment) les provostez.

Que il plument de toz les costez.

A cels qui sont en lor justice ; Et se défendent en telle guise :

-^ Nous les acensoi^s chiérement, Si nous convient communément, Font-ils, partout tolir et prendre, Sans droit ne sans raison atendre.

Trop nous aurions mauvèz marchié 3e perdions en nostre marçhié.

Les justiciers, du temps de Charles VI à celui de Louis XII, visaient généralement l'argent des justiciables qu'ils aimaient à join4re aux épices réglementaires; ils avaient cependant d'autres exigences : Dans sa Destruction de Ninive, au chapitre de Destructione palatii^ Guillaume Pépin nous les montre sollicitant ceux de leurs clients qui ont à leur disposition des bénéfices, de leur en donner un bon et gras, ut dent sibi unum pinguem, s'ils sont clercs, ou d'en obtenir un pareil à leurs enfants, s'ils sont mariés, si uxorati, A ce prix, comme à prix d'or, ils sont prêts à toutes les fraudes, à tous les parjures, à toutes les vilenies, à tous les mensonges en faveur des maîtres qui leur con* fient leurs causes : « In /avorem dominorum suorum multa mendacia et perjuria dicunt^ et partem adversam decipiunt, >

Les détails de ce genre de prostitution font comprendre la terrible comparaison de Jean Clérée sur la valeur relative des membres de leur corps, que mettent en vente les filles et les hommes de loi, et la supériorité de honte que le brave Dominicain inflige à ceux qui prostituent leur langue, cette noble partie de notre être, chargée d'exprimer au dehors les mouvements de l'âme. Au même recueil, Guillaume Pépin, sortant un moment de sa gravité habituelle, nous &it un curieux tableau de la

JUSnClKRS, éCOLIIRS, COSTUMES. I99

mimique fiévreuse à Tusage des avocats de son temps :

a Ils devraient, dit-il, être sobres et modérés dans leurs gestes, c'est le contraire qu'ils choisissent. On les voit s'éponger la face, rejeter violemment leurs cheveux derrière leurs oreilles, se moucher fréquemment et à grand bruit, nares crebro purgant. Les uns semblent prendre leurs mains pour miroir; les autres élèvent leurs yeux au ciel, puis baissent subitement la tête. Ceux-ci se grattent le front, ceux-là serrent la bouche et se pincent les lèvres ; d'autres frappent la barre (lignum transversum (gai lice la barre) à tours de bras et jettent leurs clameurs jusqu'à la troisième circonférence céleste. Tout cela et beaucoup d'autres singeries admirables indiquent, paraîtil, les méditations profondes et les conceptions multiples d'une vaste intelligence. » Eh, eh! ne croirait-on pas que cette énumération a été faite pour peindre certains avocats d'aujourd'hui? Revenons à nos justiciers, à ceux qui prennent leur magistrature pour une mule ou une boutique dont il est permis de tirer le plus possible.

Après une verte diatribe où Olivier Maillard a flagdlé les officiers du Parlemeat, qui, pour entretenir leur état, leur queue, leur toge, et sic de aliis, ne trouvent pas suffisant le gain

200 JUSTICIERS, écOLIRRS, COSTUMES.

légitime d'un office de la valeur de cent écus, qu'ils ont dû payer quatre cents et cinq cents écus, valeur énorme pour Tépoque, le virulent Cordelier s'adresse à leurs femmes : « — Et vous quiètes les. épouses des conseillers, des avocats, ou des maîtres des requêtes, aut dominorum requestarum ; mieux serait pour vous être femmes du bourreau, tortoriSy que de faire votre luxe du gain d'un fourbe de procureur ou d'un mauvais justicier! »

Si les gens de palais ont affaire à quelque pauvre diable, ils n'ont pas le temps de se hâter. — Et vous, messieurs de la justice, dit Menot dans son Carême prêché à Tours, si vous avez à juger « ung tas de pouvres gens de village pour quelque noise, pour ung coup, etc., il faut enqueste, et tenebitis eos, et vous les retiendrez dans les liens, et leurs pouvres enfants meurent de fieiim, etfilii moriuntur famé, » Quant aux veuves et aux orphelins, ecce istorum non est plaidoyer^ pour ces gens-là à quoi sert de plaider, s'ils n'ont ni argent ni denier? A moins pourtant que la veuve ou l'orpheline ne soit appétissante, comme la jeune fille de cette historiette racontée par le même, au sermon du eudi après le premier dimanche de Carême :

a Une demoiselle jeune et jolie avait un procès, elle se présenta à un procureur qui lui dit : — Votre procès est perdu, ma mie, si vous

ne vous abandonne^ à moy et si vous ne *me servez <fe meretrice. O benoît Sauveur, une jeune personne demande justice, et sous prétexte de l'obtenir, elle devient courtisane, et sub titulo justiciœ efficitur meretrix! »

Et cependant au dire de Guillaume Pépin, dans son Opus admodum insigne de Adventu^ la justice ordinaire, celle du prince' temporel, valait encore mieux que la justice que l'on allait demander en cour ecclésiastique : « Au nombre de ces bêtes sauvages, dit notre vaillant moine, sont aussi les officiers de la justice des prélats, les promoteurs, tous ces plumitifs et chicaneurs qui hantent leurs cours; ces genslà ne savent souvent pas grand' chose, mais les prélats les tolèrent, parce qu'ils s'entendent à faire venir l'eau à leur moulin. Certe aujourd'hui il vaut mieux encore demander justice au tribunal du prince qu'à celui des évêquesl 9

Au xvi^ siècle, on mettait déjà plus de façon à ce commerce, qui florissait tout aussi bien, mais au moyen d'entremetteurs, de Petit-Jean, qui touchaient pour leurs maîtres les deniers de la vente. Les plaideurs qui s'en tenaient à la tradition du bon vieux temps embarrassaient fort leurs patrons. Dans les Contes d'Eutrapel, on trouve la facétieuse histoire d'un gentilhomme naïf qui, après avoir exposé son affaire à un juge « posa fort humblement et

avec grande cérémonie, dix escus sur le bout de sa table. Le président enrageoit, dit plaisamment Noël du Fail, et se mangeoit le bout des doigts, qu'il ne les encofifroit. » Mais il ne voulait pas que le client le prît pour un larron et attrape-denier, et se mit à reprocher au gentilhomme de ravoir jugé de la sorte. Ce dernier ainsi argué allongeait la main pour reprendre ses écus.

Le président l'empeschoit disant tout pas* sionnément et fasché : — Que vous avez la teste dure! Je ne vous blasme pas d'avoir là mis l'argent, nous sommes tous pécheurs ; mais seulement de l'entreprinse et hardiesse de l'y avoir mis. Eh bien, il y demeurera pour ce coup; mais une autre fois regardez d'être plus secret et plus avisé. Voyez s'il y eust eu des estrangers, comme vous et moy en estions? » Et Noël du Fail ajoute judicieusement : « Aujourd'hui les parties ne parlent aux juges que par courratiers et personnes interposées, afin de faire esvanouir les preuves de concussion et pillerie. Et n'ont nosdits juges les pieds plats et la tête si grosse, comme ceux du temps passé ; ils font leurs méchancetez plus subtilement, couvertement et discrètement. »

Venons à de plus agréables découvertes dans ce vaste champ du passé ; nous avons déjà écorné le sujet du théâtre dans le chapitre des

mascarades légendaires, qui se célébraient dans les églises ; je tombe en feuilletant le merveilleux réaliste, l'inépuisable Michel Menot, sur une véritable trace de vaudeville, un renseignement des plus précieux, concernant la liberté dont jouissait la satire dialoguée et le théâtre bourgeois à la fin du *xv^ siècle. J'avoue que j'étais loin de m'attendre à une aussi piquante révélation ; afin donc d'éviter qu'on ne m'accuse de forcer la traduction, pour faire remonter ce genre de comédie intime à quatre cents ans, je donnerai le texte même de cette trouvaille :

« Et quod pejus^ si sit aliquis qui fecerit aliquod malum secretum, venient alii et corn" portent de eo cantilenas, et eum nominabunt per nomen et cognonem / vel oportebît componere faeetias et eas ludere super theatra^ et sic deshonoratur et diffamatur per sonna, » (Feria tertia post Dont. III Quadrag, in Paris. Acha-dem. decîam.)

Ainsi les désignations diffamatoires que les Grecs, au temps d'Aristophane, exprimaient par les traits de la victime figurés sur le masque théâtral, les contemporains de Louis XI, de Charles VI II, de Louis XII, moins scrupuleux encore, se les permettaient, en nommant par leur nom et leur prénom les personnes qu'ils livraient aux risées du public. Que sont deve-

nues ces pièces comiques où les dififam^s paraissaient sans voiles; où Ton chantait des cantilènes satiriques sur des airs connus, pour blasonner ses connaissances et ses voisins? Il paraît difficile de reconnaître dans les farces et les sotties, qui nous sont restées en assez grand nombre, ce genre de pièces dont parle notre moine, à moins d'admettre qu'on ait été forcé de remplacer, à Timpression, le nom et surnom véritables, nomen et cognomen, par de banales appellations, par des noms de métiers ou des titres ordinaires, comme le badin, le prêcheur, le cuysinier, le galand, le savetier, le roy, le gentilhomme, le curé, la bru^ la mère, le fils, le mari, la mounyère, le pèlerin, le docteur y la chambrière, etc.

Les prêcheurs, tout en ne parlant du théâtre que par généralités, reviennent assez fréquemment sur ce sujet pour appuyer la vraisemblance des renseignements qui nous arrivent du plus précis de leurs confrères. Il y avait d'ailleurs bien d'autres récréations théâtrales. Guillaume Pépin, qui n'oublie pas les jeux du théâtre, dans Ténumération des choses qui sont à détruire à Ninive, y place les scènes mimées et les chœurs de danses et de chants. Il nous renseigne principalement sur des espèces de ballets, dont les personnages étaient déguisés et masqués, larvati. Ces sortes de réjouissances

se faisaient aussi, affirme-t-il, dans les maisons particulières, à porte close, ostio clauso; là des nobles, souvent même des ecclésiastiques, mêlés aux dames, dominabuSy menaient les chœurs, chantant et dansant. On y entendait retentir non des vers à la louange des héros et des dieux, mais des chansons ou cantilènes pleines d'obscénités, cantilenas omni spurcitia plenœ. « On voit figurer dans ces chœurs, nonseulement des femmes, mais des mimes et des gens masqués, mimi et viri larvati, qui simulent par les mouvements du corps les passions que célèbrent les instruments de musique, effigientes motibus corporîs ea quœ a musica- , lihus instrumentis canuntur. »

Cela pourrait bien être de véritables bals masqués , où, détail fort peu rare à cette époque, les ecclésiastiques ne faisaient pas difficulté d'assister ; et, bien que les danses n'y fussent certainement pas plus chastes que celles de nos jours, on peut dire qu'ils acceptaient d'y conduire le cotillon et d'en chanter les joyeux accompagnements.

Quant aux moralités et aux mystères, les traces en sont assez fréquentes; Menot, qui nous a déjà appris tant de choses, compare les rôles qu y jouaient les acteurs, aux triomphes et aux splendeurs trop rapides de la vie humaine. Dans le cinquième sermon après le pre-

mier dimanche de son Carême prêché à Tours, il s'exprime ainsi : « Avez-vous vu jouer le mystère Saint-Martin ? Ecce on ira quérir ung jouvenceau qui représentera Saint Martin, un ouvrier qui jouera le roi ; un autre acteur fera la demoiselle. Or pendant qu'ils sont en scène, ils jouissent d'un grand honneur : celui-ci est roi, celui-là est saint, cet autre est une noble damoyselle. Mais une fois le jeu fini, on dira de celui qui a fait Saint Martin : — C'est ung mauvays garçon, et de celuy qui a fait le roy : — C'estoit ung savetier. »

Les mystères eux-mêmes et les moralités • avaient peu à peu dégénéré en écoles de raillerie ; leur naïveté s'était changée en licence, et l'on s'y permettait les allusions malignes qui donnaient tant d'attrait aux/arces et aux 50fties. Ces germes rudes et grotesques du vaudeville débutèrent aux dernières années du règne de Louis XII, dont l'adroite politique ne permit pas qu'on en restreignît en rien les étranges libertés, et qui se laissa jouer lui-même sous le titre de Prince des Sots. Mais le roi François, son successeur, ne se montra pas d'humeur aussi patiente : quand les scènes bouffonnes, du genre sans doute des brocards dialogues dont nous a parlé Menot , se permirent de tourner en ridicule les brillantes mascarades, les fêtes somptueuses de la Cour et l'amour

exagéré du luxe qu'elle manifestait, à la grande désapprobation des bourgeois et des moines prêcheurs, le jeune monarque n'hésita pas à faire saisir et emprisonner leurs audacieux auteurs.

Au mois de décembre 1 5 16, deux ans à peine après son couronnement^ François I*^ fit arrêter et conduire dans les prisons d'Amboise trois émules de«maître Gringore, dont les vers avaient naguère blasonné jusqu'au pape Jules II, métamorphosé par lui en soudard et en gendarme. Les trois victimes du jeune roi avaient outré encore la franchise de leur prédécesseur : c'étaient les célèbres joueurs de farces Jacques le Basochien, Jehan Seroc et Jehan de Pontallez ou de Pontalais, lequel a plus d'une page à son éloge dans les Joyeux devis de Bonaventure Des Perriers. Tous trois étaient accusés d'avoir raillé les principaux seigneurs de la Cour, et insulté, sous le nom de mère Sotte ^ la reine mère, Louise de Savoie, qu'ils avaient représentée comme pillant largement la fortune publique, et faisant tout marcher à son féminin caprice. Depuis cette exécution, qui d'ailleurs n'eut pas de suite grave, le Parlement se mit de la partie, et les libertés du théâtre et de la Basoche furent attentivement surveillées.

Ce mot de Basoche, mêlé aux choses de théâtre, nous indique la participation des écoliers et des

jeunes clercs à ces fêtes dramatiques ; comme acteurs et comme auteurs, on trouvait en effet beaucoup d'émulés de Jacques le Basochien dans la population des écoles. Cela nous amène à jeter un coup d'œil sur l'état de la jeunesse studieuse de ce temps-là. Les écoliers avaientils une physionomie bien différente de celle de leurs prédécesseurs du temps des Trouvères ?

Etaient-ce encore ces tapageurs effrontés qui, au dire de Robert de Sorbon, allaient la nuit a tout armés dans les rues de la capitale , brisant les huis des logis pour y porter la violence, et remplissant les tribunaux du bruit de leurs esclandres? » Âvaient-ils toujours affaire à ces grisettes, que le fondateur de la Sorbonne appelle meretriculce, et voyait-on ces pauvrettes • « déposer sans cesse contre quelqu'un d'entre eux, se plaignant d'avoir été frappées, d'avoir eu leurs habits lacérés et leurs cheveux coupés? »

Il faut avouer que la discipline du Pré aux Clercs n'était pas encore parfaite, et que les haies verdoyantes de ce pré célèbre n'étaient pas tout à fait la réalisation de ce vœu du conseiller de Saint Louis : « un oasis paisible où ne se rencontrent que des écoliers graves,- se promenant en étudiant leurs notes, méditant ou argumentant dans la langue des clercs, prout inter bonos scholares est fier i consuetudi-

nem, comme ce devrait être la coutume des bons écoliers. » La sagesse n'était p>as descendue en personne au milieu de cette jeunesse; mais quel est le lieu du monde où Tidéal ne laisse à désirer?

Cependant le niveau des écoles s'était sensiblement relevé, des la fin du xv® siècle ; l'étude du droit notamment était devenue plus sérieuse : les recueils de coutumes des provinces et des ordonnances royaux abondaient déjà.

L'étude des lettres s'était élargie de tous les textes des auteurs classiques de la Grèce et de Rome qui, grâce à la découverte de l'imprimerie, avaient été mis à la portée des érudits. Et Jean Molinet pouvait dire avec raison :

J'ay veu grand multitude De livres imprimez, Pour tirer en estude Pouvres mal argentez.

Par ces nouvelles modes, Aura maint escolier Décrets, bibles et codes, Sans grand argent bailler.

Cependant ces nouveaux trésors n'empêchaient pas qu'il n'y eût encore dans les écoles des émules de Villon et de jeunes débauchés qui semblaient avoir pris k tâche de préparer à Rabelais la pourtraiture de ce méchant garçon II 27

de Panurge. Beaucoup d'entre eux, le plus grand nombre, hélas! ne savaient pas résister à Teffervescence de Tâge, ni aux tristes exemples de la dépravation générale. Gaultier de Château-Thierri aurait pu encore reconnaître, dans ce quartier latin, plus vieux de deux siècles que celui qu'il avait vu agir, ces jeunes robeurs du denier de leurs parents ou du denier de leur église, « qu'ils perdent en se perdant euxmêmes... et non-seulement le denier du jour, le denier bien acquis, mais le denier de la nuit, afifirme l'ancien chancelier de l'Université,

acquis par le péché le denier népotal des

prélats, qui est le bien des pauvres. Je dis enfin le denier nocturne à la lettre, celui qui est le prix de nocturnes débauches, parlant ainsi de ceux qui ont reçu leurs bourses des femmes qu'ils possèdent, et de ceux à qui les rentes de bénéfices ont été données par les prélats, auxquels ils ont livré leurs sœurs, leurs parentes, ou ce qui est plus abominable à dire, auxquels ils se sont honteusement livrés eux-mêmes. » {Hist. littér, de la France, tome XXVI, notice de Barth. Hauréau.)

De cette orde et vilaine nature étaient les • écoliers que Jean Raulin, dans son premier sermon du deuxième dimanche après la Trinité, nous montre vaguant par les places boueuses du Paris de la fin du xv« siècle, et ne pouvant

plus s'arracher de ces fanges infectes dès qu'ils y ont pénétré. Ces places sont au nombre de quatre. La première est la place Maubert, platea Maberti, où Ton vend le charbon, dit-il, et où les étudiants se rendent Tâme aussi noire que les sacs de cette sombre marchandise. La seconde est la place des Halles, platea de Hallis, où Ton trafique des poissons, et en particulier des maquereaux, maxime maquerelli, symbole de ces écoliers qui ne se contentent pas de se plonger dans le vice, mais ne sont heureux que s'ils réussissent à y plonger les autres. Plût à Dieu, s'écrie à ce propos le bon docteur, que tous ces maquereaux fussent comestibles ! Utinam omnes taies macquerelli essent bene comestibiles, on en serait au moins débarrassé. La troisième place est celle de Grève, platea de Gravia, où l'on vend le menu bois, les fagots et cotrets, qui représentent ces matières inflammables, ces feux impurs, propres à allumer les rixes, les dissensions et les haines. La quatrième, enfin, est la place^uo: Baudets; celle-là est surtout fréquentée par des clercs ignares, qui jamais ne songent à boire le vin de la science.

Dans ce curieux sermon prononcé à l'une des processions scolaires, dite procéssio Rectoris, Jean Raulin fait aussi loger sur ces quatre places et dans les rues environnantes, les ré-

2rz JUSTICIERS, ÉOOUERS, COSTUMES.

gents trop complaisants qui, pour gagner davantage, permettaient à leurs écoliers de faire tout ce qui leur plaisait, régentes qui spe lucri condescendunt suis scholaribus, pemittentes eis facere quidquid libuerit. Le plus curieux est que ces régents faciles atteignaient leur triste but : ils arrivaient à gagner plus que les autres, parce qu'ils avaient le plus de vogue.

Pierre de Sapieyra, dit Pierre de Limoges, bien qu'il n'ait rien de commun avec son homonyme qui mit en vers la légende de Saint Martial, nous apprend dans son Oculum mo^ raie, déjà cité par nous, que pour masquer leur ignorance, quand ils retournent dans leur pays, ceux qui ont aussi déplorablement négligé «r de boire le vin de la science », confectionnaient de grands volumes avec des fragments théologiques et philosophiques, des lambeaux de droit et de rhétorique, écrits sur peaux de veau, ornés de vastes marges, et les recouvraient de beaux cuirs rouges. « Comme un fou de cette espèce, ajoute Pierre de Sapieyra, revenait dans son pays avec une quantité de ces livres, le cheval de somme qui les portait tomba dans Teau, et tout fut perdu. Sur ce fatal accident, un autre écolier qui le suivait à pied, pauvre de livres mais riche de science, fit le distique suivant :

JUSTICIERS, ÉCOLIERS, <:OSTUMES. 21 3

Cordi non chartœ tradas quœ noperis arte, Ut si charta cadat tecum sapientia vadat. *

Il y avait cependant des écoliers qui travaillaient, ne fussent que les pauvres clercs en habit de moines, que maître Maillard voulait astreindre à la règle du couvent dans lequel ils s'étaient réfugiés ; mais ceux-là étaient plutôt penchés sur des livres de droit canon, sur les Décrétales, sur lés sommes de théologie, que sur les sciences du siècle. D'autres, selon Guillaume Pépin, mettaient une vanité loquace, un pédantisme bavard, une importunité insupportable à faire ostentation de leur savoir profsuie, dont le principal but était de se glorifier vis-à-vis du bourgeois ignorant.

Dans son chapitre imagé des grandes écoles de Ninive, le grave Dominicain compare ces derniers aux grenouilles qui, campées, Tété, dans les terrains marécageux, fatiguent les habitants du voisinage de Timportunité de leur coassement : « Videmus quod tempore œstivali^ in locis paludosiSy ranœ quœ suo garritu multum infestant de prope habitantes. Ces écoliers mondains ne font que bourdonner et coasser, chacun dans leur jargon : les grammairiens, sur les expressions et les élégances du langage, sur le congru et Tincongru, congruo et incon-

gruo ; les logiciens, sur le vrai, le douteux et le faux ; les philosophes, sur le lieu, l'espace, le temps et Tinlini. C'est vraiment la plaie de grenouilles qui envahit T Egypte. »

Ces critiques s'appliquaient du resté à tous les écoliers, aussi bien à ceux d'Orléans et d'ailleurs qu'à ceux de l'iJniversité de Paris. Pépin dit que soit à Orléans, soit à Paris, la plupart d'entre eux étudiaient plutôt dans le livre des rois, c'est-à-dire dans les cartes, que dans le livre des lois, in libro regum, id est cartœ, quant in libro legum, et qu'ils apprenaient plus volontiers la science des nombres dans les chiffres des jetons et des dés, que dans les spéculations mathématiques. Jean de Montlhéri, dans le sermon du troisième dimanche après Pâques, prêché devant les écoliers parisiens auxquels il reprochait leur humeur turbulente et leur orgueil, partageait également le poivre de sa moutarde entre eux et leurs confrères d'Orléans : « On en voit, dit-il, qui sont à ce point ombrageux, querelleurs et taquins, que personne ne peut avoir la paix avec eux. Partout où on les trouve, à Paris ou à Orléans, ils trouvent moyen de troubler le pays et toute compagnie dans laquelle on les reçoit.

Un sujet éminemment propre à émoustiller la partie féminine de l'auditoire de nos prêcheurs, à faire tourner vers eux les visages at-

tentifs de ces mobiles créatures, était la critique des caprices effrénés de la mode; les moines ne manquaient pas de Téplucher largement. Le contraste effrayant de la nudité générale du peuple, des haillons des classes inférieures qui côtoyaient le velours, les fourrures et le surcroît somptueux des riches, prêtait à de merveilleux effets d'éloquence. Plus nos annales s'assombrissent, en effet, plus le luxe s'exagère ; moins il y a d'or monnayé en circulation, plus l'or reluit sur le cou, sur les robes, sur la tête, sur la ceinture et jusque sur les souliers des grandes dames et de celles qui, aux dépens de leur honneur, s'efforcent de les imiter.

Les excès insolents du vêtement, au moyen âge, promènent leur tourbillon pailleté, déchiqueté, faisant miroiter la soie, la chair, le velours, les pierres, les chaînes, les rubans et les cheveux, à partir de l'apparition en France de la reine Isabeau de Bavière; juste au moment où gronde sur nos têtes cet autre tourbillon de sang, de larmes et de misères, qui semble avoir épuisé les sombres épithètes et les lamentables expressions de l'historien.

Il serait téméraire d'essayer de tracer en quelques lignes le tableau, même approximatif, des révolutions vestiaires de nos aïeux. Aucune de ces fantaisies n'a duré, fixe et stable,

2l6 JUSTICIERS, ÉCOLIERS, COSTUMES.

plus d'une lune; comment décrire leur succession folle pendant plus de trois siècles ? Contentons-nous de glaner dans la moisson des sermonnaires et de saisir au passage quelques figures de ce kaléidoscope, où les affiquets de la mode, agités- et tourbillonnant sans repos, donnent chaque jour à Tceil ébloui une combinaison nouvelle.

Tantôt il fallait se montrer ample à forcer les portes, hautes à menacer les solives ; un jour la largeur était bien séante aux hanches, aux épaules, à la poitrine ; un autre, il fallait outrer les proportions de la chevelure et des coiffes, allonger la descente de la taille et encorner démesurément le pied et la chaussure.

Telle semaine on engonçait les bras dans cinq coudées d^étoffes, largas manicas à tyrer Vartillericy dit Menot ; telle autre, les manches s'écourtaient pour faire place aux gants à la façon des gantelets d^hommes d'armes; puis elles s'étrécissaient, descendant sur les mains à mode de pieds de cheval ; puis encore devenaient de simples carcans d'étoffes, laissant voir la chair du bras, « blanche et atteintée », depuis les doigts jusqu'aux aisselles.

Voici les jupes arrondies, aux flots bouillonnés, entaillées, languées^ à découpures en forme de langues, halligottéeSj garnie d'aiguillettes et de lames d'or ou d'argent; voilà les robes aux

^ queues qui balaient la boue et la poussière, disait Clérée. Voilà les vastes surcots qui logent les reins inférieurs dans une sorte de fonds de cuve, disait Eustache Deschamps. £t tout à coup, sans transition, succèdent les fourreaux dits cottes estreignantes^q^i gênent les mouvements et semblent faits pour être portés dans une niche ou sur un pinacle, et s'offrir à Tadoration des passants.

Les hommes ont leur part de ces extravagances; eux aussi passaient de Tample à Tétranglé, avec moins de soudaineté, il est vrai. Ils alternaient les habits tailladés, aux bandes contrastées, les braies larges et montantes, les chausses prenantes, étendant jusqu'aux talons leur couleur uniforme ou mi-partie. Ils Variaient même cette mode indécente qui leur était particulière, la braguette, qu'ils, portaient droite ou penchée, en saillie ou en verrouil, « afin, dit Geiler de Kaisersberg, d'en faire pour les femmes une occasion de mauvais désirs. »

Tantôt ils portaient des chaussures rondes comme le pied d'un bœuf, à cuir plein ou à jour, ou entaillé dans la longueur des doigts; tantôt leurs souliers étaient des étaux comprimés, allongés, qui, à certaines époques, se recourbèrent, diaboliquement au sens des Prêcheurs, et imitèrent la courbure de Toliphant d'ivoire, qu'ils portaient à leur ceinture, pour animer

Il 28

2l8 JUSTICIERS, ÉCOLIERS, COSTUMES.

leurs chiens de chasse. Comment saisir au passage quelques-uns de ces grelots de la folie ? Menot va lui-même nous montrer la difficulté d'arrêter un coup d'œil dans cet enragé tourbillon :

« Si vous allez à la foire de Lyon, dit-il au deuxième sermon du troisième dimanche de Carême (édit. de Pierre Gaudoul), vous y trouverez des Flamands, des Lombards, des Allemands, des Anglais, des Vénitiens, des Espagnols, etc., lesquels vous reconnaîtrez à Tinstant à leurs habits. Il n'en sera pas de même des Français, qui changent à chaque instant leur façon de se vêtir. Aujourd'hui ils portent des vêtements longs, demain, des courts; ils étaient amples, les voici étroits ; l'étoffe couvrait le cou hier, elle le découvre aujourd'hui. Étonnez-vous si dans cette année on voit courir tant de catarrhes? On dit qu'il y a une salle à Venise où sont peints des hommes de toutes les nations; vêtus de leurs costumes nationaux; seul le Français y est représenté nu, ayant trois aunes de drap sur ses épaules et des ciseaux dans sa main pour les tailler à sa fantaisie : Habens très ulnas panni super spatulaSy et forcipes in manibussuis, »

Cette idée des rhumes que procurent les brusques changements de la mode, est venue également à Guillaume P€pin. [Feria V, post Dont, 11^

Quadrag.) « Voyez ces manches de femmes qui sont tantôt si étroites que les bras y peuvent à peine entrer, tantôt si follement larges qu'elles traînent à terre, et étonnez-vous si ces vaines femmelettes sont remplies, en vieillissant, de douleurs de tête, de maux de dents, de catarrhes et autres infirmités. »

Jean Clérée ajoute, et il n'est pas le seul, que tous ces vêtements étaient parfumés autant que la face et la partie de leur chair que ces dames exhibaient : les bras, le cou, la poitrine, étaient fardés et enluminés : « Mes damoyselles, vous vous fardez le muzequin quantum voîueris, et portez le musqué tant que Ton vous suyve au trac. » Barelete, le moine napolitain, nous apprend à son tour quel genre de fard préféraient ses vaniteuses contemporaines : a Cur ponis belletum in facie^ vitellum ov/, aquam vitis, unguenta, cerusam? » Et plus loin, en énumérant toutes les ferrailles dont les femmes encombraient de nouveau leur coiffure, comme au temps d'isabeau de Bavière, il ajoute qu'il ne leur manque que Tendu me et le marteau pour paraître maîtresses dans l'art de forger. » [Sermo XII Quadrag.)

La Chronique de Monstrelet nous parle d'un Carme breton, Thomas Connecte, qui prêchait sur les places et ameutait les enfants contre les folles dames et damoyselles qui portaient sur

leurs têtes hauts atours et aultres habillements de paraige; il sommait ces dernières de lui livrer leurs coiffes surâevées et leurs hennins à larges oreilles en forme de cornes, qu'il jetait dans de gratis feux. « Mais, dit Paradin qui cite le même fait dans ses Annales de Bourgogne, les femmes firent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes; et le bruit passé, les relèvent soudain plus que devant. »

Le Journal du Bourgeois de Paris parle du Cordelier Frère Richard qui, en avril 1429, mit Paris en grand émoi par ses sermons. Il tonna avec un égal succès contre ces diaboliques ornements de la tête : et Et les femmes ardèrent, devant tous, les atours de leurs testes, comme truffaux (bourres et étoupes), pièces de cuir ou de baleine qu'elles mettoient en leurs chaperons, leurs cornes, queues et grant foison de leurs pompes. »

Ces terribles hennins qui forçaient les femmes à se baisser pour passer sous les portes, partagèrent pendant plus d'un siècle avec les queues et les diaboliques souliers à la poulaine les malédictions des Frères Prêcheurs. Les poètes eux-mêmes faisaient chorus de toutes leurs forces.

Pour achever de nous éblouir, je reprends

dans le manuscrit de Valenciennes déjà cité ici, le Second mariage et espousement de Dieu le Fils^ que Térudit J. Mangeart attribue avec une grande vraisemblance à Tillustre Jean Gerson, un résumé somptuaire très-coloré; une sorte de bouquet des fleurs les plus vives du costume féminin, au temps de Charles VI. Il est question, dans celles qui portent et recherchent toutes ces brillantes excentricités de la parure, des truandes effrontées dont Marie-Madeleine faisait sa compagnie, avant sa conversion. Il semble en vérité que Fauteur de Vlnternelle Consolation ait répandu leurs coffrets et leurs trésors sous nos yeux :

«c Elles mettent toute leur cure, dit Jean Gerson, à l'avantage de vanité et de plaisance charnelle, comme d'avoir chevelure belle et bien trichée, colliers, fremaulz, anneaulz et chaintures d'or et pierres précieuses, frontaulz, pièces et gorgias, les tours, mortiers, pignons, tambures, clochiers assiz et eslevez bien hault sur leurs testes, à banière ouverte et à volans de soye traynans à terre, le front plumé et fardé, leur sain ouvert et mamelles estraintes et descouvertes, corsets et manches justes et paltos et houplandes de drap d'or, de velours, de satin et drap fin, gaillardes à la façon nouvel, en toute guise à longues queues et à grans hors et sumptueuses fourrures; soUers

escoltez à poulennes et fort estroiz, pour avoir les piedz petits et mignos, perdons tout leur temps en tèles vanitez, comme font encore pour le temps présent plusieurs femmes qui mettent toute leur cure à parer elles et leurs filles. V

En nous livrant ces curieux détails des mœurs de leur temps, nos moines n'oublient guère d'exhorter ceux et celles à qui ils reprochent une si grande délicatesse et une si grande profusion dans leurs habits, de songer aux pauvres qui passent devant eux, sans souliers dans la boue et sans robes sous la bise. Cette commisération pour le pauvre est toujours un de leurs thèmes préférés; ils apportent à tout ce qui s'y rapporte une véhémence vraiment évangélique : — Donnez... faites l'aumône, répandez vos richesses; si vous avez reçu davantage, c'est pour distribuer à ceux qui manquent. — Rendez, restituez, rachetez votre conscience, car si vous vous êtes enrichis, il est difficile que vous l'ayez fait, dans n'importe quelle profession, d'une manière loyale et par des moyens légitimes : exécutez-vous donc et restituez.

Ce cri constant en faveur des faibles et des déshérités revient à chaque instant sur leurs lèvres et dans leurs sermons; là est vraiment le parfum et l'âme de leur œuvre, la raison

d'être de leur apparition dans ces siècles douloureux et désorbités. Voici à ce propos un mouvement d'éloquence d'une parfaite élévation, un élan du cœur d'une admirable pureté, qui me paraît de nature à ponctuer naturellement ce chapitre. J'emprunte cette perle oratoire au XXVI« volume de V Histoire littéraire de la France^ et l'extrais de la Notice sur les prédicateurs du XI V^ siècle, que M. Barthélémy Hauréau y a insérée. Cette vaillante tirade de Daniel de Paris, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, est à la fois un élan de charité et une vigoureuse critique des exploits sanglants de la lance et de l'épée de la chevalerie, dont l'excellent prêcheur voudrait, dit-il, ne jamais voir descendre les héros des cadres où les imagiers les ont représentés. Quelle différence il trouve entre les exploits de ces paladins et le célèbre coup d'épée qui fendit au bénéfice d'un pauvre le manteau du bon Saint Martin :

a Saint Martin, dit le généreux moine, fît du tranchant de son épée deux parts de sa chlamyde, pour en donner une à un pauvre d'Amiens. Ce fut un beau coup! Non, jamais on n'entendit parler d'un si beau coup d'épée. Assez et trop de chansons sur Roland, sur Olivier... Ainsi l'on dit que Roland fendit la tête d'un homme jusqu'à la mâchoire, et qu'Olivier trancha le corps d'un autre tout entier.

2S4 ]USTtCt8RR, icOLIBRI, COSTUHES.

Tout cela n'est rien! Ni Roland, ni Olivier, ni Charlemagne, ni Ogier le Danois, n'oot eu l'honneur de frapper un si beau coup que Saint Martin; et jusqu'à la fût du raonde on n'en verra pas frapper un pareil. Dieul combien de pauvres errent à Vau-la-Ville, tous nuds et deschauss^s, et nul Saint Martin n'est là pour les couvrir! »

Page 1