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CHAPITRE VIII

PHYSIONOMIE DES MENESTRELS ET DES TROUVERES

UELQUES lecteurs me diront : N'eûtil pas mieux valu placer au commencement de ce livre le portrait deS maîtres ri meurs, qui en sont les collaborateurs actifs, presque les seuls auteurs? C'eut été suivre la coutume. Il m'a semblé cependant qu'on s'intéresserait davantage à ces physionomies oubliées, si l'on avait auparavant refait leur connaissance, par quelques échantillons de leur verve. On ne saurait mettre trop de soin pour stimuler l'attention autour de ces princes de la Bohème littéraire, dont les chants des premiers âges de notre langue, ont jeté une si vive lumière sur l'histoire intime de leur temps.

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Point de fêtes sans jongleurs ni ménestrels. Les fabliaux, lais, chansons, pastourelles, récits mêlés de vers et de prose, étaient l'accompagnement obligé de toutes les réunions, publiques ou privées. Quand les souverains tenaient cour plénière, quand les chevaliers faisaient passes d'armes et tournois; aux visites solennelles, aux noces, aux festins, toujours les fableurs et chanteurs étaient conviés. Aussi avaient-ils partout leur entrée franche; partout ils passaient sans péage, sans être soumis aux redevances innombrables qui ruinaient le voyageur et le marchand.

Un règlement du temps de saint Louis, enregistré au chapitre : del Péage de Petit Pont (manuscrit relatif à l'établissement des mestiers) nous apprend que ces bons compagnons étaient quittes de toute redevance, à la seule condition de jouer, chanter ou fabloïer devant le péager ; cela avait sans doute été jugé nécessaire pour édifier la conscience de l'ofRcier du fisc sur la qualité de l'arrivant. Leur présence était aussi essentielle à la joie que le vin. L'un des plus gais d'entr'eux, Garin s'applaudit ainsi des bons deniers qu'ils tiraient de leur art :

Fabliaux sont or moult en corse {en faveur) ; Mains deniers en ont en borse Cil qui les content et les portent, Car grant confortement aportent.

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Quand l'empereur Conrad, fils de Frédéric II vint tenir sa cour ù Mayence, il y convia les trouvères de France. Le roman de Guillaume de Dole nous a conservé plusieurs des noms de ceux qui se rendirent à l'appel du prince germain. Hues de Braie-Selves y fut trÈs-courtoisement accueilli (I l'empereur le tint moult cort. » Renaut de Sabueil y vint aussi, de même que le gentil Jonglet, dont Conrad fit tant de cas qu'il l'attacha ù sa personne. Jonglet, nous dit son confrère, méritait cette faveur.

Il ert {était) sage et grant apris,

Et si avoit oui et apris

Mainte chanson et maint biau conte.

Le plus bel ornement de la cour de Conrad IV fut la belle Doëtc de Troyes qui accompagna son frère Thierry, dit le Vaillant. Tous les ménestrels raffolaient de la gracieuse et célèbre trouvèresse; ils accouraient de maints lieux pour l'entendre et l'admirer.

Li ménestrel de mainte terre, Q.ul ère venus por aqucrre De Troie la belle Doéte Y chantoienl mainte chansonète.

L'empereur se laissa prendre aux charmes de

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Tenchanteresse; mais elle n'accorda aux soupirs du monarque que deux strophes de sa façon, où elle rime son refus avec une touchante délicatesse. Se comparant à la colombe courtisée par l'aigle, elle dit à ïoysel-dieu :

Non roi des airs^ trop bien me duit la terre;

Aux mortels portez le tonnerre,

Et m'y laissez leur noncier les biaux jours.

Ce bon accueil fait aux poètes datait déjà de loin. Robert Wace se plaint, dès 1160, que les princes ne valaient plus leurs généreux devanciers. Le grave trouvère, qui rimait ses chroniques comme Homère, témoigne ainsi du succès de ses confrères, au temps des premiers successeurs de Guillaume le Conquérant :

Ja soloiènt estre, onuré {honorés)

É mult prisié é mult amé,

Cil qui les gestes escripveient,

Et les estoires feselent;

Sovent aveient des barons

É des nobles dames biaux dons...

Mez ore, por lungcs penser, {longues œuvres)

Fère romans é serventois,

Poi {peu) troverai (qui) tant seient cortois.

Qui ne connaît l'amitié du roi Richard Cœurde-Lion et du trouvèreBlondiaux? Les dcuxamis,

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le prince et le poète, composaient quelquefois ensemble des lais et des chansons; or ce fut une de ces chansons, rimées à deux, qui facilita, au printemps de 1 194, la découverte de la tour où Richard languissait prisonnier. Le récit naïf de la Chronique du roy Ricitart, qui nous a conservé ce précieux trait de mœurs, ne peut manquer d'intéresser le lecteur. Laissons parler Jehan Raveneau religieux de saint Wandrille, l'auteur de ce naïf morceau d'histoire.

« Il advint que le roy Richart avoit nourri ung ménestrel de France qui avoit nom Blondiaux. Celui pensa qu'il querroit son seigneur par toutes terres jusques qui l'eust trouvé. Et tant erra

celui Blondiaux par les estranges contrées et

tant aventura qu'il vint en Ostheriche, en Allemaignc, ainsi comme aventure le menoit, et vint droit au chatcl où le roy estoit en prison. »

C'était en automne, Blondiaux apprit qu'un noble prisonnier était lu gardé soigneusement; il se fit ami avec le châtelain « qui estoit jeune chevalier, et jouoit devant lui de son mestier. » Vers les festcs de Pâques, il descendit au jardin et esgarda vers la tour, s'il verrait pas son seigneur à l'une fenêtre.

« Ainsi comme il estoit en ccste pensée, le roy regarda parmi une archière et vist Blondiaux, et pensa comme il se feroit ù lui congnoistre. Si lui soubvint d'une chanson qu'ils avoicnt faicte

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entre eux deux; si commencha à chanter moult haut et cler, car il chantoit moult bien, et quand Blondiaux l'ouy, si sceust certainement que c'estoit son seigneur le roy Richart, et en eust grant joie. Atant se parti du vergier. Ainsi demoura

Blondiaux jusques à la penthecouste et alla

tant par ses jornées qu'il vint en Angleterre. »

On sait le reste qui prouve bien que l'amitié des poètes était déjÀ un bienfait des dieux, même pour les rois.

Dans la chronique d'Albéric, on lit qu'en 1 287, au mariage de Robert, frère de saint Louis, avec Mathilde de Brabant, il y eut aux quatre coins de la salle, des ménestrels gentiment montés sur des bœufs habillés d'écarlate. A chaque service « ils sonnoient et cornoient, » en attendant le dessert, où chacun d'eux devait chanter, selon la coutume que nous explique ces vers du Roman de r Antichrist, rimé par Huon de Méry :

Quant les tables ostées furent.

Cil jungleur en pies esturent; {steterunt)

Si ont vielles et harpes prises,

Et de geste chanté nos ont

Chansons, sons, lais, vers et reprises.

Il nous est difficile de comprendre la vogue universelle de ces spirituels amuseurs des populations du vieux temps, nous dont les poètes

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n'ont eu, depuis trois cents ans, de faveur que dans les classes lettrées de la nation. Le succès et la popularité de la chanson moderne, seule partie de notre littérature nationale qui, depuis Louis XIV, ait réellement pénétré dans les rangs du peuple, nous donnerait à peine une idée des acclamations qui accueillaient ces poètes errants. C'était une sorte d'idolâtrie. Les bonnes gens se signaient naïvement aux beaux endroits, comme à l'audition des évangiles. Rutebeuf dit, parlant de ses succès : « je fais plus sainier (signer) de testes, que se je chantasse évangile. » Petits et grands retenaient leurs vers, et les répétaient aux veillées.

Grâce à l'extrême vulgarisation de la langue française, au temps des Croisades ces petits poèmes faisaient le tour du monde et pénétraient dans toutes les couches de la société. Les sujets en étaient à la portée de chacun, aussi agréables aux oreilles de tous que les stances de l'Arioste, du Boïardo et du Tasse l'étaient et le sont encore aux oreilles des Italiens.

Une chose aidait à la généralisation de ce succès, c'est qu'à de légères variantes près, l'idiome de la campagne se parlait également ù la ville et dans les châteaux. Les bergers et les pastourelles chantaient, avec autant d'entrain que les seigneurs et les châtelaines, les lais d'Audefroy le Bâtard, les chansons de Raoul de Coucy, les

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rondeaux que Thibault de Champagne avait fait écrire sur les murs de son château de Provins. Peut-être chantaient-ils aussi les chansons d'amour, aujourd'hui perdues, qu'Abailard fit en l'honneur d'Héloïse. Sans cette extraordinaire popularité des trouvères, leurs œuvres se seraient inévitablement égarées sur la route des siècles; aucun de leurs fabliaux, aucunes de leurs poésies légères ne seraient parvenues jusqu'à nous.

Bien qu'un grand nombre de ces productions originales se soient perdues, ce qu'il nous en reste suffit à nous faire juger de la vigueur de cette littérature qui charma l'Europe, pendant plus de trois siècles. Chose surprenante, il n'est pas jusqu'aux airs, sur lesquels se psalmodiaient ces savoureuses poésies, qui n'aient réussi à nous envoyer des échantillons, notés à belles notes carrées et en beau plain-chant. Nous avons encore sous les yeux les récitatifs de la partie rimcc du gracieux poème d'Aiicassin et Nicolette, ceux des jeux dramatiques d'Adam de la Halle et les refrains mélancoliques des chansons de Raoul de Coucy.

Ménestriers et jongleurs n'étaient pas simplement, il faut le dire, ce que leurs titres indiqueraient à notre époque. Pour exercer ce métier dont tout le monde se mêlait, même des moines, même des rois, il fallait une grande multiplicité de talents ; et je sais peu d'hommes de lettres,

parmi nous, capables d'atteindre à la perfection du genre. La plupart de ceux dont les noms nous sont parvenus étaient ù la fois auteurs et acteurs, ordonnateurs de fêtes, musiciens, improvisateurs des entre-mets dramatiques, dont on coupait les services des interminables banquets; panégyristes, chroniqueurs et historiens. Non-seulement ils rimaient et inventaient, mais ils entraient en scène et chantaient les œuvres des autres et celles qu'ils avaient composées.

Ces vivants compères vont nous fournir les meilleurs renseignements sur eux-mêmes, car ils ont eu soin de se peindre dans leurs fabliaux. Mais d'abord gardons -nous de les classer avec trop de méthode, et de faire autant de professions exactement déterminées, des différents noms qu'on leur donnait. Si Ton en excepte les trouvères de noble extraction, qui se contentaient de composer leurs chants, la généralité mélangeait avec entrain toutes les spécialités du genre. Le niveau de leurs bourses était la seule règle qu'ils reconnussent au maintien plus ou moins sérieux de leur dignité de poète. Ces réflexions sont, dans une certaine mesure, applicables aux dénominations de leurs œuvres. A moins que ce ne fussent des œuvres de longue haleine comme les romans de geste, il leur arrivait souvent de prendre un titre pour un autre. Leurs œuvres tenaient souvent, ù la fois, du

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dit, sorte de kyrielle monographique, du conte déclamé, de la satire humoristique,. de la chanson psalmodiée et du drame dialogué à deux ou plusieurs personnages. Ces sortes d'ouvrages se prêtaient à une grande élasticité de forme ; ils s'accentuaient dans tel ou tel sens, suivant les circonstances du lieu et de la nature de l'assemblée ; suivant le talent, la fidélité de mémoire ou le nombre des collaborateurs qu'ils s'adjoignaient pour le récit et la mise en scène.

Une des compositions les plus riches en renseignements sur les us et coutumes de la ménestrandie est le fabliau des 1 1 bordeors ribauds (bourdeurs ou fableurs rivaux). Cette pièce si animée, si colorée, si pleine de verve, mériterait d'être citée en entier; il faut se contenter, bien à regret, d'en faire un résumé qui puisse entrer dans notre cadre.

Deux ménestrels, sans doute deux chefs de bandes placées aux deux bouts de la grande salle, comme aux fêtes des noces du prince Robert, entrent en rivalité pour égayer la société. Le premier sort des rangs et commence par ravaler les talents de son rival : «—N'est-il pas raison que tu te taises, dit-il, toi qui ne sait rien dire qui plaise ? Chétif chu en pauvreté, qui es affamé de froment, connais-tu le moyen de gagner chausses de Bruges et souliers de Cordouan (de cuir de Cordoue) !* As-tu jamais rei^u une robe neuve pour

chose que tu aies dite ? Tu semblés un meneur d'aveugles, \in vrai truand, un vilain bouvier; toiquejeneprisc pas trois pommes, quelle audace te prend de vouloir rivaliser avec un jongleur de ma qualité?»

Puis le glorieux fanfaron passe à l'énumération de ses talents.

— Je suis Gautier, dit-il, qui n'ai pas mon pa rcil au monde. Je sais conter « en roumanz et en latin. » J'ai bonne grâce à chanter devant les comtes et les ducs,

Quant je suis à court et à feste, Car je sai des chansons de geste.

Il sait A'ie de Nanteuil, et comme elle fut en prison mise; il sait Gantier d'Avignon, Vivien de Bourgogne, Renault le Danois, Ogier de Montauban, qui conquit le pays d'Ardcnnes. Il connaît des romans d'aventure, surtout « de cels de la ronde table, qui sont îi oïr délitable » : Messire Gaiivain, Percerai de Biais, Floire et Blanche- Jlor, Tibaut de Viane, Girart d'Aspremont. Il a plus de quarante lais en sa mémoire, de ces charmants poèmes, dans le genre des ballades allemandes, dont Marie de France, qui les faisait si bien, a dit :

Bun sunt 11 lais à oîr Et li notes ù retenir.

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A cette énumération qui fait honneur à l'érudition du bourdeur, vient s'ajouter la liste de ses talents de société. Il se vante, à la grande joie de ses auditeurs, de savoir cercler un œuf, couvrir les maisons avec des omelettes. Il a appris à saigner les chats, à ventouser les bœufs, à faire « freins à vaches, ganz à chiens, coifes à chièvres, hauberts à lièvres. » Il confectionne des broches à rôtir la graisse, des fourreaux à trépieds et des gaines à serpes. Ce glorieux drôle a de fort belles connaissances : il fréquente Guillaume Grosgroing, Trenchefèr, Mâche-Beignet. Au nom de ces vaillants amis, il menace son adversaire d'une grosse aiguille d'acier dans le bas des reins, s'il ne s'empresse de tourner les talons.

Mais il a devant lui un rival décidé; au lieu de fuir, le second bordeor dévisage résolument l'ennemi. Ce dernier est sobre d'injures. Après quelques traits dédaigneux, oîi il reproche au vantard de ne savoir ni dits, ni contes, ni fabliaux, ni aucuns récits joyeux, il énumère à son tour à la compagnie ce qu'il sait faire : — Je suis l'un de ces bons trouvères qui tirent d'eux-mêmes tout ce qu'ils content et chantent, et qui n'ont pas besoin de médire d'autrui pour faire rire leurs auditeurs, à la façon des ribauds.

Si on l'en croit, ce dernier serait un vrai trouveur, dans toute l'ampleur du mot, auteur et acteur à la fois. Il déclare qu'il sait sonner de

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toutes sortes d'instruments, pour accompagner ses vers et ceux des autres. Le plus intéressant pour nous est qu'il nous donne la liste de plusieurs de ces instruments :

Je suis juglère de vièle, [joueur de violon) Si sai de muse et de frestèle Et de harpe et de chifonie, De la gigue et de l'arménie.

Et del salteire et de la rote,

Les suppositions qui ont été faites sur ces instruments et sur leur usage ne paraissent pas assez concluantes pour les répéter ici ; on peut seulement regarder comme certain que la vièle était le violon, d'après les images des manuscrits, qui représentent les jongleurs juglant de la vièle. Il y a également toute probabilité à croire qae la rote était notre vielle, à cause du mouvement de rotation qu'indique clairement le nom de cet instrument. Ceux qui voudraient avoir une liste plus complète des instruments de musique, usités en ce temps-lîl, n'ont qu'à consulter dans les poésies de Guillaume de Machault, la pièce qui a pour titre le tems pasteur, surtout le chapitre de cette pièce : comment li amant fut au diner de sa dame; ils y verront nommer plus de trente instruments à cordes et ù vents.

Revenons îi notre jongleur : il avait certes de

beaux talents; mais par une bizarrerie humoristique, il juge à propos d'interrompre l'énumération de ses qualités de ménestrel, pour régaler l'assemblée de ses tours d'adresse, qu'il croit sans doute plus capables de l'intéresser en sa faveur;

Bien sai jouer de l'escambot (escamoter)

Et faire venir l'escharbot, 'Je diable)

Vif et saillant dessus la table,

Et si ai maint beau jeu de table

Et d'entregiet et d'artumaire, (de magie)

Bien sai un enchantement faire.

Ceci touche à la sorcellerie ; l'enchantement ne supposait pas précisément alors qu'on eut vendu son âme à Satan : le jeu eut été par trop dangereux. Le bon compagnon entendait parler de féeries; or les fées et les génies tenaient, nous le verrons, un milieu honnête entre les hommes mortels et les complices immortels de Lucifer. Le plus curieux est que notre artiste mêle à ces facultés équivoques celle de savoir « lire et chanter de clergie. » N'y aurait-il pas une malice là dessous ?

A cette plaisante apologie de ses talents, succède une litanie de personnages grotesques, de la familiarité desquels il aime à se vanter. Ce sont d'abord des charges de chevaliers, croquées à la manière de Cham, l'inépuisable caricatu-

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ristc. C'est monseigneur Errant, dont l'écu est toujours sain et entier, « car onques n'y ot coup féru; » c'est messire Pégu, « qui porte un écu à bretèles. » Celui-ci est l'homme du monde qui mieux paie « un ménestrel à haute feste. » Il connaît Renaut Brisc-teste, qui porte un chat sur son cimier, monseigneur Geoffroy du Maine, « qui tos jors pleure au dieu maine », sans doute à la procession. Il connaît encore messire Gibet Cabot et monseigneur Augier Pompée, qui d'un seul coup de son épée « coupe bien à un chat l'oreille. »

On peut facilement imaginer quels rires sonores, ces bouffoneries faisaient éclater, sous les voûtes des salles, où nos aïeux naïfs se foulaient pour ouir ces bons raillards.

Beaucoup des illustres connaissances de ce second bourdeur portent des noms de guerre qui, selon le vieil usage, caractérisaient leur force, leur valeur ou leur talent : Tue-Bœuf, Arrache- Cœur, Ronge-Foie, Dent de Fer, Abat-Paroi, Thierry d'Enfer, Tranche-Coste, Fier-à-Bras, Brise-Barre, en un mot « tous les bons sargens du monde. » Il nomme également quelques uns de ses confrères, dans cette énumération de ses amis : Songe-feste à la grant viele, Grimoart qui chalcmèle (joue du chalumeau), Triant, Traiant, Enbatant, t plus de mille nomer » en pourrait enfin tous :

Cil qui sont le plus amés en court, Dont le grant renom partout court.

Cette revue plaisante a pour but de bien disposer son auditoire ; il vient ensuite au lot sérieux de son bagage. Plus habile que son rival, notre gaillard a réservé pour la fin sa grosse artillerie, dont il foudroie sans pitié l'ennemi.

Je sai contes, je sai fableaux.

Je sai conter beax {beaux) ditz nouveaux,

Rotrucnges viels et novèles

Et sirvantois et pastorèles.

Puis il énumère les principaux ouvrages de son répertoire, dont plusieurs se trouvent imprimés aujourd'hui. Il sait le fabel du denier; il sait de Perceval l'histoire, et celle du provoire qui manja les mures et celle du renard. Il sait de bons fabliaux bien gaillards, recueillis depuis par Barbazan et par Méon. Il a également appris de beaux romans d'aventure ; il sait « par sens et par mémoire » toute la chronique

De Charlemaigne et de Roulant Et d'Olivier le combatant ; Je sai d'Ogier, si sai d'Aimmon Et de Girart de Rouxillon.

Que ne sait-il pas? Le bon est que de toute cette poésie chevaleresque, il y ait nombre de pièces que nous autres, trouvères du XIX* siècle, sachions presqu' aussi bien que lui.

Dans cette merveilleuse diversité de talents, il s'en trouve, il faut tout dire, qui sentent fort l'ami des princes, le galant complaisant, dont la conscience large s'est habitué h sourire aux fantaisies erotiques des rois, des châtelains et des chevaliers. Notons encore cela: une étude scrupuleuse ne doit rien laisser dans l'ombre.

Si sai porter consels d'amors,

Et faire chapelez (couronnes) de flors,

Et çainture de druerie, {galanterie)

Et beau parler de cortoisie

A ceus qui d'amors sont espris.

Décidément ce second jongleur est plus complet que son rival, dont cette riposte a dû pulvériser la vanité; cependant le premier avait déjà bien du mérite. A eux deux ces éloquents fableurs nous ont largement esquissé les principales lignes de leur joyeuse profession.

Je crains bien que leur entière franchise n'ait un peu terni la physionomie générale des trouvères. Afin d'être juste à leur égard, rappelonsnous combien, de nos jours, les champions de la littérature et du théâtre dont ces spirituels

aventuriers étaient les devanciers véritables, ont encore de peine pour réussir à se hausser, en fait de sagesse, à l'idéal de Salomon.

Si les compères de la ménestrandie avaient été exempts des vices de leur entourage, auraientils eu autant d'attrait pour leur public ? Il est sûr que leur valeur historique s'en serait considérablement amoindrie à nos yeux. En parlant le langage des foules, en s'adressant à leurs appétits, en entourant les vérités graves de bons éclats de rire et de friandises littéraires de haute saveur, les ménestrels dépistaient les guetteurs toujours prêts à signaler aux justiciers les écarts irrespectueux et les paroles « malsentant de la foi. )> Il faut juger les jongleurs d'après ces vers prudents de Richart de Semilli, qui vivait sous le roi Louis VIII :

Mi chant {mes chants) s'en vont le grant chemin Et mon cuer tourne à un estroit sentier; [plénier, Ainsi doit-on les guestes dévoïer.

Avec cette pointe d'idéal que met toujours au cœur le culte de la poésie, les trouvères étaient bien de leur temps. Sensuels et voluptueux, ils se pliaient sans trop de répugnance à l'humeur du châtelain, qui pouvait leur faire don d'une robe neuve, d'une fourrure de prix, d'un beau cheval et d'un bon repas. C'était l'usage de faire

ainsi des dons en nature aux trouvères, de même qu'ils pouvaient, eux-mêmes, reconnaître Thospitalité par quelque bon conte ou par une chanson,comme nous le voyons dans le sacristain de Cliiny de Jehan le Chapelain :

Usage est en Normandie,

Que qui est hehergié, faut qu'il die

Fable ou chanson à son hoste.

Ces petits profits leur étaient souvent bien nécessaires : la science de l'économie n'entrait guère dans la variété de leurs talents. La plupart d'entr'eux auraient pu dire avec Le Clerc deVaudois : « Seignor j'ai folement mes deniers dépendus. » Le prince des ménestrels, Rutebeuf, si célèbre qu'il fut, ne fit pas fortune, tant s'en faut. Ce génie dont les vers passionnés faisaient signer, disait-il, plus de têtes que les prières des prêtres, se plaint d'avoir perdu tout son avoir, dans son âge mur :

Diex m'a fait compaignon à Job, Qu'il m'a tolu à un seul cop Quanques j'avoie.

On le voit, les trouvères n'avaient pas trop de l'exercice de toutes les facultés de l'esprit, pour parvenir à vivre. A leurs talents de poète, d'historien, de romancier, de musicien, de conseiller

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d'amour, il faut ajouter qu'ils cornaient de la trompe dans les grandes chasses; qu'ils faisaient l'office de maîtres des cérémonies à l'occasion, et sonnaient ou chantaient devant les armées, comme nous le voyons, dans le roman du Rou, d'un ménestrel à la suite de Guillaume le Conquérant. Celui-ci chanta bravement à la tête des troupes normandes, le jour de la bataille d'Hastings, ainsi que le fit jadis le trouvère athénien Tyrtée, pour animer les soldats de Lacédémone

Taillefer ki mult bien cantout, {chantait)

Sur un cheval ki tost alout,

Devant as {eux) s'en alout cantant

De Karlemaigne è de Rolant

È d'Oliver et des vassals

Ki morurent en Rainchevals {à Roncevaux).

Si l'on rappelle en outre qu'ils servaient souvent de héraults et même d'ambassadeurs, à cause de leur facilité de bien dire ; que plusieurs montèrent à la dignité de conseiller intime des princes et de leurs grands feudataires, on aura, du bouffon au ministre, toute la gamme de leurs vertus, toute la hiérarchie des professions dont étaient capables ces vivants compagnons, depuis le temps du roi Robert jusqu'à celui du roi Jean.

Mais déjà, bien que l'extrême gaieté touche de

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près à l'extrême bon sens, la fortune et les honneurs tombaient rarement dans la main du poète. Le plus beau rayon de leur gloire est d'avoir jeté quelques éclairs de vie aimable, quelques protestations courageuses, quelques axiomes de dignité naturelle, dans ces sociétés de ferrailleurs orgueilleux et de sermonneurs sombres, où le bon sens et la sérénité d'esprit n'apparaissent que par boutades et par accidents.

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