‹ La vie au temps des TrouvèresChapitre 9 sur 18 · RAHTÉ DES CLERCS SÉCULIERS ET RÉGULIERS · texte numérisé non relu

RAHTÉ DES CLERCS SÉCULIERS ET RÉGULIERS

)(^ E clergé était alors la seule classe de la société dont la bourse fut inépuisable. Ses propriétés territoriales étaient de véritables fiefs; les dépenses nécessitées par les Croisades , avaient fait entrer dans le trésor des collégiales et des moutiers, des valeurs inestimables en pierres précieuses et matières métalliques. Ces richesses, n'étant plus employées qu'exceptionnellement à soulager les pauvres et ù héberger les voyageurs, étaient un ferment actif à l'explosion des passions, dans le cœur de célibataires oisifs, exonérés des plus grosses charges de la société. Le concubinage des prêtres séculiers

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était chose à peu-près générale, et l'on ne songeait guères îi s'en étonner.

A l'époque où commencèrent à fleurir les trouvères, les troubles excités par la défense que Grégoire VII avait faite aux prêtres de se marier légitimement, n'avaient pas encore cessé. Le XII® siècle, et même une bonne partie du XI Ile virent se renouveler les protestations à ce sujet. Le clergé normand et la plupart de celui d'Angleterre était encore marié en i225. Les prêtres anglais obtinrent en 1 229, à prix d'argent, du roi Henri III et de son frère Richard de Cornouailles, la permission de garder leurs femmes, malgré la décision de l'assemblée, tenue ù Londres, par quelques évêques du pays.

Quand il fallut obéir enfin ou perdre les privilèges de la prêtrise, abandonner une part de la prébende et de la dîme et se voir assujetti à la taille, les prêtres remplacèrent généralement les femmes légitimes par l'usage des compagnes libres. En certains pays, en Biscaye par exemple, ils y furent si bien autorisés, dit l'abbé Vély, qu'on refusait d'accepter pour curés de paroisse, ceux qui n'avaient pas de commères, caution qui semblait nécessaire à la tranquilité des maris. Jehan de Condé l'avait dit : « priestres sont trop raidesde rains; » surtout quand manquait à ces pasteurs du bon vieux temps le pain quotidien de l'amour.

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Césaire d'Heisterbach, célèbre prédicateur de l'Ordre de Citeaux, qui vivait au temps de Rutebeuf, constate que les moines jetaient un œil d'envie sur ce privilège du pasteur ordinaire, de pouvoir, sans trop de scandale, s'adjoindre une coadjutrice. Le seul moyen qui fut à la disposition de ces pieux reclus de partager ce désire soulagement, était de quitter le monastère ; ils ne s'en faisaient pas faute, si l'on en croit leur confrère Césaire d'Heisterbach. Chaque jour il arrivait qu'un moine, auquel pesait le célibat cénobitique,se faisait ouvrir les portes du cloître, et venait prendre place dans les rangs du clergé séculier :

« Desertor ordinis in vîtium labititr libidinis, « conciibinam , siciit multis consuetudinis est, « ad sibi cohabitandam accepit, de qiia liberos « genuit. )> (Cœs. Heist.^ niirac, lib. n, cap. 3).

A cet égard les documents surabondent. Pour rester dans notre cadre, nous nous en tiendrons à ceux que nous fournissent les trouvères. Le public était si bien fait ii cette coutume, qu'il vénérait les ménagères des presbytères, comme si elles eussent été des compagnes légitimes. Dans nos vieilles poésies on les nomme souvent la prêtresse, la femme au prêtre, de même qu'on nommait la comtesse, la femme du comte, et la sénéchale, la femme de l'officier de ce nom. Dans le bénin fabliau, don provoire qui tnan-

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gea les mures, quand la jument du curé, tombé dans les épines, revient seule à la maison, Guérin peint ainsi l'émoi de sa compagne :

Chascun se maudit et se blâme, Et la femme au prestre se pasme, Qu'èle cuide qu'il soit mort.

Au lieu de tomber dans les épines du chemin, le prêtre de Constant Duhamel, tombe en compagnie d'un prévôt et d'un garde des forêts, dans les pièges qu'un mari, dont ils guettaient la femme, a tendu à tous les trois. Un rendez-vous successivement donné à ses trois poursuivants par Isabiaus, et l'attrait d'un bain préalable, selon la voluptueuse mode du temps, ont réduit l'un après l'autre, nos amoureux à se réfugier, nus et demi-morts d'effroi, dans un vaste tonneau placé là à dessein. Or par la bonde de leur prison, les coupables peuvent savourer l'amertume du tour que le mari joue à chacune de leurs épouses conviées, également l'une après l'autre, par la femme de Constant Duhamel, à un diner que doit précéder le bain. La scène s'ouvre par la femme du prêtre.

Va moi tost qucrrc la prcstresse,

Di li qu'cle viengnc o moi {avec moi) baignier.

Avait dit Isabiaux à sa servante. Sans se faire

prier, l'invitée met ses plus beaux habits et suit la messagère qui la presse : « tant à la prestrcsse hastée, que à l'ostel l'a amenée. » Jugez de la confusion du provoire, lorsqu'il voit Constant Duhamel remplacer sa femme, au moment où celle qui lui appartient se dispose à entrer au bain; cela lui semble dur d'être déshonoré devant ses deux compagnons de tonneau. En effet le prévôt se prend « à esgarder par le virtuel qu'il fet voler : »

Au prestre montre sa moillier (mulier) — Qu'est-ce, dit-il, que je vois là?

Or esgardez que ce sera :

Ce puet bien estre la prestresse, La conestriez-vous à la f....r

Au pauvre prêtre « est l'alaine faillie de deuil et de honte ; » mais il ne tarde pas à avoir sa revanche et à pouvoir, à son tour, railler le forestier et le prévôt. Finalement tout se passe fort mal pour les trois garnements qui, après avoir vidé leurs caisses pour enrichir Isabiaux, sont réduits à faire une rude et publique pénitence de leurs méfaits.

Dans le Bouchier d^Abbeville où le trouvère Eustache Deschamps raille l'inhospitalité des gens d'église, c'est un curé qui a une compagne, et qui refuse sa porte à un hôte, pour n'être pas

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dérangé dans ses amours. Le boucher qui n'a pu trouver gîte ailleurs, dérobe un agneau gras au troupeau du prêtre, et réussit, au moyen de ce présent, ù se faire ouvrir les portes du presbytère. Au matin, le ruse compère songe à se venger. Pendant que le provoire était îi chanter messe, il obtint de le remplacer auprès de la prétresse, en offrant îi celle-ci, comme il l'avait déjà fait le soir avec le même succès à la servante, la peau moelleuse de l'agneau qu'il s'était réservée. On voit également dans le fabliau, du prestrc qui ot mère à force, un curé qui laissait sa mère en guenilles, « ni ne li veut fère nul bien, ne plus qu'il feroit à un chien, » et tenait sa compagne en grand soûlas :

Une bone amie ot le prcstre Que il vestoit et bien et bel ; Bone cote et bon mantel, S'ot deus peliçons bons et biaux L'un d'escuirieux, l'autre d'aignaus.

(Mais de sa mère) il i pert bien Q.ue li ne veut-il doner rien.

Le malicieux dialogue de Huéline et Églantine, dont nous avons déjà parlé, nous montre à quel point paraissait alors naturel et même louable le fait de prendre un prêtre pour amant. La gente Huéline, l'amie au chevalier, débute, il est vrai, par reprocher à sa compagne d'avoir

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choisi un amant re^-tondu, qui ne se montre en public qu'à la suite d'un cadavre :

Quant une bière voit porter,

Lors est seur de son souper.

Mieux aime un mort que quatre vis; iyifs)

Touz nos voldroit avoir occis.

Son argent sent le mort, ajoute-t'elle, avec un sentiment de mépris, qui surprend chez une contemporaine de la reine Blanche de Castille; chaque vivant qui trépasse, est pour le prêtre « un gain et un soûlas. « Que peut-il pour charmer sa dame, sinon marmotter, lire, chanter, « et après ce tost enterrer. »

A ces irrévérencieuses paroles, qui témoignent plus qu'un doute sur le pouvoir spirituel du prêtre, la pauvre Eglantine répond par l'amère critique du chevalier, que nous avons citée au deuxième chapitre; puis elle passe à l'éloge de son amant tonsuré. Au lieu de lui emprunter son butin pour le porter chez l'usurier, son clerc lui garnit largement sa garde-robe. Elle jouit à son aise de son amour, car il ne passe pas sa vie sur les routes, et ne revient jamais mutilé et éclopé. De plus il est discret, et l'on n'a pas à craindre qu'il scandalise s'amie. Cette vive discussion se termine par un plaidoyer en cour d'amour, où la liaison avec un prêtre est déclarée la plus désirable et la plus parfaite.

Un petit poëme latin du commencement du XI le siècle, intitulé Flos et Phyllis, avait déjà choisi ce singulier thème qui ferait tant de scandale ù notre époque. Les vers en sont gracieux et le latin n'en est pas trop mauvais. Le vieux fabliau de Florance et Blanche Flor, qu'il ne faut pas confondre avec le joli roman imité par Bocaee sous ce titre, il Philocolo, est également brodé sur cette tramé.

Ici encore la cause est déférée au tribunal allégorique des oiseaux : ces petites créatures ailées et amies de la musique passaient pour s'entendre, mieux que les hommes, aux choses d'amour. Le rossignol, le doux chanteur, prend à cœur l'intérêt des clercs; il jette son gant au perroquet, le rodomont, qui se charge de défendre les chevaliers. Après une lutte élégante et vive, le plaid se termine par la victoire des amants re^-tondus. — L'amie de l'homme d'armes en meurt; elle est mise en terre avec cette épitaphe :

Icy Florence est cnfoïe Q.ui au chevalier fu amie.

Dans la version du roman des sept sages, donnée par Leroux de Lincy d'après un manuscrit du XI Ile siècle, un détail de ce genre s'est glissé au milieu de ce faisceau de contes d'origine orientale, remaniés par la fantaisie gauloise et colorés à la mode de l'époque. Ce document

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Significatif se trouve dans la huitième nouvelle. Il s'agit d'une jeune femme qui fait subir trois épreuves à son vieux mari, afin d'apprécier de quelle dose de patience celui-ci est capable, avant de prendre un amant.

« Ha dame ! dit la jeune folle à sa mère, qui lui « parle de se contenir, mon père estoit jœunes (t quant vos le preistes; si eustes vos joies en- « semble, mes je n'ai du mien ne soûlas, ne de- « port. Si me convient à porchacier. — Et qui « amerois-tu? — Certes, je le vos dirai : le pro- « voire de ceste vile qui m'en a requise et proiée. « — Le provoire de ceste vile, dist la mère ! — « Certes voirs est, je ne voldroie pas amer che- « valier, car il se venteroient à la gent, et gabe- « roient de moi, et me demanderoient mes gajes « à engajer. »

Ainsi toujours la certitude du mystère' et du profit, dans le choix du prêtre; toujours la crainte de la ruine et du scandale, dans le choix de l'homme d'armes. Je ne sais si le premier a conservé les qualités qui le recommandaient aux dames; mais ce que tout le monde sait, c'est que le soldat d'aujourd'hui ressemble, à s'y méprendre, au chevalier besoigneux et fanfaron d'autrefois.

Une mordante satire résumée par Legrand d'Aussy, sous ce titre remanié par lui, desCatins et des Ménestrels, indique parfaitement l'opinion

que la généralité du public avait des mœurs du clergé. Voici en deux mots le sens de la pièce.

Quand Dieu créa le monde, il y plaça trois espèces d'hommes : les nobles auxquels il donna les terres, les prêtres qu'il gratifia de la dîme et des aumônes, les vilains qu'il condamna à travailler sans relâche pour nourrir les autres. Dans ce partage des lots, le créateur avait oublié les ribaudes et les jongleurs. Sur la réclamation de ces deux ordres joyeux, il fit don des ménestrels aux nobles et des ribaudes aux prêtres. — Hélas! s'écrie le malin trouvère, les nobles ne se sont guère bien acquitté de la tutelle de mes confrères. Quant aux clercs, ils ont si gracieusement traité les filles de joie, que Dieu les en récompensera sans doute, en leur ouvrant à deux battants les portes de son saint paradis.

Un tel exemple de charité envers le prochain nous charme, et l'on pourrait fermer les yeux sur les motifs, si les clercs avaient été aussi fraternels envers tous les faibles; sur ce chapitre encore, il y avait bien des lacunes. Les portes des presbytères, nous venons de le voir, restaient souvent sourdes à l'appel du voyageur en détresse, et quand celles des couvents s'ouvraient, on n'y trouvait plus guère que le pain et la paille de la plus stricte hospitahté.

Le Reclus de Moliens se joint aux fableurs pour blâmer la dureté de la plupart des gens

d'église. Dans la strophe 104 de son Miserere, il dit en parlant d'un prêtre :

N'est pas de l'ordène saint Martin

Qui en hyver, par la bruine

Partit de son branc achérin [épée d'acier)

Son mantel au povre el chemin.

Rutebeuf qui ne recule jamais devant la vérité, dit aussi dans son poëme, de la vie dou monde.

Chanoine séculer mainent très-bone vie : Chascuns a son hostei, son leu et sa mainie, Et s'en i a de tex {tels) qui ont grant signorie, Qui poi [peu) font por amis et assés por amie. Des biens de sainte Eglise se complaint Jésus-Christ Que on met en joiax et en vair et en gris; S'entrainent leur Keues Margos et Beatrix, Et li membre diu {de dieu) sont povre, nu et despris.

Si nous soulevons maintenant le guichet des monastères, où les coeurs s'agitent sous l'impulsion du diable, ce cruel ennemi de l'humain lignage au moyen-âge, nous prendrons pour guides, outre les trouvères libres et courant le monde, les trouvères qui ont pris le froc, et n'en continuent pas moins de rimer pour tuer le temps. Sacrés ou profanes, les témoins des frasques monacales sont précis et nombreux. Rutebeuf avait déjà trouvé le proverbe : « li abis ne fet pas l'ermite. »

Pour enlever plus lestement ce point scabreux, nous nous occuperons surtout des ordres féminins. Si nos documents nous montrent les modestes nonnes succombant à la tentation, presque par esprit de corps et malgré la peur de l'enfer, il nous sera difficile de penser que leurs mâles confrères mettaient plus de scrupule qu'elles à la stricte observation du vœu de chasteté.

Le gracieux poëme : les Chanoinesses et les Nonnes grises, dans lequel Jehan de Condé qui, lui-même, dit-on, devint moine, fait disputer d'aptitude amoureuse deux des ordres féminins les plus répandus de son temps, est une précieuse révélation morale. Par une bizarrerie commune alors, le poète fait comparaître les épouses rivales de Jésus, au tribunal de dame Vénus qui parait entourée de fleurs et d'amants.

Aux humbles religieuses de saint Bernard, les orgueilleuses chanoinesses reprochent de leur enlever leurs nobles serviteurs, en compensant la bassesse de leur naissance par une complaisance à toute épreuve. A cela les tendres nonnes grises répondent qu'elles ont reçu, elles aussi, un cœur pour aimer, et qu'il en est parmi elles d'aussi jeunes et d'aussi belles que dans les rangs des chanoinesses. — Si vous êtes fières et hautaines, ajoutent-elles, nous sommes douces et piteuses (compatissantes) ; là est le secret de

notre puissance de séduction. Vos robes traînantes, vos mantels de fourrure feraient volontiers douter du désintéressement de votre amour; sous nos cotes grises de Citeaux, on ne trouve que bon accueil et gentillesse.

Ici la querelle s'échauffe, les chanoinesses en viennent aux gros mots. Elles font honte aux Bernardines de leur peau frottée par la laine rude des scapulaires gris; elles les raillent de leur nice tournure et de leur sot langage. — Sans vos œillades et vos avances effrontées quel est le chevalier qui penserait à vous? Contentez-vous de vos moines et de vos frères convers; offrez-leur vos parts de réfectoire, c'est votre droit. Parmi nous on ne recherche de pareils amants ni à Moustier, ni à Nivelle, ni à Maubeuge, ni à Mons (quatre célèbres abbayes de chanoinesses). Ce qu'il nous faut à nous, ce sont les preux chevaliers, les opulents chanoines; nous sommes faites pour ces nobles castes, qu'il vous convient de nous laisser.

A ces insultantes paroles, les nonnes de Citeaux répondent simplement que le rang n'est pas en jeu dans l'amoureux débat, et que, sur le véritable terrain d'amour, dame Vénus n'a rien à reprocher aux Bernardines. Vénus en effet leur donne raison; elle déclare qu'en matière amoureuse, rois et vilains sont égaux à ses yeux; l'essentiel est de savoir aimer. Ce jugement égali-

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taire est suivi d'une messe chantée par les oiseaux,, cérémonie qui clôt à merveille ce plaid fantastique.

Jehan de Condé dit tout cela avec un sans-façon admirable; on sent qu'il est assure de ne rien apprendre de neuf à ses contemporains, de ne rien leur servir de scandaleux. Rappelons-nous que les couvents de dames nobles d'Italie et d'Allemagne étaient, de l'aveu des chroniqueurs, de véritables maisons d'agrément pour les chevaliers et les barons; quant aux maisons religieuses d'ordre inférieur n'avaient-elles pas ù chaque instant besoin d'être réformées, souvent même supprimées? On abusait tellement des vœux de chasteté; ils étaient si peu réfléchis, si peu libres, qu'il ne faut pas en vouloir aux gentilles recluses de prendre quelquefois, pour patronne, la blonde Madeleine, afin de mieux imiter, plus tard, son repentir.

Le même trouvère, dans le Dit de la Nonnète, prototype du Psautier de La Fontaine, nous parle d'une abbaye de nonnes, où l'amour avait ses entrées. Les nonnettes avaient amis « qui de leurs maus les garissoient. h II parait cependant qu'il fallait avoir tous ses grades en rehgion pour obtenir, de la capricieuse supérieure, une si douce indemnité. Une jeune novice fraîchement entrée au couvent, « pour repos avoir, » se permit d'y donner rendez-vous à son^mi; après

plusieurs remontrances, l'abbesse fit « en prison mettre » la fillette imprudente.

Or une nuit que brillait la lune, la coupable vit, par un trou de sa prison :

Une de ses compaingnes passer Qui, pour ses dous maux repasser, Aloit avecques son ami.

Elle la clame et lui requiert son aide. Celle-ci lui promet d'intercéder pour elle. Dès l'aube du lendemain, elle se rend avec la prieure et la trésorière à la chambre de l'abbesse, avant que le soeurs soient levées : heure favorable pour intercéder. Madame se fut bien passé de cette visite.

La cambre trouvent deffermée, Là où droit l'abbesse gisoit; La prieuse dist : — Dieus y soit !

Sitost que laiens fu entrée.

L'abbesse fu mal encontrée, Car èle ne gisoit pas seule.

A ses côtés se trouvait « un biaux abbé jolis, » sur lequel elle eut à peine le temps de jeter la couverture. La hautaine dame n'en refusa pas moins d'exaucer les prières de ses nonnes, et pour éviter que leurs regards ne devinent, sous le drap, le gibier de contrebande, elle se décide à se lever. Or quand « le cuevre chief cuida pren-

dre, les braies à l'abbé a pris, » ce dont nos trois bonnes pièces s'étant aperçues, l'une d'elles lui dit en riant :

Devant vos ieuls, un couvrechief Vous y pent dame, ce me samble, Qui, par le cordieu, bien resamble Ce de quoi on cuevre son c.

Cette fois, force fut à l'abbesse de s'humilier et d'accorder la grâce de la prisonnière, en demandant grâce pour elle-même. Les trois nonnettes ne consentirent à garder le silence, qu'à la condition de voir et d'embrasser le joli compagnon auquel appartenait le vêtement.

Dans le dit des ordres de Paris, notre fécond Rutcbeuf parle d'un couvent de Carmes qui, chose très fréquente alors, avoisinait un cloître de béguines, à la grande commodité et satisfaction des deux maisons saintes; écoutez ce qu'il en dit :

Li barré (les carmes) sont près des béguines

XXIX en ont à lor voisines,

Ne leur faut que passer la porte;

Et li uns d'eux l'autre conforte :

Qui tel vie a ne s'en ressorte.

Le caustique trouvère prétend que ces pieuses filles avaient la char tandre. L'auteur anonyme

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de la Requette des Frères mineurs confirme, postérieurement à Rutebeuf, ce voisinage cher aux Carmes, et dont une fantaisie de réforme voulait les priver.

Encor se plaignent, d'autre part, Les béguines que l'on départ D'eux; soient ces béguines Des barrés, par droit, lor voisines.

Ce même poète inconnu, dont la Requette, citée par M. Ach. Jubinal dans les notes de son édition de Rutebeuf, est un excellent renseignement historique, parle ainsi de l'ordre des Filles- Dieu, fondé par le roi saint Louis :

Or il y a de ces fillettes

Qui filles-dieu sont apelées,

Et quant veulent sont mariées;

Et sont bien filles-dieu nommées,

Tèles que Dieu n'a engendrées:

Bien savent les hostiex {demeures) aus moines

Et aussi cèles aus chanoines.

Pour couronner ce chapitre, il faudrait reproduire en entier la Descrission et la Plaisance des religions, petit cadre finement ciselé dans lequel Leroy de Cambray fait entrer la monographie de tous les ordres religieux de son temps et la physionomie que chacun d'eux offrait à l'opi-

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nion contemporaine ; mais la multiplicité des citations n'ajouterait rien au poids de la vérité.

Le vieux moine érudit, auteur de la Bible Gtiiot, l'un des plus anciens poètes de langue romane, nous eut également fourni un large surcroit de révélations sur les mœurs de ses confrères de toutes robes. Qu'il nous suffise d'avoir constaté que la compression exagérée n'a jamais donné, même aux beaux jours du mysticisme et des splendeurs de la foi chrétienne, que le désordre pour résultat.

Ainsi malgré les terreurs des fins dernières, le moyen-âge, qui nous apparaît confit en dévotion, le front penché sur les psautiers et les missels, avait de singulières échappées. Fin dépit des hallucinations spirituelles, la chair était faible, même celle qu'on s'efforçait de macérer derrière les grilles du cloître ; et les trouvères ne se gênaient guère pour le proclamer.

Irrités de ces courageuses critiques, les moines tonnaient en chaire contre leurs censeurs. Loin de baisser la tête, comme pourrait le faire supposer la docilité générale des foules, les ménestrels la redressaient bel et bien pour se défendre. Dans les notes de son résumé du poème de Jehan de Condé, les Chanoinesses et les Bernardines, Legrand d'Aussy cite unejîièce très-mordante contre les Jacobins, dans laquelle ce même trouvère fait l'apologie de ses confrères de la

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tnênestrandie, et les venge de ces religieux qui essayaient d'ameuter l'opinion publique contre leurs œuvres.

« Jean de Condé, dit cet érudit, allègue pour défendre ses camarades, deux raisons qu'il trouve invincibles : l'une que David jouait de la harpe comme eux, l'autre que c'est à deux ménestriers que la Vierge fit présent de la chandelle d'Arras qui brûlait sans se consumer.. Les raisons que l'auteur emploie à la suite de celles-ci sont meilleures; ce sont, dit-il, les ménestriers qui reprennent les vices des grands, qui les exhortent à la vertu, et qui, par la voie du plaisir, les instruisent de leurs devoirs. »

Après quelques critiques très-vives à l'adresse des prêcheurs de saint Dominique, auxquels le poète associe les Franciscains, Jehan de Condé passe à la menace. Il avertit ces moines de ne pas rirriter, s'ils veulent eux-mêmes vivre en repos. K Au reste, dit-il fièrement, je ne me cache pas; mon nom est Jehan de Condé, poète de quelque réputation, qui déteste les hypocrites, et qui, si vous le fâchez, saura vous en faire repentir. » Se fut-on attendu à trouver une note aussi ferme, un sentiment de dignité si bien accentué dans la bouche d'un contemporain de saint Dominique?

Si, dans sa vieillesse, ce vaillant poète imita le diable, en se faisant hermite, il n'y pensait guère

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assurément lorsqu'il aiguisaitainsi son vers, pour cingler le dos des aboyeurs de monastère. Il est très-probable qu'il était encore au comte Guillaume « qui tcnoit Haynnau et Hollande. » Notons en passant ce détail de sa vie, peu connu, qu'il nous a lui-même transmis dans ce passage du dis du boin conte Willaume{é(X\\.. de Stuttgart, page 93).

Dou boin conte qu'est trespassés S'en gart dicx l'ame d'encombrance ; Partout iert [sera) de lui remembrance, Où cil dis iert mis en recort Si (1') a au faire mis acort.

Jehans de Condet qui estoit De son maisnage, et qui vestoit Des robes de ses esquiers.

Quoiqu'il en soit, rien ne donne une idée plus juste des fières audaces de la plupart de nos rimcurs et conteurs de fabliaux, que ce défi, jeté par l'un des plus célèbres d'entr'eux, aux intolérants frocards qui avaient alors la puissance de désoler tant de braves gens, sous ce prétexte étrange qu'ils s'éloignaient des hypothèses mythologiques patronnées par la cour de Rome. On sent, au franc parler de ces aventuriers pittoresques, qu'ils vivaient dans les sphères libres de l'intelligence, où se développe infailliblement l'indépendance de la pensée.

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La guerre sainte qui avait décimé les populations du Midi n'avait pas encore réussi à atteindre le cœur de la France, ni à clore les lèvres des trouvères. Si cette liberté de langage n'eut pas rencontré d'obstacles, nul doute que l'Europe se fut réveillée trois siècles plus tôt, et qu'une réforme plus libérale, plus tolérante que celle de Calvin, n'eût devancé les schismes du seizième siècle. Mais ce souffle de libre examen ne fit que traverser la société féodale ; dès le milieu du XI V« siècle, l'esprit semblait découragé. Les clercs mettant à profit les guerres interminables entre l'Angleterre et la France, et les longues calamités qui éteignirent la gaieté parmi nous, ne tardèrent pas à reprendre leur empire absolu.

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