‹ La vie au temps des TrouvèresChapitre 11 sur 18 · PHYSIONOMIE DE LEURS ŒUVRES · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE DE LEURS ŒUVRES

L est heureux que le jour se fasse sur ce lot piquant de notre littérature nationale. Longtemps on a fait les délicats à l'égard des fabliaux; longtemps on a cru, sur la foi de prétendus érudits, que les œuvres des trouvères avaient gagné, sous la plume de leurs imitateurs italiens, et que ceux-ci avaient doté des richesses de la forme ces trésors de l'imagination gauloise. Cette opinion est le résultat d'un coup d'œil de myope, d'un examen fait à tâtons, sans tenir compte des obscurités d'un idiome vieilli et de l'étrangeté de mœurs que la lumière de la vie n'éclaire plus. Chaque race, chaque siècle a son génie spécial, dont il faut s'efforcer de saisir le sens et les

beautés. Comparer le style de Pantagruel à celui de Télémaque serait aussi spirituel, aussi intelligent que comparer à Boccace et au Pogge, Rutebeuf et Jehan de Condé

Les grandes qualités des poètes des siècles de Philippe-Auguste et de saint Louis, sont la simplicité, la franchise et la brièveté ; ils vont droit au but, et disent bien ce qu'ils veulent dire. Dès la fin du XI 11^ siècle, ces qualités commencent à se perdre ; il en est de cet élan littéraire comme de l'art architectural qui lui fut contemporain. De même qu'au XIV siècle, la sévère beauté du style gothique s'altère, la noble simplicité des lignes sculpturales arrive à s'empâter de détails, à se bouffir d'ornements; de même aussi les successeurs des trouvères se plaisent à abuser des descriptions, des réflexions, des allégories et des longs discours. Les aventures se prolongent outre mesure dans de longs romans; les personnages deviennent bavards et diffus.

Un modèle de cette déviation est le roman de la Rose: on dirait que le continuateur de Guillaume de Loris, ait pris à tâche d'allonger le texte de cette épopée, dont le sujet est la croisade symbolique à la conquête de la fleur virginale, le siège en règle de la mystique citadelle de chasteté. Jehan de Meung n'aurait-il pas rencontré, par hazard, un monopoleur de copies, un entrepreneur de manuscrits qui, à l'exemple de

l'éditeur du don Juan de lord Byron, aurait offert au poète favori de Philippe le Bel de placer un besant d'or sur chacun de ses vers, pour encourager et provoquer ses interminables digressions ?

Si nous faisons consciencieusement ce qu'il faut pour entrer dans la familiarité de nos vieux conteurs du temps des Croisades, nous les trouverons infiniment supérieurs en goût, en finesse, en délicatesse artistique aux rimeurs des sotties, des farces et des moralités des XV° et XVI^ siècles, avec qui on les a souvent confondus. Il n'est guère de ces lais et fabliaux, contemporains de l'art gothique, qui ne contienne quelque gracieuse description, quelqu'épisode plein de sentiment, quelques fleurs de cette poésie pensante et vivante, dont nos derniers conteurs, ces amuseurs de ruelles des XVI I*= et XVI II« siècles, se trouvent à peu-près entièrement dénués.

Ces petits poèmes offrent souvent des modèles d'honnêteté parfaite, dans un temps oîi chacun pillait et trompait ; des exemples d'amour chaste, dans un milieu semi-barbare, où la délicatesse tenait si peu de place au chapitre des amoureuses relations. On y trouve des enseignements de modération et de tolérance, à une époque où les appels à la force étaient la règle, où les femmes et les enfants confiaient la défense de leurs droits

à des champions armés, qui vidaient leurs procès la lance à la main.

Le fabliau de Griselidis, que Boccacc a achevé de populariser, est une perle de poésie, un drame touchant et tendre, dont l'effet pathétique ne saurait être surpassé. On l'a attribué à la gente trouvèresse Barbe de Verrue; je suis de cet avis. Il y a dans cette composition un charme tout féminin; elle est assurément sortie de la plume délicate qui a rimé Guillaume au faucon, et brodé les aventures d'amour iXAucassin et Nicolette. Qui ne s'est attendri, en voyant la simple fille du pauvre bonhomme Janicola passer de la chaumière d'un vilain au palais du marquis de Saluces, sans perdre rien de sa candeur et de sa modestie? Atteinte dans son amour d'épouse et dans son cœur de mère, Griselidis, devenue marquise, par un caprice de son seigneur, résiste sans révolte aux épreuves les plus amères. Quand la fantaisie repentante de son époux revient à elle, il la retrouve aux prises avec les misères de sa première vie, l'âme accablée, mais en apparence résignée et calme.

Si l'on jouait sur notre théâtre la jolie pastorale dialoguée " /;■ gieux de Robin et de Marion » que rima Adam de la Halle, vers 1 260, nul doute qu'elle n'obtînt encore aujourd'hui un vrai succès. La façon toute gentille avec laquelle Marion, refusant les avances d'un brillant chevalier,

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compare les talents de celui-ci, ses dons, ^es offres à tout ce que sait faire et donner sc^i « biaux dous ami Robin, » est un épisode ravissant. L'antiquité n'a rien d'aussi frais ; les /olis vers et la musique qui les accompagne ^entent les pommiers en fleurs et les prairi-s du printemps.

De la part du chevalie-, tout étonne et eftraie la bachelette : ses ar-iies, son cheval qui n'est mie si doux que «^lui qui trace les sillons de Robin, le faucoi roux, coiflfé de cuir et mangeant chair, 4u'il tient sur le poing. Elle ne connaît pas 1^ bruit des tournois, ni les errements de la chasse ; elle ne sait point le repaire du héron, auquel elle préfère chardonnerets et pinsons « qui moult cantent joliement » dans les buissons, où leurs amours s'abritent. Tout ce qu'aime Robin, tout ce qu'il fait est mille fois plus aimable aux yeux de la pucelle :

Robins n'est pas de tel manière,

En lui a trop plus de déduit ;

A no vile {villages) esmuet tout le bruit,

Quant il joue de sa musète.

Le chevalier, blessé de la préférence accordée à un vilain, veut enlever Marion, et frappe Robin venu au secours de son amie qui, elle-même, n'échappe au rapt que par la ruse. Suivent les

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jeux des jeunes villageois attirés par ce débat, scène dt mœurs des plus originales : on joue au roi et à Ij reine qui ordonnent des confidences et imposent des baisers. Viennent ensuite les danses au scn de la musette, sans cottes neuves ni prétentioag; car Robin trouve les pucelles assez « bêles eii iupiaux. « Puis le repas sur l'herbe, sans autre napr^e que la jupe de Manon :

fai chi estendre

Ton jupel en lieu de touaille, Kt si metez sus vos vituaille.

Le tout gracieusement entremêlé de couplets et de musique dont la mélodie a quelque rapport avec celle du Devin du village de J. J. Rousseau : Adam de la Halle était un trouvère complet, excellent musicien, un poète doublé d'un maestro.

Quelle moralité plus agréable et plus ingénieusement présentée que celle contenue dans la bourse pleine de sens par Jehan le Galois d'Aubépine ? Un riche marchand de Nevers avait femme de haut prix, et, malgré ce, maintenait unemusarde. En partant pour la foire de Troyes, il reçoit deux commissions de ces deux femmes : la maîtresse réclame une riche robe de menu vair et d'écarlate ; l'épouse ne demande qu'une

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bourse pleine de sens. Après s'être défait de ses marchandises, le commerçant complète la charge de dix charrettes en denrées de prix, dont il confie chacune à la garde de deux hommes, pour le retour; puis il reprend la route du pays.

Chemin faisant, la demande de sa femme lui vient à l'esprit ; cette bourse pleine de sens, comment se la procurer? Le bon sire s'en va quérir conseil à « un maitre qu'on apèle Alixandre, » lequel l'envoie à un mercier de terre lointaine : — « Je crois, fit-il, que cil en a. » Ce mercier n'en vendait pas; il adresse le marchand nivernais à un épicier de Savoie, qui de vieillesse était chenu. A la porte de la boutique, notre homme rencontre un vieil herboriste de Gallice qui criait ;

Volez-vous rigolice,

Annis, gingembre ou canelle ?

De quoi demandez-vous novelie'r

Notons en passant que le poète n'envoie pas son héros quérir le bon sens auprès des seigneurs ou des prêtres, mais auprès de gens actifs. Messire Réniers de Nevers conte son cas au bonhomme de Gallice; il en obtient enfin l'objet de ses recherches, c'est-à-dire une dose de bon sens et de bon conseil. Cela fait, il revient à sa ville natale, où il rentre isolément, vêtu « d'une robe

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truande, dcpiécée et déroute, )> comme il convient 5 un homme ruiné.

Tout d'abord notre marchand va frapper à la porte de sa Iblle amie, et lui avoue qu'il a tout perdu, qu'il n'a plus « denrée de son avoir et ne sait ce soir où hébergier. « La musarde lui ferme sa porte sur le nez; elle ne fait plus cas d'un amant en si piteux état. Reste l'épouse à éprouver : sire Réniers s'en vient, tout dolent, lui faire la même confidence. Celle-ci le reçoit il grands bras, l'embrasse, le console, lui fait vêtir une belle robe de fourrure, à la place de ses haillons. Son cœur sent alors le prix de sa vaillante femme; il lui conte le motif de sa ruse et la vilenie de celle qu'il lui avait sottement préférée. A cette confidence la dame s'écrie joyeusement :

Sire, fct-cle, ahan! ahan !

Or avez trovc le sen Que vos avoie demandé !

Assurément les tableurs n'étaient pas toujours d'une moralité aussi pure; la mode et le goût des temps chevaleresques les forçaient avarier leurs contes. Ces bons compagnons ne pouvaient se dispenser de servir à leurs rudes auditeurs quelques lestes gaillardises, pour ranimer leur attention; ils durent épiccr leurs récits, les larder de

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ce langage gras et de haute saveur, qui eut si longtemps le privilège de dérider nos aïeux. Si quelques-uns d'entr'eux passèrent les bornes, les maîtres de l'art compensèrent cette nécessité par de grandes qualités de bonhomie malicieuse et d'esprit. Beaucoup de ces joyeux fabliaux sont devenus, dans la langue de Léon X et dans celle de Louis XIV, des modèles classiques que l'on aimera toujours à feuilleter.

Cependant les imitateurs n'ont pas eu constamment la main heureuse, dans le choix des vieux contes; ils en ont laissé de côté des plus fins et des plus agréables. Le dit doit pliçon, par exemple, de l'inépuisable Jehan de Condé, ne se trouve ni dans Boccace, ni dans Bandello, ni dans La Fontaine ; il est pourtant difficile de mettre, avec autant de malice, plus de délicatesse dans la manière d'enlever ces sortes de récits.

La femme d'un bourgeois flamand avait choisi pour ami, « un escuijer coint et joli. » Une nui.t qu'il était auprès d'elle, le mari que l'on croyait absent entre sans crier gard, et allume la chandelle sans dire mot. La dame n'eut que le temps de faire rentrer « la tieste de son ami ens le lit, » et se mettant sur son séant, elle gourmande son mari de la frayeur qu'il lui a causée : — Vous méfieriez-vous de moi ? dit-elle, est-ce là un tour d'agaitement? Le mari la rassure, et vient s'asseoir sur le bort du lit. — Or répondez-moi, te-

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prend la coupable, si vous aviez trouve un homme ici, qu'auriez-vous fait ?

Et cil respont : — à cestc épce

Le tieste eusse à lui cope'e,

Et vous morte en sa compaingnic.

A quoi la belle, « faisant grant risée « lui dit : — Et moi, messire, savez-vous ce que j'aurais fait?

Disant cela elle saisit son pelisson placé sur ses pieds, en coiffe son époux, lui en entoure la figure et les épaules, puis ajoute : — Voilîl sire ce que je ferais, et vous tiendrais ainsi accolé, en manière de rire, jusqu'à ce que l'amant soit loin d'ici. Puis je vous débarrasserais de mon pelisson, disant :

(3r est-il eschappé,

Huimais ne sera atrapc.

Pendant ce discours et les folàtreries bruyantes, dont elle accable le bourgeois, qui croit à une farce, l'escuyer gagne aux champs, et les époux se caressent tout aussi gaiement que jamais.

L'habitude de poivrer les fabliaux, au goût des vigfjurcux appétits qui en faisaient leur régal.

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avait déteint sur les légendes de piété. Il n'est pas rare de rencontrer dans les poèmes dévots, dans les miracles rimes, des passages égrillards et des descriptions lascives. Les légendes d'ermites nous offrent souvent des exemples de ces broderies à tons vifs, ornant un thème de religion. J'ai eu entre les mains un précieux manuscrit du XIII^ siècle qui contenait un grand nombre de ces poèmes, la plupart tirés du Vitas Patrum; presque tous étaient rehaussées de cette couleur sensuelle, alors si estimée.

Dans le Prévost d'Aquilée, la femme du prévôt force un pieux hermite, son hôte en l'absence de son mari, à se mettre au lit avec elle. Pour mieux l'éprouver, elle brûle de caresses le saint homme inexpérimenté des feux d'amour; puis au moment où sa chasteté est aux abois, elle le contraint à se plonger dans une cuve d'eau glacée, qui est aux pieds du lit. La belle devancière de Robert d'Arbrissel ne s'en tient pas à cette épreuve ; quand le froid a paralysé le moine trop tendre, elle le remet à ses côtés :

Bien le covrr, bien l'aaisa, {le dorlota) Après, delez lui se coucha.

Si li dist : — Frère vous ferez Vostrc Yoloir quant vos vodrez.

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Mais le pauvre raillé « qui gribloit de froit dent à dent » avait perdu l'envie de pécher. La tentatrice reprit la dangereuse leçon, afin de rendre modeste l'hermite qui s'était cru plus chaste que le prévôt :

Cèle de ses bras le lia, Qui li réchaufa tôt le cors, Tant que la froidure fu hors.

Réchauffé par les beaux bras de la compatistissante matrone, le moine retombe en tentation, puis dans la cuve d'eau froide, et ainsi « trois fois ou quatre, sans mentir, » jusqu'à ce que le jour parût. Dans la pensée de la dame, ces vives épreuves n'avaient d'autre but que celui de prouver au saint homme le mérite de la lutte corps à corps, dans la vertu de continence ; mais l'indiscret fableur a si bien rendu les allèchements de la luxure, qu'il pourrait bien avoir outrepassé les intentions de la sainte femme.

Plus vif encore est le fabliau des tentations subies par l'Ermite qui copa sa langue. Un pieux solitaire chrétien est livré, pieds et poings liés, aux excitations charnelles d'une jeune paillarde qui, nue et souriante, s'efforce de tromper son vœu de continence. Emu, troublé, affolé par ces dévorants attouchements, le vaillant martyr ne

trouve d'autre moyen de défense que celui de cracher sa langue, coupée avec ses dents, au visage de l'énervante sirène qui s'apprête à triompher.

Dans le texte latin, saint Jérôme glisse discrètement sur les mignardises charnelles auxquelles est en proie « le bon gendarme du Christ. » Le trouvère juge plus intéressant de le soumettre deux fois à cette redoutable épreuve, avec deux filles différentes. On dirait que ces lestes descriptions sont la partie sérieuse de l'histoire, tant il les dessine avec complaisance. Voyez comme il fait parler la musarde au pauvre patient :

Et li dist : — Home poi (peu) savez,

Quant tèle femme si prèz avez,

Et si n'en faites vostre amie.

Mais vous ne me regardez mie :

Regardez ma crine (chevelure) et mon front

Et mes ieux vairs qui rians sont,

Le vis et la bouche et la face

Qui de couleur la rose éface,

Et ma gorge et mes mamelettes

Qui petites sont et durettes,

Et regardez bien le seurplus.

Malgré le fréquent emploi de ces chaudes épices que réclamaient les rudes appétits de nos aïeux, il faut rendre justice au goût général des trou-

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vcres. Quelques semaines passées dans leur com pagnie intime donnent cette conviction, que leur gai répertoire contient beaucoup moins de drôeries purement libertines, de contes exclusivement graveleux, que celui des conteurs du temps de Louis XI et de François I". Assurément le caractère obscène est plus accentué et moins compensé par de fins détails, dans les recueils de farces, de sotties, de contes, de nouvelles et de facéties, que dans la collection des lais, dits et fabliaux.

Le texte des gravelures des XV^ et XVl" siècles est plus largement effronté ; elles semblent avoir été composées dans l'intention d'égayer les clapiers et les pensionnaires de la mère Cardine. On ne saurait douter de l'influence de ces contes sans frein sur l'imagination déjà si inflammable des dames illustres et honnestes, dont messire Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme, nous a si naïvement révélé les distractions ultrà-voluptueuses.

En revanche, on trouve abondamment chez nos fableurs ce qu'on cherche en vain chez leurs successeurs ; de délicieux petits romans rimes dans le gens de Griselidis, du lai d'Ammelot et de la bourse pleine de sens. Citons encore le lai du vair palefroy que fist Hues Leroy le/ableur.

Un chevalier peu fortuné prie son oncle, un

moult riche homme, d'intervenir en sa faveur pour l'aider à obtenir la fille d'un seigneur avare à merveille. Au lieu de parler pour son neveu, l'oncle s'accorde avec le prédécesseur d'Harpagon, obtient la belle sa)is dot^ et l'entraîne dans son manoir. Or, pour faire honneur à l'épousée, un écuyer, vu le triste état des écuries de l'avare, emprunte le beau palefroy vair (gris-bleu) du neveu trahi. Chemin faisant la nuit tombe; le cortège trottine en désordre, chacun somnole sur sa selle, et la pucelle s'attarde pour pleurer son jeune amant. A la traversée d'un bois, le vair palefroy, qu'ennuie la lenteur de la marche, tourne bride et revient au galop avec son tendre fardeau à la demeure de son jeune maître, où la véritable noce est joyeusement célébrée.

La nouvelle en prose du roi Flore et de la belle Jehanne est un petit tableau simplement peint de la vie intime au commencement du XIII'^ siècle, inimitable de délicatesse et de grâce. Victime de l'outrecuidante gageure, qu'Alfred de Musset fait éviter avec tant d'esprit à Barberine. la belle Jehanne se déguise en page, afin de suivre, sans en être reconnue, son baron ruiné par la menteuse issue de ce déloyal pari. Au moyen de son engin subtil et de son travail, tlle aide son époux à réacquérir meubles et deniers, jusqu'au moment où se présente à elle l'occasion de confondre le calomniateur, et de

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faire rentrer, avec honneur, son mari dans sa terre et dans son amour.

Tout aussi gracieux est le fabliau de Gautier d'Aupais, composé en beaux vers alexandrins. Son héros chassé de la maison paternelle, pour être rentré un jour au logis, à pied et en chemise, après avoir tout perdu aux dés, se voit réduit ù courir le monde, demi-nu, grelottant, mangeant et couchant à Taventure. Au bout de quatre ans de cette vie de misère, Gautier tombe amoureux d'Ogine, fille d'un chevalier puissant.

Afin de se rapprocher de s'amie, bien que sans espoir, le pauvre diable se fait recevoir guête de la tour du château du père d'Ogine; on l'y installe avec « grant buissine d'airain et cornet et frestel. » Peu à peu il s'enhardit, et, par le conseil d'un ménestrel, Gautier ose aborder celle qu'il aime, un jour que le châtelain est allé courir les champs. O surprise! son amour est partagé ; la naïve enfant l'aimait sans le savoir, malgré l'humilité de sa condition. Oginc s'effraie avec une touchante candeur de la vivacité du sentiment que lui a fait éprouver l'aveu de Gautier

— Diex ! de cruel manière sont amors malfesant! Jelescuidoiedouces, mes or les truis (/ro«w) poignant. Certes, se cil valet en souffre tels ahans, Très puis qu'il vint céens, ne me vois merveiilaKt, S'il est amaigroiez ne s'il va palissant.

Ogine a perdu le sommeil, elle ne mange plus rien qui bon lui fasse; elle se décide alors à envoyer un messager au pays de Gautier, afin de savoir la vérité sur sa naissance, non pour elle, à cet âge tous sont égaux devant l'amour, mais pour ses parents aux yeux de qui la richesseet le rang doivent être d'un grand poids.

La pucelle apprend que celui qui, depuis si longtemps, supporte pour elle le froid des nuits et la chaleur des jours, est d'une haute naissance, et que sa mère est morte de douleur en ne le voyant plus revenir. Ogine se hâte de confier son secret à sa propre mère, qui se fâche d'abord, puis s'apaise devant la rougissante naïveté de la belle enfant. Par chance, le père de Gauthier est ami de celui d'Ogine, tout s'arrange donc, avec des raffinements de style que Boccace ni Marguerite d'Angoulême n'ont jamais surpassés.

Combien de ces petites épopées, admirables de forme et d'invention, seraient bonnes à citer ici; contentons-nous d'y admettre encore l'élégant fabliau de Guillaume au faucon attribué à la gentille Barbe de Verrue. Voici en quelques coups de pinceau le portrait de la châtelaine aimée du pauvre écuyer Guillaume :

La florette qui naist el pré, Rose de mai ne flor de lis, N'est tant belle, ce m'est avis

Et miex avenoit son vis {visage)

De vermeil sur le blanc assis,

Que le sinople sui- l'argent.

Nature qui fête l'avoit

Y ot mise tôt son talens,

Tant qu'el en fu povre lonctemps.

Sans grand espoir, Guillaume avait suspendu son cœur aux charmes de l'enchanteresse. Un jour que son seigneur était absent, il risque un aveu, en blêmissant et rougissant. Est-il besoin de dire que la belle fut inhumaine? L'infortune résolut de se laisser mourir de faim. Sans répéter des prières inutiles, sans colère ni rancune, il s'enferme dans sa chambre, et malgré les injonctions de la châtelaine d'avoir à continuer de vivre, le jeune écuyer tenait parole à son désespoir, quand revint le chevalier. La première parole du maître fut pour son favori Guillaume; la dame y répond en conduisant son époux au chevet du mourant par amour.

Là dans un dialogue affectueux, vif et pressant, elle menace à mots couverts le jeune désespéré de tout avouer, s'il ne consent à manger. — Las! répond le désolé, que vous importe que je mange! Touchéede tant de passion et d'un désespoir aussi sincère, la belle se résoud enfin à rappeler à la vie celui que tout le château, son seigneur le premier, plcuraitdéjii.

— Eh bien, dit-elle au chevalier, puisque

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Guillaume s'obstine à ne pas vouloir manger, je dirai tout : C'est votre beau faucon, messire, qu'il a en sa fantaisie ; sur mon refus de le lui donner , il a follement résolu de se laisser mourir de faim. — Madame, s'écrie le maître, vous avez eu tort de le refuser ; j'aurais cent faucons, je les donnerais tous pour sauver Guillaume. — Vous entendez, Guillaume fit alors la dame pitoyable ; levez-vous donc et mangez, vous aurez le faucon que vous aimez.

Et puis si ot le lendemain Le faucon dont il avoit faim.

La vieille collection de nos fabliaux fourmille de ces attachants récits, où la sobre beauté de la forme, si injustement mise en doute, est presque toujours à la hauteur de l'invention. L'idiôme loyal et clair de nos anciens conteurs se moule admirablement sur leur pensée originale, et donne à leurs œuvres un charme inusité. Le vers généralement riche de rime y est souvent ciselé comme l'or des châsses, rehaussé de vives couleurs comme les images des psautiers et les vitraux des verrières gothiques, vif et alerte comme les émerillons que les châtelaines aimaient à porter sur leur poing ganté. Quelques échantillons de cette poésie charmante ne seront pas inutiles à prouver mon dire. Ecoutez

d'abord ces adorables strophes de la belle Doëtc de Troyes, dont nous avons constaté, déjà les éclatants succès, au couronnement de l'empereur Conrad.

Quant revient la Seyson que l'herbe reverdoie, Que de fléons clérets la terre aime s'ondoie, Q.u'esjoissent oysels de lors gracieulx chant/ Li bois et la prée et li chamz ; Soir et matin, filles n'allez solettes Quierre ez gazons derraines violettes, Serpent y gist qui n'y mord au talon ; P6r ce n'est-il tendres poulettes, Por ce n'est-il que plus félon.

Nous parlions, il n'y a qu'un instant de la spirituelle Barbe de Verrue, la sympathique trouvcresse qui dut à son génie jeune, fécond et )oyeux, à la célébrité qu'elle obtint à la fin du XlJe siècle, l'honneur d'être adoptée par li Queens de Verrue, dont elle porta depuis le nom ; Barbe vécut jusqu'il un âge très-avancé, sans laisser vieillir son cœur ni s'attrister son esprit. On en peut juger par ces stances merveilleuses de sérénité, tirées de sa ravissante chanson sur la manière dont le sage doit accueillir la vieillesse.

Voit sien hyvert viegnir li saiges Comme al fine bicau ;or, belle nuict.

(11) scet que sont roses por toz caiges Si por toz eaiges sont cnnuict,

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De ma primevère tempeste (saison) Ne me remembre sans plézir, Ains qui dança moult à la feste Au soir n'ha regret de gézir.

Bien (que) soye un tantet jà vieillotte, Me duict la cort di jovancels ; Ains n'hay regret que gent'fillotte M'emble, au sien tor, josnes ancels.

Me duict (me plaît) veoir, soubs vertes tonnelles Coulple adfuyant les feulx du jor.

Me fluict oïr chant des vilanelles Appeler un combat d'amor

Gracieuses et délicates à merveille, les poésies des ménestrelles et trouvèresses n'étaient pas moins droiturières, courageuses et sensées que celles de leurs confrères du sexe fort. Toutes ne se contentaient pas de chanter leurs amours, comme Saincte des Préez, qui, pour lamour du comte de Seymour , avait refusé celui du célèbre trouvère Guillebert d'Erneville ; ou comme Agnès de Bragelonne qui s'illustra à aimer Henri de Craon. Elles abordaient souvent des sujets généraux avec une vigueur de génie, toute virile. Les fables de Marie de France sont une preuve éclatante de cette vérité.

Ces fables, rimées près de sept cents ans avant le temps où nous vivons, contiennent de vertes critiques et de vaillantes boutades à l'adresse

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des triomphants de son siècle. Bien que la plupart de ces apologues lui soient arrivés, par ricochets, de l'antiquité, elle a su leur donner un sens critique, qui vise droit au cœur de la société féodale. Aucun fabuliste, pas même La Fontaine qui a pu choisir à son aise dans tout le bagage de ses devanciers, ne l'a surpassée pour la finesse des allégories et la force de la moralité. Souvent même le fabuliste du temps de Louis XIV paraît s'être inspiré du féminin fableur du temps de Philippe Auguste.

Un exemple entr'autres : la piquante fable d'un home qui avoit feme tenseresse, lequel, voyant noyer cette contrariante créature, la fait chercher au-dessus du courant de l'eau, ne serait-elle pas un des larcins faits à Marie de France par le bon La Fontaine, dont l'imagination paresseuse aimait tant à rapiner?

Citons encore, comme modèle de style élégant, une printanière description empruntée ei la lande dorée que le visconte d'Aunay/tst. C'est l'élan d'un cœur jeune et gonflé de sève, une ravissante exultation de jouvenceau. Il s'agit d'une puccUe de « noble atour » qui rivalisait, un matin, avec les oisillons des bois; ces gentils chanteurs s'assemblent pour ouïr les doux accords de la belle, dont « li tresses blondes si vont sur ses talons i\ ondes. » Un beau chasseur qui s'en allait par le bocage « un cerf

chassant, » surprend la chanter esse solitaire. Après avoir peint son adorable vision, le jouvencel fait taire ses chiens glatissants, et s'arrête à écouter.

Je m'arrêtai emmi le gaut (le bois) Le cuer me frémit et trésaut

De sa biauté.

Li bois estoit vers feuilloté ; Li oisiau par le temps d'été

S'esjoissoient, Et sur les arbrissiaus chantoient, Sons et lais et notes disoient

Très-doucement.

S'en vont ça et là flagolant, Amour loant et reloant

En leur latin.

Encore estoit assez matin, La belle estoit desouz un pin ;

Si escoutoit Les oysiaux, puis recommençoit Le lai que ci très-bien disoit

On ferait un glorieux et attrayant livre, si l'on recueillait dans ce trésor des premiers fruits de notre langue, en les orthographiant à notre mode, quelques-uns de ces frais échantillons de notre vieux répertoire littéraire. Un recueil de cette nature donnerait au public lettré une idée de cette poésie si naturellement, si simplement originale ; il éveillerait vivement la curiosité sur

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ces antiques empreintes de notre esprit national, et ranimerait le culte de la note gracieuse, qui va s'éteignant.

En mettant ainsi à la portée du grand nombre des lecteurs ces brillants et robustes contemporains des grandes œuvres de l'art gothique, on forcerait les poètes modernes à comprendre la valeur sérieuse de leurs plus anciens devanciers ; on obligerait les intelligents à rendre enfin justice à leurs inspirations ; à ne plus les confondre avec ce fouillis de choses niaises et de loques noires que le second moyen-âge a entassées entre nous et ces génies naïfs, si riches de style et de pensées.

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