ERUDITION FANTASTIQUE DU TEMPS DES TROUVÈRES
ous nous sommes félicité, au commencement de cette étude, du manque d'érudition qui a forcé les trouvères à concentrer leurs regards sur les mœurs de leurs siècles et sur les héros de leur entourage; quelques titres de leurs œuvres prouveraient cependant que les héros de l'anéquité ne leur étaient pas tout-à-fait inconnus.
Les fabliaux d'Hypocrate, de Narcisse, d'Aristote , rappellent des noms célèbres dans les âges antiques; dès le milieu du XI I^ siècle, Lambert li Cort commençait le roman d'Alexandre. Les fables de Marie de France montrent que cette savante fille avait connu Esope, au moins par intermédiaire. Dans le lai de Lanval,
cette même trouvéresse déclare que ni la reine Sémiramis ni l'empereur Octovian n'auraient pu étaler, sur le sol, une tente aussi splendide que celle de la fée qui aima Lanval. Rutebeuf citait volontiers Ovide, et Virgile jouissait, dans la vieille France d'une certaine réputation. Enfin on entendait retentir, dans nos Universités, les grands noms de Platon et d'Aristote, mêlés àceux des théologiens et des pères de la foi.
Mais ces illustres physionomies avaient été si opulemment fardées de merveilleux, qu'il serait diflicile à un érudit moderne de reconnaître ces maîtres du passé, sous leurs masques d'emprunt. Les jongleurs dans leurs poèmes et les pédagogues dans leurs chaires montraient qu'ils n'étaient pas plus familiers, les uns que les autres, avec ces favoris des anciens temps. A voir ce qu'ils en font et ce qu'ils en disent, on se demande comment ces noms étaient par\"enus à leurs oreilles.
Les avaient-ils entendu louer sur le chemin des Croisades ? Avaient-ils déchiffré les syllabes de leurs noms vénérables sur les feuillets des antiques manuscrits ? Toujours est-il qu'ils les transmuaient, sans scrupule, en coryphées de la mythologie féerique. Ils les imaginaient capables de rivaliser avec le géant Ferragus, le nain Obéron, Tenchantcur .^Ierlin et Geoffroy il la grant dent.
L'amour du prestige et des interventions surnaturelles imprégnait tout à cette époque : les grands princes, les guerriers célèbres, les savants et les saints devenaient facilement des génies et des enchanteurs. Tout ce qui se distinguait du vulgaire, hommes et choses, devait avoir été produit par une force en dehors des lois ordinaires de la vie.
L'histoire s'écrivait comme un chapitre de roman magique. Charlemagne et les douze pairs dont on l'avait poétiquement accompagné, bien que trois siècles à peine les séparent de la première Croisade, passaient pour avoir vécu entourés d'enchantements et de sortilèges. Ils avaient combattu des géants de douze coudées, détourné des rivières à leur embouchure, abattu des murailles à la force de leurs bras, fendu des rochers au tranchant de l'épée, et renouvelé sur les Sarrazins les miracles de Samson. La chronique de l'Archevêque Turpin, déclarée authentique, par le pape Calixte II, en l'an 1122 du Sauveur, « au jour du dimanche de Letare lerusalem, présens et assistans cent évesques au Concile » ; cette fabuleuse pièce, toute brodée de faits magiques, est un type de ce genre merveilleux. Grâce à la naïveté de Yapostoile romain, les fantaisies de cette épopée imaginaire entrèrent profondément dans les têtes des contemporains de Louis le Gros.
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Traduite en prose et en vers, et devenue très- {populaire, dès la fin du XI*' siècle, cette chronique bizarre est la source de tous les lais, contes et romans carolingiens qui se multiplièrent jusqu'au seuil du XVIP siècle, ajoutant sans cesse aux apparitions, aux armes enchantées, aux lutteurs invulnérables, au prestige semi-divin des héros du cycle du grand Karl. Le premier empereur d'Occident et sa Cour devint bientôt aussi romanesque que le fabuleux roi Artus et ses compagnons d'aventures.
Quant aux personnages grecs et latins, leur physionomie historique pouvait-elle être mieux respectée ? Le chantre du pieux Enée s'était vu métamorphoser en magicien redoutable. Dans les faits meryeilleux de Virgile, on voit le poète favori d'Auguste, faisant dans une Rome de fantaisie, « une ymage hault en l'air >■ qui dominait la ville, sans piédestal ni colonne, et « arrestoit voulenté de faire péchié de fornication, ï 11 invente un serpent d'airain, ennemi du mensonge, dans la bouche duquel ceux qui prêtaient serment « boutaient la main » ; il fait sortir de terre un verger dont les arbres portaient fleurs et fruits en tout temps ; il construit un pont sur la mer, pour enlever par les airs la fille du Soudan d'Egypte.
Le plus fort est la fa^o n dont il., se venge
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d'une pucèle de noble extraction qui avait dédaigné son amour ; Le poète-enchanteur éteint tout-à-coup les feux de Rome, et force tous les habitants , barons , sénateurs , bourgeois et vilains à venir renouveler leur feu à la nature de la pauvrette, exposée publiquement sur la grande place de la cité impériale, dans une posture adaptée à ce vergogneux office. Ce fait peu décent a longtemps passé pour historique ; il se trouve représenté sur le frontispice d'un exemplaire du propriétaire des choses qui est dans ma bibliothèque. Rien n'est plus sérieusement bouffon que le spectacle de toutes ces torches, de tous ces cierges qui se heurtent et se hâtent autour de ce lubrique foyer.
Le précepteur d'Alexandre n'était guère mieux traité que Virgile. Dans le lai d'Arisîote, Henri d'Andeli nous le présente sellé, bridé et monté par une blonde et railleuse fille de la Gaule, qu'il avait essayé de séparer de l'amoureux conquérant. C'est étrange à dire, mais la vérité est qu'Aristote était beaucoup plus connu par la racontance apocryphe , que l'illustre macédonien était censé lui avoir envoyée des bords de F Indus, de rébus mirabilibus Indice, que. par ses propres travaux.
Une traduction en prose faite en 1265 du livre de Clergie nommé Vymaige don monde, l'un des plus anciens recueils des connaissances
admises au moyen-âge, fait de Ptolomeus Tastronome, un roi de la dynastie égyptienne de ce nom. Selon ce curieux texte, ce savant personnage en compagnie d'Apollonius, d'Alexandre le Grand, de Monseigneur Saint- Paul, de Virgile et. de Saint-Baudris, était de ces pieux philosophes « qui aloientaux champs pouraprendre, et erroient par maintes contrées, pour savoir tous les bons clercs. » Grâce à ce pseudo-roi Ptolomeus, qui fut lui-même bon clerc en son pays, nous savons mesurer le temps par astronomie.
« Ce fut celluy, dit le livre de Clergie, qui « trouva la manière, par soubtilité, de faire ho- « rologes qui sonnent les heures de nuyt et de <i jour, qui ont grant mestier èz esglises pour « faire le service à Dieu, à heure ; car Dieu ame « moult le service fait à heure, plus que celluy « que on fait un jour tost, l'autre tard. »
Jules Gésar est tout aussi fidèlement accoutré dans le vieux poème de Huon de Bordeaux. Le vainqueur des Gaules y est changé en roi de Hongrie et d'Autriche, en prince de Constantinople. Il a pour femme la fée Morge de laquelle il engendre le nain Obéron, qui joue un si grand rôle dans le poème carolingien :
Chii Aubérons que tant ot Segnoraigc Sachiez k'il fu fieus (fils de) JuIIien Césare, Qui tint Hongrie, une terre sauvaige,
Et Osteriche et trestout l'irétaige ; Constantinoble tint il, tôt son eaige,' VII lieues gransfist faire de muraige (muraille) Qui encor durent desça la mer salvaige. Jules et à feme une dame moult sage Morge ot à nom, moult et cler le visaige ; Celé fu mère Auberon le sauvaige.
Dans le lai d'Hyppocrate, l'illustre médecin contemporain de la guerre du Péloponèse, jouit d'une large réputation à Rome, où il s'occupe à ressusciter les morts, au temps des empereurs. Malgré sa gloire et son génie, le fableur irrévérentieux en fait un objet de risée pour les. barons et les manants. Le maitre de la santé s'est laissé prendre à un piège d'amour, et suspendre dans une corbeille à la fenêtre d'une tour par une blonde sœur de celles qui trompèrent Virgile et Aristote : ces Gauloises, avec leur teint de rose et leurs cheveux d'or, exerçaient un attrait trèsvif sur le cœur des ultramontains de ce temps là. La belle livre son vieil amant, dans cette position ridicule, aux risées de la foule qu'une foire célèbre y avait attirée. En vérité ne diraiton pas qu'émules de leurs pères et de leurs époux, nos belles ancêtres trouvaient une sorte de volupté à faire descendre les dieux de leur piédestal ?
L'auteur du lai de Narcisse laisse au moins son héros en Grèce. Ce dernier poëmc était
fort estimé au XII« siècle. Pierre, Chantre de Paris, dit au chapitre 27 de son Verbian abbreviatum : •' Videntes cantilenarti de Landrico (la chanson de Landry) non placere auditoribus, statim incipiunt de Narcisso cantare. Dans ce petit drame, le bel adolescent aimé follement par la fille d'un roi de Thèbes, modelée sur le patron des princesses des fabliaux, meurt plus gracieusement que le ravissant égoïste de la fable antique. Le ménestrel le fait expirer dans les bras de la belle Dane, repentant et demandant avec larmes l\ sa douce amie pardon de sa stupide insensibilité.
C'était alors le beau temps des sciences imaginaires; le fantastique coulait naturellement sous la plume de tous ceu.\ qui se mêlaient d'écrire, sacrés ou profanes, poëtes ou philosophes, pères de la foi ou simples érudits. Le livre de Clergie dont le texte latin, si souvent traduit en vers et en prose, date du commencement du X^ siècle, ne laisse rien à désirer aux amateurs du merveilleux. L'auteur de ce recueil des notions classiques de son époque décrit le ciel et les étoiles, la terre et ses habitants; il donne la distance exact qui sépare le ciel de notre terrestre demeure.
> Sachiez, dit-il, qu'il y a tant que se ung
homme ne cessoit d'aler le plus droit que il
! pourroit, et qu'il cheminast chascun jour XXV
TEMPS DES TROUVÈRES. lO~
.( miles, il metteroit bien à aler jusques à VII « mile cent VII ans et demi. Se le premier « homme que Dieu créa fust tousjours aie, en- « cores ne fust pas au ciel de plus de VII cens « et XIII ans; et notez que fut fait ce présent .( (livre c est-à-dire la traduction) à la passion K notre Seigneur, en Tan de son incarnation ou '( mil II cens LXV ans. •>
Le savant compilateur parie avec autorité des diverses sortes de gen.^ qui habitent Europe, Afrique et Asie. L'Asie surtout est à son avis la contrée des choses esmerveillables. Cest là qu'est situé le paradis terrestre, « et y est l'arbre de vie duquel se on avoit mangié, on ne mourroit point.... D'iceluy lieu plein de joie yssent quatre grands fleuves > le Ganges, l'Euphrates, le Fison et le Gion ou Nil « lequel court par dedans terre jusques à la rouge mer et environc toute Europe, et là se divise en VII parties (qui deviennent autant de grands fleuves et court parmi Egypte tant qu'il retourne et rcchiet en la grant mer. »
Après Paradis, vient Inde où sont <> Ciclopiens qui courent plus fort que le vent, et si n'ont que ung pié, » Pigméaux qui vont en grande compaignie pour crainte des u grues qui les aguettent. » Là sont des hommes à tête de chiens >i qui de leurs ongles erraschent tout et se vestent de piaux de bestes et abaient comme
chiens, » On y voit aussi gens appelés Braham (les Brahmes) qui pour sauver la vie à autruy se font mourir par feu. Plus loin encore se trouvent gens courtois qui ne vivent que de l'odeur d'une pomme, qu'ils portent toujours sur eux; des géants, des femmes barbues jusqu'aux mamelles, etc.
Les bestes et oiseaux n'y sont pas moins estranges ; parlons seulement de l'éléphant : « En Capadoce sont les olifans qui sont moult grans bestes et fors ; ils sont si puissans que ils portent ung chastel plein de gens tous armés, et jettent de leur gorge ung boyau dont ils hument et transgloutissent bien ung homme tout armé. Mais le roy Alixandre fit faire des hommes d'arain qui estoient tout plains de feu et les faisoit mener devant en bataille contre ceulx de Inde. Et quant les olifans gettoient leurs boyaux contre ces hommes d'airain qui estoient pleins de feu, ils se brûloient leurs boyaux, tellement que oncques puis ne les osèrent traire contre homme. »
L'Anglais Bartholomeus Glanvil confirme la plupart de ces prodigieuses imaginations dans son livre rfejpro;jrz>Mf»tM5 reri/m, que lehan Corbichon, chapelain de Charles V, roi de France, devait plus tard traduire en français. Cette mirobolante compilation nous offre également des monstres de tout genre et de tout pays ; on
y décrit minutieusement les circonférences célestes, les régions du ciel cristallin, du ciel de feu et du ciel aérien. Les anges y sont dénombrés avec giand soin et dépeints sous leurs diverses physionomies. Les races humaines, selon les régions, y sont passées en revue, sans oublier les variétés monstrueuses : Troglodites, Graphosantes, Solipédes, Acéphales, Cynocéphales, Satyres et Centaures, auxquels Bartholomeus Glanvil croit aussi dévotement que saint Jérôme.
Dans la partie du roman d'Alixandre^ rimée par lui, Leclerc Simon explique ainsi la fondation des empires, par conformité d'idiomes; après la confusion des langues, ce châtiment céleste qui fit abandonner à mi-chemin la construction de la tour de Babel :
Li enfant se départent, li père en fu dolens.... Li autres devient Mésopotamiens, Li autres fu Turquois, Il autres Egitiens.... Li autres fu Romains, et li autres Toscans, Li. autre fu Espeingnos et l'autre fu Normans, Li autre fu François et parla bien romans....
C'était aussi le temps où Richard de Fournival, fils de Roger de Fournival, médecin de Philippe-Auguste, composait son Bestiaire d'amour. Malgré sa dignité de chancelier de
l'église d'Amiens, ce Richard avait été trouvère; il avait rimé chansons et pastourelles, et composé en prose deux autres ouvrages traitant de sujets amoureux.
Son Bestiaire d'amour est un modèle d'ériidition fantastique ; il prouve avec quelle bonne foi on accordait alors des Qualités imaginaires aux phénomènes vivants les plus connus, les mieux placés à la portée de l'observation. C'est un plaidoyer sentimental, par lequel un amant érudit s'efforce de gagner le cœur de sa maîtresse, en lui détaillant toutes les vertus des animaux, qui lui paraissent militer en sa faveur. Voici quelques échantillons, pris au hasard, de ces mirifiques vertus auxquelles Richard de Fournival accorde une incontestable authenticité.
La Mostoile ou Belette qui >< par l'orelle conçoit et par la bouche enfante » signifie que sa dame doit l'écouter et lui déclarer qu'elle partage sa flamme. La Taupe « qui goûte ne voit, ains a les iols (yeux) desoz cuir ; » l'Aspic qui garde l'arbre « dont li bausmes dégoûte ; » la Licorne « qui s'endort au dous flair de la pucele ; » la Wivre qui « court sur l'home vestu et dou nu ne s'asseure ; » le Cygne qui « chante si bien et si volontiers que, quant on harpe devant lui, il s'acorde à la harpe, tout en autel manière com li tambour au flagol; » la Calandre qui « s'il
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esgarde le malade emmi le vis (visage) c'est signe que li malade, garira, et s'il s'en torne et ne le voelle regarder, on juge qu'il convient le malade morir; » et bien d'autres exemples vivants qui tous fournissent au soupirant des arguments d'une éloquence irréfutable.
Mais la belle à qui s'adressent ces suppliques tirées de l'histoire naturelle, les réfute malignement, en retournant contre la thèse de l'amant les arguments qu'il y a employés.
En 12 20, Guillaume Osmont publiait son Volucraire qui traitait des fantaisies merveilleuses de la gent ailée, plus un lapidaire où se trouvaient énumérées les puissances et les énergies secrètes des pierres précieuses, des minéraux, des herbes, des bézoards et des bêtes qui les portaient. Le tout, de l'avis du public, était « moult bon à ouir et à retenir » car on s'arracha ces admirables compilations. Elles eurent un si grand succès qu'à peine publiées, on en multiplia les versions en prose, pour mieux vulgariser ces trésors de science, dont personne n'eût osé mettre en doute la véracité.
Plus tard, Jean Cuba qui s'est imprégné avec ferveur de toutes ces belles choses, apprendra aux contemporains de Louis XI , dans son Ortus sanitatis, comment la harpie qui a tué un homme, s'attriste et se mélancolie jusqu'à la mort, lorsqu'elle aperçoit dans l'eau la ressem-
blance de son image avec la tête humaine. Ce même auteur racontera que le corbeau est « ung oiseau de grant noise qui ne scct autre chose crier ne sonner fors que cras, cras, > mais que retiré dans ses rochers il fait des concerts délicieux, « car il a soixante-quatre mutacions de voix en sa gorge, si comme dit Fulgence. »
Il nous parlera du serpent céraste, des cornes duquel on fait des couteaux pour ôter le venin de la table des princes ; du draconcopèdes, serpent au visage de vierge, qui déçeut Eve ; de la salamendre qui « esteint l'embrasement du feu, » et du pape Alexandre qui a eust vêtement fait de la laine de ceste beste, » lequel n'était nettoyé autrement que « getté dedans le feu, » et de bien autres miracles de nature, tout aussi véridiques.
Le trop prolixe Albert le Grand écrivait alors ses abracadabrantes rêveries, de Virtutibus herbarum, lapidum et animalium qiiorumdam. Sous la plume du célèbre docteur, tout tend à se changer en talismans. Les pierres possèdent des propriétés non pareilles. Magnes^ l'aimant fait découvrir le degré de chasteté des femmes; la topaze préserve des atteintes du feu; l'améthyste et la colony te «rendent éloquent et font prophétiser l'avenir; l'émeraude aide à vaincre dans les tournois et les combats;
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la chrysolythe donne la sagesse. D'autres rendent invulnérables et même invisibles ceux qui les portent au doigt ou sur la poignée de la dague.
Certaines herbes rompent les métaux, ouvrent les huis les mieux clos, guérissent instantanément les plus graves blessures, attirent à vous les sourires, doublent les joies des amants, et donnent une éternelle jeunesse à ceux qui savent les employer.
Dans ce même livre du docteur à la tête d'airain, les animaux, comme dans les ouvrages de tous les naturalistes de son temps, sont doués d'une malice surhumaine et d'instincts frisant rintelligence ; ils possèdent des puissances d'action, rapides et sûres. Cela est si bien admis, dans les siècles dont nous esquissons la physionomie intime, que les génies, les fées et les enchanteurs ne dédaignent pas d'en emprunter les formes ; ils se transmuent, quand ils le veulent, en serpent, en basilic, en loup, en épervier, afin de réussir plus facilement dans leurs desseins.
Mieux encore des maisons nobles et illustres, des races entières d'hommes mettaient leur orgueil à descendre d'un de ces moules incomplets auxquels, selon eux, les organes seuls de la créature humaine ont manqué, pour arriver à la perfection.
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Dans le Dolopathos rimé par Herbert, se trouve la charmante légende des Cygnes blancs : six frères enchantés et forcés de garder la figure du plus élégant des palmipèdes , jusqu'à ce qu'on leur ait rendu les chaînes d'or magiques qui, seules, pouvaient leur restituer la forme humaine. Quand, par la sollicitude de leur sœur, ils eurent recouvré le précieux talism^an qui leur avait été méchamment enlevé, les blancs frères redevinrent hommes; excepté un dont la chaîne d'or avait eu un annelet brisé sous le marteau de l'orfèvre.
Sa chaigne tant à chascun Tuit {tous) devinrent home, fors i, Celui cui la chaaine estoit, Dont li orfèvres brisié avoit 1 anelet tant seulement.
Obligé de conserver son long col et ses ailes de neige, le gentil oiseau finit par se résigner à son sort ; il se consola en accompagnant partout le plus illustre de ses frères, Godefroy de Bouillon, qui reconquit la terre sainte et fonda le royaume de Jérusalem. La gracieuse légende nous apprend que le Cygne blanc fut vu, maintes fois, remorquant la nef où naviguait le héros de sa race, avec sa chaîne d'or à l'anneaa brisé :
.... Tost a dès fist compaignie A l'un de ses frères par tout
N'est pas raison ke nus (nul) en dout. . . .. Cil fut moult de grant renon
A cui il fut accompagniés
Ce fut li chevaliers au cigne
Qui proz (jireux) fut et de grant savoir;
Et cil fut li cignes, por voir, {pour vrai)
Qui les chaaines d'or avoit
A col, de coi la nef traioit.
Où li chevalier armez ière, (était)
Qui tant fut de bone manière,
Puis tint de Boillon la duchiet.
Cette poétique légende devint très-populaire au temps des Croisades, elle a fourni à l'Allemagne le sujet du Lohengrin et inspiré notre vieux poëme, le Chevalier au Cygne, première base des romanesques récits, consacrés à l'illustre conquérant de la Terre Sainte.
Un cosmographe de cette curieuse époque nous apprend qu'au royaume de Galice se trouvait une race d'hommes appelés les Marins, i( lesquels on tient être descendus d'un triton, un de ces poissons qui entrent en nefs pourvoir ce qui est dedans ; ce que ces Marins ne nient, ains s'en estiment honorez. » Voici comme la chose était advenue :
M Et combien que l'on en parle en diverses « manières, comme de choses fort anciennes, « l'on se vient à accorder en ce, que comme « une femme fut allée le long de la mer, entre une u espesseur d'arbres, un home marin saillit en
2l6 ÉRUDITION FANTASTIQUE DU
« terre qui la print à force, et eut affaire avec « elle ; il la laissa enceinte de son fait, puis s'en « partit retournant en la mer.... Quant la femme « vint à enfanter, combien que l'enfant fut rai- « sonnable, on ne laissa de cognoistre, en iceluy, a estre vrai ce qu'elle disoit lui estre advenu a avec le Triton. «
Le vieux chroniqueur germain, Jean Saxon nous raconte comment les rois de Dace et de Suèce procédaient du fils d'un ours de merveilleuse grandeur et d'une demoiselle, fille d'un gentilhomme du pays, que la beste avait ravie et violée. Le plus étonnant de l'histoire est que, l'ours ayant été pris dans les toiles et tué, le fils qui fut élevé avec soin, étant venu en âge d'homme « et congnoissant ceulx qui avoient occis celuy ours, duquel il estoit engendré, » il leur fit à tous perdre la vie ; il s'était cru obligé de venger son père, dont il avait hérité la merveilleuse grandeur et la force redoutable.
Or, ajoute Jean Saxon, « ce vaillant filsde l'ours engendra Trugille Sprachaleg, qui fut grand capitaine, lequel engendra Ulfon, homme fort notable, duquel les chroniques de ces contrées font mention, pour ce qu'il fut père de Suègne qui vint à estre roi de Dace, d'où descendent tous les rois de Dace et de Suèce. »
Ces descendances extraordinaires s'expliquaient par cette capricieuse hypothèse : Si une
femme conçoit d'un animal, « il se peut qu'elle enfante un fils qui tiendra, du côté maternel, l'engin subtil de race humaine, et du côté paternel, la force du corps et habileté de la beste qui l'a procréé. » A cette théorie, de pieux théologiens répondaient naïvement que Dieu ne saurait permettre qu'il y eut des hommes au monde, qui ne sortissent entièrement du sang d'Adam et d'Eve, nos premiers parents ; mais ils n'étaient pas écoutés.
Un raisonnement aussi solide n'empêchait pas, deux siècles plus tard, Jean de Barros, le chroniqueur portugais, de constater que tous les habitants des royaumes de Siam et du Pégu descendaient d'une femme et d'un chien « fort grand et mauvais, » qui seuls avaient survécu au naufrage d'un Jiinco de la Chine, échoué sur le rivage désert, où ces peuples vivent aujourd'hui.
« Etpourcestecause,a}OuteJean de Barros, ces habitans y ont les chiens en fort grande révérence, pour ce qu'ils tiennent leur commencement et origine d'iceux. »
De telles hypothèses n'indiquent-elles pas chez nos ancêtres, un arrière-souvenir des doctrines panthéistes du Gange ? Ne semblent-elles pas un avant-goût un peu confus de la conception moderne des gradations de la vie, que Lamartine a poétisée en reconnaissant dans les animaux les frères cadets de l'homme? La doc-
2l8 ÉRUDITION FANTASTIQUE DU
trine chrétienne qui isole si complètement la créature humaine du reste de la nature, qui n'admet d'intelligence et de responsabilité qu'au sommet de l' échelle dont nous sommes le dernier gradin; cette conception, qui ne nous montre autour de nous que matière et instinct aveugle, ne contient en effet pas le moindre germe de ces poétiques imaginations.
Les contemporains de Philippe le Bel , à l'exemple de leur prince, portaient sur eux, afin de se préserver des traits de la guerre et de tous les accidents de la maie chance, certaines pierres, certaines plantes, des dents, des os d'animaux, des bézoards d'Orient et des conglomérats préparés selon la formule et les avis de leurs savants. Ces amulettes se joignaient sans façon au bois de la vraie croix et aux reliques des saints.
Dès le commencement du XI* siècle, le pieux roi Robert recevait le serment de ses petits vassaux sur un reliquaire d'argent, dans lequel son biographe, Helgaud, moine de Fleuri, nous apprend qu'il avait fait enfermer un œil Je Griffon. Où le bon roi s'était-il procuré cet œil? . L'essentiel est de constaterque, malgré sa grande dévotion, il ne répugnait nullement à admettre l'efficacité de cette singulière relique contre les faux serments.
Aux yeux de nos ancêtres du moyen-âge, le
miracle fut longtemps le fait le plus ordinaire et le mieux compris ; c'était l'explication la plus simple des choses inexpliquées. La science expérimentale, l'effort cherchant la loi de la nature leur eut semblé une complicité du vol commis sur l'arbre de la science par Adam au paradis terrestre, une étincelle dangereuse du feu ravi à l'Olympe par le sacrilège Prométhée. L'émancipation de la pensée et les témérités de la libre recherche étaient encore bien loin d'avoir leurs coudées franches, dans cette société en travail de régénération.