‹ La vie au temps des TrouvèresChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Universités, librairies, les sept arts libéraux.

omment les Trouvères auraient-ils pu échapper à cet imbroglio de sain- ■ teslégendes, de cosmographie bizar re, d'empyrisme mystique, de capricieuses explications des lois de la vie? La poésie a toujours aimé les écarts d'imagination ; elle se trouvait trop à Taise dans les fantaisies de ce monde chimérique, pour essayer de le briser. C'était avec bonheur que les Trouvères suivaient le courant de cette crédulitcà outrance; nous n'en pouvons douter, en voyant avec quel entrain pittoresque leurs œuvres reflètent tout cela.

Plusieurs d'entre eux affectent parfois un ton railleur en parlant de ces merveilles. Garin, nous

l'avons VU au Chapitre III, ne se montre guère respectueux à l'égard des fées, en supposant qu'elles aient pu récompenser le jeune chevalier qui leur a fait rendre leurs robes d'or, par un don si peu décent que celui de faire parlera son gré les bas instruments féminins. Dans le dit de VErberie^ Rutebeuf semble également se permettre d'assez lestes railleries à l'endroit des talismans. Pourtant il n'est pas bien sûr qu'aucun d'eux ait osé refuser sa vénération à Guillaume Osmont, à Glanvil et à Albert le Grand.

Les plus sceptiques auraient eu, sans doute, moins de scrupules à se parjurer sur les os véritables des saints, que sur la crête d'un basilic, le dard d'un aspic ou sur l'oeil de griffon du bon roi Robert. S'il en eut été autrement, cette part notable de la vie à cette époque, ce complément curieux de la foi de nos pères, se seraient-ils aussi clairement dévoilés à nos yeux ?

Où et comment pouvait-on, d'ailleurs, acquérir une science plus sérieuse et les éléments d'une plus sûre raison ? Les outils de l'instruction manquaient ; ils étaient au moins forts rares, dans ces siècles où tout, même le livre, se fabriquait à la main. La machine, cette grande rédemptrice de l'humanité ne jetait pas encore à profusion, devant l'écolier studieux, livres, tables, plumes et papier. On se tromperait étrangement si l'on assimilait les clercs de

cette époque aux étudiants d'aujourd'hui qui portent avec eux tout ce qu'il faut pour recueillir la parole du maître, et qui, rentrés chez eux, trouvent sous leurs yeux, les textes qu'ils ont entendu citer, souvent même les commentaires dont le professeur les a éclairés.

Il fallait attendre longtemps encore la venue de Gutemberg. Ce n'est que plusieurs siècles plus tard qu'il fut permis à Jean Molinet, contemporain de Charles VII, de s'écrier dans un élan d'enthousiasme :

J'ai vu grand multitude De livres imprimez Pour tirer en estudc Pouvres mal argentez.

Par ces nouveles modes Aura maint cscolier Décrets, bibles et codes, Sans grant argent bailler.

Au temps de Robert de Sorbon, les oreilles servaient plus que les yeux ; l\ défaut des rayons d'une bibliothèque, il fallait organiser les rayons de sa mémoire. Ceux qui n'avaient pas reçu de la nature un cerveau capable de se changer en dictionnaire n'étaient pas destinés à de grands succès dans le monde des lettres.

Il y avait bierf, par ci par lu, dans les couvents quelques manuscrits, que les donateurs avaient

mis à la disposition des écoliers. Pierre de Nemours, évêque de Paris, partant pour la Croisade, avait légué à labbaye Saint- Victor « Sa grande librairie composée de dix-huit volumes. » Guillaume Ribotti, évêque de Vence, l'imita, ne réservant que son bréviaire historié , dont le prix était destiné à l'achat de domaines : ad emendum possessiones. Jugez par là, o bibliophiles du XI X" siècle, de la valeur des livres en ce temps-là. Un volume -était un trésor, nonseulement on le tenait sous clef, on l'enchaînait, on le scellait à la muraille. Yves, abbé de Cluny, ayant fait don de vingt-deux volumes à son monastère, exigea qu'ils fussent attachés avec des chaînes de fer scellées dans le mur.

En 1238, Pierre Ameil, archevêque de Narbonne, abandonna à l'usage des écoliers, qu'il entretenait à ses frais à Paris, tous ses livres, à l'exception de sa Bible qui lui paraissait d'un trop grand prix. Cette librairie, libraria, était surveillée par un gardien à poste fixe et assermenté. Ces manuscrits étaient prisonniers sur leurs pupitres de chêne massif, et la pieuse sentinelle attachée à leur conservation était, seule, autorisée à en tourner les feuillets pour l'usage des clercs.

On le voit, avant d'être admis à consulter les rares ouvrages laissés à la disposition des studieux, on était soumis à tant de formalités ; il

fallait tant de précaution pour y chercher ce que l'on y voulait trouver; il y avait un si grand nombre de postulans attendant leur tour, qu'il était facile de perdre patience et d'abandonner la partie.

Les écoliers pouvaient bien se procurer quelques lambeaux de peau de truie, de mouton ou de cerf préparés en parchemin, qui leur permettaient de recueillir ce qui les frappait le plus dans la parole du maître ; mais il est probable qu'ils étaient contraints de les nettoyer souvent, afin de pouvoir s'en servir de nouveau, comme nous faisons de la peau d'âne de nos calepins. Or, cela paraîtrait bien peu à nos étudiants, s'ils étaient obligés de s'en contenter.

La science se transmettait donc parla mémoire comme les chansons, les pratiques rurales, les routines d'atelier, les contes et les bons mots à nos illettrés d'aujourd'hui. 11 est fort possible que nos commères connaissent plus de recettes de médecine que les mires et les physiciens du roi Felipe ; que nos filous et procéduriers savent plus de droit légal que les baillis et prévôts du roi Louis IX ; et que notre plus mince bourgeois de campagne, s'il sait lire, en pourrait remontrer aux clercs les plus érudits des siècles d'Abailard, de saint Bernard et de Champeaux.

Il fallait une forte dose de persévérance pour retenir quelque chose de suivi et de net. Pour

peu qu'on se laissât détourner par les bruyantes distractions, le fil se rompait ; on ne pouvait pas, comme aujourd'hui, reprendre l'étude à huis-clos,et rattraper le temps perdu, en quelques semaines de recueillement. Aussi le découragement faisait-il de nombreuses victimes dans cette jeunesse que rassemblait le désir d'apprendre. Nous allons voir tout-à-l'heure ce que le découragement produisait.

Avouons-le cependant, la science d'alors était peu compliquée. Elle ne se composait guère que de bribes mal ordonnées, mal soudées entre elles, que de notions problématiques, dont le faisceau eut pu tenir dans quelques centaines de feuillets. Tout le bagage de cette érudition était entré, sans effort, dans le Propriétaire des choses ou dans le curieux poëme beaucoup moins volumineux, intitulé leLivre deClergie. Les hommes de génie étaient facilement universels ; pouvoir discuter de omni re scibili, comme Pic de la Mirandole, était à la portée de la plupart des docteurs, qui presque tous pouvaient accoucher d'une compilation encyclopédique, sans se fatiguer outre-mesure.

Autre différence entre les écoliers d'autrefois et nos étudiants : le cas si peu rare, en tout temps, de la pauvreté unie à l'envie de s'instruire avait été prévu en faveur des premiers. Cela est ù l'éloge de ces siècles demi-barbares; par ce

côte du moins ils l'emportaient sur le nôtre. Les plus pauvres de ces apprentis clercs pouvaient se faire admettre dans les asiles charitables, annexés ù certains couvents, et dont les fondateurs désignaient spécialement le but de venir en aide aux pauvres écoliers.

Dans les sociétés féodales, l'instruction avait un résultat capital ; elle déflétrissait l'homme des castes inférieures. C'était la rédemption du manant : de vilain, l'homme instruit devenait gentilhomme , dans le sens que les Anglais donnent encore au mot gentleman ; il était purifié du travail des mains , qu'un stupide préjugé avait déclaré vil. Cette prime honorifique excitait l'ambition du paysan. Courbés durement sur la terre, ces pauvres gens tenaient à voir leurs fils échapper à ce labeur écrasant et flétri. Souvent, nous dit Rutebeuf, un pauvre paysan, après avoir économisé long-temps, sou à sou, tout ce qui peut se récolter

En un arpant ou deux de terre, Por pris et por honcur conquerre Baillera trestout à son fils.

Le XI lie siècle se distingua surtout par ce genre de fondations en faveur des écoliers pauvres. Le maintien du bon ordre et de l'assiduité régulière entraient pour beaucoup dans l'inten-

tion des pieux fondateurs, A leurs yeux c'étaient autant d'éléments enlevés aux désordres qui troublaient si déplorablement les études générales. Ces jeunes gens recevaient là le logement, la nourriture, l'usage des manuscrits et quelques feuillets de vélin. Généralement ils recevaient aussi l'habit des novices de l'ordre; ils prenaient alors le nom d'écoliers réguliers, par opposition aux écoliers séculiers qui vivaient dans le monde profane.

Une pareille sollicitude aurait dû maintenir l'amour de l'ordre dans cette partie des recrues de l'Université. Cependant on voyait presque toujours les robes monacales mêlées aux robes mondaines, dans les émeutes universitaires. Plus d'une fois les chroniqueurs, trompés parle costume, mirent sur le compte des vrais moines l'indiscipline de leurs hôtes turbulents. L'auteur de la Discorde de VUniversité dit à ce propos :

Quar se [si) Renart çaint une corde Et vest une cotèle grise, N'en est pas sa vie moins orde :

Rose est bien sorespine assise.

Dans ces bourses de monastère, on a voulu voir un encouragement exclusif aux professions monastiques ; cela n'est pas exact. A côté des places réservées aux études théologiques et aux sciences qu'on avait consenti à y annexer, il y

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avait des places spécialement destinées à ceux qui étudiaient les arts et les lettres : grammaire, rhétorique et logique. Peut-être même avait-on également accueilli cette part de la poésie humaine, que nous nommons plus particulièrement les Reaux-Arts. C'est du moins ce que nos documents nous ont permis de supposer.

Guillaume de Saône, économe de l'église de Rouen, fonda, rue Saint-André-des-Arcs, il Paris, le collège dit des Trésoriers où vingt-quatre écoliers, dont douze destinés à la culture des arts, étaient logés et entretenus. Robert d'Harcourt,perfectionnantrœuvre de son frère Raoul, fondateur du collège d'Harcourt, l'enrichit d'un don de 2 5o livres tournois, destinés à l'entretien de vingt-quatre nouveaux pensionnaires, dont seize devaient suivre la carrière des Arts. Ici, par la culture des Arts, c'est encore de l'étude des lettres, du Trivium, qu'il est question ; rien ne nous autorise, du moins, à y distinguer la place des Beaux-Arts proprement dits.

En 1209, un simple bourgeoisde Paris, Etienne Belot, employa son bien et celui de sa femme Ada à la création du collège des Botis-En/ants. Cet asile de l'étude prospéra : Geoffroi de Beaulieu nous apprend que, cinquante ans plus tard, afin d'ajouter aux ressources de ses écoliers, saint Louis faisait venir plusieurs d'entre eux pour chanter à sa chapelle, ce qu'il les aidait par

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de bonnes aumônes à s'entretenir dans leurs travaux. Il en choisit même un certain nombre . pour l'aider à orner sa chapelle de prédilection, notre Sainte-Chapelle d'aujourd'hui.

Il est difficile de ne pas voir quelque chose de décisif dans l'emploi que le roi artiste, fit de certains de ces écoliers. Les imagiers qui peignaient les grandes initiales des manuscrits et les ornaient de fines' miniatures ; ceux qui dessinaient sur les psautiers et les Heures ces belles nefs gothiques, ces intérieurs de cathédrales si délicats et si hardis ; qui faisaient courir sur le vélin les caprices d'un jubé, les animaux fantastiques d'un chapiteau, les légendes naïves d'un vitrail, n'étaient-ils pas les mêmes qui donnaient les dessins aux architectes, aux verriers et aux tailleurs d'images ? N'étaient-ce pas eux qui inspiraient les scènes mystiques du pèsement des âmes, avec leurs processions dedamnés et d'élus, dont était décoré le portail des temples chrétiens ; eux encore qui détaillaient les splendeurs de la Jérusalem céleste, couronnement obligé de ces merveilleux frontons ?

On peut répondre oui avec une grande probabilité. Cette partie des Beaux-Arts était déjà si perfectionnée qu'il est à croire que sa direction n'était pas abandonnée au hazard. Assurément de pareils artistes ne se formaient pas seuls avec tant d'éclat et en si grand nombre.

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Qu'enseignait-on cependant dans ces universités que les chroniqueurs nous montrent protégées par tant d'honneurs et de privilèges ?

Le programme des études était en apparence assez large ; l'organisation des écoliers de différentes nations, accourus de tous les coins de l'Europe, semble avoir été sagement ordonnée. Mais il faut se garder de prendre tout cela au pied de la lettre. Et d'abordqu'y avait-il au fond de cette pompeuse classification des connaissances humaines, sous le nom des sept arts libéraux^ et dans leur division sonore en Trivium et Qiiadrivium^ qui paraît correspondre à notre division actuelle des sciences et des lettres ?

Nous allons demander le sens de ces grands mots à la savante Hrotswitha, la nonne illustre du couvent de Gandershcim en Saxe, cet asile de filles nobles qui peut nous donner, dès le X« siècle, un avant-goût de la fondation de ]VImc(je Maintenon. Hrotswitha, dont M. Magnin a publié le curieux théâtre, va nous apprendre, dans sa comédie de Paphnutius, l'importance extrême que ses contemporains attachaient à ces hautes appellations

Les trois premiers des sept arts libéraux formaient la division du Trivium : grammaire, rhétorique et logique. C'était l'entrée du temple de la science, Vatrium où se faisait les affranchissements de l'âme, où se métamorphosaient

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les bêtes en hommes. Les quatre derniers de ces arts : arithmétique, géométrie, musique et astronomie formaient le Qtiatrivium, division supérieure qui contenait la part vénérée, les secrets divins, destinés à changer les hommes en créatures immortelles, presque divines. Le Quatrivimn était le sanctuaire du temple de la doctrine. Nous allons voir avec quel ton pénétré maître Paphnutius en parle à ses disciples éblouis.

Aucune citation ne nous a paru plus apte à représenter cette trace d'or du moyen-âge, que la scène où la nonne germanique fait expliquer, par son pédantesquc héros, ces mystères du haut savoir, au temps des derniers Carolingiens. -

DisciPULi : — Quid est hoc qitod dicis Quadruviiim ?

Paphnutius : — Arithemetica, geometria, musica, astvonomia.

DisciPULi : — Cur Qiiadriivium ?

Paphnutius : — Qiiia, siciit a quadruvio semitœ, ita ab uno phtlosopliice principio harinn discipl inarum prodeunt progressiones rectce.

— Parce que d'un même principe de philosophie rayonnent ces quatre sciences, ainsi que d'un carrefour rayonnent plusieurs sentiers.

Je n'oserais affirmer quaprès cette comparaison, les disciples comprissent mieux le que drivium qu'auparavant ; quoiqu'il en soit ^ils

renoncent à pousser leurs questions plus avant. Les explications transcendantes , gravement obscures et mystiques que Paphnutius leur a donné, au commencement de cette scène, telles qu'il les déclare lui-même peu accessibles à tous les esprits ; ses définitions du monde majeur et du monde mineur doivent les avoir suffisamment effarés. Il y parait à leur langage :

DiscipuLi : — Veremur qttiddam, investigando, rogitare de tribus {Seu de Trivio) , quia cœptœ scrupulum disputationis capedine mentis vix penetrare quimus.

— En vérité nous craignons de vous interroger sur les trois autres sciences ; c'est à peine si la faible portée de notre intelligence peut atteindre la hauteur de la démonstration commencée.

Paphnutius : — Difficile captu.

— Ah ce n'est pas facile ù comprendre '• répond en se redressant le pédant vénérable, tout fier de l'humble aveu de ses disciples.

Essayons nous-mêmes de saisir plus clairement, s'il est possible, la véritable portée des sept arts qui firent, pendant tant de siècles, le fond de l'enseignementuniversitaire. Ici, encore, malgré la majesté du sujet, ce sont les trouvères, deux surtout, Gautier de Metz et Henri d'Andeli, qui nous fourniront les meilleurs documents. Une traduction en vers du livre de Clergie

apele^ Vymaige dou monde, dont une version en prose nous a déjà si bien renseignés, va nous aider à connaître ce que l'on entendait par les sept arts du programme scolaire.

Le premier des sept est la grammaire, ou l'art du langage, dont Gautier de Metz dit malignement que l'on ne sait pas le quart ; ce qui est fâcheux selon lui, puisque la connaissance entière de cet art a, seule, permis à Dieu de créer le monde et ses ornements :

Qui bien saroit Gramaire toute Tout langage saroit sans doute ; Par parole fit Diex le monde Et tous les biens qui ens habonde.

Le second art est la logique. Cette noble science parait avoir eu plutôt pour but de désarticuler le jugement que de l'affermir, si l'on en juge par les vers que lui consacre Henri d'Andeli, dans sa piquante satire, la bataille des sept ars. Quant à l'auteur du livre de Clergie, il affirme au contraire que « Cest ars prouve toute raison, par coi on set qu'est bien ou non. »

Li tiers ars Rectorique a non

Qui enquiert le droit de raison ;

De cest sont li droit estrait,

Par coi li jugement sont fait,

Qui esgardez sont par raison

En cort {en court) de roi et de baron.

Cette définition n'est assurément pas celle qu'un professeur de notre temps lui eut donnée. La rhétorique est prise ici plutôt pour la science du légiste que pour celle de l'orateur. Une pareille méprise, qui met l'étude du droit sous la sauvegarde de l'art du rhéteur, ne cacherait-elle pas un déguisement volontaire, un respectueux stratagème destiné i\ masquer l'inobservance de certains brefs pontificaux ? C'est très-probable.

En effet Honoré III, imité en cela par plusieurs de ses successeurs, par Innocent IV entr'autres, s'étant pris d'un zèle excessif pour le droit canon, défendit expressément l'étude des lois civiles dans les universités. Cette prohibition bizarre des pontifes romains fut, par autorité royale, restreinte, en iSôg, aux seuls clercs qui se disposaient ii prendre les Ordres sacres. Or le poème de Gautier de Metz était bien antérieur à ce dernier décret.

Le quatrième des arts libéraux était l'arithmétique. Dans la satire d'Henri d'Andeli, la bataille des sept ars, l'arithmétique s'emploie à faire le dénombrement des chevaliers clercs, qui doivent prendre part à la grande lutte allégorique :

Arimétique si monta

Sur son cheval, et si conta

Tretos les chevaliers de l'Ost.

Dans cette fonction essentielle l'arithmétique

est aidée par « sa compaingne Giométrie « qui' mesure les places à prendre sur le terrain du combat. La géométrie était en effet le cinquième art. Dans les définitions du livre de Clergie, il y a encore là usurpation de fonctions ; cette cinquième science empiète sans vergogne sur les droits de sa sœur, l'Astronomie. La géométrie, dit Gautier de Metz, apprend le cours des astres qui parcourent le firmament. Aujourd'hui cette définition n'a rien d'extraordinaire. Mais dans un temps où, pour les meilleurs esprits, Charlemagnc était censé avoir arrêté le soleil, plus longtemps de beaucoup que ne le fit Josué ; « car nostre Seigneur Jésucrist, dit la cronique de Turpin. alongea le jour (povir lui permettre de tuer les mécréans), et le fist plus long que trois autres jours », qui songeait à déterminer, à l'aide des mathématiques, la grandeur et le parcours des astres ?

Li quint ars est Giométrie, Par li preuve-t'on le cors Des estoiles qui vont tos jors, Etli grandeur du tirmament Soleil, lune et terre ensément.

Suit là musique qui était alors une sorte d'annexé de la science des nombres ; cela sans doute en mémoire du grand clerc Pythagoras qui, pa!r les nuits pures et calmes de l'Attique et

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de rionie, croyait entendre l'harmonieux concert que les sphères célestes faisaient dans l'espace en tournoyant.

La savante nonne Hrotswitha, dans la mcmc comédie de Paphnutius^ divise la musique en trois parties -.pars mun.iana sive celestis, pars humana et pars instrumentalis. La première partie, celle de notre univers et des espaces célestes, consiste, selon la muse germanique dont l'érudition retiète parfaitement celle de son siècle, dans l'harmonie des Sphères et des sept planètes : in septem planetis et in celesti Sphœra. Gautier de Metz résume ainsi ces trois antiques divisions : De la musique, dit-il,

naist toute concordance

Et toute douce mélodie ,'' Q.ui au monde peut estre oie.

Enfin le septième art est l'astronomie. La place de ce dernier étant prise par !a géométrie, il faut renoncer à l'acception moderne du mot astronomie, et le remplacer par celui d'astrologie. Le fantastique, dont la part dans la vie ordinaire était si vaste, avait bien le droit de tenir une place ollicielle dans l'enseignement universitaire, au temps des croisades ; et l'astrologie n'était assurément pas la seule qu'il s'y fut réservée.

A Tolède en Espagne, on enseignait avec

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éclat l'art de faire féeries et enchantements. C'est de Tolède et aussi de Naples que, dans la bataille des sept arts, Henri d'Andeli fait venir la magie pour dire leur fait aux autres arts :

De Toulète vint et de Naples, A une nuit, la Nigromance Q.ui lor dit bien lor mésestance.

La cité espagnole possédait, dans les docteurs arabes, les maîtres les plus sérieusement instruits de la société féodale. Les auteurs grecs leur étaient familiers ; ils en avaient traduit les œuvres et tiré des connaissances plus précises, plus pratiques que celles dont se contentèrent si longtemps nos bons aïeux. La chimie dans sa nomenclature porte encore la trace de leurs travaux ; les étoiles, en grand nombre, ont reçu des noms arabes que nos astronomes leur ont conservés. Quant à la médecine, leurs cures passaient pour admirables ; de tous côtés on accourait dans la partie de l'Espagne possédée par eux, pour mettre sa santé délabrée entre leurs mains. En fallait-il davantage pour persuader à leurs crédules contemporains que ces Orientaux, transplantés sur le sol espagnol, y avaient apporté l'art des charmes et des enchantements ?

Tolède avait du à cette réputation féerique

l'honneur de compter de très illustres personnages au nombre de ses écoliers. Sur les bancs de son Université, Charlemagne, le pape Sylvestre II, le grand enchanteur Virgile passaient pour être venus s'asseoir. Notre Seigneur Dieu n'aurait pas dédaigné, lui-même, de descendre de son saint paradis, pour y venir apprendre l'art de créer le monde et d'y faire miracles aux yeux des humains, si l'on en croit l'un des héros du Gieu Saint-Denis : « Il joue des arts de Tolède ! « dit un bourgeois de Paris, en parlant du dieu que vient prêcher Tapôtre des Gaules.

Revenons à l'astronomie fantastique du livre de Clergie. Voici la définition que nous donne de cette science mystérieuse Gautier de Metz, au poëme duquel nous avons emprunté nos (descriptions des autres arts :

Li VI^ art Astrénomie,

Qui est fin de toute clergie ;

C'est en sens et raison aquerre

Des coses qui naissent en terre

Et des coses qu'au monde avienent,

Qui par nature lor cor ticnent. {Suivent leur cours.)

^ Malgré ses nébuleuses et ses lacunes, ce programme paraît, au premier abord, suffisant îl mettie en jeu les curiosités supérieures, ù stimuler l'esprit de la jeunesse. Cependant les contours des diverses parties de ce programme

étaient si mal définis; l'enseignement en était si prolixe, si diffus, si sèchement traditionnel, que cette vénérable série du trésor universitaire ne produisait pas de grands résultats.

Les maîtres enseignants avaient la tête plus farcie de théologie que de toute autre science. Or, bien que madame la Haute science^ comme l'appelle Henri d'Andeli, ne fût pas comprise dans le groupe septennaire, elle s'amalgamait inévitablement avec chaque fraction des études scolaires. Le nom des grands docteurs, dont la gloire nous est parvenue, est presque toujours celui d'un maître en divinité, autre glorieuse dénomination de la théologie. Les subtilités de la logique, les arguties de la casuistique, les raffinements du mysticisme avaient remplacé à peu près complètement l'étude de la nature et celle des maitres aiitoriaux^ ainsi appelait-on les génies de l'antiquité.

Les pédants émiettaient les croyances chrétiennes dans des discussions puériles, insolubles, interminables ; les plus hardis se contentaient d'y mêler des raisonnements empruntés à Tidéalisme,fortement altéré, du divin Platon. Le sacré, ou ce que- l'on nommait ainsi, l'emportait carrément sur le profane : tout ce qui ne rentrait pas dans les arguties théologiques semble n'avoir été, long-temps, que toléré.

Dans son étude sur l'état des sciences, depuis

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la mort du roi Robert en io3i, jusqu'à celle de Philippe le Bel en i3i4, l'abbé Lebeuf raconte un mot de Robert de Sorbon, qui peint à merveille cette tendance à imiter le fanatisme d'Omar. Emporté par un saint zèle, le pieux docteur s'était écrié, un jour, en pleine chaire :

— A quoi sert l'étude de Priscien, d'Aristote, de Justinien, de Gratien, de Gallien et de tant de gens profanes ?

Le bonhomme, auquel on attribue la fondation de la Sorbonne, ne passait pas, il est vrai, pour un puits de science ni pour un phénomène de génie, aux yeux de ses contemporains. La Chronique belgique ne songea jamais à lui appliquer ce pompeux éloge quelle adressse à Albertus Magnus : Magmts in magia, major in philosophia, maximus in theologia,

A Paris et à Orléans, les écoliers affluaient alors de tous les coins du vieux monde. Ils étaient réunis par groupes nationaux, ayant chacun un chef particulier, décoré du titre de procureur ou proviseur. Les principales de ces associations de races étaient les quatre nations de P'rance, de Normandie, de Picardie et d'Angleterre ; c'étaient elles qui tenaient, on peut le dire, le haut du pavé. Par la suite, lorsque les guerres interminables des couronnes de P'rance et d'Angletere eurent profondément divisé les deux pays, la nation anglaise céda son rang Ci la

nation germanique, dans le sein de l'Université de Paris.

Une pareille organisation semble, au premier coup d'oeil, avoir dû être d'une grande utilité aux intérêts des étudiants ; elle aurait dû provoquer, au moins, une vive émulation, et stimuler le zèle de chacune de ces nations aux luttes honorables de l'étude. Au fond, ce règlement avait l'inconvénient grave d'entretenir des rivalités d'amour-propre national, entre ces jeunes hommes qui portaient en eux le germe des jalousies féroces et des implacables rancunes qui divisaient, en ce temps là, les peuples et les souverains. L'émulation qu'on eut été en droit' d'en espérer se changeait en griefs patriotiques, ajoutant encore aux causes de discorde qui fermentaient dans les poitrines de ces fils de barbares, à peine dégrossis.

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