CHAPITRE XII
Mœurs des écoliers, leurs instincts violens,
IGNORANCE GÉNÉRALE DES ClERCS.
i DUS avons vu de combien d'épines 'était semée la carrière de l'étudiant ■ au moyen-âge : disette de livres, rareté du papier et du vélin, sécheresse du programme scolaire, misères et brutalités des temps. A ces difficultés il faut ajouter les causes de trouble que la violence générale des esprits multipliait sous les pas des jeunes gens voués î\ l'étude.
L'organisation des écoliers en groupes portant chacun, le nom de la nation i\ hu^uelle ils appartenaient, était elle-même, nous l'avons deviné déjîi, un élément de discorde. Les limites de ces associations de races étaient assez mal obser-
MŒURS DES ÉCOLIERS. Z^'i
vées ; le caprice individuel sautait souvent les frontières pour se faire naturaliser chez le voisin. Les nouveaux venus ne se faisaient aucun scrupule de choisir celle des nations dont les membres lui paraissaient les plus honorés et les plus nombreux. La fraude reconnue, le groupe national, affaibli par ces désertions, ne manquait pas de réclamer les déserteurs.A défaut d'autres moyens, on n'hésitait nullement à les arracher, à main armée, du camp rival.
L'émeute sanglante de 1266, qu'essaya de pacifier le cardinal Simon de Brie n'eut pas d'autre germe. Un étudiant de Picardie, né à Ully-Saint-Georges , près de Senlis , ayant choisi la nation de France, fut réclamé avec violence par les Picards et défendu de même par les Français. Une fois la mêlée engagée, des années s'écoulèrent avant que l'on pût ramener la paix.
D'ailleurs les diverses nations se jalousaient, s'insultaient, se prodiguaient réciproquement les épithètes ridicules et blessantes ; nouveaux sujets de rancunes et de conflits. Jacques de Vitry légat du pape, sous Grégoire IX, nous a laissé, au septième chapitre de son histoire occidentale, une longue nomenclature de ces injurieuses appellations.
Les Anglais étaient traités d'ivrognes, de courtisans du pouvoir; les Français d'orgueilleux
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et d'efféminés. Les Allemands étaient appelés querelleurs, amis des orgies obscènes ; les Normands, vaniteux, âpres au gain et fanfarrons ; les Poitevins, traîtres et prêts à tout pour de l'argent ; les Lombards, avares, lâches et malicieux On jetait aux Romains les titres de violents, de fripons, manu rodantes ; aux Siciliens ceux de cruels et despotiques ; aux Brabançons ceux plus terribles encore de brigands, d'incendiaires et de sanguinaires. Les Flamands étaient déclarés vains , prodigues , goinfres et mous comme beurre, et more biityri molles.
On n'a pas de peine à croire ce qu'ajoute Jacques de Vitry : Propter ejus modi convitia, de verbis ad verbera fréquenter procedebant ; les querelles suivaient fréquemment des brocards aussi peu ménagés. Des querelles on passait aux coups, et souvent le sang coulait dans les rencontres de ces champions, tous hommes faits, âgés de vingt-cinq à trente ans, qui se plaisaient à endosser le haubert, au dire de Rutebeuf. De véritables combats à la masse et i\ l'épée se livraient entre écoliers de diverses bannières ; et les luttes fécondes delà science étaient oubliées.
Ces prises d'armes étaient, il faut le reconnaître, provoquées la plupart du temps par un élément parasité, que nous pouvons rencontrer encore dans notre moderne quartier latin. Il y avait déjà, îi cette époque des bisets des écoles.
des libertins attardés, moins préoccupés d'acquérir le savoir que de jouir et de vivre aux dépens d'autrui. A Paris, ces fruits-secs de l'intelligence continuaient à habiter la rive gauche du fleuve, spécialement affectée aux clercs, trouvant commode d'abriter leurs méfaits sous les privilèges que le titre d'écolier leur assurait , bien qu'ils eussent, depuis long-temps, laissé périmer en eux les aptitudes de l'écolier véritable.
C'est cette espèce déclassée que désigne l' Officiai de Paris, dans le décret d'excommunication qui frappa, en 1218, les turbulents de l'Université, quand il parle de ceux qui feignent d'appartenir à la population scolaire , viam scholasticam diicere f ingénies.
La jeunessse de tous les temps se laisse volontiers séduire par les excitations de ces débauchés qui ont, à ses yeux, les apparences de l'indépen dance et de la force. Pour ne pas paraître mous comme beurre, more biiîyri molles, les nouveaux-venus suivaient ces chefs maudits. Ils mettaient leur amour-propre à imiter leurs méchantes actions, « blessant et meurtrissant leurs camarades, commettant, de jour et de nuit, des viols de femmes mariées, des rapts de pucelles, forçant les huis des hospices et des hostels privés, se livrant à main armée aux méfaits et aux pillages. »
On essayait de foudroyer ces méchants garçons avec l'artillerie de l'Eglise ; mais les excommunications avaient déjà perdu leur efficacité contre ces privilégiés, qui abusaient si terriblement de l'impuissance de la loi civile à leur égard. L'ivresse de la force brutale grisait alors toutes les têtes et primait le droit, même dans cette classe de la société, où l'intelligence eut dû conseiller l'ordre et la modération.
En 1223, Guillaume, évêque de Paris, fut obligé de recourir à d'autres arguments que les foudres spirituelles, pour amener au repentir les écoliers « Stupratcurs et Sicaires. » Le rude prélat connaissait par expérience les minces résultats que les essais conciliants de l'Official avaient obtenus, quelques années auparavant, et le peu de cas que les foudroyés faisaient des censures ecclésiastiques et des excommunications. 11 se décida ù en faire appréhender au corps un certain nombre, dit du Boullay, et à les faire mettre en chartre, bien liés et bien ferrés. Le sévère justicier alla jusqu'à ordonner l'extermination des plus coupables, quosàam exterminavit, ahn de convaincre les survivants. L'intervention du bourreau réussit en effet à rétablir, pour quelques années, le calme dans les cours et dans les rues, sinon dans les cœurs et dans les esprits.
Il n'est pas jusqu'à la discussion des idées qui
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ne fournit matière à de graves conflits. Sans être moins vives ni moins ardentes, ces luttes, au moins, étaient honorables ; elles forçaient les cerveaux et les cœurs à se mettre de la partie. Il y avait une indéniable grandeur dans les passionnements qu'excitait la parole de maîtres tels qu'Abailard, réclamant, dès le XII« siècle, l'élargissement des dogmes et la liberté de les interpréter. C'était un noble spectacle celui de ces jeunes hommes frémissant d'ardente sympathie à la voix de l'amant d'Héloise, et l'entourant comme une armée, afin de glorifier, en face de ses adversaires, ce précurseur de la libre pensée.
Par malheur, des penseurs de cette taille se trouvaient rarement pour donner un but sérieux à ce besoin de bruyantes manifestations. L'orthodoxie ombrageuse de Rome ne reculait devant aucun moyen pour décourager ces hardiesses de l'âme, qui effrayaient sa suprématie. Malgré d'héroïques efforts, la routine reprenait son cours, et la mesquinerie des thèses scolastiques ramenait le dégoût des études, dans les esprits.
L'attrait du Trivium et du Qiiatriviiim ne suffisait pas à capter l'âme des écoliers, quand le soufle de l'intelligence ne venait plus en aide à la sécheresse de l'érudition pédagogique. Dès que les entraînements d'une pensée supérieure ne stimulaient plus cette jeunesse aux instincts
sauvages , la débauche détournait ces forces vives à son profit ; les passions vibrantes, métamorphosées en appétits des sens, mettaient le feu aux quatre coins des cités universitaires.
Rutebeuf, le grand révélateur de ces mœurs oubliées, va nous renseigner, avec sa verve ordinaire, sur la façon dont la plupart des écoliers comprenaient la régularité du travail et la manière dont ils usaient des immunités destinées à protéger leurs études. Le plus grand nombre, au dire de notre poëte, passait le temps à gaspiller les deniers amassés, à grand labeur, par les pauvres manants désireux d'affranchir leur postérité du travail servile. Le di^ de l'Université' de Paris est un des tableaux les mieux peints que ce vivant trouvère nous ait laissés. Voici d'abord la peinture des sacrifices d'un pauvre père qui prodigue, pour l'instruction de son garnement de fils les fruits et quelquefois le fond du petit domaine qu'il cultive :
Le fils d'un pôvre païsant
Vanrra (viendra) à Paris pour apanre ;
Quanques ses pères porra panre
En I arpent ou 1 1 de terre
Por pris et por honeur conquerre
Baillera trcstout à son fil
Et il en remaint à escil [en privation.'
Souvent il advient que le fils fausse les prévisions paternelles. La liberté, le bruit de la grande ville l'enivrent ; il met en oubli les conseils et les espérances de l'honnête paysan. Avec les quelques sous d'or qui, pour la première fois, gonflent sa ceinture, il jette au vent du plaisir le trésor de la jeunesse.
Quant il est à Paris venuz,
Por faire [ce) à quoi il est tenuz
Et por mener honeste vie
Si bestourne {il fausse) la prophétie.
Pour imiter les fanfarons et les glorieux, le nouveau venu se hâte de mettre en beaux habits et en armures le gain du soc et de la grange; il cherche la conversation des ribaudes, et vide dans leur giron tout ce que son bonhomme de père a pu prendre en un ou deux arpens de terre.
Gaaing de soc et d'aréure Nos convertit en arméure; Par chacune rue regarde Où voie la belle musarde.
Partout regarde et partout muze, Ses argenz faut et sa robe uze, Or est tout au recoumancier.
En carême, le bon compagnon, au lieu de faire choses qui plaisent à Dieu, semble prendre
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à cœur de préparer, pour l'avenir, le type qui doit enfanter Panurge sous la plume de Rabelais. Il cherche, avec ceux de sa nation^ à troubler les retraites chrétiennes, à mettre la distraction, le désordre et l'impiété partout où doit régner la prière et le recueillement.
En quaresme que on doit faire Chose qui à Dieu doie plaire, En lieu de haires, haubers vestent, Et boivent tant que ils s'entestent.
Au sortir des tavernes et des bourdeaux, ces démons s'en vont par les rues, chantant à plein gosier les lais les plus risqués du répertoire des jongleurs, cornant i\ grandes trompes, comme s'ils menaient chasses et chiens en forêt, tendant pièges aux gens paisibles, troublant les cours publics, détournant les studieux qui x de bien faire auroient envie w et mettant la discorde dans l'Université.
Si font bien li troi ou li quatre, Quatre cens escoliers combatre.
Et cesseir l'Universitei.
Le poëte n'exagère en rien les désordres des écoliers. Les règlements sans cesse renouvelés et toujours inutiles, les réclamations permanentes des marchands, les plaintes désespérées
des bourgeois dont les personnes, les familles, les biens étaient, jour et nuit, exposés à leurs attaques, les répressions souvent terribles qui tombaient sur les turbulents, sont autant de notes accusatrices, transmises par l'histoire, pour justifier les vertes critiques du célèbre trouvère qui, lui aussi, avait été écolier.
Ces violences allaient parfois si loin que, l'autorité royale intervenait, malgré les franchises universitaires \ on chassait ceux de ces brouillons que n'atteignaient pas des peines plus graves, et l'on fermait les cours. Alors, selon l'expression du poète on voyait :
Si trop grant aversitei Et cesseir l'Universitei.
Les professeurs s'en allaient chercher fortune ailleurs, et les écoliers les meilleurs, ceux qui avaient véritablement l'amour de l'étude, suivaient leurs maîtres. C'est dans ces crises que les universités rivales de celle de Paris cherchaient à faire, à ses dépens, de bonnes recrues, et y réussissaient souvent. Qui eut pu, en effet, dans ces explosions de turbulence « rester assiz à la table » et tenir avec fruit les yeux sur le vélin des livres ? Qui eut pu conserver assez de calme pour débrouiller les problèmes classiques, au milieu des clameurs de pareils ribauds ?
>32 .MŒURS liES ECOLIEUS,
Diex ! la n'est-il si bone vie Q.ui de bien faire auroit envie, Corn elc est de droit escolier !
Il ont plus poinne que colier.
Mathieu Paris, le célèbre historien, contemporain de notre poète, raconte longuement, les txoubles advenus à l'Université de Paris, pendant la régence de Blanche de Castille, en 1229 ; il en tenait les détails des écoliers anglais, ses compatriotes, obligés de quitter la France par suite de la cessation des cours, qui s'en suivit.
Cette émeute universitaire, qui se termina par une répression impitoyable, avait commencé un jour de carnaval, chez un cabaretier. Le vin était bon par hasard, casu, dit le chroniqueur anglais ; les écoliers en burent largement. Quand il fallut payer, une dispute sur le prix s'éleva entre les consommateurs et les gens du tavernicr, qui en vinrent ù se frapper et à s'arracher les cheveux, « ceperunt, dit le texte, ad invicem alapas dare et capillos laniare. » La chose en fut resté lu, si d'autres buveurs n'eussent pris parti pour le cabaretier.
Irrités de cette intervention, les écolier5 revinrent en nombre le lendemain. Ils se vengèrent non-seulement des gens de l'aubergiste, mais des bourgeois qui les avaient soutenus.
La reine-mère prit bouillamment cette équipée. Ici rhistorien l'accuse d'impétuosité féminine « t7iuliebri procacitate simul et impetu mentis. >> Elle donna l'ordre de sévir rigoureusement, même par les armes. Selon la coutume des serviteurs zélés à toutes les époques, les exécuteurs des ordres royaux dépassèrent la mesure ; ils tuèrent non-seulement des coupables, mais de jeunes écoliers inoflfensifs, 'encore imberbes qui s'ébattaient dans la campagne. Telle fut l'origine de la longue querelle entre la cour et l'Université qui jeta son ombre sur la régence de la mère de Louis IX. L'Université demanda justice ; la reine mal conseillée s'obstina à la refuser. Les maîtres fermèrent leurs écoles ; suivis de leurs écoliers; tous maudissant l'orgueilleuse régente, ils émigrèrent à Orléans et à Angers.
Il est difficile qu'il n'y eût pas, dans cette terrible affaire, quelque motif plus irritant et plus personnel à la reine. En effet Mathieu Paris nous apprend que la reine Blanche de Castille, dont la réputation de chasteté n'a jamais été bien nette, passait pour la maîtresse du Cardinal légat Saint Ange. Or les écoliers avaient chansonné ce soupçon dans une complainte en vers latins ; en voici deux dont le second contient une équivoque très transparente :
Heu ! moriniur strati, mer si, spoliât i .' Mens mala legati nosfacit ista pati.
Une virgule après le mens mala, eut fait simplement de la reine un esprit méchant ; sans virgule, l'intention maligne saute aux yeux : Blanche de Castille est le mauvais génie du légat.
Les trouvères ne tarissent pas de joyeuses indiscrétions sur le compte des écoliers de leur temps. Il nous serait facile d'en gonfler ce chapitre; il faut savoir se borner. Jehan de Boves partage cet avis, que les compagnons des universités mangeaient les économies de leurs pères, plutôt en fêtes et en soûlas qu'en ustensiles d'étude.
En cest autre fabei parole
De deux clers qui viennent d'escole ;
Dépendu orent leur avoir
En folie plus qu'en savoir.
Tel est le début de son fabliau, de Gombert et des deux clercs ; il y met sur le compte de deux écoliers le tour égrillard que La Fontaine, plus de quatre siècles après lui, avait attribué à deux gentilshommes, dans le conte intitulé le Berceau, qu'il croyait avoir recueilli de l'italien.
Dans le fabliau, doit povre clerc^ attribué à Garin, il est question d'un écolier que l'on avait envoyé étudier à Paris, comme le fils du paysan du dit de l'Université. Celui-ci non plus n'avait pas réussi ; au moins n'avait-il pas fait fortune. Le pauvre sire s'en retourne au pays, la tête basse et l'estomac vide, ayant vendu sa garderobe pièce à pièce. Le poëte nous le montre hâtant le pas pour retrouver le gîte paternel, la bourse vide, ne possédant deniers ni mailles, ne mangeant que ce qu'il parvenait à obtenir de la chanté des gens; comptant volontiers sur les bons contes qu'il savait pour payer son écot à la manière des fableurs de profession.
Assurément, cet écolier était de la race de ceux qui (' bestournent la prophétie.» Ce piteux clerc, affamé, demi-nu, trouve pourtant la force de jouer un bon tour à une femme qui lui avait refusé l'hospitalité, prétextant l'absence de son mari, tandis que la vraie raison était qu'elle conversait criminellement avec son provoire. Au moyen d'une allégorie spirituellement révélatrice, qu'il conte à l'époux revenu à l'improviste, le pauvre diable fait reparaître sur la table le vin, le lard, le gâteau aux œufs, préparés pour le curé ; et le lendemain, avant de se remettre en voie, le mari lui donne les robes du prêtre qu'ilavait, la veille au soir;bien battu etdépouillé.
On pensera sans doute qu'il y a beaucoup de
traits de famille, quanta la dilapidation du temps et des écus, dans la physionomie de ces gaillardslà et celle de nos étudiants. Mais, encore une fois, les écoliers d'aujourd'hui, s'ils reviennent à la raison, peuvent facilement se remettre à l'œuvre, grâce aux livres si opulcmment multipliés par la presse, et réparer le temps perdu.
Comment s'éionner si la plupart de ces jeunes gens sortaient des écoles à peu près aussi ignorants qu'ils y étaient entrés ? Les clercs destinés à l'Eglise, étant plus en vue, se faisaient surtout remarquer par leur parfaite inaptitude aux fonctions qu'on leur confiait : « Tel ne sait mie ni a ni bé, qu'à nous fera encore abé, » disaient les pauvres moines qu'on vendait comme des troupeaux, eux et les biens des monastères, à des illettrés de race. Les prélats devaient en effet leur élévation bien plus à leur audace, à leur fortune, à leur caste, qu'à leur mérite et à leur instruction. Aussi rivalisaient-ils d'ignorance avec les simples provoires et chapelains. « Vous êtes mitres et non maîtres ! » leur crie l'impitoyable Rutebeuf ; et ailleurs dans le dit de la vie dou monde :
Quel gcnt a Diex laissié por garder sa maison ? Sa vigne est désertée, n'i labore mais hom ;
homme n'y travaille plus.) Li fils Ely la tiennent à tort et sans raison Et s'y est symonie plantée en la saison.
Cependant si les prélats ne savaient remplir leurs devoirs, quelques-uns que n'absorbaient pas complètement les soins de leur Cour épiscopale et abbatiale, souvent aussi opulente que celles des grands feudataires, tenaient à ce que leurs subordonnés remplissent les leurs. Joseph de Rosny, dans son tableau littéraire de la France au XIII^ siècle, cite ce passage significatif d'une allocution prononcée par l'évêque Guillaume Lemaire , dans un synode présidé par lui.
« Comme il y a beaucoup de prêtres grossiers, idiots, gens simples et sans lettres, et peu qui ne soient de cette espèce, nous faisons savoir à tous, que notre intention est de ne promouvoir désormais aux saints ordres, surtout à celui de prêtrise, aucun de ceux qui se présenteront, s'il n'est instruit au moins des règles de la grammaire, pour être en état de comprendre ce qu'il prononcera. Nous exhortons particulièrement tous les abbés, comme aussi les supérieurs qui se disposent à nous présenter leurs moines pour être ordonnés, de se pourvoir de maîtres de grammaire pour les instruire. »
L'abbé Lebeuf cite également l'admonition naïvement accusatrice, où Guillaume Lemaire donne aux prêtres de son temps les étranges qualifications de rudes^ idioti, iUiterati ; il complète ce piquant aveu par la raison toute cléri-
cale qu'en donne le vénérable prélat. « La cause en est, dit Guillaume Lemaire, dans les troubles qu'on apporte incessamment à la jouissance du temporel ecclésiastique. » La sollicitude pour la jouissance tranquille de ses biens temporels, a toujours été, on le voit, une des principales vertus du clergé.
Dans les rangs du clergé séculier de cette époque, cette grossièreté d'ignorance était telle que les prêtres des paroisses ne prêchaient plus. Dès le milieu du X1I« siècle, la fonction de prédicateur devint un métier ambulant, un gagnepain aléatoire, tout comme un autre. Des gens plus ou moins lettrés, clercs ou laïcs, doués d'un peu d'imagination et de faconde, se mirent à parcourir les campagnes et à offrir de sermonner aux prônes pour quelques deniers.
Il se forma des compagnies de prédicateurs, sans aucun caractère sacré, qui offrirent de débiter, à forfait, des sermons au mois, ou à l'année, soit par eux-mêmes, soit par des agents en sous ordre qui spéculaient sans vergogne sur ce genre d'éloquence.
i( La preuve de ce fait est acquise, ajoute Joseph de Rosny, par un article du concile tenu à Rouen, en 1214, qui dit positivement qu'il y avait alors des gens qui se louaient pour prêcher en public. Ils portaient la vénalité jusqu'au point d'aHcrmer Us prédications d'une paroisic
IGNORANCE DES CLERCS. iSg
et même d'une province entière, » qu'ils répartissaient à d'autres avec bénéfices.
Il n'est pas douteux que, dans les rangs de ces maîtres sermonneurs ne se soient glissés maints bons jongleurs pressés d'argent. Ainsi à l'exception de quelques poignées de moines studieux, de certaines catégories d'artistes imagiers, statuaires, verriers et architectes, dont les vivantes confréries couvraient l'Europe de chefs-d'œuvre, la société était tombée dans le dernier degré de fainéantise, de parasitisme et de supertition. Il faut savoir gré aux trouvères d'avoir, autant qu'ils le purent, sauvé une part de bon sens et de dignité humaine, dans ce milieu où l'intelligence tenait encore si peu de place.
Malgré les lacunes, les rêveries bizarres, les erreurs pittoresques de leur érudition, les trouvères étaient assurément les plus instruits, les plus intelligens, les penseurs les plus indépendants de ces siècles où triomphaient tant d'hallucinations et de puériles niaiseries. De leurs rangs relativement nombreux sortirent des poètes de premier ordre, des rhapsodes raffinés, comme Robert Wace, qui, à l'exemple d'Homère, chantaient en vers nos souvenirs nationaux ; des satiriques pleins de verve, de couleur locale et d'originalité; des chroniqueurs révélant de précieux détails de mœurs ; des savants qu
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rimaient les croyances et les hypothèses scientifiques de leur temps, comme Gautier de Metz, et de merveilleux romanciers.
Ceux d'entre eux qui avaient suivi les hommes d'armes en Egypte et en Syrie, à Constantinople et à Jérusalem, nous rapportaient des souvenirs de ces peuples à peu près oubliés du monde chrétien. Ils brouillaient un peu leurs notes de voyage, quand ils chantaient leurs pérégrinations; leur fantaisie ajoutait fortement aux curiosités des pays estranges ; cependant on ne saurait nier qu'on leur doit à cet égard de bons renseignements.
Dans un temps où deux couvents de même ordre, le couvent de Ferrières en France et celui de Tournai dans les Flandres, eurent, par l'ignorance géographique de leur abbé et de leurs moines, une difficulté extrême à se trouver « à sedéterrer « l'un et l'autre, afin de régler certains litiges monastiques ; on est vraiment surpris de voir des fableurs indiquer, sans trop errer, la route des pays lointains. Ainsi, dans le XII* conte du vieux recueil le Castoiement^ on trouve nettement indiqué le chemin de la Méditerranée à la Mecque où les Maures espagnols allaient trafiquer :
D'un Espaignol oï conter Que vers Mcque voloit aler ;
Par Egipte l'estut {lui fallut) aler, Et parmi les déserts passer.
Aujourd'hui encore il ne manque pas de gens parmi nous qui seraient fort embarrassés pour indiquer la route des villes saintes de l'Islam, et les placeraient volontiers dans les environs de Constantinople et de Jérusalem. L'auteur de Partonopeus de Blois donne assez exactement des îles de l'archipel grec, en fiefs, aux parents et parentes de la fée Mélior,impératrice de Constantinople. Plusieurs cosmographes de l'époque n'ont pas dédaigné d'emprunter aux récits des fableurs des descriptions de races et de pays. Brunetto Latini, entre autres, le savant maître de Dante, s'est largement inspiré, dans son encyclopédique compilation, le Trésor^ dupoëme de Gautier de Metz et de la Bible Guiot.
Guiot de Provins, contemporain du conquérant de l'empire grec, Baudouin de Flandres, avait beaucoup voyagé ; comme trouvère , il avait suivi les croisés à l'assaut de la capitale des Constantins. Ce maître rimeur avait parcouru l'Italie, la Grèce, et navigué le long des rivages de l'Asie mineure. Ces vers de son œuvre principale, la Bible Guiot y prouvent qu'il était entré à Constantinople avec les guerriers guidés par le vieux doge Henri Dandolo.
Je vis à Constantinoble,
Qui tant ère belle et riche et noble, En moins d'an et d'autre et demi, Quatre empereurs ; puis les vi, Dedans le terme, tos morir De vile mort
Son poëme est plein de détails précieux recueillis par lui-même, en courant le monde, avant de rimer ses éloquentes rancunes dans l'ombre d'un cloître. Qui ne connaît de lui la curieuse description de la boussole, si souvent citée. Ce témoignage montre sans réplique l'ancienneté de cette invention, qui ne doit à la civilisation européenne que son perfectionnement. Le moine-poète glissa ce renseignement dans une vigoureuse critique de la papauté.
Le chef des chrétiens devrait, selon lui, ressembler à l'étoile polaire, immuable et toujours veillant sur nos têtes ; à la transmontagne ou tramontane que l'on doit tant se garder de perdre. Tout en reprochant vertement « ù l'apostoile de Rome » d'être si éloigné de réaliser cet idéal, Guiot de Provins explique comment l'aiguille aimantée empêche les marins orientaux •I d'csgarer la dicte cstoilc», immobile en apparence au milieu des autres qui m se rcmovcnt à l'cntour. »
Si nous citons à nouveau ce vénérable document, c'est pour le comparer à la même description donnée par la complainte d'amour, selon nous plus moderne; bien que M. Paulin- Paris ait cru devoir affirmer le contraire, dans le but puéril de flatter la vanité nationale, en attribuant aux Francs, contre toute vraisemblance, l'admirable invention de la boussole.
Ils ont, dit Guiot, une pierre « laide et brunière » à laquelle « li fer volentiers se joint ; » sur cette pierre ils frottent une aiguille :
Et en I festu l'ont couchié
En l'ève {sur Veau) la metent sans plus.
Et li festu la tient dessus ;
Puis se tourne la pointe toute
Contre l'estoile, si sans doute,
Que ja nus home n'en doutera
Ne ja por rien ne faussera {tie déviera).
Ainsi dès le XI I*^ siècle, l'usage de l'aiguille aimantée était vulgarisé en Orient, bien que la manière de l'employer fut encore très-rudimentaire. Un vase d'eau où l'on couche, protégée par un brin de jonc ou de paille, une lamelle de fer frottée à la pointe sur la pierre d'aimant et le salut du marin fonctionne. Si le temps est sombre et la nuit sans lune ni étoiles, njouîc le poète, on éclaire Tappareil où se meut l'aiguille. Tel est, dans sa simplicité primitive, la bous-
sole que Guiot de Provins rencontra sur les brigantins et les coutres des Arabes, ces grands navigateurs du moyen-âge.
Au temps où fut rimée la complainte d'amour, l'aiguille était déjà mieux appareillée et plus stable, étant soutenue sur une écorce de liège ; il est vrai que le trouvère Guillaume le Normand, auteur de ce poëme l'avait vue en usage en Frise, aussi bien que « en Grèce, en Acre et en Venise. »
Après avoir fait un grand éloge de la sécurité que procure cette invention, Guillaume le Normand ajoute qu'elle rassure tous les navigateurs :
Quar une aguille de fer boute,
Si qu'cle père (parait) presque toute,
En un poi de liège, et l'atise
La pière d'aimant bien bise,
En un vaissel plain d'iaue est mise,
Si que nus hors ne la déboute;
Sitôt come l'iau s'asérise (se calme),
Gardons quel part la pointe vise;
La tresmontaignc est là sans doute.
De quel pays les Sarrazins avaient-ils rapporté cette merveille de la mer ? Etait-ce des Indes ou des contrées méridionales de la Chine, où Marco Polo la trouva installée ? A ces traces primitives de la boussole, on me permettra d'en ajouter une plus ancienne encore de beaucoup. Tou
récemment des scarabées de forme allongée, en fer magnétique, ont été découverts dans des sarcophages égyptiens. Ces objets, percés à leur centre, ont la propriété significative de tourner l'une de leurs extrémités vers le pôle , quand on les suspend à un fil par l'ouverture médiane, vraisemblablement préparée à cet eff'et.
Serait-ce à la vieille Egypte, cette mystérieuse incubatrice, qui a couvé tant de germes de civilisation que reviendrait l'honneur d'avoir trouvé les propriétés de l'aiguille aimantée ?
Quoiqu'il en soit, cela devait paraître aux contemporains des trouvères une sorte de talisman magique, un don de quelque puissant enchanteur ; tout ce qui, à cette époque, sortait des phénomènes ordinaires de la vie prenait une apparence miraculeuse, une physionomie surnaturelle. Tout ce qui surprenait l'intelligence s'expliquait invariablement par l'enchantement ou par l'intervention du ciel.