LES ROIS ET LES SEIGNEURS DES GRANDS SIECLES DE LA FÉODALITÉ
ouR mettre un peu d'ordre dans cette étude, où tout se présente à la fois sous la plume, où tout sollicite si vivement la curiosité, commençons par rechercher la manière dont les grands de la terre étaient traités, dans les oeuvres de nos jongleurs.
Les rois n'étaient guère directement en cause; il faut lire sous les allégories pour retrouver leur part dans ces lestes critiques. Leur rôle dans les fabliaux est généralement héroïque et couvert par le respect. On ne voyait pas alors l'ennemi public dans le souverain ; il y avait tant de despotismes intermédiaires et plus rappro-
chés. Les rois ne levaient pas directement d'impôts réguliers; ils ne demandaient ni dîmes ni corvées ; leur visage se montrait peu dans les provinces, et leur joug s'y faisait peu sentir. Le souverain vivait sur ses domaines, lui et ses gens, et consommait ses propres revenus, comme un seigneur de grand fief. Il n'en sortait que pour les grandes entreprises.
A la couronne étaient attachés certains droits honorifiques, certains dons d'hommage et de vasselage suprême. Outre les revenus de leurs terres, les monarques tiraient profit des chartes qu'ils accordaient aux corporations et aux communes, des privilèges dont ils gratifiaient les villes ; ils avaient encore dans un périmètre restreint à quelques provinces, des droits de justice et de confiscation.
Les seigneurs féodaux, au contraire, qui se partageaient le pays, et étendaient leur pouvoir sur les habitants, comme un filet sur un vol d'alouettes, avaient des impôts réguliers et irréguliers, des exigences journalières et de toute nature, des taxes démesurément variées, qui frisaient le dol et la rapine. Plus leur fief était mince, plus leur autorité était rapprochée du vassal, et moins pouvait-on échapper ù leurs caprices. Le roi qui s'entrevoyait dans un lointain majestueux et calme, était invoqué comme une providence. On le tenait pour un allié plutôt que
pour un adversaire; on le prenait volontiers pour arbitre, malgré les mécomptes que cette intervention solennelle avait souvent fait éprouver à ceux qui l'invoquaient. Les critiques qui s'adressaient à ces demi-dieux, étaient donc en général très anodines.
Nous voyons cependant les trouvères leur reprocher leur paresse et leur défaut d'initiative, qui les empêchaient de soutenir leurs droits à la pointe de leur lance. Le piquant fabel la Bataille des vins, dont le héros est « // gentil!{ roy Phelipe, » a tout l'air d'un trait acéré, à l'adresse du fils de saint Louis. Le bon roi y est représenté, passant son temps à s'enivrer et à goûter le produit des vignobles, étrangers et indigènes, pour couronner, en toute connaissance de cause, les vainqueurs d'entre ces fils du vieux Noé. Il se fait aider dans cette belle besogne par un prêtre anglais, bon ivrogne et son chapelain. Ce dernier, le verre en main et l'étole au cou, dirige si consciencieusement ce tournois, qu'il finit par tomber sur le champ de bataille, où il dort trois jours et trois nuits sans se réveiller.
Les chroniqueurs nous apprennent en eflfet qu'avant de gagner son titre de hardi, le jeune roi Philippe se laissait gouverner par le barbier de son père, abandonnant la chose pubhque aux caprices d'un pareil conseiller.
Dans la complainte d'Outre-Mer, Rutebeuf
excite, avec une grande vivacité de parole, l'empereur et le roi saint Louis à aller dégager Geoffroy de Sargines et ses preux compagnons qui, à leur grand péril, sont restés au milieu des Sarrazins. Le prince des ménestrels reproche aux princes des barons de se laisser conter des « romans divers por soy esbattre, » et de laisser là les héroïques aventures de Jérusalem et d'Antioche. Ils s'attendrissent inutilement, dit-il. sur les trahisons de Roncevaux :
Assez de gant sont mult dolant De ce que l'en a trahi Rollant, Et pleurent de fausse pitié...
Mais ils ne songent pas à agir eux-mêmes, pour dégager les pauvres chevaliers qu'ils ont laissés outre-mer, en revenant dans leurs foyers. La défaillance est si complète, ajoute-t-il, que faute de Tancrède et de Baudouin, on laissera « maintenir la terre aux Bédouins. »
Près d'un siècle auparavant, nous voyons le satirique trq^vèrç Bertrand de Born se plaindre avec amertume que Philippe-Auguste et Richard Cœur-dc-Lion ne songent qu'à nourrir, à grands frais, des chiens et des oiseaux pour la chasse, au lieu d'entretenir des hommes d'armes : — Ils ne se soucient de dépendre argent pour lever et entretenir gens de guerre, et le jettent sans compter aux lévriers et aux faucons. — Au mo-
DE L.\ FÉODALITÉ. Sy
ment où Bertrand de Born gourmandait ces deux princes, ils étaient en paix et ne songeaient à rivaliser que dans le luxe de leurs plaisirs ; leurs rivalités de bataille rendirent-elles les peuples plus heureux ?
Dans le Vœu du Héron, déjà cité, Robert d'Artois, le moteur de ce vœu de guerre, présente d'abord l'oiseau, symbole de la couardise, au roi Edouard, comme un reproche public de sa lâcheté vis-à-vis de Philippe de France, son rival ; car le héron dit le poëte :
Sitôt qu'il voit son umbre, il est tout estourdis,
Tant fort s'escrie et bruit, com s'il fut à mort mis;
Et puisque couers est, je dis, .à mon avis,
Q.u'au plus couart qui soit ne qui oncques fut vis (vu),
Donrrai le hairon ; c'est Edouart Loeïs,
Deshérités de France le noble pais,
Qu'il en estoit droit hoirs (héritier) mes cueur li falis,
Et por sa lasqueté [lâcheté) en mourra désaisis.
Les fabliaux blâment aussi la facilité des rois à se laisser charmer par les femmes d'autrui, ce qui n'est extraordinaire chez les rois d'aucun temps, et le peu de scrupule, qu'à l'exemple du bon roi David, ils mettaient à supprimer l'obstacle. Le lai d'Equitan^ composé par la spirituelle Marie de France, nous parle d'un monarque qui, après avoir séduit la femme de son sénéchal, s'accorde avec la coupable pour faire
entrer par surprise son fidèle serviteur dans un bain d'eau bouillante, pendant que de son côté le roi entrerait dans un bain d'eau tiède. Prendre le bain avec son prince était un honneur qu'on n'eut pas eu l'idée de refuser.
La dame fet les bains tremper Et les deus cuves aporter; Devant le lit, tout à devise, A chacune des cuves mise ; L'ewe {l'eau) buillant feit aporter, Où li sénescal deust entrer.
En attendant l'arrivée de son mari, et pour passer le temps :
La dame vient parler au rei [au roi), Et il la mist dejuste sei {soi) ; Sur le lit al Seigneur couchèrent, Et déduisirent et dévisèrent, Ilec ont ensemble gcu.
Le sénéchal s'empresse de se rendre à 1" honneur du bain que lui offre son maître. Une servante veillait à la porte pour empêcher qu'il entrât sans prévenir, ce qui arrivait souvent dans ce temps où l'étiquette n'existait guère que dans les cérémonies publiques; cette précaution put à peine retarder d'un instant la grande hâte de l'époux trompé. Le roi surpris, pour éviter l'esclandre, saute prestement du lit dans le bain ; par
DE LA FÉODALITÉ. Sq
malheur il se trompe de cuve, et cette fois au moins le vice fut puni.
Dans le lai de Gracient par la même trouvèresse, c'est un roi de Bretagne qui, pour complaire à sa femme, laquelle a contre le beau Graëlent-Muerun juste sujet de dépit, laisse le jeune chevalier dépenser son avoir à son service, sans l'aider en rien de ses deniers royaux. La parcimonie du prince va si loin que Gracient s'épuise en équipage de guerre et se trouve entièrement ruiné à la paix.
Tant despendi {dépensa) qu'il n'ot que prendre,
Car li rois le faiseit atendre,
Ki li déteneit ses soudées... {sa solde)
Ne li remaint que engagier
Fors un roncin (qui) n'est gaires chier;
Il ne puet de la vile aler
Car il n'aveit sur quoi monter,
La fantaisie des rois remplaçait assez mal en effet la fixité des appointements, dont la mode n'est pas très- vieille; longtemps encore les souverains préférèrent donner leur or aux favoris plutôt qu'aux loyaux serviteurs. Leur tendance à faire passer les ressources d'un royaume par leur cassette particulière, à n'en régler l'emploi qu'au gré de leurs caprices, ne céda qu'au moment où la volonté populaire vint ébranler le droit divin.
Quelquefois, mais plus rarement, les trouvères reprochaient aux rois leur prodigalité; cette propension à laisser s'égarer leurs deniers ne pouvait absolument déplaire à ceux qui avaient toujours besoin d'argent. Dans le fabliau du marcheant qui alla voir son frère^ il s'agit d'un roi libéral de ses revenus, qui chaque année en dépensait la totalité, sans rien garder pour les cas imprévus :
Qui plus donoit et plus faisoit Que sa terre ne li rendoit.
Le sénéchal de cet imprévoyant monarque avait un frère qu'il fit venir à la cour, où il s'efforça de le fixer par des immunités et des faveurs. En homme prudent celui-ci s'informe des revenus et de la dépense du maître :
Li marcheant emprès enquist Quelle despense li rois fist.
A quoi le sénéchal répond qu'il dépensait tout:
Autant com la rente valoit, La despense au roi montoit.
— S'il en est ainsi, dit le marchand, je m'en retourne; car si la guerre survient, les belles promesses de franchise de taxes et d'exemption
d'impôts n'empêcheront pas que nous en supportions les frais.
Hues de Cambrai, dans une facétie intitulée la maie honte^ attaque le vice contraire chez les princes, ce qui était plus naturel et plus fréquent dans les œuvres des trouvères. Une coutume abusive, dont les droits de succession sont un dernier vestige, existait en Angleterre, par laquelle le roi héritait de la moitié des biens de ceux qui mouraient sans enfants ; ce fait est confirmé par Ducange dans une dissertation de son glossaire.
Or un bourgeois au lit de la mort fait luimême le partage de ses richesses, pour éviter ce tracas à sa veuve, et « que sa dame ne fust en effroi. » Cela fait, il charge un sien compère de porter au prince la malle, où il a mis la moitié de son or et de ses joyaux. Le sel de l'aventure est dans le nom du défunt qui s'appelait Honte. Arrivé à la cour du roi d'Angleterre, « la malle à son col pendue, » le porteur parle ainsi :
Sire, dist-il, oïez mon conte, Je vous aport la malle honte; La maie honte recevez Quar par droit avoir la devez.
Cet insolent calembourg déplait au roi qui ne se doute pas du riche contenu du coffre que porte le vilain. Il le fait battre et chasser par
ses valets. Le vilain revenant le lendemain à la charge, un chevalier de Cornouailles, mieux avisé que les autres, conseille de ne plus battre le pauvre homme et d'ouvrir la malle dont il est chargé. On l'ouvre donc, et l'on y trouve « mainte denrée, maint anel d'or, maint esterlin. »
Tout s'explique ; le riche bourgeois défunt se nommait Honte, et c'est cette malle opulemment remplie qu'il a léguée i\ son souverain pour se conformer ù la loi du pays. L'injurieux mot, la maie honte, ne contenait cette fois rien de malgracieux. Le roi se hâte de réparer sa méprise, en donnant cette riche aubaine au manant.
A cette époque d'abaissement des caractères, on croirait que le manant battu jugera son injure suffisamment réparée, et s'en retournera gaiement. Hues de Cambrai ne l'entend pas ainsi; le fier jongleur a déjà une tout autre idée de la dignité humaine. Il met dans la bouche du vilain des murmures que l'on ne trouverait pas dans celle de beaucoup de courtisans de noble race, qui mettent l'oubli des royales injures au prix d'une belle sinécure ou d'une grosse somme d'argent.
Et li vilains dist coiement: {tout bas) — La maie pran-je voiremcnt, A tout {avec tout) l'avoir qui est dedens; Mais je pri Dieu entre mes dens
Que maie honte vous ottroit ;
Si fera-il, se il m'en croit,
Autre celi {autre que celle) que je port;
Car lédengié {maltraité) m'avez à tort.
Ce souhait de légitime colère retomba sur la tête du monarque : Hues de Cambrai dit en terminant que l'an ne fut passé, sans que le roi eût de la honte assez. Une semblable protestation contre le droit de la force et l'injustice du souverain est peu commune ; les traits lancés à leur adresse étaient ordinairement plus déguisés.
La riote du monde, petite satire en prose, mordante et pleine de verve, publiée par Francisque Michel, nous offre un singulier portrait de roi, un vrai frère de Grandgousier, qui boit et mange et se gabe du commun populaire.
Un jongleur qui « chevauchoie d'Amiens à Corbie « rencontre ce type souverain d'égoïsme, qui le prie de s'arrêter pour l'aider à rire. Après plusieurs jeux de mots et joyeuses équivoques, le sire dit au trouvère : — « Or demorez à moi, si escondirez les pauvres au mangier, qui me font moult de cuivre {d'ennui). » Le jongleur accepte : à la grande joie du roi, il éconduit en effet tous les affligés, par des quolibets cruels, dont voici quelques échantillons.
— Sire faites bien à un homme devenu faible par maladie ? — Gardez-vous de lutter, car vous seriez tôt abattu. — - Sire faites bien à cet infirme
qui n'a pas ses aises ? — Mettez un coussin sous votre tête et deux à vos pieds, vous serez mieux. — Sire je n'ai pas de coussin. — Achetez-en. — Je n'ai pas d'argent. — Changez votre or. — Je n'ai pas d'or. — Faites-vous avocat, vous gagnerez assez, car vous avez bonne langue à plaider.—Sire faites bien à une pauvre femme grosse et enflée de maladie ?— « Alez kier, se desenflerez. »
La religion ne retient pas la langue du jongleur mise en branle par le monarque; on dirait qu'ils ne sont pas plus chrétiens qu'humains, ni l'un ni l'autre: écoutez ce genre de railleries.
— Sire aidez une pauvre femme qui priera Dieu pour vous ? — Priez Dieu pour vous-même qui tant en avez besoin. — Sire faites bien au pauvre croisé qui a eu les yeux crevés en Terre Sainte ? — Qui vous a croisé ? — Les cardinaux de Rome. — Plaignez-vous ù eux ; les folies des autres ne me regardent pas. — Sire faites bien aux pauvres nonnains qui prient Dieu, jour et nuit ? — Changez de maître, si celui-ci ne vous aide. — Sire donnez pour le luminaire de Notre- Dame? — Or lui dites qu elle soupe de jour, car la lumière est chère. — Sire donnez pour l'huile de sainte Catherine? — Veut-elle faire frire oignons? <( dis li que les oïlcs encombre le pis. »
Hélas ! nos pères n'étaient-ils donc pas plus croyants que nous? cette question est antici-
pée ; nous y reviendrons amplement plus loin. Enfin ce mauvais garçon, toujours pour plaire au roi, résume sur un dernier passant ses ironiques conseils.
« Encore me poise ke vous estes chi arrestés. « Vous estes bien el chemin, errez tosjours. Alez « le fons du val, portez del pain, mangiez matin, « hébergiez -vous de jours, ne vous annuitiez « mie. »
La vanité exagérée gonflait déjà les joues des rois de ce temps-là. A part de très-rares exceptions, les chefs des peuples, n'étaient pas éloignés de se croire proches parents des maîtres du ciel, dont on les disait mandataires. Rois et dieux étaient confrères ; aux uns et aux autres les pontifes offraient l'encens. Si les souverains terrestres ne pouvaient donner la vie, ils avaient mille moyens de donner la mort, et pouvaient, au moins de ce côté, imiter les princes célestes.
Il ne faut donc pas s'étonner si l'orgueil des rois revient fréquemment dans les récits des fableurs. Tout ce qui était à eux devait être admiré et déclaré sans égal. Ainsi le roi capricieux, qui ne payait pas les services de Gracient, outrait encore la vanité du roi Candaule : chaque année il exposait sans voile les beautés de sa femme aux yeux de toute sa cour, et obligeait les courtisans à les proclamer incomparables.
Dans le dit dou Magnificat de Jehan de Condé,
(édit. de Stuttgart) un roi de Sicile qui avait un de ses frères sur le trône d'Aragon et un autre sur celui de Bavière, se choqua un beau jour de cette strophe du pseaume : Deposuit patentes de sede, et exaltavit humiles. Cela lui semblait une insulte à son inébranlable puissance , une folie irréalisable même à la puissance divine ; il résolut d'effacer cette insolente affirmation.
Ains qu'il ysist de sa capielle.
Prestres et clers o soi apielle,
Et commanda {que) plus ne disissent
Ce ver, et que hors l'esmesissent,
Ou ils en aroient vergogne ;
Car ce li sanbloit tout mensongne
Et cose qui ne pooit estre;
Car il estoit de si grant estre
Que Dieus ne bons (>i/ hommes) ne li poroit
Grever
Mal lui prit de cette susceptibilité fanfaronne; Dieu se fâcha contre ce rival, comme on doit bien le penser; car le roi du ciel ne laissait guère passer l'insulte impunie. Mais cela n'est pas notre affaire. L'essentiel pour nous est de constater ici que les critiques des tableurs, à l'adresse des rois, n'étaient au fond ni bien méchantes ni bien directes. Ce qu'ils leur reprochaient a toujours caractérisé les monarques, aussi longtemps au moins qu'ils ont cru régner par la grâce de Dieu.
Quant aux seigneurs, aux barons, aux chevaliers, bien que les trouvères eussent grand be-
soin de leur appui, ils les ménageaient un peu moins. Les Tableurs, les jongleurs, les ménestrels de race populaire ne se gênaient nullement pour signaler les côtés vicieux de la chevalerie, que leurs confrères de sang noble chantaient sur un ton héroïque. Ils soulèvent sans façon le voile de désintéressement et de continence, dont les paladins couvraient leur amour des belles et leur zèle protecteur des faibles.
Dans son beau temps, la chevalerie représentait la justice prompte, la vengeance soudaine, toujours suspendue sur la tête du coupable. C'était la loi de Lynch des États-Unis d'Amérique, dans les territoires éloignés où la justice ne fonctionne pas régulièrement. Dans la société féodale, si troublée, si pleine de monstres, le chevalier errant avait repris la tradition d'Hercule. Invulnérable sous l'enveloppe de métal qui le couvrait de la tête aux pieds, il allait à l'aventure, perché sur son étalon de combat, bardé de fer comme lui, gigantesque monture capable de porter en croupe la victime sauvée et au besoin l'écuyer démonté.
Fort du prestige de sa dignité et de la vigueur de son bras, il abattait les barrières, il châtiait les tyranneaux féroces, il brisait les portes des geôles, jugeait les différends, combattait en champ-clos pour les veuves et les orphelins, purgeait les bois, les rivières et les routes des mal-
faiteurs et des bandits. Pour adoucir l'âpreté de ces habitudes de justice arbitraire, un amour unique, fidèle jusqu'au trépas, devait être l'âme de ces hautes entreprises. Mais ces devoirs formaient l'idéal de la profession.
Si, dans les poésies des trouvères grands seigneurs, tels que Jehan de Brienne, Charles d'Anjou, Raoul de Coucy, Thibault de Champagne, Pierre de Dreux, ce programme nous apparaît fidèlement respecté, il n'en est pas de même dans les œuvres des trouvères-jongleurs, dont les indiscrétions nous occupent en ce moment.
UOrdenne de Chevalerie^ où le prince Hues de Tabarie, prisonnier du légendaire sultan Saladin , détaille à son vainqueur, avec de si élogieux commentaires, les cérémonies et les vertus qui font le chevalier, était loin de faire loi et d'être ponctuellement réalisé. Les occasions solennelles qui réunissaient les spectateurs et les spectatrices de haut rang: tournois, pas d'armes, joutes à deux ou à plusieurs combattants, donnaient lieu au rappel public de ces traditions de courtoisie. Rutebeuf cependant se permettait de ne pas faire grand cas de ces héroïques passetemps, comme on peut le voir dans ces vers de la Complainte de Constantinople :
Tournoïeurs, vos qui alez, En hyver et tos enjalez, {gelés)
Querre places à tournoïer,
Vos ne pouvez mieux foloïer; {faire folie)
Vos dépandez, et sens raison,
Votre tems et votre raison.
Bien que les chauds appétits et les rudes passions de ces barbares superbes se couvrissent d'un masque de modération et de galanterie, une fois en lice, l'odeur du sang n'en revenait pas moins « faire de leur bras massue » et troubler leur cerveau. On ramassait souvent, sur le sable, des champions navrés à mort dans ces luttes d'apparat. Dans un grand tournoi qui se donna à Nuits, en 1240, il y eut un tel acharnement que soixante hommes, tant écuyers que chevaliers, restèrent sur le terrain, tués par les armes ou écrasés sous les pieds des chevaux.
Cet idéal n'empêchait pas non plus que l'adultère ne fut souvent la récompense du triomphant, comme on peut le voir dans les trois chevaliers et la chemise^ le sombre fabliau de Jakes de Basiu, que nous avons déjà cité. Ce dénouement peu moral est également celui du lai du revenant de Pierre d'Ansol.
Un paladin normand voulait obtenir l'amour de la femme d'un riche seigneur. La dame mit pour condition qu'il lui montrera auparavant comment il sait tenir sa lance et son écu. Piqué au jeu le chevalier fait annoncer, à dix lieues à
la ronde, un tournoi qui doit se faire devant le château de la belle; afin qu'elle puisse, de ses fenêtres, le voir travailler de la hache et de la lance. Au jour dit, il tient la lice, et commence par désarçonner le châtelain, puis beaucoup d'autres, dont l'un mourut sur le coup.
La nuit venue, quand la châtelaine voit son époux succomber à la fatigue, elle se rend à la chambre du beau vainqueur. Hélas! lui aussi s'est endormi; la lassitude a été plus forte que l'amour. Indignée, elle lui envoie une de ses dariolettes lui intimer, de sa part, l'ordre départir sans délai. Jugez de la surprise du pauvre amant ! Comment va-t-il réparer son offense ?
Apres avoir prié la pucelle de lui indiquer la chambre du maître, afin de prendre congé de lui, il se met en pure chemise, costume naturel aux revenants ; puis il se dirige, avec grand cliquetis d'épée, vers le lit où repose le couple seigneurial. D'une voix lamentable, il réveille le châtelain demi-mort de peur, et le suppUe d'intervenir en sa faveur auprès de sa femme, qu'il a gravement offensée naguère. Le salut de son âme est au prix de ce pardon qu'il viendra implorer, chaque nuit, des deux époux.
Le baron, que cette perspective de familiarité sépulchrale ne fait pas sourire, insiste, séance tenante, pour obtenir le pardon du revenant. Il l'obtient aisément, et sa très-pitoyable épouse
DE LA FEODALITE. 5l
qui a compris la ruse, s'en va rendre la joie au pardonné, dès que le châtelain retombe alourdi par le sommeil.
Dans les batailles véritables et dans les sièges, les chevaliers gagnaient parfois un courage surhumain, à se rappeler leurs titres et à contempler les armes de leurs ancêtres peintes sur leur écu. Rien n'est aussi imposant que l'épisode de la prise de Constantinople, racontée par Villehardouin.
Quand cette poignée d'hommes d'armes venus de France sur les galères de l'héroïque aveugle, le vieux doge Henri Dandolo, vit toutà-plain devant elle « la grant ville » aux murailles immenses, aux tours formidables,» sachiez que il n'y ot si hardi cuer (cœur) qui ne frémist. » Pour hausser leur courage, les barons déployèrent devant leurs yeux, sur les châteaux des nefs, les gonfanons aux nobles devises, qui avaient guidé leurs aïeux.
« Et al maitin qui fu le jor de la saint Johan- « Baptiste, en juing, ( 1 204) furent dréciés les ba- « nières et li gonfanons ez chastials des nefs, et ft les hosches des escuz portenduz lèz bords des « nefs. Chascuns regardoit ses armes tels com ù « lui convint que défendissent, que par tems ea « aront mestier. »
Quelques jours après la capitale de l'empire grec, en dépit de ses cent tours et de ses hauts
murs, tombait aux mains de cette petite troupe de Français ; le grand empire lui-même était partagé, comme une proie, entre ces quelques milliers de barons vainqueurs de tant de millions d'étrangers. Il est vrai que les habitudes de turbulence, d'avidité, d'incontinence et d'insubordination, ce revers de médaille qui effleure l'histoire, et que nous révèlent largement les trouvères contemporains de ces héros, ne tardèrent pas à tout gâter.
Nous allons voir dans les œuvres de ces francs rimeurs, comment ces qualités des hommes de guerre et des princes de grands apanages germaient vigoureusement sur le sol natal.