‹ La vie au temps des TrouvèresChapitre 5 sur 18 · ÉLASTICITÉ DE LA MORALE DES CHEVALIERS · texte numérisé non relu

ÉLASTICITÉ DE LA MORALE DES CHEVALIERS

^à^^^^M ES héros fantasques de la chevalerie «-,-^ qui, à travers l'histoire, se sont illuminés à nos yeux d'un reflet de loyauté, de chasteté et de désinté-

ressement, sont fréquemment accusés par les ménestrels de vivre aux dépens d'autrui et de tirer parti de leurs amours. Si quelques-uns d'entre ces preux se rapprochèrent du type rêvé, ce ne fut pas à coup sûr le plus grand nombre ; le bon sens indique d'ailleurs qu'il en dût être ainsi.

Des hommes qui s'attribuent, avec autant de sans gêne, toutes les joies, toutes les distinctions, toutes les possibilités d'expansion, toutes

les gloires de la vie, aux dépens de la masse de leurs concitoyens, maintenus systématiquement dans l'humiliation et la servitude; ces hommes là, en quelque pays qu'ils aient vécu, n'ont jamais pu être taillés sur un patron de vertu et d'équité. Les maitres absolus d'une société, sur laquelle ils trônent par le droit de la force, n'ont jamais échappé à la dégradation qu'ils imposent.

Si poétisés, si bien dorés qu'aient été leurs privilèges, si semblables aux dieux qu'ils se soient faits, en face des foules écrasées, on peut déclarer, avant même d'ouvrir l'histoire que l'esprit de désordre est en eux. Tôt ou tard ces habitudes de turbulence, d'oisiveté et d'orgueil ruineraient les peuples, sur lesquels les glorieux paladins dominent, si de 'la grande matrice populaire, laborieuse et réfléchie, ne sortaient des protestations robustes, des germes de salut public que les souff"rances n'ont jamais réussi à décourager.

Dans le spirituel fabliau de Huéline et Églantine^ où deux bachelettes éprises, l'une d'un clerc, l'autre d'un chevalier, discutent les mérites et les défauts de ces deux amours, celle qui a choisi le prêtre répond ainsi aux méprisantes réflexions que son choix inspire à sa compagne : — Votre noble amant met tout en gage, pour aller courtiser la gloire dont vous faites tant de cas; puis il revient dans vos bras éclopé, sans

SOU ni maille, réduit à accepter de votre bon cœur tout ce que vous consentirez à lui offrir :

Surcot, o mantel o pelice, Vos li prêtez, n'an poez mais ; Très-bien savez n'el verrez mais.

Les deniers ne lui durent guère : cheval, haubert, heaulme et éperons doivent prendre le chemin du marché; l'épée et la dague passent au bouchier, pour payer l'achat d'une demitruie salée; puis faute de vin, il faut vendre jusqu'à la selle et la bride. Puis après, le glorieux amant revient quêter à votre porte, et cela cinquante ou soixante fois par an.

Voilà une façon assez réaUste d'envisager ces héros de la chevalerie errante, arche sainte du moyen-âge; on ne saurait dire que le trouvère ait ici voilé son opinion. Le faste et le luxe que les chevaliers affichaient dans les tournois étaient en effet une cause de ruine permanente; aussi personne mieux qu'eux n'avait-il besoin des lombards et des juifs. Ces derniers souvent battus, toujours méprisés, leur avançaient sur bons gages, à intérêts énormes, les frais nécessaires à conquérir la renommée.

Quand les prisonniers qu'ils faisaient à la guerre ne leur payaient pas de suffisantes rançons;

quand le prix des tournois, les aventures des chemins et les largesses du suzerain ne les remettaient à flot, les tournoyeurs et redresseurs de torts ne trouvaient pas indélicat d'accepter, de leur maitresse, des gages d'amour plus sérieux qu'une visière d'or ou un anel, qu'une ceinture de soie ou une écharpe brodée à leur chiffre. Le don d'une lourde aumonière pleine de besants d'or ne les rendait nullement confus. Si nous en croyons les mémoires, cette prudente tradition semble s'être longtemps conservée chez quelques-uns de leurs descendants.

Le lai d'Ignaurès, rimé par un trouvère du XIP siècle qui avait nom Renaus, et publié par Monmerqué, confirme la vénalité des amants de noble race. Le chevalier Ignaurès n'était pas de grande richesse, mais il fit tant par sa prouesse qu'il l'emporta sur tous les barons de son pays. Il menait toujours avec lui cinq jouglércs (joueurs) de finie et de chalumeau; lui-même chantait si bien que les dames l'appelaient le lousignol (rossignol). Dès son lever il allait au bois chasser, et n'oubliait jamais de se trouver aux tournois.

Inutile de dire qu' Ignaurès était gracieux avec les dames : les femmes des douze chevaliers de son voisinage étaient ses amies, ses drues , chacune d'elles en était si bien traitée qu'elle avoit lieu de se croire seule aimée.

MORALE DES CHEVALIERS. b"]

Toutes avaient été séduites par sa beauté, sa jeunesse, sa discrétion et la grande figure qu'il faisait dans les passes d'armes.

Molt demainne cortoise vie.

Et quant tornoi estoient pris (assigné)

Il i aloit querre son pris,

à XX chevaliers ou à trente,

Et si (et pourtant) n'avoit c'un poi de rente,

La mine d'or qui permettait au bel Ignaurès une si grande suite, un luxe si royal, était un mystère. Aucun des douze barons, ses pers et voisins, bien qu'ils fussent de plus grande terre et de plus grande rente, ne pouvait rivaliser avec lui d'opulence ; aucune de leurs femmes n'eut suffi, seule, à alimenter le train princier de leur bel ami. Le mot de cet énigme, le poëte le révèle sans blâmer son héros, la vérité de ce secret était qu' Ignaurès prenait de chacune, et recevait l'impôt d'amour de douze mains.

Toutes les gens s'esmervilloient, Mais les dames trop li donnoient.

Cela semblait d'ailleurs si ordinaire que, lorsque, par une confession mutuelle, les châtelaines eurent découvert le partage que le félon faisait de son cœur, pas une d'elles ne songea à lui reprocher cette étrange subvention. Au lieu d'étaler leurs bourses vides, ces amantes irritées, en

vraies femmes du XI le siècle, firent reluire leurs couteaux.

Les coutiaus ont avant sachics

Que eles avoient muciés :

— Ignaurès, vous aves tant mefFait

Que mors estes tout entresait;

Nus ne vous puct morir {conserver) fors diex.

Au lieu de se montrer aussi grossier que le fut Jehan de Meung en une circonstance moins critique, le bel Ignaurès désarme les dames offensées, par cette gracieuse réponse : — Je crois si peu à tant de cruauté de la part de si jolies visages, que si j'étais armé de toutes pièces,

L'escu au col, el poing la lanche,

Si dcsccndroie-jou ichi

Et me mettroie en vo merchi.

Si je muir à si bêles mains,

G'ière (je serai) martyrs avec les sains.

Les maris ne furent pas si faciles îl apaiser. Ayant surpris le secret de leur infortune conjugale, ils firent délicatement accommoder le coeur et les autres parties du corps d' Ignaurès qu'avoient aimé leurs femmes, et leur en servirent une portion à chacune. Celles-ci après ce funèbre régal, résolurent de ne plus manger et moururent héroïquement de faim.

MORALE DES CHEVALIERS. 5g

Dans le bizarre fabliau de Garin, le chevalier qui fait parler les....^ « conte de lourde mensonge 1) dit Fauchet, et prototype des Bijoux indiscrets de Diderot, le chevalier et son écuyer qui en sont les héros ne font ni l'un ni l'autre preuve de désintéressement. Un paladin, à l'exemple de l'amant d'Huéline, avait « tout mangié, tout despendu « ; à part sa jeunesse et sa bonne mine, il ne restait au pauvre sire que douze deniers.

Ne H remaint mantel d'ermine,

Ne surcot, ne chape fourée, {ne pour ni)

Ne d'autre avoir une denrée

Q.ue tout n'ait beu et mis en gage.

Notre prodigue se met en voie avec son écuyer, pour aller à un tournoi, sans trop savoir si ses douze deniers pourront l'y conduire. Chemin faisant, ils rencontrent « trois pucelles qui de biauté semblaient fées. » Les belles se baignaient dans une claire fontaine entourée « de verts et feuillus arbrissiaux ; » à quelques pas étaient leurs riches vêtements. Or la première idée qui vint à l'écuyer, en voyant ces robes d'or tissues, fut de les embler, pendant que son maitre se fondait en joie à la contemplation des charmes frais et jeunes des baigneuses. Le chevalier vivement ému de la touchante façon dont les trois

6o ÉLASTICITÉ DE LA

pucelles nues réclament sa protection, leur fait restituer leurs habits; il est vrai qu'à quelques pas de là, il s'empare lui-même, sans le moindre scrupule, des dépouilles d'un chapelain qui allait porter à sa mie :

Dix livres de bonne monoie, Qu'il a scint en une corroie, Por acheter robe mardi.

Le chevalier profite de la frayeur qu'éprouve le papelard pour s'emparer de sa jument, de sa bourse et de son manteau ; il regarde cette proie sacrilège comme une première récompense que lui envoie la gratitude des trois fées.

Ces fées qui vivaient jeunes et belles, dans des châteaux entoures d'eaux et de verdure, exerçaient un grand mirage ; on mettait sans doute beaucoup de complaisance et d'imagination dans ces ravissantes métamorphoses des jolies femmes en créatures célestes ; leur enchantement le plus irrésistible était leur grande richesse et leur rare beauté. Cette galante illusion était toujours fort bien accueillie; elle excusait si naturellement les entraînements de la sensualité; elle recouvrait d'un vernis si poétique les calculs de la vénalité amoureuse!

S'il se trouvait quelque chevalier capable de rougir des suppléments de solde offerts par les

MORALE DKS CHEVALIERS. 6l

femmes, d'hésiter à accepter d'une maîtresse les robes d'écarlate, les fourrures précieuses, les coursiers de prix, les angelots d'or et les esterlins sonnants, — or jusqu'à Jehan de Saintré, et même plus loin, les chevaliers de cette trempe n'étaient pas communs, — il n'y en avait aucun qui ne se fit honneur d'être défrayé splendidement par elle, si cette maîtresse était une fée. L'une des plus nobles qualités de ces demidéesses était, on le sait, de posséder des trésors inépuisables.

Tout le personnel de la chevalerie rêvait des grands biens accordés par les fées à Lanval et à Gracient; chacun avait en sa mémoire les faveurs dorées que la charmante fée de la terre de Lains avait^avec ses baisers, octroyées à son doux ami.

Un don li a doné après :

Doinst {qu'il donne) et despende largement,

Ele l'i truvera assez;

Moult est Lanvax bien asénez {assuré)

Que plus despendra largement

Et plus ara or et argent.

Une aussi merveilleuse rencontre brillait au bout de toutes les entreprises. Quelque saint que fût le but du voyage, quelque sacré que fût l'engagement qui mettait en voie les preux et les paladins, ils n'hésitaient guère ù s'attarder dans le

02 ELASTICITE DE L^

château d'une fée, placé sur leur chemin.

La manière de voyager des héros du moyenâge n'était jamais bien rapide ni bien directe; ces braves chercheurs d'aventures obéissaient à toutes les fantaisies que le hasard plaçait sur leurs pas. Ce qu'ils avaient à faire était rarement pressé. Pour eux comme pour les Orientaux, le temps ne paraît pas avoir eu beaucoup de valeur; c'était une monnaie dont ils étaient prodigues. 11 n'est pas étonnant que les belles et les châtelaines, au dire des fabliaux, aient si souvent désespéré de revoir leurs maris ou leurs amants. Les imaginaires aventures de Renauld et de Roger, leur disparition soudaine, leur longue absence, leur captivité volontaire dans les voluptueux enlacements d'Alcine et d'Armide étaient des événements presqu'aussi fréquents alors que les captivités de guerre. En dépit des protestations théoriques, les joies faciles attiraient les chevaliers ; ces soldats illustres ne se faisaient pas faute de profiter des joyeuses ouvertures que leur faisait le destin.

Dans le chevalier à respée, messire Gauvain, l'un des héros de la Table Ronde, ramène îi son château de Carduel la fille d'un châtelain, qu'il a gagnée non aux échecs, comme le fut la fille d'Ivoirin de Montbrant par Huon de Bordeaux, non â la force de ses reins comme le preux Olivier, l'un des douze pairs de Charlemagnc, gagna

la belle Jacqueline de qui fut engendré Gallien Restauré, mais en rompant un charme redoutable qui la protégeait contre les baisers des amants. Le beau neveu du roi Artus conduit donc chez lui la pucelle qui lui appartient, sans aucun lien officiel, depuis plusieurs nuits, quand il fait rencontre d'un chevalier bien armé. La première pensée du nouveau venu est de s'emparer de la belle fille; ce qu'il fait en prenant sans façon sa haquenée par la bride, malgré les réclamations désire Gauvain,qui a commis l'imprudence d'oublier à Carduel son harnais de combat.

Soit naïveté barbare, soit fougue dans les appétits, la loi morale ne gênait pas trop, on le voit,^les grands seigneurs de ce temps-là. Les at-elle beaucoup gênés depuis ?

Nous avons déjà parlé des vœux bizarres que Ces hommes de fer improvisaient, dans les banquets et dans les fêtes; nous avons vu les dangers auxquels ne craignaient pas de les exposer les châtelaines qui tenaient de leur naturel rude, souvent féroce. Les plus fréquents de ces vœux, dont rOrlando furioso nous a fait entendre les derniers échos, étaient de faire proclamer à main armée la supériorité de leur maîtresse, d'envoyer à ses pieds un certain nombre de chevaliers vaincus, de s'en aller conquérir telle merveille fabuleuse, délivrer telle victime dont les malheurs leur sont contés.

Le roman de Giglain H biaus desconneus^ (le bel inconnu) présente une suite de ces merveilleuses entreprises qui excitaient l'émulation de tous les courages. Messire Giglain parti de la cour du roi Artus, pour aller prêter l'appui de sa lance à la fille du roi Graingars, cueille en chemin toutes les aventures qui s'offrent à lui. Il délivre la belle Clarie des mains de ses ravisseurs; il fait adjuger à la pucelle Margerie l'épervier qui devait être le prix de la beauté; il ravit de force au veneur de la Lande un chien qui faisait envie à sa compagne de route, la demoiselle Hélie. Sans se lasser il met à mort les géants et démonte les chevaliers. Tous ceux qu'il ne laisse pas sur le carreau, Giglain les envoie rendre témoignage de sa valeur à la cour de son prince :

Ains en la cour Artu le roi Illec en iras de par moi; Se tu ne l'fais, à ceste dpée Auras jà la tête coupée.

Giglain cueille également les cœurs des dames, dont il a rempli les vœux. Sa morale est facile : « Péchier n'est de femc traïr » ; si ses infidélités ne lui permettent plus d'appeler s'amie, l'unique aimée, il l'appellera la mieux aimée. Quant à Tamour des fées, comment le refuser? C'était, nous l'avons dit, un régal à l'attrait du-

quel le ciel semblait lui-même être complice. Ces baisers semi-divins ne pouvaient manquer d'être les bien venus. Giglain ne résiste donc une première fois au voluptueux accueil de la fée de l'Isle d'Or que parcequ'il a terme pour mener à fin son entreprise. Au retour il n'a garde d'oublier les seins d'ivoire et les mains blanches de l'enchanteresse; il s'arrête courtoisement à son château pour leur faire fête.

Après quelques épreuves, pour le punir de s'être dérobé à ses premières invitations, le bon cœur de la fée lui pardonne complètement et sans réserve :

La dame par la main le prent

Et cil s'est delès lui couciez....

^ Molt doucement andoi s'embracent "" Les lèvres des bouces s'enlacent

Et si les aboivrent de joie;

Amors les mainnent bone voie :

Les oils tornent à esgarder

Les bras metent à acoler

Je ne sai s'il la fist s'amie

Car n'i fu pas ni len vi mie,

Mais nom de pucèle perdi

La dame delès son ami.

Un des vœux les plus fréquents alors était celui de s'associer à deux ou à plusieurs pour un pèlerinage armé, où l'on s'engage à détruire sur sa route tous les ennemis des dames et de la foi,

tous les brutaux, les jaloux, les païens et les Sarrazins. Les croisades furent la plus large expression de ces serments collectifs; or les croisades trouvaient déjà, dans les fableurs et les ménestrels, des esprits hésitant et doutant de leur excellence et de leurs bons résultats. Rutebeuf, ce fier et osé frondeur des égoïsmes et des brutalités de son temps, a vertement critiqué les pèlerinages en général et les croisades en particulier, dans la desputi^ons dou croisé et dou descroisé.

Le dénouement de cette discussion, très-colorée, est, il estvrai, favorable au croisé; mais cette dernière concession semble un placage collé là à dessein. 11 est permis d'y voir une précaution destinée à faire passer la partie critique, où ce mordant poète a mis toute son audace habituelle.

Si plusieurs des autres poëmes de Rutebeuf semblent pousser à ces ligues toujours malheureuses; s'il y convie la noblesse qui perdait son temps à foïo'ier dans les tournois ; s'il engage à y coopérer de leurs grands biens, les clers et les prélats qui, dit-il, vivent à l'aise « bien vestus et bien atomes, du patrimoine au crucifiz; » s'il s'adresse pour cela aux riches bourgeois qu'il accuse déjà de se faire un dieu de leur panse, c'est afin de donner un cadre approuvé, aimé et populaire à ses vertes satires.

Ces malencontreuses expéditions avaient com-

mencé bien avant lui, il n'espérait pas les empêcher; et d'ailleurs il lui déplaisait fort de voir que certains barons étaient revenus d'Orient, laissant en arrière exposés aux coups des Sarrazins de braves compagnons, tels que messire Geoffroy de Sargines, à qui il dédie l'une de ses plus ardentes complaintes. Dans ses complaintes d'Outre-mer et de Constantinople, il revient sans cesse sur les périls que courrent ces vaillants hommes à batailler en Terre Sainte, en si petit nombre et presque sans espoir de succès, quand autour de lui personne ne paraît s'inquiéter d'eux; personne ne songe à les aller secourir ou dégager.

Le sens de la desputi!{ons dou croisé et dou descroisé est donc parfaitement clair; il nous a paru essentiel de résumer ici cet important document.

Un jour environ la saint Remy, le poète entend causer derrière une haie ; ce sont quatre chevaliers, dont deux sont en grande contestation; curieux d'ouïr ce débat il se dissimule dans le buisson et écoute. L'un des deux discoureurs s'est croisé et cherche à se faire des compagnons. Ses arguments sont qu'il faut peiner dans ce monde, à l'exemple des apôtres et des martyrs ; qu'il faut renoncer à ses aises pour gagner paradis. Le non-croisé est plus positif: selon lui, le corps ni l'âme ne gagnent rien à courir le

monde; il lui semble absurde de s'en aller en pèlerinage à Jérusalem, à Rome ou en Estur (en Asturie à Saint-Jacques de Compostelle probablement), pour plaire à Dieu. Le plus clair du profit, dit-il, est que l'on en revient toujours ruiné.

Le croisé insiste sur le peu de valeur des biens d'ici-bas et sur le mépris qu'on en doit faire. Rutebeuf alors par la bouche du descroisé emploie les grands arguments: — Messire, dit-il, vous qui prêchez si bien pour faire prendre la croix, sermonnez donc ceux qui portent tonsures et couronnes monachales; prêchez les doyens et les prélats qui ont tous les soûlas du siècle. C'est un jeu mal inventé que celui qui nous prend toujours au même piège.

Clers et prélats doivent vengier

La honte-dieu, (puis) qu'il ont ses rentes;

Il ont à boivre et à mangier

Si ne leur chaut qu'il pleut ou vente.

D'ailleurs, reprend-il, j'ai vu beaucoup, ce dont je m'émerveille, de gens grands et petits, sages et honnêtes, s'en aller dans ces pays lointains; ce qu'ils y font est bien, « comme je crois,» cependant quand ils reviennent, ils ne valent pas grand'chose :

Si ne valent ne ce ne quoi, Quant ce vient à la revenue.

Dans une note de l'excellente édition de Rutebeuf, donnée par M. A. Jubinal, on trouve les vers suivants tirés du Dit des proverbes et du vilain, où se trouve exprimée la même pensée ■que celle du prince des trouvères :

La voie d'Outre-mer

Voi à maint hom aimer,

A l'aler gabe et huie; {on se réjouit)

Quant vient au revenir,

Ne puet se soutenir.

Ceci est du reste largement corroboré par le témoignage des chroniqueurs, qui nous montrent ces troupes indisciplinées se ruant à la croisade, comme s'ils avaient à accomplir une mission de viol, de pillage et de meurtre. Après avoir laissé la ruine partout où ils ont passé, ces barbares fanatiques reviennent eux-mêmes, ruinés, malades et pour longtemps épuisés.

Les croisades eurent pourtant cet heureux résultat de rendre, par leur bouleversement héroïque une animation générale, une vigueur de quelques siècles au corps social de la vieille Europe. Elles portèrent le premier coup aux iniquités féodales, en ruinant les possesseurs de fiefs et faisant, comme nous l'apprennent Rutebeuf et ses confrères, de gens puissants et riches des pauvres diables que leur misère désintéressait du vieil ordre politique, dont ils avaient cessé

yo MORALE DES CHEVALIERS

d'être les privilégiés. Un autre résultat majeur fut celui d'élargir les idées par l'expérience que donnent forcément les voyages, les migrations et les mélanges de races ; l'imagination littéraire et les arts reçurent un grand élan des comparaisons instructives que faisaient ces foules nationales en se mêlant aux foules étrangères.

Les trouvères, de leur côté, rapportèrent de ces vagabondages pittoresques , à la suite des croisés, de nouvelles inspirations. Nombre de sujets de contes orientaux: hindoux, persans et arabes, se sont transmués en fabliaux avec une ornementation et des détails particuliers.

Revenons à nos chevaliers : on a souvent discuté la question de leur fidélité en amour, de leur continence; prenons à cet égard l'avis des trouvères. Ce sujet est si intéressant, si essentiel à faire connaître la véritable physionomie de ces preux batailleurs; les indiscrétions des poètes leurs contemporains sont si intarissables sur ce point, qu'il vaut bien la peine qu'on lui consacre un chapitre tout entier.

Page 1