‹ La vie au temps des TrouvèresChapitre 6 sur 18 · CONTINENCE DES CHEVALIERS ET DES CHATELAINES · texte numérisé non relu

CONTINENCE DES CHEVALIERS ET DES CHATELAINES

armi les héros de la chevalerie, il y en avait sans doute qui s'efforçaient de se tenir dans la limite assez élastique de leur serment. Il s'en trouvait qui ne robaient pas sans nécessité, qui ne trompaient pas sans motif, qui ne brutalisaient pas inutilement le faible, et laissaient passer, sans trop les fouler, le voyageur désarmé et le marchand. Cela variait chez eux du plus au moins, selon l'humeur du moment, selon l'idée que ces glorieux vagabonds se faisaient de leurs droits, de leur force et de leur rang.

Un point plus délicat du programme chevaleresque, le vœu de continence, voyait généralement mollir les scrupules; son observation avait fini par se réduire à éviter l'emploi de la force

dans les amoureuses entreprises. Les dames n'étaient pas sévères ; le code d'amour confié à leur garde les autorisait, nous le verrons bientôt, à une bienveillance qui n'avait souvent de bornes que la crainte du seigneur époux. Les droits de l'hospitalité à peu près illimités; les surprises de sympathie subite, excitées dans les coeurs féminins par les périls auxquels avait échappé le nouveau-venu ; l'absence fréquente du châtelain : tout contribuait à semer de tendres pièges les chevauchées de ces coureurs d'aventures, jeunes et forts, dont les caresses improvisées n'avaient pas de lendemain.

Jehan de Condé nous offre, dans le Chevalier à la Mance, un des rares exemples d'un homme d'armes à l'amour exclusif. Ce héros avait commencé par vivre en musart. Sa lâcheté et sa mauvaise vie l'avaient fait chasser du pays par ses frères, deux vaillants chevaliers de Champagne, qui lui avaient abandonné, sur la rivière de l'Oise, une terre où il passait son temps « à prendre sauvagine au las. «

Ce cœur failli s'énamoura d'une dame du pays, pleine d'honneur et de beauté. Un jour que son mari était aux champs, il osa lui parler de son amour, et lui déclarer qu'il mourrait, s'il n'était favorablement écouté d'elle. La dame qui trop bien savait sa mauvaise renommée, changea de couleur en entendant sa requête. Cependant par

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crainte de lui et pour sortir d'embarras, elle ne crut pas trop s'engager en lui répondant de la sorte :

Sire, fait-elle, je vous di

Que quant teus (tel) et si preus serez,

Que tous vos voisins passerez

De hardement et de prouèce,

De valour et de gentillece,

Adont serai-je vostre amie.

A cette promesse et sur ses instances, elle ajouta le don d'une de ses manches, qu'elle prit dans un de ses coffres. Fier de ce résultat, le chevalier fit de ce gage sa devise : « de gueule à mances d'argent » il armoria son écu, sa cotte et son harnois, et s'en alla courir les tournois, où il se réhabilita, en désarmant les plus hardis champions.

Quand il eut acquis le bruit « de se savoir bien desporter, de lances froissier et brisier; » lorsque les dames eurent appris à parler de lui, à le prisier, à désirer son regard, le chevalier revint tout naturellement, réclamer le prix de sa réhabiUtation à celle qui lui a donné la manche. La belle savait bien à quoi expose le don de pareils gages, en cour d'amour elle eut été tenue d'y faire droit ; elle se vit moult embarrassée. Assurément elle ne s'était pas attendue « k'ensi se deust comporter » le musard d'autrefois.Tiendra-

t-ellesa promesse? Celui qui a tenu la sienne est là, à ses genoux, disant :

Je l'ai si bien desiervi, {mérité) Faites-moi certain paiement.

La dame ne nie pas sa dette; mais elle a son mari, excuse honorable, qui pourtant, nous le verrons bientôt, n'est pas admise par le code d'amour. Elle est désolée de l'alternative où elle se trouve de fausser, sans doutance, l'un ou l'autre de ses deux serments. Certes, dit-elle, en songeant à son amant :

Trop li ai esté félonnesse; Mes quant je fis cette promesse, Ne cuidai pas qu'iestre peuist, Q'a tel nom parvenir deuist.

Elle hésite; la beauté du réclamant « profondément au cuer li touche. » Il est permis de croire que si son créancier d'amour eut plus vivement insisté, le serment du mariage eut été seul faussé^ et qu'elle ne dut sa vertu qu'à la loyauté extraordinaire de l'amant. Celui-ci, ô merveille d'héroïsme! se retire, bien « qu'il ot au cuer un brin de rage, >• et s'en va en Terre-Sainte attendre, en guerroyant, la mort du légitime possesseur de la belle, espérance qui ne tarde pas à se réaliser.

Le chevalier de La Tour Landry parle d'un

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de ces preux errants nommé Geoffroy de Lugre, et le cite comme faisant un honorable contraste avec ceux de ses confrères qui portaient « aussi grant honneur à telle qui est blasmée et diffamée, comme aux bonnes. » Ce brave redresseur de torts était loin d'être raffiné dans ses procédés de moralisation, et bien que son portrait ait été tracé en plein XlVe siècle, il s'encadre si bien ici, que nous ne résistons pas à l'envie de l'y admettre.

« Et vous diray que se cellui messire Gieffroy de Lugre chevauchast par le pays, il demandast :

— A qui est celluy hébergement? Et l'on lui deist : — C'est à telle. Se la dame feust blasmée de son honneur, il se torsist avant d'un quart de lieue qu'il ne vensist devant la porte, et lui feist un pet, et puis pransist un poy de croye (un peu de craie) qu'il portoit en son saichet, et escrivist en la porte ou en l'uis : — Un pet, un pet! Et y faisoit un signet et s'en vensist. Et aussi au contraire, se il passast devait l'ostel à dame ou damoyselle de bonne renommée, se il n'eust moult grant hastc, il la vensist veoir et huchast :

— Ma bonne amye ou bonne damoyselle, je prie à dieu que en cest bien et ceste honneur il vous veuille maintenir en nombre des bonnes; car bien devez estre louée et honorée. Et par celle voie, les bonnes se craingnoient et se tenoient plus fermes et plus closes de ne pas faire chose

dont elles pussent perdre leur honneur et leur estât. »

Ce bizarre exemple de pédagogie morale, à domicile, était loin d'être généralement suivi. Tout nous porte à croire, au contraire, que la plupart de ces coureurs de profession étaient de francs ribauds. Leur vie aventureuse, leurs bonds capricieux par monts et par vaux, de repaire en repaire, de château en château; les pèlerinages auxquels ils se vouaient, les reflets d'héroïsme dont ils fascinaient les dames, leur mettaient sans cesse les occasions à la main. Or les fabliaux, d'accord en cela avec les chroniques du temps, nous apprennent que ces vigoureux chevaucheurs ne se faisaient pas faute d'en profiter.

Il parait prouvé par de nombreux témoignages que, dans certaines provinces de la vieille France, la mode se conserva longtemps d'exercer envers les hôtes que l'on voulait honorer, l'hospitalité sans réserve encore en usage dans certaines îles de la Polynésie. Après le souper et les mains lavées, quand on avait desservi les épices et les confitures, on offrait une compagne de nuit au visiteur. Cette coutume plus cordiale que décente s'est maintenue, presque jusqu'à nos jours, dans les hôtelleries des bords du Danube et de la Russie méridionale.

Une aussi courtoise réception était le rêve des voyageurs de tout rang; les fiableurs nous ap-

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prennent qu'on la devait presque infailliblement à l'invocation de deux saints, patrons de l'hospitalité : saint Martin dont il est question dans le fabliau de Gombert et des deux clercs, et saint Julien, celui des deux intercesseurs qui, grâce à La Fontaine, est demeuré le plus célèbre. Dans un de ces petits poèmes, un amant qui vient d'obtenir les faveurs de sa maîtresse s'écrie avec enthousiasme :

Saint Julien, qui puet bien tant, Ne fist à nul homme mortel Si dous, si bon, si noble ostel !

Eustache Deschamps dit également dans une de ses spirituelles chansons :

Qui prend bonne femme, je tien Que son ostel est saint Julien.

Cette coutume était mieux qu'acceptée, elle était idéalisée. Dans le roman de Gérard de Roussillon, on peut voir comment le noble comte Gérard fit à l'envoyé du roi de France les honneurs de sa maison : rien n'y faillait, ni pour le Jour ni pour la nuit, ni pour la table ni pour le Ut.

Lacurne de Sainte-Palaye, qui cite cet exemple avec d'autres, ajoute cette remarque, résultat de sa profonde érudition : « Dans l'éloge des sei-

gneurs qui faisaient le mieux les honneurs de leurs châteaux, nos romanciers et nos poètes leur prêtent la même complaisance pour leurs hôtes, que celle des peuples qui habitent le long du Nil, suivant les relations des voyageurs. » Le même érudit cite, d'un fabliau dont il ne nomme pas l'auteur, un scabreux passage qui ne laisse guère de doute sur la facilité des moeurs de nos paladins. Un chevalier, à la nuit close, sonne du cor à la porte d'un château, où il ne tarde pas à être reçu avec honneur.

La comtesse qui fu courtoise, De son oste pas ne lui poise, Ainz li fist tere à grant délit, En une chambre, un riche lit; Apèle une souève pucele, La plus courtoise et la plus bèle.

A conseil li dist : — Bêle amie, Allez tost, ne vous ennuit mie,

Avec ce chevalier gésir

Je i alassevolentiers,

Que jà ne laissasse pour honte,

Ne fust pour monseigneur le comte

Qui n'est pas encore endormi....

Dans le Chevalier à Vespée, le châtelain met sa fille, gardée il est vrai par une épée enchantée, dans le lit de son hôte, messire Gauvain; et ce noble neveu du roi Artus n'est pas trop renversé par cet excès de courtoisie.

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Egalement dans le singulier fabliau de Garin, où nous avons vu un jeune chevalier rendre les robes d'or aux trois fées et prendre sans façon la dépouille d'un chapelain, le capricieux héros arrive sur le vespre au manoir d'une gente châtelaine. La nuit venue, après le dernier repas, celle-ci répète exactement la scène citée par Lacurne de Sainte-Palaye. Elle sacrifie sans scrupule les lois de la pudeur à sa bienveillance pour le nouveau venu. Elle appelle la plus jolie de ses parentes, qui répond au doux nom de Blancheflor, et lui dit : — Belle cousine,

Tu t'en iras au chevalier Que monseigneur héberja hier; Ne cri ne noise ne feras, Et avec li te coucheras,

Et feras du tout son plaisir

Et bien li dis que je y alasse Se le comte ne redoutasse....

Les bergères des bords de la Saône chantent encore un vieux lai, à peine amélioré dans sa gothique prononciation, dont les couplets de deux vers, alternativement répétés et psalmodiés sur un récitatif mélancolique, contiennent un souvenir très net de cette gaillarde hospitalité :

« S'en est du sire de Beaussart — qui s'ot volu marier ; » dès le premier soir de ses noces

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« en guerre fut mandé. » En son absence, la belle- , , mère, jalouse de la jeune femme, la maltraite et l'emploie aux plus vils travaux.

Un soir le sire de Beaussard, revenant de guerre, « entend s'amie chanter. » Il la reconnaît à la voix, et la retrouve gardant un troupeau de cochons. Le chevaher cache son indignation; mais quand, après le souper, sa mère, qui ne l'a point reconnu, lui offre une de ses dariolettes pour compagne de lit, le noble sire, levant sa visière, foudroyé la coupable par ces simples mots :

Sera la pauvre porchère Que j'aurai à mon coucher.

L'amour des dames, cette récompense suprême des hauts faits et des tournois, n'était pas toujours pris dans le sens platonique, nous l'avons vu déjà. Les aphorismes du code adopté par les cours d'amour qui rendirent, pendant longtemps des arrêts mieux respectés que ceux des tribunaux ordinaires, contiennent, sur le scabreux chapitre de la chasteté chevaleresque, plus d'une piquante révélation. Sans anticiper sur cette part des mœurs de nos pères, qui sera largement traitée dans la seconde moitié de cet ouvrage, sous presse en ce moment, il est bon de détacher ici quelques articles de l'amoureux Digeste, tels que nous les a transmis maître André le Chape-

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lain, au service de la cour de France, vers le milieu duXIJe siècle (i).

Le sens trop net de ces lois, confiées à la garde des dames, n'eut pas manqué d'effaroucher les chsLTmantesPrécieidses de l'hôtel de Rambouillet. Le premier article de ce code semble devoir servir de base à tous les autres, par la simplicité de sa rédaction et la hardiesse du précepte qu'il contient. ./

Art. I. Causa conjugii ab amore non est ex- r''--àA/^*^^ cusatio. Cet article, souvent débattu en cour ^ \ "^

d'amour, a été confirmé par plusieurs arrêts dont "^ «<-'«-••♦ ^ ■'**^ nous donnerons plus loin le texte, notamment par un jugement de la comtesse Marie de Champagne, qui porte la date de 1 174. • / t> /' - J ^

Art. 6. Masculus non solet, nisi in plena pu- ^ . } ^ bertate, amare. Ce dogme amoureux, exigeant "^ -t*î'^ U><.^U la puberté de l'amant, est d'une précaution si-'""- ''■■^^ "--* C-Ac-j gnificative; la Dame des Belles Cousines l'avait- il^ Ôffyy^ (m '1 elle oublié, quand elle se prit à aimer le petite 7-4^ -t. S~J^- J . Jehan de Saintré? /

Art. 26. Amer nihil possit amori denegare* K-^J^ A-^^. à^ Celui-ci est mfiniment périlleux: si l'amour ne l«ri><;. ^%^M k^,^

(i) Cette date de l'existence de l'auteur du livre, de arte amatoria, mise en doute par le bibliophile allemand Frédéric Diez, sera clairement prouvée dans la 2<= partie de cette étude, au chap. des Cours d'Amour.

doit rien refiiser à l'amour, que deviendra la vertu d'une femme aimée, entre les mains d'un

y^amoureux qui demande au-delà du permis? "^^^^ *^ Art. 3 1 . Unam feminam nihil prohibet a <

\feminam nihil prohibet a duobus amari, et a duabus mulieribus unum. Voici une manière de voir et de comprendre la morale, qui s'éloigne singulièrement de l'état séraphique, de cette unité mystique qui nous avait semblé avoir été le rêve des époux et des amants au siècle d'Abailard.

L'imagination jouait alors un rôle énorme dans les déterminations et les croyances; les fantaisies les moins raisonnables, les hallucinations les plus bizarres venaient, par accès intermittents, troubler ou égayer les relations de cette curieuse société. Une des plus fantasques de ces aberrations mentales est assurément celle qui inspira la création de l'ordre des Galois et Galoises, dont le chevalier de La Tour Landry nous a transmis les excentricités.

Si le menu peuple avait fourni les éléments du tourbillon des pastoureaux qui, sous prétexte d'aller délivrer saint Louis, inonda et troubla la France, ce fut dans les hautes classes que se recruta la folle confrairie des Galois. Ces amoureux indépendants: châtelains, barons, chevaliers, dames et damoiselles, avaient entièrement , banni la jalousie de leurs rangs. Quand un Galois se présentait dans un manoir dont le maître

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était affilié à la secte, celui-ci se retirait et laissait sa femme aux soins du visiteur, se réservant de réclamer la même faveur en pareil cas. Ces fous pittoresques semblaient avoir à cœur de réaliser la réforme la plus contestée de la république de Platon.

Cette partie de leur programme rentre à merveille dans la facilité de mœurs, dont les formidables appétits de ces hommes de fer avaient doté le milieu social, dans lequel, à l'exemple des demi-dieux d'Homère, ils faisaient la pluie et le beau temps. Laissons ici ia parole au chevalier de La Tour Landry :

« Estoit ordené entre euls que dès que un des « galois venist là où feust la galoise, si elle eust « mary, il convenist par celle ordenance que il « alast faire panser les chevaux au galois qui ve- « nus fust, et puis s'en partist de son hostel, sans « revenir, tant que le galois feust avecques sa « femme; et se cellui mary estoit aussi galois et « alast veoir s'amie, une autre galoise, et l'autre « feust avecques sa femme, feust tenu à grand « honte et déshonneur se le mary demourast « en son hostel, ne commendast ne ordenast « rien depuis que le galois feust venu; et n'y « avoit plus de povoir (en son hôtel) par celle « ordenance. «

Le plus excentrique des statuts de cette confrairie de libre morale, qui fleurit surtout dans

l'Angoumois, le Poitou et laTouraine, est qu'ils avaient imaginé de changer, pour leur usage, l'ordre naturel des saisons. Si rigoureux que fut l'hiver, « pour gelée ne vent que il en feist » ils ne portaient qu'une cotte simple, sans pelisson ni surcot. « Une serge legière, sans plus» leur servait de couverture la nuit; ils eussent regardé comme une honte d'allumer du feu dans leurs vastes cheminées, qu'ils remplissaient de mousses et de branchages d'arbres verds. L'été, ils portaient fourrures, mantel, housse et chaperon double, des gants ou des mouffles, et affectaient de trouver grand plaisir à se chauffer. Les témérités de ces réformes ne portèrent pas bonheur aux Galois.

« Cy dura ceste vie et cestes amouretes grant " pièce, ajoute le naïf moraliste, jusques à tant « que le plus d'iceux en furent morts et péris de « froit; car plusieurs transissoient de pur froit, « et moururent tout roydes, delèz leurs amyes ; « et aussi leurs amyes delèz eux, et en parlant de « leurs amouretes, et en culx moquant et bour- « dant de ceulx qui estoient bien vestus; àd'aul- M très il convenoit de leur dessérer les dens de « coustcaulx, et les tostoier (masser) et froter au

« feu, comme poussin engelé et mouillé Si

« double moult que ces galois et galoises, qui •• moururent en cest estât et en cestes amouretes, " furent martirs d'amour, et que aussi comme

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;■ ils morurent de froit, ils ont grant chaut par « delà et ardent. »

Quand les chevaliers s'en allaient en guerre, même en guerre sainte, ils conduisaient avec eux des provisions d'amour. Dans un siège, lorsqu'ils étaient réduits à chasser les bouches inutiles, ils conservaient toujours quelques bouches amoureuses.

Le fabliau, une Femme pour cent hommes, parle de cent chevaliers qui, " en ung chastel sur mer, estoient « chaque jour assaillis par les Sarrazins. « Deux femmes entre eulx avoient, dont ils faisoient lor volonté. ^^ La jalousie se mit entre les deux commères, aussi rudement trempées que leurs robustes compagnons. L'une d'elles occit sa compagne, et n'obtint sa grâce qu'en promettant de faire, à elle seule, tout le service. Depuis, dit le poète :

Des chevaliers fu si privée

Q.ue ses services lor agrée.

One ne recrut [ne se lassa) de lor amour.

Ne tost ne tart, ne nuit ne jor;

Ains lor livroit assez estor,

Car chascun l'avoit à son tor.

A défaut du témoignage des fableurs, on pourrait consulter sur ce point les historiens contemporains, dont les chroniques laissent glisser,

par ci par là, de leurs feuillets gothiques, des échappées indiscrètes d'une indéniable signification. Joinville parle, à plusieurs reprises, des honteux désordres qui se commettaient ouvertement dans l'armée des Croisés; au camp devant Damiette par exemple : « Car ainsi que le bon roy me dist, il trouva jusques à ung jet de pierre, près et à l'entour de son pavillon, plusieurs bourdeaux que ses gens tenoient. »

Au temps du pieux roi Robert, on se. gênait moins encore : de semblables découvertes se faisaient dans l'intérieur même du palais, si l'on en croit son biographe Helgaud, (vita Roberti régis). Un jour, dit le moine de Fleury, le bon roi s'étant levé de bonne heure, pour assister aux laudes, aperçutdeux personnes, de sexe différent, qui commettaient l'œuvre illicite, dans un coin de la galerie par où l'on allait à la chapelle. Le pitoyable monarque se contenta de jeter sur eux sa pelisse de fourrure, afin que personne ne les reconnût.

Devons-nous citer encore la terrible aventure des trois brus de Philippe le Bel, advenue en l'an i3i7, qui touche de plus près, que les moralités de La Tour Landry, îi l'époque dont nous nous occupons ici? Nous laisserons narrer ce cas étrange ù religieuse personne Robert Gaguin, dont les renseignements nous ont semblé trèsprécis et très-dignes de foi.

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« Aussi en ce temps fut la nécessité et malheur des femmes nobles, car les trois femmes et espouses des fils de Philippe accusées furent de adultère; pour raison de quoy Marguerite femme de Loys Hutin, roy de Navarre, et Blanche, femme de Charles, comte de la Marche, par sentence du roy, envoyées furent en exil au château Gaillard, la luxure desquelles estoit manifeste. Au regard de Jehanne espouse de Philippe, comte de Poictiers, après qu'elle eust esté par aucuns jours en prison à Dordan, comme innocente fut délivrée et à son mary restituée. Les putiers stuprateurs, c'est assavoir Philippe et Gaultier frères de Daunoys, après qu'on leur eust coupé les membres libidineux, escorchés furent et à mort mis à Pontoise.

« A cause de ceste impudicité des femmes nobles, je cuyde celle fable estre issue, laquelle coustumièrement est récitée par ceulx qui les choses ignorent,de Jehanne, femme de Philippe le Bel; c'est assavoir qu'elle usa de concubinage d'aucuns escoliers, et affin que son péché ne fust congneu, les estaignit et jecta par la fenestre de sa chambre en Seine, duquel péril eschappa ung seul escolier nommé Jehan Buridan, par lequel fust fait ce sophisme : — La royne occir ne craingnez, il est bon de ce faire. »

Si Blanche et Marguerite furent convaincues d'adultère, la troisième bru Jehanne, comtesse

de Poitiers et la propre femme du roi Philippe en furent gravement soupçonnées. Le dicton populaire, dont Robert Gaguin attribue L'invention à Buridan, sauvé des flots de la Seine, est un indice très-significatif du peu d'estime que le peuple faisait de la chasteté des grandes dames.

Un demi-siècle plus tard, aux fêtes du tournois qui se firent dans le monastère de Saint-Denys, pour célébrer la réception du roi de Sicile dans l'ordre de chevalerie, les seigneurs montrèrent, malgré la sainteté du lieu, qu'ils avaient conservé les licencieuses traditions de leurs ancêtres. Chacun chercha, dit le religieux auteur de la chronique, à satisfaire sa luxure, si bien « qu'il y Êust des marys qui pâtirent de la mauvaise conduite de leurs femmes, et qu'il y eust aussy dee filles qui perdirent le soing de leur honneur. » Le jeune roi de France, Charles VJ, frère du prince fêté, fit à cette occasion, en faveurdes dames, des prodigalités telles que, dès ce moment, on eut le droit de douter de sa raison.

Quant à la façon dont ces dominateurs de la terre observaient leur vœu chevaleresque de continence et deprotection, ù l'égarddes pauvres filles des serfs et des vilains, il n'en faut pas parler. La dignité humaine n'existait guère dans l'âme de cette malheureuse caste, accablée par la misère, matée par l'abus de la force. Ceux qui lisent // ffieiis de Robin et de Marion, feront

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prudemment de ne pas prendre au sérieux les dédains que Marion jette aux prières du chevalier:

Biaus sire traiiez-vous arrier,

Je ne sai que chevaliers sont;

Deseur tous les iiomes du mont (du monde)

Je n'ameroie que Robin,...

La peur est pour beaucoup dans le refus de la bergère : je crains « que vos chevaus ne me fiert. » Au milieu de sa pastorale dramatique, d'ailleurs, Adam de La Halle fait battre Robin par le chevalier, qui parvient un moment à enlever la rebelle Marion.

La facilité des seigneurs à regarder comme permise la séduction des filles des vilains et des travailleurs : bergères, servantes, ouvrières de tout genre, meschines et dariolettcs, n'avait pas de bornes. Cette manière , ce sans-façon hautain ont-ils complètement cessé aujourd'hui?

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