‹ La vie au temps des TrouvèresChapitre 7 sur 18 · JUSTICIERS FÉODAUX. — LE ROLE DES TOURS DANS LA JUSTICE SEIGNEURIALE · texte numérisé non relu

JUSTICIERS FÉODAUX. — LE ROLE DES TOURS DANS LA JUSTICE SEIGNEURIALE

E voile patriarchal dont est encore en- ^ tource la justice des temps féodaux,

, ?\yfli, aux yeux de certains admirateurs ifsL. ii\J)^ du passé, est assez gaillardement soulevé dans les œuvres des contemporains des Croisades. En compagnie de ces gentils poètes, on ne tarde pas à s'apercevoir que la façon dont les seigneurs châtelains rendaient la justice aux gens de leurs domaines est loin de ressembler à celle des maitrcs en droit qui les ont remplacés.

La plupart des possesseurs de fiefs, qui consentaient îl prendre au sérieux cette part de leurs privilèges, le faisaient ù la façon de Sancho Pan-

ça; ils s'éclairaient tout simplement des conseils de l'équité naturelle et du bon sens, trop souvent aussi, ils oscillaient au gré de leur humeur et de leur fantaisie du moment. Il y avait tant d'espèces de lois et de droits différents, sans compter le droit canon; ils en connaissaient si peu les règles; un si petit nombre d'entr'eux était capable de lire un texte « soit en latin soit en roman, » qu'ils auraient été fort embarrassés pour s'y prendre autrement que le compagnon de don Quichotte.

Saint Louis, dont la figure honnête et candide illumine ces vieux siècles d'un reflet d'équité, était un type parfait de justicier seigneurial. Sous ses prédécesseurs, le petit territoire qui s'appelait plus spécialement la France, était fort mal en ordre, au témoignage du sire de Joinville. L'office de prévôt royal s'y vendait au plus offrant; aussi dit l'excellent historien, fuyait-on un pays si miquement administré.

« Et estoit totalement justice corrompue par « faveur d'amys, par dons et promesses, dont le « commun (peuple) ne ouzoit habiter au royaul- « me de France, et estoit lors presque vague. Et « souventes fois n'avoit-il aux plaids de Paris, « quant le prévost tenoit ses assises que dix-sept « personnes au plus, pour les injustices et abu- « sions qui se y faisoient. »

Chez les seigneurs de fiefs, les choses allaient-

elles mieux que dans les tribunaux du seigneur roi? Outre que l'exemple donné par le suzerain était déplorable, les grands vassaux à peu-près indépendants étaient, eux et leurs nobles tenanciers, presqu'entièrement occupés de soucis belliqueux. Saint Louis mit tout son zèle à réformer les lois et la manière dont on devait les appliquer. Lui-même, avant de partir pour l'Egypte, rendait la justice et la faisait rendre, sous ses yeux, par Pierre de Fontaines et Geoffroy de Villette', comme on le voit dans la charmante page du judicieux sénéchal de Champagne, si souvent citée.

Cet exemple fut peu suivi ; cependant saint Louis eut quelques émules, au nombre desquels il faut compter Thibaut IV, comte de Champagne, le trouvère couronné qui fit écrire ses chan^ sons sur les murs de son château de Provins. Ce Thibaut est celui dont le savant Grosley dit qu'il « attira toute l'Europe aux foires de Troyes, sa capitale, par l'ordre qu'il y établit. » Ce prince fut imité en cela et surpassé par son fils Thibault V, auquel Rutebeuf, ce poète vraiment national, a dédié une élogieuse complainte, sorte d'oraison funèbre en vers. Dans cette pièce d'une grande élévation de style, le poète représente le comte Thibault équitable, hospitalier, généreux aux pauvres et compagnon plutôt que maître envers chacun de ses sujets ;

Large, cortois et net au monde....

Pers aus barons, aus pôvres pers (pair) Et aus moïens compains et frères.

Dans le fabliau du povre mercier, un marchand mercier craignant fort les rapines et les larrons, se rend à une foire tenue sur les terres d'un baron de haute noblesse, parceque ledit seigneur a réputation d'être bon justicier et de ne permettre pas qu'on mît chez lui les voyageurs à trop forte rançon. Ce baron était pourtant assez sévère; il prononçait facilement le gros mot : — Qu'on le pende ! Mais il abhorrait Tinjustice, cela suffisait pour rassurer les gens. Voici du reste son rude portrait :

Un sire qui tenoit grant terres, Q.ui tant haïoit mortel guerre (Et) totes gens de maulvèse vie.

Que il leur faisoit vilenie Et tout maintenant les pendoit.

Ce redoutable sire rendait strictement aux marchands les sommes et les denrées qu'ils mettaient sous sa sauvegarde, mais rien de plus. En arrivant à la foire le mercier met sa jument paître et passer la nuit dans le pré du seigneur, la confiant par égale moitié à la garde du baron et à celle de Dieu. Le matin venu, il se trouva

qu'une louve avait dévoré la pauvre bête. Le mercier s'en vint pleurant conter la perte de sa jument, bien qu'il l'eut mise sous la double protection du baron et de Dieu. — Combien valait-elle dit le bon justicier. — Soixante sols messire. — Bien répond le baron.

Ami la moitié de soixante Vos rendrai, ice sont trente; Car la moitié me comendastes Et l'autre moitié (à) Dieu donastcs.

Se tout comandé le m'eussiez Tos les soixante sols réussiez.

Le mercier prit les trente sols du baron, chargea le reste de sa mercerie sur son dos et s'en alla, en murmurant que, s'il peut mettre la main sur Dieu ou sur l'un de ses serviteurs, il les forcera bien à lui rendre les trente sols confiés à la garde du ciel. Chemin faisaxit, notre homme rencontre un moine, il se hâte de le joindre.

Biau dous sire (dit le moine) que voulez-vous.' Je suis à Dieu le nostre père.

C'est bien l'affaire du marchand qui s'écrie . Ah! ah ! biau frère, soyez le très-bien venu.

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S'en deviez aler en chemise,

A tant je serai bien paiez

Des trente sols. Or tost traiez {tire\-les).

Un vif débat s'engage; le frocard comprend l'imprudence qu'il a commise en se déclarant serviteur de Dieu; il propose de s'en rapporter au jugement du bon justicier chez qui se tient la foire. Le marchand sûr de son droit et de l'équité du seigneur consent à retourner pour soumettre le cas à son arbitrage. Devant le juge, le moine cherche à donner le change, en faisant ressortir la gravité sacrilège qu'il y a à mettre la main sur uh prêtre; mais le bon justicier n'en juge pas moins en faveur da marchand : Dieu doit trente sols, c'est à ceux qui détiennent son bien à les payer pour lui. — Or payez, dit-il au moine ou abandonnez le service de Dieu qui vous vaut de si bons gages.

Le moine n'est pas de force à rétorquer cet argument; il se résigne: « li moine plus parler n'en ose. » Il paya les trente sols pour la part de son maitre éternel, quitte à mendier quelques heures de plus.

A l'exemple de ce dernier, si quelques seigneurs écoutaient encore, de temps en temps, les plaignants qui s'adressaient à eux, le plus grand nombre avait abandonné, à prix d'argent, ce soin

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à leurs sénéchaux qui le transmettaient, aux mêmes conditions, à des prévôts ou baillis. Ceuxci imposaient des amendes ruineuses,afin de rentrer dans le prix de leur charge. Ils inventaient des délits, comme le prévôt de Constant Duhamel qui accuse ce dernier d'avoir volé du blé en brisant la nuit la grange à son seigneur. Constant effrayé, pour échapper à cette calomnie déshonorante, est prêt à tout sacrifice :

Que donras-tu à mon seignor {dit le prévôt) Se je te fais estre délivres?

— Sire je li donrai vingt livres.

— Or t'en rêva en ta maison.

Je serai por toi champion.

Ces larrons officiels saisissaient les biens à tout propos; ils taillaient à outrance les pauvres gens, dont la juridiction leur était chèrement vendue. Leur devise n'était autre que celle contenue dans le fabliau bien connu : de la vieille qui graissa la main au chevalier:

Chascun à prandre s'abandonne, Pôvre n'a droit s'il ne donne.

Ce plaisant conte nous offre au moins un acte de réparation louable. H est vrai que cette réparation est due surtout il l'accès de bonne humeur

que cause au seigneur la naïve méprise de la pauvre femme : le châtelain, heureux de rire, fit rendre à la victime de son coquin de prévôt les deux vaches qui lui avaient été extorquées.

Un autre exemple d'équité seigneuriale se lit dans le Bachelier Normant. Henri, comte de Champagne, un parent des grands comtes Thibaut : cette famille était coutumière du bien, absout un bachelier d'avoir volontairement répandu le vin de son hôte. Un tavernier brutal, en serv^ant une petite mesure de vin audit bachelier, avait négligemment laissé tomber une partie du contenu; puis au lieu de s'excuser, il s'était contenté de répondre au pauvre diable : — Vin répandu porte bonheur.

Celui-ci auquel il ne restait qu'une maille, petite monnaie de la valeur d'un de nos sous, demande un peu de fromage, et pendant que le brutal monte le lui chercher, il arrache le robinet d'un de ses tonneaux. Quand le tavernier revient furieux, le bachelier le console avec sa propre raillerie, ajoutant que son bonheur l'emportera sur le sien, puisqu'il a eu plus de vin répandu. Le brave comte Henri n'eut-il pas raison d'acquitter le bachelier?

Voici un résumé de la morale des justiciers ordinaires de cette époque, tracé par l'un des plus hardis révélateurs des méfaits de la société du temps des Croisades. La verve que met Rutebeuf

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dans la poursuite des prévaricateurs, fait comprendre pourquoi le peuple écoutait ses vers, en se signant, comme à la lecture des évangiles. Ce portrait des prévôts et baillis, brossé de main de maître, est tiré du dit de V estât du monde :

Provost et bailli et majeur

Sont communément 11 péjeur, (les pires)

Si com convoitise le vost ;

Quar je regart que li provost,

Qui acensent [afferment) les provostez,

Que il plument (de) toz les costez

A cels qui sont en lor justice,

Et se défendent en telle guise :

— Nous les acensons {affermons) chièrement;

Si nous convient communément,

Font-ils, partout tolir et prendre,

Sans droit ne sans raison atendre.

Trop aurions mauvèz marchié,

Se perdions en nostre marchié.

Dans les questions de justice locale, les tours, les donjons et leur sous-sol jouaient un rôle considérable. Les seigneurs mettaient les gens à l'ombre de ces robustes maçonneries, pour la moindre faute; ils y claquemuraient les gens de leur entourage, les serviteurs qui contrariaient leurs caprices, quelquefois leurs femmes ellesmêmes et leurs propres enfants. Les lais, les romans, les chansons et les dits sont remplis de ces épisodes de claustration arbitraire.

Audefroy le Bâtard, dans le lai d'Idoine, chan-

te une belle pucelle de ce nom qui, aimée du chevalier Garsile et surprise devisant avec lui, se voit jeter impitoyablement par ordre de son père, dans Tune des tours du palais. Au bout de trois longues années, employées à pleurer ses amours, le père barbare imagine un moyen, selon lui infaillible, de mettre fin à l'obstination de sa fille. Il fait publier un tournoi dont le prix doit être la main d'Idoine. Le chevalier Garsile accourt, et, la veille de la lutte, il reçoit une des manches de sa mie par la fenêtre du donjon. Grâce à ce talisman, le tendre amant revient vainqueur de ses rivaux, et obtient l'amour de la belle prisonnière.

Le lai d'Am77ielot, du même ménestrel, est calqué sur ce même patron. Il y a pourtant une variante dans cet autre poëme d'Audefroy le Bâtard : la position déjà si cruelle se complique d'un mariage forcé, qui ne réussit pas à guérir la douce Ammelot de sa passion pour le comte Guy. Séparée de son ami, elle cherche les lieux solitaires afin d'y pleurer ses amours en liberté. C'est sur les malheurs de cette noble fille, sans doute, que fut composé ce couplet qu'Henry d'Andely met dans la bouche de la maîtresse d'Alexandre, dans le lai d'Aristote:

Lez un vergier, lez une fontenelle,

Siet fille à roi, sa main à sa maiselle; [Sajoue^

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En soupirant son douz ami apcle :

Ah! quecns Guis, la vostre amor Me tôt (m'enlève) solas et riz.

Le mari jaloux surprend ces plaintes; il maltraite cruellement la pauvre amante, et l'enferme dans une tour. Le comte Guy, au retour d'une passe d'armes, apprend la souffrance de sa bienaimée ; il n'hdsite pas ù provoquer l'époux, le tue et enlève sa veuve promptement consolée.

Dans le délicieux roman d'Aucassin et Nicolette attribué à Barbe de Verrue, l'une des plus aimables trouvéresses du commencement du XIII* siècle, c'est le fils du comte Garins qui est jeté par son père dans le souterrain d'une tour, pour n'avoir pas voulu renoncer à l'amour de sa mie séquestrée elle-même dans le donjon du vicomte de Beaucaire. Les fabliaux surabondent de ces aventures, où apparaît le rôle dramatique de ces amas pittoresques de pierres, qui donnent encore tant de cachet aux ruines féodales, sous leur forme ronde ou carrée.

Il y avait de grandes différences dans l'ameublement de ces sortes de prisons. Celles destinées à servir de simples asiles de précaution familiale ou maritale étaient ornées de façon ù faire oublier, si la chose était possible, les douceurs de la liberté. Les tours de vengeance avaient, au contraire, les parois nues et noires; elles étaient

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froides et ténébreuses. Dans le lai de Gugemer de Marie de France, cette variété de donjons, appropriés à l'usage qu'on voulait en faire, se trouve parfaitement établie.

Gugemer se voit transporté à travers les mers, sur une nef d'ébène enchantée, au pied d'un donjon où languit la femme du souverain d'un grand pays. Le mari jaloux n'avait laissé à sa captive, pour toute issue, qu'une poterne basse sur la mer ; il avait d'ailleurs tout arrangé pour l'agrément de la noble prisonnière.

La tour était de marbre vert ; les salles reluisaient de joyeuses pourtraitures i l'une entr'autres représentait « Venus la dieuesse d'amour » jettant au feu le livre où Ovide enseigne comment on se guérit de la passion d'aimer. Un beau verger, plein de fruits et de fleurs, permet à la dame de se promener avec sa nièce qui lui tient compagnie. Mais quand le beau chevalier Gugemer touche, de sa nef d'ébène, cette plage solitaire où jamais vaisseau n'avait osé aborder; quand il parvient à consoler la princesse, le maître, averti par un chambellan, change ce lieu de délices en prison

Par le conseil d'un sien barun L'a le sire mise en prisun En une tur de marbre gris; Le jour a mal et la nuit pis.

Nul hom ne vos poroit descrire

Sa grant paine ne le martire Ne l'angoisse ne la dolur Que la dame suffri en la tur.

Au dire des poëtes, ces brutales précautions étaient presque toujours inutiles. Le dénouement des fabliaux semble fait pour décourager les jaloux; mais ce rôle n'a-t-il pas été celui des poëtes de tous les temps? En réalité bien des victimes ont dû périr de misère et d'ennui, à Tombre de ces donjons. Sans le ménestrel Blondiaux, ne serait-ce pas ce qui fut arrivé à Richard Cœur-de-Lion, dans le donjon du duc d'Autriche?

Dans le Chevalier à la trappe, c'est encore un mari jaloux qui, sans autre motif, traite sa femme a la mode sarrazine, et la tient sous les fortes serrures d'une tour, dont il porte sur lui les clefs. A défaut de portes accessibles, il y avait des fenêtres que l'on pouvait ouvrir. Un chevalier qui passait leva les yeux et reconnut, à travers les grilles, celle dont un rêve avait gravé l'image dans son cœur. Au lieu de provoquer l'odieux gardien, l'amant improvisé le trompe au moyen d'un souterrain à trappe, qu'il parvient à faire ouvrir par un ouvrier gagné ;"» prix d'or.

Le dénouement du fabliau de la Grue est plus plaisant; c'est du reste un de cescontes libertins, dont nous ne prenons que la couleur locale. Ici

le rôle de la tour consiste à garder la virginité d'une fille de châtelain, « bêle et de haut pris. ;> La chose semble si peu extraordinaire au poète, qu'il déclare ce seigneur « n'estre ni fol ni vilain, » mais au contraire courtois et bien appris. A quoi tient la prudence ? Pendant que la nourrice, qui sert la captive, va chercher une escuelle au château, un bachelier vint à passer, « tenant une grue que prise avoit. » L'oiseau fait envie à la pucelle ; elle fait signe au jeune garçon d'entrer chez elle par la porte restée entr'ouverte. Celui-ci bien advisé ne lui livre la grue qu'en retour de son honneur, dont la fillette sans expérience ignorait absolument le prix. La nourrice, revenue avec son escuelle, s'ébahit moult, et gronde sa jeune maîtresse. Le mal était irréparable, on se décide à diner de la grue; mais il faut un couteau ; la bonne servante descend,

Puis s'en rêva querre un coûte!

Dont ele dut ouvrir la grue; Et la pucele est revenue, A la fenestre regarder.

Elle vit de nouveau le jeune homme qui flânait par là, le rappelle en toute hâte, le prie de lui rendre son honneur et de reprendre son oiseau. Le beau varlet ne se fit pas prier, la porte n'étant pas mieux close, ni la pucelle moins naïve,

il s'y prit pour rompre le marché, comme il avait fait pour le conclure. Cela rendit désormais superflue la précaution de la tour et de ses verroux. Le Chevalier à la corbayle est encore une raillerie des trouvères contre la jalousie; seulement au lieu de trappe ou de porte entr'ouverte, c'est la fenêtre qui est en jeu, et c'est par une corbeille que l'amoureux est introduit.

Je puis encore citer ici un vieux lai, resté populaire dans l'est de la France. Ce petit drame psalmodié en complainte, parle aussi d'une jeune fille dont le choix est tombé sur un amant qui déplait à son père. Celui-ci n'y voit d'autre remède que celui adopté par ses confrères aux châtellenies crénelées; il avait des tours, il s'en servit :

Il mit sa fille dans une tour, Où l'en ne voit soleil ni jour:

' — Oui dà ma fille tu y périra,

Point de remède il y aura.

Au bout de trois ans, terme fatidique, sire Leroy, l'amant aimé, conseille à sa mie, par un billet jeté dans sa fenêtre, de se faire malade à mourir « et se laisser ensevelir. » Quand les prêtres vinrent du moûticr, c pour chanter messe et l'enterrer, » le triste amant demande à la voir encore une fois. « Il tira son coutiaux d'or fin — et décousit le drap de lin. « Comme il s'y at-

tendait la belle était très-vivante ; « un petit ris elle lui jetit. » A cette vue, le désespéré père ne put retenir sa joie ; se retournant vers les clercs, il s'écrie :

Retourne prêtre, retourne abbé, Retourne ma fille marier.

Fille qui a voloir d'aimer, On ne sarot l'en empêcher.

Quant aux vilains dont les retours d'indépendance contrariaient les seigneurs, on n'y mettait pas tant de façons; surtout s'il s'agissait des serfs. Si l'on tient à être renseigné sur la condition de ces esclaves des sociétés chrétiennes, on n'a qu'à ouvrir le recueil de Proprietatibus rerum, écrit au commencement du XIV^ siècle par Bartolomeus Glanvil, dit Anglicus, et traduit sous Charles V par Jehan Corbichon. On y verra que les seigneurs pouvaient vendre tels gens, comme bêtes, et remettre en servage, pour cause d'ingratitude et de mauvaise conduite, ceux qu'ils avaient affranchis.

« Les serfs par nature, qui sont nez de père et « de mère serfs, ne peuvent selon les lois, ven- « dre ne aUéner chose qu'ils aient, ne eux ma- « rier, ne prendre office ne dignité, ne porter « tesmoignage, sans la volonté de leur seigneur; « et ainsy sans infameté que en eulx soit, ils sont

« pugnis comme infâmes. » (Le Propriétaire des choses, livre vi, chap. xv du Serf.)

Qui pouvait protéger ces misérables gens contre la colère des barons ou celle de leurs justiciers? La corde en faisait prompte justice; la chose faite, il n'en était plus question. Leur vie paraissait de si mince importance, qu'on les tuait sans en rendre compte, quand ils vous appartenaient. Dans le Chevalier à la trappe, que nous venons de citer, le noble amant, dont nous avons raconté la ruse d'amour, n'hésite pas à occire de sa dague le pauvre artisan qui a creusé le souterrain et posé la trappe qui devait lui ouvrir l'accès de la tour où languissait sa maitresse. Le plus significatif est que le sentimental auteur de ce fabliau ajoute avec calme que le chevalier fit cela prudemment, dans la crainte d'être trahi par le vilain.

L'excellente trouvéresse Marie de France qui, dans les moralités de ses fables, attaquait vertement les iniquités des grands et défendait avec énergie les droits du faible, va nous fournir, dans la conclusion du leu et de Vaignel, un dernier coup de pinceau à ce tableau de la justice féodale.

Ci font li riche robeur,

Li vesconte {les vicomtes) et li jugeur,

De ceux k'il ont en lor justise :

Fauxc aqoison {occasion) par convoitise

l'ruèvent assez pour ax {eux) confundre. Sovent les font as plais semundre, La char leur tolent et la pel (leur enlèvent chair Si com li leu fist à l'aigtiiel. [et peau)

Cette étude des fantaisies tyranniques des justiciers de ce temps-là serait incomplète, si nous ne citions ici un terrible exemple de justice politique, consigné dans le Roman de Rou, ce vieil et splendide monument de notre langue. Il s'agit d'une tentative du menu populaire pour échapper aux rapines multipliées des seigneurs, aux inventions diaboliques de leurs officiers, toujours disposés à « faire mal à la terre » et ruiner le paysan.

Robert Wace, l'énergique poète du temps de Louis XII, met d'abord dans la bouche des vilains la liste démesurée des griefs qui les font résoudre à secouer le joug, en fésant comiine. Ces pauvres gens s'assemblent et jurent entr'eux

Ke jamez par leur volenté N'aront seigneur ni advoé.

En apprenant « ke vilains comune faseient, » Richard II, qui régnait alors en Normandie, confia à son oncle Raoul, comte d'Evreux, la mission de mettre ordre à « ceste busuine. » Raoul ne se fit pas prier; il assembla ses hommes

de fer, et vint droit aux mécontents misérablement armés, qu'il mit facilement en déroute. Or écoutez quels moyens de conciliation employa le noble comte pour apaiser le désespoir des vaincus :

Tos les fist tristes è dolenz :

A plusieurs fist traire les dents,

È 11 altres fist espercer,

Traire les oils (les yeux) 11 puings couper.

A tels i fist les guarez kuire ; {brûler les jambes)

Ne li chaut ki s'en muire {s'il en meurt)

Li altres fist tos vifs builit,

Et li altres en plomb builir.

A partir de ce traitement, ajoute Robert Wace, on remit à une autre fois le projet de faire commune; «n'en firent puis vilains semblant.» Qu'on s'étonne après cela si la soif de vengeance altérait si souvent l'âme des vilains. Est-il surprenant que l'histoire retentisse, de temps à autre, des ilpres et passagères revanches qui tombaient comme la foudre sur ces féroces et fantasques justiciers ?

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