FANTAISIES DE LA FOI DE NOS PERES
E toutes les indiscrétions si variées, si inattendues, que laissent échapper les œuvres de nos vieux poètes, celles qui nous révèlent leur façon d'interpréter les grands problêmes de l'idéal religieux, sont peut-être les plus piquantes. Quelle était la pensée de nos pères sur la responsabilité humaine et sur la vie future ? Jusqu'à quel point prenaient-ils au sérieux l'enfer et le paradis, les peines et les récompenses formulées par l'Eglise Romaine? Ce côté de leur vie sociale est d'autant plus curieux à inventorier, que c'est sous l'aspect religieux que nous croyons les mieux connaître.
Quelles qu'aient pu être il cet égard les prétentions sacerdotales, à aucune époque l'orthodoxie de la foi ne s'est complètement réalisé. Il en est du domaine des idées, comme de celui des biens matériels, il y a toujours du plus ou du moins dans leur possession; le communisme ne saurait jamais s'y établir, les parts ne seront jamais égales. Dans un temps où la docilité aux superstitions les moins raisonnées nous semble parfaitement établie, on discutait, jusqu'au fond des monastères, l'autorité infaillible du pape, l'immaculée conception de la Vierge, la présence réelle dans l'Eucharistie et jusqu'à la divinité de Jésus.
Dans les réformateurs de France et d'Italie au XI 1^ siècle de M. N. Peyrat, on lit cette anecdote caractéristique :
« Un jour que Pierre le Vénérable, général de l'ordre de Citeaux en 1121, visitait un couvent de Bourgogne, des moines qui l'entendaient s'entretenir avec le prieur sur la divinité du Sauveur, soutinrent hardiment qu'on ne trouvait nulle part, clairement exprimé dans l'Ecriture, que le Christ fut Dieu. Le noble et prudent abbé eut l'air de ne pas entendre; mais quelques jours après il écrivit au pacilique vieillard « son frère et son fils, Pierre, prieur de Saint-Jean, » qu'il voyait dans ce discours, amour de l'étude et zèle de savoir, bien plus qu'absence de foi, et, dans
ces religieux, des lettrés et des érudits, bien plus que des sceptiques; mais qu'il convenait qu'un tel propos fut réprimé, de peur que le doute ne se glissât dans les esprits, sur ce fondement de notre salut. »
Dans le même siècle, Abailard se révoltait contre l'appétit de vengeance attribué à l'ordonnateur suprême. A ses yeux, Dieu était amour; dans l'amour était toute sa volonté et sa puissance. L'antiquité, selon lui, n'avait pu être vouée à la damnation, car la vérité du Verbe est de tous les temps. Il protestait énergiquement contre les pratiques de macération, en usage pour apaiser la colère divine, et s'efforçait de détruire l'inepte croyance qui vouait les enfants, morts sans baptême, aux éternelles rancunes du Très- Haut.
Cette beauté, cette bonté, cette sérénité d'intelligence ne venaient-elles pas de ce que l'illustre interprète des aspirations progressives avait aimé? Abailard, nul ne l'ignore, avait aimé, jusqu'à ravir les siècles de la splendeur de son amour.
Sa passion brûlante, tout en lui était vibrant d'ardeur, l'avait un moment rendu trouvère. Il fit, en l'honneur d'Héloïse, des poésies d'amour qui se chantaient partout : «.Amatorio métro vel rithmo composita reliquisti cannina. » La première épitre de son amante témoigne ainsi de la
verve de son bien-aimé, et nous fait regretter vivement que ces vers passionnés, qui mirent le comble à la rage du moine Fulbert, ne soient pas parvenus jusqu'à nous.
« Tu composas, dit Héloïse, comn>e pour te « délasser de tes travaux philosophiques, des « vers et des chants d'amour qui, répétés pour le « charme des paroles et la suavité de la mélodie, « mettaient ton nom sur toutes les lèvres et dans « tous les cœurs féminins.... Or comme la meil- « leur part de ces vers chantaient nos amours : « et cum horum pars maxima carminiim nostros « decantaret amores, mon nom devint bientôt « célèbre, et le feu de tes poésies alluma dans le « cœur des femmes un foyer de jalousie contre « moi. » (i" épitre d' Héloïse).
Pour mieux se rendre compte de la foi de cette époque, il est bon de se rappeler la théorie cosmique que nos pères avaient admise. L'univers se divisait pour eux en trois parties distinctes : le ciel en haut, l'enfer en bas, la terre entre les deux; tous les phénomènes de la vie étaient contenus dans ces trois étages, où l'œil de la foi semblait avoir clairement pénétré. Au ciel, régnait Dieu entouré des anges et des saints; en enfer, habitait Satan avec ses noires légions, dont les hurlements sinistres s'entendaient dans les cratères des volcans. Sur la terre, région mitoyenne, l'humanité, seule création responsable.
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luttait, tiraillée sans relâche entre les habitants de l'étage supérieur et ceux du sous-sol infernal, qui jouissaient du privilège de pouvoir se transporter partout à volonté.
L'enfer à éviter, le paradis à gagner formaient la base de la religion : se sauver ou se perdre était la redoutable alternative de la vie. La grande préoccupation consistait à s'assurer, au ciel et sur la terre, des protecteurs puissants, capables d'aider l'âme militante dans l'œuvre du salut.
Quand on lit dans les vieux sermonnaires la peinture des flammes infernales et des tortures éternelles, sans cesse raffinées par les démons, on est porté à croire que ce monstrueux épouvantail a dû faire blanchir, avant l'âge, les cheveux des fidèles. Mais la dose d'horreur était trop forte, les prêtres avaient dépassé la mesure, et les gens de bon sens souriaient déjà de ce masque de Croquemitaine qui leur voilait la sérénité éternelle. Les fableurs en étaient arrivés à faire du ciel et de l'enfer le thème fréquent de leurs plaisanteries.
Rutebeuf, ce parfait miroir de son siècle, inclinait déjà à penser que le ciel s'ouvrait par l'intermédiaire de dom argent: les vilains lui en paraissaient naturellement exclus. A des gens sans sou ni maille. Dieu ne pouvait prêter « en paradis ni Heu ni place, » ni songer à les rapprocher de son fils et de la Vierge, sa bru. Dans le fabliau
dou pet au vilain, le malin poète raconte comment ces pauvres gens se virent fermer également les portes de l'enfer où la société était déjà délicate et choisie.
Un diable jeune et naïf est chargé de recueillir l'âme d'un vilain, au lit de la mort. Ne supposant pas qu'une âme de si orde espèce puisse sortir par les lèvres, le diablotin applique son sac à l'endroit opposé. On devine la méprise; il advint
C'un pet en saut qui se desroie,
Le sac emplist, et cil le loie, {et il le lie).
L'apprenti démon, pensant qu'il tient son affaire, apporte aux enfers l'immonde contenu. A son arrivée, la haute compagnie des réprouvés fait entendre de si vives protestations que les diables durent aviser :
Chapitre tindrent lendemain, Et s'accordent à tel acort Q.ue jamais nus ame n'aport Qui de vilain sera issue.
Quel refuge restera à ces âmes infortunées? Il leur faudra user de ruse pour forcer les portes de l'autre vie, ce qui réussit fort bien à une âme de cette caste infime, comme on le voit dans le célèbre fabliau dou vilain qui gagna paradis par
plaid. Cette piquante satire dialoguée rappelle les facéties du moine napolitain Gabriel Barlette, citées dans mes Libres Prêcheurs., et la charmante légende de saint Joseph, qu'Alexandre Dumas a glissée dans son Corricolo.
Errante et sans asile, la pauvre âme aperçoit l'archange Michel conduisant un élu en paradis; la bonne idée lui vient de le suivre et de se glisser dans la céleste demeure, au moment où Saint Pierre, à la voix de l'archange, ouvre sa porte à deux battants. Le céleste concierge, indigné de cette intrusion, rappelle au vilain qu'on n'admet pas ses pareils dans le manoir de Dieu.
Pourquoi y estes-vous, répond celui-ci, vous qui avez trois fois renié Jésus? Le prince des apôtres va chercher du renfort et ramène Saint Thomas : — Et vous, reprend le vilain, vous qui n'avez voulu croire à la résurrection du Sauveur, qu'après avoir mis vos doigts dans ses plaies, que faites-vous ici ? Saint Paul qui passait par là veut expulser l'insolent : — Quel est votre droit, riposte l'intrus, à vous qui avez fait lapider Saint Etienne et persécuter les premiers chrétiens ^ Ne seriez-vous pas resté juif, si Dieu n'avait fait, en votre faveur, tout ce qu'il sait faire de miraculeux? Même après votre conversion vous n'avez cessé de vous disputer avec saint Pierre ; vous n'êtes qu'un vieux chauve et un brouillon.
Dieu lui-même est obligé d'intervenir. Ici le
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brave trouvère met dans la bouche de son client un véritable plaidoyer démocratique. Le vilain rappelle fièrement à Dieu, que, né pauvre, il n'a cessé de travailler sans se plaindre; qu'il a pratiqué son évangile, en se montrant hospitalier et partageant avec les malheureux le pain gagné à la sueur de son front. Un discours si ferme et si plein de droiture finit par émouvoir l'Eternel, qui lui donne gain de cause contre ses trop zélés serviteurs.
Il est difficile, convenons-en, de jouer plus finement avec le préjugé, de railler plus spirituellement l'aristocratie céleste et ceux qui se disaient chargés de distribuer les places dans l'enceinte du paradis. Jamais, même au XVI 11^ siècle, a-t-on mieux brocardé l'injuste partialité du Dieu des moines et de ceux qui passaient pour être ses favoris ?
Dans le manuscrit 1 1 32 de la Bibliothèque Impériale, on trouve un curieux dialogue sur les joies du paradis, assez irrévérencieux, bien qu'il se termine sagement par la conversion du railleur. Avant d'avoir reçu la grâce d'en haut, le trouvère se permet de faire d'impertinentes questions à son convertisseur, dans le genre sensualiste; en voici un échantillon :
Sire que savez-vous qu'on fait en paradis? Y vestcnt les dames ou Je vair ou le gris?
Ceux qui volontiers boivent i sont-ils bien assis? Les sert-on de plouviers ou de chapons rostis.''
Raoul de Houdanc, qui vécut vin demi siècle avant Rutebeuf, place dans le songe d'enfer^ des taverniers, des merciers et des marchands ses contemporains. 11 rêve que Satan Fa invité à sa table en compagnie de clercs, d'évêques, d'abbés, de doyens, de moines. Entr'autres mets, le cuisinier d'enfer leur sert de la chair de moine engraissée de fainéantise et du rôti d'usurier nourri du bien des autres. Si savoureux que soient ces mets, Raoul n'y touche pas. Satan désireux de lui être agréable lui met alors sous les yeux un gros livre aux pages de vélin noir, qui contient tous les péchés de ses contemporains, des plus abominables aux plus mignons. Naturellement le ménestrel cherche le chapitre où figurent des révélations sur ses confrères ; heureusement pour eux, il se réveille dans cette occupation.
Le salut d'enfer, d'un trouvère anonyme, est le véritable guide de l'officier de bouche des régions infernales. L'auteur commence par saluer son lecteur de la part des princes du pays : Belzébut, Jupiter et ApoUin, « venant d'enfer le droit chemin ; » puis il donne une série de recettes culinaires qui devaient scandaliser bien des gens, la gent monacale en particulier. Ce brave jon-
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gleur a meilleur appétit que Raoul de Houdanc; il déclare qu'il a goûté à tout ce qu'il décrit. On lui servit un popelican (publicain) assaisonné
A une sausse bien broïé
D'une béguine renoïé {défroquée).
Le garde-manger était largement fourni de « char de faus moines et d'abbés, par devant et par derriers. » Le lendemain autre régal et nouvelles sauces.
Belzébut tist apareiller Un usurier cuit en un pot; Après faus monnoieurs en rost.
Deux faus jugeurs à la carpie Et un cras moine à la soucie.
Notre bon raillard parle ensuite de la haute compagnie qui se trouvait à ces festins et des gros péchés qui les y ont fait admettre. Il finit par déclarer qu'au nom du prince des ténèbres, il apporte un grand pardon; il souhaite fort que cette faveur attire tout son auditoire en enfer.
Une singulière lacune de ces croyances est la place i\ peu prés nulle qu'y tient le dogme du purgatoire, auquel Dante Alighieri, le sombre poëte italien, allait bientôt donner une si grande part dans sa Diyina Comedia. Cette idée d'un
enfer transitoire n'était pas encore populaire en France. Le purgatoire eut été, cependant, une excellente étuve pour décrasser les vilains qu'on ne voulait recevoir ni en enfer ni en paradis, par cette dédaigneuse raison qu'une âme,
Qui de vilain sera issue Ne puet estre qu'èle ne pue.
C'est toujours du ciel et de l'enfer qu'il est question : alternative logique, inflexible ; résultat inévitable de la responsabilité humaine, au moment où l'âme quitte la vie militante. Ce brasier expiatoire, qui devait, plus tard donner lieu au commerce des indulgences et faciliter le rachat des âmes à prix d'argent, eut des peines à pénétrer dans les têtes; ce devait être d'ailleurs l'un des premiers dogmes que ratura la Réforme.
Dans les témoignages populaires des préoccupations religieuses, que les œuvres des trouvères nous ont transmis, il est difficile de rencontrer le purgatoire.
Le poëme de Marie de France, le Purgatoire de Saint Patrice, sorte de traduction, en 33o2 vers, d'un texte latin écrit par un moine qui, lui-même, est fortement soupçonné d'avoir tiré cette dolente fantaisie de l'antre de Trophonius, du voyage de Pausanias, et de l'avoir embelli des ornements symboliques de la descente d'Enée
aux enfers, est l'une des rares traces de cette imagination théologique, qui devait acquérir tant d'importance aux XI V« et XV* siècles.
Quelque temps après Marie de France, Gautier de Metz n'oublia pas d'orner son poëme encyclopédique, Vlmaige don monde, de la description du Trou de saint Patrice :
En Irlande si est un leus {lieu) Ki jur et nuit art corne feus, K'um apèle le Purgatore Sainz-Patris, et est teus (tel) encore, Ke s'il i vont aukunes genz Ki ne seient bien repenianz, Tantost est raviz c perduz, K'um ne set k'il est devenuz.
Ce n'est toujours là qu'une réminiscence mythologique, de seconde main, dont Rome et ses moines ne semblent pas avoir compris encore toute Futilité pratique.
Au fronton de la plupart des cathédrales gothiques du XII I"^ siècle, les artistes qui ont sculpté le pésement des âmes à la mort du chrétien, ont également oublié le purgatoire. La balance où se fait l'appréciation finale n'a que deux plateaux : celui où s'entassent les péchés et celui qui reçoit les vertus. Cette opération redoutable achevée, deux chemins seulement s'ouvrent devant les âmes jugées; celui qui conduit les élus
au ciel, et celiji qui mène les maudits à la demeure de Satan.
Si le grand poète du temps de saint Louis avait entendu parler de ce moyen terme propiatoire, il n'aurait certes pas osé créer, de son autorité privée, un autre élément pour les vilains. L'air lumineux étant pour les élus, le feu pour les damnés, Rutebeuf ne trouva rien de mieux que d'assigner aux vilains, repoussés de ces deux règnes, l'élément où croassent les grenouilles, fies raines), comme on le voit dans ce passage du pet au vilain :
Rutebuef ne se set entremetre
Où l'en puisse ame à vilain mètre,
(puis) Qu'èle a failli à ces deus raignes
Or voist {qu'elle aille) chanter avec les raines.
Le scepticisme des trouvères ne craignait nullement de s'attaquer aux maîtres de la foi, et de battre en brèche par leur franc rire les droits exorbitants qu'ils s'étaient arrogés. Les despotiques allures des prélats et des doyens, leur avidité surtout, fournissaient un thème inépuisable à leurs mordantes joyeusetés. Une boufFone parodie des foudres de l'Eglise, V excommunication du ribaut, commence par ce leste début :
J'excomménie tos lés jalous
Que leurs femmes ne font point cous {cocus).
Cette irrévérencieuse satire aurait fort bien pu attirer sur son auteur ranathême ecclésiastique, dont l'auteur se moque impudemment; mais le poète rimait cela au temps où Philippe Auguste saisissait le temporel des diocèses, pour répondre à l'excommunication majeure, lancée contre lui par le pape Innocent III, à l'occasion de la répudiation d'Ingerburge, sa seconde femme, en faveur d'Agnès de Méranie.
Dans la Bataille des vins, on rencontre cette même parodie sacrilège. Le chapelain du gentil roi Phelippe, pour égayer son maitre, prononce les paroles de la grande excommunication contre les boissons de Flandre et d'Angleterre, qui voudraient rivaliser avec les vins véritables. Avant de tomber sous la table et d'y rester trois jours et trois nuits, asphyxié par l'ivresse, le buveur tonsuré fulmine contre les cervoises, les cidres, les bières, les hydromels et les vins bleus. Il les bannit de la société des honnêtes gens, et termine en écrasant une torche contre terre, pour simuler l'anéantissement réservé à leur indignité.
Le caustique rimeur du dit de la queue du renart n'oublie pas de mettre les chefs du clergé au nombre de ceux qui cultivent « fiction et renardie. » Il leur consacre deux strophes de cet écho de la grande épopée de maitre Renard, qui a fourni ù nos pères tant de caustiques compa-
raisons'. Voici l'une de ces flèches bien adressées :
Regniart est en haut montez, Chascun au jour d'uy l'onneure :
Prélats, évesques, abbez, Chascun au jour d'uy labeure; Prestres, moignes, jacobins, Cordeliers et li be'guins Qui font bien le papelart, Sous leurs chapes ont regnart.
Dans la virulente satire des prélats qui sont orendroit, publiée dans le même recueil, un contemporain de Gautier de Coinsi blasonne, avec une grande verdeur d'expression, l'ignorance, l'avarice et la gloutonie de ceux qui disaient avoir reçu mission d'enseigner et de moraliser les peuples. Cette fois le rimeur a fait de son vers un fouet, ce qui arrive presque toujours quand le clergé est en cause ; il cingle sans pitié les flancs de ses victimes.
Avoir fait bien, par saint Fiacre, (un) Trésorier ou arcediacre D'un crapodel, d'un limaçon Qui ne set lire une leçon.
Tiex {tel) ne set mie encore a bé Qu'à nous fera encore abé.
Si quelques clercs ont de l'instruction, du mérite et pas d'argent, on ne s'occupe guère de les
employer au salut des âmes, « car H prélats arrièrs les métent. » Aussi la plupart des clercs de haut rang ne pensent-ils qu'à amasser deniers, par droit ou par tort; il leur semble que paradis se gagne au son des besans et testons. Ce n'est pas par saint Pierre que sont conduits ces barons de l'Eglise, « c'est par Symon l'enchanteor, » •
Lor vie est orde corn ord ane
Vis (vile) est lor vie orde et reborse
Quant nés a Dieu copent sa borse,
Ils sont larrons
Tant par sont plain de convoitise
Et de tout panre (prendre) sont si aigre.
Que le gras veulent et le mègre
Et les croûtes et la miète.
Quelle influence tels gens pouvaient-ils avoir sur ceux qui, comme les trouvùres, avaient finesse et intelligence? Quelle sorte de moralité auraient-ils enseigné aux seigneurs et aux chevaliers ? Ceux qui écoutaient leurs abusions étaient sans excuse; une pareille simplicité ne pouvait se comprendre, aux yeux du fier Rutebeuf, que pour les pauvres diables, nés au manche de la charrue, comme il l'explique dans le dit de sainte Eglise:
Je ne blâme pas gent menue; L'en lor fet croire de vixe voix
Une si grande desconvenue, Que brebis blanche est tote noire; Dites lor : «c'est de saint Grégoire;»
Quelque chose soit, (elle) est creue.
Ce Rutebeuf a une si vaillante franchise, que je ne puis m'empêcher de citer encore un passage très imagé de sa complainte cfOutre-mer. Il s'adresse ici aux orgueilleux prélats « montés sur palefrois norrois, » et leur reproche, à eux les opulents et les biens repus, d'attrister les malheureux privés de tout, par leurs prescriptions de jeune et d'abstinence.
Vous sermoneiz aus gens menues Et aus povres vielles chenues Qu'elz soient plaines de droiture; Maugrei eulz font-eles penance, Eles ont sans pain assé paine, Et si n'ont pas la pance plaine.
Jehan de Boves nous ramène à la critique rieuse dans son fabliau de Brunain la vache au prêtre, où il raille très-agréablement les ruses cua pides d'un curé, pour augmenter les bénéfices de la dîme. Un vilain et sa femme entendent un jour prêcher par le provoire du pays, que Dieu rendait en double ce qui lui était offert par l'intermédiaire de ses serviteurs. De retour à la
maison, et de l'avis de sa femme, il s'empresse de détacher l'unique vache de son étable, et s'en va l'offrir à l'homme de Dieu. Celui-ci, pour habituer la nouvelle venue à son pré, l'accouple par un même lien à Brunain, sa propre vache, et les met paître ensemble. Forcée de suivre les mouvements de Brunain, la bête s'impatiente, tire à elle et entraine celle du prêtre, chez son premier maitre. Jugez de la joie du vilain et de sa femme; ils remercient Dieu, et reconnaissent qu'il est « yoirement bon doubleur. » Jehan de Boves ajoute en façon de morale :
Par grant eur ot H vilain
Deux vaches et li prcstre nulle.
Tel cuide avancier qui recule.
L'obligation de faire en mourant un legs à l'église est spirituellement censurée dans le testament de Vâne. Ce conte a été si souvent imité, en substituant un chien à l'âne du fabliau de Rutebeuf, que deu.K mots suffiront à en donner une idée. Un prêtre avait vu mourir un âne, son serviteur, presque son ami; cette bonne bête l'avait aidé ù porter au marché les denrées que lui rapportait « sa bone église : » le blé, la dîme et le vin des offrandes, que le prêtre « savoit bien vendre, de Pasques à la saint Remy. » Au lieu d'écorcher le défunt, le bon prouvoire l'enterre
intact, en compagnie des chrétiens. Qu'eut-il fait de mieux si son âne avait porté des reliques ? Un de ses confrères scandalisé le dénonce à son évêque.
Et qu'a-il fait? dist le preudom.
— Il a pis fait qu'un bédouyn, Qu'il a son asne baudouyn Mis en la terre benoite.
Ce nom de bédouin, que portent encore les indigènes d'Algérie, rappelle les tribus nomades rencontrées en Syrie et en Egypte par les Croisés. L' évêque cite donc à son tribunal le subordonné irrévérencieux. Il l'aurait condamné bel et bien, si le rusé compère ne lui eut déclaré que son âne aimait l'épargne, qu'il mettait vingt sous de côté par an, et laissait dans son testament vingt livres à son évêque, en se recommandant à ses prières. — Que Dieu l'aime ! dit à ces mots le pasteur radouci; qu'il lui pardonne ses méfaits « et tous les péchiez qu'il a fait. »
Sous cette allégorie maligne, le spirituel fableur atteint la rapacité des prélats, qui refusèrent longtemps la sépulture chrétienne à ceux qui oubliaient l'église dans leur testament. D'un touchant usage, fondé par la piété et dans l'intention d'établir, même après la mort, les clercs dispensateurs des aumônes, les chefs, de diocèses
et même de simples paroisses avaient fait un droit absolu. Cette exigence exorbitante jeta longtemps le trouble dans les consciences.
Le même poète nous apprend, dans la complainte de Constantinople, que les abbés mitres empiétaient à cet égard sur les prétentions des prélats de l'ordinaire.
Que sont les deniers devenus Qu'entre jacobins et menus (mineurs] Ont receus de testament De bougres, por loïaus (être) tenus, Et d'usuriers viex et chenus?
Cet empiétement de la gent monacale, sur le droit aux souliers des morts, ne se fit pas sans lutte de la part du clergé séculier, ce que constate nettement Jacques Giélée, dans la satire de Renart le nouvel. Les Cordeliers se plaignent par la bouche du fils de maitre renard, que les évêques les veulent empêcher :
De oïr les confessions, • Et de faire absolutions,
Et d'enjoindre penance aus gens, Et d'être aussi as testamens.
La collection àc farces du vieux théâtre français, éditée sous les auspices de Viollet-Leduc, en contient plusieurs qui ne sont autres que des
fabliaux remaniés et mis en dialogues. La farce d'un Pardonneur, d'un Triacleur et d'une Cabaretière peut être détachée de ce recueil, comme emprunt fait au XII I« siècle, ainsi que la Confession de Margot, où le sacrement de pénitence est si effrontément tourné en dérision.
Dans la première de ces deux pièces, un prêtre qui crie, en pleine foire, des talismans à gagner le ciel, lutte avec colère contre un charlatan qui lui dispute les auditeurs, en annonçant sa thériaque et ses onguents. Chacun des deux rivaux porte aux nues ses denrées et ravale celles du concurrent. La querelle s'échauffe; on est prêt à en venir aux mains, quand une adroite cabaretière intervient, en engageant les bruyants personnages à venir paisiblement se rafraîchir chez elle.
— Ah ! si mon pauvre mari était ici, dit-elle, il vous accorderait bien; car lui aussi était du métier: comme vous deux messires, il était obligé de mentir pour gagner sa vie.
— Comme quoy? {dit le triacleur)
— Il estoit ouvrier Excellent d'arracher des dents.
— Sang-bieu! {fit le prêtre) il estoit de nos gens.
Après avoir bien bu et s'être réconcilié autour de la bouteille, le marchand de reliques donne en paiement à l'hôtesse, qui l'accepte avec res-
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pect, malgré son scepticisme apparent, « le béguin d'un des innocens, » lequel possède de miraculeuses vertus, ù condition qu'on n'ait pas la curiosité de le développer. Le triacleur enchanté de cette sainte fraude s'écrie en sortant :
Et benoiste soit tromperie!
Le corps-bieu, elle en a pour une.
Nos gaillards éloignés, la tavernière aussi curieuse qu'Eve et Pandore, ne peut résisterai l'envie de développer le paquet; elle y trouve, devinez quoi ? Un morceau des braies du pardonneur, qui sont moult puantes et brenneuses. Dans son dépit, n'a-t-elle pas bien le droit de s'écrier, comme clic le fait : « Je prie à Dieu quy le confonde. »
Bonaventure Desperriers, Rabelais ou Voltaire se montrèrent-ils jamais plus franchement sceptiques et plus mordants? Je doute fort que la gravité ultramontainc de notre temps supporte, aussi patiemment, qu'on vienne lui sonner de pareilles notes aux oreilles, dans les pays où elle peut encore se venger. Il est vrai qu'aujourd'hui, les clercs de la foi romaine livrent leur dernier combat de suprématie spirituelle. Les révélations de la science, doit-on s'en étonner, l'exaspèrent bien davantage que ne purent jamais le faire les atteintes du bon sens et de l'esprit.
FOI DE NOS PÈRES l3l
Si nos gais rimeurs frisaient souvent l'incrédulité, il y en avait aussi parmi eux qui juraient et blasphémaient, sans redouter le terrible fer rouge réservé à de semblables délits. Oudart de Lacénie déclare, dans une de ses chansons, qu'il préfère l'amour de sa dame à la gloire d'être fils de Dieu et « roy dou paradis. » Aubins de Sezane est plus énergique encore; voici comme il s'exprime dans la même occasion :
A tous (les) sains le di, Se je pers m'amie, Q.u'en Dieu ne me fi, Ni sien ne suis mie; Ainsi je l'affi !
Quelques-uns étaient plus prudents; ils se ménageaient, dans leurs blasphèmes, des possibilités de pardon fort originales. Gautier de Coinsi met en scène un ribaut qui, après avoir perdu son argent aux dés, et jusqu'à ses habits, se met à démembrer Dieu. -'il jure par les froissiires, les courailles, les entrailles de Dieu, par son foie, sa rate et ses plaies. Ce furieux prend Dieu par tous les membres, et en fait de même pour tous les saints ; mais jamais il ne consent à démembrer la Vierge.
Se je corroçoie nostre Dame Q.ui me feroit ma pais à Dieu?
l3a FOI DE NOS PÈRES.
Aubins de Sézane, étant de.noble race, pouvait blasphémer en repos; mais que serait-il advenu, si un simple manant avait osé répéter ses reniements impies devant un chapelain? Sa langue eut été en grand péril d'être percée, comme le commandaient les pieuses ordonnances contre jes parjures et les blasphémateurs.
Il ne faut pas douter que ces hardis moqueurs n'aient gagné, par leur gai savoir, des protecteurs puissants qui faisaient moins attention au fond de leurs saillies, qu'à la forme plaisante dont ils savaient les entourer. Trois cents ans plus tard, c'est en forçant le rire que Rabelais parvint à éviter le bûcher, et à obtenir pour les impiétés courageuses de son Pantagruel les privilèges et les permis d'imprimer signés François I**" et Henri II. C'était à cette époque une dangereuse maladresse de protester trop gravement : combien de libres penseurs, contemporains du martyre Etienne Dolet, l'ont éprouvé aux dépens de leur vie !