LA COUR
Nicéphoritzès, l'envoyé de Bélisaire, est arrivé de Nicomédie : on a vu sa trirème entrer dans le port impérial et disparaître sous les voûtes sombres qui le terminent.
Après un long entretien avec TEmpereur et l'Impératrice, il est resté au palais, et Justinien a mandé les ministres et les principaux dignitaires pour le lendemain matin.
Le gnomon^''> indique la cinquième heure de la nuit et tout repose dans le palais, excepté les gardes et le Souverain.
En proie à cette agitation continue qui l'a fait surnommer V Empereur qui ne dort pas^ il sort de son cabinet de travail pour s'agenouiller un instant dans son
oratoire particulier où Ton conserve la verge de Moïse et les sandales de Jésus-Christ; il y rentre pour rédiger des projets de décrets et de novelles, et pour examiner des plans dressés par Tarchitecte Anthémius.
A demi couché sur un divan, il s'absorbe dans la lecture des Saints Evangiles, puis fermant le livre à couverture d'ivoire*sculpté, dont le texte est écrit en lettres d'or sur parchemin peint en pourpre, il se lève brusquement, et commence une promenade interminable dans la longue galerie du palais qui donne sur la mer.
Les protospathaires <®> en tunique blanche, appuyés d'une main sur leur lance, de Tautre sur leur bouclier rouge à bordure d'or, ont été relevés trois fois, d'heure en heure, et Justinien marche toujours.
Quelquefois, il s'arrête à l'extrémité de la galerie, à la place où le vieux Justin, son oncle, tombé en enfance, vrai fantôme d'Empereur, venait s'asseoir la nuit avec sa sœur Béglénitza, et regardait briller ces astres qu'adoraient ses aïeux dans les forêts de la Dardanie.
Il songe à ce travail de Sisyphe où va se consumer sa vie, et des paroles incohérentes s'échappent de ses lèvres.
La bataille livrée par Bélisaire n*a été qu'une défensive brillante ; il la représentera demain comme un triomphe décisif. Il lui faut la paix avec la Perse pour
jeter son armée sur les Vandales Ariens ; mai« cette paix qu'il n'achète qu'au prix d'un tribut mal déguisé, coûte cher à son orgueil ; enfin, brisé de fatigue, la tête en feu, il rentre dans sa chambre et s'endort d'un sommeil troublé.
Les dignitaires qu'il a mandés se présentent vers huit heures du matin à la porte du palais sacré, et sont introduits dans une salle d'attente.
Parmi les principaux membres de cette « divine hiérarchie » organisée sur le type des milices célestes, on remarque le patriarche Anthémius, les deux consuls en exercice, Oreste et Lampadius — il y a encore des consuls <*>, — les patriciens Hypathius, Probus et Pompée, neveux d'Anastase, le trés-éminent Jean de Cappadoce, préfet du prétoire et chancelier du Prince ; le sublime Léonce, maître des offices, ministre d'Etat; le magnifique magister Tribonien, le très-glorieux Constantin, comte des largesses sacrées; le clarissime Théophile, comte du sacré Consistoire <^">, etc.
L'Empereur a terminé ses matines ; le grand chamboUan visite le palais, ouvre les appartements et place la clé de chaque chambre sur un siège à côtéde la porte.
En même temps, deux cubiculaires <"> reçoivent du maître de la garde-robe une paire de brodequins rouges qu'ils posent sur un siège d'ivoire devant la porte du triclinium d'or.
14 LA YIB BTZANTlIfX AU Yl' SIÂCLB
Un eunuque frappe à la porte du triclinium.
 ce signal, les chambellans de service de nuit qui viennent d'habiller l'Empereur, lui portent les brodequins rouges et le chaussent.