L'AUDIENCE
Précédé par les silentiaires<^*>, leur verge d'or à la main et suivi du grand-maître des cérémonies, en tunique talaire de soie violette, enrichie de médaillons représentant des paons montés par des enfants nus, le monarque se rend à la salle du Conseil, où Tarchi-trésorier logothète vient d'introduire les dignitaires, et prend place sur un trône d'or évasé.
Ses traits réguliers, ses yeux brillants et fixes, sa routeur que n'altèrent pas des jeûnes prolongés, lui donnent une ressemblance singulière avec Domitien.
Le haut de sa tête est dégarni de cheveux, ce qui est devenu une élégance de l'époque. Sa couronne, d'où tombent des fils de perles, est formée d'un large cercle horizontal et de deux arcs d'or, surmontés d'une
croix. Il porte une longue tunique violet pourpre recouverte d'une chlamyde bleue à tablion d'or gemmé.
Après les prosternations d'usage, l'Empereur promène lentement les regards sur l'assemblée, puis d'une voix solennelle :
« Très-Illustres, Dieu nous comble de ses faveurs. Avec la victoire, il nous donne la paix.
» Commandée par Azareth et Alraoundar, l'innombrable cavalerie des Perses, fi»anchissant l'Euphrate du côté de l'Assyrie, avait subitement inondé la Comagène, et pris le fort de Gabbules. La terreur régnait à Antioche dont les habitants fuyaient jusqu'à la mer. Mais Bélisaire, garnissant les places de la Mésopotamie, marcha droit aux Perses, qui, laissant l'Euphrate à leur gauche, vinrent camper àColliniqued'Oarhoène, sur la limite du désert.
» Les deux armées se sont heurtées la veille de Pâques.
» Bélisaire se refusait à combattre à cause de la sainteté du jour, et je l'approuve, mais il n'a pu retenir l'impatience de ses soldats.
» L'ennemi, selon sa tactique ordinaire, a commencé la bataille par des décharges ininterrompues de flèches qui n'ont pas mis le trouble dans nos rangs. Nos cataphractes(i8) placés à l'aile droite, ont chargé et dispersé les Saracènes qu'ils avaient devant eux, mais
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s'étant aventurés trop loin, ils ont reculé jusqu'à TEuphrate, poursuivis par toute la cavalerie persane.
» Bèlisaire, alors, mettant pied à terre, a conduit luimême l'infanterie à l'ennemi, dont les assauts répétés jusqu'au soir n'ont pu faire brèche dans le mur d'airain des légions.
» Les Perses ont laissé 6,000 morts sur le champ de bataille. Dans la nuit, ils ont évacué leur camp et regagné le désert.
» Â la suite de ce désastre, le Roi s'est montré disposé à traiter de la paix. Ses envoyés ont rejoint sur le Tigre mes ambassadeurs Hermogêne et Rufin pour convenir des préliminaires. Constantine, sur te fleuve Masius, redevient la résidence du duc de la Mésopotamie romaine, à la place de Dara qui sera démantelée.
» Le Roi rend les villes qu'il a prises, et recouvre Pharangium et Bole où sont les mines d'or; il s'engage à défendre les défilés du Caucase contre les Huns et les Âlains, moyennant un subside annuel de 110 centenaires d'or.
» Les commerçants des deux Empires circuleront librement, sous la condition du paiement d'un décime désigné. Les mages n'entraveront plus l'exercice du culte chrétien.
» Ces propositions m'ont paru acceptables, et tout
fait présager une « paix éternelle. » Je viens d'écrire dans ce sens à mon frère le Roi de Perse. »
A ce mot de frère, le patrice Christophore, un grand dévot, ne pût se défendre d'un tressaillement improbateur ; il n'échappa point à Justinien, qui, l'interpellant :
« Je partageais tes scrupules, très-illustre, mais le vénérable Théolepte, évoque de Philadelphie, m'a prouvé, en se fondant sur un passage du Cantique, que Ton peut donner le nom de frère, môme au démon. Qui sait même si le démon ne reconquerra pas un jour sa dignité primitive ? «
En entendant ces paroles d'une orthodoxie plus que douteuse, Tribonien l'hérétique se pencha à l'oreille de Jean de Cappadoce <**> l'athée, et lui dit tout bas : « Jean, mon ami, voilà une (jioctrine faite pour te rassurer. »
« J'ai conquis la paix en Orient^ reprit Justinien, mais une plus haute ambition me sollicite. L'Empire d'Occident a disparu de la scène du monde. Les flots de l'invasion germanique l'ont lentement recouvert.
» Depuis quatre-vingts ans, les Vandales occupent les quatre provinces d'Afrique. Les Goths souillent la ville de saint Pierre, dont l'évêque est le prisonnier de Théodoric. La Gaule appartient aux Burgondes» aux Francs et aux Visigoths. Ces derniers tiennent
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aussi rE6j[)agne, où nous ne conservons que quelques places maritimes.
» Au nord du Danube, campent les Gépides et les Slaves. Dans la Chersonèse taurique, les Huns se répandent jusqu'au Caucase.
» Et tous ces peuples sont assis à l'ombre de la mort!
» A part les Francs, toutes les tribus germaniques ont embrassé l'hérésie. d'Arius. Dans la Grande-Bretagne, les Anglo-Saxons restent païens, mais je préfère les païens aux hérétiques dont l'orgueil est plus coupable.
» Or, j'ai conçu de grands desseins, et Dieu qui gouverne avec moi, me donnera peut-être la force de les accomplir : ramener l'Empire des Césars à ses anciennes limites, rétablir la paix romaine, assujettir Les barbares hérétiques et païens à la doctrine orthodoxe, à la discipline militaire, à la savante et tutélaire législation élaborée par nous, quel plus noble but à poursuivre avec votre aide ? — Puissions-nous voir le jour, oh l'Eglise universelle régnera dans Tempire universel, où la bible de la foi s'imposera partout à côté de la bible du droit I
» C'est en Afrique que nous porterons les premiers ooups.
» Amollis par une longue paix et par un climat énervant, les Vandales ne soutiendront pas le choc des légions qui ont vaincu la Perse.
» Déjà, Dieu s'est manifesté à Carthage par un prodige menaçant : un évêque arien avait plongé un barbare dans le baptistère ; soudain, Teau se dessèche, et le barbare s'enfuit.
» Nouveau Scipion, Bélisaire, couvert de lauriers, prendra Carthage et renversera les temples de l'hérésie. Avec les quatre provinces d'Afrique, la Sicile, la Sardaigne et la Corse rentreront avec bonheur sous le sceptre impérial, et la nouvelle Rome s'enrichira des trésors et des trophées ravis par Genséric au Capitole. »
Justinien se tût ; sa physionomie à la fois rayonnante et hautaine semblait commander l'admiration et les hommages.
Parmi ceux qui l'écoutaient, quelques-uns le croyaient, de bonne foi, un grand homme destiné à restaurer l'empire des premiers Césars ; la plupart, hostiles ou clairvoyants, comprenaient tout le danger de sa politique superbe. Tous éclatèrent en démonstrations idolâtriques :
— Longs jours au Basileus Grand Prêtre <^^>; il écrasera l'aspic et le basilic t
— Conduis ton peuple dans le Saint-Esprit ! Ta ville heureuse te proclame le nouvel apôtre Paul, le trèssage héraut de la foi!
— L'ange exterminateur suivra tes légions ; tu ran-
géras sous ta loi l'Orient et TOccident ; nouvel Auguste, lu fermeras le temple de Janusl
— Tes ordres sont des décrets divins ; tes pieds sont des autels <^*M
L'Empereur congédie rassemblée. Il retient le ministre d'Etat et le préfet du prétoire ot passe av(v eux dans son cabinet de travail.
Quatre secrétaires suffisent à peine à écrire les ordres qu'il dicte avec une rapidité convulsive :
— Le général Bélisaire, dans le cas où les négociations pour la paix seraient rompues, évitera de livrer bataille le jour de saint Procope, parce que les constellations ne sont pas favorables;
— Le dynaste des Mages est autorisé à exporter de Constantinople des armes pour 100 cavaliers et 500 fantassins, en payant les droits ordinaires ;
— Bulles d'or confirmant l'érection en métropole de Tarchevôché de Brysis, et proclamant l'immunité du monastère de Saint- Athénogène, au mont Olympe ;
— Le logothète <*^) des finances rachètera le général Constantinolus, fait prisonnier par les Huns qui ont envahi la Mésie, pour 1,000 piècos d'argent et 50 robes de soie ;
— Permission au stratège Narsés de fonder à Chrysopolis un couvent d'eunuques, qui prendra la dénomination de Couvent des Purs ;
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— Un cantonnement entre le Danube et la Tbeîs est assigné à des tribus lombardes.
— Le roitelet des Lazes du Caucase, à qui l'Empereur avait écrit pour l'exhorter à embrasser le christianisme, répond qu'il préfère continuer à adorer la lune tant il a vu d'iniquités chez les chrétiens.
A ces mots, la physionomie de Justinien, ordinairement impassible, devint aigre et grimaçante. D'une voix altérée par la colère, il dicta Tordre au général Zittas d'envahir sur-le-champ le territoire des Lazes avec deux divisions des prœsenti et les troupes de rOrient, de brûler les moissons, de raser les villes et de vendre les habitants comme esclaves.
— Le préfet de Constantinople prendra les mesures nécessaires pour loger dans la ville et aux environs, soixante-dix mille barbares au service de l'Empire.
— Sur la dénonciation de l'évêque de Scythopolis, le stratège du théine Anatolique <*®> est rappelé, pour s'être publiquement prononcé contre la création des anges.
— Le patriarche de Constantinople enverra des missionnaires chez les Huns de la Mésie et chez les Goths tétraxites de Crimée.
— Licinius, gouverneur d'Alexandrie, fera partir le vénérable Joannès, Tune des lumières de l'Eglise d'Egypte, avec 40 prêtres, pour évangéliser les
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Ethiopiens d'Axum, dont le Roi se montre favorable au christianisme.
L'Empereur, qui est à jeun depuis la veille, interrompt ses travaux pour pçendre un peu de nourriture. On lui sert dans un plat d'or rehaussé de pierreries, et décoré de peintures sur émail représentant des batailles, des légumes cuits à l'eau, et arrosés d'huile et de vinaigre.
Après ce repas frugal, Justinien continue l'expédition des affaires civiles, ecclésiastiques et militaires. Puis, il reçoit en audience particulière des gouverneurs de province, des généraux, des évoques, des moines, et jusqu'à des ouvriers et des paysans, car . ce souverain si orgueilleux était en même temps le plus accessible des hommes, même pour des inconnus de la condition la plus basse, et se plaisait à conférer longuement avec eux.
Ses audiences terminées, l'Empereur ne se délasse que par une activité nouvelle. Il mande le magister Tribonien et sescoUaborateurs Dioscoride etThéocrate, très-discrets avocats de l'amplissime prétoire. Avec eux, il se livre plusieurs heures à l'interminable travail de mosaïque des Pandectes.
En sortant du cabinet impérial, le bon courtisan Tribonien dit aux deux avocats :
« Quel homme que T Autocrator f
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» Jo crains tonjoiirsqu'il ne disparaisse du milieu de nous, emporta sur un char de feu comme Elie le theshïte.
» Il est trop céleste 1 »
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L'HELLENISME
Les colons Mégariens qui fondèrent la ville grecque de Byzance sur remplacement de l'antique bourgade thrace, consacrèrent un temple à Pallas Ekbasïa, vers la pointe Est du port, tout près du rivage ou avaient abordé leurs premiers navires. Sur le promontoire, qui, du côté opposé, ferme la Corne-d'Or, et que sa configuration faisait appeler « le Front du Bélier » s'éleva plus tard le temple d'Artémis Phosphora^^>, la divinité tutélaire de Byzance, dont les monnaies portaient le croissant de la lune surmontée d'une étoile, emblème qui devait briller un jour sur les drapeaux de l'Islam^.
Après redit de Théodose qui défendait l'exercice de l'ancien culte, le temple d'Artémis fut détruit. Des fragments de murailles, des volutes de chapiteaux bri-
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ses en marquaient seuls la place, où quelques cyprès s'élançaient du milieu des broussailles et des lentisques nains rampant sur les décombres.
Le revers du plateau qui portait ces ruines était désert. On faisait mille récits d'apparitions la nuit sous forme de démons, et les chrétiens évitaient d'y passer.
Dans les premières années du règne de Justinien, un Cretois, nommé Elpénor, quitta son île pour s'établir à Gonstantinople. Il fit construire une maison tout près de la mer, au pied du promontoire où se dressait autrefois le temple d'Artémis. D'habitudes paisibles et retirées, il y vivait seul avec ses flls et quelques serviteurs des deux sexes, tous ses compatriotes; chaque été, il partait pour quelques mois, se rendant, disaitil, en Crète.
Cet homme obscur et inoffensif en apparence, était à Constantinople l'âme de la secte des hellénisants ou partisans de l'Hellénisme, adorateurs des anciens dieux.
On sait qu'au temps de Justinien, et même beaucoup plus tard, le paganisme conserva de nombreux adhérents dans les parties montagneuses de la Grèce continentale et dans les îles, où les mesures les plus impitoyables ne réussirent pas à l'étouffer.
Dans ces contrées rurales, il avait gardé sa forme naïve et populaire. A Constantinople, ses sectateurs.
peu nombreux, appartenaient presque tous aux hautes classes.
Des esprits cultivés pouvaient seuls se plaire à ce polythéisme philosophique, auquel Julien avait donné une forme raffinée et nouvelle, et que Ton appelait rUellénisme. La tendance idolâtrique de l'Eglise grecque lui avait rapidement conquis le peuple de la capitale qui, toujours païen d'instinct, retrouvait dans sa Panagia Hodogétria^^>, l'antique divinité Palladium de la cité. Saint Elie remplaçait Apollon sur les pics et les lieux élevés de la Grèce. Mars avait cédé ses attributs au fabuleux saint Georges et au guerrier Michel « archistratège des milices célestes,» sainte Photine (la Lumineuse), et sainte Maure (la Noire) ne se distinguaient pas bien d'Artémis Phosphora, et d'Aphrodite Melaina, déesse de l'amour et de la nuit^^>.
Devenu bien vite légendaire par sa fin glorieuse et prématurée, Julien était toujours le héros des hellénisants.
Beaucoup ne le croyaient pas mort.
D'autres le prenaient pour Apollon lui-même, le médiateur incarné entre le Zeus suprême et les hommes. Ce n'était pas la flèche du Perse qui avait arrêté dans sa course ce dieu descendu ici-bas pour restaurer l'antique croyance; dans le tumulte de la bataille,
il avait regagné les oieux. Il reviendrait les jours d'épreuve.
Une médaille d'or à son efOgie» enchâssée dans une bague servait souvent aux néo-païens de signe de reconnaissance. Le peuple ne l'avait pas oublié, et se pressait toujours autour de son sarcophage de marbre de Proconnèse sous le portique Sud de l'église des Saints-Apôtres. Sa statue équestre décorait toujours le port Julien et, malgré les clameurs des orthodoxes, on n'osait pas la renverser.
Les néo-païens s'étaient mis en rapport avec Hypathius, le neveu d'Anastase, pour obtenir la liberté de leur culte, si la révolution qui semblait imminente, le portait au pouvoir suprême. Ils espéraient reconquérir ainsi la foule. Mais la prépondérance du christianisme était si forte, qu'un souverain tolérant pour l'Hellénisme aurait été renversé sur-le-champ.
Aussi, le prétendant ne leur avait fait qu'une réponse évasive, qui ne décourageait pas leur fanatisme.
On le voit, rien de plus impossible que le but poursuivi par les hellénisants. Quelques centaines de Mormons, perdus dans les quatre millions d'habitants de Londres, et rêvant de refondre la société anglaise sur le modèle deOreat-Salt-Lake-City, ne seraient pas plus (Numériques que ces sectaires à peine aperçus dans
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l'immense métropole orthodoxe, où une armée de prêtres et de moines peuplait un millier d'églises et de couvents.
Mais, bien que tout à fait impuissants contre la religion nouvelle, les hellénisants par leur intelligence, leur audace, l'intensité de leur haine, ne formaient pas moins un élément dangereux d'opposition. Justinien, qui le savait, renchérissant sur les mesures rigoureuses de ses prédécesseurs, venait de lancer un édit qui donnait trois mois aux néo-païens pour se copvertir.
Après ce délai, ils étaient privés des droits de succession et de legs testamentaire, exclus de l'armée et de tous les emplois publics, déclarés même incapables d'exercer les professions d'instituteur et d'avocat.
On leur assimilait ceux des orthodoxes qui ne pourraient réussir à ramener au christianisme leur époux ou leurs enfants. Beaucoup d'hellénisants furent arrêtés» et promenés sur des chameaux dans les rues de la capitale au milieu des huées de la populace.
On brûla solennellement dans le Gynégion leurs livres et les images de leurs dieux.