DANS LA CRYPTE D'ARTEMIS
A la suite de ces rigueurs, un tragique événement troubla Gonstantinople. Le patrice Photius convaincu d'avoir exercé l'ancien culte dans un appartement retiré de son palais et sommé par Justinien d'opter entre le christianisme et la disgrâce, se tuad* un coup de poignard. Cet acte, loué par quelques-uns comme un retour à l'énergie antique, maudit par la plupart comme un exemple atroce d'impiété, avait porté à son comble l'exaspération des néo-païens.
Leurs assemblées religieuses, devenues plus rares depuis redit de Justinien, se tenaient quelquefois dans la crypte du temple d'Artémis Phosphora.
Le trois janvier, à minuit^ une trentaine de sectai-
res sortirent par petits groupes de la maison d'Elpénor, pour gravir la colline.
Arrivés aux ruines du temple, un passage souterrain dissimulant lejour par d'énormes quartiers de pierres, les conduisit à la crypte, éclairée par des lampes antiques où brûlait un mélange d'huile et de gomme.
Unpetit autel de bronze, ayant la forme d'un trépied, et pouvant se démonter et se replier facilement, se dressait devant les statues d'Apollon et d' Artémis.
L'élite delà population de ConstanLinople comptait des représentants dans cette réunion si peu nombreuse. Des fonctionnaires de haut rang, des hommes de guerre s'y mêlaient à des savants et à des artistes. On y voyait le néo-platonicien Apollodore, professeur de philosophie à l'école d'Athènes, récemment supprimée par Justinien, le stratège Perses, un des meilleurs généraux de l'armée d'Orient, le jurisconsulto Eudémon, le sculpteur Callinique.
Le médecin Thomas, secrétaire de Justinien, dont l'affiliation aux hellénisants n'était connue que d'un très-petit nombre d'entr'eux, ne se montrait jamais dans ces cérémonies, car il importait qu'un aussi précieux adepte n'éveillât aucun soupçon.
Deux femmes se trouvaient là : Sévéra, veuve du patrice Pothius, et Eustochie, une ouvrière en laine du quartier Pétrion.
Elpénor, en costume sacerdotal et la tête ceinte de bandelettes, brûla de Teiicens sur Tautel, puis entonna rhymne orphique à Apollon, que tous les assistants chantèrent avec lui.
Ses deux fils amenèrent une chèvre qu'ils placèrent sur la table de marbre qui servait aux sacrifices dans l'ancien temple. Après l'avoir immolée, Elpénor examina le foie et les entrailles et déclara que les signes étaient favorables.
Puis, se retournant vers l'assemblée, il parla ainsi :
« Frères I nous nous retrouvons tous aux pieds du Dieu de la lumière. Unseuly manque....Photius,oûestu ? Ah I sans doute, tu ne dois pas, comme les âmes imparfaites, accomplir autourdes astres de longues et nombreuses révolutions. Tu es déjà rentré dans le Soleil-Roi. Affranchi de nos douleurs, tu goûtes parmi les Dieux la félicité suprême.
A ces mots qui rouvraient la plaie, Sévéra prise d'un tremblement convulsif, se roula par terre en poussant des cris aigus.
Eustochie se pencha sur elle pour la consoler. Leurs larmes se mêlaient, leurs chevelures se confondaient.
Quand l'émotion fut calmée, Elpénor commença une sorte d'homélie, analogue à celles des prêtres chrétiens, car Julien avait prescrit d'interpréter les mythes, et de prêcher la morale dans les temples :
«Au-dessus de tous les êtres, est le Dieu unique, éternel, le Zeus suprême, indivisible dans son essence <^>. Nés immédiatement de lui, les Dieux, les démons, les héros et les hommes, subordonnés les uns aux autres, ont reçu le privilège de l'immortalité. L'ordre invariable de la nature prouve sa co-éternité avec Zeus, qui a remis aux Dieux le soin de présider à chacune des parties du grand tout. C'est par eux qu'Hélios vivifie le monde immense, fait germer les grains dans la terre et les pensées dans Tâme de l'homme ; que brille l'œil de la nuit, la lune aux cornes d'or; que les planètes, ces vaisseaux toujours sûrs de leur route, parcourent à jamais l'océan du ciel.
» Le plus puissant des Dieux est Apollon, ambassadeur et prophète de Zeus, et son médiateur auprès des hommes.
» Il nousdispensela vertu, l'intelligence et une douce mort quand l'heure fatale est venue. Rendons-nous dignes de devenir ses assesseurs par des mœurs pures, par la pratique de la bienfaisance et de l'hospitalité <®); ne laissons pas aux Galiléens, ces impies, le soin de nourrir nos pauvres. Fuyons les hommes licencieux et frivoles; que les livres infâmes d'Epicure et dePyrrhon ne souillent jamais nos regards; mais cherchons la vérité et la vertu dans les écrits de Pythagore, du divin Platon et du philosophe du Portique, qui en-
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seignent d'ane voix unanime qu'il y a des Dieux, que leur providence gouverne le inonde, et qu'elle a préparé pour l'âme humaine un état futur de récompense ou de châtiment.
» Chaque peuple, chaque homme a son Dieu ou son génie particulier, qui lui communique les volontés du Zeus suprême dans les oracles et dans les songes et parfois se révèle directement dans l'adoration et dans l'extase.
» Souvent, les Dieux descendent sur la terre, habitent les temples qu'on leur a consacrés, animent les statues. Par des formules magiques, précédées de jeûnes et de purifications, on peut même obtenir qu'ils nous apparaissent et nous dévoilent face à face les vérités sublimes entrevues par les poètes et par les sages.
* Alexandre Sévère voulut placer Jésus dans le Panthéon et l'on peut l'y admettre à titre de Dieu particulier du peuple Juif; mais reconnaître en lui le Dieu universel et suprême, voilà l'impiété des Galiléens. Ils nous opposent leurs miracles, comme si nos divinités n'étaient plus que de vains simulacres de pierre et de bois.
» Que de prodiges pourtant, accomplis depuis un siècle !
> Debout, sur le rempartd'Âthènes, Minerve brandis-
sant sa lance d'airain, dispersa les hordes d'Alarik. Diane annonça Tempire à Julien. Zeus lui prédit la mort de Constance. Ce grand homme vivait si familièrement avec les Dieux qu'il les reconnaissait à leur voix. Souvent, pour le réveiller, ils le touchaient doucement à la main ou au visage. A T appel de Jamblique, Eros et Antéros, les génies de Tamour, sortaient de la mer sous la forme de deux beaux enfants, et venaient l'embrasser.
» Si pour nous les Dieux restaient invisibles, ces souvenirs nous fortifieraient. Mais les hôtes célestes se montrent encore aux foyers où vivent des âmes pures.
» Parle, Eustochie <'> I »
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LA CONJURATIOîf
L'hallucinée se leva et dit ; « Hier, j'étais assise devant mon métier, à l'heure du crépuscule, ne travaillant plus, la tête inclinée, je regardais une figurine en bronze d'Artémis que je tenais à la main. Tout à coup, la chambre étincela de lumière, et me redressant, je vis la déesse face à face.
« Le croissant d'or et l'étoile brillaient sur son front.
» Elle portait un manteau rouge relevé à la hauteur de ses genoux, et des cnémides Cretoises.
» Sa physionomie était sombre et terrible.
» Repliant son bras droit derrière le cou, elle prit dans son carquois une flèche qu'elle tendit vers ma poitrine en disant : Bientôt! puis, sa forme se fondit en vapeur, et cette vapeur s'évanouit. »
En terminant ce récit, Eustochie fondit en larmes, car elle croyait que sa mort prochaine lui avait été annoncée par la déesse.
« Rassure-toi, jeune fille, dit Elpénor. Ce n'est pas toi que menacent les flèches inévitables d'Ârtémis ; c'est le persécuteur. »
Il désignait Justinien. Alors de toutes parts, de furieuses invectives éclatèrent..
— Où est le vindex qui se lèvera contre ce nouveau Néron ?
— Il s'est fait représenter sur ses monnaies, le glaive à la main, comme s'il devait l'empire à ses victoires. Qui l'a fait César? L'assassinat de Vitalien...
— Qu'il a fait égorger entre deux portes après avoir partagé avec lui la même hostie ^®> .
— Voilà la fraternité des Galiléens I
— Un homme qui n'est ni grec ni romain, un paysan barbare <*>, impose à nos villes son nom et celui de sa courtisane. On ne peut plus compter les Justinianopolis et les Théodoriades.
— Que le sang de Photius retombe sur leur tête exécrée I
— Nos temples sont devenus des tombeaux ; pour sacrifier aux dieux, nous cherchons, comme des criminels, les ombres de la nuit.
— Mon père est mort ; mon frère le chrétien s'est
emparé de la succession. Je ne sais plus où reposer raa tête.
— Les moines de Studius ont détourné de moi ma femme et ma flUe. Me voilà seul.
— Bientôt, je ne verrai plus tant d'horreurs.
— Tu pars, Callinique ?
— Un hôte m'appelle au pays des Huns ; je vais le rejoindre. J'ai jeté mes outils de sculpteur, brisé mes statues. Comme nos aïeux des temps héroïques, je redeviendrai chasseur et guerrier. Je ne verrai plus la Grèce et la mer, hélas I mais je mourrai libre.
Ainsi ces cœurs exaspérés débordaient.
Cependant, Elpénor procéda à la partie mystique de la cérémonie.
Ses fils posèrent sur un feu de branches de pin, une cuve de bronze pleine d'une lave rougeâtre.
Des femmes Cretoises., coiffées de bonnets phrygiens entourés d'une bande d'or, et portant un court manteau rouge sur leurs tuniques bleues, jouèrent de la flûte sur le mode dorien, pendant que d'autres frappaient des cymbales.
Quand il entendit bouillonner la lave, Elpénor se tourna vers la statue d'Apollon, et les mains étendues :
« Dieu vengeur, dit-il. Dieu secourable qui envoies la mort, tantôt comme un châtiment, tantôt comme une délivrance ;
» Dieu pur comme les rayons de l'astre que tu guides, qui délivres Tâme obsédée et lui inspires des pensées d'expiation ;
» Héros céleste venu pour t'opposer à tout ce qui est mal, à tout ce qui est laid» et pour annoncer les arrêts du destin, prends pitié de ton peuple, révèle-toi par un prodige I »
Puis, s'approchant de la cuve de bronze, il prononça à voix basse les paroles mystiques.
Apollon nous exauce, dit-il ensuite aux assistants.
Eustochie fut appelée la première, comme particulièrement favorisée par les dieux.
La jeune fllle se pencha sur la cuve d'où sortaient des spirales de fumée noirâtre.
Que vois-tu? lui cria Elpénor.
— Les thèores<*®> de Grèce et d'Asie mineure entrent dans le canal aux eaux vertes. Les péans montent au ciel avec l'encens et la fumée des sacrifices. Les statues et les colonnes brillent au milieu des lauriers. Voilà le colosse dédié par Naxos, et le palmier de bronze doré offert par Nicias. C'est Délos que je vois, c'est l'île sacrée où Latone mit au jour Apollon et Artémis I
Sévéra succéda à Eustochie.
Les affiliés tour à tour s'approchèrent de la cuve de bronze.
La plupart virent le prodige.
Plusieurs, saisis d'effroi, refusèrent de regarder. Quelques-uns ne virent rien du tout. Elpénor leur reprocha de ne pas s'être suffisamment préparés à la révélation divine par les jeûnes, les prières et les fumigations.
Les flûtes et les cymbales ne résonnaient plus.
La vapeur épaisse qui s'exhalait de la cuve magique causait une demi-obscurité mal combattue par la clarté mouvante dés lampes. Un air lourd et brûlant oppressait les poitrines.
A l'exaltation des initiés avait succédé une sorte de recueillement sombre. Quelques-uns pleuraient, d'autres, ensevelis dans leurs pensées, semblaient hantés par les vieux fantômes helléniques.
Sévéra, pâlie encore par ses vêtements noirs demeurait immobile, la tête baissée. Eustochie avec le vague sourire de l'extase fixait sur la statue d'Artémis des yeux ardents et murmurait des paroles incohérentes.
Ils sortirent. La dernière heure de la nuit allait finir.
Dans le ciel qui commençait à s'azurer, brillait Diane Phosphora, l'étoile du matin.
Ils crurent y voir un heureux présage.