‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 27 sur 60 · SOUVERAINE ET PARVENUE · texte numérisé non relu

SOUVERAINE ET PARVENUE

Sur un lit bas supporté par quatre paons dont le plumage est imité avec des pierres précieuses, repose l'impératrice Théodora.

Un manteau violet semé d'abeilles d'or, ouvert aux deux côtés, laisse voir la chemise de soie blanche, brodée de perles au col et aux poignets, qui ondule autour de son corps assoupli par le bain.

L'Impératrice a la beauté grecque des filles de Chypre, ses compatriotes. Frisés en boucles, ses cheveux d'or recouvrent le front d'une tempe à l'autre, une mode contre laquelle les Pères de l'Eglise ont prêché. Ses yeux verts sont mi-clos. Sur ses joues d'un rose maladif, décolorées par des pâleurs subites, descendent des pendeloques circulaires portant d'un côté

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une émeraude, et sur le revers l'image de l'Empereur avec ces mots : x«P'Ç " ®*»" (1^ grâce de Dieu).

Des tentures de pourpre flottent entre les colonnes d'argent qui soutiennent le plafond où courent des arabesques orientales. Sur le fond de mosaïque d'or des parois se détachent des arbustes en fleurs. Le sol est pavé de larges plaques de marbre de Caryste, dont les veines verdâtres reproduisent la couleur et les ondulations des flots. Au milieu de la chambre^ un brûleparfums du pays des Sêres<*>, posé sur une table d'argent incrustée de nacre et d'ivoire, jette par filets minces, sa vapeur odorante. Un Saint-Chrysostôme de bronze, dont on a eu le soin de dorer la bouche, fait face à la statue d'Ariane endormie, et semble la regarder d'un air morose.

Antonina, fille d'une magicienne et d'un cocher, aujourd'hui Patricia à ceinture et femme du général Bélisaire, est assise auprès du lit sur des coussins de soie.Une pèlerine tissue d'or retombe sur sa robe verte flottante, relevée à la taille, à la manière antique.

Bélisaire, le Mars de l'époque, n'a pas su résister à cette Aphrodite déjà mûre, longtemps actrice et hétaïre. Théodora garde de la dignité dans le mariage. Antonina a donné de suite des rivaux à son mari.

C'est une affaire d'Etat pour l'empereur et l'impératrice de rétablir un accord bientôt troublé dans ce mé-

nage d'une courtisane et d'un héros. MaisBélisaire ne peut se dérober longtemps à l'ascendant de cette femme, qui l'enchaîne, dit le peuple, par les artifices magiques dont elle a hérité de sa mère.

Souvent rebelle, mais bientôt reconquis, ses colères trop justifiées se terminent toujours par une trêve dont il paie les frais.

Cette situation convient à Théodora, car Antonina lui répond de Bélisaire; l'homme le plus important de Tempire après l'empereur <2>.

De son côté, Antonina, sortie, comme l'impératrice, de la bohème byzantine, sait qu'elle a tout à perdre à un nouveau règne, et que l'intervention des Souverains lui est souvent nécessaire auprès de son mari. Aussi, une étroite communauté d'intérêts, aidée par d'indestructibles souvenirs, unit ces deux femmes et triomphe de dissentiments passagers.

D'un mouvement rapide Théodora se lève et marche. Ses yeux réveillés ont lancé ces traits de flamme « auxquels se reconnaissent les enfants d'Hélios. »

Tradition vivante de cet art dont les Paris et les Bathylle furent les dieux idolâtrés de la foule et des Césars, Théodora les rappelait par la diversité merveilleuse et la grâce inépuisable de ses attitudes. Chez cette Iris aux mille nuances, les expressions les plus contraires se succédaient sans efi'ort, et ses vêtements,

aux plis tour à tour orageux et tranquilles, accompagnaient ses gestes comme les sons de la cithare se marient à la voix de Taéde.

Agenouillée dans son oratoire, on l'eût prise pour Madelaine en prières.

Animée par quelques gouttes de vin de Grèce et chantant les vers de Mimnerme<'>, c'était Thétaïre insoucieuse et folle.

Sur le char aux lames d'or mobiles qui l'emportait à travers la foule avide de la contempler , elle montrait la grâce altière d'une porphyrogénète<*> .

Mais, à ces dons prestigieux, l'impératrice joignait un esprit supérieur, d'une culture rare à son époque, un caractère audacieux, indomptable.

Toujours consultée par Justinien (ce dont le roi Chosrôès plaisantait volontiers), elle mettait une ardeur singulière à l'accomplissement des desseins qu'elle avait inspirés. Prompte à deviner ses adversaires, et pour eux impénétrable; dissimulant ses haines <^ et s'enveloppant en elle-même comme le scorpion, » il n'était pas d'amie plus sûre, d'ennemie plus impitoyable et plus tenace. Dans la vie nonchalante que la délicatesse de sa santé lui rendait nécessaire, et qui semblait partagée entre des bains interminables ^^> et ce que les Orientaux appellent le Kief, elle trouvait le temps d'intervenir dans toutes les

affaires de l'empire; tantôt sérieuse et appliquée, tantôt se plaisant à traiter les plus grands intérêts comme des futilités, des choses de cirque et de théâtre ; raillant les sots, tenant tête aux doctes, immolant et dépouillant ses victimes avec le calme superbe d'Apollon écorchant Marsyas.

En élevant jusqu'à lui cette Phryné vagabonde, l'orgueilleux et dévot Justinien avait cédé à l'une de ces passions absolues particulières aux hommes laborieux et concentrés.

L'inévitable Eros, qui sait attendre, aime à leur décocher à l'improviste sa flèche de feu <«>. La Théologie et les Pandectes ont tort ce jour-là, et cette passion dura toujours. Rien ne semble avoir troublé l'harmonie qui régnait entre ces époux si dissemblables. Comme un dieu de l'Olympe épris d'une mortelle, l'autocrator de Byzance mettait sa gloire à étaler près de lui sur l'autel cette idole fangeuse, à l'encadrer dans l'or et les pierreries, à la faire adorer <''>.

Le chef des eunuques*de l'Impératrice, dont un poste stationnait toujours dans une pièce voisine, entra dans la chambre. Il apportait la liste des personnes que Théodora devait recevoir ce jour-là en audience particulière. En tête figurait le Patrice Philogène.

« Encore I dit-elle. On déplacerait plutôt le mont Ida

qu'on ne se débarrasserait de ce mendiant. J'espère y

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réussir aujourd'hui. Tu ne l'introduiras que le dernier. Calligone I et Théodora ajouta quelques mots à l'oreille du cubiculaire....

Antonina posa sur la tête de l'Impératrice un léger diadème en filigrane d'or à trois fleurons, orné de cabochons et de reliques de saints, et la prenant par la main, la fit asseoir sur un siège d'or gemmé, à coussin de pourpre, derrière lequel.elle se tint debout.

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