IMPÉRATRICE ET PRÊTRESSE
Calligone revint, précédant les évêques de Martyropolis et d'Ancyre.
On accusait Théodora de feindre des dissentiments avec Justinien en matière théologique pour se ménager des intelligences avec l'opposition religieuse, si redoutable à cette époque. Des esprits clairvoyants la soupçonnaient même de libre pensée, comme nous di-
sons aujourd'hui.
Dans son oratoire particulier, au palais sacré, les images des philosophes antiques alternaient avec les images des saints. Ces derniers seuls étaient nimbés, il est vrai. La décoration de l'église de Saint-Bacchus, à Constantinople, dont les murs et les voûtes reçurent une vigne de bronze qui s'enroulait autour des colon-
nés et couronnait de ses grappes leurs chapiteaux ioniens, parût aussi une fantaisie païenne inspirée par Théodora. Ces irrévérences n e l'empêchaient pas de payer tribut aux superstitions de son temps.
Peut-être ne croyait-elle bien sérieusement qu'aux sciences occultes, dont elle avait une connaissance approfondie.
L'Impératrice s'inclina légèrement devant les évoques, vieillards en vêtements blancs ornés de laticlaves rouges, et portant le pallium avec les trois croix.
— D'après l'autorisât i on émanée de ta piété, dit l'évêque d'Ancyre, nous avons recours à toi, Souveraine. Le vénérable patriarche d'Antioche, Sévère, notre père, notre maître, un autre Athanase, vient d'être expulsé de son siège comme ennemi public du Concile de Chalcédoine <^> . Le peuple s'est porté tumultueusement au palais de son successeur, qu'il refuse de reconnaître. Le sang a coulé 1 Nous partageons les doctrines de Sévère. L'Empereur nous a mandés près de sa personne sacrée avec d'autres évêques d'opinions contraires, pour conférer avec lui sur ces questions qui troublent l'Eglise d'Orient.
Nous te. supplions d'incliner en notre faveur l'esprit de ton époux, « ce nouveau David qui a le Christ pour cuirasse. »
— Comment une humble femme aurait-elle un avis
sur ces profondeurs de la science sacrée, qui partagent des hommes tels que vous, hôtes de TEsprit divin, ornements de rédiflce inébranlable de TEglise, en attendant que vous le soyez du Sénat céleste? répondit Théodora.
— Nous n'écoutons pas Eutychès Tinsensé, continua révoque l'Ancyre, qui ose nier Tincarnation du Logos et sa consubstantialité avec le Père. Nous réprouvons Nestorius Tanthropolâtre, soutenant que le Christ fut élevé au rang divin par le Père et non par sa naissance, à régal d'Apollinaire, ce tueur des âmes, qui en fait un mythe, un fantôme ; mais nous croyons avec Sévère que Jésus a revêtu un corps impassible, et n'a souffert qu'en apparence les douleurs humaines. Comment assimiler sa forme céleste à nos corps grossiers et mortels, quand nous savons que la divinité passa dans le corps de Marie comme le soleil dans le diamant, sans qu'elle perdit sa virginité ! I
— Il est vrai, dit l'Impératrice, que le corps de Jésus fut glorieux depuis la résurrection. A Emmaiis, le Sauveur ne s'évanouit-il pas devant les disciples, pénétrant la muraille comme un fluide impalpable, et laissant après lui une lueur mystérieuse ? Telle était sans doute, pendant sa vie, la nature de son corps.
— La sagesse a parlé par ta bouche, Despoïna^^), dit l'évêque de Martyropolis. Ce corps divin devait être
exempt des attributs et des infirmités de la chair. Jésus partagea les repas des apôtres, mais sans ressentir la faim et la soif, et sa pureté de lis ne fut jamais effleurée par la concupiscence.
— Cette doctrine me paraît plus conforme à la grandeur de la Divinité, répondit Théodora, car je ne puis m'arrôter à la pensée d'un Dieu qui souffre, et toi, chère Patricia?
— Hercule et Prométhéeont souffert balbutia l'ancienne hétaïre, troublée de cet appel à sa science théologique
Théodora l'interrompit en riant;
— Ohl C'étaientdesdem)-dieux,ceux-là,ZK 7nmor^5, pour parler comme Tribonien, mais la divinité suprême, ou l'une de ses hypostases, n'a pu déchoir jusqu'à souffrir et mourir.
— Nous croyons encore avec Sévère continual'évôque de Martyropolis, à la nature exclusivement divine du Christ. En admettant deux natures, le concile de Chaicédoine introduit dans la Trinité une quatrième personne. Or, le Dieu crucifié çn Christ est le Dieu triple et un. Aussi, après I'hagios o theos, nous proposons d'ajouter dans le Trisagion ces mots : « qui as été crurcifié pour nous, » afin d'identifier par là Dieu et le Christ.
— Peut-être les opinions sur la nature de la Trinité
devraient-elles rester ensevelies dans le for intérieur, dit Théodora qui ne voulait pas se prononcer sur ce point délicat. L'Empereur décidera. Il a reçu de Dieu, qui gouverne avec lui, la lumière qui dissipe les ténèbres de toutes les hérésies.
— 11 le fera, Despoïna, n'est-il pas le Pontife universel, la loi vivante et incarnée ?
Les évoques se retirèrent, charmés de la bonne grâce et de la piété de l'Impératrice.