‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 29 sur 60 · BIJOUX ET BOUFFON · texte numérisé non relu

BIJOUX ET BOUFFON

Le marchand Callias parût» accompagné de deux nègres ployant sous des coffres de bois d'ébène.

Et bientôt, il étala les tapis de Babylonie, les gazes étoilées de diamants, les bronzes à incrustations d'or et d'argent, les porcelaines peintes, les vases de jade, de cristal de roche et de malachite rehaussés de pierreries ; toutes les richesses du pays des Sères, de l'Inde et de Taprobane <*®>.

Tout en examinant ces trésors avec de petits cris d'admiration, Théodora questionna le marchand sur ses voyages.

Il arrivait de la grande foire de Dioscurias,* ville gréco-scythe au pied du Causase, rendez-vous annuel des commerçants de l'époque.

On y trouve des représentants de tous les peuples civilisés et barbares. Les Soanes empoisonneurs de flèches y portent l'or recueilli dans leurs rivières au moyen de toisons. Les Sarmates oflfent l'ambre rejeté au printemps par les flots de la mer Cimmérienne. On y rencontre jusqu'à ces cavaliers camus, à la tête rasée, sortis des profondeurs de l'Asie boréale.

Il y a deux ans, Callias a fait le voyage de l'Inde par la Syrie et la mer Rouge, car l'ancienne route est devenue impraticable depuis la guerre de Perse. Il a vu Taprobane, l'île merveilleuse qui obéit à deux rois ennemis. L'un, riche en éléphants et en pierres précieuses, règne survies montagnes, l'autre a les plaines bien cultivées, les pêcheries de perles, et le port de Trinquemale où abordent les vaisseaux grecs, ceux des chrétiens de l'Ethiopie, et jusqu'aux navigateurs de l'Inde et du pays des Sères, qui, suivant le vol des oiseaux et le souffle des vents périodiques, traversent l'Océan sur des barques carrées dont les bordages sont réunis avec les filaments du coco.

Déjà par les soins du très-pieux Empereur des Romains, l'évangile a été prêché dans ces contrées fabuleuses. Un évêque gouverne les chrétiens de Saint- Thomas, sur la côte du Malabar, où les négociants grecs vont chercher de la poudre d'or, des émeraudes et des aromates. On a bâti une église à Taprobane.

Callias a rencontré à la foire de Dioscurias, deux moines qui arrivent de cette ile. Ils portent à Constantinopledans des cannes creuses, des œufs «delà petite fourmi barbare ^"> » qui produit la soie.

Après avoir choisi dans les richesses de Callias, Tlmpératrice fit mettre à part un monstre en jade vert, d'une difformité idéale, mélange extravagant de singe, de crapaud et de serpent.

Voilà, dit-elle, un objet d'art que je destine au sénateur Polymorphe. Saura-t-il s'y reconnaître?

Puis, prenant un collier formé d'une chaîne d'or tressée, à laquelle étaient attachés quinze grenats triangulaires, sertis dans des bâtes d'or enrichies de perles ciselées, elle le passa elle-même au cou d'Antonina.*

— L'admirable bijou, maîtresse ! dit la Patricia.

— Ob 1 je t'en ferai voir un plus beau tout à l'heure répondit Théodora, réprimant un sourire.

On introduisit le poète Cratère, petit homme ventru, au masque de satyre, aux joues pourprées comme le vin, et justifiant parfaitement le surnom de Coloquinte que lui avait valu sa rotondité î Ce versificateur trop fécond qui possédait le rare privilège de dérider parfois l'imperturbable gravité de Justinien, avait conquis le titre de poète de cour, et figurait parmi les gens attachés au palais, bien qu'au dernier rang, au-dessous

des portiers et des blanchisseurs. Très-gourmand, buveur comme un Cyclope, il vivait assez largement de son métier, sans souci des railleries qui pleuvaient sur sa poésie et sur sa personne, aussi grotesques Tune que l'autre.

Du reste, la corruption du goût était telle à cette époque que Coloquinte ne manquait ni d'admirateurs ni d'envieux.

— Heureux nourrisson des Muses, dit Théodora en apercevant le poète, la jeunesse et la santé brillent toujours sur les fleurs de ton visage. J'ai eu de tes nouvelles hier. Sostrate, mon intendant, t'a vu sortir de chez le marchand de comestibles du Zeugma !

Tu portais sous le bras un oiseau du Phase ^^^^ dont les plumes étincelaient au soleil, moins diaprées pourtant, moins éblouissantes que tes métaphores.

Cratère prit cela pour un éloge, et fit une grimace de bonheur.

Despoïna (dit-il, en déroulant une feuille de papier de soie à fleurettes d'or) le divin Justinien a daigné permettre au sénateur Eusthate de lui ériger une statue équestre surl'Augustéon. J'ai célébré le grand événement et je

— Lis, Cratère, nous t'écoutons comme nous écouterions Apollon lui-même.

La tête renversée en arrière, la bouche tordue^ les

yeux hagards, Coloquinte simula un instant le délire de l'inspiration ; puis d'une voix emphatique :

« Eusthate, le père et l'enfant de ta ville Impériale » Ici, un éclat de rire de Théodora coupa la parole au poète.

— Oh! Souveraine! N'est-il pas père comme sénateur et fils comme habitant?

L'hilarité de l'Impératrice redoubla.

— Recommence, dit-elle, Je pensais au dernier poème de ton rival Corippus.

Le poète reprit :

« Eusthate, le père et l'enfant de ta ville impériale, » t'offre cette statue, 6 grand Empereur vainqueur des » Mèdes.

» Il te dédie, pour glorifier ta victoire, ce courir sier, autre victoire de l'art, et sur ce coursier ton » image auguste.

» Tu t'élances de l'Orient comme un autre soleil, ô » Justinien, et tu brilles au milieu de l'empyrée, astre » propice aux mortels.

» Que sur la terre tes liens enchaînent à jamais les » armées de la Perse et de la Scythie ! » <^'>

C'est court, mais achevé, dit Théodora. Tu n'as jamais rien fait de mieux. L'Empereur sera très-joyeux en lisant cela, et nos avocats poètes, Âgathias et Paul, en sécheront de jalousie.

Je te reprocherai seulement de nem'avoirpas même nommée dans ce petit chef-d'œuvre Nous autres femmes, tu le sais, nous sommes insatiables de louanges.

— Bientôt, Despoïna, ta statue dorée s'élèvera sur une colonne de porphyre rose au milieu du portique qui touche à la mer. Ce jour-là, j'espère chanter ta gloire en vers dignes de ta divinité.

— Donne-lui trois nomismata, Patricia ! et le poète disparut.

— Les vers de Cratère, dit Tlmpératrice restée seule avec Antonina, to'en rappellent d'antres moins louangeurs, trouvés il y a deux jours sur le piédestal de la statue d'Anastase. Tiens, lis !

Cette satire respirait une haine enragée. Echo des légendes fangeuses et sanglantes rapportées par le sénateur Procope, panégyriste officiel et pamphlétaire à huis-clos, elle disait les prouesses lubriques, les attentats inexpiables de cette reine de l'orgie, cruelle, hypocrite et rapace, « vampire à face hn- » maine, entré par la puissance de ses sortilèges dans » la couche du prince des démons , » pour la honte et la ruine de l'empire. Elle évoquait tour à tour Dalila énervant et trahissant Samson, Hérodiade souriant à la tête sanglante du précurseur, Médée égorgeant ses enfants, et proclamait Théodora plus odieuse encore et plus infâme ^**>.

— Ah f maîtresse, quel supplice inventer pour celui qui outrage ainsi la divinité ? Mais où ce cache-t-il ?

— Je le connais, dit Théodora.

— C'est peut-être ManiaThétaïre, dit Antonina qui détestait cette femme par un reste de jalousie de métier.

— La corde d'airain résonnerait mieux sous les doigts de Mania, ne reconnais-tu pas dans cette innocente rhapsodie, un élégant Corinthien, grand chasseur aux faucons, amant toujours malheureux des Muses?

— Quoi I le fils d'Epagathus I

— Oui, lui-même, Dioclès.

— Il est difficile de l'accuser d'hérésie, comme Bassianus, du parti des Verts, qui t'avait offensée par un sarcasme, et que tu fis arracher de l'église de l'Archange.

— Dioclès va la nuit aux assemblées des hellénisants.

— Quand te vengeras-tu, maîtresse ?

— Le Sauveur a pardonné à ses bourreaux, dit Théodora avec douceur.

Très-peu rassurée par ces paroles, Antoninaqui s'intéressait au Corinthien, se promit de le faire avertir en secret de fuir sur-le-champ en Perse ou en Tauroscythie.

Le Patrice Philogène, vêtu d'une robe de soie fond

rouge, avec médaillons renfermant des griflfons, fit son entrée, escorté par Calligone et une douzaine d'eunuques, qui restèrent dans la chambre au grand étonnement d'Antonina. Sans une bosse proéminente, son aspect eût été tout à fait vénérable.

Arrivé devant l'Impératrice, il se jeta par terre, la bouche collée contre le pavé, les mains et les pieds étendus. Théodora avança son pied droit chaussé du brodequin de pourpre. Il y porta les lèvres avec la ferveur d'un dévot qui baise des reliques ; puis, se relevant.

— Despoïna, il est bien cruel pour un patrice d'être réduit à l'indigence. Dans cette situation, un particulier rencontre quelquefois de la sympathie ou de la pitié ; mais un patrice sans ressources est outragé jusque dans sa haute dignité. Je m'adresse encore à ma divine Souveraine ; je l'implore, pour qu'elle détourne de moi l'infortune qui m'accable.

Théodora ne répondit que par ces mots prononcés d'un ton mielleux : Oh patrice I Oh patrice ! Aussitôt, le chœur des eunuques, à qui Calligone avait donné le mot, éclata en huées outrageuses pour le bossu.

Confondu par une aussi scandaleuse infraction à la sévère étiquette de la cour, le malheureux Pohilgène hésita un instant ; puis, à demi-rassuré par Tair compatissant de l'Impératrice il continua :

J'ai des créanciers qui m'ont confié leurs épargnes, et des débiteurs auxquels, dansdes temps plus heureux, j'ai prêté une portion de mon patrimoine. Si je ne puis satisfaire les premiers, c'en est fait de mon honneur, et les autres, pour me dépouiller, n'ont pas honte de recourir à des artifices odieux. Mes enfants et moi n'avons plus d'espoir que dans tes largesses sacrées.

Théodora répondit sur le même ton :

Oh patrice I Oh patrice ! Et les eunuques recommencèrent leurs clameurs.

Le patrice avait compris. Se prosternant de nouveau, il baisa les brodequins de l'Impératrice el sortit.

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