‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 30 sur 60 · LE MÉNAGE D'UN HÉROS · texte numérisé non relu

LE MÉNAGE D'UN HÉROS

— Voilà un solliciteur qui ne reviendra plus, dit Théodora.

— Peut-être, répondit la Patricia. Mais tu es bien dure pour ce Nestor et pour ses deux filles à marier, Euphémie et Pholoé.

— Oui ! deux vestales fatiguées de garder le feu sacré.

— Pourtant, Souveraine, tu te plais h marier les vierges, et quelquefois contre leur gré ^^^\

— Tu ne parles plus du beau Thôodose, dit l'Impératrice un peu impatientée, de ce filleul de ton mari, qui t'est si cher. Restera-t-il enseveli dans ce couvent d'Ephèse où il a fui devant les menaces de Bélisaire?

— Photius, mon fils, qui le poursuit de sa haine, a

couru à Ephèse pour l'arracher du monastère. Averti par moi, Théodose s'est réfugié dans l'église de l'Apôtre Jean, le sanctuaire le plus vénéré de la ville ; mais Photius l'a dénoncé à Tévêque Andréas comme partisan de l'hérésie des Eunomiens,et se le fait livrer pour le traîner en Cilicie, où les soldats qu'il commande tiennent leurs quartiers d'hiver.

La Patricia fondit en larmes, car elle éiait violemment éprise de Théodose, un jeune Thrace élevé dans le palais de Bélisaire, et traité par lui comme un fils.

— Tu ne guériras donc jamais de l'amour, Antonina ! Vraiment, ton automne est plus orageux que ton printemps. L'Empereur ne te pardonne pas de faire un Ménélas de cet Achille vainqueur des Perses, et bientôt des Vandales, si Dieu nous protège.

— Sans l'exécrable Photius, Bélisaire n'aurait rien soupçonné. C'est lui, qui en torturant deux de mes esclaves, leur a arraché des témoignages accusateurs.

— Tu t'es cruellement vengée de ces esclaves, le Bosphore en sait quelque chose, mais il est discret; moi aussi. Avec mon aide, tu te vengeras de Photius. Le moment n'est pas encore venu.

— Tous les jours il m'insulte, il me brave, depuis qu'il est rentré à Byzance chargé de l'or ravi à Théodose

— Et dérobé par vous deux à Bélisaire, qui, lui-

même, l'avait prélevé sans droit sur la part de l'Empereur dans le butin de la dernière guerre ; car ton glorieux époux préfère peut-être à sa Pénélope l'or rouge et l'airain étincelant, comme dit ce bon Homère.

— Peux-tu croire, maîtresse

— Qui ne sait que les grands chariots à la scythe, pleins d'objets précieux et d'argent monnayé, se succèdent sans relâche au Pateikion <^*> ? Vous y entassez plus de richesses que les Ptolémées, et le trésor impérial est à sec. Nous reparlerons de cela. Revenons au Thrace déporté en Cilicie, et consolé par tes messages.

— Aucun n'a pu parvenir au château d'Acra, où on Ta jeté, couvert de chaînes, dans un cachot souterrain. Peut-être est-il mort déjà

Les sanglots d'Antonina redoublèrent.

— Tes yeux sont trop beaux pour les noyer aiasi, dit Théodora. Viens I Je veux les réjouir avec ce bijou merveilleux dont je t'ai parlé tout à l'heure.

Par un escalier en colimaçon, elles descendirent dans un des parterres du palais. Calligone les précédait ; sur un signe de l'Impératrice, il disparut.

Entre des haies de phyllyrea taillées de façon à figurer des lettres grecques et orientales, des sentiers dallés de marbre aboutissaient à une phialée<^'^> entourée de douze dragons de bronze.

Au milieu du bassin, des colonnettes creuses se

groupaient comme des danseuses en rond autour d'une pomme de pin colossale. Une eau parfumée en jaillissait et, conduite par des tuyaux invisibles, ruisselait par dessus les branches des palmiers et des cèdres, dorés jusqu'à hauteur d'homme. Des paons de la Chine, des faisans et des ibis, volaient en liberté dans les arbres ou s'ébaJLtaient sur le sol, semé d'un sable d'or apporté d'Asie à grand frais. Un escalier de porphyre écarlate, bordé de grands vases de marbre blanc pleins de fleurs, conduisait à un pavillon dont la coupole étincelait d'arabesques, tracées avec les divers tons de l'or rehaussés de vermillon.

Théodora cueillit la fleur appelée par les grecs Hélénium^^^>, née, d'après la légende, des larmes d'Hélène, quand elle s'arrêta avec son ravisseur dans l'ile qui porte son nom.

— Heureuse Hélène! dit-elle; ses larmes mêmes, en tombant sur la terre, ont fait éclore une grâce et un parfum. Tu ne pleurerais pas comme elle, si tu suivais ton Paris.

— Tu es impitoyable, maîtresse!... Elle n'acheva pas. Le cubiculaire était revenu tenant par la main un jeune homme qui paraissait assez embarrassé de sa contenance. C'était le beau Théodose. Suff'oquée par l'émotion, la Patricia, sans rien dire, regardait tour à tour l'Impératrice et le filleul de Bélisaire.

— Ne le reconnais-tu pas ? dit Théodora. Sa chevelure, il est vrai, ne retombe plus en boucles sur ses épaules. On Ta tondu au couvent, mais c'est bien lui. Comment est-il tombé dans mes mains? C'est mon secret.

Dans le délire de la joie,Antonina se jeta aux pieds de rimpôratrice, et les baisa à plusieurs reprises :

— 'Non, tu n'es pas une mortelle comme les autres femmes. Tu vois tout. Tu peux tout. Comme les dieux, tu te révèles par des bienfaits au-dessus de l'espoir. Ahl maîtresse! il périssait sans toi.

— C'est bien, dit Théodora. Mais que ce filleul ingrat ne quitte pas l'enceinte du palais, ou je ne réponds plus de sa vie. Il doit avoir toute une odyssée à te raconter. Adieu Patricia !..

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