DIACONESSE ET COMPLICE
Riant encore de ce coup de théâtre, Théodora remonta dans sa chambre.
— Va me chercher Chariclée la diaconesse, dit-elle à Calligone.
Cette femme, dont l'Impératrice connaissait seule le passé et le vrai nom n'était autre que Macédonia, ancienne actrice du théâtre d'Antioche, qui avait suivi Théodora dans ses folles courses d'hétaïre en Syrie, en Egypte, à Cyrène. Elle l'avait vue, après sa séparation d'avec le tyrien Hékébal, gouverneur de la Pentapole, qui lui imputait sa ruine et sa disgrâce, réduite à la misère et désespérant de l'avenir. Macédonia, qui passait pour magicienne,
releva son courage, en lui prédisant que la plus haute fortune l'attendait à Byzance.
Pour utiliser rexpérienco et le dévouement de cette compagne de ses mauvais jours, Théodora l'avait appelée àConstantinople. Sous le nom de Chariclée, veuve d'un négociant d'Alexandrie, Màcôdonia, devenue l'une des diaconesses attachées à la grande église, distribuait aux indigents les aumônes de l'Impératrice.
Grâce a ce rôle pieux, merveilleusement joué, personne n'avait deviné en elle l'un des agents les plus redoutables de cette police secrète organisée par Théodora dans Tintérêt de ses cupidités et de ses vengeances.
Le cubiculaire revint suivi d'une femme âgée, de haute taille et qui devait avoir été très-belle. Sur sa robe bleue flottait un court manteau noir recouvrant en entier le cou et les épaules. Elle entra d'un air humble et contrit, mais restée seule avec l'Impératrice, elle rabattit le chàle relevé sur sa tête et s'assit familièrement.
Théodora la regarda d'un air sombre.
— Toujours en lutte avec toi-même comme l'Euxin orageux ! Tu veux donc tenter Némésis, maîtresse !
— Hékébal vit encore, dit Théodora d'une voix sourde.
— Si tous ceux que tu hais n'étaient pas plus vivants que lui I C'est dans un songe, maîtresse que tu as revu cette image qui t'obsède. Elle s'effacera. Voilà dix ans qu'Hékébal est mort à Antioche, après les orages de votre séparation.
— Non, non I ce vieillard costumé à la persique qui, hier, au retour du Pantocrator, se glissait entre les gardes comme pour arriver jusqu'à mon char, fixant sur moi ses yeux de stryge, c'est le tyrien, c'est lui !
— L'Orcus revomirait ceux qu'il a engloutis ! dit Macedonia avec stupeur. Depuis quelques jours, une figure étrange, vaguement connue, mais que je ne sais pas nommer, me suit et semble chercher mes regards.
— Si j'avais douté, je ne douterais plus maintenant. Ainsi, l'homme, qui, après deux ans de fureurs jalouses, me chassa comme une esclave, et qui sous la pourpre qui brille à mes épaules pourrait montrer la trace des coups qu'il m'a portés, circule dans Byzance. racontant ses amours avec Théodora. Il voit le jour et je règne !
— Il ne le verra pas longtemps. Mais que t'importe le sifflement d'un reptile, à toi qui vis dans l'Olympe?
— Sur les marches de ce trône dont l'éclat t'éblouit, sont assis d'implacables ennemis, pour qui je suis toujours la pantomime d'autrefois, la reinedu théâtre. Le neveu de l'Empereur Germanus, n'a-t-il pas dé-
daigné d'épouser ma sœur Comito? Comme ils triomphent de ce que je n'ai pas donné d'héritier à l'Empire depuis la mort de ma fllle Hélène I
— Elle aurait été la mère d'un nouveau Constantin, dit la diaconesse.
— Il semble qu'une malédiction pèse sur moi. Quand Sabas, ce saint personnage que l'Empereur écoute si docilement, est venu de Palestine, je me suis humiliée devant lui, car on lui attribue des pouvoirs surnaturels. J'ai demandé un flls à ses prières. Il lésa refusées ; il a osé dire à l'Empereur que jamais un flls ne naîtrait de mes entrailles, parce qu'il serait nourri des dogmes impies de Sévère et troublerait l'Eglise.
— Tu ne manqueras jamais de moines et deprières, maîtresse. Zosime, un ermite de Lycie, âgé de 120 ans, qui fait des miracles, vient d'arriver à Constantinople.
— Tu me l'amèneras, Macedonia.
— Sabas n'aurait pas tenu ce langage offensant s'il n'était d'accord avec tes ennemis. Pendant son séjour ici, dans le faubourg de Rufln, il était fréquemment visité par les neveux d'Anastase.
— Habitué aux adorations, dit l'Impératrice, l'Autocrator oublie trop ces représentants de l'ancienne dynastie, qui, muets et soumis en apparence, se meuvent dans le cercle de la Cour, d'où ils n'osent pas
s'éloigner. Mais je veille. L'interdiction des paroisses monophysites a bouleversé Constantinople. Les Verts, qui m'abhorrent, sont plus exaspérés que jamais. Un orage formidable se prépare. Te rappelles-tu la comète qui brillait il y a deux mois, avec sa queue en forme de glaive?
— D'autres signes effrayants se produisent, dit la diaconesse. On a trouvé putréfié le pain eucharistique consacré le Jeudi-Saint dans la grande église. Au Chalcoprattion, la statue de l'Archange a versé des larmes de sang.
— De ce palais, comme un proscrit réfugié dans un temple, j'entendslescris de haine de ceux qui veulent m'en arracher. Le jour approche, qui va tout sauver ou tout perdre. Qu'il vienne donc, car je m'épuise à combattre à toute heure l'hydre aux mille têtes, toujours renaissantes sous mes pas. Mon père Acace gardait les lions et les tigres de l'amphithéâtre. Je continue son métier. Pour moi aussi, la vie se consume à amuser, à nourrir, à dompter des bêtes féroces. Je sens leur souffle sur mon visage et je puis montrer sur mes bras leur bave et leurs morsures.
Une pâleur morbide accusa la fatigue des traits de l'Impératrice, qui s'assit sur le lit de repos, la tète inclinée,^les bras inertes. Une moue dédaigneuse et menaçante crispa sa bouche. Ses sourcils se rappro-
chèrent, et de ses prunelles vertes jaillirent des regards aigus, cruels comme des flèches empoisonnées.
Tout à coup, elle se leva pour écarter la mince plaque d'albâtre fleuri qui servait de vitrail, et contempla un instant la ville toute dorée de lumière, la courbe bleue du port intérieur bordé d'un amphithéâtre de palais et de temples encadrés de verdure sombre, et l'infini de la Propontide, où les nefs aux voiles blanches cinglaient vers la mer de Grèce.
— Si je pouvais les suivre, Macedonial Si je retrouvais l'île natale et l'oubli I
Aux bords du Bocaros, dans son île de Chypre, un
bois de myrtes et de lauriers entoure la petite église de la Panagia qui domine le chaos des ruines grecques et phéniciennes. Avec quels cris joyeux nous errions le matin, mes sœurs et moi, dans l'enceinte de l'Hiéron, nous émerveillant des images des dieux sculptées sur des fragments de frises, et cherchant à lire sur les tombeaux des prêtresses d'Aphrodite les lettres à demi-efiacées d'une inscription !
Bientôt, il fallait courir après nos chèvres éparses. Le ladanon <^^>, distillé par cette plante dont la fleur ressemble aux roses sauvages des haies, s'attachait à leur barbe et à leurs poils soyeux. Nous l'en retirions pour le vendre aux marchands d'Arsinoé. Vers midi, quand le soleil régnait, abritées dans une de ces
grottes dont les parois sont en beaux stalactites, nous regardions les îles, semées sur la mer comme les taches foncées d'une peau de panthère.
La diaconesse écouta ce soupir idyllique, dans une pose d'assentiment où perçait un peu d'ironie.
Les couleurs de la vie revinrent bientôt sur les joues de l'audacieuse créature, née pour la fascination et le combat. Ses traits se rassérénèrent. Elle sourit.
— Veille toujours, Macedonia, dit-elle. Préviens Eliézer dès ce soir. Que le tyrien disparaisse et sans bruit. Le jour des saints Anargyres, à la troisième heure, je l'attends.