‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 32 sur 60 · L'EXÉCUTEUR DES HAUTES ŒUVRES · texte numérisé non relu

L'EXÉCUTEUR DES HAUTES ŒUVRES

La nuit tombait quand la diaconesse sortit du palais pour se rendre chez le juif Eliézer, ajjent secret de Théodora.

La neutralité que les juifs observaient et affectaient dans les querelles religieuses et politiques de Tépoque, les rendait merveilleusement propres aux missions occultes et ténébreuses.

Macedonia s'engagea dans la galerie attenante aux . bains du Zeuxippe, musée national de Byzance, où, dans un peuplé d'admi râbles statues, revivait THellénie tout entière avec des héros fabuleux, ses hommes d*Etat et ses philosophes, ses poètes et ses historiens, ses musiciens et ses athlètes. Après une pause devant rimage du divin Amphiaraûs <*^>, pour qui elle avait

une dévotion particulière, elle entra dans le palais des lampes, grand bazar voûté, où les principaux marchands de la capitale étalaient toutes les richesses de l'Europe et de l'Asie. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que l'inconnu dont elle avait parlé à Théodora la suivait. Comme il paraissait accablé de fatigue, elle ralentit le pas, en lui lançant de temps à autre un coup d'ceil oblique.

Il portait la tiare cylindrique et la longue robe des Perses. Une barbe prématurément blanchie, aux mèches éparses, allongeait son maigre visage sillonné de rides profondes, et rendait plus saillant un nez aquilin fortement accusé. Ses yeux noirs trahissaient une sorte d'égarement. A ses doigts étincelaient des bagues superbes, qui contrastaient avec la simplicité de son costume et semblaient les débris d'une ancienne opulence.

L'inconnu s'approcha plusieurs fois de la diaconesse. Il paraissait hésiter.

Quittant ce lieu trop fréquenté, où des milliers de lampes jetaient une clarté égale à celle du jour, elle entra dans une ruelle obscure où il la suivit.

— Macedoniaî dit-il enfin.

Elle tressaillit en entendant son vrai nom, et, sans répondre, marcha plus vite.

— Macedonia I reprit l'inconnu d'une voix plus forte

et presque menaçante, et, la rejoignant, il la retint par le bras.

— Que veux-tu de Chariclée la diaconesse, étranger?

dit-elle en se dégageant.

— Oh! nous nous connaissons, répondit-il d'un ton amer. Dix années n'ont pas tellement changé celle qui servit mes amours avec Théodora. Elles ont laissé plus de traces sur mon visage, mais tu ne peux pas avoir oublié Hékébal.

Elle le regarda avec une curiosité mêlée d'effroi.

— Tu m'as cru mort, n'est-ce pas; on l'a dit. J'en ai moi-même lait répandre le bruit après ma séparation d'avec cette femme que je suivais comme le taureau suit le sacrificateur. Privé de mes dignités, presque indigent, abandonné par ma femme et par mon fils (ils sont morts, eux I), je me suis caché dans une bourgade de l'Arabie romaine, où, sous le nom d'Arcas, j'ai vécu d'un petit commerce d'aromates.

— Quelle chute pour l'ancien gouverneur de la Pentapole, le favorisé d'Aphrodite et de Théodora, magnifique comme Polycrate ! dit Macedonia.

— Redevenir obscur et pauvre, c'était peu. Mais sentir que cette femme que je quittai en l'accablant d'outrages, en invoquant contre elle la Némésis trop tardive, m'était devenue plus nécessaire que l'air que je respirais, voilà le supplice I image enivrante et

fatale, elle hantait mes nuits, troublait mes jours. Comme le Cyclope privé de son œil unique, je me débattais en vain, torturant ma chair, appelant la mort. Et j'ignorais son destin

— Elle avait regagné Byzance,oû pauvre et oubliée comme toi elle travaillait de ses mains dans une petite maison de TEmbôlos ^^^K

— Les années s'écoulaient et je retrouvais le calme. Tout à coup arrive jusqu'à mon désert une nouvelle inouïe, fabuleuse. Théodora est dans la pourpre! Oh ! longtemps je Tai traitée de mensonge

— Pourquoi? dit-elle avec dédain. Crois-tu que Cléopâtre, même issue d'un humble pêcheur de Canope, fut longtemps restée ignorée? Non. De ces êtres radieux, Théodora, Aspasie, Cléopâtre, s'exhale un charme qui dompte tout, une irrésistible magie. Diamants d'une incalculable valeur, ils peuvent rouler dans la poussière, où l'œil grossier du pâtre ne les distinguera pas des cailloux du chemin, mais ils brilleront un jour à la couronne d'un Roi.

— Quand il fallut me rendre à la vérité, je fus tenté d'aller vivre aux lieux où elle respire, de me retrouver sur ses pas, de la revoir.

Comme l'athlète étreint le lion dont les ongles le déchirent, j'ai voulu, mais en vain, étouffer ce désir insensé I De retour à Constantinople, le hasard m'a

mis sur ta route; sous ses habits de diaconesse j'ai reconnu Macedonia, la confidente de l'Hétaïre couronnée, le seul être au monde qui puisse lui parler d'Hékébal.

— La revoir! tu demandes trop peu vraiment, dit Macedonia. Fais-toi conduire à TAutocrator pour lui exposer tes droits antérieurs aux siens, et le sommer de te céder ta divine Théodora sans laquelle tu ne peux plus vivre. Demande-lui le trône en même temps pour t'y asseoir à côté d'elle.

— Tu railles, hélas! Si je parle de la revoir, c'est avec le sentiment d'un fidèle qui rêve de contempler son Dieu, de se rassasier de sa présence. Une sainte comme toi doit me comprendre.

Elle pâlit à ce sarcasme. Voilà, pensa-t-elle, un aveugle qu'on n'aura pas besoin de pousser à l'abîme.

— Écoute encore, reprit-il. Hier, je la vis rentrer au palais. Des chevaux blancs emportaient son char dont les lames d'or, agitées par la rapidité de leur course, rayonnaient comme le soleil. De longs fils de diamants, tombant de son diadème, encadraient ses joues un peu pâlies, et s'arrêtaient sur sa poitrine dont un carré de perles étoilait la pourpre. Les cris de la foule montaient vers elle comme l'encens devant une déesse, sans distraire en rien sa majesté radieuse et tranquille. Ses yeux immobiles semblaient ne rien

voir. Est-ce là, pensais-je, laThéodora d'Antioche et d'Alexandrie, la pantomime aux bras flexibles, aux pieds ailés, la sirène harmonieuse et troublante qui donnait tour ii tour et reprenait ses charmes comme la mer ses flots? Pour la première fois, après dix ans, j'entrevoyais son visage. Je me sentis défaillir, et je m'appuyai contre une colonne.

— Reprends courage, Hékébal t même au son de ta

voix connue, je doutais encore, me croyant le jouet

de quelque Protée habile aux métamorphoses; mais,

mieux qu'aux traits de ton visage, je te devine à cette

flamme, qu'après tant d'années tu portes toujours en

toi. Pour nous Grecs, Éros n'est guère qu'un enfant

malin. Il amuse, il tourmente ; on le renvoie désarmé

e ses propres flèches. Pour les hommes de ta

". un poison qui brûle les veines et qu'on n'en

dus; une maladie sacrée. Que je te plains!

trangére aux soins profanes, et passant ma

ise ou chez les pauvres, je veux m'employer

e toute mon âme. Mais, d'abord, parle ( quel

ael hôte t'a reçu à Constaiitinople?

i le nom d'Arcas, je suis descendu avec des

s Persans, dans une pandokéon du forum

ose.

asile pour un homme comme toi, un ancien ar de province t Ton aventure avec Théodora

est trop célèbre pour que tu puisses t'y attarder sans danger; tu n'échapperais pas longtemps S mille Argus invisibles. Il est nécessaire que tu te caches pour me permettre de te créer un personnage nouveau. J'avais un frère, parti depuis huit ans pour les îles Elektrides, d'où il n'est pas revenu. Il s'appelait Bianor.

— Oui, je l'ai vu en Syrie, avec toi.

— Tu comprends ; qu'Hékébal reste mort et oublié et que Bianor reparaisse ! laisse-moi ce soin, et bientôt tu pourras te montrer partout sans crainte et parvenir jusqu'à Théodora.

— Tu me la ferais revoir?

— Ne me parlait-elle pas de toi hier encore? Qui m'empêche de lui conduire mon frère retrouvé contre tout espoir, car tu seras mon frère pour tous, excepté pour elle. C'est ta bonne étoile qui t'a conduit à Byzance. Terrible à ses ennemis, l'Impératrice est si ingénieuse à servir ceux qu'elle aime. Elle saura, n'en doute pas, te rouvrir la voie de la fortune et des honneurs. Tu redeviendras l'opulent Satrape d'autrefois ; tu seras sénateur, patrice

Les yeux du malheureux étincelèrent.

— Mais avant tout, attends dans une retraite siin^ le moment favorable. Il arrivera bientôt, dans deux ou trois jours peut-être. Je vais te conduire dans la famille d'une amie dévouée, une autre moi-même. Ce

sont des juifs avec qui tu t'entendras de suite. Juil, Phénicien, c'est tout un. Ils demeurent un peu loin d*ici, dans le faubourg de Sykœ ^^\ Marchons I

Hékébal, tombé dans l'atonie, la suivit comme un enfant.

Par un portique décoré de peintures murales représentant les divers épisodes de la guerre de Troie, ils arrivèrent à la Porte-d'Or qu'ils franchirent

pour s'engager sur un pont monumental, de construction récente, qui conduisait au faubourg de Sykae, récemment élevé au rang de ville, sous le nom de Justinianopolis. Ils gravirent la haute colline couverte de villas somptueuses, de monastères et de théâtres et gagnèrent le sommet, ou l'église de Sainte-Maure remplaçait le temple d'Aphrodite Melaina ^^\ déesse de Tamour et de la nuit. Descendus sur le revers opposé, ils rencontrèrent bientôt le réseau de ruelles étroites et obscures qui formait le quartier assigné aux juifs.

Macedonia s'arrêta devant une maison isolée, d'assez belle apparence et touchant h un jardin clos de murs très-élevés.

— Attends-moi, dit-elle ; je vais annoncer ta venue h ces patriarches.

Elle frappa trois coups. Entre les barreaux de fer qui défendaient une ouverture pratiquée au premier

étage, apparut la tête d'une vieille femme, dont le nez à courbure hébraïque attestait la nationalité.

— Descends, Thamar ; je t'amène un hôte, dit la diaconesse.

La porte s'ouvrit. Macedonia s'avança pour échanger quelques mots à voix basse avec la juive, derrière laquelle, entre deux Nubiens immobiles et inquiétants comme des sphinx, se tenait son flls Eliézer, beau jeune homme en robe de cachemire, aux yeux à la fois caressants et cruels.

Puis Macedonia introduisit Hékébal qu'elle avait pris par la main.

— Oui, Thamar, c'est mon propre frère que je te confie. Je le pleurais toujours. Après huit ans je l'ai retrouvé. Mais des créanciers impitoyables l'attendent à Byzance. Je dois apaiser ces cerbères avant qu'il puisse reparaître.

La juive sourit au Tyrien de l'air de Locuste présentant la coupe à ses victimes.

— Nous nous reverrons demain, dit la diaconesse à l'ancien amant de Théodora. Adieu.

La porte se referma.

Macedonia se posta sous le mur du jardin, et attendit immobile comme une statue.

Bientôt Eliézer apparut sur la terrasse du jardin et fit un signe. Elle disparût.

Page 1