CONFIDENCE
Si deux hommes se ressemblaient peu, c'était bien le jeune dandy byzantin Hippomane et le goth Ulphilas, turmarque ^*> dans les gardes du corps de Bélisaire, cavaliers cataphractes qui, couverts d'une armure d'écaillés, armés de cimeterres recourbés et de longues lances, offraient déjà au V^ siècle le type des hommes d'armes du Moyen-Age.
Pourtant le Grec et le barbare étaient fort amis. Les Goths, race vive, intelligente, élégante, assez semblable aux Hellènes des temps héroïques, avaient reçu très-vite l'empreinte du christianisme et de la civilisation
Le jeune Hippomane était assez spirituel, mais fort indolent, idolâtre du confort, plongé dans toutes les
mollesses de la décadence. Il appartenait à une famille enrichie par le commerce, qui avait rêvé pour lui une place dans la noblesse administrative de l'époque, mais après quelques années de stage dans les bureaux, Hippomane avait renoncé à figurer dans « la divine hiérarchie. »
Les promenades à Daphné <*\ le bois de Boulogne de Constantinople, la chasse au faucon, la fréquentation assidue des cirques et des théâtres, et chaque automne une saison d'eaux à Pythia remplissaient ses heures. Il faisait profession de monophysitisme, moins par TefiTet d'une conviction bien ardente que pour satisfaire un besoin naturel de disserter, et aussi parce que les adversaires du gouvernement, les Verts, parmi lesquels il se rangeait, étaient en grande partie monophysites.
Hippomane habitait le centre de la ville, sur la place qui s'étendait devant l'église des Saints-Apôtres.
Une après-midi, il était assis dans sa bibliothèque avec son ami le barbare, devant une petite table d'argent chargée de coupes et d'un cyathe de vin de Thasos.
Les murs de la salle étaient décorés d'ornements de marbre vert se détachant sur un fond de mosaïques. Des armoires de cèdre remplies de livres, portaient des bustes de saints, d'empereurs et de poètes, et
un petit groupe en bronze représentant le cocher Porphyre sur un char à quatre chevaux.
Le turmarque remplissait et vidait fréquemment sa coupe.
Hippomane, silencieux et triste, ne buvait pas et n*écoutait que d'une oreille distraite le récit de la bataille de Gallinicum.
— Bélisaire t voilà un homme, dit le goth après une pause. Il est des nôtres ; c'est un Germain comme nous ^'^ général accompli, et combattant de sa personne comme les héros chantés par ce vieux barde aveugle dont tu m'as fait lire les poèmes
Sévère pour la discipline, il est si généreux et si loyal I Ce collier d'or, c'est lui qui me le donna quand j'eus tué en combat singulier le satrape Âriaramnès. Qu'un soldat perde par accident son cheval ou ses armes, Bélisaire les remplace à ses frais. C*est à lui encore plus qu'à l'Empereur que j'ai juré fidélité. Je l'ai suivi en Thrace contre les Huns, sur l'Euphrate contre les Perses. Je le suivrai bientôt en Afrique contre les Vandales, mais ce sera ma dernière campagne. Si je survis, j'irai revoir mes forêts natales.
— Dans quelles régions hyperboréennes as- tu donc vu le jour?
— Oh ! nous n'aurons bientôt plus de patrie. Poussés par les hordes orientales, les hommes de
ma race se sont répandus en Italie, en Espagne, en Gaule <*>. Ils ne sont plus les temps où Ermanarik régnait sur les Goths, les Slaves et les Finnois, depuis le Don jusqu'à Tlster et à la Vistule. Je ne sais quel dieu guide mes compatriotes vers les pays du soleil.
Pour moi, je n'ai nul souci de ce que vous appelez la civilisation. Je trouve plus de charme aux hennissements de mon cheval qu'aux sons de vos flûtes. J'aime mieux chasser Tauroch dans les plaines de neige que de voir des culbutes de cochers et des contorsions de pantomimes. Rien n'égale à mes yeux la contrée où les femmes sont fldèles, et d'autant plus honorées qu'elles ressemblent davantage à l'homme par la force et le courage où la vertu consiste à être brave pour soi, loyal pour les autres.
Je reviendrai dans mon île brumeuse, aux épaisses forêts de hêtres, le Burgundar-Holm, sur la côte de Scandinavie, où s'est amassé un débris de notre peuple. Là, depuis dix ans, m'attendent ma mère et ma fiancée Hertha. .
— Dix ans, ami I répondit Hippomane en riant. Vraiment, tes passions ont la durée de l'éternité.
As-tu pu donner de temps en temps de tes nouvelles à la blonde Hertha? Le feu de l'amour a besoin d'être attisé.
— Oui, deux fois par ces marchands Huns ([ui vont
chercher l'ambre que les flots rejettent en automne sur les bords de la mer Amalké, la mer de lait, comme ils la nomment, a cause de la couleur verdâtre de ses vagues qui leur rappellent le petit lait de leurs cavales. Je lui ai envoyé de l'or, des colliers et des bracelets, et les Huns m'ont ramené un cheval de guerre dressé dans mon île ^^>.
— Ce n'est pas un cheval ; c'est un éléphant.
— Par le manteau de Thor ! comment vos petits chevaux arabes et syriens porteraient-ils un guerrier comme moi, une armure de fer et des vivres pour vingt jours?
— Tu as raison. Mais quel est ce Thor par lequel tu juros si souvent?
— C'était le dieu de mes pères, avant que l'évêque Ulphilas les eût convertis au christianisme. C'était le soleil que tes ancêtres adoraient aussi sous le nom de Phébus et d'Hélios <«>.
— Comme toutes ces vieilles religions se ressemblent I
— C'est vrai, et plus je lis vos chansons des temps héroïques, plus je trouve que les Hellènes rappelaient autrefois ce que nous sommes encore, ce que bientôt nous ne serons plus. On dit que notre peuple est venu d'Orient en suivant la direction du soleil qui se couche ^'^. Qui sait si nous n'avons pas la même
origine, si nous ne sommes pas frères ou peut-être cousins ?
Hippomane. plongé dans ses rêveries, ne répondit pas.
— Je te trouve tout changé depuis quelques jours, ami, continua le Goth. Est-ce que ton cheval Alcyon est malade ?
— Non.
— J'y suis. Tu ne peux te consoler de la mort de Porphyre, cet empereur de l'hippodrome.
— Perte irréparable I Ou ne trouvera pas de bien longtemps un cocher, honoré comme lui d'une statue par l'une et l'autre faction.
— Sthéuélaïs t'a quitté ?
— Plût à Dieu!
— Qu'est-ce donc ?
— Connais-tu Théodosie !
— LafiUedePhothius?
— Elle-même! Tu sais sadémarche noble et réservée, son regard fier sous les reflets d'ivoire de son visage ; on reconnaît bien vite que le sang d'un Patrice coule dans ses veines
— Je l'aperçus, en effet, telle que tu me la représentes, le jour où je fts mon entrée à Constantinople
à la suite de Bélisaire et que le peuple se pressait
au-devant de nos légions triomphantes : elle était
SOUS l'un des portiques de TAugustéon, entourée de jeunes compagnes qu'elle dépassait de la tête Sa beauté me frappa. L'airaerais-tu, elle aussi?... Ton cœur est donc vaste comme un Océan !
— Je Taime, Ulphilas, et las des plaisirs faciles, qui ne laissent après eux que lassitude et désenchantement, j'ai offert à Théodosie ma fortune. Elle seule en est digne mais écoute
Et rélégant Hippomane alla prendre dans un coin soigneusement dissimulé de sa bibliothèque la lettre suivante, qu'il lut d'une voix émue :
« Philinna, veuve de Pothius, à Hippomane ; salut :
» Si tu es en bonne santé, tant mieux. Moi aussi je » vais bien. Depuis quelque temps tu recherches » Théodosie, et jeudi, à la Pannychis de Sainte- » Sophie, tu Tas pressée de te donner une réponse » favorable. Je te parlerai sans détour. Tu as fréquenté » les églises monophysites, jusqu'au jour où l'Auto- » crator a fait fermer ces antres de Terreur, et je sais » que tu n'as pas changé. Jamais Théodosie ne sera » la femme d'un hérétique tel que toi. J'aimerais » mieux lui voir revêtir l'habit des anges. Adieu. » Réjouis-toi (Xa«p») ^^\ »
Cette lecture achevée, le Goth fût pris d'un rire inextinguible.
— Par saint Ulphilas, mon patron, il n'y a que vous
autres byzantins pour fourrer ainsi la théologie où elle n'a que faire. L'autre jour, le cordonnier Corax vient à la caserne ra'essayer une paire de tzangae ^^\ Tout à coup il m'interpelle : Seigneur turmarque, crois-tu à la création des anges ?
— Question bien délicate et bien controversée, dit Hippomane. D'après saint Justin <*®^...,
— Assez, je t'en supplie. Trois congés de vin de Thasos me brouilleraient moins le cerveau que tous ces radotages.
— Et qu'as-tu répondu à cet artiste en cuir de Lucanie ?
— Voici ma réponse : Ami Corax, je crois que mes bottes sont trop étroites, et que quand j'aurai passé quinze heures à cheval à me battre pendant que tu dissertes, je ne pourrai plus les ôter.
— Nous n'en sommes pas là. A Byzance, quand on dispute sur la foi, le fils est contre le père, l'époux contre l'épouse. J'aime Théodosie, mais jamais, pour l'amour d'elle, je ne reconnaîtrai quatre personnes en Dieu.
— Je suis né Arien, je resterai tel, dit le Goth d'un ton indifférent, et je voudrais bien voir que quelqu'un me tourmentât pour cela. Il serait mal reçu.
— Prends garde, Ulphilas I L'Empereur n'aime pas les Ariens. On lui parlait récemment du général
Budzès pour le gouvernement de la Mésie. Jean de Cappadoce objecta que le général incline vers TArianisme, et l'Empereur répondit ; J'aimerais mieux qu'il fut athée. Ce qui était flatteur pour Jean.
— Je sais cela, répondit le turmarque d'un ton rude. L'Autocrator a même ordonné que tous les barbares au service de l'empire feraient profession d'orthodoxie, mais ce décret n'a pas été exécuté et ne le sera pas. Que Justinien garde sa foi et nous laisse la nôtre! Il a plus besoin de nous que nous n'avons besoin de lui. Mais revenons à tes infortunes amoureuses, mon cher Hippomane. Le mal est-il donc sans remède ? Et d'abord Théodosie t'aime-t-elle ?
— Je crois que je ne lui suis pas indifférent. Il n'y a pas huit jours qu'elle m'a donné ce gage de sa foi.
Et l'amoureux tira de son giron une petite croix grecque laminée d'or semée de neuf pierres précieuses avec lesquelles alternaient des empreintes de têtes de saints.
— Si tu enlevais la belle Théodosie pour l'épouser en Thrace ou dans quelque île ?
— Un Bleu le ferait peut-être, dit Hippomane, mais on ne passerait pas cette équipée à un Vert comme moi. D'ailleurs, Théodosie est une sainte, et la violence achèverait de me l'aliéner tout à fait. Mais j'espère encore la ramener. J'ai pu correspondre avec elle
depuis la fatale lettre et elle a consenti à me revoir une dernière fois, dit-elle, dans l'église des Saints- Apôtres.
— Quand donc ?
— Dans une heure, elle ira brûler un cierge sur le tombeau d'Hélèna Augusta. Elle m'a fait recommander de venir entièrement déguisé, car, pour rien au monde, elle ne voudrait qu'on la crût avec moi.
— Déguise-toi en femme f
— Non, on me reconnaîtrait trop facilement.
— Eh bien ! si tu veux passer pour un guerrier, une fois dans ta vie, prends mon accoutrement !
Et le turmarque se débarrassa de son casque d'acier, de sa chlamyde de fourrures, de ses pantalons étroits et de ses grandes bottes de cuir, et avec l'aide d'un petit esclave, transforma Hippomane en garde du corps de Bélisaire.
— Je ne puis pas te prêter ma barbe. Il t'en faut une, pourtant !
— Va chercher la barbe que je mettais il y a deux ans pour aller à Théano, dit Hippomane à l'esclave.
Celui-ci rapporta bientôt la toison qu'il adapta à la figure de son maître avec un fil de soie.
A mon tour, dit le Goth, et fouillant dans la garderobe de son ami, il choisit une robe de soie fond rouge avec médaillons représentant des éléphants blancs ;
puis il coiffa un bonnet pointu garni de perles, et chaussa des brodequins persiques relevés en pointe.
Ainsi métamorphosé, le barbare se regarda dans un miroir de cuivre poli .
Vraiment, dit-il, en éclatant de rire, il ne me manque plus qu'un écritoire et des calâmes pendus à ma ceinture pour avoir l'air d'un de ces scribes qui sortent des bureaux de la préfecture du prétoire. Me voir ainsi accoutré ! un fils de Thor I il me semble que j'ai perdu toute ma force en revêtant ces habits féminins, essayons un peu.
Et dans un accès de gaîté formidable, le turmarque saisit Hippomane sous les bras^l'éleva en l'air comme un enfant, et fit ainsi trois fois le tour de la chambre.
— Aïe! aïe! maudit cyclope, tu me brises les côtes avec tes doigts de fer, cria le byzantin.
Ulphilas le laissa retomber. — Je n'oserai jamais sortir affublé de la sorte, dit-il.* Je vais t'atteiidre
— L'entrevue ne sera pas bien longue, sans doute. Je te laisse avec des livres et du vin.
— Ton vin est bon, mais trop doux.
— Je vais te faire porter du vin de Cos mélangé d'eau de mer <^*>.
Puis, Hippomane s'achemina vers l'église des Saints-Apôtres dont on pouvait voir, des fenêtres de
sa bibliothèque, la coupole recouverte de tuiles de bronze doré.
Le Goth, resté seul, vit entrer un esclave apportant un cyathe de Leucocoon. Après s'en être versé largement, il fouilla, pour passer le temps, dans la bibliothèque de son ami, rencontra quelques traités de théologie qu'il respecta, puis, découvrant un Homère à couverture d'ivoire sculpté, il l'ouvrit au hasard et se mit à lire.