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LA PALESTRE D'ANDRÉAS

Dans un des faubourgs maritimes de Byzance, on remarquaitdepuisquelquetempsiapalestred' Andréas, établie par un Arcadien de ce nom, affilié aux hellénisants ^^>.

Ces nobles exercices étaient de plus en plus négligés en Grèce, où les Jeux olympiques avaient été célébrés pour la dernière fois sous Théodose. A Byzance, on en avait tellement perdu Thabitude, que ce retour à l'ancienne vie grecque parût une nouveauté et presque un scandale.

La palestre formait un carré long entouré de portiques. A l'intérieur, plusieurs salles couvertes, séparées par des allées bordées de platanes et décorées de statues d'athlètes et de héros, servadent aux jeux

et aux exercices gymnastiques. Au dehors, sur les bords de THydralis, torrent qui se dégorgeait tout près de là dans le Bosphore, se trouvait le stade, dont l'extrémité était garnie de gradins circulaires pour les spectateurs.

Ce gymnase fréquenté presque exclusivement par des jeunes gens de pure race hellénique attachés aux idées du passé, était devenu assez vite un foyer d'opposition qui avait attiré l'attention des curieux.

Les gens bien pensants le tenaient pour un lieu mal hanté et en défendaient l'accès à leurs flls.

Le péripatéticien Xénodore, ancien professeur de philosophie à l'école d'Athènes ^*>, supprimée depuis deux ans par décret de Justinien, aimait à fréquenter la palestre d'Andréas pour converser avec les jeunes gens et voir leurs exercices. La semaine qui précéda la grande insurrection qui faillit emporter le trône de Justinien, il s'y rendit dans l'après-midi, et après avoir parcouru les salles ob les éphèbes lançaient le disque, luttaient, jouaient à la paume, il alla s'asseoir sur un des gradins du stade.

Xénodore était déjà un vieillard. Comme la plupart des adeptes de sa secte philosophique, il ne portait point de barbe. Ses beaux traits grecs avaient quelque chose de ferme et de froid que tempérait la grâce de son sourire. Drapé dans son manteau, il appuyait ses

deux mainsL posées Tune sur Tautre sur un bâton d'ivoire surmonté d'un oiseau d'or, présent du roi Chosroès.

On reconnaissait en lui à première vue le disciple du philosophe qui conçut les lois de la nature, le contraire des mystagogues et des assembleurs de nuages.

Il regardait depuis un instant les coureurs qui s'ébattaient dans le stade, quand il fut abordé par un de ses anciens élèves, l'avocat Olympios, qui se plaisait comme lui à cette résurrection des anciennes mœurs grecques.

— Est-ce toi que je revois, maître? Quand je te croyais sur les bords de l'Euphrate, expliquant Aristote à nos éternels ennemis, je te retrouve à Byzance d'où les moines t'avaient fait fuir.

—Et où je suis revenu pour fuir les Mages, répondit Xénodore en riant.

— De Charybde en Scylla ! Mais que pouvais-tu craindre des Mages, toi, le protégé, l'ami de Chosroès, d'un prince dont on vante les lumières et la bienfaifaisance, nourri, dit-on, dans la philosophie grecque?

— Tu sais que Chosroès nous avait attirés en Perse, mes confrères et moi, après la fermeture de nos écoles <*>, il nous garantissait une entière liberté. Mais à peine eus-je réuni quelques disciples sous les

palmiers de mon petit jardin de Ctésiphon, que les Mages crièrent à l'impiété, à l'athéisme. Ils représentèrent au roi que le culte du feu était en danger. Ils ameutèrent la populace contre nous ; Ghosroès nous conseilla amicalement de cesser d'enseigner, et tu sais ce qu'il faut penser des conseils d'un despote. Je congédiai mes élèves et les Mages se vantèrent d'avoir brisé dans mes mains l'épée d'Aristote.

— En t'empêchant de parler. Le procédé était sûr.

— Je n'en fus pas surpris. La doctrine de Zoroastre, autrefois haute et pure, et que tu as pu étudier dans la traduction d'Hermippus le péripatéticien, ordonnée par Ptolémée Philadelphe, n'est plus qu'une aveugle et sombre idolâtrie, un recueil d'incantations puériles, une magie

— Pourquoi le grand Alexandre n'a-t-il pas vécu les longs jours d'un César-Auguste ? répondit Olympios. Ni les Séleucides, ni les Césars de Rome et de Byzance n'ont pu, achevant son œuvre, maîtriser ce monde oriental, toujours fermé, toujours hostile. Trajan y aurait réussi peut-être. Julien y a péri. Justinien vient d'acheter la paix, pour peu de temps, et l'Orient nous est fatal, et ce duel interminable qui depuis Marathon et Ipsus s'est prolongé jusqu'à nos jours, finira peu)>-étre par le débordement d'une barbarie nouvelle.

— Te le dirai-je encore, Olyrapios ? Ce pays de Perse a quelque chose d'étouflFant et de sinistre pour un Hellène, surtout pour un insulaire comme moi. Je Je ne m'habituais pas à ces montagnes arides d'où s'envole l'oiseau gorgé de la dépouille des morts étalés sans sépultures, à ces déserts sans bornes et semés de ruines, où les nomades, nuages que le vent dissipe, apparaissent et disparaissent. Je me sentais seul dans ces cités populeuses et pourtant silencieuses, où la foule endormie dans un esclavage séculaire n'a plus même le désir, le rêve de la liberté.

— C'est donc la liberté que tu es venu retrouver à Byzance? hélas 1

— Ici, du moins, je peux vivre des souvenirs d'un passé incomparable, et tout m'en parle. Consolation de vieillard, diras-tu? sans doute. Jouissons de cette ombre qui nous reste. Je désespère plus que toi, Olympios. La nuit va venir, une bien longue nuit. Oui, tous les nobles débris de la civilisation gréco-romaine disparaîtront un jour sous des flots d'envahisseurs, et de ce chaos naîtra un monde nouveau dont le sens m'échappe.

Les jeunes coureurs du stade ayant terminé leurs exercices, s'empressaient autour de Xénodore pour écouter ses récits sur la Perse, quand un personnage singulier entra dans l'enceinte.

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Couvert d'un sayon de poil de chameau, la tête et les pieds lius, il marchait tellement courbé par Tâge et la fatigue que sa barbe blanche, d'une longueur démesurée, touchait presque à terre. C'était un de ces ascètes qui vivaient solitaires dans les cavernes et les déserts, et en sortaient de temps en temps pour prêcher ou prophétiser dans les grandes villes, offrant l'image ou plutôt la caricature des anciens voyants d'Israël <*>.

Il s'arrêta devant le groupe des éphëbes, nus (sauf un pagne récemment prescrit par la police) et frottés d'huile à la manière antique.

— Quoi ! nus comme les images de ces dieux immondes qui s'étalent encore sur les places publiques! Les temps de l'apostat sont-ils revenus? Déjà Ton fait bonne chère dans les églises des martyrs. On bâtit des maisons avec le marbre de leurs tombes.

— Quand couperas-tu cette barbe, vieux fantôme ? dit Harpalos, un beau jeune homme dont la chevelure descendait en boucles frisées sur ses épaules.

— J'ai vécu dix ans dans la grotte de l'Apocalypse à Pathmos, nourri de sauterelles et de feuilles d'olivier sauvage. Comme Jean, j'ai été ravi en esprit.....

— Eh I tu fais plus de bruit que Thersite dans Homère. Laisse-nous, dit Xénodore impatienté.

— Que ne restais-tu en Perse avec les idolâtres, em-

poisonneur des âmes, moissonneur de ronces et d'épines? répliqua Tascète. Qu'esl^ce que la philosophie? Un ramas de niaiseries aussi fausses qu'ennuyeuses. Si ton Aristote vivait, je le noierais dans la mer de ses syllogismes. Philosophes, savants, artistes, vous n'égalez pas en industrie le moindre des animaux. Oui, ribis confondrait Galien, l'abeille Euclide, le cygne Orphée, la fourmi Zalmoxis. La science est impie, la chair est maudite !

L'éclat de rire qui accueillit ces paroles ne déconcerta pas l'énergumène qui continua ainsi :

— La grande Babylone, la mère des abominations, n'est pas morte. Elle revit dans la Rome byzantine, dans ses théâtres, ses hippodromes, ses statues, ses prostituées. Les démons qu'adorait Julien ont mille sectateurs secrets. Bientôt on relèvera leurs temples. D'Orient et d'Occident surgissent des novateurs qui cherchent un autre Christ et d'autres Apôtres. Oh! quand jaillirez-vous, source de Sodôme ?

On le chassa.

La nuit approchait. Le stade était devenu désert, et tous les habitués quittaient le gymnase. Sorti le dernier de la salle du jeu de paume, Dioclès, l'auteur des vers contre Théodora trouvés sur le piédestal de la statue d'Anastase, prit à part Andréas, le maître de la Palestre, et lui dit à voix basse :

— Tu n'étais pas chez Elpénor l'autre nuit ?

— J'aurais craint de compromettre nos amis. Tous mes pas sont observés.

— Comme les miens I répondit Dioclés d'un air soucieux. Puis, il s'achemina pour rentrer chez lui vers le pont qui reliait Sykœ à la ville.

MANIA ISl

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