‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 37 sur 60 · CHEZ L'HÉTAÏRE · texte numérisé non relu

CHEZ L'HÉTAÏRE

Ce même soir. Mania, rhétaïre, donnait à souper à quelques amis.

L'hôtel de Mania (comme nous dirions aujourd'hui) s'élevr.it dans le Chrysobalauton ou quartier de la Bour8e-d*Or,prèsde l'église de Saint-Pantaleemon <*>.

Sous le règne de l'empereur Arcadius, le Patrice Nicolas, domestique des troupes de l'Orient, avait tué sa femme qui lui donnait des rivaux. Pour expier son crime, il fit vœu de bâtir deux églises, consacrées l'une à l'archange Michel, l'autre à saint Pantaleemon.

Les constructions avançaient quand l'argent manqua. Fort heureusement, un ange apparût en songe au Patrice et lui révéla qu'il trouverait enfouie, près de la citerne d'Aspar, une bourse contenant cent livres d'or, ce qui ne manqua pas d'arriver <•>.

122 LA VIB BYZANTINE AU VI* SIÂCLB

La région de Byzance consacrée par ce prodige prit le nom de quartier de la Bourse-d'Or, et, par une sorte d'harmonie préétablie, ne tarda pas à devenir le quartier des hétaïres à la mode.

La maison de Mania était un édifice assez long, à un étage seulement.

La porte principale conduisait au vestibule qui donnait à droite sur un œcus <'> corinthien ou salon de réception carré, entouré de colonnes de marbre rose. Au milieu du salon brûlait un brasero de bronze de forme antique. A l'extrémité du vestibule, une porte s'ouvrait sur l'appartement de Mania qu'entouraient les chambres de ses suivantes. Des flûtes et des cithares pendaient aux colonnes du vestibule, dont l'entrée était décorée par une magnifique statue de Vénus armée.

Athénaïs, la Laconienne, jetée par les hasards de son enfance dans l'armée des hétaïres, aussi nombreuse à Byzance que celle des moines, avait pris le nom de Mania (folie). Fille du taygëte, égarée dans les froides bacchanales d'une époque hypocrite et sans poésie, elle se distinguait des Libanie^ des Anthpusa, des Marie, des Pharos, par son culte fanatique du passé, et par une audace virile qui allait bien à sa beauté majestueuse, « vraie royauté sans gardes » , comme disait le stagyrite ^^>, ce grand philosophe que la belle Gampaspe fit un jour marcher à quatre pattes.

La simplicité sévère du costume antique rehaussait encore son port d'amazone et la grâce flère de ses traits

Une palla, couleur d'améthiste, recouvrait sa longue tunique blanche sans broderies, et une couronne de violettes d'un éclat sombre serpentait autour de ses cheveux d'or que les poètes du temps, qui ne ménageaient pas les hyperboles, comparaient à des rayons de flamme.

Mania, assise sur un siège d'ivoire, attendait ses hôtes dans le salon corinthien, en compagnie de son amie Myrrha, la Syrienne, nonchalamment étendue à ses pieds sur des coussins de soie.

De petite taille, très-brune, ses yeux noirs à demi égarés, dévote et sensuelle, constellée d'amulettes, Myrrha formait le plus singulier contraste avec la Grecque.

Des arabesques orientales couraient sur sa robe de soie verte brochée de rose, serrée par une ceinture d'or. Elle était coiffée à la Persique. Ses cheveux lissés tout plats se partageaient en trois grosses tresses entremêlées de rubans, le tout surmonté d'un diadème en filigrane d'or où étaient enchâssées des émeraudes et des reliques. Sur sa poitrine, un camée sur sardonyx représentait Noé buvant dans une coupe en face d'un cep de vigne; ce sujet convenait à la

Syrienne qui aimait à noyer ses langueurs dans le vin.

Philocome, amant de Myrrha, neveu du clarissime Théophile, comte du Sacré Consistoire et Bleu des plus prononcés, arriva le premier. Il portait une tunique violette enrichie de perles aux bras et aux poignets, et recouverte d'une chlamyde verte à dessus d'or. Des bagues nombreuses chargeaient ses doigts, et de toute sa personne s'exhalait une forte odeur d'essences.

-^ Enfin, ô fàt t après huit grands jours! je désespérais presque de te rencontrer ici? dît Myrrha d'un ton dolent.

— Chérie, j'arrive à peine avec mon oncle d'un pèlerinage à Myriangèles <•>.

— As-tu bu de l'eau de la source miraculeuse ?

— Oui, ma petite branche de myrthe, et je t'en ai rapporté trois congés <*®>.

— Oh I toi aussi, tu sacrifies aux nymphes ? dit Mania.

— On agrandit la piscine, poursuivit Philocome. Le nouveau monastère est achevé, et l'empereur vient d'y envoyer le bras gauche de saint Chrysostôme.

Il y avait foule à Myriangèles pour voir le roi des Hures, ce néophyte baptisé il y a un mois dans l'oratoire du Sauveur, et qui a eu pour marraine la sérénissime Impératrice. Il a donné à l'église principale

une statue d'electrum de la Panagia, de huit coudées de haut, faite du métal des idoles de son pays.

— Le roitelet Graïtis? dit Mania. Celui qui a mangé la moitié de son royaume avec Enyo, la citharéde ! On ne voyait que lui cet automne au bois de Daphné» dans son char lamé d'or, escorté de ces douze singes achevai qu'il appelle maintenant des sénateurs, et que je trouve encore plus laids depuis qu'ils ont échangé leurs manteaux de peaux de rats contre des robes de soie semées d'émeraudes.

— Comme moi, il a eu le bonheur d'arriver à Myriahgèles la veille du miracle. Mémocharis, la veuve du logothète Emilien, avait sept démons dans le corps depuis plus de cinq ans et le moine Euphratas ne la quittait plus. Âpres trois immersions dans la piscine, elle est repartie pour Byzance, fraîche, gaie, l'esprit libre et parlant de se remarier.

— Satan aussi fait des miracles ? dit la Syrienne d'un air de terreur. La semaine dernière, une femme de Chalcédoine est accouchée d'un petit éléphant.

— N'écoute pas cette folle et dis-nous les nouvelles de la ville, ami Philocome. La statue d'Ânthonsa, la pantomime, va être érigée sur le Sosthénium, entre les deux continents, le jour de sainte Eulogie. Agathias a composé l'inscription. J'ai vu la statue chez Diphile le fondeur. Elle est dorée de la tète aux pieds.

— Pauvre Anthonsa! Tant de Jupiters sont descendus sur elle en pluie d'ori Mais parle-moi un peu de rhippodrome où je ne vais plus guère.

— Oh ! les dernières courses ont été des plus glorieuses pour nous, répondit le jeune Bleu. Constantin venait de gagner le prix pour la troisième fois, et les Verts écumaient de rage. II. rentrait à peine sous le vestibule où j'étais avec Hippomane, avec le fils du sénateur Eugène, Quadratus le référendaire et d'autres membres de ma faction, quand son rival malheureux, Polémon, le Bleu, entra comme un frénétique, l'accusant d'avoir jeté un sort à ses chevaux.

De quoi le faire brûler vif.

Constantin ne s'émût pas. — Prends mes chevaux, dit-il à Polémon, et donne-moi les tiens ; et, avec ces chevaux qu'il venait de vaincre, il remporta encore cinq victoires. Les Verts eux-mêmes ne purent s'empêcher de l'acclamer, et l'Empereur dit tout haut que Constantin méritait qu'on lui décernât une statue de son vivant.

— Un grand homme de plus? dit Mania. La Grèce antique honorait ses athlètes, mais ceux-là étaient aussi des soldats, des héros 1

— Quel incomparable cocher que Constantin I poursuivit Pbilocome. Il disputerait le prix de la course au char du soleil. Qu'il lance son char de la

première porte, de la dernière ou de celle du milieu <">, il tient la tête ou ne tarde pas à la prendre. Point de chevaux vicieux ou rétifs qui n'obéissent à son frein, et qu'il ne mène les premiers au but sans effort apparent. D'autres cochers se démènent sur leurs chars comme des possédés qu'on exorcise, mais lui

— Faustin est plus beau I répondit Myrrha. Avec son casque d'argent, sa casaque bleue brochée d'or et sa ceinture qui flotte au vent, on dirait un roi <">.

— Que ne le fait-on empereur de Byzance ! dit Mania. Le char de l'Etat où nous sommes si rudement cahotés, y gagnerait peut-être.

— Ce que j'aime aussi dans Faustin, c'est sa piété. Après chaque course, il ne manque jamais de brûler un cierge devant la Panagia rnç EXirc^o;.

— Prends-garde, Myrrha I tu vas rendre jalouse Antonina, la Patricia.

— On accuse Faustin d'une fâcheuse tendance à Thérésie nouvelle, dit Philocome.

— Ah I tu vois des hérétiques partout.

Un char s'arrêta devant la porte de la maison, et, peu après, le satrape Otazzès flt son entrée avec le philosophe Xénodore, qu'il avait connu en Perse.

Le satrape était venu souvent à Gonstantinople avec les ambassades persanes, et pouvait passer pour à demi hellénisé. Il aimait à chercher dans la société

byzantine une diversion à la monotonie étouffante de la vie orientale et aux voluptés fades du harem.

Ce monde de scribes et de cochers, de courtisanes et de théologastres, de barbares mal dégrossis, de fakirs gourmés^ était pour lui comme un carnaval perpétuel, d'autant plus amusant, que grâce à ses immunités de sujet et de représentant d'une puissance redoutée, il n'en apercevait guère le côté sinistre, bien qu'il se plaignit souvent, non sans raison, d'avoir des espions à ses trousses, comme tous les étrangers de marque.

Pendant ses séjours à Byzance, il avait fréquenté Mania qui lui avait inspiré un goût très-vif, et qu'il cherchait vainement à attirer en Perse.

Il devait quitter la ville le lendemain, porteur de dépêches de l'ambassadeur pour la cour de.Gtésiphon, et avait voulu consacrer sa dernière soirée à l'hétaïre.

Le satrape était vêtu avec une magnificence digne d'un oiseau de paradis. Sa haute tiare divisée en quatre compartiments par deux galons d'or, était incrustée de pierres précieuses ; sur le devant, un médaillon servait d'agrafe à deux longues plumes rouges flottant en arrière. Ses cheveux étaient courts, sa barbe frisée. Il portait une tunique de soie brodée de fils d'or et de couleurs éclatantes. A sa ceinture pendait la longue épée droite des chevaliers parthes,

ses bras, ses poignets et le tour de ses coudes étaient chargés de bracelets, et à son cou brillaient plusieurs colliers de pierreries.

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