‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 38 sur 60 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

On passa dans la salle à manger qu'éclairaient un candélabre d'Egine <*^> de travail antique, posé par terre, et des lampes de verre émaillé suspendues au plafond d'albâtre par des chaînes d'argent. Un tapis de Babylonie représentant une chasse royale dans un paradis de Perse, occupait le milieu du pavé de marbre de Phrygie aux veines roses, rappelant le sang d'Athys, et bordé de bandes de mosaïque.

Tout autour de la salle régnaient des buffets de bronze chargés de grands vases et de coupes. Un sopba circulaire à coussins de pourpre entourait la table de cèdre.

Le philosophe en occupa le milieu. A sa droite se

placèrent le satrape et Mania, à sa gauche Philocome et la Syrienne.

Des jeunes filles esclaves, de race hunnique, aux figures naïves et sauvages, vêtues de courtes tuniques aux larges manches, s'empressaient autour des convives, pendant qu'un Ethiopien puisait avec un cyathe d'or dans un grand cratère le vin qu'il versait ensuite dans ces coupes de verre d'Alexandrie, qui changent de couleur suivant l'aspect sous lequel on les regarde.

On posa d'abord sur la table des plateaux d'argent contenant des olives blanches et noires, des melons découpés en formes bizarres, des huîtres, des hérissons de mer, des glycomarides.

Après ce premier acte de tous les festins antiques apparurent les pâtés de poissons, les scaves, un jeune sanglier, des paons rôtis auxquels on avait laissé leur queue d'azur, aux yeux d'or, et les vins de Grm^ ot d'Italie circulèrent tour à tour.

Les yeux des convives commençaient à s'allumer.

Le philosophe, oubliant Aristote et ses catégories, se laissait verser de fréquentes rasades d'un vin né à Lesbos. Ses traits austères se détendaient, et il regardait en souriant tantôt le satrape dont la longue barbe noire effleurait la poitrine de Mania, tantôt la Syrienne et Philocome, perdus dans un aparté mystico-érotique.

Tout à coup Prométhis, la suivante favorite de Mania, entra d'un air de mystère et murmura quelques mots à Toreille de sa maîtresse, qui s'excusa auprès des convives et sortit précipitamment.

Arrivée dans le salon corinthien, elle aperçut, assis contre une colonne, un jeune homme habillé en esclave hun. Il paraissait exténué de fatigue et elle eût peine à le reconnaître.

— C'est toi, Dioclès ?

— Tu l'as dit, et si tu me vois à cette heure, c'est qu'il n'y a plus à Byzance que toi d'assez bonne ou d'assez folle pour essayer de me sauver.

— On m'appelle Mania.Tu t'en es souvenu. C'est bien. Mais à qui dois-tu cette étonnante métamorphose? A ta muse railleuse, je le devine. Tu as trop fait fi du proverbe arabe : Le lion ne se venge pas ; la femme se venge,

— Ah I mes maudits iambes contre Théodora f Mais qui a pu reconnaître

— Tout le monde et moi la première. Quand un vin est généreux, on sait bien vite le sol qui l'a porté.

L'infortuné poète raconta à l'hétaïre que le matin même il avait reçu un avis anonyme par lequel on le pressait de fuir et dont il n'avait pas tenu compte. Dans la soirée, en arrivant de la palestre d'Andréas, il avait trouvé sur le pont de Sykse, son fidèle esclave

hun, accouru en toute hâte à sa rencontre pour Tavertir que les époptes venaient d'envahir sa maison. Dépouillant ses vêtements pour ceux de l'esclave, il s'était lancé dans les rues les moins fréquentées de Byzance, fort perplexe, et n'osant pas sortir de la ville dont les portes étaient sévèrement gardées pendant la nuit; après plusieurs heures de cette course folle, anéanti, désespéré, il s'était rappelé de Mania.

— Je te sauverai, calme-toi, dit l'hétaïre. Veux-tu passer quelques jours ici déguisé en femme et mêlé à mes suivantes comme Achille à la cour de Lycomède?

— Un secret pareil à dix ou douze jeunes filles f Tu te perdrais avec moi.

Mania réfléchit un instant, puis, partant d'un grand éclat de rire :

— Les dieux veillent sur toi, Dioclès I C'est d'Orient que viendra le salut. L'oracle est obscur peut-être, mais infaillible, tu le verras. Ne roule pas ces yeux effarés et viens souper. A demain les affaires sérieuses !

Prométhis avait apporté une chlamyde rose, une tunique bleue de lin ramagée d'or et des bottines citron. Dioclès s'en revêtit, puis Mania le prenant par la main, l'entraîna dans la salle du souper.

— Il nous manquait un poète; le voilai dit-elle.

— Sois le bienvenu, Dioclès ! dit le philosophe.

134 LA VIK BYZANTINE AU Vl® SIÈCLE

\oir^tl répéla Philocome d'un air contraint. Puis, se l)onchant vers la Syrienne, il murmura ces mots :

— Chère rose de Sâron, pourquoi m'avoir attiré chez Mania ? Voici un homme compromettant, il hellénise. Si mon oncle le clarissime

On plaça Dioclès entre Xénodore et Mania.

— Sinoh ! dit celle-ci k l'Ethiopien, porte à Dioclès du vin de Thasos dans la grande coupe d'émeraude que m'a donnée le roi des Abasges. Il faut lui rendre sa gaité, car avec sa mine sombre il a l'air d'un fou parmi des sages

Dioclès repoussa de la main le vase d'émeraude.

— Non, Mania I fais-moi donner une coupe de cette terre où je suis né, et d'où je vais m'exiler, hélas I ajouta-t-il à voix basse.

On satisfit au caprice du poète qui bût dans une jolie coupe de terre rouge rehaussée d'arabesques noires.

— Ne baisse donc pas la tête comme ces omphalopsyches, qui, dans les thermes, regardent leur nombril pour en voir jaillir la lumière du Thabor ! dit Mania. Goûte à ces poissons que m'a envoyés ce matin avec des vers le plus élégiaque des avocats de Byzance.

— Des vers d'avocat ?

— Les voici. Tu va nous les lire.

Dioclès prit la feuille de papier de soie que lui tendait Thétaïre, et lut ces vers de Tavocat Stéphane qui soupirait depuis longtemps pour la Laconienne.

Si tu fuyais vers Meroé,

Ou par delà les champs d^Arbelles,

L^amour mV porterait, car Tamour a des ailes.

Mais ne fuis pas, et prends avec bonté

Ce tribut que longtemps jalouse de tes charmes,

Mais aigourd^hui rendant les armes,

Yénus, fille des mers, adresse à ta beauté.

— Qu'en dis-tu, philosophe?

— Trop de miel, c'est du flel! répondit Xénodore. La poésie de Stéphane est bien la sœur de son éloquence. C'est sonore et creux.

— Stéphane est fort apprécié à la cour, dit Philocorne.

— Oui, ses élégies rappellent Mimnerme, comme des statues de plâtre coloré les marbres de Praxitèle.

— Le bouillant avocat aura eu vent que le satrape médite de te ravir à nous, Mania I Que ferais-tu, Otarzès, si Stéphane allait te redemander Mania dans ton château de la Parthide ?

— Oh ! je le ferais enfermer dans une cage de fer en tête à tète avec un lion.

— Belle occasion pour lui de plaider sa cause devant le roi des animaux, à grand renfort de poumons.

comme il le fait devant le tribunal des florentissimes au sacré palais t

— Sois tranquille, Otarzèsl Si je pars, Stéphane ne me suivra pas jusqu'à Chalcédoine.

— En Perse ! oh! je n'irai qu'avec l'armée d'un autre Alexandre comme la belle Thaïs, pour mettre le feu aux palais de Persepolis <">.

Ces boutades de l'intrépide Laconienne amusaient fort le satrape, qu'elles reposaient de la soumission passive des beautés à la face de lune qu'il allait retrouver dans son pays.

— Remontons sur le Parnasse, continua l'hétaïre. Je suis excédée des poètes du jour, de Lydus, de Paul, d'Agathias, et encore plus de Stéphane et de l'inévitable Coloquinte. Il n'y a plus que notre ami Dioclés qui soutienne un peu le déclin des Muses. Chante, Dioclés, puisque tu ne bois pas. Chante-nous les dieux d'autrefois. Je suis païenne ce soir.

La pauvre Myrrha se signa et Dioclés, d'une voix lente, déclama ces vers, interprétation philosophique d'un ancien mythe des Hellènes :

ZeuB est seul Basileus, le père uniTersel ^^^^ Qui comprend tous les dieux dans son sein étemel La flûte de Syrinx aux éléments rendue Et quHl fait résonner sous sa lèvre relue;

Soit que mâle, le soaffle éclate en sons hautains Qui volent effrayer les cheyriers lointains; Soit quUl dise aux vallons amoureux de Tentendre Un chant aroadien mélancolique et tendre, C^est rétemel concert qu^à toute heure, en tout Heu, Avec ses mille voix chante rUniyers-Dieu Dont les planètes d*or, lyre immense, infinie, Dispersent dans Téther la splendida harmonie.

Et quand aux bords moussus de Tonde murmurante n s^endort vers midi, dans la forêt bruyante Tout se sait, et les monts ne renvoient plus d^échos; Cependant souverain règne alors Hélios.

Chassant les dieux obscurs, son œil, chaude lumière. Plonge un regard sacré dans la nature entière. Qui sous les feux divins expirant de langueurs. Assoupit un instant ses nymphes et ses fleurs. Mais Pan s*est réveillé; tout respire et désire, La mer bat les écneils; Tarbre comme une lyre Résonne; les oiseaux et les fauves joyeux Raniment de leurs cris les bois silencieux.

La voix de Pan s^y mêle, amoureuse ou terrible, Portant la mort au cœur du héros invincible. Lorsque les fils du Nord, Gaulois aux cheveux blonds Troublèrent la Phocide et ses antres profonds, Cette voix retentit sonore, épouvantable. Dispersant les soldats comme atêmes dé sable. Un grand soufle inconnu, venu des monts prochains. Fit voler à jamais les gloivet de leurs mains,

Et pour venger Taffront dea temples prophétiques, Une armée expira dans les terreurs paniques.

n a croulé ce temple où le jeune Univers Bradera si longtemps sous tant de noms divers. Tibère étant César, dans une He lointaine On entendait enoor cette voix surhumaine : Nocher! va dire à tous en arrivant au port r Pleurez et gémissez 1 le grand dieu Pan est mort !

— Il n'est pas mort t dit Mania. Toujours Zeus donnera la vie, Hermès la parole, Sélèné le sommeil. Toujours Ares éveillera le courage, et la blonde Aphrodite le désir. Sous les regards d'Hélios s'épa-

•nouiront toujours les fleurs et les âmes. Voilà mes dieux !

— Et Mitbra<**>, qu'en fais-tu ? demanda le satrape.

— Hèlios, Mithra, c'est le même dieu, toujours vivant et rayonnant. Ah ! notre monde refroidi a bien besoin de se réchauffer à sa flamme.

— Tais-toi I tais-toi, impie I dit Myrrha.

— Va pleurer Adonis, colombe de Syrie ! répondit Mania d'un ton tragi-comique qui fit rire tout le monde, excepté Philocome.

Cependant les esclaves donnèrent à laver aux convives dans des bassins d'argent, et après avoir essuyé la table avec des serviettes de pourpre, y

placèrent des gâteaux au miel, des dattes de la ThébaTde, des coings, des grenades, de toute sorte de fruits encore attachés à leurs branches.

Deux petits garçons apportèrent des couronnes de lierre et de roses et chacun en prit une à son gré.

Les libations redoublèrent. On but à la santé du satrape, de Mania et des autres convives, avec le vin d'or du Liban et le Falerne mélangé de miel de rHvmette <">.

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